‹ Cours de littérature française (volume 3)Chapitre 15 sur 23 · VINGT-TROISIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

VINGT-TROISIÈME LEÇON

Suite de la littérature méridionale au moyen âge. — Portugal.

Origine et caractère de sa langue. — Rapport intime des poètes portugais avec les troubadours; exemple cité. — Instinct maritime des Portugais marqué dans leur première poésie. — Progrès de leur littérature au xiv* siècle. — Prose élégante. — Poésie mélancolique. — Esprit d'entreprise dont fut animée cette nation, et qui devait se communiquer à ses écrivains. — Annonce de sa gloire dans le xvi« siècle.

Messieurs,

Il nous reste à suivre le dénoûment du xv^ siècle et du moyen âge dans les deux contrées oii s'était le plus conservée l'inspiration romane^ le Portugal et les royaumes d'Aragon et de Castille. Jusqu'à présent, par l'ordre de mon sujet, un peu par mon ignorance et pour gagner du temps , j'avais ajourné l'examen de cette littérature portugaise, si intimement unie à notre ancien idiome méridional, curieuse par elle-même, illustrée au xvi^ siècle par un homme de génie, et qui;, même dans la stérilité de nos jours, a produit un des meilleurs poètes de l'Europe moderne, Francisco Manoêl, mort en exil, traducteur élégant du beau poëme des Martyrs^ et honoré d'une louange durable dans les vers de Lamartine.

Si les destinées politiques d'un peuple agissent puissamment sur le génie de ses écrivains, on ne doit pas s'étonner que le Portugal, trop négligé par les critiques européens, ait eu son âgé de gloire littéraire. Aucune nation, dans le xv' et dans le xvf siècle, n'a montré plus d'audace, n'a plus entrepris, n'a étonné les hommes par de plus grandes actions, que faisait ressortir la faiblesse de ce petit Etat.

Les antiquités du Portugal se confondent avec celles de l'Espagne; et c'est là notre excuse pour n'avoir pas recherché plus tôt l'origine et les premiers progrès de sa langue. Séparé de l'Espagne par un étroit filet d'eau, le Portugal avait, en môme temps qu'elle , subi jadis la conquête romaine. A travers les récits malheureusement mutilés des Latins, nous voyons que le Portugal, la Lusitanie^ était une de leurs plus importantes et de leurs plus belliqueuses provinces. Il fut dompté avec peine, et, plus d'une fois, rebelle. Son climat, ses produits, son commerce le rendaient précieux à Rome. Nous n'avons point de détails sur les colonies romaines qui vinrent se mêler aux habitants nombreux du pays. Mais un fait historique, constaté pour nous par la grammaire , c'est que la civilisation romaine avait profondément pénétré dans la Lusitanie-, car aucune contrée de l'Europe n'a mieux conservé dans son idiome moderne l'empreinte du latin.

Ainsi, dans plusieurs recueils, on a cité des passages , les uns accidentels, les autres rét^igés avec

intention, qui offrent des suites de phrases à la fois latines et portugaises. Il est donc vraisemblable que, dès les premiers siècles de notre ère, la province entière de Lusilanie avait parlé la langue latine, sauf peut-être quelques districts de montagnes où se conservaient des restes de vieux idiomes. Lorsque l'invasion barbare vint remplacer l'invasion romaine, le Portugal partagea le sort de l'Espagne. Il passa sous le joug des Vandales et des Goths^ et nul doute qu'à l'époque où leur domination en Espagne fut brisée par la conquête arabe , le Portugal n'ait aussitôt subi le même changement de maîtres. C'était la fatalité du voisinage : Romains, Vandales, Goths, Arabes, tous ceux qui conquirent l'Espagne assujettirent également le Portugal.

C'est donc au moment où l'Espagne renaissait à elle-même et commençait à secouer le joug arabe, qu'il faudra chercher le renouvellement du Portugal, et voir cette contrée devenant à la fois indépendante des Maures, ses vainqueurs, et de l'Espagne, dont elle avait si longtemps supporté le joug et suivi les révolutions.

On peut s'étonner, Messieurs, que dans un pays comme le Portugal, qui, malgré l'inquisilion, a cultivé les arts et qui a produit beaucoup d'hommes ingénieux et savants, les recherches sur la vieille littérature nationale aient été si fort incomplètes. La preuve est là cependant. Les meilleurs livres portugais renferment peu de détails sur la formation et le

débrouillement de leur idiome. On n'a rien cité de plus ancien qu'un fragment de trente-deux vers, en style assez confus , et où M. Raynouard a le regret de ne point retrouver les formes de sa langue chérie. Ce morceau semble se rapporter à l'époque où les vainqueurs de Tarifa envahirent aussi la pointe occidentale de l'Europe, et touchèrent le Portugal.

Du reste, le Portugal ne nous en offre pas moins le rapport intime que nous cherchons entre les diverses parties de ce cours d'études sur le moyen âge. Si nous avions besoin à cet égard d'un lien historique de plus, nous pourrions le rattacher au premier affranchissement de ce pays. A la fin du xi* siècle, le Portugal, délivré de tant d'invasions successives, se forme en Etat indépendant sous un prince français. Veuillez noter ce fait. Messieurs; en l'année 1072, le roi de Castille, Alphonse VI, ayant donné sa fille en mariage à Henri de Bourgogne, de la maison royale de France, le fait gouverneur de la partie du Portugal déjà délivrée des Maures. Henri de Bourgogne vient prendre possession, avec quelques chevaliers français, et bientôt reçoit le titre de comte de Portugal : voilà le commencement de ce royaume. Il amène à sa suite quelques Troubadours : voilà les premiers poètes du Portugal. Il règne, il combat, il meurt, et laisse un fils dont le nom devient tout portugais. Alphonse Henriquez, prince vaillant et heureux, qui, dans une vie de quatre-vingt-onze ans et un règne de soixante-treize, affermit et régla cet Etat nouveau.

Que votre souvenir s'arrête sur cette origine française de la monarchie du Portugal. Là se rapportent de grands événements que Ton ne peut séparer de l'histoire littéraire, plusieurs victoires sur les Maures, la convocation des cortès à Lamego, la prise de Lisbonne, capitale et forteresse de la domination arabe. Grâce aux exploits de Henriquez, le comté de Portugal prit le nom de royaume. Ces événements supposent quelque civilisation contemporaine. Il faut croire qu'alors, vers la fin du xii^ siècle, le Portugal ne le cédait en rien à l'Espagne. La guerre et de grandes actions devaient y produire aussi des chants héroïques. Lisbonne était d'ailleurs plus commerçante et plus riche que toutes celles des cités d'Espagne qui n'étaient pas au pouvoir des Arabes.

Nul doute, Messieurs, qu'à cette époque, la langue portugaise ne fût , sous tous les rapports et malgré l'indépendance du pays, un dialecte, une annexe de la langue espagnole. Elle se confondait surtout avec le galicien ; elle avait aussi un grand nombre de formes et de mots en commun avec notre langue romane. Elle a conservé cette nuance distinctive d'être plus douce et moins pompeuse que l'espagnol, d'assouplir et d'abréger les mots par la fréquente suppression des consonnes.

Une r('mar(|ue plus curieuse, c'est la conformité d'ijiteiition poétique entre les plus vieux débris de la langue portugaise et les monuments de la poésie provençale. Ici les doctes conjectures de M. Raynouard

ont le caractère de l'évidence. Il est manifeste que cette poésie provençale, qui, si elle n'était pas la seule poésie de l'Occident, était la poésie dominante et privilégiée, avait, je ne sais en quel temps, tellement pénétré dans le Portugal, que tout ce qui était poëte en ce pays se disait, se sentait troubadour. Mais ce n'est qu'à une époque fort récente que des témoignages décisifs sur ce point ont été recueillis. Si quelque chose pouvait faire comprendre l'ingrate insouciance du gouvernement portugais pour l'ancienne gloire du pays, il suffirait de dire que nous devons à un Anglais la plus curieuse publication des vieux monuments de la langue portugaise. Sir Charles Stuart, le même diplomate qui apporta du Brésil une constitution aux Portugais, trouva dans la bibliothèque de Coïmbre un recueil de chansons inédites. Il Ta fait transcrire avec beaucoup de soins et imprimer à Paris. Ce recueil atteste l'affinité de la vieille poésie portugaise et du génie provençal. Vous croiriez lire de ces vieilles poésies romanes, dont je vous ai tant parlé il y a trois mois. C'est la même imagination galante et mvstique 5 c'est la même abondance de sentiments gracieux et la même rareté d'idées. C'est une civilisation élégante et peu réfléchie, où domine heureusement la délicatesse envers les femmes, et un point d'honneur amoureux qui élève et adoucit des mœurs encore barbares. Cette ressemblance de formes n'est pas le seul témoignage qui prouve et l'oriigine commune et l'étroite communication des lan-

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gués provençale et portugaise 5 sans cesse dans les vers des vieux poètes du Tage, vous retrouvez le nom et l'autorité poétique des troubadours.

Je voudrais, dit un de ces poètes, je voudrais de grand cœur faire pour ma dame un chant, tel que le devrait faire un Troubadour.

Et ailleurs :

0 reine et lumière de mes yeux ! je vois ici beaucoup de Troubadours qui trouvent d'amour pour leurs dames.

Et ailleurs :

Quelquefois j'ai dit dans mes chansons que je ne voudrais vivre sans dame ; et parce qu'alors je cessais de trouver, plusieurs me tiennent pour quitte de l'amour.

Algua vel dix eu en meu cantar Que non querria viver sen sennor, E por que m'ora quitey de trobar, Muytos me teen por quite d'amor.

Ces paroles , qui n'ont pour nous , Messieurs , qu'une valeur grammaticale, montrent, vous le voyez, qu'en Portugal, comme dans l' Aragon, comme dans la haute Italie, le troxiver provençal était le grand modèle : heureuse expression trop tôt oubliée, qui rapportait surtout in poésio au don d'invrntor! En parcourant ces vieilles poésies portugaises, si semblables aux chansons provençales, j'ai remarqué cependant cette nuance individuelle que chaque peuple apporte dans un travail commun , et dans l'imitation d'un môme modèle. Au milieu de ces poésies, d'une galan-

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terie assez monotone, on voit percer l'instinct qui a fait la gloire et la puissance des Portugais, ce goût des aventures -maritimes, cette ambition des navigateurs. Je n'en donnerai qu'un exemple, emprunté à une chanson d'amour assez languissante, et où il y a plus de répétitions que de beaux vers :

Tous ceux qui vont aujourd'hui sur mer croient que le monde n'a pas de plus grande souffrance, que celle de la mer ; et ils ne connaissent pas d'autre mal. Mais il m'en arrive autrement. La souffrance d'amour me fait oublier les grandes souffrances de la mer. La plus grande des peines est la peine d'amour pour ceux à qui Dieu veut la donner : c'est une peine de mort; ce qu'on souffre sur mer n'est pas tel.

En bonne foi, c'est la plus grande peine de toutes celles qui furent, sont ou seront jamais. Ces autres qui ne connaissent pas l'amour, disent que non; mais moi je dirai ce qu'elle est. C'est la plus grande peine; elle fait oublier les maux de la mer, qui fait mourir tant d'hommes.

Pardonnez-moi d'avoir recherché dans ces poésies assez fades un indice de l'entreprenant génie des Portugais. C'est ce génie, marqué dès le xii* siècle, qui a porté si haut leur grandeur passagère, et qui, de cette petite province de Tra-os-Montes, a fait un Élat si puissant aux Indes. Quand Lisbonne fui conquis, et que les Portugais purent remonter le Tage , ils héritèrent de l'esprit liardi et rommerçant des Arabes , Sur terre, l'ambition des Portugais affranchis n'avait plus oij s'étendre ; ils rencontraient sur les frontières une puissance plus forte qu'eux. La mer leur restait libre et sans bornes. Dès la fin du xiu^ siècle, avec

les extrêmes périls rappelés dans ces vieilles poésies, ils s'aventurèrent sur de frêles navires. Leur audace est bientôt favorisée par cette belle invention de la boussole, anonyme comme presque toutes les grandes découvertes , mais qui se rencontre précisément à l'époque où le développement simultané de plusieurs nations de l'Europe avait besoin d'un tel secours. On la voit, dans un espace de temps presque indivisible, en Italie, en France, en Angleterre, en Portugal.

Le mariage d'une princesse anglaise avec Jean I", qui régnait à la fin du xiv* siècle, donna naissance au plus babile promoteur de cet instinct des Portugais pour les entreprises de mer : ce fut le prince Henri, infant toute sa vie, sujet fidèle d'abord de son père, puis de son frère, mais l'homme le plus utile à ses compatriotes, parce qu'il porta leur force vers le seul point où elle pouvait agir et s'étendre. Il ne pouvait pas accroître le territoire de son peuple ; il lui a donné l'Océan. Doué d'un génie pénétrant et studieux, ayant fait dans sa jeunesse une seule expédition à Tanger, il se retira dès lors loin de la cour de Lisbonne, à Sagres, près du cap Saint-Vincent. Là, entouré de quel([ucs juifs savants et de quelques-uns de ces Maures de Maroc et de Fez qui étaient alors les savants du monde, il médite sur les ouvrages géograplHf[ues des anciens et sur les récits de quelques voyageurs du moyen âge; il étudie Ptoléméc et Benjamin de Tiulclc; il profile de quelques notions que les Croi,s;ules avaient fait arriver en Occident; de quelques récits

hyperboliques et menteurs des cosmographes arabes il induit la vérité-, et enfin, dans sa retraite, il dispose, il combine un plan certain de découvertes. Il le suit avec persévérance, durant un grand nombre d'années. Il traçait lui-même pour ses navigateurs des instructions et des cartes. Il leur disait, avec un vrai génie : « Allez vers le cap Bojador, cette barrière infranchissable -, vous ne le franchirez pas -, mais vous vous élèverez au large, et vous ferez quelques découvertes: puis vous reviendrez-, et nous recommencerons jusqu'à ce qu'il soit franchi. » Deux capitaines dignes de lui exécutèrent ses grands desseins. A leur première navigation, ils découvrirent l'île aujourd'hui nommée Porto-Santo. L'année suivante, ils reconnurent, en lui donnant le nom de Madère, une île fameuse, visitée jadis par les vaisseaux de Carthage. Enfin, après quinze ans d'épreuves, le cap Bojador, ce cap des tempêtes qui semblait fermer l'Océan, fut franchi. Les vaisseaux du prince Henri touchèrent aux îles Açores et aux îles du cap Vert : la route de Vasco de Gama fut préparée.

Voilà le génie, cette sagacité pleine de prévoyance et d'audace qui mesure la portée des autres hommes, et, en leur commandant, les élève à la hauteur de sei propres desseins : Ce fut le caractère des plus grands hommes; et le prince Henri, dans son observatoire du cap Saint-Vincent, a montré cette rare puissance. Comme il l'avait prédit, comme il le voulut, le cap Bojador fut franchi, et les grandes découvertes corn-

mencèrent. Dans cette île que les Portugais nommèrent Madère, à cause des bois dont elle était couverte, on trouva une statue équestre, de bronze, ayant un doigt indicateur tourné vers l'Occident. Le signal avait été donné, et la route était désormais ouverte. Ces grandes découvertes, ces merveilleuses nouvelles de pays lointains, cette habitude de la hardiesse et du succès, animaient sans cesse le génie portugais, et lui communiquaient une ardeur utile à toutes choses. Le prince Henri a beaucoup fait pour son pays et même pour l'Europe; car les hommes qui donnent ainsi le premier mouvement sont, en partie, les auteurs des grandes choses qui se font même après eux. Par la grandeur de ces souvenirs que je retrace si faiblement, vous devez concevoir quelle était l'impression contemporaine. C'est ainsi que cette petite nation portugaise eut, pendant plus d'un siècle, un degré d'enthousiasme et d'énergie, et comme un paroxysme de gloire, d'oiî elle est bien tombée. C'est ainsi qu'ils avaient découvert et fréquenté par le commerce ou par la guerre cinq mille lieues de côtes, conquis Goa, Malacca, Ormus, l'île de Ceylan, fondé Macao sur les frontières de la Chine, soumis une partie de l'Inde, devancé partout les Anglais, pris, avant eux, Ceylan. Pardon, Messieurs, je me répète et me perds dans ces conquêtes. Mais enfin ^ les Portugais , dès le xvi" siècle , avec plus d'iiéroïsmo cl de grandeur, avaient déployé ce génie habik et dominateur qui soumet à l'ile brilanniquc d'Albion

tant de riches contrées et tant de millions d'hommes. Nous avons dit souvent que la littérature est la parole écrite d'un peuple, qu'elle a nécessairement un degré de force et d'éclat proportionné aux grandes actions qu'un peuple a faites, aux grandes émotions qu'il s'est données. Ce contre-coup n'est pas toujours immédiat. Souvent c'est dans le recueillement qui suit l'activité des conquêtes, que le génie, éveillé par elles, s'exerce et se développe. Quelquefois c'est à la même heure et sous une inspiration commune. Il n'est pas possible, et l'histoire le prouve, qu'un peuple sans courage, sans enthousiasme, ou poUtique ou religieux, produise de grands écrivains. Les écrivains sont les représentants de la pensée publique. Si cette pensée est faible et morte, ils ne diront rien. Tout peuple abaissé par le despotisme perd le génie des lettres. On a eu grand tort de dire que, sous le repos du pouvoir absolu, les plaisirs de l'esprit et le progrès des lettres sont un dédommagement de la liberté perdue. On n'a pas même cet avantage. Voyez, de nos jours, l'Italie, l'Espagne, le Portugal.

Au moyen âge, le Portugal jouissait de cette libre onstitution établie par les corlès de Lamego 5 et les entreprises, et les succès glorieux de ses navigateurs Y devaient animer les esprits d'un juste orgueil. Je j'avouerai cependant, le reflet de ces événements sur les lettres ne fut pas d'abord aussi éclatant qu'on pourrait le croire. C'est au xvi" siècle que l'on retrouve un Camoëns, si poétique par sa vie. son ca-

rartêrej ses ouvrages. Mais, dans l'époque où nous sommes renfermés, il y a plutôt un mouvement général d'imagination qu'une prééminence du génie; il n'y a rien surtout que l'on puisse comparer aux grands noms de l'Italie dans le xiv* siècle. C'est plus tard, après le développement de la grandeur portugaise dans VInde, que le génie de la nation paraît : on le trouverait dans les lettres d'Albuquerque, comme dans les vers du Camoëns, dans les sermons de quelques missionnaires comme dans les pages éloquentes de l'historien Barros. Les hommes d'action alors furent hommes de lettres -, et le talent d'écrire reçut de cette alliance une énergie particulière au xvi^ siècle. Mais, avant que ces immortelles découvertes des Portugais fussent entièrement accomplies, il semble que le génie de la nation demeurait absorbé par l'effort qu'elles lui coûtaient. Je me représente, en Portugal, tous ceux qui avaient de l'ambition, de la hardiesse d'esprit, les yeux incessamment fixés sur l'Océan, et y cherchant, à perte de vue, la grandeur et les destinées futures de leur pays : nulle distraction, ni die étude qui enlève les esprits à cet unique soin. Cependant il y avait aussi, dans l'histoire intérieure du Portugal, des événements, des catastrophes, des combats de passion qui devaient intéresser vivement l'imagination et éveiller le talent. Tout le monde connaît la touchante histoire d'Inès de Castro. La froideur des vers de La Motte n'a pu glacer le pilliélii^ue naturel d'un tel sujel. Il no paraît pas ce-

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pendant que cette tradition ait fortement inspiré la poésie contemporaine. On ne la trouve rappelée que dans peu de vers dont quelques-uns sont attribués à don Pèdre lui-même. Mais les vieux historiens du Portugal n'ont pas omis ce fait, que l'on serait tenté de révoquer en doute.

L'histoire des premiers souverains du Portugal a été racontée par une suite de chroniqueurs. Un des plus célèbres est Fernand Lopez, gardien des archives déposées dans la Tour du Tombeau. Il a écrit la vie de don Pèdre, de l'époux delà malheureuse Inès. En Portugal , c'est un récit populaire que jadis régnait Alphonse, prince sévère et justicier 5 que l'infant don Pèdre, son fils, veuf d'une première épouse, s'était épris de dona Inès, sa cousine et dame d'honneur du palais. On montre même, près de Mondenego, un ruisseau sur lequel on dit que glissaient, enfermées dans une boîte légère, les lettres des deux amants. Don Pèdre avait eu de cette union secrète deux enfants, que le cruel Alphonse fit tuer dans les bras de leur mère, qui en mourut de douleur. Don Pèdrè, plein de désespoir et de fureur, prit les armes ; mais :! céda, et il attendit la mort de son père et son avènement pour donner carrière à toute sa vengeance. Alors il se fit livrer les assassins d'Inès, et les punit du dernier supplice. On dit encore qu'il fit retirer du tombeau les restes inanimés d'Inès, les fit revêtir d'ornements royaux et présenta ce cadavre couronné aux hommages de sa cour. Mais cette lugubre apo-

théose de l'amour conjugal est sans doute le rêve des imaginations émues par le souvenir d'Inès. Il n'y a rien de tel dans le vieil historien. Son récit, sans cette terreur théâtrale, n'en est pas moins pathétique. On y trouve un caractère de gravité et de simplicité. Quatre ans après être monté sur le trône, don Pèdre. qui n'avait pas parlé de sa douleur et de sa vengeance, réunit un jour les états de son royaume et ses principaux officiers, fait apporter les Évangiles, les touche corporellement ^ dit le chroniqueur, et jure qu'il avait été l'époux légitime d'Inès, qu'il l'avait tenue pour sa femme digne et vertueuse, et qu'il demandait qu'un acte en fût dressé. Puis un des principaux du royaume, le comte de Barcellos, prend la parole et prononce ce discours rapporté par l'historien :

« Amis, vous devez savoir que le roi notre seigneur, qui règne aujourd'hui, étant encore enfant, se trouvant au bourg de Bragance,. du vivant du roi Alphonse, son père, reçut pour femme légitime Inès de Castro, qui fut fille de don Pèdre Fernandez de Castro; et elle le reçut pour époux; et ledit seigneur la tint toujours pour son épouse, remplissant tous ses devoirs, jusqu'au temps de sa mort. Et, comme ce mariage ne fut pas annoncé à tous les habilanls du royaume, pendant la vie du loi Alphonse, par. la crainte que son fils avait de lui, s'étant marié de telle sorte, sans son ordre et sans son aveu, par ce motif maintenant le roi notre seigneur, pour décharger son ûme, et pour diie la vérité, et rie point laisser de doute à quelques-uns qui ne savaient pas de ce mariage, s'il avait existé oui ou non, a fait serment sur les saints Évangiles et a donné foi et témoignage que la chose s'est passée ainsi que je le dis. Vous lo

verrez par un acte qu'en a fait le notaire Gonzallo Ferez, ici présent; et de plus, vous verrez le dire de l'évêque de Guarda et d'Etienne Lobato. ici présents, qui assistèrent à ce mariage.» Alors il fit lire tout haut le témoignage qu'ils avaient tous deux donné sur cela. « Et comme la volonté du roi notre seigneur, dit-il, est que cela ne reste plus caché, mais qu'il lui plaît que tous le sachent, pour faire disparaître le doute qui pouvait jusqu'à présent exister à cet égard, il m'a ordonné de vous déclarer tout cela, pour ôter le soupçon de vos cœurs. Mais parce que, s'opposant à ce que je dis et à ce qui vous a été lu et déclaré, quelques personnes pourraient dire que tout cela ne suffisait pas, s'il n'y avait eu dispense, à cause du grand empêchement qui existait entre eux, elle étant la cousine du roi notre seigneur, comme fille de son cousin germain, à cet effet il m'a chargé de vous instruire de tout, en vous montrant cette bulle, dans laquelle le pape lui permet de se marier avec toute femme, fût-elle sa parente, autant et plus que ne l'était dona Inès.B

Vous le voyez, rien de ce couronnement funéraire: une déclaration d'état civil seulement. Cette scène semble avoir pour objet, non d'étaler le délire de l'amour, mais de montrer, dans tout son jour, la vertu d'Inès et de proclamer la sainte légitimité de son union. Ce soin d'honorer la vertu d'une femme aimée, cette reconnaissance, après la mort, du titre qu'elle avait caché durant sa vie, voilà tout ce que donne la vérité historique 5 et cela môme a sa grandeur et sa poésie.

Ajoutons seulement un mot qui touche à l'exactitude historique. Lq bulle que fit lire don Pèdre et qui renfermait l'autorisation pour ce prince, de contrac-

ter mariage avec toute personne qu'il choisirait, fûtelle sa parente ou alliée au degré prohibé, cette bulle, qui semble faite pour prévenir toute objection sur son mariage avec Inès sa cousine, est datée d'Â.vignon, et de la neuvième année de Jean XXII. Or, à cette époque, don Pèdre n'avait que cinq ans. Fautil supposer que le roi don Alphonse s'était procuré par avance une bulle à toute fin, pour le mariage futur de son fils? Il est plus vraisemblable que cette pièce est une fraude de l'amour de don Pèdre pour légitimer l'union dont le souvenir lui était si cher. Mais n'insistons pas sur ce détail : qu'il nous suffise d'avoir ramené à la vérité historique cette tradition du couronnement d'Inès après sa mort.

Cette cérémonie n'en est pas moins imposante et tragique dans les récits de Fernand Lopez. Elle est racontée après plusieurs faits, plusieurs traits de caractère, qui ont montré don Pèdre comme un justicier sévère, devenu implacable par une grande douleur. Ici, ce prince fait trancher la tète à deux ofliciers de son palais, coupables d'une lâche concussion. Ailleurs, il en condamne deux autres à mort pour avoir tué un juif, crime souvent impuni dans le moyen âge. Ailleurs, dans son impartiale cruauté, il fait attacher à la torture un évèque accusé d'adultère. On sait quel était, depuis Grégoire VII, le pouvoir abusifdes juridictions ecclésiastiques. En se réservant la connaissance de tous les délits commis par des clercs, elles les jugeaient avec cette intelligence par-

tiale que montrent, de nos jours , les conseils de guerre , quand ils ont à statuer sur les violences des militaires contre les citoyens. Sous le règne de don Pèdre, un prêtre avait tué un homme. L'official ecclésiastique, pour toute punition, le dégrada du sacerdoce. Don Pèdre fait assassiner le meurtrier par un maçon. On amène cet homme devant le roi, qui, à son tour, le dégrade de l'état de maçon. Telle était, au moyen âge, la justice bizarre même d'un prince réformateur.

Quand don Pèdre eut établi ce caractère de justicier inflexible, et qu'il eut publiquement honoré la mémoire d'Inès et la pureté de leur union , il tourne ses regards vers la retraite où s'étaient réfugiés les assassins d'Inès 5 il les fait demander à don Pèdre, roi de Castille, et aussi surnommé le Cruel. Les assassins d'Inès sont amenés; voici comment le fait est raconté :

Alvar Gonzalez et Péio Coëlo furent traînés en Portugal, et conduits à Sanlarem, où était le roi don Pèdre. Et le roi, dans le plaisir de sa vengeance, témoigna une grande douleur de ce que Diego Lopez lui avait échappé par la mort. Et sans pitié, il les fit mettre de sa main à la torture, voulant qu'ils confessassent de quoi ils avaient été coupables dans la mort de dona Inès, et ce que son père avait préparé contre elle, quand ils allèrent pour le crime de sa mort. Et aucun d'eux ne répondit à ses demandes. Et le roi, comme quelques-uns disent, frappa lui-même au visage Péro Coëlo; et celui-ci proféra contre le roi des paroles déshonnêtes, en l'appelant traître, parjure, bourreau des hommes. El le roi enfin les fit tuer, et il fit arracher leurs cœurs. Et il dit à celui q ii les arrachait, que c'ctai'^ là un a^rréable ollice.

Voilà, Messieurs, les fidèles et épouvantables récits de Fernand Lopez : on y voit à nu la férocité du moyen âge dans un cœur irrité par la vengeance et l'amour. Fernand Lopez, pour la simplicité rude et la gravité, n'est pas inférieur à l'historien espagnol Ayala.

Mais la littérature portugaise avait dès lors d'autres titres de gloire. Ici, Messieurs, se placeront quelques détails rapides et fort incomplets sur le second âge de la poésie en Portugal. Je n'essayerai pas de suivre la filiation des talents, à partir de ces vieilles poésies portugaises imitées de celles des Troubadours. Il y a là, même pour les nationaux, de nombreuses lacunes qu'un étranger ne saurait remplir. Dans cet intervalle, depuis le commencement du xni* siècle jusqu'au xv% l'étude des anciens, l'imitation de l'Italie moderne , gagnèrent en Portugal. Des universités s'établirent; la langue latine fut écrite avec art. La langue castillane était aussi, pour les Portugais , un idiome littéraire , dont beaucoup d'entre eux tirent usage.

Cependant la poésie nationale ne cessa pas d'être cultivée. Cette lamentable histoire d'Inès de Castro inspira les poètes comme elle avait aninié le grave historien Fernand Lopez. On a conservé, sur ce sujet, des vers attribués à don Pèdre lui-môme. J'ai peine à croire qu'ils soient du {crocc jnsiicier. Je croirai plutôt que cette douleur de don Pèdre était un thème tout préparé dont s'emparait l'imagination des poètes.

Quant au caractère langoureux et tendre de ces

poésies, cette forme, qui contraste avec les hardis travaux des Portugais à cette époque, était commune à presque tous leurs ouvrages. Rien dans leurs chants nationaux qui puisse se comparer aux Romances du Cid-^ mais une langueur gracieuse et touchante, et parfois une sorte de mélancolie moderne.

Le premier poëte illustré dans ce genre de composition s'appelait Marcias, Sa vie est elle-même un récit amoureux. Attaché à la cour, ami du marquis de Villena, sa passion pour une nohle dame lui fit encourir la disgrâce du roi. On le mit en prison-, et un jour qu'à la fenôtre du donjon oii il était retenu, il soupirait sur son luth le nom de la femme qu'il aimait, il fut tué d'un coup d'arhalète par le mari jaloux. On l'ensevelit dans l'église de Sainte-Catherine; et, avec ce mélange de religion et de galanterie, familier aux méridionaux, on ne manqua pas de graver sur la pierre tumulaire placée près du chœur : « Ci gît Mar- « cias Vamoureiix. m C'est l'épitaphe de ce martyr d'une espèce nouvelle. Sa légende inspira tout une école de poètes portugais.

Le Portugal est un charmant pays. De nos jours, lorsqu'un grand poôte , fatigué des plaisirs , ayant le spleen de la satiété et celui du génie, quitta tristement sa néhuleuse patrie pour se désennuyer en courant le monde, à peine eut-il touché le Portugal qu'il se sentit renaître à la vue de ce beau climat et de cette terre jadis glorieuse et toujours fertile.

Au moyen âge, cette même inueression des lieux ,

^U MOYEN AGE. ii\

cette molle et riche nature, ce beau ciel sans nuages, disposaient l'âme des Portugais à des chants aussi doux que leur vie était rude et guerrière. Oui, au delà des mers, à Macao, à Goa, à Ceylan, le Portugais était indomptable, impitoyable, intolérant jusqu'à la fureur. Mais le Portugais sur les bords du Tage, lorsqu'il n'était pas enflammé par l'ardeur du combat et la rapacité de la conquête , semblait un peuple paisible occupé du labourage et aimant à chanter ses doux loisirs. Ses poésies ont quelque chose de distinct parmi les chants méridionaux.

En général, les peuples du Midi semblent peu réfléchis; ils sentent la vie plutôt qu'ils n'y songent. Je ne sais quelle cause a rapproché la littérature portugaise de ce caractère de méditation et de mélancolie qu'on attribue surtout aux peuples du Nord. Il me vient en ce moment à la pensée cette expression du Camoôns dans un de ses sonnets : « Camoëns dont la lyre sonore sera plus célèbre qu'elle ne doit être heureuse... » Ce charme de tristesse ne peut se définir. On le retrouve sous mille formes dans les poëtes précurseurs du Camoëns et effacés par sa gloire. Ce n'est pas, chez les Portugais, cette gaieté bruyante, cette folle joie des Provençaux-, ce n'est pas non plus la gravité austère des Espagnols, et cette fierté qui craint de s'attendrir, et cette imagination pompeuse qui exagère et manque le sentiment. Non-, c'est une émotion à la fois vive ctréfléchiequiscplaîtauximagesderamourctdeschamps. De là naquit chez les Portugais une poésie pastorale.

Je tâche, Messieurs, de distinguer les compositions originales de celles qui étaient communes aux diverses nations de l'Europe. Je laisse de côté les romans de chevalerie, parce que les romans de chevalerie appartenaient à tous les peuples et étaient un ohjet d'emprunt et de commerce. Mais je m'arrtHe à ces poésies à la fois idéales et naturelles, à ces pastorales^ qui furent inspirées aux Portugais parleur beau climat et leur génie mélancolique.

Que Fontenelle , dans les rues peu poétiques de Rouen ou dans les salons encore moins poétiques de Paris, dans sa vie scientifique et mondaine, compose des églogues, c'est une gageure de l'esprit et une preuve qu'il peut tout faire; mais qu'au xv* siècle un Portugais, à l'âme vive et langoureuse, errant sur les rives fleuries du Tage, sur les bords du Mondenego, près de ce ruisseau où don Pèdre venait trouver Inès, qu'un Portugais plein de ces souvenirs alors récents module des pastorales dans sa langue harmonieuse, qu'il fasse dire à ses bergers leur vie douce, leurs orangers, leurs moissons presque sans culture, doutez-vous du charme de cette poésie ? ne devait-elle pas être plus simple même que colle de Virgile dont les poésies sont imitées de Théocrite plus que de la campagne ?

Les Portugais devaient avoir, dans un rare degré, le talent descriptif. Le pays l'inspirait -, les entreprises lointaines le développèrent encore. Ils quittaient les bords du Tage pour visiter les forêts de l'île de Cey-

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lan, les rivage, de Mozambique, la presqu'île du Gange. Dans les récits de leurs historiens éclatent tous les trésors, toutes les merveilles de ces riches contrées. Camoëns, l'imagination remplie de la poésie antique, a négligé les tableaux de la nature orientale étalés sous ses yeux. A cet égard, les chroniqueurs, les voyageurs, les moines portugais ont été plus fidèles et plus poètes que lui 5 et si, l'année prochaine, nous parlons du xvf siècle, je crois que les fragments de riiistorien Barros, quelques lettres d'Albuquerque et quelques pages de missionnaires portugais exciteront votre intérêt. Mais revenons au temps qui nous occupe, et cherchons les premiers exemples de cette imagination descriptive, innée dans le Portugal et fortifiée par tant de causes étrangères. On la trouve, au XV* siècle, dans les ouvrages de Bernard de Ribeiro, poôte et romancier éloquent. Ces ouvrages, elfacés dans son pays par l'éclat du Camoëns, ollrent un caractère qui doit nous frapper dans notre étude attentive du développement littéraire chez les dill'érents peuples.

Indépendamment des traits distinctifs de chaque peuple, il y a des nuances qui n'appartiennent qu'à une certaine époque dans la vie de ces peuples. Montaigne a dit : a Le temps attache plus de rides à l'esprit qu'au visage. » La même chose se retrouve dans les nations: leur génie s'attriste en vieillissant. Quelquefois cependant ces règles sont interverties. Nous trouvons un peuple qui, dans sa littérature, s'avise

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d'être réfléchi et Tnélancolique,avant l'époque où tous les peuples devaient l'être. Bernard de Ribeiro avait composé un roman qui porte tout à fait ce caractère: c'est l'ouvrage intitulé Menina e 3Joça. On le croit rempli d'allusions aux événements de la cour d'Emmanuel. Mais la forme en est tout idéale, et, comme on dirait aujourd'hui, romantique. Le peintre de Conrad et de Médora désavouerait-il ce récit que Ribeiro met dans la bouche d'une jeune tille arrachée à la solitude où elle avait caché sa vie ?

C'est sur ce mont désert que je passais mes jours, comme je le pouvais. De là je regarùais comment la terre va se perdre dans les ûots, et comment la mer s'étend loin du rivage, pour 6nir où personne ne peut la voir. Et quand la nuit venait recueillir mes pensées, quand je voyais les oiseaux chercher la retraite et le sommeil, je rentrais dans ma pauvre cabane, où Dieu est témoin des nuits que je passais. Ainsi le temps coulait pour moi.

11 y a peu de jours, en gagnant la hauteur, je vis l'aurore se lever et répandre sa lumière entre les vallées. Les oiseaux s'appelaient par de doux chants. Les bergers conduisaient leurs troupeaux dans la prairie. Il semblait que cette journée devait être heureuse pour tout le monde. Mais alors mes chagrins se pressèrent d'autant plus dans mon àme, et mirent devant mes yeux tout le bonheur que m'aurait donné ce beau jour, si tout n'était changé pour moi. La joie de la nature m'attrista; je voulus fuir...

Dans ces paroles faiblement calquées sur la prose originale, ne reconnaissez-vous pas un tour d'élégance et d'imagination mélancolique qui semble prématuré au XV» siècle, et qui appartient plutôt à l'école poé-

tique de nos jours? N'est-il pas singulier que ces impressions se rencontrent dans les mœurs rudes du moven âge, dans ce pays de marins et de conquérants, sur cette terre du Portugal où la civilisation semble si tardive, parce qu'elle a, depuis, rétrogradé devant le despotisme et rignoranc>^?

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