‹ Cours de littérature française (volume 2)Chapitre 10 sur 21 · SEPTIEME LEÇON · texte numérisé non relu

SEPTIEME LEÇON

Résumé sur Addison. — Génie de Pope. — Retourde Bolingbroke en Angleterre. — Réunion des trois amis. — Nouveaux écrits de Swift. — Séjour prolongé de Voltaire à Londres. — Ses études; impressions qu'il dut recevoir. — Poésie anglaise appliquée aux sciences naturelles et à la métaphysique. — Pompe funèbre de Ne^vtonetllvmneàsalouan£;e. — Retour de Voltaire en France.

Messieurs,

Addison, et j'en ai bien du regret, fut un très-médiocre ministre d'État. Cet esprit élégant, qui jugeait si finement les partis, manquait tout à fait de force et d'assurance pour les combattre en face dans une assemblée. Membre de la chambre des communes, Addison essaya vainement d'ouvrir la bouche sur un bill en discussion; il ne put jamais achever sa première période, et resta muet devant une plaisanterie de l'op- ^ position. Il paraît que son goût sévère et circonspect, son purisme de diction, ne le servaient pas mieux dans le cabinet qu'au parlement. Il ne pouvait se résoudre à signer sans les refaire, des lettres de bureau ; et quoique les hommes d'État anglais en soient moins chargés que les nôtres, rien ne s'expédiait dans son ministère. Ajoutez qu'Addison, homme d'étude avant tout, et ambitieux seulement parce qu'il était vain, manquait de cette décision de caractère et d'esprit que demandent surtout les affaires, et sans laquelle un

homme ne compte pas en politique. Sa grande réputation littéraire et sa fidélité à son parti l'avaient porté au gouvernement; mais elles l'y laissèrent incapable.

Il le sentit bientôt lui-même ; et, au bout d'un an, il se retira du ministère avec une pension de 1,600 guidées. Il donna pour motif sa mauvaise santé. Addison, d'un caractère inquiet et jaloux, malgré ses principes sévèrement religieux, paraît avoir été toute sa vie victime de son amour-propre. Pour donner un appui à sa fortune politique, il avait longtemps recherché la main de la comtesse de Warwick, douairière de haute naissance et d'humeur difficile, dont il avait, dans sa jeunesse, élevé le fils. Cette union inégale ne fut pas heureuse. Humilié dans sa famille comme au parlement, le philosophe qui avait écrit tant de piquantes et sévères censures des faiblesses humaines mourut de langueur et de chagrin, à quarante-huit ans.

Sa réputation poétique lui a peu survécu ; il n'était pas fait pour les grands ouvrages, et n'avait pas les hautes parties du génie littéraire. Mais sa prose vivra dans la langue anglaise, par la correction facile, la pureté, l'élégance. Les peintures générales de mœurs, les caractères originaux, enfin les fragments de critique jetés par lui dans le Spectateur, n'ont jamais été surpassés, malgré tant d'essais semblables : c'est le style anglais dans sa perfection. Goldsmithen Irlande, Francklin en Amérique, l'ont pris pour modèle. Sans doute depuis Addison la critique littéraire est devenue plus métaphysique, plus raffinée, plus savante; elle a pris le beau nom d'esthétique. Mais a-t-elle rien fait de préférable aux gracieux et élégants chapitres du Spectateur sur l'imagination ? Le style anglais est devenu tour à tour plus méthodique ou plus hardi. Blair, à

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la fin du dernier siècle, rapprochant sa phrase de la logique rigoureuse de Condillac, trouvait beaucoup à reprendre dans la diction facile d'Addison. Mais ce style froid et roide de Blair, dans sa forme cosmopolite et demi-française, approche-t-il de la langue expressive et indigène du Spectateur ? et la pompe de Johnson, ou, de nos jours, la verve inégale et les exagérations fantastiques d'Hazlitt ne sont-elles pas bien loin de cette raison supérieure et fine? Laissons donc à Addison la gloire d'avoir été moraliste ingénieux, critique spirituel et sensé, surtout excellent écrivain : c'est beaucoup pour une vie partagée entre la politique et les lettres.

Telle n'a pas été la vie de Pope ; jamais vocation ne fut plus uniformément littéraire. Fils d'un père catholique qui, en 1688, avait quitté le commerce et Londres pour aller vivre à Benfield, dans la torêt de Windsor, sur un fonds de 20,000 guinées qu'il emportait avec lui, Pope ne prit jamais part aux affaires publiques. Élevé au milieu des livres, avec un instinct poétique qui s'éveilla dès l'enfance , il n'eut jamais d'autre occupation sérieuse que les vers. Si des impressions de famille et d'illustres amitiés l'attachaient aux tories, sa vie n'en fut pas moins exempte de passions politiques, et tourmentée seulement par les haines littéraires.

A douze ans, il avait composé quelques stances pures et gracieuses sur la solitude, à seize ans, ses élégantes églogues, auxquelles il ne manquait rien que la simplicité des champs et l'émotion de la nature, à vingt ans, le poëme sur la critique, écrit dans le style d'Horace: puis la belle églogue du Messie, empruntée de Virgile et d'Isaïe ; la Boucle de cheveux enlevée, ba-

dinage d'une imagination si brillante et si coquette; enfin, YEpitre d'Héloïse, où la perfection de l'art simule tout le désordre de la passion. Jamais poëte ne sut atteindre si jeune au plus haut degré de son art. A la mort de la reine Anne, il était, à vingt-cinq ans, le premier poëte de l'Angleterre, de l'aveu même du ja loux Addison.

Alors, averti sans doute par une voix intérieure que la gloire des grandes compositions originales lui était refusée, il entreprit la traduction en vers de Ylliade. On sait quel en fut le succès. Au temps où la Motte s'efforçait de rapetisser Homère dans sa traduction . les beaux vers de Pope donnèrent au vieux récit de la Muse grecque un éclat nouveau qui ravit les compatriotes de Milton.

Toutefois, Messieurs, ne nous y trompons pas. Pope était peut-être plus rapproché de la Motte que de l'antiquité grecque; et je ne m'étonne pas si madame Dacier, avec son intolérance et sa sagacité de femme passionnée, crut démêler dans les préfaces admiratives de Pope un enthousiasme trop froid pour le génie d'Homère, et lui en écrivit amèrement. A vrai dire, Pope était peu fait pour sentir le grand naturel des poëmes homériques, et cette aimable simplicité du monde naissant, comme dit Fénelon. Il était philosophe sentencieux, bel esprit admirateur de l'élégance sociale. Ce qu'il avait au-dessus de la Motte, c'était l'imagination de style et le don d'écrire en vers. H était l'élève de cette belle école poétique de Racine et deBoileau qui dénigrait la Motte; il avait étudié, dans leurs ouvrages et dans Virgile, le grand art de l'élégance continue, de la grâce correcte. A cela, il joignait un tour particulier de concision et de finesse :

jamais poëte ne mit plus d'esprit dans les allusions et dans les contrastes; mais il s'agissait de traduire Homère.

Essayons d'étudier, dans quelques détails, cette moderne restauration d'un temple antique. Quelle place doit-elle occuper dans l'histoire de l'art? Les critiques anglais reconnaissent que le vers de Pope réunit la force et l'élégance, la précision et l'harmonie ; que son expression est prise aux sources les plus pures de l'idiome anglais, et que, dans ce long travail, la verve ni l'art ne faiblissent. Quelle objection pourra faire un étranger? une seule, mais générale.

VHomère de Pope passe pour admirable ; mais il n'est pas du tout homérique. Cette diction primitive, aux images éclatantes, sans périphrases et sans antithèses, disparaît dans la versification habile et symétrique du traducteur anglais. Les mœurs, les pensées, les détails sont lesmêmes(Pope n'avait pas songé, comme la Motte, à refaire V Iliade) ; mais le langage, cette vie extérieure, cette physionomie de l'âme, est tout autre; et de là, je crois, un pénible mécompte pour l'homme de goût qui lit cette traduction tant vantée. Cette faute est la seule de l'ouvrage ; mais elle y est à toutes les pages . Homère dit :

Le fils de Jupiter et de Latone, irrité contre le roi, suscita dans l'armée un mal destructeur; et les peuples mouraient.

Pope traduit :

Et pour la faute du roi les peuples mouraient.

Homère dit, au sujet de l'hécatombe qu'il s'agit d'envoyer à Chrysa, pour apaiser le dieu :

Peut-être, l'ayant rendu propice, le persuaderons-nous.

Pope traduit avec une intention philosophique.

Peut-être, à force de sacrifices et de prières, le prêtre pourra pardonner, et le dieu laisser vivre.

Homère fait dire à son Achille :

Je n'ai rien à redemander aux Troycns; car ils n'ont jamais enlevé mes génisses ni mes chevaux ; ils n'ont jamais ravagé les moissons dans la terre de Phthie, féconde et guerrière ; entre nous, il y a trop de montagnes chargées de forêts, et la mer retentissante.

Pope traduit dans une paraphrase :

Les lointains habitants de Troie ne m'ont jamais Gifensé ; ils n'ont pas conduit de troupes ennemies dans le royaume de Phthie ; mes coursiers belliqueux paissent en sûreté dans ses vallons ; au loin la mer retentissante et les remparts des rochers garantissent mon empire natal, dont une moisson abondante décore le sol fertile , riche de ses fruits et de sa race guerrière.

Il serait inutile et minutieux de dire comment cette version détruit la grandeur et la simplicité d'Homère. Voulons-nous voir ailleursle fond même des sentiments, la passion altérée par l'élégance du poëte moderne? Dans Homère, Priam, aux pieds d'Achille :

Souviens-toi de ton père, Achille semblable aux dieux, de ton père, du même âge que moi, et au dernier terme de la vieillesse. Peut-être, en ce moment, ses voisins le menacent; et il n'a personne pour repousser la guerre et la ruine. Mais, te sachant plein de vie, il se réjouit dans le cœur, et espère chaque jour de voir son fils arrivant de Troie.

Pope enjolive cette simplicité sublime:

Toi, le favori des puissances divines, songe à la vieillesse de Ion père, et prends pitié de la mienne. En moi, reconnais cette

image révérée d'un père, ces cheveux blancs, cette lète vénérable ; vois ses membres tremblants et sa faiblesse ; il est mon semblable en tout, excepté en malheur ; et toutefois en ce moment peut-être, quelque coup du destin le renverse de sa paisible prospérité. Songe que tu le vois fuir loin de quelque ennemi puissant, et demander secours avec un faible cri. Cependant une consolation peut naître dans son âme : il apprend que son fds vit encore pour réjouir ses yeux, et il peut espérer encore qu'un jour meilleur t'enverra vers lui, pour chasser cet ennemi.

Où est Homère, où est Priam au milieu de tout ce jeu de paroles? Conçoit-on que cette prière si forte et si simple :

Souviens-toi de ton père, du même âge que moi,

soit devenue cette verbeuse, cette longue allusion sans sérieux et sans pathétique? Que les mots anglais soient élégants et les vers harmonieux, il n'importe; c'est une faute de style en deçà des paroles, et qui tient au plus intime de l'âme.

Je ne poursuivrai pas plus longtemps cette critique, elle indique ce qui manque au grand art de Pope, et trop souvent à la poésie du xviii* siècle. Racine, sous la gêne des bienséances de son temps, avait orné la simplicité d'Homère pour le costume et les détails ; mais il ne l'eût pas altérée pour la passion. Pope farde tout à la fois les sentiments et les images.

Le même reproche s'appliquait encore plus à la version, de Y Odyssée, que Pope, las de traduire, n'acheva pas lui-même. Quelques vers de la Fontaine, dans Plïilémon et Baucis, nous donneraient bien mieux, l'idée de la poésie originale de YOdyssée, que l'art de Pope et de ses poètes auxiliaires. Toutefois, cette

grande entreprise achevée assura la gloire et la fortun du poëte.

Depuis quelques années, il avait quitté la forêt de Windsor, et s'était retiré avec ses vieux parents au hameau de Twickenham, le Tibur d'Horace, ou plutôt l'Auteuil de Boileau; car, à vrai dire, je ne sens pas, dans les vers de Pope et dans sa vie, ce goût des champs, du petit bois et de la source voisine, qu'exprimait si bien Horace :

Hoc crat in votis, modus agri non lia magnus, Hortus ubi, et tecto vicinus jugis aquse fons, Etpaulum sylvae super his foret

Le souvenir le plus champêtre qui nous soit resté de Twickenham, c'est la jolie grotte de rocailles et de coquilles formées au bout du jardin, dans un passage souterrain sous la grande route, et ornée de miroirs où se reflétait la Tamise. Cela n'est-il pas bien rustique?

Le hameau de Twickenham avait offert dès l'abord au poëte une société non moins mondaine et non moins parée que sa retraite. Les beaux esprits de Londres s'y réunissaient souvent. La célèbre lady Montague, revenue de l'ambassade à Constantinople avec tant de poétiques et curieux souvenirs, habitait ce village une partie de l'année. Elle était depuis longtemps l'admiratrice de Pope, et lui avait écrit d'Orient de spirituels billets, en réponse à ses prétentieuses épîtres. Entourée de la plus brillante noblesse du parti whig, elle n'en accueillit pas le poëte tory avec moins de faveur; elle écouta ses vers, et lui montra 'ceux qu'elle faisait elle-même, avec plus de correction et de causticité que de grâce.

Dans ce commerce d'esprit. Pope fut ébloui, et la va--

nité lui fit oublier quelques désavantages personnels que la gloire ne pouvait effacer. Il en fut puni par des plaisanteries, et se vengea par des traits de satire grossière, auxquels lady Montague répondit en nommant son calomniateur la méchante guêpe de Twickenham. La liberté politique et les haines de parti laissaient dans l'élégance anglaise une sorte de rudesse, dont la belle ambassadrice et le poëte ont trop abusé.

Troublé dans sa retraite, et de toutes parts en butte aux critiques, aux sarcasmes, aux injures de l'envie, Pope ne trouva de consolation et d'appui que dans le retour deBolingbroke. Ce célèbre homme d'État, tout plein des souvenirs de l'antiquité, au milieu de sa vie emportée par l'intrigue et le plaisir, s'était appliqué à lui-même ce que Dolabella écrit à Cicéron :

Tu as fait assez pour le devoir et pour l'amitié ; tu as fait assez pour le parti, et pour la république telle que tu la voulais. Ce qui reste maintenant, c'est de nous placer où est aujourd'hui la république, plutôt que de nous exposer, en la poursuivant sous son ancienne forme, à ne la trouver nulle part *.

Belles paroles, qui peuvent, selon les circonstances et les caractères, diriger le patriotisme ou excuser la faiblesse.

En conséquence, après avoir été banni comme yacobite, et avoir accepté le reproche en se faisant garde des sceaux du prétendant, Bolingbroke , bientôt disgracié dans l'exil même par le parti qu'il voulait servir.

* Satisfactum est jam a te, vel officio, vel familiaritati : satisfactum eliam parlibus et ei reipublicae, quam tu probahas. Reliquum est, ut ubi nunc est respublica, ibi simus polius, quam, dum illam veterem sequamur, simus in nuUa.

s'était retourné vers les luhigs vainqueurs, et avait sollicité de George I^"" son rappel en Angleterre. Il l'attendit longtemps, et l'avait acheté bien cher. Mais enfin, en 1723, à l'expiration du parlement qui avait porté un bill d'attainder contre lui, il fut rappelé par amnistie royale, sans être pourtant rétabli dans ses droits politiques et civils. Quelque faible que fût cette grâce qui le ramenait désarmé dans son pays, il la saisit avec joie, et quitta sa belle retraite de Touraine et les hardis entretiens de Voltaire, pour venir embrasser Pope et le peu d'amis fidèles à sa cause.

Un d'eux, Swift, confiné, depuis la chute de Bolingbroke et d'Oxford, dans son doyenné de Saint-Patrice, avait su tirer de cette condition une influence nouvelle et sans exemple jusqu'à lui. Le sceptique auteur du conte du Tonneau n'avait plus été qu'un prêtre irlandais plein de zèle et de charité pour ses frères; l'esprit politique avait reparu dans sa manière de les servir. On sait combien l'Irlande, accablée depuis tant d'années par des lois oppressives, était inculte et arriérée. Un petit nombre de seigneurs, attachés à la religion dominante, y vivaient dans l'insolence et dans un luxe grossier. Le peuple était pauvre, et tous les efforts de l'industrie nationale ruinés par la concurrence anglaise. Le doyen de Saint-Patrice, usant à Dublin de la liberté de la presse, comme il l'avait faii à Londres, devint le défenseur du commerce de l'Irlande. Par ses pamphlets il décrédite les produits étrangers, et apprend à l'Irlande à se suffire à elle-même, et à s'enrichir en n'achetant pas aux Anglais. Le gouvernement fit poursuivre ses écrits et condamner son imprimeur. Mais Svift porta bientôt la guerre sur un autre point. Le parlement avait autorisé pour l'Irlande l'émission

(Tune petite monnaie de cuivre de bas aîoi, qui devait remplacer, dans les ateliers et le commerce, un papier dès longtemps en usage. Swift dénonça ce monopole d'un genre nouveau dans ses Lettî'es du Drapier, et le fit échouer par la défiance universelle.

Dès lors il fut l'idole du peuple de Dublin : on célébrait sa fête dans les familles et dans les réunions publiques; des acclamations s'élevaient sur son passage; les corporations de métiers se soumettaient à ses avis; on demandait son choix pour les élections municipales; et ce philosophe malicieux et misanthrope était vénéré comme un génie bienfaisant.

A cet ascendant de popularité, le doyen de Saint- Patrice savait unir une autre influence délicate et mystérieuse. Par sa brillante imagination, par son esprit tour à tour enjoué et sévère, par les caprices même de son humeur égoïste, mais passionnée, il avait singulièrement l'art de plaire aux femmes et de captiver leur esprit. 11 était entouré de leurs assiduités; elles écoutaient avidement ses paroles amères ou gracieuses ; elles transcrivaient ses vers, et entretenaient pour lui, dans la haute société de Dublin, le même enthousiasme qu'il avait excité dans le peuple.

Cependant Bolingbroke, après huit ans d'exil, rendu à l'Angleterre par la tolérance d'un ennemi puissant, avait attendu deux ans un bill qui fît régulièrement cesser à son égard l'interdiction civile, dont l'avait, frappé le parlement de 1716.

Enfin, écrivait-il à Swift, voilà ma restauration accomplie aux deux tiers : ma personne est sauve, et mon patrimoine, avec tout autre propriété que j'ai acquise ou que je peux acquérir, m'est garanti ; mais le bill à^attainder est soigneusement dt prudemment maintenu, de peur qu'un membre aussi

'{^lè que moi ne revienne dans la chambre des lords, et par .on mauvais levain, n'aigrisse cette masse douce et pure.

On conçoit en effet la précaution. Walpole voulait bien amnistier un ennemi, mais non relever un rival ; et tel était le génie puissant et séducteur de Bolingbroke, que, même après tant de fautes, au milieu de tous les partis dont il avait trompé l'espérance, on craignait encore qu'il ne s'ouvrît, à force de rétractations et d'éloquence, une nouvelle carrière d'ambition. Un député du parti de Walpole, peu rassuré par l'exclusion antérieure qui ne s'appliquait qu'à la pairie, proposa même d'insérer dans le bill qui rendait à Bolingbroke le droit d'hériter et d'acquérir, une clause spéciale pour le déclarer inhabile à siéger dans l'une ou l'autre chambre. Mais la disposition parut superflue, et on s'en tint aux conséquences réservées de l'ancien bill.

A Bolingbroke exclu des deux chambres restait la liberté de la presse. Mais il n'essaya pas d'abord de s'en servir, et parut tenté d'une vie plus paisible. II acheta dans le comté de Middlesex, près de Londres et de Twickenham, une terre qu'il appelait sa ferme, et s'y retira, méditant sur les systèmes philosophiques, conversant avec Pope, et faisant ses foins. Du fond de cette retraite, il appelait Swift à grands cris, soit pour philosopher, soit pour attaquer le ministère ; mais le doyen de Saint-Patrice avait pris quelque humeur du scepticisme irréligieux de son ami. Bolingbroke crut avoir besoin d'apologie près de lui.

Je dois, lui écrivait-il, rectifier en vous une opinion que je serais désolé de vous voir plus longtemps a mon égard. Le terme WesprUfort, en anglais libre penseur, me paraît appliqué

d'ordinaire à des hommes que je regarde comme les pestes de la société, parce que leurs efforts tendent à en relâcher les liens . et à ôter un frein de la bouche ^e cette bôtc féroce que l'on appelle homme, tandis qu'il vaudrait mieux lui en mettre encore une demi-douzaine d'autres.... Mais si par esprit fort vous entendez seulement un homme qui fait un libre usage de sa raison, qui cherche la vérité sans passion et sans préjugé, et la suit inviolablement, à mes yeux, c'est là un sage et honnête homme, tel que je m'efforce de le devenir. Vous ne pouvez, même dans votre caractère apostolique, improuver de tels Libres penseurs. Leur christianisme est fondé sur la meilleure base, celle que saint Paul lui-môme a établie : omniaprobate; quod bomimest tenete.

Puis, après quelques traits satiriques contre les abus de la religion, il termine par ces paroles sérieuses :

Je ne puis douter que vous ne soyez maintenant convaincu de mon orthodoxie, et que vous ne renonciez à me nommer avec Spinosa, dont je méprise et abhorre le système sur l'infinie substance, ce que j'ai le droit de faire, parce que je puis montrer pourquoi je le méprise et Fabhorre.

Bolingbroke,je le crois, se défendait moins du scepticisme avec les beaux esprits de France qu'il avait enchantés de son érudition, et il ne leur eût pas cité saint Paul. Toutefois il faut avouer que, dans cette lettre, se retrouvent les mêmes principes qu'a défendus Voltaire, et la même distinction insurmontable entre les libres penseurs et les athées. Je ne sais si elle suffisait à Swift. Mais Pope était mécontent de l'irréligion de Bolingbroke, tout en admirant son génie et sa métaphysique. La libre philosophie de Bolingbroke ne trouvait donc pas d'appuis, même dans ses deux amis: il revint à la politique. Swift avait enfin quitté l'Irlande pour lui faire une visite à Londres. Il apportait avec lui l'ouvrage de quelques années de retraite, sef

Voyages de Gulliver, cette piquante satire de la société, conte de fées pour les enfants, triste et amère parodie pour les hommes. Le succès en fut prodigieux à Londres ; les whigs en rirent comme les tories; et Walpole essaya, mais inutilement, de disputer Swift à l'amitié de Bolingbroke.

Gulliver parut à la même époque où Daniel Foe, le vieux pamphlétaire puritain du roi Guillaume, publiait son immortel Rohinson. Rapprochés par la forme de voyage, et, à quelques égards, par la savante et vraisemblable minutie des détails, ces deux romans offrent les deux extrêmes dt la narration candide et de l'allégorie fabuleuse, de la bonne foi et de l'ironie sceptique : tous deux vivront comme œuvres originales. Mais Rohinson Crusoé est une œuvre morale, une exhortation au travail et à l'espérance en Dieu; Gulliver est souvent une dérision frivole ou désespérante qui, en ravalant l'espèce humaine, ne lui laisse, pour se relever, ni la vertu ni la science. Voltaire a dit que c'était un Rabelais dégagé de fatras, un Rabelais perfectionné. Il n'y a pas dans Swift, nous le croyons, l'intarissable invention et l'éloquence de Rabelais. Son ouvrage, non plus, ne venait pas aussi à propos que celui de Rabelais; il n'avait pas tout ce reste oppressif du moyen âge à diffamer par de sourdes risées ; il avait affaire, tout compris, à la société la plus raisonnable du monde, à celle qui renfermait dans son sein la liberté politique, la liberté de penser, les recherches de Locke et les découvertes de Newton. Aussi le Rabelais anglais frappe-t-il souvent à faux dans ses bizarres attaques, et mérite-t-il parfois le ridicule qu'il veut jeter sur la science.

Mais quel feu, quelle vivacité, quel mélange d'ima-

gination et de sarcasmes ! quelle gaieté dans la misanthri>pie! Retranchez l'île volante et les habitants de Laputa; restez à Lilliput, ou bien allez chez ces honnêtes chevaux, si sobres, si modérés, si sages. Quelle amère et ingénieuse satire! Je ne crois pas non plus que la contemplation des misères humaines, que la misanthropie, que le spleen aient jamais dicté des pages plus éloquentes que l'histoire de cette misérable race d'immortels, les Snulbrug. En traçant ce tableau mélancolique, l'âme de Swift avait-elle une seconde vue, un frisson avant-coureur de la défaillance morale où il tomba bientôt lui-même? Ce hardi moqueur languit les dernières années de sa vie comme un véritable Snulbrug, abruti sous les maux du corps, et mourut imbécile. Mais n'anticipons pas sur ce triste avenir, et voyons encore Swift dans l'éclat de son génie, appelé à Londres par Bohngbroke, qui espérait l'associer à sa polémique, et par Pope, qui veut lui lire ses vers.

Swift jouit quelque temps de cette réunion, et de la célébrité nouvelle que lui donnait, à Londres, son Guln Zioer et l'opposition qu'il avait faite en Irlande. Les trois amis se voyaient souvent. L'homme d'État mécontent reprenait ses vastes études d'histoire et de pyrrhonisme. Le poëte recueillait des idées, qu'il ornait d'images pour son Essai sur l'homme; et le philosophe, si l'on doit donner ce nom à Swift, songeait tristement qu'il n'aurait plus de ministres à conseiller ou à défendre, et qu'il lui faudrait bientôt retourner en Irlande. Ces trois hommes, comblés des dons du génie, étaient-ils heureux ? non, sans doute ; mais ils offraient une réunion de talents bien rare dans l'histoire des lettres, et devant laquelle on aime à s'arrêter. Rien n'égalait l'abondance de vues, la chaleur soudaine, la

parole heureuse de Bolingbroke ; mais celte éloquence qui eût dominé le parlement, il l'exhalait en thèses métaphysiques dans les petites allées du jardin de Twickenham. Swift repartit pour aller assister aux derniers moments de cette Stella, dont il avait été si tendrement aimé. Bolingbroke publia des lettres politiques, et appuya de ses écrits l'opposition que l'éloquent Pulteney dirigeait, dans la chambre des communes, contre l'heureux Walpole. Pope, aussi mécontent des critiques et des libraires que Bolingbroke l'était des ministres, se mit à composer sa Dunciacle.

Autour de ces hommes illustres se réunissaient d'autres noms non moins célèbres dans les lettres : Gay, poëte correct et pur, auteur de fables assez froides, et de l'opéra du Gueux, applaudi pour la hardiesse démocratique plus que pour la poésie; Arbuthnot, critique plein de goût; Congreve devenu oisif depuis qu'il était riche; Thomson, arrivé d'Ecosse, pauvre et sans appui, avec le plus beau chant du poëme des Saisons; Young, faisant des tragédies médiocres et de pompeuses dédicaces, sans soupçonner encore la profondeur de tristesse et de poésie que l'âge et le malheur devaient révéler en lui.

Ce fut vers ce temps et dans ce monde que Voltaire, fuyant la Bastille et la France, arrive à Londres au mois d'août 4726.

Accueilli par les amis de Bolingbroke, il se retira d'abord à Wandsworth, à deux lieues de Londres, dans la maison d'un riche négociant, M. Falkener, à qui, dans la suite, il dédia Zaïre. Ce fut là qu'il vécut deux années dans l'étude des lettres anglaises et le commerce des hommes les plus célèbres du temps. Malheureusement il y eut alors lacune dans cette corres-

pondance infatigable, le plus curieux et le plus piquant de ses ouvrages. On ne peut assez regretter que, pendant ce long séjour, il ait à peine écrit trois ou quatre fois à ses amis de France. Que de choses il leur eût dites qui ne sont pas même dans ses Lettres philosophiques sur les Anglais, et qu'il faut chercher jusqu'à la fin de sa vie, dans les réminiscences quelquefois un peu effacées qui remplissent ses derniers écrits! car ce voyage, ce noviciat anglais a puissamment agi sur tout Voltaire. Son imagination en resta colorée d'une teinte plus libre et plus vive, et sa raison en devint plus hardie. Les études qu'il fit alors se retrouvent partout dans l'histoire de son génie. S'il en rapporta d'abord des formes de tragédie et de poésie morale, bien des années après il y puisait la maligne philosophie de ses contes et l'érudition de ses pamphlets sceptiques.

Aujourd'hui, tout lettré français qui passerait deux années en Angleterre la visiterait en tous sens, s'arrêterait près des lacs et sur les monts d'Ecosse, et ferait une description complète du pays, sous tous les rapports pittoresques et politiques, commerciaux et littéraires; Voltaire ne paraît guère avoir bougé de la fumée de Londres et de sa banlieue : il n'y a trace dans ses souvenirs des beaux sites d'Angleterre et d'Ecosse. Quant à la constitution politique du pays, il n'en rendit qu'un compte fort sommaire, pour s'en moquer autant que pour la louer. Que fît-il donc à Londres pendant deux ans? que rapporta-t-il avec lui? ce qui fut son caractère, son privilège, ce qui manquait à l'Europe du continent, la liberté de penser, loin do cette fausseté convenue que le préjugé, l'habitude, l'étiquette de cour, l'esprit de corps, maintenaient en France.

C'est par là que l'Angleterre le frappa dans ses théâtres, ses livres, ses sermons, ses journaux; c'est par là que cet esprit élégant se complut à la foule d'originaux dont l'Angleterre abondait à ses yeux, et qui choquaient d'abord son goût délicat et moqueur.

Le mouvement, la vie d'une société libre, voilà ce qu'il avait entrevu dans l'activité d'Amsterdam, et ce qu'il retrouvait avec délices, sous une forme plus brillante, dans le luxe et la richesse de Londres. Il n'y vit pas la cour, cependant. Bolingbroke, son ami, était, nous l'avons dit, le chef d'une opposition à demi j'acobiie, demi-républicaine, qui luttait contre l'ascendant habile et corrupteur de Walpole. Voltaire sortit peu de ce cercle dont il aimait les hardis entretiens, sans partager ses passions. Il vit Congreve, et s'indigna de le trouver plus gentilhomme que poëte, et plus flatté de ses emplois publics que de ses anciens succès au théâtre. Il rechercha Pope, et surtout étudia ses écrits.

Vers ce temps, comme Pope revenait un soir de la ferme de Bolingbroke, dans le carrosse de son noble ami, les chevaux, en passant sur un pont demi-rompu, le versèrent dans la Tamise. Le poëte faillit se noyer * ; mais, grâce à sa petitesse, on le tira de la voiture à travers la glace brisée d'une des portières. Il fut ramené chez lui l'épaule démise et la main blessée par les éclats du verre. Voltaire s'empressa de lui écrire avec une affectueuse inquiétude. Les deux poètes se virent ; mais la gravité caustique et prude du poëte an-

* He mighthavebeen clown, if one of mymenhaclnote broke a glass, and puUed him out thrnugh the window. (Boling., Le t ter.)

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glais goûta peu la fougue brillante et la gaieté de Voltaire. Un jour, à table chez Pope, Voltaire ayant plaisanté sur le catholicisme, Pope, qui versifiait les idées de Bolingbroke, sans être incrédule comme lui, se leva d'impatience et sortit avec humeur. Le bruit se répandit que ce jeune Arouet, qui parlait si étourdiment et si haut, avait quelque mission secrète du ministère de France, et qu'il fallait s'en défier. Il n'en était rien. Le cardinal de Fleury ne l'eût pas choisi pour agent; et Voltaire, qui aimait fort les affaires d'État, n'eut jamais de mission qu'auprès du roi de Prusse. Mais on conçoit sans peine que l'intimité de Bolingbroke, suspect par tant de rôles qu'il avait joués, et cotte alternative de faveur royale et de disgrâce qu'avait éprouvée Voltaire, pouvait jeter quelque doute sur lui.

Voltaire, d'ailleurs, prêtait à ces calomnies par une certaine affectation de crédit à la cour de France. On le voit, à la même époque, offrir à Swift, qui voulait visiter Paris, une lettre de recommandation pour notre ministre des affaires étrangères d'alors, M. de 3Iorville, personnage politique fort oublié, que Voltaire, dans cette lettre, accable de louanges, en lui adressant le malin auteur de Gulliver,

Retenu par Bolingbroke, Swift ne partit pas ; et Voltaire, qui ne négligeait rien, le pria bientôt à son tour de recommander en Irlande son poème de la Ligue, qu'il réimprimait sous le titre de Henriade. Il lui écrivait pour cela de jolies lettres, en assez bon anglais, et lui envoyait dans la même langue son Essai sur les guerres civiles de France.

Je n'ai pas vu, lui disait-il dans une de ces lettres, M. Pope

cet hiver, mais j'ai vu le troisième volume des Mélanges * ; et plus je lis vos ouvrages, plus je suis honteux des miens.

Je ne sais si la Henriade eut de nombreux souscripteurs en Irlande ; mais, parmi la haute société de Londres, cette publication fut très-favorisée ; et Voltaire, qui, avec son goût habituel d'entreprises financières, venait d'aventurer beaucoup d'argent sur la mer du Sud, se vit dédommagé par sa spéculation épique.

Ce qui valait mieux pour le poëte, c'était l'inspiration qu'il recevait de l'Angleterre. Avec l'esprit de liberté, il voyait partout à Londres le sentiment de la dignité des sciences et le respect des lumières. Il faut en convenir, les minces faveurs que le talent et la gloire pouvaient obtenir en France, une invitation à Fontainebleau, une pension sur la cassette, une place à l'Académie, tout cela devait paraître peu de chose à Voltaire, en comparaison des récents souvenirs du ministère d'Addison, de la diplomatie de Prior et de l'influence de Swift,

Pendant son voyage même, Voltaire avait pu voir un autre exemple des grands honneurs que l'Angleterre réservait au génie. Newton mourut le 20 mars 1727. Après que son corps eut été exposé aux flambeaux sur un lit de parade, comme le corps d'un souverain, on le porta dans la sépulture royale de Westminster, suivi d'un immense cortège où marchaient les plus grands seigneurs de l'Angleterre, le chancelier, les ministres, et qu'entourait le respect public. Voltaire, qui dès lors étudiait les grandes découvertes de Newton, en même temps que le théâtre anglais, fut sans doute frappé de ce glorieux spectacle et de cette apothéose décernée

' Recueil m^;16 de pièces de Pope et de Swift.

au génie par la raison d'un peuple éclairé. On ne peut douter même qu'il n'ait gardé souvenir des beaux vers que fit alors le poëte Thomson, pour honorer la mémoire de Newton ; on y trouve la première pensée, et pour ainsi dire, l'accent de la belle épître à madame du Chàtelet; et on conçoit sans peine que, tout ému de ces funérailles de Newton, il ait jeté dans sa Henriade la magnifique explication du système du monde. Les obsèques presque royales d'un homme qui n'avait été grand que par les sciences, l'orgueil d'un libre patriotisme mêlé à l'enthousiasme pour le génie, tout cela était étranger à notre France, d'où Descartes avait fui, et où ses cendres mêmes n'avaient pu obtenir d'éloge public; à notre France où Corneille était mort pauvre. Racine disgracié, Blolière sans sépulture. Tout cela était noble, grand, devait charmer une âme éprise de la gloire, et qui sentait sa force. Essayons de traduire le chant funèbre ou plutôt triomphal du'poëte anglais sur la tombe de Newton ; vous jugerez quelle inspiration en reçut Voltaire :

La grande âme de Newton quiltera-t-elle la terre pour se mêler aux astres son domaine, et les Muses, frappées de silence, craindront-elles de soulever une telle gloire ? Mais que peut noire faible voix? A cette heure même, les fils de la lumière, par de sublimes accents unis àlalvre céleste, célèbrent sa présence sur le rivage de l'éternelle félicité. Je n'y renonce pas cependant; que le sujet soit grand et chanté sur la harpe des anges ; flammes éthérées, j'aspire à me joindre à vous dans ce c&ncert de la nature !

Et maintenant quil est vôtre, quelles merveilles inconnues pourrez-vousmonlrer à celuiqui, même sur ce point obscur où les mortels travaillent enveloppés de poussière, avait suivi à la trace, d'après les lois simples du mouvement, finvisible mam de la Providence agissant à travers la machine universelle f

OEil loul intellectuel, pénétrant d'abord notre système solaire, par les forces mêlées de la gravitation et de la projection, il le voit accomplir son tour dans une muette harmonie. Cachées au regard de l'homme, ces lunes nombreuses, dont la clarté réjouit des planètes lointaines, ont apparu à Newton, dans tous leurs cercles entrelacés. 11 a fixé le cours de la reine errante de nos nuits, soit que son orbe à peine formé ne rende qu'un faible éclat, soit que, large flambeau, elle inonde doucement lescieux de sa pâle lumière. Discernant chacun de ses mouvements, il les coordonna dans leurs rapports avec ceux de la mer, et enseigna pourquoi la masse de Tonde se gonfle irrésistible, et se, penche sur les rocs brisés, comme un ileuve qui déborde, jusqu'au moment où le reflux laisse de nouveau derrière soi un désert de sable jaune et stérile.

De là il prit son vol ardent à travers l'azur infini; et toutes les étoiles que la voûte éclairée d'une nuit d'hiver épanche sur nos yeux, ou que 1g tube de l'astronome va tirer de l'obscur abîme des airs, et celles que plus loin dans les étages successifs des cieux on avait crues isolées, s'allumèrent en soleil à son approche, devenant chacune le centre vivant d'un système organisé, toutes combinées et régies sans erreur, par l'unique pouvoir qui attire une pierre projetée vers la terre.

0 magnificence divine sans profusion ! ô sagesse vraiment parfaite ! produire ainsi d'un petit nombre de causes un ensemble de résultats, des effets si variés, si beaux et si grands, un univers complet ! 0 bien-aimé du ciel, dont l'œil épuré, perçant ce voile mystérieux, vit au dedans se lever et se mouvoir un si vaste assemblage ! Le premier, il poursuivit la comète dans son ellipse immense ; il dirigea sa route autour de mondes innombrables, jusqu'au point où, reparaissant sur le front de notre ciel du soir, la flamboyante merveille brille de nouveau, et secoue la terreur sur les nations tremblantes. Tous les cieux sont à lui, ramenés de la chimère barbare des tourbillons et des sphères circulantes à leur première et sublime simplicité....

La lumière elle-même, qui rend tout visible, brillait inaperçue, jusqu'à ce que son génie plus lumineux eût déplié tout

entière la robe éclatante du jour, et tirant de cette masse indistincte de blancheur chaque espèce do rayon, eût produit à l'œil enchanté le riche appareil des couleurs primitives. D'abord jaillit Tardent écarlale, puis la teinte sombre de Yorange, puis \e jaune gracieux, près duquel tombèrent les doux rayons du vert qui rafraîchit la nature ; ensuite lableu^MV, qui gonfle les cieux d'automne, se joua dans les airs; et sous une nuance plus triste parut Yindigo, couleur d'un ciel du soir obscurci de frimas ; enfin, les derniers rayons de la lumière réfractée s'évanouirent en une teinte fugitive de violet. Telles, quand les nuages distillent leur rosée, brillent les couleurs distinctivesde l'arc-en-ciel. Pendant qu'au-dessus de nos têtes l'humide apparition est suspendue avec grâce, s'évaporant sur nos campagnes, des myriades de nuances mélangées se forment de ces couleurs, et des myriades restent encore à naître : source infinie de beauté toujours jaillissante, toujours nouvelle ! Rien de si beau fut-il jamais imaginé par le poëte rêvant sous les bosquets de l'Hélicon, ou par le prophète dont l'enthousiasme fait descendre le ciel? En ce moment même le coucher du soleil et les teintes variées des nuages, vues de tes gracieuses collines, ô Greenwich ! attestent combien la loi de réfraction est véritable et belle.

0 vous, âmes chargées de ténèbres etsans espérances, vous qui n'ayant pas la conscience de ce sublime essor, de cet élan ^ers une immortelle vie, osez combattre le plus noble privilège de l'humanité, dites, une âme douée d'une puissance si vaste, si profonde, si prodigieuse, peut-elle n'être qu'un souffle plus choisi d'esprits vitaux qui s'agitent quelques moments dans leurs tubes, et ont à jamais disparu dans le vide ? Mais, silence ! je crois entendre une voix qui, solennelle, comme à l'approche d'un grand changement, retentit dans le monde : cen est fait, la mesure est comblée, je résigne ma tâche

Que des pleurs efféminés ne soient pas versés pour lui ! La vierge moissonnée dans sa fleur, le folâtre jeune homme, le petit enfant chéri, voilà les tombes qui réclament des larmes et les élégies. Mais Newton appelle des chants de félicitations ; car

il est errant à tra^ers ces mondes innombrables que d'ici-bas il avait si bien décrits; il les admire, et, dans son admiration, il célèbre leur auteur avec les heureux habitants du ciel ! 0 gloire de la Bretagne, soit que tu converses avec les anges, devenu leur égal et admis à leurs honneurs, soit que, monté sur les ailes des chérubins, tu suives dans la course le mouvement des sphères, comparant les êtres avec les êtres, perdu dans le ravissement et la reconnaissance pour cette lumière si abondante qui rayonnait dans ton âme, du sein de la lumière. Oh ! regarde avec pitié l'espèce humaine, celte race fragile et pleine d'erreurs; relève l'esprit de ce bas univers ; préside à ta patrie déchue, et sois nommé son génie tutélairc ! Relève ses arts, corrige ses mœurs, inspire sa jeunesse ; car cette patrie, bien que corrompue et affaiblie, elle l'a donné naissance, et se glorifie dans ton nom ; elle te montre à tous ses enfants, et leur dit de regarder ton étoile, tandis que dans l'attente de cette seconde vie qui commence, quand le temps aura cessé, ta poussière sacrée dort avec celle des rois^ et ennoblit leurs tombeaux.

Voilà, Messieurs, la source un peu surabondante de la belle et neuve poésie que Voltaire, quelques années plus tard, adressait à madame du Châtelet, interprète de Newton. Vous reconnaissez les pensées, les images :

Déjà ces tourbillons, l'un par l'autre pressés. Se mouvant sans espace, et sans règle entassés. Ces fantômes savants à mes yeux disparaissent ; Un jour plus pur me luit; les mouvements renaissent.

Il découvre à mes yeux, par une main savante. De l'astre des saisons la robe étincelante : L'émeraude, l'azur, la pourpre le rubis. Sont fimmortel tissu dont brillent ses habits. Chacun de ses rayons, dans sa substance pure, Porte en soi les couleurs dont se peint la nature El, confondus ensemble, ils éclairent nos yeux.

Ils animent le monde, ils emplissent les cieux. Confidents du Très-Haut, substances éternelles, Qui brûlez de ses feux, qui couvrez de vos ailes Le trône où votre maître est assis parmi vous, Parlez, du grand Newton n'étiez-vous pas jaloux?

Vous voyez ce qu'apprenait Voltaire à l'école de l'imagination et de la philosophie anglaises. Londres était pour lui une Athènes un peu sérieuse, où il puisait la force et l'étendue des connaissances plutôt que le goût et la grâce ; mais quel trésor d'idées et d'images s'ouvrait devant lui 1 quel nouvel élan pour cet esprit si libre ! il n'est presque aucun écrit de Voltaire où l'on ne trouve la marque de ces trois années de séjour à Londres. Nulle part sa vie ne fut plus laborieuse, plus affranchie du monde, plus occupée de réflexions et d'étude's : « Je mène la vie d'un rose-croix, écrivait-il, toujours ambulant, toujours caché. « Son grand œuvre, c'était de former, d'exercer ce génie si varié, érudit, léger, historique, sceptique, dramatique, fait pour amuser et dominer l'Europe. Pas un moment perdu ; il refaisait la Henriade, tout en lisant Newton ; d'un entretien métaphysique de Bolingbroke, d'une lecture de Pope ou de Swift, il allait aux pièces de Shakspeare méditer ce pathétique terrible, qu'il appelait barbare, et dont il reporta l'émotion dans son élégant théâtre. Il étudiait dans Milton et Butler le sublime et le burlesque anglais, et méditait l'esprit encyclopédique dans Bacon. Il s'inquiétait peu du parlement, alors fermé au public ; mais parfois, quittant sa solitude de Wandsworth, il se glissait dans quelqu'une des réunions de sectaires, communes à Londres, et dont l'enthousiasme un peu bizarre amusait son incrédulité.

Au milieu de cette vie de poëte et d'observateur» Voltaire entrevit avec joie Toccasion de rentrer en France. Sa moisson était faite. S'il aimait la liberté anglaise, il voulait la France pour y vivre, pour y être applaudi, en dépit de la censure et de la Bastille. Un nouveau ministre, le jeune Maurepas, leva la défense qu'un caprice avait fait mettre ; et Voltaire accourut à Paris avec l'édition de la Henriade, et vingt projets d'ouvrages, rêvant ses Lettres philosophiques, ses Éléments de Newton, Brutus, Zaïre, la Mort de César, et tout le XVIII* siècle.

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