‹ Cours de littérature française (volume 3)Chapitre 16 sur 23 · VINGT-QUATRIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

VINGT-QUATRIÈME LEÇON

Retour à l'Espagne. — Des mœurs et du génie aragonais. — Influence que (lut avoir la constitution républicaine de l'Aragon. — Langue catalane. — Chronique de Ramon Muntancr. — littérature castillane au xv' siècle. — Jean de IMena; Villena. — Poésie plus érudite qu'inspirée. — Clironiqueurs espagnols. — Développement nouveau du génie espagnol. — Quelques mots sur les écrits de Christophe Colomb. — Résumé.

Messieurs,

Je poursuis et j'aurai bientôt terminé cette imparlai le revue de l'esprit méridional au moyen âge.

Nous avons à parler une seconde fois du peuple, non pas le plus ingénieux, mais le plus original de cette époque, de celui qui, marqué d'un caractère distinct, aurait montré une grande force d'imagination même sans écrire. Il semble que chez les Espagnols, indépendamment de la poésie qui brille dans quelques ouvrages, il y avait une poésie répandue dans les paroles, dans les mœurs et les actions, et qui tenait à la fois de la vivacité provençale et de la pompe asiatique.

Le lien qui réunissait nos provinces méridionales et

une partie de l'Espagne était des plus forts que puissent avoir deux peuples, la communauté d'idiome.

Ainsi, sans recommencer nos recherches un peu longues et pourtant incomplètes sur la langue romane^ nous rappellerons que cette langue, à la fois savante et populaire, était parlée dans la Catalogne, dans la Navarre, dans l'Aragon, et jusque dans les îles Majorque. Elle s'y modifia sans doute, et donna naissance au dialecte catalan, dont les productions originales et nombreuses n'ont été, je le crois, appréciées jusqu'à présent dans aucun ouvrage d'histoire littéraire. C'est une lacune que j'indique et ne me charge pas de remplir. Bouterweck et M. de Sismondi n'en disent mot dans leurs ouvrages sur la littérature espagnole ; cependant il n'est pas dans le moyen âge de plus curieux souvenirs. Depuis le xii^ siècle, une constitution forte, liljre, savamment établie, énergiquement et minutieusement défendue, régissait l'Aragon. Qui dit une constitution tempérée suppose un degré de civilisation assez avancée, un développement actif dans les esprits, l'industrie commerciale, le don et l'exercice fréquent d'3 la parole publique. Comment donc a-t-on négligé cette portion de la littérature du moyen âge liée de si près à des institutions politiques ?

Vers le milieu du xii'= siècle, en H42, la Catalogne était soumise à des comtes-, plus tard, réunie à l'Aragon, elle eut le môme roi. Mais sous ses formes diverses le fondement de la constitution arngonaise ituit une assemblée des ricos-hombres et des hidahjos

qui avaient le droit, non-seulement de délibérer sur tous les intérêts du royaume, mais de faire prévaloir leur volonté par la force. Plus tard s'y réunirent les délégués des bourgs et des villes. Jusque-là vous ne voyez peut-être que le caractère commun des assemblées féodales du moyen âge et l'ancienne division des trois ordres. C'est ainsi que cette assiîmblée luttait contre une royauté d'abord élective, ensuite héréditaire et toujours rigoureusement limitée. Mais une institution particulière à ce pays atteste avec quel soin toutes les parties de la constitution avaient été balancées : c'était le justizza, fidèle image de cette antique maç^istrature des éphorcs qui régnait sur les rois de Sparte. Le justizza n'était pas né cependant d'une imitation savante, étrangère au génie de l'Aragon. C'était originairement un magistrat choisi par le roi, et comme une espèce de censeur qu'il donnait luimême à ses ministres pour être averti de leurs fautes. 1! était souverain juge du royaume et recevait l'appel de toutes les sentences rendues par les autres juges, seigneurs ou baillis. Ce justizza^ auquel l'historien Zuritadonne le titre de défenseur dupevjjle, devait déclarer, en toute occasion , si les actes du pouvoir étaient conformes aux lois fondamentales de l'Aragon. Cette constitution, vous le voyez, était sévère et laborieuse: l'expérience moderne a sans doute trouvé mieux. Mais ce que nous avons voulu noter, c'est le développement moral que supposent de telles institutions. Ce tjui nous frappe surtout, c'est la prévoyance sin-

gulière avec laquelle étaient rédigées les constitutions de cet État. Montesquieu nous dit que, dans Tîle de Crète, il y avait un droit d'insurrection qui était le correctif et l'annexe de la foi fondamentale. Il en était ainsi dans l'Aragon, et non par les concessions de quelque habile monarque, mais par une disposition primitive de la loi. 11 existait le droit d'union, c'està-dire le droit écrit de s'assembler, de prendre les armes et de changer la personne du souverain quand les lois étaient violées.

Vous pouvez croire que le roi, quelque résigné qu'il fût par l'habitude aux étroites limites de sa puissance, devait s'indigner de cet obstacle permanent, et lutter pour le détruire. Au milieu du xiv^ siècle, après des soulèvements, des victoires et la vigoureuse résistance des nobles aragonais, nous voyons un roi anéantir le privilège de \union et faire abroger par les corVes cet article de la loi fondamentale. L'imagination pittoresque du moyen âge et de TEspagnc marqua cet acte législatif. La salle des cortès àSaragosse était remplie de tous les députés des États. On discuta en l'absence du roi. Quand la résolution de supprimer Tartich; fut adoptée, le roi parut entouré de ses capitaines; et, s'avançant au milieu des cortès, il tire un poignard, se fait une blessure au bras, et en laisse couler le sang sur la page du livre de la loi oij était inscrit ranli(|ue droit de la révolte, a Que celte loi séditieuse, dit-il, qui a fait tant d'outrages à la monarchie, soit eflacée par le sang d'un roi ! »

Cependant telle était l'empreinte qu'une liberté si précoce avait laissée dans tous les cœurs aragonais, que, malgré cette solennelle abolition du droit de résistance, l'habitude en resta toujours-, seulement elle se régla et s'adoucit. Le justizza fortifié devint le supplément de ce droit terrible. Avec une prudence toute moderne, les États d'Aragon substituèrent à la garantie violente et tumultueuse de la révolte, une sauvegarde paisible. Jusque-là Xe justizza èi^ii è\\\ parle roi, et ne devenait tout-puissant qu'à l'abri d'une insurrection. Les cortès déclarèrent que le ;7/s//;:;:a serait inamovible et inviolable ; et ils balancèrent ainsi la force du pouvoir par la force d'un principe : principe d'autant plus remarquable dans ce siècle, qu'il ne s'appuyait à aucune sanction religieuse, mais à la seule idée du droit et de la justice.

Il est curieux, Messieurs, de jeter un regard sur ces efforts de la liberté civile dans le moyen âge, surtout si l'on réfléchit que ces efforts habiles et prématurés appartiennent au pays qui, dans nos temps modernes, a le plus perdu ses droits et son indépendance.

Les faits particuliers attestent à quel point la vertu salutaire de ces libres institutions élevait la condition du peuple aragonais parmi les autres nations, et influait sur les mœurs et les lois du pays. Jamais la torture, cet interrogatoire de l'ancienne Europe, cette absurde barbarie, que l'Angleterre elle-même, malgré de meilleures institutions, garda si longtemps, ne fut reçue en Aragon. Les certes, par cette fierté qui naît

de la liberté, déclarèrent que nul paysan aragonais ne pouvait être mis à la torture. Bien plus, quoique le zèle religieux, quoique cet amour profond du catholicisme, que les cérémonies extérieures, que l'antiquité de la foi, que lalutte fréquente contre les Maures avaient si profondément enraciné dans le cœur espagnol, fût commun à la Catalogne et à tout l'Aragon, jamais ces deux provinces ne consentirent à supporter l'inquisition. Savez-vous par quel raisonnement elles repoussaient l'inquisition? Ce n'était pas, j'en conviens, par une idée de liberté religieuse, de tolérance philosophique : ils étaient bien loin de là. Ils n'imaginaient pas qu'on eût tort de contraindre la foi, ou môme de brûler les hérétiques-, au contraire, ils croyaient qu'on avait raison de les brûler. Mais, au milieu de cette participation au fanatisme commun du temps, ils s'étaient préservés d'en faire l'application par un principe de hberté civile. Ils disaient : « L'inquisition condamne sans confronter l'accusateur et le coupable, sans écouter la défense-, elle met les hommes libres à la torture-, elle arrache l'aveu des accuses par un supplice qui précède la sentence-, elle conhsque les biens des coupables : tout cela est contraire aux lois aragonaises et détruit les libertés que nous avons reçues de nos pères : nous ne voulons pas de l'inquisition. ). Et puis, après cette profession de foi civile, après ce démenti donné par leurs principes politiques à leur croyance religieuse, les Aragonais coururent aux armes, et brûlèrent le grand inquisiteur sur lo

premier bûcher qu'il eût élevé dans Saragosse {Applaudissements.)

Messieurs, il ne faut brûler personne. Cette action cruelle, cette résistance indomptable fait pressentir de combien de génie eut besoin Charles-Quint pour assouplir insensiblement la fierté du caractère arag r nais, pour l'atteler, comme le reste de l'Espagne, à son char, et former, de tant d'éléments indociles, sa grande monarchie. Quoi qu'il en soit, à côté de cette énergie violente, ce qui frappe dans le caractère aragonais, c'est un esprit légal, né de l'habitude des assemblées, et porté jusqu'à cette minutie des formes et cette étiquette constitutionnelle que l'on ne supposerait pas en Espagne.

Lorsque déjà l'habileté, les victoires de Ferdinand, et les vertus douces, la popularité chrétienne d'Isabelle avaient -assuré la puissance des deux époux, Ferdinand, entraîné par un grand intérêt de politique et de guerre, est obligé de quitter ses Etats, et laisse la régence à Isabelle. A ce titre, elle avait le droit de présider les cortès-, mais une vieille loi du royaume interdisait à tout étranger l'entrée de cette assemblée. Les états délibérèrent longtemps avant de l'admettre; et la régente attendit leur décision pour exercer le pouvoir qu'elle avait reçu de Ferdinand. On s'étonnera peut-être de trouver ce respect des formes, cette procédure de la liberté en Espagne, et au xv* siècle.

Cependant ce peuple, si attentif à la défense de ses droits, sans avoir les deux loisirs et \a y aie-science des

troutadours, cultiva beaucoup les lettres. Il eut de bonne heure, non-seulement des poètes, mais des historiens.

Dés le XIII* siècle la valeur des guerriers catalans et aragonais était célèbre dans le monde. Ils quittaient par bandes le pays et s'offraient, comme auxiliaires, à l'empereur grec et aux petits princes chrétiens d'Asie. C'étaient les Suisses du temps. Mais leur service, quoique mercenaire, tenait quelque chose de l'enthousiasme des croisades. Un gentilhomme catalan partait de son château, avec sa bande bien armée 5 il guerroyait pendant longues années en Grèce et en Orient, puis, sur ses vieux jours, revenait en Catalogne écrire ses campagnes. Ces chroniques de combattants et de voyageurs ont un grand charme : elles me paraissent préférables aux chroniques espagnoles, même à celles d'Ayala. Il en est une, entre autres, celle de Ramon Munianer^ la plus originale du monde. Ouvrez le livre 5 vous y verrez un vieil Espagnol, bien brave, bien pillard et bien pieux. Tranquille, après la vie la plus aventureuse, il est dans son chàtoau de Xiluella, et dort dans son lit lorsque Uii apparaît un vieillard vôtu de blanc qui lui dit : « Mui.taner, lève-toi. et songe à faire un livre des grandes merveilles dont tu as été témoin et que Dieu a faites dans les guerres où tu t'es trouvé. » Muntaner hésite d'abord-, mais la vision revient une seconde fois-, et il se met à écrire alors « pour attirer les bénédictions de Dieu sur soi, sa femme et ses enfants. »

Son récit a pour nous un double intérêt : il embrasse l'histoire d'une portion de la France. Au commencement du XIII* siècle, le comté de Provence, le Béarn, la Gascogne, les villes de Carcassonne, de Béziers, de Montpellier, appartenaient à la couronne d'Aragon e; lui étaient fort attachés. Muntaner fait très-bien concevoir par ses récits la cause de cette vive affection Les libertés municipales de nos villes du Midi trouvaient un appui dans la libre constitution de la Catalogne. Rien n'était plus populaire que Jacques d'Aragon à Montpellier.

Les actions de la grande compagnie catalane offrent un vif intérêt. Les aventures de l'historien, le rapprochement de ses mœurs pieuses et rudes avec la finesse ttla scolastique des habitants de Constantinople, sa bonne conscience de barbare quand il pille, tourmente, insulte ceux qu'il est venu secourir, tout cela est dépeint au naturel. Mais nous n'insisterons pas sur cette chronique récemment traduite en français.

Je ne parlerai pas des poésies aragonaises du moyen âge : d'abord, j'ai grande peine à les entendre-, et, n'étant pas guidé dans mon choix, j'ai mal placé cette peine et consommé beaucoup de temps pour expliquer des choses qui méritaient peu d'être traduites. J'ai entrevu cependant quelques beautés dans un poëme d'un habitant de ^hijorque. Le dialecte de cet ouvrage se rapproche beaucoup des formes provençales.

Je souhaiterais ^u'un homme instruit et studieux

voulût bien défricher ce champ nouveau de lahttérature aragonaise-, je suis convaincu qu'il en tirerait de précieux détails sur l'esprit de cette nation, et qu'il y trouverait des choses grandes et fortes 5 car il est impossible qu'il n'y en ait pas chez tout peuple oii les bases ont été développées par les événements et les institutions.

A côté de cet Aragon," si agité par ses lois, qui a produit des talents que je ne connais pas, et que je recommande aux recherches, la Castille offrait des institutions plus paisibles. Cependant cettt même influence de la vieille liberté du moyen âge, entretenue par les longues luttes des Espagnols pour regagner pied à pied leur territoire, se montre en Castille, Il n'y a pas de justizza; les cortès, comme nous l'avons indiqué, d'après un passage d'Ayala, sont respectueuses et soumises. Telle est du moins l'impression qu'en donnent la plupart des historiens. Peut-être, écrivant sous Charles-Quint et Philippe lï, la présence du maître leur a-t-elle interdit la liberté même des souvenirs. Je trouve, dans une vieille chronique , qu'en 4237 il y avait cent quatre-vingt-deux députés des villes aux cortès-, puis, dans une chronique du xv" siècle, je n'en trouve que dix-huit à une nouvelle assemblée. Rien n'explique cette différence. Les villes avaient-elles perdu leurs chartes? Le tiers état avait-il, en partie, disparu de l'assemblée nationale?

La royauté n'en fut pas plus paisible. L'esprit de révolte remplaça l'esprit de liberté. Au milieu du

XV* siècle les grands d'Espagne, de l'ordre ecclésiastique et civil, se réunirent pour perdre Vinfortuné roi Henri IV. Une cérémonie insultante et bizarre le dégrada du trône. On fit solennellement le procès à une figure de cire qui représentait le monarque. La sentence lui fut prononcée. L'archevêque de Tolède porte le premier coup à cette figure-, et des coups successifs la dépouillent de ses insignes : singulier spectacle, contraire au bon sens et à la justice, et qui, loin d'attester le progrès des institutions civiles dans la Castille, ne nous montre que le triomphe prolongé de ce môme pouvoir des évêques qui avait autrefois humilié les fils de Charlemagne.

Mais c'est trop raconter. Cherchons maintenant quels talents sont sortis, au xv* siècle, de cette société espagnole, religieuse, guerrière, enthousiaste. Disons d'abord, pour être vrai, que si les vieilles romances du Cid ont été corrigées de mémoire, dans le xv" siècle, par ceux qui les chantaient, ce xv^ siècle, de lui-même, n'a rien produit de comparable à ces romances, première elTusion héroïque et naïve du courage espagnol. Déjà l'érudition, à laquelle je ne reproche pas, comme on l'a fait, d'avoir perdu l'esprit moderne, cette érudition qui a soutenu le génie là où elle l'a trouvé, mais qui ne le faisait pas, cette érudition qui grandit le Dante, mais ne soulève pas de terre Jean de Mena ou tel autre, était entrée en Espagne. Un de ses premiers promoteurs fut le marquis de Villena. Il réunissait en lui le sang des deux maisons royales : son

père était fils naturel d'un roi d'Aragon, et sa mère, fille naturelle d'un roi de Castille.

Il fut un généreux protecteur des lettres. Il avait d'abord voulu naturaliser la poésie des troubadours dans un pays oi!i leur langue était parlée. C'était lui qui avait fondé à Saragosse cette académie de la gaiescience. Il mettait un grand zèle à rassembler des livres en toutes langues. Il écrivait en vers et en prose. Il fit les mêmes efforts en Castille qu'en Aragon. Il voulait y porter aussi la langue et la poésie des troubadours; mais cette entreprise toute littéraire ne réussit pas. J'ai peu de cbose à dire de Yillena. Ces un de CCS hommes célèbres de leur temps qui n'intéressent guère la postérité, parce que leur génie n'est pas resté sur le papier. Quelques poésies éparses sous son nom, dans le Romancero général, paraissent faibles et froides. Yillena était un grand seigneur, un homme illustre \ il était l'ami particulier du roi Jean II, protecteur des lettres lui-môme; et cependant il fut sans cesse exposé aux accusations des moines d'Espagne. Sa science passait pour magie, hérésie, impiété Yillena meurt : ses livres tombent entre les mains des moines, à qui le roi Jean n'ose les refuser. Yoici ce (^u'en dit le médecin du roi, philosophe pour le temps :

Deux chariots, chargés de livres qu'il a laissés, ont

été amenés au roi ; et comme on dit que ce sont des ouvrages liaitnnt do magio et d'autres arts qu'il n'est pas bien d'étudier, le roi ordonna qu'on les portât au logis du frère Lopo de Barientos. Frère Lopo, qui se soucie moins d'ètro reviseur de grimoires que de gouverner le prince, ûl Wùler plus do cent vo-

lûmes, qu'il n'a pas plus vus que le roi de Maroc, et qu'il n'entend pas plus que le doyen de Ciudad-Rndrigo... Il est resté dans les mains du frère Lope beaucoup d'autres ouvrages précieux, qui ne seront ni brûlés ni rendus. Si vous voulez bien m'envoyer une lettre que je puisse montrer au roi, afin que je demande pour vous à Sa Majesté quelques-uns des livres de don Henri, nous sauverons ainsi un péché à l'âme de' frère Lope; et celle de don Henri se réjouira de n'avoir pas pour héritier l'homme qui lui a fait la réputation de magicien et de sorcier.

Vous voyez dès cette époque commencer en Espagne la lutte renouvelée au xvin* siècle entre quelques no-' blés éclairés et l'esprit étroit et persécuteur des moines. Villena est le devancier d'Olavidès. Le haut clergé espagnol avait aussi la même disposition à favoriser les travaux de l'esprit et les entreprises généreuses. Il s'en est bien corrigé depuis.

Ce goût des lettres passa du marquis de "Villena à un autre illustre seigneur de la même époque, Mendosa de Santillane. Toute la cour du roi Jean II, malgré les guerres, les trahisons, les conspirations perpétuelles, était préoccupée par la passion des lettres et le désir d'avancer les études. De là plusieurs académies fort anciennes en Espagne. Ce goût des arts ne se borna pas à la poésie. Dés le xv* siècle, la peinture avait fait de grands progrès en Espagne. Vous savez qu'à l'époque récente où la visite des armées françaises nous révéla l'Espagne, on fut tout surpris de trouver dans I8s monastères de ce pays une admirable école de peinture et toute une suite de tableaux saints dignes

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de rivaliser avec les chefs-d'œuvre des grands maîtres d'Italie. L'Europe ignorait ce génie de l'Espagne. Il avait commencé dès le xv^ siècle, par rinduence des princes et des grands d'Espagne, empressés de favo' riser les artistes elles poètes. Ils avaient mieux réuss; sur un point que sur l'autre : la poésie de cour a rarement de la grandeur. Toutes les poésies espagnoles du xv' siècle, tous les vers de Jean de Mena et de ses imitateurs sont bien loin des vieilles romances du Ciel. On y trouve des réminiscences nombreuses de l'antiquité et des plagiats du Dante, le seul poëte dont le nom avait pénétré avec éclat dans l'Espagne. Déjà les esprits commençaient à s'affaiblir en imitant, et à s'emboîter dans les formes créées par un homme de génie, et qu'il aurait fallu renouveler après lui. Un poëte de ce temps fit un long poëme sous le titre de Labyrinthe de la vie. Rien de plus froid que cet ouvrage. C'est une contrefaçon du grand poëme du Dante. Le poète s'est égaré dans un désert; une femme mystérieuse lui apparaît et lui montre les images diverses de la vie humainq. La forme est copiée et le génie manque.

Mais, me direz-vous, n'y avait-il pas, à cette époque, un sujet permanent d'inspiration pour l'Espagne, quelque chose qui, indépendamment de vos protectorats Uttéraires et des imitations de l'Italie, devait sans cesse aviver et rajeunir la littérature nationale? c'était la présence des Maures, de cette nation ardenlc. poétique, grande d'abord par sa victoire, et qui,

maintenant vaincue, cédant pied à pied la terre qu'elle avait conquise, vendait chèrement la gloire aux Espagnols. C'était la prise de ces villes ornées et brillantes, de cette opulente Xérès, de ce magnifique Alhambra, de ces palais féeries où s'étonnaient d'entrer les rudes et vieux chrétiens des Asturiès. Que de pieux enthousiasmes î quels sujets de triomphe et de poésie ! De là vinrent, dans le xv* siècle, beaucoup de romances pleines de grâce et d'originalité, où l'on trouve une agréable confusion du génie maure et du génie castillan. La frivolité s'y mêle à la grandeur. Elles ont quelcjue chose de cette architecture mauresque, oh une fantaisie d'Orient a sculpté en dentelles des pierres colossales.

Cela peut-il se traduire? je ne sais. Il en est une, par exemple, dont notre grand poëte, M. de Chateaubriand, a pris avec grâce quelques traits charmants :

Le roi don Juan, Un jour chevauchant, Vit, sur la montagiio, Grenade d'Espagne; Il lui dit soudain :

Cité mignonne,

Mon cœur te donno.

Avec ma main.

Je t'épouserai, Puis apporterai En dons à la ville, Cordoue et Séville»

Superbes atours El perles fines Je te destine Pour nos amours

Grenade répond :

Grand roi de Léon, Au Maure liée, Je suis mariée.

Garde tes présents :

J'ai pour parure Riche ceinture Et beaux enfants- Ce langage animé, cette vie donnée aux puissantes cités d'Espagne est Lien orientale. Voici la romance espagnole, dans sa simplicité première :

Abenhamar, Maure de la Mauritanie, tu naquis sousdes signes favorables. La mer était calme; la lune dans son croissant: un Maure qui naît sous de tels signes ne doit pas dire de mensonges. Alors lui répond le Maure (écoutez bien ce qu'il lui disait) : «Je ne t'en dirai pas, seigneur, quand cela me devrait coûter la vie; car je suis fils d'un Maure et d'une captive chrétienne. Quand j'étais tout petit garçon, elle me disait souvent de ne pas dire de mensonges, que c'était une grande honte. Ainsi donc, demande, roi ; car je te dirai la vérité. — Je te remercie, Abenhamar, de cette courtoisie. Quels sont ces châteaux hauts et resplendissants? — C'est l'Alhambra, seigneur, et l'autre est la Mosquée; les autres, les Alijares, travaillés merveilleusement. Le Maure qui les travaillait gagnait cent doubles chaque jour; et le jour qu'il ne travaillait pas, il en perdait autant. L'autre est le Généralif, jardin qui n'a pas son égal; l'autre, les Tours- Vermeilles, château de grandn valeur.» Alors parla le roi don Juan (écoule/, bien ce qu'il disait) : « Si tu voulais, Grenade, je me marierais avec loi ; je te donnerais

en arrhes et dot Cordoue et Séville. — Je suis mariée, don Juan, mariée et non veuve; le Maure qui me possède me veut grand bien,.... »

Si les exploits glorieux du Cid avaient inspiré tant de belles choses à la poésie populaire, il semble que les dernières victcires des Espagnols sur les Maures, la chute de Grenade, l'abaissement, la fuite de ces maîtres étrangers, n'auraient pas dû moins heureusement animer l'imagination espagnole. Quel sujet de chant triomphal pour les chrétiens que l'exil de Boabdil, et ses larmes, quand, du haut des monts Apulaxaras, il aperçoit sa capitale au pouvoir des chrétiens ! Le lieu où il s'arrêta est encore appelé, dans la Iradition poétique du pays, a le Dernier soupir du Maure, » el XJltimo susinro del Moro. Mais aucun chant célèbre n'a consacré ce grand souvenir. Les romances, alors fort nombreuses, furent plus galantes qu'héroïques. Le génie des vainqueurs parut s'amollir, et se modeler sur celui des vaincus.

Mais la littérature espagnole, au xv' siècle, ne se bornait pas à reproduire les grâces un peu fardées et le luxe de l'imagination arabe : eile se proposait aussi d'autres modèles, et tâchait d'imiter les écrivains de Rome, dans la poésie et dans Thisloire. On voit, par des poésies de Jean de Mena, qu'Ovide, Properce, Tibulle, Boëce, Tite Live, Cicéron, Juvénal lui sont familiers. 11 mêle leurs noms avec ceux du Danto et Je quelques auteurs de romans de chevalerie. Avala môme traduisit Tite Live. La plupart des chroniqueurs

espagnols montrent cette connaissance et ce goût de l'antiquité. Nous avons, à dater du xiii' siècle, les vies des rois d'Espagne et même celles de quelques ministres, comme Alvaro de Luna, écrites par des contemporains. Ces chroniques ont été fort louées par Bouterweck. Je ne sais s'il les avait bien lues. Il en vante la précision et le naturel ; et c'est le mérite qui me paraît y manquer le plus. Cette naïveté de mœurs, cette vive peinture que l'on cherche dans les vieux récits, ne se trouvent point là. Ce n'est ni Froissart , ni même Ramon Muntaner. C'est un récit tout roide et tout solennel. Ces chroniqueurs étaient, la plupart, hommes lettrés et doctes, qui citent beaucoup Cicéron, Tite Live, Sénèque, et font de grands efforts, dans leur idiome encore rude, pour simuler les belles formes de la langue latine. Il en résulte que le plus grand charme des chroniques en langue vulgaire, l'unité de style et des faits, manque à ces récits trop ornés. La pompe uniforme des chroniques latines du XV' siècle, cette fausse élégance qui détruit tout à fait la couleur locale du moyen âge, semble avoir passé dans ces chroniques espagnoles. Peut-être dirat-on que ce langage est, pour les Espagnols, plutôt naturel qu'imité; et que ce faste, cette gravité de termes, ces phrases longues et emphatiques tiennent au génie môme de la nation. La réponse est dans la vive simplicité des Romances du Cid, et dans la simplicité austère des anciens récifs d'Ayala. Rien n'est plus éloigné de l'enflure et des faux ornements qui

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remplissent Vliistoire des Illustres guerriers, et la vie d'Alvaro de Luna. Ces ouvrages, en longues et laborieuses périodes, semblent calqués sur les formes latines,

Mais le caractère unique de cette vie d'Alvaro de Luna, c'est d'être le panégyrique d'un favori, composé après sa chute, et môme après sa mort. Jamais la flalterie pour un homme puissant, jamais l'enthousiasme de l'éloge ne furent poussés plus loin. Richelieu triomphant était moins loué par l'Académie. Et cette narration si pompeuse des grands services d'Alvaro de Luna est terminée par le détail de son procès et de son supplice. C'est une fidélité fort honorable pour le chroniqueur et pour le héros, premier modèle de ces ministres qui, dans la vieille Europe, essayèrent de lutter contre le pouvoir des grands, par un peu de soulagement donné aux peuples. Il ne faut pas dire cependant, comme un critique espagnol, que cet ouvrage soit écrit avec la plume de Salluste. J'en trouve le style vague et déclamatoire. L'auteur, qui paraît avoir été un confident intime d'Alvaro de Luna, ne rapporte pourtant aucun de ces traits simples et familiers qui donnent tant de vérité à l'histoire. Je doute fort, par exemple, que le dernier entretien d'Alvaro de Luna et du roi son maître soit fidèlement rendu par l'historien :

Le roi, voulant apaiser les craintes de Riiy Diaz, et peutêtre les siennes propres, d'après les choses que lui avaient insinuées à l'oreille les pcrsoniies dont nous avons parlé, eut un

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long entretien avec son loyal grand maître. Il lui dit : « Tu sais, grand maître, quels maux amène et a toujours amenés l'envie, depuislepreraier homme jusqu'à nos temps. On a vu toujours, et on voit la grande et heureuse fortune avoir pour compagne l'envie; et si une personne, quel que soit son mérite, joui d'une fortune favorable, c'est chose forcée qu'il se trouve des hommes, tantôt plus, tantôt moins, selon le rang, pour lui porter envie... Aujourd'hui beaucoup de cavaliers de mes royaumes ont envoyé vers moi pour m'assurer que, si je t'éloignais de ma cour, ils viendraient tous me servir et seraient à mes ordres. C'est pourquoi, afin de calmer et d'apaiser le royaume, je te prie de vouloir bien te retirer; et je te promets de te congerver dans tes honneurs, rangs, seigneuries, terres, dignités, rentes. »

Alvaro de Luna répond à son tour par une longue moralité, et en citant des phrases de Sénèque le philosophe; ce que j'ai peine à croire authentique. Il me semble que l'historien invente mal ou défigure ce qu'il avait appris. Je crois qu'il a substitué son érudition latine au langage naturel d'une àme iicre et hardie, comme celle d'Alvaro de Luna. Généralement, ces chroniques espagnoles me paraissent empreintes d'une pompe monotone, qui peut offrir, sous quelques rapports, l'expression du caractère espagnol, mais qui souvent ne doit pas être vraie, même chez eux, parce qu'elle ne le serait nulle part.

Ainsi, Messieurs, le xV siècle ne nous montre en Espagne aucun de ces monuments originaux et dural)lcs qui marquent le génie d'un peuple. La lillératuro fut studieuse, sans génie-, elle produisit, sans inventer.

Si, pour nous reposer de celte course longue et

Stérile, nous voulons trouver enlîn dans l'idiome espagnol un discours, un écrit d'une beauté durable, j'imagine c[u'il faut nous adresser aux hommes qui ont agi et ont fait de grandes choses. Un d'eux n'était pas même Espagnol de naissance; il se servit de la langue castillane comme du premier instrument qu'il trouvait là, et dont il avait besoin pour se faire entendre : c'était le Génois Colomb. Je n'hésite pas à le dire, cet étranger qui n'apprit l'espagnol que tard, dans ses audiences et dans ses placets,pour faire agréer la découverte d'un nouveau monde, Colomb a été, dans son siècle, l'homme le plus éloquent de l'Espagne. C'est qu'il avait de grandes idées, qui emportaient avec elles des expressions sublimes -, c'est qu'il avait surtout de l'enthousiasme : Spiritus Dei ferebatur svper aqiias. Les formes extérieures de l'art, les phrases longues et savantes n'avaient pas manqué, jusque-là, dans les chroniqueurs espagnols. Avec lui commence le sublime, la simplicité dans la grandeur. Je voudrais avoir non-seulement tout ce que Colomb a écrit pour s'expliquer, pour se défendre, mais tout ce qu'il a dit pendant sa longue attente cl sa persécution, ses conjectures éloquentes, ses affirmations sublimes, ses vives réponses aux esprits légers ou envieux qui doutaient de son génie. Je voudrais qu'on nous eût fiiit connaître, ce qui existe encore, le procès-verbal des conférences de Colomb dans le couvent de Simancas, avec plusieurs religieux qui opposaient à son dessein des textes de l'Écriture et des raisonnements tirés de

la Cosmographie de Ptolémée. Il ferait beau voir ce grand homme redressant par sa haute sagacité les notions incomplètes de la géographie antique, détruisant une fausse science par ses vues hardies et nouvelles; puis s'armant à son tour d'une foi enthousiaste contre une foi ignorante et craintive, s'emparant aussi de l'Écriture, non pour arrêter, mais pour étendre et élever l'esprit de l'homme, hiterprétant ces paroles du Prophète, Multi pertransibnnt, et mulliiAex erit scientia, comme une prédiction de ses découvertes, et croyant lire dans la Bible ce qu'avait inventé son génie. Je ne sais pourquoi Washington Irving ne nous a pas conservé tout ce débat, tout ce travail d'un grand génie pour faire entrer sa pensée dans des esprits inférieurs à lui.

Nous avons du moins le journal de Christophe Colomb, et quelques-unes de ses défenses et de ses suppliques. Ce journal est empreint de la plus vive émotion pour les beautés de la nature et de la plus fervente piété. C'est un exemple de plus que, même dans la science, les grandes choses se font pas l'imagination et l'enthousiasme. C'est en mêlant la hardiesse et môme la chimère des spéculations aux combinaisons infinies des chiffres, que Kepler parvint à ses belles découvertes. I.'àme a besoin de s'élancer pour atteindre au grand.

Colomb, [»lus que Kepler encore, avait ce tour d'imagiiialion sublime et mysti(|ue, ce goût du merveilleux porté dans la science.

Vous le savez, pour l'aire avec toutes nos forces la chose 'que nous voulons, il faut prétendre au delà: On a trouvé, dans le moyen âge, plusieurs secrets de cliimie en poursuivant les rôvesde l'alchimie. Colomb lui-môme, ce n'était pas seulement la route des Indes, Si-pnngo, ni même tout un monde, qu'il cherchait avec tant d'elforls; c'était le p.aradis. Déjà sûr de sa première découverte, il affirmait, plein de joie, dans ses lettres à Ferdinand, que bientôt il allait trouver les grands fleuves dont la source ezl dans l'Éden , et que les nouvelles terres qu'il avait découvertes devaient, en s'élevant, aboutir à une atmosphère épurée, où la nature serait parfaite et la vie bienheureuse; et il raisonnait avec toute la logique de la science sur ce pieux espoir. Vif sentiment de la nature, naïveté du poëte, enthousiasme qui rêve tout un monde idéal au delà du nouveau monde découvert , voilà le journal et les lettres de Colomb pendant ses voyages. Rien dans la poésie descriptive n'est plus gracieux que la première impression qu'il a reçue des beaux rivages trouvés par son génie , de cette douce température, qu'il compare à celle du royaume de Valence dans une matinée de printemps, de ces brises et de ces grandes forAts qui semblaient saluer l'abord (le ses vaisseaux. Bientôt après, ses Apologies montrent une grandeur d"dme égale à son génie.

Le plus haut degré d'éloquence ne peut se produn-e de lui-même et isolé de la vie réelle. Il faut qu'il ail pour soutien l'énergie du caractère, l'homme tout en-

lier, et l'homme exercé par de grandes épreuves. Ainsi les puissants orateurs de l'antiquité-, ainsi, dans nos mœurs plus paisibles , ces grands évêques appuyant leur éloquence sur les œuvres d'une vie activement religieuse. Colomb, qui avait quelque chose de plus arand, ne doit pas cependant se comparer à ces hommes. La portion de son génie qui est tombée sur le papier, et n'est plus que de l'éloquence, n'est pas fort étendue 5 j'en détacherai quelques fragments. Je laisse ce qu'on a souvent admiré, et je m'attache à un passage où paraît surtout l'exaltation mystique de Colomb. C'est dans une lettre datée de son quatrième voyage, où cet homme prodigieux, avec de frôles embarcations dont notre habileté moderne n'oserait se servir, traverse des mers si nouvelles, brave tant de périls, consumé d'âge et de goutte. C'est une leUre adressée à Ferdinand et à Isabelle, et le compte rendu des dernières soulîrances qu'il a éprouvées, retenu par la saison et par la détresse de ses vaisseaux sur une plage malheureuse. J'imagine que sous l'enlhousiasme rêveur et mélancoii([ue de ses paroles, se caclient une prévoyance politi(iue et un avis pour Ferdinand. Déjà il avait éprouvé l'avare ingratitude de ce prince, la froideur d'Isabelle, les perfidies de la cour. Ecoutez son récit, dont la lin ressemble à un délire fébi-ilc traversé par des éclairs de raison sublime :

Mon ficro, blessé grièvement, cl le rcslo des nôlrcs étaient

^ loin sur un navire, dans le lleuvo, et n.oi sur une côlo sana

abri, seul, consumé d'une lièvre ardenlo; j'avais perdu tout

espoir de délivrance. Je gagnai avec cfibrt le point le plus élevé, appelant d'une voix lamentable, vers les quatre vents du siel, les capitaines de guerre de Vos Altesses à mon secours. Mais ils ne me répondirent rien. Épuisé de fatigue, je m'endormis en sanglotant, et j'entendis une voix compatissante qui

disait :

«0 insensé! lent à croire et à servir ton Dieu, le Dieu de tous les hommes : que fit-il de plus pour Moïse et pouï- David ses serviteurs? Depuis ta naissance il a toujours eu le plus grand soin de toi; lorsqu'il te vit parvenu à l'âge qu'il avait arrêté dans ses desseins, il fit merveilleusement Tetentir ton nom sur la terre. Les Indes, cette riche portion de l'univers, il te les a données comme tiennes ; tu les as distribuées comme il t'a plu; et il t'a transféré ce pouvoir. Il t'a donné les clefs des barrières de la mer Océane, fermées jusque-là de chahies si fortes; on obéit à tes ordres dans d'immenses contrées; et tu acquis une gloire immortelle parmi les chrétiens. Que fil-il de plus pour le peuple d'Israël, lorsqu'il le lira d'Egypte? et pour David môme, qui de simple pasteur devint un roi puissant de Judée? llenlrc en toi-même; reconnais enfin ton erreur : la miséricorde *du Seigneur est infinie; ta vieillesse même ne le privera pas des grandes choses que tu dois accomplir. Le S^gneur tient en ses mains des héritages de longues années. Abraham n'avail-il pas plus de cent ans, lorsqu'il engendra Isaac, et Sara elle-même élail-ellc jeune? Tu réclamca un secours incertain : réponds, qui t'a tant et si souvent affligé? Est-ce Dieu ou le monde? Dieu maintient toujours les privilèges qu'il a accordés, et ne fausse jamais les promesses qu'il a faites; le service une fois rendu, il ne dit point que l'on n'a pas suivi ses intentions et qu'il l'entendait d'une autre manière; il ne martyrise pas, pour montrer sa puissance; il agit exactement comme il parle; tout ce qu'il promet, il le tient, et même au delà : tel est son usage. Voilà ce que ton créateur a fait pour toi, et ce qu'il fait pour tous. Montre maintenant la récompense des fatigues et des périls que lu as e.ssuyés, en servant les autres.»

AU MOYFN ACE. 3 il

J'étais comme à demi mort, en entendant tout cela ; mais je no pus trouver aucune réponse à des paroles si vraies; je ne pus que pleurer mes erreurs. Celui qui me parlait, quel qu'i fût, termina en disant: «Ne crains pas; prends confiance; toutes ces tribulations demeurent gravées sur le marbre : et elles n'y seront pas gravées en vain.» Je me levai, aussitôt que cela me fut possible; et au bout de neuf jours, le temps redevint favorable.

Il faut clore le xv^ siècle par cette vision sublime , où rien ne manque, le génie, l'enthousiasme et le malheur d'un grand homme

PIN DU DEUXmiE ET DEBNiEU VOLfaE,

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