‹ Cours de littérature française (volume 3)Chapitre 2 sur 23 · QUATORZIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

QUATORZIÈME LEÇON

Prose italienne du xiv« siècle. — Historiens habiles de Florence ; Jean Villani ; comment il diffère de Froissard. — Boccace à la cour de Naples. — [Jeanne de Naples ; ses vicissitudes. — Tra- Taux érudits de Boccace. — = Ses écrits en langue vulgaire.

Messieurs ,

Nous avons vu la poésie italienne s'élever au plus haut degré de force originale et de perfection. Nous l'avons vue saisir la primauté sur tous les idiomes de l'Europe latine. L'influence de cette supériorité se prolongera jusqu'au xvii* siècle, dans les littératures espagnole, française, anglaise. Nous devions marquer avec soin ce réveil matinal du génie italien. Mais l'éclat précoce de l'imagination et du goût suppose tout un ordre de civilisation en même temps développé. Dire que l'Italie fut , au commencement du xiv" siècle, de beaucoup la plus poétique des nations de l'Europe, c'est dire qu'elle les surpassait en tout , , qu'elle avait plus de savoir, plus de grandeur, plus de politesse sociale.

Malheureusement les Italiens, par je ne sais

quelle fatalité qui ne leur permit pas, lors même qu ils étaient libres, de ressembler aux Romains , ont souvent rabaissé leur génie par l'usage qu'ils en faisaient. Habitués à regarder Bossuet, Pascal, Fénelon comme les hommes éloquents de notre langue, nous sommes tout étonnés d'apprendre qu'en Italie, dans ce pays d'évéques, où la religion aurait dû , ce semble, avoir autant de génie qu'elle exerce de puissance, le modèle de l'éloquence nationale, c'est un faiseur de contes, Boccace.

Cependant gardons-nous de croire que le génie sérieux de l'Italie se soit borné aux hardiesses philosophiques cachées sous la hcence des contes de Boccace. Essayons au contraire de rechercher si, dans une époque où l'Europe était encore grossière et n'avai' d'esprit que pour la scolastique et les fabliaux, il n'y avait pas en Italie quelque chose de plus intelligent et de plus élevé.

L'Italie était répubhcaine, non pas avec audace, avec génie, comme l'avaient été Rome et la Grèce, non pas avec cette éloquence de la tribune antique ; elle l'était surtout par le commerce et l'industrie. A cet égard , elle avait devancé l'esprit de TEurope actuelle. Les États libres de l'Italie étaient des cités marchandes oiî la pratique, soit d'un art, soit d'un métier, le travail et le gain, donnaient Tindépendance et la noblesse. Ainsi se formait un esprit actif et souple, plein d'inventions, mais dénué, je le crois , de grandeur et d'enthousiasme. Cet

esprit ne créait pas d'orateurs , mais seulement des hommes habiles , qui dirigeaient les affaires d'un petit État comme celles de leur maison de commerce, et cultivaient les arts pour servir à leur industrie lucrative, ou pour s'en délasser. Ils étudiaient la géographie, la navigation, le droit civil, et avaient de très- Vionne heure des idées d'économie pohtique, alors étrangères à toute l'Europe. Puis, dans leurs loisirs, au lieu de la dure gymnastique des anciens, ils s'occupaient de vers et de chansons, ou lisaient des contes frivoles. Rien , même dans Florence, qui puisse se comparer à la place publique et aux études philosophiques d'Athènes -, ou du moins , si ce rapprochement est possible, c'est plus tard, lorsque Florence ne sera plus république : c'est le joug des Médicis qui lui donnera quelque ressemblance avec Athènes libre.

Mais nous ne sommes qu'au xiv* siècle, au temps où la France et l'Angleterre étaient encore amusées par de longs romans et n'avaient fait aucune œuvre de génie. L'Italie était plusheureuse. Tandis que la haute et gracieuse poésie était née sur cette terre, tandis que l'érudition y sortait, "pour anisi dire, du sol , avec tant de monuments antiques, l'histoire y prenait un caractère qu'elle n'avait encore nulle part. Dès le x' siècle, l'Italie avait eu, comme les autres pays de l'Europe, grand nombre de chroniques latines. Plusieurs, écrites en vers latins demi-barbares , sont curieuses par les faits ; tels les poèmes de Guillaume de

Pouille sur Guiscard, et du chapelain Donizon sur la comtesse Mathilde. Mais là, comme ailleurs, la langue Icline ôte à ces monuments quelque chose de la vérité locale. Vous ne sentez pas où vous êtes-, vous n'entendez pas l'accent des voix populaires : tout cela disparaît dans l'idiome étranger et antique dont se sert l'historien. Il faut attendre encore, pour trouver l'expression originale des physionomies italiennes ; elle paraît avec les premiers récits en langue vulgaire; elle y est vive et complète. ,

Nos chroniques de Saint-Denis sont sèches et grossières. Joinville est admirahle de candeur et presque de génie; mais les qualités diverses dô l'historien, l'attention impartiale, le savoir, l'exactitude, tout ce qui n'est pas impression personnelle, ne les lui demandez pas. Ne les demandez même pas à Froissard, qui a tant de supériorité et de charme dans ses récits. Au contraire, dès que vous avez des historiens en Italie, vous avez des narrateurs judicieux, instruits, qui n'ouhlient rien. Pourquoi cela? Presque tous appartiennent à cette même classe d'hommes qui, dans les autres pays de l'Europe, étaient ou méprisés ou presque inconnus ; ils s'occupent de commerce. Villchardouin était un chef de hande-, Joinville, un chevalier; Froissard, un Irouhadour; les moines de Saint-Denis étaient des moines ; tous homjnes renfermés dans leur profession guerrière "ou cléricale, s'inquiétant-peu do la vie du peuple. Au contraire, un historien d'Italie, au xiv' siècle, c'est un marchand (^ui a heaucoup

voyagé, beaucoup vu, qui connaît, pour son négoce, comment vivent les peuples, leurs besoins, leurs occupations, leurs richesses; souvent c'est un homme qui a de nombreux vaisseaux en mer, qui communique partout, qui s'enquiert à propos, et s'est accoutumé à bien savoir les nouvelles, ne fût-ce que pour en tirer de l'argent 5 c'est un homme qui fait déjà la banque, et qui prête à des rois étrangers-, car, sur ce point, certains usages de l'Europe contemporains étaient connus dès le xni^ siècle. Un tel historien n'aura pas toujours cette candeur et cette imagination qui vous plaisent dans Froissart -, il ne sera pas narrateur s minutieux, peintre si brillant des combats, des tour* nois et des fêtes : il s'en inquiète surtout, pour savoir le prix des étoffes et des armes. Mais tout ce qui tient à la richesse, à l'accroissement des villes, à la population, aux denrées, enfin mille détails qui semblent n'intéresser que l'^prit statistique de notre froide et calculante Europe, déjà vous les trouvez dans ces premiers narrateurs italiens : il y en a des traces dans Riccordato Malaspina. Avec la rude simphcité de ces phrases où le même mot est dix fois répété, vous arrivez toujours à quelque détail précis. Encore quelques années, vous trouvez Thistorien exact et complet, Villani. Cet homme est le contemporain de Froissart j il parle une langue à peu près aussi simple 5 et cependant sa manière d'écrire l'histoire est tout opposée Villani était un riche marchand de Florence 5 il avait toute l'expérience et le sérieux de cette profession.

Tout ce que Froissart néglige et dédaigne occupe Villani. De plus il avait étudié les anciens, que Froissart ne connaissait pas, et il prend chez eux une gravité de style qui se mêle à sa science des affaires et de la vie.

Villani était venu jeune à Rome pour un devoir de piété, au jubilé de Boniface YIII. L'aspect de Rome lui donna l'idée d'écrire l'histoire de Florence, sa patrie; il commence aussitôt. Toute sa vie n'en est pas moins occupée d'affaires 5 il est directeur de la Monnaie à Florence -, il est envoyé en ambassade dans la plupart des villes d'Italie-, il ne cesse pas ses opérations de commerce. Elles tournèrent mal à la fm : il était associé dans une compagnie de banque qui avait avancé de grandes sommes au roi d'Angleterre. Les troubles de l'Angleterre et l'embarras de son roi, un autre prêt au roi de Sicile, tout cela compromit la banque de Florence et avec une rigueur que les habitudes commerciales avaient dès lors établie, Villani et ses associés sont jetés en prison. Voyez toutes les vicissitudes de cet historien. Pèlerin, commerçant, magistrat, banqueroutier, il passe par tous les états. Cela suffit pour marquer le contraste entre les habitudes d'un historien d'Italie et celles de nos historiens de France; chevaliers ou troubadours. Le seul caractère qui les rapproche, c'est cette candeur de piété, cette bonne foi crédule qui leur fait raconter miracles, prédictions, pronostics singuliers. L'expérience de la vie pratique ne corrige pas Villani de cette pré-

vention universelle-, et l'on est tout surpris de voir ce même homme, si judicieux, qui vous explique si bien les séditions par des causes matérielles, et marque si juste le prix du blé, vous dire ensuite comment tout avait été prophétisé par un saint ermite du voisinage. Voilà le trait de ressemblance. Du reste, tout difFère dans l'invention et la marche des deux historiens. Je vais, par de courtes citations, faire ressortir ce contraste.

Voici pourquoi Villani a écrit son livre :

Une grande partie des chrétiens qui vivaient alors firent ce pèlerinage, les femmes comme les hommes, de divers pays, de loin et de près-j et ce fut la chose la plus étonnante que l'on vît Jamais, que, pendant toute l'année, il y ait eu à Rome, outre le peuple romain, deux cent mille pèlerins, sans compter ceux qui étaient sur les routes, pour aller ou pour revenir; et des vivres étaient fournis à tous, aux chevaux comme aux personnes, avec une grande patience, sans bruit et sans désordre; et j'en puis témoigner, car je fus présent, et j'ai vu. Des offrandes faites par les pèlerins, il y eut un grand trésor pour l'Église; et les Romains, par le commerce, devinrent tous riches. Me trouvant à ce bienheureux pèlerinage dans la sainte ville de Rome, voyant les grandes et antiques choses qu'elle renferme, et lisant les histoires des grandes actions des Romains, écrites par Virgile et par Salluste, Lucain, Tite Live, Valerius, Paul Orose et autres maîtres de l'histoire, qui décrivent les petites choses comme les grandes, pour donner mémoire et exemple aux siècles à venir, je leur ai emprunté le style et la forme, quoique; je ne fusse pas un disciple digne de faire œuvre si grande. Mais considérant que notre cité de Florence, fille et créature de Rome, était en train de monter et de s'élever aux grandes choses, de même que Rome était sur son déclin, il rae

parut à propos de rapporter dans ce volume et dans cette nouvelle chronique tous les faits et les commencements de la ville, autant que je le pourrais, de rechercher, de découvrir et de suivre le récit des événements passés , présents et futurs. Et ainsi, avec la grâce du Christ, dans l'année 1300, revenu de Rome, je commençai à compiler ce livre, à la gloire de Dieu et du bienheureux saint Jean, et pour célébrer notre ville de Florence.

Vous voyez que l'Italien, avec ce commencement d'études classiques confuses qui lui arrivent par la découverte des manuscrits, regarde Virgile et Lucain comme des historiens, et met Paul Orose à côté de Tite Live. Voyons maintenant comment débute Froissart. Il n'a rien lu des anciens^ on dirait qu'il ne sait même pas s'il a existé des Romains; il ne sait que ce qu'il a vu ou entendu ; il croit que les événements ont commencé avec lui, et ne s'inquiète pas au delà :

J'ai commencé jeune, de l'âge de vingt ans, et suis venu au monde en même temps que les faits et aventures; et si y ai toujours pris grand'plaisance plus qu'à autres choses; et si Dieu m'a donné la grâce que j'ai été bien de toutes parties, et des hôtels des rois, et par espécial du roi Edouard, et de la noble reine sa femme, madame Philippe de Iliiinaut, à laquelle en ma jeunesse je fus clerc, et la desservois de beaux dits ot traités amoureux. Pour l'amour du service de la noble dame à qui j'étois, tous autres grands seigneurs, ducs, comtes, barons et chevaliers, de quelque nation qu'ils fussent, m'aimoient et me voyoicnt volontiers. Ainsi au titre de la bonne dame et à sca côtés, et aux côtés des hauts seigneurs, en mon temps, j'ai recherché la plus grande partie de h chrétienté. Partout où je venois, je fesois enquête aux anciens chevaliers et éruyors qui avoient été dans les faits d'armes, et qui proprement on savoient

parler; eé ausgï aux anciens hérauts d'armes pour vérifier et justifier les matières. Ainsi ai-je rassemblé la noble et haute histoire; et tant que je vivrai, par la grâce de Dieu, je la continuerai; car plus j'y suis, et plus y labeure, plus me plaît. Car, ainsi comme le gentil chevalier ou écuyer qui aime les armes, en persévérant et continuant, se nourrit et perfectionne; ainsi en labourant et ouvrant, je m'habilite et me délecte.

Il y a grande différence, comme vous voyez, entre le sérieux, la candeur grave et pieuse de l'un des historiens, et la gaieté, l'enjouement, l'indifférence de l'autre, qui s'occupe surtout de s'amuser.

Ainsi, Messieurs, au commencement du xiv* siècle, l'Italie n'était pas seulement plus inventive, plus puissante en imagination que les autres pays de l'Europe; elle était plus sérieuse, plus savante, plus capable d'écrire l'histoire et de raisonner gravement sur les intérêts des peuples. C'est là, sans doute, le grand mérite deVillani; car, du reste, il n'a rien de cette vivacité qui nous plaît dans Froissart. Chez celui-ci souvent les faits sont altérés, confondus ; il n'y a de parfaitement vrai que l'impression de l'historien pour les choses qu'il aime, fêtes, tournois, parures. Les détails qui ne seraient pas des peintures l'ennuient. Au contraire, Villani ne néglige rien de ce qui sert à la vérité. Il a, par avance, plusieurs caractères des historiens modernes; ilexphque les faits; il rend compte des causes et des moyens. Ce n'est pas qu'il ne s'anime parfois, et ne décrive avec force ce qu'il a vu; mais alors même il conserve son exactitude et sa précision d'homme d'État. La naïveté, la candeur de dio

tion qui se mêlent à cette fermeté de bon sens, lui donnent, sans génie, une sorte d'originalité. Sous ce rapport, il a quelque ressemblance avec Comines. Les mots dont il se sert sont simples et naïfs; la pensée est forte et pénétrante. Dans une guerre, dans une sédition, il racontera simplement les faits-, mais, en même temps, il vous fera bien connaître les ressources de commerce et d'impôt, et toute la situation de chaque peuple et de chaque parti.

Il est malaisé de traduire Yillani -, sa pureté de langage, vantée par l'Académie de la Crusca, nous échappe, et son style nous paraît un peu nu. Tâchons cependant de saisir le caractère de ses récits : choisissons un événement remarquable -, l'oppression oîi fut réduite Florence, lorsque le duc d'Athènes, envoyé sous prétexte de pacifier la ville, de calmer les haines entre les guelfes et les gibelins, s'empara du pouvoir absolu. Vous ne trouverez pas dans ce récit l'indignation républicaine des écrivains antiques; point d'enthousiasme, point de colère. Le début est simple et sans passion, et, s'il est permis de le dire, tout à fait bourgeois :

Il y a parmi nous autres Florentins un vieux proverbe

Florence n'est pas remuante Si elle n'est toute souiïrante.

Bien que ce proverbe soit grossier de style et de rime, il sa trouve par expérience qu'il est do fort bon sens, et qu'il s'applique à notre sujet. En effet, ce duc n'eut pas régné trois mois, qu'il déplut à la plupart des citoyens par ses iniques procédés,

comme nous l'avons dit. Les grands et les puissants qui avaient d'abord gouverné le pays, se voyant réduits à rien, le haïssaient à mort. Aux hommes de condition moyenne et aux artisans, sa souveraineté déplaisait par le mauvais état de la contrée et par le poids insupportable des impôts et des gabelles. Et tondis que les citoyens avaient d'abord espéré que sous son gouvernement les dépenses diminueraient, il fit le contraire. Et par les mauvaises récoltes, le blé monta à plus de vingt sous le selier, ce qui mécontenta le petit peuple.

Villani. continue ce récit des griefs de Florence contre son nouveau maître; puis il montre trois complots qui se forment, et qui manquent, parce qu'ils ne sont que des entreprises particulières pour l'intérêt ou la vengeance de quelques grandes familles 5 puis une dernière tentative irrésistible, parce qu'elle est générale et populaire. Cette exposition est digne de Thucydide :

La ville de Florence était ainsi agitée, suspecte et odieuse au duc; celui-ci avait découvert les conjurations faites par tant de citoyens et manqué son projet pour réunir et surprendre les nobles; d'autre part, les principaux citoyens se sentant coupables de complots, sachant la mauvaise intention du duc, et voyant qu'il avait plus de deux cents cavaliers de sa suite, et que chaque jour il arrivait à son secours des gens du seigneur de Bologne, et que .d'autres hommes de la Romagne avaient déjà passé les monts, ils craignirent que le relard ne leur vint à péril, se souvenant du vers de Lucain :

Toile moras, semper nocuil diirerre paratis.

Les Adhémar, les Médicis et les Donati, le jour de Sainte- Anne de l'année 1343, ordonnèrent que, dans le Marché-Vieux et à la porte de Saint-Pierre, quelques pauvres gens allassent

sedéguiser et criassent ensemble : « Aux armes! aux armes. » Et ils firent ainsi. La ville était troublée, et dans a te reur A l'instant, comme il était ordonné, tous les citoyens f;^ren armes à cheval ou à pied, chacun dans son quartier, Partant le^ ban nières de l'armée, du peuple et de la <^o^'™^";^^ ^^^ "^1 . Meurent le duc et ses suivants, et vivent e peuple et la corn mune de Florence, et la liberté! » Et sur-le-champ a v U f barricadée et fermée à l'entrée de chaque rue et de chaque quartier. Ceux d'au delà de l'Arno, gran s et peuple -^^ jurèrent ensemble et se baisèrent sur 1^ 1^«"*^^!' ?\^^"^ ^^^ les tètes de ponts, résolus, si le pays de l'autre cote de 1 eau se perdait, de tenir bravement sur celte rive.

Ce récit, où une citation de Lucain succède à' un proverbe populaire, me semble peindre les cboses au naturel -, il dit ce qui s'est fait : voilà le génie du chroniqueur italien.

Villani eut pour continuateurs son frère et son neveu; tous deux, avec moins de talent, ont la môme candeur et la même exactitude. Cette école, ou pliitot cette famille d'historiens atteste, par sa manière decrire, les singuhers progrès de l'Italie au xiv^ siècle. On Y voit que cette nation devanc:ait alors les autres, précisément par cet esprit sérieux, positif, cette activité cette science des affaires, q.u'cUe a depuis negli- Kés,'et qui ont fait passer le sceptre à d'autres nations. Il Y a dans les Villani quehiue chose du sens et de la liberté d'un historien anglais. C'était l'œuvre de l esprit républicain-, mais cette innuencc n'était pas

uniciue. , . .

Le caractère de l'Italie, à cette époque, était mul-

tiple el varié, comme les formes des souverainetés qui la partageaient. Ici, des démocraties actives, turbulentes, pleines d'émulation, où le travail et le talent conduisaient aux premiers honneurs ; là, des aristocraties, royautés à cent têtes, qui tenaient tout un peuple en haleine, et le faisaient travailler incessamment à leur grandeur; là, de petites dominations toutes guerrières, et s'appuyant sur la force \ là, de petites cours élégantes, voluptueuses, hospices ouverts aux savants, aux poètes.

Dans les républiques, dans la portion sérieuse et agitée de Tltalie, on écrivait moins qu'à Naples, sous la protection de ce bon roi Robert, qui n'avait souci que des lettres et des plaisirs. Cependant Florence eut le privilège de produire tous les hommes de génie de cette époque ^ mais ce n'est pas à Florence qu'ils passèrent leur vie. Dante était banni-, Pétrarque, fils d'un banni-, Boccace, Florentin par son père, était né à Paris, et n'habita que peu de temps sa patrie, bien qu'il y ait rempli les dignités civiles, auxquelles nul homme célèbre n'échappait dans ces petites républiques. Boccace est à nos yeux un écrivain du royaume de Naples, où il passa ses plus belles années; il exprime par la mollesse de ses écrits cette civilisation voluptueuse des cours d'Italie.

Là nous rencontrons une des physionomies les pluà originales du moyen âge; elle se trouve incidemment mêlée à nos récits : c'est Jeanne de Naples. Vous croyez peut-être, après avoir lu l'hisloire et le ro-

man, que le personnage de Marie Stuart est unique dans le monde-, que cette beauté, cet esprit, ces malheurs, cette facilité d'être coupable, ce don d'être séduisante, ce mélange de coquetterie et de raison, de frivolité et de force d'âme, que tout cela, dans un tel degré, ne s'est vu qu'une fois, et qu'il n'y a qu'une Marie Stuart? Eh bien, il y en a deux. Dès le xiv* siècle, non pas dans la sauvage Ecosse, mais sous le ciel de Naples, il était né une femme qui, comme Marie Stuart, fut reine, charmante, coupable et malheureuse; qui, folle de plaisirs et de fêtes, se jouait avec grâce, au milieu des factions, et qui, suspecte d'avoir fait mourir un époux indigne d'elle, périt elle-même par la main qui lui disputait le trône. Jamais deux médailles n'ont mérité d'être autant rapprochées-, jamais deux figures originales ne furent plus semblables.

Nous avons parlé de ce bon roi Robert, qui faisait lui-même des Examens littéraires , et se montrait protecteur si généreux de tous les hommes célèbres de l'Italie. Jeanne de Naples était sa petite-fille 5 elle était née de son fils, qui mourut jeune et ne monta jamais sur le trône. Le roi Robert vieillissant, inquiet sur l'avenir de sa couronne, voulut à tout prix assurer l'héritage de sa petite-fille 5 il la maria presque enfant à André de Hongrie, qui, descendant de la maison d'Anjou, avait des droits au royaume de Naples. Cet étranger, avec ses habitudes du Nord, et le cortège d'une chevalerie barbare, arrivant au milieu des fêles

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ingénieuses de la cour napolitaine, fut mal accueilli. Bientôt il devint odieux à la jeune princesse, qui passait son temps à faire des lectures, à écouter, à chanter des vers, et s'entourait de poètes, inconnus aujourd'hui, parmi lesquels était un homme d'immortelle renommée, Boccace. Il composait des romans pour cette cour^ il y faisait lihrement figurer la famille du roi, surtout une fille naturelle de ce prince, dont il était aimé, et qu'il a célébrée sous le nom de Fiamvietta.

Après la mort du roi Robert, le mariage de Jeanne fut troublé plus violemment par des jalousies et des haines. André mourut assassiné, presque sous les yeux de la jeune reine, et sans doute de son aveu. André, quoique haï, fut vengé. Naples se souleva contre les meurtriers. Jeanne en livra quelques-uns pour victimes; et l'année suivante, elle épousa le plus coupable, Louis de Tarente, son cousin. Mais bientôt la vengeance vint du Nord. André de Hongrie avait un frère, vaillant capitaine, qui saisit avidement une occasion de ravager l'Italie. On vit paraître aux portes de Naples les lances hongroises, précédées d'un grand étendard noir sur lequel était peint fort grossièrement le meurtre d'André, La reine s'enfuit par mer, et passa dans ses Etats de Provence. Perdu dans ce désastre de la cour galante de Naples, Boccace fit une églogue latine sur les maux du peuple vaincu et l'exil de la reine. La peste vint aider les Napohtains-, et cette armée d'hommes du Nord,sanscombattre, dépérissait sous le

ciel d'Italie. Le vengeur d'André s'éloigna chargé de dépouilles. La jeune reine reparut avec sa cour. A peine eut-elle rétabli le luxe des fêtes, que le terrible vengeur revient de Hongrie avec dix mille cavaliers. Nouvelle fuite de la reine de Naples et de ses poètes; nouvelle églogue de Boccace.

Jeanne, pendant son premier exil, avait cédé au pape le territoire d'Avignon, où résidait la cour pontificale. Elle se soumit alors à sa sentence, et offrit de répondre devant lui sur la mort de son époux. Voilà sans doute un exemple éclatant de cette haute juridiction rehgieuse du moyen âge, tant regrettée par quelques pubhcistes modernes. Ce spectacle est grand : une reine, accusée du meurtre de son mari, arrête la guBife déchaînée contre ses peuples, en comparaissant au tribunal du pape. Elle est jugée, non pas comme le sera Marie Stuttrt, par des ennemis, au gré d'une Elisabeth, plus occupée de se défaire d'une rivale que de punir une coupable t libre et reine, elle se présente, dans Avignon, aux commissaires du pape. Une longue instruction commence; Jeanne de Naples parla plusieurs fois devant SCS juges-, Pétrarque écrivit pour sa défense. La jeune reine avouait qu'elle avait eu pour son époux une insurmontable aversion -, mais elle at- (ribuait ce sentiment, qui avait encouragé les meurtriers, à quebiue maléfice jeté sur elle. Les cardinaux trouvèrent l'excuse suffisante-, Jeanne fut acquittée.

Le frère et le vengeur du roi mort, ayant appris la sentence pontificale, sans objection, sans plainte, rc-

tira ses troupes, et refusa même une riche amende que les juges avaient imposée à la reine. Cette fois, par l'autorité du pape, une sentence fut mise à la place d'une guerre^ et les peuples durent bénir la puissance protectrice qui terminait leurs maux et jugeait les différends des rois.

Avec l'absolution pontificale, Jeanne remonta paisiblement sur son trône. Je ne voulais que faire connaître cette cour voluptueuse et sanglante, où s'était formé le génie de Boccace. Je ne suivrai pas davantage la vie de cette reine, qui, perdant l'époux qu'elle s'était donné par un crime, en choisit un troisième, guerrier aventureux, dont l'ambition remuante harassa les faibles Napolitains. Délivrée de ce maître impérieux, elle s'unit à un quatrième époux 5 et enfin, comme la Providence est plus sévère que le pape, elle périt, belle encore et puissante de séductions, par l'impitoyable barbarie de Charles de Durazzo, l'héritier de son choix, qui la ht étrangler en prison.

J'ai dit, Messieurs, que cette cour de Naples fut l'école où se forma Boccace. Son père, adonné au commerce, avait voulu l'élever pour sa profession ; mais l'esprit de Boccace, libre, insouciant, ami des plaisirs, ne pouvait s'y plier : il fut cependant quelques années à Paris, dans la boutique d'un marchand. Je ne sais s'il y lut nos vieux fabliaux, qu'on l'accuse d'avoir beaucoup imités. Nul doute au moins qu'il n'ait parfaitement su la langue des Trouvères, vt qu'il n'ait pu, dans la suite, facilement les étudier Ils furent pour

lui ce que les Troubadours avaient été pour Pétrarque, des modèles infiniment surpassés. Boccace garda toujours souvenir de Paris, et il y fait de fréquentes allusions dans ses récits. Mais Paris, sale, mal bâti, ne pouvait l'inspirer comme cette cour de Naples, dont il a retracé les délices dans ses romans, du reste assez médiocres, de Filocopo et de Fiammetla, et même dans son poëme de la Thésèide.

C'est à la cour de Naples qu'il faut imputer la liberté excessive du Dècamèron. C'est aussi là qu'on doit trouver l'explication d'une chose qui m'a toujours choqué dans ce livre original, le plus ancien chef-d'œuvre de la prose moderne. Je veux parler de ce bizarre contraste entre le prologue et le sujet, ou plutôt de cette insouciance immorale qui place tant d'histoires frivoles et hcencieuses, au milieu du tableau d'une peste. Thucydide, retraçant un fléau semblable, est partout austère et triste, et ne badine pas avec les vices et la corruption des mœurs, qu'il montre gravement comme une des suites de ce fléau. Mais Boccace, à côté de cette horrible contagion qu'il décrit avec tant de force, place une petite société qui, dans la plus charmante retraite, s'égaie à des récits d'amour.

Je reconnais là cette vie de Naples. Boccace est insouciant comme les maîtres qu'il avait servis. Il avait vu cette cour de Jeanne, où les crimes se mêlaient aux fêtes, ces spectacles de sang et de supplices qui n'interrompaient pas les danses du palais; il avait vu cette reine intrépidement frivole à l'approche d'une invasion II. 4

(le Barbares, abandonnant ses États à leur vengeance, et ramenant bientôt sa cour brillante dans Naples saccagée, fuyant et revenant encore. Cette persévérance dans les plaisirs, au milieu des périls et des malheurs d'un peuple, lui servit de modèle : c'est l'inspiration ([ui a dicté le singulier plan du Dècaméron.

Un savant littérateur a nié le défaut que j'accuse; il dit que les récits du Dècaméron ne forment pas toujours un si étrange contraste avec le terrible début de l'ouvrage -, qu'il y a des histoires tragiques, des histoires touchantes et pures, comme celle de Griséhdis. N'importe : la licence occupe tant de place dans ce livre que l'excuse me paraît faible. Seulement, Jeanne de Naples et sa cour m'expliquent ce désordre et cet égoïsme de gaieté au milieu de la peste.

Mais cela ne fit pas la perfection originale du Décaméron. Boccace est de l'école de Dante et de Pétrarque, école qui nous rappelle ce que nous oublions trop, combien l'étude de l'antiquité a été salutaire, combien elle le sera toujours. On semble croire que les anciens retrouvés ont pu nuire au génie moderne; qu'ils nous ont embarrassés de leur présence, et nous ont empêcfiés d'être aussi originaux que nous l'aurions été sans eux-, et qu'en les mettant aujourd'hui de côté, on reprendrait cette originalité qu'on a manquée longtemps par leur faute. Rien de plus douteux. Je vois dans le moyen âge des génies qui se développent sans les anciens, et d'autres qui ont reçu leur secours : la grandeur originale appartient à ces derniers. Quel trouba-

AU MOYEN AGE. 5l

dour OU quel trouvère peut se comparer à Dante et à Pétrarque? C'est qu'en effet cette contemplation inspirante (le la littérature antique ne pouvait pas détruire l'originalité native. Elle était ce que l'éducation est, à toutes les époques, pour les esprits vigoureux, une force et un moyen bien plus qu'un obstacle ; elle ne les submergeait pas sous de vieux souvenirs, toujours moins puissants pour l'imagination que les choses présentes; mais elle préparait leur esprit et leur âme à sentir plus vivement, à rendre avec plus de force ce qu'ils voyaient autour d'eux.

Cette heureuse influence se montrait surtoutlorsqu'ils parlaient en langue vulgaire et sur des sujets modernes. Pétrarque n'égale Virgile que dans l'élégance de ses sonnets italiens. Boccace n'a point de génie lorsqu'il écrit, môme en langue vulgaire, son poëme grec delà 7%(?sèide. Son érudition latine, sa demi-connaissance du grec, son savant Traité de la généalogie des dieux^ tout cela, fort admiré de son temps, serait ignoré du nôtre. Mais Boccace n'avait pas impunément étudié Cicéron, Virgile, Horace, Térence, et presque tous les grands écrivains de l'antiquité, qu'il recherchait, transcrivait avec un soin merveilleux. Il puisa dans cette étude un goût exquis d'élégance et de naturel, un art lin et délicat; et, cet art se mêlant aux premières et vives allures d'un idiome naissant, que l'auteur n'avait pas besoin de forcer pour le rendre original, de là vint le style le plus savant, le plus naïf, le plus gracieux que l'on eût encore vu dans nos langues mo-

dernes. Savez-vous qu'il y a du Cicéron dans Boccace? — Quoi ! le style du grand orateur dans les pages d'un faiseur de contes? — Oui; ces formes périodiques, ces phrases si habilement prolongées, cet art de réunir et de grouper une foule d'idées accessoires, ces Maisons savantes du style, cette élégance, cette harmonie, se retrouvent dans les descriptions et les récits de Boccace. C'est son langage naturel, toutes les fois qu'il n'est pas licencieux ou comique. Les vengeances de l'amour, les combats de l'amitié, la résignation de la vertu, lui ont inspiré cette éloquence. Je ne puis pas parler du reste. Au XIV* siècle, les contes manuscrits de Boccace étaient lus en Italie de tous ceux qui savaient lire. Pétrarque, grave, sévère, religieux même dans ses faiblesses, traita le Décaméron avec indulgence. Après l'avoir loué sur le commencement et sur la fin, la description de la peste et la touchante histoire de Gr^jélidis : « Si j'ai rencontré, écrivait-il à son ami, quelque trace de licence, vous étiez excusé par votre âge, à l'époque 011 vous avez écrit cet ouvrage, par le stylo et la langue, par la frivolité des sujets et des lecteurs'. » Singulière excuse, il faut l'avouer, que donne le bon Pétrarque ! Dans un écrit dangereux pour les mœurs, il semble que l'emploi de la langue vulgaire n'était qu'un tort de plus.

* Delcctatus suni in ipso transita; et si quid lasciviae liberiorit occurreret, excuïiabat actas tune tua, dum id scriberes , stylus, idioma, ipsa quoque rerum levitas et eorum qui talia lecturi videbantur.

Aussi, quand l'imprimerie commença, et que les éditions de Boccace se multiplièrent, on devint plus rigoureux. La cour de Rome, en particulier, fut trèsblessée du livre 5 elle y blâmait surtout la liberté de certains traits contre le clergé. Choisissons un exemple.

Boccace raconte qu'il y avait à Paris un marchand juif, fort honnête homme, quoique juif, et qui avait un ami fort bon chrétien. Le chrétien voulait toujours convertir le juif-, celui-ci se défendit longtemps, mais enfin il annonce à son ami le dessein d'aller à Rome.

Rome est le siège de la chrétienté, la source de la religion elle-même; si je ne me convertis pas à Rome, où me converti rai-je?

L'ami s'effraie de ce projet : aller à Rome, et voir ce qui s'y passe, lui paraît un grand moyen de ne pas se convertir. Le juif part, observe tout dans Rome, et revient. L'ami chrétien, fort inquiet, vient savoir le succès du voyage. Le juif lui dit :

J'ai vu qu'il n'y avait à Rome aucune piété, aucune dévotion, aucune bonne œuvre dans aucun prêtre; que l'avarice, la gourmandise, la fraude, l'envie, la débauche, l'orgueil et des choses pires encores, s'il se peut, étaient toutes en faveur, et que c'était plutôt l'officine du diable que le temple de Dieu. 11 m'a semblé que le souverain pasteur et ceux qui l'entouraient faisaient tout pour détruire le christianisme. Cependant je vois que le christianisme prospère et grandit ; qu'il s'élève chaque jour. J'en ai conclu que votre religion était vraio, puisque la cour de Romo et les cardinaux ne pouvaient pas la détruire. J'en ai conclu qu'à défauts de ces hommes qui devraient en être les appuis, et qui en sont les fléaux, il faut que ce soit l'£sprit saint lui-môme,

la main de Dieu qui soutienne le christianisme. Ainsi, allons à l'Église; et là, selon les usages de votre sainte foi, faites-moi vite baptiser.

Quelle profondeur de malice dans cette histoire !

Ce qui avait librement circulé avant la découverte de l'imprimerie excita les graves et tardives inquiétudes de la cour de Rome, au xvi^ siècle. Le livre fut censuré , prohibé , frappé d'anathème. Alors une grande négociation s'établit entre un Médicis, souverain de Florence, et la cour de Rome. On envoya quatre ambassadeurs florentins, citoyens considérables ; et le pape nomma de son côté plusieurs commissaires. On passa deux ans à discuter le Décamêron, à retrancher des passages, à supprimer des histoires, à remplacer des mots, à couper la moitié d'un récit. R en résulta une édition solennellement publiée, qu'on appela V édition des députés, en mémoire des grands travaux et des immortelles conférences qui avaient présidé à cette œuvre. Aussitôt que cette édition officielle fut pubUée, tout le monde acheta des contrefaçons, où l'ouvrage était complet.

Pour nous, Messieurs, nous n'aurions pas même parlé de ce livre s'il n'avait pas fallu achever la comparaison entre les diverses Uttératures de l'Europe, au moment où elles commençaient à se caractériser. De plus, l'extrême popularité du Décamêron^ l'influence qu'il eut dans le xv"" et le xvi* siècle, est un trait de mœurs qui fait partie de l'histoire. Si l'on songe que plus tard des récits semblables se sont trou-

vés SOUS la plume et sous le nom d'une reine; si l'on se souvient de la vie de cour que retrace Brantôme, et que laisse deviner Marguerite de Valois, on avouera que Boccace est le peintre le plus curieux et le plus vrai des mœurs que la rude corruption du moyen âge légua plus tard au xvi^ siècle.

Sous un autre rapport, on est surpris que, tant d'années avant le grand schisme de Luther, un Italien ait écrit si librement sur les saints et les miracles. C'est un supplément populaire à la hardiesse plus sérieuse de Dante; c'est le second signe de la grande révolution qui déjà se préparait. Chez Boccace, cette audace est couverte par la licence des mœurs ; singularité commune dans le moyen âge. La liberté philosophique toute seule aurait fait brûler l'auteur; elle prit pour manteau la licence des mœurs; elle a passé sous cette sauvegarde. La morale n'admet point une telle excuse ; mais, à part ce qu'elle blâme dans Boccace, il reste une admirable peinture sociale. Quand on cherche les hommes qui ont eu du génie avant Molière, à la manière de Molière, il faut nommer Boccace. Quand on veut trouver des traits de comédie aussi bons que ceux du Tartufe , il faut les chercher dans Boccace; il faut relire l'histoire de cet hypocrite qui , après une vie désordonnée , s'avise de vouloir mourir saint homme, trompe un prêtre par une confession de novice, s'accuse presque d'avoir tué une puce avec trop de colère , ment jusqu'à l'agonie, est canonisé après sa mort, et « fait,

dit Boccace, tout autant de miracles qu'an autre saint. »

Voilà comment Boccace est devenu Técrivain le plus populaire de l'Italie; voilà pourquoi nous n'essaierons pas de le traduire. Pour nous en détourner, le scrupule littéraire suffirait, même à défaut d'un autre ; car on ne saurait atteindre à ce style habile et moqueur, à cet art facile de conter. Naïf comme le vieux français, ce style a bien plus d'élégance-, la forme en est correcte, pure, classique; malheureusement le fond ne l'est pas du tout. C'est un motif pour nous d'abréger. Cependant, si l'on s'étonnait de m'entendre ici parler de Boccace, je rappellerais qu'un respectable prélat italien, monsignor Bottari, a lu devant l'Académie de la Crusca plusieurs dissertations où il établit que les intentions de Boccace avaient toujours été parfaitement innocentes ; que ni la morale ni la religion ne pouvaient se plaindre de lui; qu'il était de tout point irréprochable. Je ne pense pas comme le prélat; aussi je ne cite pas Boccace. Mais si l'on me reprochait d'avoir nommé Boccace, même sans le citer, je citerais monsignor Bottari,

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