TREIZIÈME LEÇON
Limites de ces études sur la littérature italienne. — Réponse à une objection. — Fra Jacopone. — Princes protecteurs des lettres en Italie. — Rôle important des orateurs et des poètes.
Renaissance de la littérature latine. — Pétrarque ; son
couronnement au Capitole. — Rienzi. — Travaux et influence de Pétrarque. — Ses poésies en langue vulgaire.
Messieurs,
Dans nos recherches de littérature étrangère, nous ne devons nous attacher qu'aux noms célèhres et aux esprits originaux dont l'influence s'est exercée sur l'Europe et sur la France. Nous nous sommes arrêtés devant le génie créateur du Dante. Mais je n'irai pas, plagiaire du savant historien de la littérature italieiHie, analyser, ou inùuie nommer tous les ouvrages II. 1
qu'elle produisit au xiv^ siècle. Je ne dois montrer de cette langue et de cette poésie que leur affinité avec le roman méridional, leur développement précoce et leur éclatante primauté.
Mais, tout en bornant ainsi mon sujet, il faut que je réponde à une objection qui m'a été faite, ou plutôt que je profite d'un avis qui m'a été dpnné par un des auditeurs de ce cours.
On me reproche, dans une lettre, d'avoir négligé la source principale où puisa le génie de Dante, et gardé le silence sur les poésies de Fra Jacopone. Je l'avoue, Messieurs, je n'en ai pas parlé, faute de les connaître. Cette omission n'a pas été un jugement, mais une ignorance, comme il arrive parfois aux personnes qui veulent instruire les autres. Depuis notre dernière séance, j'ai cherché les œuvres de Fra Jacopone, et je me suis mis à les lire. Je suis demeuré bien convaincu que Dante les avait ignorées comme moi, ou du moins que son génie n'avait rien emprunté aux inventions du Frère. Cependant ce personnage est, parmi les poètes contemporains de Dante, une des physionomies originales qui valent la peine d'être re- IraccCi. On sent chez lui celte mystique ferveur qui tourmentait alors les imaginations vives, et qui pouvait aisément devenir du génie poétique. Fra Jacopone. issu d'une famille noble, fut élevé avec soin -, dans sa jeunesse, il annonça beaucoup d'ardeur pour iV;tu<J-s et une éloquence naturelle. 11 suivit à Rome la prciession d'avocat. Il était marié, riche, célèbre:
un événement funeste Téloigna tout à eoup du monde.
Dans une fête où il assistait, la chute d'un plafond écrasa sa jeune épouse. En la retrouvant morte au milieu des ruines, il's'aperçut qu'elle cachait un cilice sous ses rohes de hal. Sa douleur, sa piété s'exaltent à cette vue. Il renonce à tout 5 il devient fou et moine.
Ce rapprochement involontaire n'a rien d'ironique. Jacopone, après son malheur, avait erré comme un insensé, couvert de haillons, mendiant, et parfois mêlant à sa folie apparente ou réelle d'amers sarcasmes et de hardis apologues contre les puissants du monde. Reçu dans l'ordre des Frères Mineurs, il garda la même hardiesse, et n'épargna pas surtout les vices des ecclésiastiques. Il les attaquait sans cesse dans des rimes en langue vulgaire, d'un style assez grossier. C'était une espèce de censeur privilégié qui couvrait sa téméi'ité sous son capuchon et sous sa folie. C'était, si vous le voulez, le bouffon du genre dont Dante était le poète.
Errant et proscrit, Dante flétrissait avec énergie les vices des papes et des princes, en mêlant cette âpre satire aux plus sublimes fictions de la poésie, aux plus graves enseignements de la religion. Fra Jacopone, du fond de son couvent, atta(]uait lepape et les cardinaux en vers mystiques et boutions. Protégé par son génie, et môme par son malheur, Dante acheva impunément son poème, il n'en fut pas de même de Fra Jacopone. Le pape Boniface VIII le lit jeter dans un cachot, dont lu pauvre moine a laissé la description
la plus hideuse. Fra Jacopone y composa de nouvelles poésies toujours animées d'un pieux enthousiasme. J'ai trouvé dans ses œuvres, non la pièce qu'il avait composée contre le pape Bonifacé VIII, mais celle où il lui demande grâce :
0 pape Bonifacé, je subis ta sentence, et la malédiction , et l'excommunication. Je garde la blessure que tu m'as faite avec ta langue fourchue ; touche-la de même avec ta langue, et guéris-la. Celte blessure ne peut être guérie sans absolution. Je te demande par grâce que tu me dises absolvo te, et que tu me laisses mes autres peines, jusqu'à ce que j'aie quitté ce monde.
Ailleurs, il se compare au « Lazare enterré, cadavre infect de quatre jours, » et il supplie le pape de dire comme Notre-Seigneur : « Lève-toi, et sors. »
Cette résignation ne toucha point le pontife 5 et Jacopone, comme il l'avait prédit au pape, ne fut délivré qu'à l'époque même de la captivité de Boniface VIII. Il continua ses prédications morales ou satiriques en rimes populaires. Mais ce recueil, que j'ai lu, que j'ai tâché d'entendre, n'a rien de commun avec le génie de Dante. Ce sont les bizarreries d'une verve grossière-, mais nulle trace de cette vivacité d'imagination, de cette hauteur de génie, de ces fictions plus poétiques encore que mystiques.
Ce qui a fait supposer l'analogie, l'imitation, c'est que plusieurs cantiques de ce Fra Jacopone ont la forme de visions. Par exemple, c'est un défunt qui ressuscite, s'entretient avec ses héritiers et leur reproche de ne pas payer les aumônes qu'ils ont pro»
mises pour le repos de son âme. Les parents lui répondent avec dureté. Il y a sans doute çà et là quelque force dans la peinture des misères humaines; mais rien qui ait mérité d'inspirer Dante. Vous le voyez seulement, cet exemple atteste que la poésie circulait partout dans l'Italie. Elle était accueillie dans les cours des princes-, elle enchantait les cercles des femmes-, elle sortait du cachot d'un couvent 5 elle était mystique et populaire.
Un semblahle mouvement ne pouvait être isolé. Les grammairiens, les scolastiques, les philosophes, les jurisconsultes s'élèvent de toutes parts en Itahe. C'est alors aussi que les hommes puissants commencent à ménager les lettrés. L'Italie républicaine avait tourné vite au despotisme. Beaucoup de ces petites villes qui d'abord avaient un sénat, une assemblée populaire, étaient asservies dès la fin du xni'-' siècle. Il y avait à Vérone, à Padoue, à Ravenne, à Milan, des hommes qui, chefs militaires d'abord, nobles de naissance, ou aventuriers parvenus, avaient saisi le pouvoir. Ces hommes cherchaient à gagner les gens d'Eglise et les poêles. Il y avait encore une autre classe de savants , dont le crédit paraissait chaque jour s'établir : c'étaient les jurisconsultes, les hommes qui avaient retrouvé et savaient interpréter quel([ues lambeaux des lois romaines. Ils étaient gibelins , attachés au César de Germanie , et opposés au droit canoni(]ue. Plusieurs d'entre eux cultivaient la poésie : tel fut Ciuo de Pisloie, célèbre proies-
seur de droit romain et auteur de sonnets amoureux.
Prêtres, poètes et jurisconsultes, ces trois puissances étaient fort respectées. Dans les divisions de l'Italie, les lettres naissantes trouvaient partout de zélés protecteurs. Au premier rang était la maison de Naples. Il n'y avait pas cinquante ans qu'un prince farouche, quoique frère de saint Louis, avait envahi le trône des Deux-Siciles. C'était une invasion du Nord, pour ainsi dire, que ces Français arrivés à Naples. Les vengeances de Charles d'Anjou avaient été cruelles-, son gouvernement avare et dur. A la troisième génération, vous trouvez sur ce trône de Naples un roi Robert, savant, poli, généreux. On ne saurait concevoir une attention plus ingénieuse et une admiration plus naïve pour tout ce qui tient aux lettres. Il s'était occupé d'abord d'un tombeau de Virgile que l'on dit près de Naples, sur le mont Pausilippe-, puis il favorisait tous les poètes du temps, et les comblait d'honneurs. Son palais, construit avec élégance, renfermait de nombreux appartements destinés aux hommes célèbres par leur savoir. La gracieuse hospitalité du roi avait voulu établir un rapport entre la décoration de ces appartements et les études des hommes qu'il y recevait. L'appartement des prédicateurs et des théologiens étai*, orné de peintures du paradis-, les poètes avaient dans leurs chambres des tableaux qui représentaient Apollon , le Pinde et le Permesse, etc., etc.
A l'autre extrémité de l'Italie sans doute, demi-
naient des hommes qui ressemblaient peu au roi Robert; c'était un Barnabe Visconti, guerrier féroce, qui partageait le pouvoir avec son frère Galéas, plus habile et non moins despote. Mais voyez quelle était alors la puissance des lettres! les Visconti veulent-ils avoir la paix avec les Vénitiens, ils cherchent l'homme le plus savant, qui parle la langue latine avec le plus d'élégance, et l'envoient au sénat de Venise. Dans l'éblouissement où la renaissance des lettres jetait tout ï coup l'Italie moderne, il semble que les orateurs, les poètes étaient des messagers de paix, des médiateurs naturels, au milieu des nations divisées, au milieu de ces villes qui se disputaient le pouvoir; c'est un état singuher du monde, qui ne ressemble en rien à ce qui se passait en France, où la théologie avait plus de crédit que les lettres, où la force matérielle était domptée par la puissance ecclésiastique, non pas comme savante, mais comme autorisée de Dieu. En Italie, indépendamment de la pieuse illusion que faisait l'Église, vous voyez le talent de penser, l'art de la parole exercer par lui-môme un grand empire.
Mais dans ce tableau général il faut s'attacher, comme nous l'avons dit, à quelques-uns de ces noms célèbres qui sortent d'un pays et appartiennent à tous les autres. Étudiant surtout les littératures étrangères dans leurs rapports avec la France, nous devons rappeler le nom moderne qui, dans le xv* et le xvi' siècle, a exercé le plus d'empire sur le goût poétique de notre nation : c'est Pétrarque.
Mais comment parler encore de Pétrarque? comment reproduire l'impression indéfinissable qui tient au charme de ses vers? comment traduire la mélodisi* comment faire sentir une forme d'imagination si étrangère à notre temps, à nos mœurs, et peut-être trop délicate pour nous, quoiqu'elle date du moyen âge? Évitons d'abord cette difficulté, au risque de paraître sévères et techniques, en parlant d'un poëte si gracieux. Que Pétrarque nous rappelle un savant, un érudit profond, un chercheur d'antiquités, et en même temps une sorte de puissance politique soutenue par les lettres : vous n'ignorez pas que c'est sous ce poipt de vue qu'il parut aux yeux de ses contemporains. S'il a été couronné au Capitole, ne croyez pas que ce soit pour avoir fait des vers à Laure, ou, ce qui serait plus vraisemblable, pour avoir mêlé aux émotions de son amour ces magnifique^, canzoni^ pleines de patriotisme et de grandeur? Non-, c'était pour avoir entrepris son Afnca, si peu lue par la postérité, et où manque la moitié d'un hvre, sans qu'on s'en soit jamais aperçu. Tâchons aujourd'hui, Messieurs, de nous représenter Pétrarque tel que l'ont vu ses contemporains, tel qu'il parut au roi Jean lorsqu'il vint en ambassade à la cour de France. Orateur, philosophe, moraliste, par ses écrits latins, par sa vaste correspondance avec tous les hommes instruits, par sa faveur auprès des princes, Pétrarque a presque été, dans son temps, ce que Voltaire fut dans le xviii' siècle; il avait autant de renommée, et nul
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rival. Comme Voltaire, il entretenait son crédit auprès des hommes puissants par quelques complaisances; mais il leur donnait en général des conseils de justice et d'humanité.
Pétrarque était né ^belin ; son père avait été chassé de Florence, quelque temps après les troubles qui en avaient banni Dante. Alors s'était accompli un des plus singuliers événements du moyen âge, la translation de la cour pontificale dans le comtat d'Avignon. Notre imagination, qui naturellement reporte dans l'histoire les systèmes de notre temps et s'efforce de voir le passé, comme la théorie prendrait plaisir à le faire, attache au pontificat, dans le moyen âge, la toute-puissance et l'inviolabihté. Cependant, à cette époque, la papauté est tout à coup enlevée de Rome, telle qu'une tente déployée pour une nuit, selon la comparaison de l'Écriture-, et elle est retenue soixante ans sur une terre étrangère. Avignon étant devenue, par la présence de Clément V, qu'on appela le pape gascon, le séjour de l'Église romaine, le père de Pétrarque y vint chercher asile. Fils d'un proscrit gibelin, réfugié près de la cour d'un pape, le jeune Pétrarque ne pouvait se distinguer que par l'étude. Il étudia d'abord la grammaire à Carpentras, puis le droit à l'université de Montpellier. Mais la passion des lettres anliques le préoccupait seule. Son père, qui, suivant l'usage des pères, contrariait cette vocation peu lucrative du talent, vint un jour le surprendre à AâOnLpellier, et jeta au feu ses livres chéris, qui le
détournaient des Pandecics. Le jeune homme sauva du feu Yirgile et quelques traités de Cicéron. Envoyé par son père à Bologne, où florissaient les études de droit, il y connut Cino de Pistoie, jurisconsulte célèbre, dont les sonnets pleins de grâce et de douceur sont une innovation heureuse dans la langue italienne, que Dante avait laissée si âpre et si fière. Sous ce maître, Pétrarque apprit plus de poésie que de jurisprudence. « La science des lois, dit-il, ne lui déplaisait pas-, mais il méprisait l'application frauduleuse et intéressée (ju'en faisaient les hommes de son temps. » A vingtdeux ans, il revint dans Avignon, à cette cour ecclésiastique et galante dont il a tracé dans ses ouvrages de si libres peintures, et qu'il a tant de fois nommée la Babylone d'Occident. Son érudition et les agréments de son esprit lui valurent de puissantes protections, et surtout l'amitié des Colonne. Il devint à la fois poëte en titre de la célèbre Laure, et prêtre de l'Eglise romaine. Cela pouvait s'accorder dans la li])erté naïve du temps. Nous avons raison de dire que toutes les parties du moyen âge se tiennent et s'expliquent. Il arrivait alors, dans le monde même ecclésiastique, ce que Ton voit dans les romans de chevalerie. Pétrarque prit une dame de poésie, comme les chevaliers avaient une dame de leurs pensées. Mais je passe rapidement, et je continue la vie de Pétrarque. Le voilà prêtre et poëte ; le voilà tour à tour consulté par les cardinaux graves ou profanes d'Avignon, et faisant des vers en langue vulgaire sur les incidents
de sa passion idéale. Mais cette curiosité savante, qui l'obsédait ne le laissa pas longtemps dans la mollesse d'Avignon. Il parcourut l'Allemagne et la France; il y cherchait des manuscrits et des hommes qui valussent des livres. De là il visita Rome. Revenu dans Avignon, et las du spectacle delà cour pontificale, il se retira près de Vaucluse, dans une retraite agréable ^ il y composa un Traité svr la vie solitaire^ et commença son poëme de VAfriqiie, à l'imitation de Virgile, qu'il contrefaisait en latin, et qu'il égalait, sans le savoir, en langue vulgaire. La réputation de son éloquence était dès lors si grande, qu'il put espérer la couronne de laurier que, disait-on, Virgile avait reçue jadis au Capitole. Il avait plusieurs raisons pour la désirer : d'abord, dit-il naïvement, la grande similitude entre le mot laxiricr et le nom de Laure^ puis la gloire d'un tel triomphe.
Il est à croire que cet honneur fut longtemps sollicité par les amis de Pétrarque. Enfin, un jour, il reçut une lettre du sénateur de Rome, qui l'invitait à venir au Capitole recevoir la couronne du poëte ; le même jour, il était appelé par le chef de l'Université de i'aris. Dans une de ses lettres, il peint son embarras entre ces deux triomphes ([ui l'attendent :
Je suis fort incerlain entre deux roules à prendre. L'histoire est courte et merveillouso. Aujourd'hui, vers six heures du malin, on m'a remis des lettres du sénat, qui m'invitent avec beaucoup d'iiisliinres à venir à Rome recevoir le laurier poétique. Ce mémo jour, vers dix heures, il m'est arrivé, avec des ollros semblables, un message de Robert, chancelier de l'Uni-
versité de Paris, mon concitoyen et mon ami zélé. Il me presse, par les meilleures raisons, d'aller à Paris. Comme la chose est presque incroyable, je t'envoie les deux lettres avec les cachets. L'une m'appelle à l'Orient, l'autre à l'Occident. Tu verras quelle est la force des raisons de part et d'autre. Je sais qu'il n'y a presque rien de solide en ce monde. Dans la plus grande part de nos souhaits et de nos efforts, nous sommes trompés par les autres. Cependant, comme l'esprit de la jeunesse est plus ambitieux de gloire que de vertu, ne pourrai-je trouver cette concurrence aussi glorieuse pour moi, que le fut pour Syphax, roi puissant de l'Afrique, l'empressement des deux plus grandes villes du monde à rechercher son amitié? Cet honneur s'adressait à son trône et à ses richesses; celui-ci ne s'adresse qu'à moi. Ses solliciteurs le trouvèrent au milieu de l'or et des pierreries, entouré de gardes : les miens m'ont trouvé, promeneur solitaire, errant le matin dans la forêt, le soir dans les prés, sur les bords de ma fontaine.
Il n'hésita pas cependant. Rome, à cette époque, valait mieux que Paris. Il partit pour Rome, en passant par la cour de Naples. Là il fut reçu avec de grands honneurs par le roi Robert, qui entendit la lecture de son poëme de VAJriqne, et lui donna audience solennelle pour une autre épreuve. C'était un examen que le roi fit subir au poëte, pendant trois jours, en présence de toute sa cour. Le bon roi, émerveillé, voulait lui décerner, à Naples, le laurier poétique. Mais Pétrarque ne pouvait renoncer à son laurier du Capitole. Il reçut seulement des lettres du roi pour le sénat romain, et un diplôme qui lui conférait le droit d'enseigner, discuter, haranguer en tout lieu, et de porter une robe de poëte. C'était un vêlement
particulier, qui empêchait de se méprendre, comme on le peut aujourd'hui. L'examen terminé, au milieu des applaudissements d'un immense auditoire, le hon roi Robert, se levant de son trône, ôta sa robe de pourpre et en fit don à Pétrarque, pour qu'il s'en revêtît le jour de son triomphe.
iPétrarque se hâta d'arriver à la ville impériale, à la ville éternelle, à la ville pontificale, comme il le répétait dans ses lettres-, car jamais la langue latine ne lui donne d'expressions assez emphatiques pour rendre l'idée attachée à cette ombre de Rome. Le voilà dans Rome. Youlez-vous connaître la cérémonie de son couronnement? nous avons le récit d'un contemporain, habitant de la ville :
Au temps qu'Élienne Colonne fut légat du pape, le cardinal Orsini vint couronner messire François Pétrarque, poè'te illustre et savant. Cela fut fait au Capilole de cette manière : douze jeunes gens de quinze ans se vêtirent de rouge, tous fils de gentilshommes et citoyens de Rome, un de la maison de Fornoue, un de la maison Tencia, un de la maison Capizucchi, un de la maison Cafarelli, un de la maison Cancielleri, un de la maison Coccini, un do la maison Rossi, un de la maison Papazucchi, un de la maison Paparèse, un de la maison Allieri, un de la maison Lénie, un de la maison Aslalli ; et puis ces jc^uncs gens dirent beaucoup de vers faits en l'honneur du peuple par ce Pétrarque. Puis venaient six principaux citoyens, vêtus de drap vert, un Savelli, un Conli, un Orsini, un Annibali, un Paparèse, un Montanaro; ils portaient chacun une couronnede diverses (leurs; puis paraissait le sénateur, au milieu de beaucoup de citoyens; il portail une couronne de laurier, et s'assit sur le siège d'honneur ; et le susdit messire François Pétrarque fut appelé.à son de trompe; et il se présenta vôlu d'une robe longue, et il dit
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troie fois : «Vive le peuple romain! vivent les sénateurs! et que Dieu les maintienne avec la liberté! » Puis il s'agenouilla devant le sénateur, lequel dit : « Je couronne le premier talent. » Et il ôta sa guirlande, et la posa sur la tête de messire François; et celui-ci dit un beau sonnet à l'honneur des anciens Romains. Et cela finit avec beaucoup de gloire pour le poè'te ; car tout le peuple criait : « Vive le Capitole et le poëte ! » (MuRATOni, t. XII, p. 540.)
Déjà les Italiens de Rome avaient transporté le mot virtus de l'idée de force à celle de talent, ce qui les a conduits à dire un virtuose.
Ce procès-verbal de la cérémonie ne rend pas sans doute l'enthousiasme dont furent saisis les spectateurs. C'est un des phénomènes curieux de l'histoire des nations, que ces réminiscences toutes httéraires qui les font quelquefois remonter vers un passé qui ne peut renaître, et les trompent sur leur faiblesse présente.
Nous avons eu près de nous un exemple de ces illusions, malgré tout ce qui s'y mêlait de véritable courage. De nos jours, la Grèce crut retrouver sa grandeur antique -, et, dans cette espérance si vivement saisie et poursuivie à travers tant de maux, il entrait une sorte d'enthousiasme studieux, que partageait môme le peuple ignorant. Vous avez peut-être lu cette anecdote rapportée par uri Anglais qui voyageait en Grèce, plusieurs années avant l'insurrection. Comme il était monté, près de Salamine, dans la barque d'un pauvre pêcheur, cet homme, tout en ramant, lui dit d'un air d'orgueil : u C'est pourtant là qu'était
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notre flotte, du temps de Xerxès. » Par un reste de tradition nationale, par la curiosité des étrangers, par le reflet des études de quelques jeunes Grecs modernes, il s'entretenait ainsi, dans le pauvre peuple de l'Attique ou de la Morée, un souvenir de l'ancienne Grèce, un héroïsme d'imagination, quelquefois puéril, mais qui servit à la liberté.
De même, dans l'Italie du xiv® siècle, tandis que les lettrés cherchaient les vieux manuscrits, vantaient le génie des anciens Romains, répétaient les noms de Cicéron et de Brutus, quelque chose de cet enthousiasme arrivait au peuple. 11 rêvait de retrouver la puissance de ses ancêtres, et d'égaler leurs grandes actions. Ce mouvement d'imitation dut être surtout naturel à Rome, où les ruines étaient si éloquentes et en disaient encore plus que les savants. Mais il en était de ce plagiat d'héroïsme comme des plagiats de style que faisaient les écrivains du temps, qui tâchaient d'imiter Tite Live ou Cicéron. La forme était copiée, et le génie manquait. l\ aurait fallu, au heu de ressusciter les anciens souvenirs du iribunat^ créer sur place un nouveau patriotisme qui convînt aux Italiens de liome. Il n'en fut pas ainsi.
A peine Pétrarque, avec sa robe triomjdiale et sa couronne de laurier, avait-il quitté le Capitole, qu'il fermenta dans Rome un esprit singulier de liberté savante. On vit s'élever un chef nouveau, qu'on pourrait nommer un tril)un anti(i',iaire.
Rienzi, d'une obscure naissance, hls d'un uiiber-
giste de Rome, avait longtemps étudié la grammaire et la rhétorique avec cette ferveur qui passionnait alors quelques esprits. Il se fit connaître du peuple par son amour des vieux monuments-, il errait dans Rome, lisant les inscriptions, les commentant à sa manière. Tite Live, Cicéron, César, étaient ses auteurs favoris ; leurs paroles étaient sans cesse dans sa bouche 5 souvent il s'écriait : « 0 quels hommes que ces Romains! que j'aurais voulu vivre de leur temps! »
Cet enthousiasme était resté d'abord stérile : mais la longue absence des papes, les désordres et l'oppression que les grandes familles exerçaient dans Rome, favorisaient l'ambition de Rienzi. Il en cacha le but 5 il proposa même une ambassade pour supplier le pape de revenir à Rome:^ il fut choisi pour cette mission, ainsi que Pétrarque. Arrivés à Avignon, ils adressèrent au pape de magnifiques harangues, pour le presser de rendre à Rome sa sainte présence et la liberté. Mais le pape hésitait beaucoup à quitter la tranquille paix d'Avignon -, et les cardinaux, disent les auteurs contemporains, ne voulaient pas renoncer aux bons vins de France. Excusez la franchise de mes citations.
Rome en fut donc pour ses frais d'ambassade et d'éloquence ^ mais Rienzi revint avec le titre de Notaire apostolique^ qui lui fut accordé par le crédit de Pétrarque. Cette dignité, tout obscure qu'elle était, lui permit de tenter plus facilement, au milieu du peuple de Rome, ce rôle de tribun qu'il avait lu dans l'histoire romaine, et qui lui paraissait si beau.
L'occasion était favorable : il n'y avait à Rome pas plus de pouvoir impérial que de pape. L'empire n'était pas alors ce que l'imagination le suppose aujourd'hui. Retenus pas les divisions de l'Allemagne, les empereurs ne pouvaient rien sur l'Italie; leur faiblesse contrastait avec la magnificence de leur titre. L'empereur Charles IV, sortant de la ville deWorms, était arrêté par le boucher qui avait défrayé sa table, et n'obtenait libre passage que sur la caution de l'évêque. Ce saint empire romain^ qui n'était qu'une parodie de l'empire des Césars, était représenté à Rome par un magistrat sans pouvoir. Figurez-vous, dans cette anarchie, les plus puissantes familles se faisant la guerre au milieu de la ville; puis le peuple, puis Rienzi.
Rienzi- était sans cesse au milieu du peuple, lui parlant de Rrutus et d'Horatius Coclès, lui montrant des ruines, inventant l'histoire, quand il ne la savait pas. Quelques-unes de ses plus inspirantes allusions portaient sur des erreurs de latiniste. Il se conservait dans l'église de Saint-Jean-de-Latran une table d'airain immense, où est inscrit le décret par lequel le sénat reconnaît à Vespasien dilïerents privilèges, et, entre autres, le droit d'étendre le /jomcerzwm. Rienzi interprétait ce mot comme celui dcpomarium, verger, et il en concluait que l'Italie tout entière, jardin de Rome, devait lui ùtrc soumise. Il agitait avec ce contresens le peuple savant et déguenillé de Rome.
Il est nommé tribun par acclamation, et s'établit au II. 2
Capitule. Alors il s'occupa de remettre l'ordre dans la ville; il réprima le Lrigandage des barons romains; il en exila plusieurs, et fit de bonnes lois sévèrement exécutées. Quelque chose de fastueux et de théâtral se mêlait à ces actes utiles ; il prit les titres à' ami du genre humain^ de défenseur de la liberté^ de zélateur de r Ilalie, de tribun auguste.
Mais ce Rienzi, quel rapport a-t-il avec Pétrarque, érudit et poëte? Pétrarque était la puissance morale qui soutenait cette entreprise ; il écrivait à Kienzi et au peuple de grandes lettres latines pour les féliciter de leur courage ; il nommait Rienzi un homme envoyé du ciel, et évoquait à son aide tous les souvenirs de l'antiquilé classique.
Cette révolution de collège, étant devenue sanglante, ne se prolongea point. Rienzi, par la folie qui se mêlait à son audace, tomba du pouvoir. Pétrarque lé«^rotége, l'arrache à la vengeance même du pape. Rienzi, le tribun, a été livré au pape; il est dans les prisons d'Avignon. Pétrarque le déclare poëte. Rienzi délivré repart pour l'Italie, et il ne tarde pas à rentrer dans Rome comme tribun. Dans ces événements du moyen âge, particuhers à l'Italie, on ne peut méconnaître le prestige que Tenthousiasme de l'antiquité littéraire exerçait sur les esprits.
Tandis que le tribun Rienzi essayait de ressusciter la république romaine, Pétrarque, en partageant son illusion, s'occupait surtout de ranimer le goût des lettres antiques et d'en retrouver les monuments.
Nous avons indiqué déjà ses efforts pour la découverte des manuscrits-, mais il faut l'écouter lui-même. C'est là qu'on aperçoit pour la première fois l'influence de cette espèce de république littéraire qui se forma vers la tin du moyen âge, pouvoir distinct de l'Église et de l'État, et dont la trace se retrouve plus tard dans les immortels écrits du président de Thou. Le lien d'unité de l'Europe avait d'abord été seulement tbéologique-, c'était la religion parlant latin : il devint, aiixiv" siècle, philosophique et littéraire. D'Allemagne , d'Italie , d'Espagne, de France, on se communiquait, on s'entendait pour la recherche des manuscrits. Ce fut une première confédération des esprits éclairés, au milieu de cette Europe asservie de tous côtés par la puissance ecclésiastique et la domination féodale. Donnons d'abord quelque idée des recherches de Pétrarque, et de la manière dont l'antiquité se révélait alors aux hommes studieux. Il écrivait à son frère :
Les Académiques de Cicéron m'ont fait connaître et aimer Varron. 3'ai trouvé dans les Offices, pour la première fois, le nom d'Ennius. J'ai pris goût à Tcrence par la lecture des Tusculanes. J'ai connu, par le traité de la FieiUesse, les Origines de Caton et V Économique de XénOphon. Augustin m'a donné l'idée de rechercher le livre de Sénèque contre les Superstitions. Servius m'a fait connaître les Argonautiques d'Apollonius. Lactance m'a fait désirer les livres de Cicéron sur la Réptiblique. Si je le suis cher, impose à quelques hommes fidèlos et lettrés le soin de paicourir la Toscane, de fouiller les armoires des religieux et des autres hommes instruits, dans l'espoir qu'il en sortira quelque chose pour calmer ou irriter ma soif. Bien que tu n'ignores pas que c'est là depuis longtemps ma pêche et ma
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chasse, j'ai voulu te le dire particulièrement dans cette lettre, pour que tu redoubles de zèle. J'adresse la même prière à mes amis en Bretagne, en Gaule, en Espagne. Tâche de ne le céder ^ personne en zèle et en persévérance.
Ce zèle actif était mêlé de cruels mécomptes et de grandes douleurs. Quelquefois ces manuscrits, rassemblés avec tant de peine, se perdaient. Pétrarque avait ie traité de Cicéron de Gloria. Il le confia à un de ses anciens maîtres. Celui-ci, pauvre et peu fidèle, mit le manuscrit en gage, et négligea de le retirer. Pétrarque déplora longtemps ce malheur, qui ne fut pas réparé. Cicéron était le premier objet de son culte. Il avait transcrit toutes les lettres de ce grand homme, et il s'occupait sans cesse de recueillir ses autres ouvrages.
Au départ de mes amis, dit-il quelque part, et quand ils me demandaient, selon l'usage, si je voulais quelque chose de chez eux, je leur répondais: Rien que des ouvrages de Cicéron. Je donnais des notes à ce sujet; je sollicitais de vive voix et par lettres; et que de fois, vous pouvez le croire, j'ai envoyé des demandes et de l'argent, non-seulement en Italie, où j'étais plus connu, mais dans les Gaules, en Germanie, mais jusqu'en Espagne et en Angleterre 1 J'en envoyai même en Grèce ; et d'où j'attendais Cicéron, je reçus Homère, qui, par mes soins, a été traduit en latin.
Cette étude perpétuelle des anciens l'avait presque rendu leur contemporain. Dans le recueil de ses écrits on trouve des lettres adressées à Cicéron , à Sénèque, à Tite Live -, et cette forme singulière n'est pas un jeu d'école : il semble leur correspondant
AU MOYEN AGE. zl
naturel, Tant il les connaît, tant il les aime, tant il est pénétré de leur esprit !
On dirait, Messieurs, que je vous raconte la vie d'un érudit d'Allemagne 5 je ne parle que de manuscrits d'auteurs latins retrouvés -, et il s'agit du plus élégant et du plus tendre des élégiaques modernes. C'est la singularité du siècle et de la renommée de Pétrarque ; il devait à son éloquence latine une gloire plus populaire que celle même de Dante ^ et il en tirait un crédit politique accordé rarement aux lettres.
Milan était gouvernée par un archevêque, Jean Visconti : cet archevêque, souverain ecclésiastique et civil, avait excité, par cette double puissance, la jalousie de l'empereur et du pape. On avait envoyé d'Avignon un légat pour prescrire à l'archevêque d'opter entre le spirituel et le temporel. Yisconti reçut ce message à une messe solennelle dans la cathédrale de Milan 5 et la cérémonie achevée , s'étant approché du légat, la croix dans une main et dans l'autre l'épée : a Voilà, lui avait-il dit, mon spirituel, et voici mon temporel ; avec l'un je défendrai l'autre. » Je regrette que Pétrarque se soit fait le conseiller de cet archevêque, rebelle à son Église et oppresseur de ses peuples. Nous le voyons là comme Platon à la cour de Denys le tyran; mais, il faut le dire, mieux traité que Platon. A la mort de Yisconti. son pouvoir se partagea entre ses trois neveux; Pétrarque garda près d'eux toute sa faveur, et remplit phisieurs ambiissades en leur nom; mais il ne restait pas attaché
uniquement à ces princes : il allait promenant, non sa servilité, mais sa puissance littéraire au milieu de toutes les cours. Yenise même, la fière Venise qui résiste à la fois au pape et à l'empereur, l'appelle ; il s'agissait d'obtenir qu'un général célèbre de Lombardie consentît à porter les armes pour les Vénitiens , et à les aider dans la conquête de l'ile de Chypre. Pétrarque le détermine par son éloquence. Le général soumet l'île de Chypre, et revient à Venise, où il présida des jeux équestres donnés en l'honneur de sa victoire. On aurait cru voir un triomphe antique. Pétrarque assistait à ces fêtes dans une place d'honneur, à côté du doge.
Eh bien, tous ces titres de célébrité, cette influence politique, tout cela n'aurait rien fait pour la gloire de Pétrarque. Ces événements ne sont aujourd'hui qu'une anecdote peu connue, curieuse seulement, parce qu'elle indique le développement d'une puissance nouvelle dans le moyen âge, l'action du talent Uttéraire.
Mais c'est ailleurs que sa gloire est durable 5 c'est l'accident le plus frivole de sa vie qui en est devenu le grand événement. Cet homme qui écrivait sans cesse en latin, ce curieux investigateur de tous les monuments de l'antiquité, avait lu aussi des poëtcs provençaux. Pendant son séjour à la cour d'Avignon, le 6 avril de l'an 1327, il avait aperçu dans l'église de Sainte-Claire d'Avignon la femme à laquelle il doit son immortahté. Depuis ce jour, au milieu de ses
recherches d'érudition , dans les intervalles de ses ambassades, de ses voyages , une pensée poétique l'occupa sans cesse-, et par elle, il polit la langue italienne. Dante avait beaucoup fait pour cette belle langue ; mais il lui restait à gagner en perfection : pour cela, une émotion vive et un long travail sont également nécessaires : la vérité des impressions ne suffirait pas, si quelque chose de trop rapide ou de trop précipité égarait le talent du poëte. Ainsi, Messieurs, ce que le goût reproche à Pétrarque l'a servi, cette forme régulière et étroite du sonnet. Boileau a dit:
Un sonnet sans défaut vaut seul un long poëme.
On rit maintenant de cette prétention 5 mais pour une littérature naissante, le sonnet avait l'avantage inestimable de forcer le talent à beaucoup de soin et de pureté. Pétrarque a dit quelque part : « Si j'avais su que mes vers en langue vulgaire seraient tellement chéris du peuple, je ne les aurais pas laissés si négligés 5 j'aurais serré mon mètre et rendu mor style plus rare. » Hypocrisie de poëte, Messieurs; sans cesse il retouchait le style de ses sonnets. La r.'ligion des Italiens pour la gloire de Pétrarque a retrouvé de nombreux manuscrits dans lesquels tel sonnet, où il n'est question que des yeux de Laure,a peut-être été retravaillé vingt fois pour arriver au dernier degré de l'élégance poétique.
C'est par là ([ue i étrarque, avec bien moins do
génie que Dante, fut, comme lui, un des créateurs de la langue italienne. Si vous cherchiez les causes qui ont pu rendre le développement de cette langue si précoce et si brillant à la fois, peut-être les trouveriez-vous dans la rencontre heureuse de ces deux génies, l'un fécond, hardi , osant tout , forçant et créant à la fois les ressorts de sa langue, et dans un vaste poëme, qui admet tous les tons, réunissant tout ce que l'imagination peut offrir de plus hardi , de plus singulier et de plus suMime ; l'autre, aussi modeste et aussi pur dans son art que son rival est illimité dans son audace , et s'attachant à de petites compositions inspirées d'enthousiasme et retouchées sans cesse. Aucune des autres littératures de l'Europe n'éprouva cette coïncidence, cette jonction de deux planètes poétiques si heureusement opposées l'une à l'autre.
Quoi qu'il en soit, ce hasard devait avoir une grande influence, ou du moins une signification trèsmarquée : l'histoire de la langue est tellement liée à la pensée de tout un peuple, cette pensée, dans les choses littéraires, est tellement liée à toute son histoire, que vous ne pouvez supposer, dès le xiv^ siècle, un si étonnant progrès d'art et de poésie sans admettre toute une civilisation hâtive au milieu de l'Itahe.
Mais coiiiment apprécier et sentir, comment ramener à notre idiome ces beautés particulières de Pétrarque? Faul-ilse moquer d une acliiiiruiiuu nalionale,
et juger Pétrarque avec sévérité, comme l'a fait un homme de talent, M. de Sismondi? Non, Messieurs, rien n'est plus vrai, plus juste que la gloire de Pétrarque; c'est un poëte admirable-, il n'a qu'un seul défaut, qui tient à son génie, c'est de ne pouvoir être tout à fait compris que par sa nation : il est tellement Italien, qu'on ne peut le dépayser sans le détruire. Lisez-le dans sa langue 5 si vous essayez de toucher une expression , de l'enlever, de la traduire , vous la ^dnez : quelque chose de cette grâce idéale, de ce charme délicat et voilé qu'il avait pris pour objet de sa poésie, s'est communiqué à tous ses vers. Dans la langue originale, lors même que la mélodie des sons n'est pas parfaitement saisie par une oreille étrangère, le charme des tours ne peut échapper à l'attention; c'est un plaisir musical qui ravit l'âme, et rappelle les plus douces émotions qu'aient données Virgile ou Racine. Mais si vous prenez quelques mots français pour les mettre à la place de ces mots italiens; si, avec des mains toujours un peu lourdes, des mains de traducteur, vous voulez saisir ces grâces fugitives, vous ne les retrouverez plus; et à l'instant où vous voulez comnmniquer votre enthousiasme, l'objet en a disparu.
Faut-il essayer cependant? On dit que notre siècle est redevenu poétique ; alors on doit savoir que la poésie est une chose sans nom, que souvent elle n'a pas de traits distincts, qu'elle est un caprice de rame, et qu'avec elle l'impuissance de l'analyse est parfois le
triomphe du goût. Oui, par exemple, que je traduise CCS vers de Pétrarque :
Voi ch' ascoltate in rime sparse il suono
Di quei sospiri, ond' io nutriva il core ,
In sul mio primo giovenile errore,
Quand' era in parte altr' nom da quel ch' i' sono ,
Del vario stile, in ch' io piango, e ragiono,
Fra le vane speranze, e '1 van dolore,
Ove sia chl par prova intenda amore,
Spero trovar pietà, non che perdono.
Vous qui écoutez dans ces rimes éparses le son des soupirs dont je nourrissais mon cœur, dans ma première et folle jeunesse, lorsque j'étais un homme autre qu'aujourd'hui, pour ce langage divers que je parle, mélange de gémissement et de raison, entre les vaines espérances et les vaines douleurs, partout où il est quelqu'un qui entende l'amour, j'espère trouver pitié, à défaut de pardon.
Cela ne vous ofîre qu'un écho lointain et faux de la plus délicieuse mélodie : mais écoutez dans la langue originale les accents qui sont la musique de ces pensées, et vous connaîtrez le charme de la poésie.
Vous vous exphquez alors comment, depuis cinq siècles, toutes les fois que sous ce ciel d'Italie, dans cette vie oisive et musicale, parmi ces imaginations si naturellement vives, quelques vers de Péli arque sont récités par une voix harmonieuse et passionnée, un frémissement d'enthousiasme circule dans l'auditoire, et Pétrarque semble le premier des poètes.
La poésie serait quelque chose de moins admirable si Ton pouvait la prendre sur le fait, en dresser pro-
cés-verbal, la traduire dans une autre langne, et vous dire : la voilà. Pétrarque est le plus indigène des poètes de sa nation; rien n'a vieilli dans son langage-, ses vers ont tellement saisi l'imagination, que les mots qui les composent n'ont pu s'oublier, et que la langue a été fixée par l'admiration pour le poëte. Il y a dans les idiomes humains un point de vérité et de perfection que le génie peut deviner et bâter. Par la vivacité de l'émotion, parle soin curieux de l'barmonie, Pétrarque a trouvé l'expression nécessaire du sentiment, l'expression qui ne peut périr que lorsque la langue so détruira tout entière.
Après cela, Pétrarque était-il grand poète, dans toute rétendue de l'expression? Son imagination embrassait-elle fortement autre cbose que ce qui faisait sa passion? Je ne le crois pas. A cela même tient sa supériorité dans le genre, où il a renfermé sa gloire.
Ce n'est pas que la force lui manque. Décrire une promenade, un accident de fête, célébrer la fontaine de Vaucluse, tout cela n'exige que grâce et douceur Mais son âme est capable quelquefois aussi de sérieux et d'énergie. Parmi tant de sonnets tendres et délicats, il en est où les plus hautes vérités morales sont rendues avec l'accent d'une forte poésie. C'est toujours le même caractère de perfection dans le style, et d'élégance dans la brièveté; mais c'est un langage austère et sublime sur la mort, sur le génie, sur la Divinité. De ces fêtes ponlilicales d'Avignon et de ces douces retraites qui n'entretenaient sa pensée que de
la présence ou du souvenir de Laure, il sort pour flétrir les vices de l'Église, pour féliciter de généreux défenseurs des droits de l'Italie, pour réveiller le courage dans les cœurs italiens, pour exciter les rois à la Croisade.
Pétrarque imite souvent les poésies des Provençaux; il célèbre, entre tous les autres, Arnauld Daniel, ce grand maître d amour y dit-il, qui fait encore honneur à son pays, avec son parler neuf et beau.
Fra tutti il primo, Arnaido Daniello, Gran maestro cl'amor, che alla sua terra Ancor fa onor col suo dir novo e bello.
Mais il nomme également Pierre Vidal, Raimbault d'Auvergne, qui chanta Béatrix^ Foulques, dont le nom a illustré Marseille ; Geoffroy Piudel, qui mit à la voile pour chercher la mort; il leur emprunte des formes et des images. Mais ce mélange de passion et de pureté, ce désintéressement déhcat du cœur, il n'en trouve nulle part le modèle. C'est une alliance de la philosophie de Platon avec les chants des troubadours: c'est la piété chrétienne portée dans l'amour et y gardant sa mystique ardeur et presque son humilité.
Personne ne reproduit avec autant de naturel et de force, en langue vulgaire, le double patriotisme d'un Italien lettré pour l'Italie antique et moderne. Voyez à quel point nous sommes dominés par le langage. Lorsque Pétrarque retombe dans ce vieil idiome des Romains qu'il sait classiquement, la vérité même de ses sentiments est altérée ; l'instrument trompe la main
qui s'en serf, son enthousiasme latin pour Rome est vague et déclamatoire. Lorsqu'au contraire il parle italien, le fond même de ses impressions se corrige. Ce n'est plus par de vaines hyperboles, mais par des cris de l'âme qu'il exprime les malheurs de l'Itahe C'est ce qui frappe dans une canzone à Rienzi, dont il espérait faire un grand homme et un libérateur punhc; c'est ce qui rend sublimes quelques-uns de ses sonnets satiriques, mêlés à tant de chants d'amour^ c'est ce qui éclate surtout dans une ode à l'Italie, dont je ne pourrai rendre, mais dont je raconterai l'eifet prodigieux et durable ' :
' Italie, ma chère Italie, quoique la parole ne puisse rien pour euérir les mortelles blessures que je vois si pressées sur ton beau corps, je veux que'mes soupirs soient tels que les esperen le Tibre rArno et le Pô, dont j'habite les rives, douloureux et nensif Roi du ciel, je demande que la pitié qui t'a conduit sur îa terre te fasse prendre en gré ce beau pays. Vois Dieu ^enfaisant, quel léger prétexte et quelle guerre ^^-f^'^^^^^ qu'endurcit l'impitoyable Mars, ouvre-les et a tendr .- e. Fais le ta vérité s'entende par ma bouche. Vous a qui la for une a mis en main les rênes de celte belle contrée, dont il semble que vous ne prenez nulle pitié, que font ici tantd'epées étrangères? pourquoi la verte plaine se teint-elle d'un sang barbare? Uno vaine erreur vous trompe ; vous voyez mal et vous croyez b,en voir vous qui cherchez dans un cœur vénal l'amour ou la foi. Celui qui a le plus de troupes est entouré de plus d'ennemis. Ohl dans quel désert étranger s'est amassé ce déluge pour inonder nos douces campagnes? Qui nous défendra, si la resislance ne vient pas de nos propres mains?
• Canzone xx.x ; Italia mia, bcn.hè 'l parlar sia indarno.
La nature avait pourvu sagement à notre empire, quand elle éleva la barrière des Alpes entre nous et la race tudesque; mais l'aveugle désir, obstiné contre son propre bien , s'est si fort trompé lui-même, qu'il a mis dans un corps sain une maladie mortelle, etc., etc. N'est-ce pas ici cette terre que je touchai d'abord? n'est-ce pas le nid où je fus nourri si doucement? n'est-ce pas cette patrie à laquelle je me confie, mère indulgente qui recouvre dans son sein ceux qui m'ont donné le jour? Au nom de Dieu, que cela vous touche l'âme; et regardez en pitié les larmes d'un peuple douloureux, qui attend son repos de vous seul, après Dieu. Pour peu que vous donniez quelque signe de pitié, le courage prendra des armes contre la fureur, et le combat sera court: car l'antique valeur dans les cœurs italiens n'est pas encore morte.
Seigneur, voyez comme le temps vole, et comme la vie s'enfuit, et comme la mort arrive sur nous. Vous êtes ici maintenant; songez au départ; il faut que l'âme arrive nue et seule à ce terrible passage. Pour franchir cette vallée, qu'il vous plaise de laisser ici la haine et la cclcre, vents impétueux qui troubleraient cette vie tranquille.
Voulez-vous juger de la puissance de cette poésie ? Écoutez un fait dont vous ne parlerez pas.
A Milan, où réside une puissance formidable, dont l'envahissement est garanti parles traités, à Milan, où campe une garnison autrichienne, oiî , sur la place principale de la ville, sont braqués des canons, la mèche prête et la bouche tournée vers les rues les plus populeuses, comme pour avertir la nation que les étrangers sont là \ une fois cette pièce de vers fut chantée par une voix jeune et mélodieuse, dans la plus brillante réunion de la ville. L'enthousiasme fut inexprimable et alarma les vainqueurs :
le lendemain, la prison avait fait taire la chanteuse. Ainsi ce poëte de la tendresse a été, en même temps, le premier lyrique de l'Europe moderne-, le premier, il a trouvé des sons qui , pour les contemporains , . avaient toute la force du plus généreux patriotisme ; et, je le répète, lorsque tant de siècles ont passé, cette poésie est tellement naturelle aux Italiens, a gardé tant de sympathie avec leurs âmes, que la conquête et le pouvoir craignent encore de l'entendre, et ne la laissent pas réciter impunément. C'est une réponse au reproche vulgaire de fadeur et de mollesse*