INGRATITUDE ANGLAISE
Woodstock 40,000
Blenheim 200,000
Pré'èvements sur les postes. 100,000
Mildenheim 30,000
Tableaux, diamants 60,000
Concession de Pall-mall 10,000
Emplois 100,000
Total 510,000
C'est ici le compte des profits avoués de chaque côté.
Supposons que le général romain eût fait de plus quelques acquisitions, on peut aisément les déduire ; et la balance sera encore loin d'être égale, si nous considérons que tout l'or et l'argent des sauvegardes et des contributions, et toutes les prises de quelque valeur faites â la guerre, étaient exposés à tous les yeux dans le triomphe, et ensuite placés au Capitole pour le service public. Ainsi, somme toute, et les choses mises au pire, nous ne sommes pas aussi ingrats que les Romains, lorsqu'ils étaient le plus généreux.
Swift poursuivit celte controverse jusqu'à la paix d'Utrecht, admis chaque jour dans la confidence des ministres, les protégeant de son esprit, et leur faisant supporter les caprices de son caractère. C'était chose nouvelle, dans les mœurs anglaises, que cette alliance sur le pied d'égalité entre un écrivain politique et des ministres grands seigneurs, chefs d'un parti puissant. Elle s'explique sans peine. D'une part, ces ministres, voulant résister eux-mêmes à leur parti, devaient chercher secours dans une raison supérieure qui sût se faire écouter du public; et de l'autre, Bolingbroke, homme d'esprit éminent lui-même, littérateur, écrivain, sentait dans les autres la dignité du talent, et le prix inestimable d'un tel appui, quand il se donne à la conviction et à l'amitié. Ministre des affaires étrangères et de la guerre, il partageait avec Swift la rédaction de YExaminer, comme Swift, sans fonction et sans titre, partageait souvent avec Oxford et avec lui les secrets du cabinet.
Au milieu de ces soins politiques, Swift, bel esprit dans toute la force du terme, était fort préoccupé des. intérêts de la langue et du goût. Il publia, dans cette pensée, une lettre à lord Oxford, où, déplorant la corruption et l'instabilité de l'idiome anglais, il proposait,
pour remédier au mal, rétablissement d'une académie sur le modèle de la nôtre, et qui ferait, comme elle, un dictionnaire officiel de la langue. On se récria contre ce joug, surtout contre le danger que la nouvelle académie ne fût toute composée de tories ; et le projet n'eut pas de suite.
Peu importait au reste • les bons écrits font plus pour la langue que les académies ; et il en paraissait beaucoup alors , sous ces formes abrégées et concises qui plaisent à un peuple occupé d'affaires.
En face de Swift et de Bolingbroke, si véhéments et si spirituels dans la polémique, il faut placer Steele, que ses pamphlets portèrent à la chambre des communes, et qui en fut arbitrairement chassé par une colère de majorité, pour un dernier pamphlet intitulé la Crise, dans lequel il réclamait la démolition des forts de Dunkerque, alors au pouvoir de l'Angleterre. Imprudent et irrégulier dans sa vie, grave et austère dans ses écrits, Steele, avec moins d'art et de finesse qu'Addison, dont il respectait le génie, était un contradicteur plus vif, plus amusant, plus amer. Vrai patriote anglais, il défendit toujours les intérêts et les libertés du pays, indépendamment des passions de son parti ; et il eut, à cet égard, plus de constance ou de lumières qu'Addison. Mais cette polémique si nerveuse et si sensée de Steele, ses piquants écrits sur l'état de l'Europe, la guerre, la paix, la succession protestante, sa belle défense du nombre illimité des pairs dans un intérêt de liberté, tout cela est maintenant question oubliée, talent perdu, verve éteinte, selon la loi éternelle de ces controverses politiques qui passionnent si vivement les contemporains. Ce qu'on lira toujours de Steele, ce sont quelques excellents chapitres de mœurs ou de lit- '. 9
téralure, qu'il a jetés dans le Spectateur, où ils forment une nuance du naturel élégant d'Addison. On y trouve, avec une forte teinte nationale, la même imitation du goût français , ou du moins la même affinité avec le jugement et l'imagination saine de nos bons écrivains ; c'est quelquefois la piquante satire de la Bruyère, avec une pensée plus libre. Le défaut du Spectateur est d'avoir eu les inégalités d'un journal, et de mêlera des pages heureusement originales d'assez fréquents lieux communs, et de médiocres dissertations.
Quoi qu'il en soit, le Spectateur, distribué deux fois par semaine à trois mille exemplaires, succès prodigieux dans cette enfance des journaux, eut une grande influence sur la société anglaise, et en offre la plus juste et la plus spirituelle peinture. L'intention de l'ouvrage n'était pas, comme on l'a dit, de détourner les esprits de la politique. Tel ne pouvait être le calcul d'un parti tombé du pouvoir, comme celui destvhigs, et obligé, à quelques égards, de regagner l'opinion, La politique agit partout dans le Spectateur, lors même qu'elle semble s'effacer; mais elle est adroite, mesurée, conciliante, elle cherche à corriger par le ridicule l'âpreté des vieilles haines de parti, et à ôter aux ivhigs leur roideur républicaine, pour mieux battre les préjugés des tories. Un autre caractère de ce recueil, c'est le rang qu'y prennent les femmes, leurs intérêts, leurs passions, et jusqu'à leurs modes. C'était le signe d'un progrès de politesse sociale, et peut-être un hommage indirect à la souveraine.
Il faut l'avouer, au milieu de ces élégants artifices, on ne retrouve pas d'abord, dans le Spectateur, les héritiers de CCS terribles puritains, dont les principes inflexibles avaient fondé la liberté à travers tant de luttes
sanglantes. Ils ont l'air d'être devenus académiciens et hommes de cour. Regardez de près cependant : le même esprit s'est conser\'é ; vous pouvez le reconnaître à l'empreinte religieuse et presque sermonnaire jetée sur tant de chapitres du Spectateur ; il est pour quelque chose dans cette admiration si vive, et d'ailleurs si juste, du grand poëme de Milton ; enfin ce même esprit a dicté la haine du pouvoir arbitraire, les maximes de tolérance religieuse et de liberté semées partout dans l'ouvrage. Sous ces rapports de philosophie et de vérité, le Spectateur était plus avancé que notre littérature: c'était l'avantage des institutions, Mais, dans ce qui touche au goût et à l'art d'écrire, il était en grande partie formé sur elle. Nulle part Boileau n'est cité avec plus de respect ; nos grands tragiques y sont hautement admirés, et Shakspeare blâmé avec une irrévérence classique. Le tumulte, la confusion sanglante de la scène anglaise est l'objet de fines et sévères critiques. Que diraient nos novateurs des jugements que voici ?
La trag:i-comédie, telle que l'a faite le théâtre anglais, est une des plus monstrueuses inventions qui aient jamais passé par la tête d'unpoëte. On pourrait aussi bien imaginer d'enchevêtrer dans un même poëme les aventures d'Enée et celles d'Hudibras.
Et ailleurs:
Je serais charmé de nous voir imiter les Français, en bannissant de notre théâtre le bruit des tambours, des trompettes, des huzza, qui est parfois si grand que, lorsqu'il y a bataille au théâtre de New-Market, on peut l'entendre à l'autre bout de la ville.
Addison et ses amis ne s'élèvent pas avec moins de
force contre cette profusion de meurtres qui jonche la scène anglaise, tout cet attirail de mort qu'elle a dans ses magasins, et qui a récemment passé dans ceux de notre théâtre. Il est curieux de les voir opposer Sophocle à Shakspeare ; et cet exemple prouvera du moins que tout n'est pas à faire dans la critique, et que l'ancienne régularité de notre théâtre s'appuyait sur une savante analyse du cœur humain.
Oresto, dit Addison, était dans la situation môme ou Shakspeare place Hamlet. Sa mère a tué son père, et s'est emparée au royaume, de complicité avec son amant. Le jeune prince, résolu de venger la mort de son père, s'introduit, par une ruse d'un grand effet, dans l'appartement de sa mère pour la tuer ; mais, comme un tel spectacle aurait été révoltant pour les spectateurs, cette terrible résolution est exécutée derrière la scène. On entend la mère qui demande pitié à son fils, elle fils qui lui répond qu'elle n'a pas eu de pitié pour son père ; puis, elle s'écrie qu'elle est blessée ; et la suite du drame nous apprend qu'elle est morte. Je crois qu'il y a dans ce formidable dialogue entre la mère et le fils, derrière le théâtre, quelque chose d'infiniment plus impressif que ne pouvait l'être toute exécution matérielle sur la scène. Oreste, aussitôt après, rencontre l'usurpateur à la porte du palais ; et, par un art du poète, il évite aussi de le tuer devant les spectateurs, lui disant qu'il le laisse vivre encore quelques heures dans l'amertume de son âme, et lui ordonnant de se retirer dans la partie du palais où a péri Agamemnon, dont le meurtre doit être vengé sur le lieu môme du crime.
Voilà donc, Messieurs, la critique anglaise conduite, par l'étude de l'antiquité, à l'adoption des règles et des bienséances de notre théâtre. Que fallait-il pour achever cette réforme? une œuvre de génie dans le goût classique. En littérature, vous le savez, les bonnes ré-
solutions ne sont rien sans l'âme qui les vivifie. Eviter les fautes est peu de chose, si vous ne savez émouvoir par de grandes beautés. Addison , après avoir blâmé l'irrégularité barbare du théâtre anglais, avait à faire une tragédie régulière et pathétique : il fit jouer Ca/07i.
C'était en 1713, dans le déclin du ministère tory et la popularité renaissante des ivhigs. Entre deux partis animés , tout était allusion dans la pièce. Les tories applaudissaient , contre Marlborough , les invectives adressées au dictateur; et les mots de patrie, de liberté et de sénat faisaient trépigner d'enthousiasme les luhigs. Mais, ce prestige enlevé, que restait-il à la nouvelle tragédie , pour remplacer le vieux culte de Shakspeare? Elle était fort régulière, sans doute, et conforme aux trois unités; elle renfermait des choses éloquentes et nobles, que la passion du moment pouvait saisir avec enthousiasme; mais, en général, elle était froide. Catou dissertait trop dans son petit sénat. L'amour de sa fille 5lartia pour le roi des Numides , Juba, était insipide jusqu'au moment où il devenait ridicule; et cela tardait peu. Un traître, Sempronius, qui , après avoir essayé sous main de livrer la ville, avait su garder la confiance de Caton , prend le costume et l'appareil du roi Juba pour enlever la belle Martia. Heureusement le vrai Juba survient et tue son perfide Ménechme. Martia qui avait fui , et qui reparaît aussitôt, trompée par les vêtements du faux Juba étendu mort, laisse éclater sa passion, et se pencha même vers lui pour l'embrasser. Le vrai Juba, quiTaperçoit, tombe* à ses pieds et lui rend grâces du secret qu'il a surpris.
Ces fadeurs, il faut l'avouer, déparaient bien l'austérité républicaine du suj<it de'Caton, et auraient pu
prêter à rire aux partisans du vieux théâtre national; mais on ne riait pas. La pièce avait pour elle un puissant intérêt politique ; et elle s'avançait la voile haute, poussée par le vent de deux factions contraires.
L'ouvrage renfermait d'ailleurs quelques beautés neuves. C'était Caton rencontrant le corps de son fils, qui vient d'être tué à une des portes de la ville :
Salut! mon fils. Ici, mes amis; déposez-le en plein sous mes yeux ; que je puisse voir à loisir ce corps sanglant, et compter ses glorieuses blessures! Que la mort est belle, quand elle est achcléc par le courage ! Qui ne voudrait être ce jeune homme! Quelle pilié, que nous ne puissions mourir qu'une fois pour notre pays! Pourquoi cette tristesse sur vos fronts, mes amis? J'aurais rougi de honte, si la maison de Caton était demeurée entière et florissante, en temps de guerre civile. Porcins, regarde ton frère, et souviens-toi que ta vie n'est pas à toi, quand Rome la demande. Hélas ! mesamis, pourquoi pleurez-vous ainsi? qu'une perte particulière n'afflige pas vos cœurs ; c'est Rome qui a droit à nos larmes. La maîtresse du monde, la nourrice des héros, le délice des dieux, celle qui a humilié les tyrans delà terre etaffranchi les nations, Rome n'est plus! 0 liberté! ô vertu! ô mon pays.
Vous devinez, Messieurs, les applaudissements qu'un auditoire anglais, ému d'orgueil et de patriotisme à la fin de la guerre contre Louis XIV, au milieu de l'inquiétude nationale sur la succession protestante, devait prodiguer à ces beaux vers , qui ne sont pas tous fort vrais ; car Rome n'a jamais affranchi les peuples.
Un autre ordre de beautés que le génie de Shakspeare avnit devancé , mais dont l'effet dut être grand, c'était le monologue de Caton sur l'immortalité de l'âme, et cette délibération solennelle avant le suicide.
En tout, cette tragédie offrait, avec quelques beautés
neuves, une imitation correcte, mais affaiblie, de la manière de Corneille. Conduite avec peu d'art dans sa régularité , elle fut un effort remarquable, mais impuissant, pour changer la forme du théâtre anglais, une œuvre de critique et non de fondateur. Elle ne fut pas inutile à Voltaire pour le choix des ornements qu'il a jetés dans ses pièces romaines, Brutus, Catilina, la Mort de César, Rome sauvée. Il en a même emprunté littéralement quelques beaux traits. Ces vers de la Mort de César,
Nos imprudents aïeux n'ont vaincu que pour lui. Ces dépouilles des rois, ce sceptre de la terre. Six cents ans de vertus, de travaux et de guerre, César jouit de tout et dévore le fruit Que six siècles de gloire à peine avaient produit,
ne rappellent-ils pas ceux-ci ?
Tout ce que la vertu romaine avait conquis est à César. Pouf luiles Décius, se dévouant eux-mêmes, sont r/iorts, les Fabius ont péri, et le grand Scipion a vaincu ; Pompée même a combattu pour César.
Pendant que le parti des ivhigs, chassé des affaires, triomphait au théâtre, une révolution politique se préparait pour lui. On sait combien furent agitées les dernières années de la reine Anne, par le projet de laisser en mourant le trône à son frère, et de rétablir après elb la ligne directe de Jacques II • projet impossible, qu'une illusion de cour et de famille rendait vraisemblable. Les ministres , favoris de la reine , se divisaient ou sur le but même, ou sur les moyens. Après de longues luttes , Oxford fut sacrifié. Bolingbroke, plus jeune, plus hardi, plus confiant, resta
maître; du pouvoir; mais la reine, à bout de ses forces, mourut trois jours après, sans avoir achevé. La puissance revint aux whigs , contre lesquels les tories pouvaient lutter, mais non les jacohites. La succession protestante fut déclarée , et George appelé de Hanovre au trône d'Angleterre.
Quelque temps avant cette crise, Swift, nommé par Oxford au riche doyenné de Saint-Patrice, en Irlande, s'était mis en route pour son canonicat. Bolingbroke se hâta de le rappeler.
Le comte d'Oxford, lui écrivait-il, a été éloigné mardi; la reine est morte samedi. Qu est-ce que ce monde? et comme la fortune se raille de nous !... J'ai perdu tout par la mort de la reine, excepté mon courage. Les whigs sont un tas de jacobites; ce sera le cri public dans un mois, si vous le voulez.
Malgré tout ce que Bolingbroke espérait des fascinations de son malicieux ami , celui-ci ne revint pas , et s'enveloppa dans sa riche prébende. Tombé du ministère, Bolingbroke fut alors poursuivi et décrété pour la chose même qu'il avait souhaitée plutôt qu'entreprise. Sa fuite le sauva, tandis qu'on accusait son rival Oxford d'avoir été son complice, et Prior de les avoir servis tous deux. La littérature se tut dans ce conflit : George 1*="^ monta sur le trône; les whigs s'établirent au pouvoir, et l'auteur de Caton devint ministre d'État.