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I. 'émeraude, l’azur, la pourpre, le rubis

Sont l’immortel tissu dont brillent ses habits.

Chacun de ses rayons, dans sa substance pure,

Porte en soi les couleurs dont se peint la nature;

Et, confondus ensemble, ils éclairent nos yeux,

Ils animent le monde, ils emplissent les cieux. Confidents du Très-Haut , substances éternelle»,

Qui brûlez de ses feux, qui couvrez de vos ailes Le trône où votre maître est assis parmi vous.

Parlez, du grand New ton n’étiez-vous pas jaloux?

Vous voyez ce qu'apprenait Voltaire à l'école de l'imagination et de la philosophie anglaise. Londres

était pour lui une Athènes un peu sérieuse, où il puisait la force et F 'étendue des connaissances plutôt que le goût et la grâce; mais quel trésor d’idées cl d’images s'ouvrait devant lui! quel nouvel élan pour cet esprit si libre ! Il n'ost presque aucun écrit de Voltaire où Ton ne trouve la marque de ces trois années de séjour à Londres. Nulle part sa vie ne fut plus laborieuse, plus affranchie du inonde, plus occupée de réflexions et d’études : u Je mèue la vie d’un rose-croix, écrivait-il, lou- « jours ambulant, toujours caché. » Sou grand œuvre, c'était de former, d'cxerccr ce génie si varié, érudit, léger, historique, sceptique, dramatique, fait pour amuser et dominer l’Europe. Pas un momeul perdu : il refaisait la Henriade , tout en lisant Newton;d’un entretien métaphysique de Bolingbroke, d’une lecture de Pope ou de Swift, il allait aux pièces de Shakspcarc méditer ce pathétique terrible qu’il appelait barbare, et dont il reporta l’émotion dans son élégant théâtre. Il étudiait dans Milton et Butler le sublime et le burlesque anglais, et méditait l’esprit encyclopédique dans Bacon. Il s'inquiétait peu du parlement, alors fermé au public; mais parfois quittant sa solitude de Wandsworlb, il sc glissait dans quelqu'une des réunions de sectaires, communes à Londres, et dont l’enlbousiasmc un peu bizarre amusait sou incrédulité.

Au milieu de cette vie de poêle et d’observateur, Voltaire entrevit avec joie l’occasion de rentrer en France. Sa moisson était faite. S’il aimait la liberté anglaise, il voulait la France pour y vivre, pour y être applaudi, en dépit de la censure et de la Bastille. Un nouveau ministre, le jeune Maurcpas, leva la défense qu’un caprice avait fait mettre; et Voltaire accourut à Paris avec l'édition de la Uenriade , et vingt projets d'ouvrages, rêvant scs Lettre» philosophiques , scs Éléments de Newton , i: ru tu s , Zaïre, ta Mort de César, et tout le dixhuitième siècle.

Retour de Voltaire en France.— Nouvel éclat de son nom. — Sa grande composition poétique, la Uenriade. — Du caractère cl de l'époque des poèmes épiques. — Affinité» de la Hem uide avec la Pharaate, malgré la différence de génie. — Idées qui prédominent dans les deux ouvrages; esprit de controverse, scepticisme. — Défauts et beautés neuves de la Henriade.

Messieurs,

Voltaire retrouvait la France sous la léthargique domination du vieux cardinal de Fleury; c’était le même train de choses, une cour brillante, un premier ministre économe cl modeste, qui gouvernail

HUITIÈME SIÈCLE. (w

despotiquement, et distribuait avec douceur des milliers de lettres de cachet; une grande ville, où le goût des plaisirs de l'esprit et du luxe allait croissant et n'alletidail plus l'exemple de la cour ; enfin, au lieu de celte aristocratie hautaine, active, occupée, qui formait le gouvernement et l’opposition d’Angleterre, une noblesse oisive, hors du champ de bataille, et dont la vanité, comme le bon goût, se plaisait aux lettres.

Voltaire sc reprit à ces sociétés aimables ; et, commensal familier de Richelieu, ami des seigneurs et des financiers, bientôt amant de la marquise du Châtelet, il fut, plus que jamais, l'écrivain célèbre et lu dans le grand monde. Mais, revenu d’Angleterre avec un sens plus hardi et plus mûr , cette faveur qu'il aimait ne lui suffit pas. Le grand poêle voulait une gloire brillante et populaire. Celte pensée lui avait, tout jeune, inspiré la Henriade, qu'il rapportait maintenant du pays de Millon, corrigée, agrandie, épique enfin, autant qu’elle pouvait l’élre.

« Lorsque j’entrepris ccl ouvrage, dit-il quelque u part, je ne complais pas le pouvoir finir, cl ne « savais pas les règles du poème épique. » J’ignore s'il les apprit plus lard, cl quelles sont ces règles. Qu’un poème épique commence par le milieu , et que l’exposition vienne après dans un récit,

In tnedias res,

Uaud sccùs ac notas, auilitorcm rapit,

cet ordre peut plaire dans l’Énéide ; mais ce n'est pas plus une règle, que le songe ou le récit de nos tragédies. Voltaire, d'ailleurs, ne s'est que trop conformé à ces usages, à ces routines épiques, dont il affecte l'ignorance: c’est le défaut même de la Henriade, de ressembler à tout ce qui précédait, cl surtout à rÉnèide , d’avoir une tempête, un récit, une Gabricllc quittée comme Didon, une descente aux enfers, un Élysée, une vue anticipée des grandeurs et des maux de la patrie , et même un Ta Marcelin s eris, qui s'applique au Dauphin.

Lu chose dont aurait dû s'inquiéter Voltaire, ce ne sont pas les règles prescrites à l'épopée , mais les conditions sociales qui lui permettent de naître. Il y a des époques d’enthousiasme, de moeurs naïves et de vertus guerrières, qui ne peuvent s'exprimer et se peindre que dans une épopée. Il y a des époques de corruption fine , d’élégance et de frivolité, qui se résument dans une satire cl dans une chanson. Un grand récit en vers veut i s'adresser à des imaginations encore neuves, que l'on puisse surprendre et émouroir avec celle simplicité sans laquelle les longs ouvrages sont insupportables. Là où les imaginations ont perdu celte première candeur, le poêle épique ne saurait naître; il appartient à la jeunesse des nations et des

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idiomes: seulement, si la nation est rude et l'idiome grossier, on a ces longs récits en vers qui amusaient nos aïeux ; si, au contraire, la nouvelle langue est belle cl forte dès son origine, on entend la voix du Dante.

Un peuple , une civilisation ne porte en soi , peut-être, qu'un sujet d’épopée, l’our que l’inspiration revienne , il faut un autre culte, une autre société, un monde renouvelé. L’épopée véritable des temps modernes, notre Iliade, c’était l’expédition des croisés. Tous les peuples de l'Europe avaient contribué, de leur sang et de leur foi, à faire naître celte palme glorieuse : un seul a su la cueillir, le peuple meme d’ou était partie la guerre sainte, et qui la ranimait sans cesse par la voix de scs pontifes. Le Tasse était inspiré de Grégoire VII et d'innocent 111; cl l'Italie lettrée du seizième siècle chantait ce qu'avaient fait, dans l’ardeur de leur foi , les prêtres italiens du moyen âge. La Jérusalem dêlicrèe avait dû naître sur la terre privilégiée du catholicisme.

Le christianisme renfermait encore un autre sujet, immense et sans date, contemporain de l’humanité, plutôt que d’une époque. Le génie le féconda et le fil éclore, au feu d’une guerre religieuse qui ressuscitait, dans toutes leurs violences , les traditions hébraïques. Le coloris de Milton est aussi vrai et aussi durable que celui d'Homère. L’érudition du poète a disparu sous la foi du sectaire biblique; il a revu, par l'imagination, le monde primitif, et retrouvé la simplicité par la tradition religieuse.

Ailleurs, un petit peuple de l'Europe chrétienne a-t-il tout à coup porté ses vaisseaux au delà des mers atlantiques, conquis des royaumes aux bords du Gange, dans l’orgueil de l’éblouissement de ces découvertes, un poète se rencontre pour les chanter : Vasco de Gaina cl les rivages de Mélindc seront célébrés par le Camoêns. Ainsi naît le poème épique, plus rare encore que celte fleur qui ne couronne qu'uue fois dans un siècle la cime de l'aloès.

Cela nous jette bien loin de ces épopées érudites, faites à froid , comme une élégie sans amour, pour imiter le passe, ou traduire ce qu’on n’a pas senti. La Grèce, sur son déclin , eut beaucoup de ces poèmes, et a produit peut-être le chef-d’œuvre de ce genre faux, les A rgonautiques d’Apollonius de Rhodes. Sans doute, le poète est trop loin de son sujet; il n’a pas l’enthousiasme de la découverte; son merveilleux est une mythologie d’antiquaire; on sent le grammairien d’Alexandrie. Mais, si la couleur épique est recherchée , il y a du naturel dans la peinture de ces passions qui sont de tous les temps. Le poème est artificiel , mais le

drame est vrai. L’amour et les combats de Médéc sont rendus avec une éloquence digne d’inspirer Virgile. Le poème a d’ailleurs cette brièveté que le goût indiquait, dans un âge qui n’était plus celui dea naïfs cl longs récits. Il forme, à cet égard, un parfait contraste avec les chants de Nonnus, où tous les vices et tout l'ennui de la fausse épopée sont étalés avec diffusion.

Sans supposer comme Niebuhr, que les premiers temps de Rome aient vu naître de grands poèmes épiques, dont son histoire fabuleuse garde les lambeaux, je croirai volontiers qu’il était passé dans Ennius quelque chose de l’âme d'Homère. Le vieux poète, avec les trois langues qu’il parlait, eut surtout l’avantage d’être Romain de cœur et d’accent, et de prêter sa voix à l’enthousiasme des siens. Rome fut son Iliade. Il chanta scs guerres, comme les exploits d’un héros , et n’eut d'autre unité que la gloire de ses concitoyens.

Horrida Romulcum eer lamina pango ducllûm.

A voir quelques fragments épars, on peut juger que non-seulement scs vers, mais scs inventions, étaient épiques. Il suffit d'indiquer le songe où Ilia, la mère des Romains, contemple sa postérité. Un doute seulement ; le merveilleux, sincère, naïf, fait une grande part du poème épique; cl je ne sais si Ennius et son peuple n’étaient pas déjà trop avancés pour y atteindre. Ennius, recevant le scepticisme de la Grèce vieillie, avait traduit le livre d’Evhemère sur l’origine et la destinée mortelle des dieux. Gomment alors les faire agir en poète homérique?

La grande œuvre des muscs romaines, ce fut l'épopée didactique, l’épopée sans dieux, sans héros, et sans autre fiction que le merveilleux de la nature, le poème de Lucrèce. Il en devait être ainsi, sans doute, pour un peuple que la philosophie avait saisi au sortir de la barbarie , et dont elle avait intercepté la jeunesse poétique. Lucrèce rappelle Homère; il en a la grandeur cl la magnificence transportées dans un autre ordre d’idées , dans un autre âge de l’esprit humain. Les images des dieux d'Homère ne sont égalées peut-être que par les démentis de Lucrèce, et sa révolte contre leur pouvoir.

Humana antè oculos facile cùm vita jaccret In terris, oppressa gravi sub rclligionc, t>uæ canut à coeli regionibus oslendcbat ,

Horribili super aspeetu mortalibus instans,

Priinùm Graius homo mortales tôlière contrà Ksi oculos ausus, priimisquc obsislere contrà,

Quem née fama dcûm, née fulmina, née tuinitanti Murmure compressif coelum, sed eû magis acrcm Yirlulcm irritai animi, conti ingéré ul arcia Nattiræ piïmus porlaruin claustra nipirct.

Ergô vivida vis animi pcrvicit, cl cxlrâ Proccssit longe flammantia rnœnia inuudi.

TABLEAU DIT DIX-HUITIÈME SIÈCLE

« Quand l'humanité gisait honteusement abalu tue sous la religion qui , montrant la tète du « haut des cicux, dominait les mortels de son 1er- « rihlc aspect, un Grec, le premier osa lever à « l'encontre ses regards mortels, et lui résister en « face. Ni la renommée des dieux , ni leur foudre, « ni le ciel au menaçant murmure ne l’arrêta. Son « courage d’esprit s’en accrut , dans le désir ar- » dent de briser le premier les barrières étroites « de la nature. Ainsi la force vive de sa pensée « vainquit, et s’élança bien loin par delà les murs •i enflammés de l’univers.»

Quel spectacle illimité pour l'imagination ! quel enthousiasme de poète! Cela ne pèse-t-il pas en sublime autant que la chaîne d'or à laquelle sont suspendus tous les dieux cl qu'enlève Jupiter.

Cette supériorité de la poésie didactique chez les Romains se retrouve dans l’admirable génie et l’art savant de Virgile. VÊnèid e ne fut pas son œuvre native et inspirée; cl c'est pour cela que le grand poète désespérait de son ouvrage , et s'accusait de l'avoir entrepris follement : Tantum opus penè vitio mentis ingressus .

11 y a cependant une passion vraie dans CÉniide, l'amour de Rome et de sa gloire. I.a mythologie du poêle est froide et timide; le scepticisme l’avait devancée. En décrivant un conseil des dieux dans l'Olympe , il songeait à la parodie que le vieux satirique Lucilc avait déjà faite des assemblées célestes, et il en imitait même quelques vers; mais il croit sérieusement au génie de Rome cl à tous les souvenirs de cette grande patrie. De là ces neuves et louchantes peintures des antiques du Latium. Le génie simple et mélancolique de poêle sc retrouve à l'aise sous le toit de chaume du roi Évandrc; il sc platt à peindre scs troupeaux errants aux mêmes lieux où seront les comices et les palais de Rome :

Romanoquc foro et lautis mtigire carinis.

Ainsi VÉnèide , admirable copie de l’art grec dans les premiers livres , est un monument indigène, une épopée nationale dans les derniers. Seulement une nuance d’érudition se mêle à l’inspiration du pocte ; il a recherché, il a découvert des antiquités, ptulôtqu’il ne chante involontairement des traditions. Par là, même dans la partie la plus épique de son ouvrage, il est moins vrai qu'Homèrc. que le Dante, ou même que le Camoêns. Comme son style est uneesquise imitation de diverses époques, et qu'il tient à la fois d'Homère et du muséum d’Alexandrie, il a la simplicité que donnent l’art et le goût, mais non cette naïveté primitive des anciens récits. Rien n’était possible au delà :1c siècle d’Auguste était trop raffiné pour être épique. Je

le supp se, par les jugements mêmes du temps :

forte epos acer

Ut nemo Varias ducit.

Et ailleurs :

Yalgius, icterno proprior non aller Hontoro.

CcVarius, qui fait marcher mieux que personne la grande épopée, ce Valgius, qui égale l’éternel Homère, et qui, dès le siècle suivant, était oublie comme Varius, n'est-ce pas une raison de croire que, dans la riche élégance de cette époque, on n'avait pas l’idée vraie de la grande tradition chantée, qui vit dans la mémoire des hommes cl traverse les âges? Cette idée ne vint pas plus tard aux Romains; ils perdirent la politesse du goût, sans remonter au naturel. Nous ne parlerons pas de ces poèmes de Pétrone, de Stacc, qui sont à des récits épiques ce que des exercices de rhéteur sont à l’éloquence.

Il n’imporlc que Stacc ait travaillé douze ans sa Thèbaïde , et qu’il ail adoré la trace de Virgile :

Noc tu divioam Eocida tenta,

Sed longé Mqoere, et vestigia setnprr adora;

rien de plus antipathique à la grande poésie de récit que celle versification laborieuse cl recherchée de la décadence romaine. Avec plus de choix et de sobriété dans les ornements, Valerius Flaccus n’est pas moins dénué de naturel épique; scs formes concises, sa mythologie souvent abstraite, ses sentences philosophiques ne ressemblent pas au langage du poêle qui raconte. Disons vrai : pour trouver un peu de veine épique, il faut s’arrêter à Lucain.

Parmi toutes les objections faites à son ouvrage, le choix d’un sujet historique et récent n’est pas celle qui me parait fondée; au contraire, c’est par là que sa Pharsale a plus de grandeur et de vie que les épopées artificielles de la décadence ; c’est par là qu'il l’emporte sur Stacc, son émule en poésie déclamatoire. Au fond, c'est le procédé naturel de l'cpopéc ; ainsi chantait le vieil Ennius ; ainsi nos poètes du moyen âge; ainsi l'auteur espagnol du beau fragment sur le Cid. Seulement, l’époque récente , choisie par Lucain, était bien politique et bien raffinée pour prêter à la fiction. Mais quel grand spectacle n'ofîrail-clle pas? la révolution de Rome cl du monde ; et quels hommes pour animer le tableau !

A mon avis, c'est le fond tout historique de la Pharsale , c’est la partialité du poète qui a fait vivre son ouvrage, et l'a sauvé du sort destine aux épopées savantes, nces dans l'arrière-saison des peuples. Les théories de l'art n’y font rien, la Pharsale peut manquer aux conditions du poème

épique ; elle en a d'autres qu'elle remplit cl qui en font une œuvre à part.

On a souvent remarque quel intérêt les récits de Tacite empruntent à la pensée secrète de l'historien. à son opiniâtre et douloureux souvenir de la liberté romaine. Il y a là une passion, c’est-àdire une éloquence : elle est distincte du grand talent d'écrire ; elle y ajoute un caractère de plus; cl quelquefois, dans la stérilité des événements, lorsque le sujet s'abaisse ou manque, clic supplée nu sujet par l’émotion toujours présente de l'écrivain; elle rend dramatique même la nullilédu sénat, en s'indignant d'avoir si peu de chose à raconter.

La meme passion est dans Lucain : elle vit sous l'emphase cl le faux goût du poêle; elle l'inspire parfois admirablement; elle l'anime toujours, cl elle est partout un curieux symptôme de l'esprit romain. Je sais tout ce que le bon sens peut alléguer contre le pocle, tout ce que la philosophie de l’histoire peut opposer à la conception même de son ouvrage. La philosophie , surtout dans ses théories récentes, n’aura point de peine à prouver que la passion du poète est étroite, son héros mal choisi ; que l'intérêt social était du côte de César ; que César était le représentant d’un progrès de l'humanité ; qu’il devait vaincre, puisqu'il a vaincu, et qu’il était le plus grand elle plus utile au monde, puisqu’il devait vaincre. Peu importent ces tardives explications. Le sentiment qui règne dans la Pharsale est grand et poétique. C'est le dernier soupir, le dernier vœu de la liberté romaine accusant César sous Néron, et flétrissant l’empire jusque dans son héroïque fondateur.

Que les faiblesses cl le courage avorté de Lucain aient trahi, dans sa vie et dans sa mort, les généreux sentiments qu’il ressuscitait dans ses vers; qu’une vanité de poëtc plutôt qu'une colère de citoyen l’ail fait conspirateur ; qu’il ait mis sous l'invocation de Néron divinisé son hommage à la république romaine , ces contradictions d’une époque dépravée, ces misères d’une âme jeune et vaine ne détruisent pas le sentiment qui est au fond du poème. Là est l'intérêt cl le pathétique de la Phartale.

Une autre source d’effets hardis pour la pensée, c’est l’incrédulité philosophique du poète, celle incertitude tout ensemble, et ce fatalisme des époques avancées. Rien de moins épique, selon la loi du merveilleux ; mais le domaine (le l’imagination se rajeunit par les contraires. Lucain, comme de nos jours Byron, fait sortir la poésie du scepticisme qui la détruit. Enfin , il est éloquent à la manière des rhéteurs, je l’avoue (il n’y avait plus d autre éloquence ) , mais en corrigeant leurs fausses couleurs par des traits d’un naturel hardi et

par la grandeur réelle des choses qu’il exprime. De là ces sentences, ces portraits, ces discours où, parmi les exagérations du faux goût, éclate un sublime digne d’clrc recueilli par Corneille.

Malgré les différences entre les âges d’une nation moderne cl les époques analogues de la vie romaine, malgré les différences plus marquées entre la raison poétique de Voltaire et la verve peu réglée de Lucain , on sent assez que , si la Henriade est un poème épique, elle ne peut l’étre que sous peine de ressembler beaucoup à la Phar. sale y d'offrir plus de philosophie que de poésie, plus de réflexions que d'images. Voltaire , dans la Henriade, c’est Lucain abrégé , tempéré, calmé,

| Lucain sans figures outrées , sans déclamations, mais aussi moins énergique et moins éblouissant. Le poêle français a , comme le romain, sa passion de controverse. Le catholicisme est pour l'un ce que l’empire était pour l’autre. Tous deux parfois flattent leur ennemi; mais ils se plaisent aux allusions , et aux souvenirs qui le décrcditcnl et l’offensent. Aussi le chant de la Saint-Barthélemy est-il le plus beau de la Henriade. Mais celle passion même du poêtq s'accorde peu avec le dénoùment forcé de sou ouvrage, l’abjuration de Henri.

Même contradiction cuire les maximes sceptiques dont il sème scs vers , cl le merveilleux chrétien qu’il emploie. Le dieu impartial du bonze cl du hcaçhmanc cnvcrrait-il saint Louis pour convertir Henri IV au milieu d’un assaut?

A ect égard , il y a moins d’unité dans la Henriade que dans la Phartale , et cependant, la philosophie répandue dans la Henriade est au fond la plus grande beauté de l’ouvrage. C’est la seule chose qui vienne naturellement au poète, qu’il sente et qu’il croie. Tout le reste, voyages, batailles, combats singuliers, exploits de héros, est pour lui une sorte de cérémonial épique dont il s'ennuie, et qu’il abrège le plus qu’il peut. Mais, par cela même, il le rend d'un médiocre intérêt pour le lecteur: tandis que la description précise du système planétaire jusqu’au vers admirable,

Par delà tous les cieux le Dieu des deux réside;

le tableau de la grandeur anglaise fondée sur la liberté, le commerce et les arts, la satire éloquente de Rome catholique, d’autres traits dans la manière (le Tacite, pour peindre une cour digne de Néron, voilà les grandes beautés poétiques de la Henriade . ^-Maintenant, messieurs, on peut y noter mille défauts cachés sous l'élégance, y relever des vers faibles, de nombreux plagiats de style, un chant d'amour sans passion, des personnages sans drame. Il n’importe; une part d’originalité est acquise à la Henriade, e 1 la conservera dans l’avenir, au-dessous

TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

île ta Phartafe. Car le stoïque et silencieux Mornay «‘égale pas Caton refusant à I.abicnus de consulter l'oracle :

Quid qiurri. Labiene, jubés, nûra I»l>er in armis ôceubuisse velini. pntiùs quàm régna videre?

Au sit vita nibil?

La brillante peinture du caractère de Guise n’atteint pas ces louches Aères et libres qui frappent lions les portraits contrastés de César et de Pompée. Les deux poètes sont sceptiques ; mais il y a dans le scepticisme de Lucain une inquiétude ardente , une agitation douloureuse qui a son pathétique. Le scepticisme de Voltaire est plus raisonnable et plus froid. A défaut des dieux homériques, qui n’interviennent plus dans l'action, Lucain reçoit de son temps une croyance vague aux visions, aux apparitions, aux prodiges, une sorte de mysticisme païen.

C’est le spectre de la patrie, apparaissant éplorée à l'autre rive du fleuve que va passer César :

Ingens visa duci patriæ trepidanlis imago,

Clara per obscuram, vultu imrslissima, noctcm.

C’est Marius levant la tôle au-dessus de son tombeau brisé, et mettant les laboureurs en fuite :

To'.lentcmque caput gelidas Anienis ad undas, Agricole fracto ttarium fugere scpulcro.

C'est l'ombre de Julie troublant de scs prédictions fatales le sommeil de Pompée.

On sent que l’imagination de Lucain croit même à la magie , dernière religion d’un siècle dépravé. Le sacrilège Néron y avait ajouté foi , et il avait épuisé les ressources de son génie prodigue et cruel à poursuivre les secrets de cet art menteur. Du temps de César, il n'y avait plus de croyance aux oracles des temples ; mais Scxtus Pompée va consulter une magicienne dans les forêts dcThcssalic. Elle ranime et fait parler un cadavre ramassé dans la foule des morts. Que de mélancolie et de terreur dans cette Action! Comme ce merveilleux materiel cl magique frappe les sens par l'horreur dcsdélails:

Percussæ gelido trépidant sub pectore fibræ,

Et nova desuctis subrepens vita mrdullis,

Miscctur morti. Tune omnis palpitai arlus; Tenduntur nervi.

Ce prophète, lire du tombeau, raconte que la guerre civile de Rome a trouble les mânes des vieux Romains. Il y a là de beaux traits :

Tristis fclicihus uni bris

Yultuserat vidi Dccios, naturoque patremque, Lustrales bellis animas, flcnteuique Camillum.

Abruptis Catilina minax frarlisquc catenis Exsultat; Mariiquc truces, nudique Ccthegi.

La place de Pompée est marquée parmi les âmes

(il)

heureuses : mais tous, vainqueurs et vaincus, vont bientôt mourir.

Veniet quæ miscc.it omnes Hora duces; properatemori; magnonue superbi Quamvis c parvis animo descenditc bustis,

El Romanonim mânes ralcate Deorum.

Qucm tumulum Nili, quem Tibridis alluat onda, Quæritur, clducibustanlûmdcfunerc pugna est.

Ensuite cet homme, las d'avoir un moment revécu, reste immobile et triste, et redemande la mort :

Sic postquiru fata peregif,

Slat vultu nuï-stus tacito, morlcmquc reposcit.

Il y a sans doute du bizarre et de l'outré dans quelques traits de celle Action , mais clic remue fortement l'âme.

Voltaire, en essayant de créer aussi un merveilleux sans mythologie, est loin d'atteindre à cette puissance de coloris et d’illusion. Prenons pour exemple le sacriAcc magique des Seize, dans le sixième livre. Cette Action élailcoriforme au temps. Ce mélange de superstition et de scélératesse, ces meurtres lâches que l'on croyait impunément commettre en frappant l’image d’un ennemi, tout cela prêtait à la poésie.

Voltaire a bien rendu le trait principal :

De Valois sur l'autel ils vont percer le flanc.

Avec plus de terreur, et plut encore de rage ,

De Henri, sous leurs pieds, ils renversent l'image.

Et pensent que la mort, fidèle à leur courroux ,

Va transmettre à ce roi l'atteinte de leurs coups.

Nais, dans le reste du tableau, rien d’expressif et de fortement coloré :

Le prêtre de ce temple est un de ces nébreux Oui, proscrits sur la terre et citoyens du monde, Portent de mer en racr leur misere profonde ,

Et d'un antique amas de superstitions Ont rempli des longtemps toutes les nations.

L’Hébreu joint cependant la prière au blasphème :

Il invoque l'abîme et les deux, et Dieu même.

On le sent , l'imagination du poêle n'a été ni complice, ni cflrayée de ce qu'elle raconte : elle fait des vers élégants, d'ingénieux contrastes.

Le dénoûment de celte sccnc magique a le même caractère :

Les Scixe osent du ciel attendre la réponse :

A dévoiler le sort ils pensent le forcer.

Le ciel pour les punir voulut les exaucer :

Il interrompt pour eux les lois de la nature.

On dirait que le poète s’excuse d’avoir un prodige à raconter, et qu’il veut le rendre tolérable à la raison de ses lecteurs.

Les éclairs redoublés dans la profonde nuit.

Poussent un jour affreux qui renaît et qui fuit.

Au milieu de ces feux, Henri brillant de gloire Apparait à leurs yeux sur un char de victoire.

Des lauriers couronnaient son front noble et serein ,

Et le sceptre des rois éclatait dans sa main.

L'air s’embrase à l’instant par les traita tlu tonnerre; L’aiitr-I. couvert «le feus, tombe H fuit SOUS la terre;

Et le* Seize éperdus. l’Hébreu saisi d’horreur.

Vont cacher dans la nuit leur crime et leur terreur.

Voilà, sans doute, de nobles expressions, et un fait merveilleux , tel que l’ont cru voir quelquefois de mystiques conspirateurs, au second siècle de notre ère, du lemps de Valens et de Julien , dans le combat des culles cl les révolutions de l’empire. Mais la verve épique n'anime pas celle fiction.

Voltaire n’a pas mieux réussi dans le merveilleux allégorique. Combien sa Discorde, occupée de courir de Paris au Vatican, est loin d'avoir le naturel et la vie de celle Discorde que Boileau représente

Encore toute noire de crimes, Sortant dos Cordeliers pour entrer aux Minimes.

Le portail du Fanatisme a plus de vigueur; mais c’est encore une abstraction décrite, plutôt qu'une image sensible.

Voltaire n’emploie avec succès que la simple allégorie de langage, celle qui u’esl qu’une malépliorc plus vive.

I.Vnferest sous Irurs pieds. la foudre est sur leurs lélesj Mais la Gloire, J leurs yeux, vole à côté du roi;

Ils ne regardent qu'elle*, et marchent sans effroi.

C’est l’expression et le mouvement de Valerius- Flaccus :

Tu sola animos mentemqiic peruris,

Gloria! Te viridem videt, immunemque seneetie, Phasidis in ripâ stantem, juvenesque vocantem.

Voltaire n’avait pas lu l’ Anjonaulique. Mais l’épuisement de la fiction rejetait vers les mêmes formes de talent les deux poêles.

Voltaire avait à sa disposition le merveilleux chrétien. Mais le poète du dix-huitième siècle pouvait-il en bien user? Le sujet même en comportait* il l’heureux emploi? Pari s vaut bien une tnease. — C'est demain que je fais le saut périlleux . Ce sont là des mots de caractère qui ne permettaient guère d’entourer de miracles la conversion toute politique de Henri. La pensée intime du poète, le but philosophique de son ouvrage le permettait encore moins. Cette contradiction à part, il faut admirer la belle fielionde saint Louis apparaissant sur la brèche des remparts de Paris pour arrêter le vainqueur. Le langage est vraiment épique : Henri, plein de l’ardeur

Que le combat encore enflammait dans son cœur. Semblable à l’Océan qui s’apaise et qui gronde :

O fatal habitant d'un invisible monde,

Que viens-tu m’annoncer?

Alors il entendit ces mots pleins de douceur :

Je suis cet heureux roi que la France révère.

Le père des Bourbons, ton protecteur, ton père.

Dans Paris, 0 mon (ils ! tu rentreras vainqueur, Pour prix de la clémeucc et non de ta valeur.

I En dehors de ces fictions , il y a , dans la ihéo- [ logie meme du christianisme, un merveilleux bien fait pour tenter la poésie. Ce n’est pas l’avis de Boileau , je le sais ; mais Boileau n'avait vu cette œuvre essayée que par le père Lemoine et Chapelain. Leur mauvais style l’en rebutait; et, d’autre part, sa foi, sérieuse et janséniste, ne concevait pas la religion sous un point de vue d’art cl de poésie.

Racine n'osait toucher aux mystères chrétiens que dans une version des hymnes. Voltaire n’avait pas les mêmes scrupules; mais son incrédulité était un autre obstacle : elle ne l'empêchait pas d’exprimer en vers didactiques, avec le mérite de la difficulté vaincue, quelques dogmes chrétiens; mais elle lui refusait l'enthousiasme qui eût animé ccs abstractions de la foi. Dans la préface de sa Henriade de Londres, il justifiait avec une circonspection maligne l'exactitude de ses expressions théologiques. La plaisanterie pouvait être piquante ; mais ces détours ingénieux ne mènent pas à la haute poésie.

On a beaucoup loué ces vers sur Dieu :

Au milieu des clartés d’un feu pur et durable.

Dieu mit, avant le lemps, son trône inébranlable.

Le ciel est sous ses pieds; de mille astres divers Le cours toujours réglé l’annonce à l’univers.

La puissance, l’amour avec l'intelligence.

Unis et divisés, composent son esseuce.

J’ai honte de le dire : Chapelain , une fois dans sa vie, la presque emporté sur Voltaire.

Aux premiers vers que je viens de lire, ne préférez-vous pas les expressions du poète tant moqué par Boileau ?

Loin des murs flamboyants nui renferment le monde, Dans le centre caché d'une clarté profonde.

Dieu repose en lui même, et vêtu de splendeur,

Sans bornes est rempli de sa propre grandeur.

Une triple personne en une seule essence.

Le suprême pouvoir, la suprême science.

Et le suprême amour, unis en Irinité,

De son règne éternel forment la majesté.

A la Henriade , où manque l'imagination religieuse, restaient la grandeur historique et la poésie élégante et réfléchie, qui appartient au second siècle d'une littérature. Là viennent se placer les portraits, les caractères, les sentences politiques frappées en vers heureux. C'est là surtout que Voltaire sc rencontre avec Lucain; cl s’il le surpasse pour la raison cl pour le goûl , jamais, comme lui, il ii’allcint au sublime.

Lucain a mille defauts; scs descriptions de la nature, scs récits des événements abondent en fausses images; mais il peint les hommes avec grandeur, d’un trait vif et rapide. Sa concision est alors admirable.

Faut-il résumer la fortune cl le génie de César

et de I’ompée? Quelques mots ineffaçables lui suffisent pour dessiner une situation , achever un caractère :

.... Solusque pudor non vincere bello.

Stat magni norami» umlira.

Vous avez devant les yeux les deux rivaux , et le secret de leurs fortunes diverses.

J’avoue que Lucain ne fait pas parler ses héros aussi bien qu’il trace leur caractère : il leur donne à tous sa propre éloquence , outrée, déclamatoire. I.a simplicité de César, l'impérieuse brièveté de ses paroles , ne se retrouvent guère dans les discours que Je poêle met dans sa bouche. Il rend Caton même rhéteur. Hais de quels traits admirables il peint les mœurs stoïques , et lame de ce Romain qui , sans haine et sans amour entre les deux rivaux , n'est ému que sur le sort de Home et du monde!

. . . Hi mores, hae-c duri immola Catoaif.

Séria fuit, servare uioduni iiuemque Icuvre.

Xaturamquc sequi, (Mtriaspie iiupcudere vilam,

Nec sil>i. aed toli grnitnra se crederc mundo.

. . . Urbi pater est, urbique maritus,

Jusiitiæ ctiltor, rigidi servator honesli.

In commune bonus : nullosquc Catouis in actua

Subrepsil, partemque tolil sibi uala voluplas.

Mornay est le Caton de la Henriade. Hais il y a loin de son portrait antithétique et de son r6lc de Mentor dans les jardins d'Anct, aux beaux vers de Lucain.

Le portrait seul de Guise est tracé avec vigueur et nouveauté, mais dans un récit hors de l’action du poème, dont les personnages secondaires n'offrent aucun de ces traits éclatants qui laissent un grand souvenir.

Et cependant , messieurs , après les épopées originales, la flenriade occupe une première place, et elle vivra dans notre langue. Tant est grande la difficulté de l’art! Tant il est beau d'avoir approché de quelques degrés vers sa sublime hauteur.

La Henriade, soutenue par le nom de Voltaire et de Henri , traversera les siècles. Elle n'a pas enrichi le trésor de l’imagination ; elle n'apporte pas avec elle quelques-unes de ces physionomies que le poète ajoute à la liste des êtres qui ont vécu, une ftéalrix , une Clorinde, une Armide, un Renaud, un Tancrèdc. Souvent même elle n'a pas égale l’histoire; clic est au - dessous des faits.

L’ingcnieusc élégance du dix-huilicme siècle ne pouvait rendre, avec leur expressive rudesse, les mœurs de la Ligue ; et Voltaire dédaigne cl flétrit ccs temps, plutôt qu'il ne les décrit dans leur sanguinaire grandeur. Mais il a de beaux mouvements de poésie, et il otl inspiré par un sincère amour

HUITIÈME SIÈCLE, de l’humanité. Son poème est, après tout, le monument d’une époque florissante. Le feu du génie n'y brille que par intervalles ; mais une civilisation élevée, un art ingénieux s'y fait partout sentir.

Quelle beauté, quelle majesté triste et sévère dans ce début du troisième chant !

Ouaixl l'arrêt des destins eut, dorant quelques jours.

A tant de cruautés permis un libre cours.

Et que des assassins, fatigués de leurs crimes,

Les glaives émoussés manquèrent de victimes,

Le peuple, dont la reine avait armé le bras,

Ouvrit enfin les yeux et vit ses attentats.

Comme la pensée philosophique se mêle à l'intérêt du récit dans ce vers!

Aisément sa pitié succède à sa furie.

Quelle vérité de pensée et quel coloris dans la peinture un peu anticipée des Anglais !

Ils sont craints sur la (erre, ils sont rois sur les eaux ;

Leur flotte impérieuse, asservissent Neptune,

Des bouts de l’univers appelle la fortune.

Londres, jadis barbare, est le centre des arts.

Le magasin du monde et le temple de Mars.

Aux murs de Westminster on voit paraître ensemble

Trois pouvoirs étonnés du nœud qui les rassemble.

Combien ccl ordre d'idées et d'imagos était nouveau dans notre poésie ! Le grand Corneille avait admirablement traduit, sur la scène, le génie de Rome républicaine, et les époques du despotisme romain. Mais la politique moderne, les institutions, les lois de l’Europe étaient matière inconnue de la poésie. Voltaire fit servir la poésie aux vérités sérieuses de la vie sociale.

Telle est la Henriade, monument d'un art ingénieux et d’une époque florissante. Elle a fait mieux connaître un grand roi, dont la gloire était restée dans l’ombre, pendant la longue apothéose de Louis XIV régnant. Bossuet, à la vérité, dans une lettre de direction, disait à Louis XIV d'admirables choses sur la bonté de cœur de Henri et son amour du peuple; mais c'était un éloge secret. La chaire chrétienne , les grands écrivains du dix - septième siècle parlaient peu de Henri. Je ne sais s'ils lui avaient encore pardonné son hérésie. Voltaire le premier fit briller ce nom d’un celai nouveau , et en opposa les bienfaisants souvenirs à la gloire onéreuse du dernier règne.

Le succès fut grand et retentit dans toute l’Ku. rope. La Henriade fut critiquée , vantée, réimprimée sans cesse. Le roi de Prusse voulut en êlrc l'éditeur, et. dans une préface admirativc , la mil à côté de l’Éniide.

La postérité a réduit beaucoup cette louange; mais la Henriade, sans êlrc une création originale, conserve un caractère distinct cl une place à part parmi tant d’essais d'épopée.

Une revue anglaise, après un examen fort attentif d'uti pocnie épique nouveau, couronnait scs cri

72 COt'RS DE LITTÉRATURE FRANÇAISE.

tiques et scs éloges per ces mots : « A tout prendre, u le poème épique dont nous venons de donner •c l’analyse est un des meilleurs qui aient paru « dans l’année. » Tel est le fleuve d'oubli qui emporte les épopées modernes. Le Lèonidas de Glover, la Colombiade du poète américain, les épopées italiennes de nos jours sont déjà bien loin : la Hcnriade ne passera pas de même ; elle a la marque d’une époque et d’un génie.

Voltaire en avait fait le premier instrument de sa mission philosophique; il y avait employé la poésie, surtout a plaire à l’opinion; il y avait gravé, en beaux vers, des principes de liberté politique et religieuse. Ce qui faisait la nouveauté hardie de l’ouvrage en est encore la beauté sérieuse et dernière.

Le monde a beaucoup changé depuis le temps où Voltaire, jeune encore, annonçait, dans un poème épique , son apostolat de réforme universelle. Une révolution terrible a dépassé de bien loin les premières espérances du poète, et même tous les vœux de son amère et cynique vieillesse. Elle a brisé, prés du catholicisme un moment détruit, la statue de Henri IV, et traité la mémoire du héros protestant comme celle des rois persécuteurs. Une réaction des événements cl des esprits a de nouveau tout changé : ce qui était tombé est debout; la religion a repris son empire ; la royauté est rétablie ; et parmi les souvenirs et les noms qu'elle accuse de scs malheurs, aucun ne lui est plus suspect que celui do Voltaire. Et cependant, messieurs, quand cette royauté antique, pour inaugurer son retour, vient do relever sur nos places publiques la statuo guerrière de Henri IV, le témoignage qu’on a joint au monument, le mémorial qu’on a renfermé dans le marbre nouveau , c’est un exemplaire de la Uenriade. C’est le génie de Voltaire qui paraît encore aujourd'hui le plus durable gardien de la gloire de Henri.

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NEUVIÈME LEÇON

Tragédies de Voltaire, depuis son retour de Londres. — A-t-il profité de Shakspeare, comme le grand Corneille des poètes espagnols? — Brutus.— Ér y philo. —Zaïre. — La Mort de César,

Dans le riche albutn de philosophie , de poésie, d’histoire, que Voltaire rapportait de I.ondres à Paris, il y avait des notes sur Shakspeare, piquantes et curieuses. Ce fut le texte d’une de ces fameuses lettres sur les Anglais, dont la publication furtive excita tant de rumeur. Voltaire nous y faisait le premier connaître Shakspeare , comme Newton ,

comme Locke, comme l'inoculation , comme tant d’autres choses, vulgaires au delà du détroit, nouvelles et hardies pour la France de 1732.

Ce n’était pas que Voltaire eût jugé cl employé Shakspeare comme on le ferait aujourd’hui , si ce grand poète était encore à découvrir, et si on venait l’apporter tout à coup au milieu des débats et des entreprises de notre esprit d’aventure littéraire. Nullement ; Voltaire était toujours élève de Racine, en étadiant le théâtre anglais : non -seulement les unités, si favorables à la beauté sévère du drame, mais toute l'élégance, toute l’étiquette sociale, adaptées à la scène par l’imitation d’une grande cour, lui paraissaient une loi essentielle de l’art. L’idée ne lui venait pas d’appeler la bart>arie une forme, d’hésiter entre elle et le goût, de la préférer, même par système , cl de l’imposer comme un exemple. Bien plus , il ne se demandait pas si celle barbarie éloquente ne pouvait pas être merveilleuse au théâtre, quand il s’agissait de reproduire cl de réaliser des temps et des hommes barbares eux-mémes , et si elle ne devenait pas une partie de la vcritc. On uc songeait pas alors à la fine observation qu'a faite un critique étranger, lorsqu’il oppose le style de V Iphigénie de Racine même au sujet de la pièce, et qu’il se demande si celle exquise politesse de langage cl cette pompeuse bienséance s’accordent avec des sacrifices humains. L’incomparable esprit de Voltaire était dominé par l’usage. Lui qui trouvait Corneille, même dans scs beaux ouvrages, trop rude et trop négligé, il n’avait garde d'admirer avec excès les beautés plus incultes de Shakspeare. Scs éloges du poète anglais, éloges dont il s’est repenti dans sa vieillesse, n'étaient que justice rigoureuse, tnélée de moquerie, et parfois un cri d’admiration échappé à la sensibilité du grand artiste.

11 faut l’avouer, ou considérant ces migrations, ces mélanges qui agissent sans cesse d’une littérature sur l’autre, et parfois développent l’originalité à la suite de l'imitation même, nous regrettons que Shakspeare n’ait pas eu en France un autre introducteur que Voltaire, qu’il ne nous ait pas été connu plus tôt, à une époque moins avancée de la langue cl du goût ; enfin, qu'il ne se soit pas assimilé à nous, comme un des éléments de notre création théâtrale , au lieu d’clre invoque pour la détruire. Qui de nous, lisant Shakspeare , n’a regretté parfois que Corneille n’ait pas eu ce plaisir, et ne s’est dit que l’art peut-être y aurait gagne ? Pensez, en effet, messieurs, à ce prodigieux mouvement d’invention et d'énergie théâtrale qui marqua la fin du seizième siècle, et fut comme le contrecoup poétique de la vie de ce temps, si forte, si agitée, si violente.

TABLEAU DU DIX-HUITIEME SIECLE

Corneille n’en vil qu’un côlc ; il échauffa son puissant génie à la flamme de Caldcron, de Lopez de Véga , et même de ces poètes sans gloire , Diamantc, Guillcn de Castro, Roxas, feux errants du ciel espagnol; il leur prit la merveille du CM, don Sanchc. lléraclius. S’il se fût également approché du théâtre anglais, si, lorsqu'il commençait à languir, après scs grandes créations, il eût été tuuché par Sliakspearc, avec quelle énergie l'inventeur de llodogunc aurait-il pu reproduire lady Macbeth? Même sur les Romains, n 'eût-il pas appris quelque chose dans le Coriolan de Shakspeare? et quelles vues sur la forme tragique des sujets modernes sou génie neuf et hardi n'aurail-il pas recueillies dans Richard J//,dans Henri y lit? Avec quelle inspirante émulation il se serait reconnu lui-méme. il aurait retrouve son sublime, dans la scène mémorable de Talbot ck de son fils? Corneille n’avait pas le préjuge de délicatesse qui domina plus tard. Il ne dédaignait pas l’obscurité de nos temps barbares, cl la rudesse de ces noms qu’on affectionne trop aujourd'hui. Mais, au lieu d’user les restes de sou génie à mettre en scène, dans un sujet mal choisi , Rodelinde et Grimoald, que n’a-t-il pu s'aider d’un emprunt àShak9peare, et d'une lutte contre lui ?

Dans un temps où la langue était plus maniable, les formes du théâtre moins arrêtées, l’imitation de Shakspeare aurait ouvert de nouvelles sources tragiques. Il n'en fut pas ainsi pour Voltaire. Au théâtre de Londres , il avait été saisi de quelques grands effets de spectacle cl de pathétique. Il avait entendu avec ravinement , ce sont ses termes, Brulus un poignard à la main, haranguer le peuple romain. Sa philosophie s’était plu au monologue sceptique de Hamlet, à ce doute inquiet sur la vie à venir; et une traduction en vers de ce morceau fut une des hardiesses qui dans ses Lettres sur les Anglais, effarouchèrent la censure. Mais Voltaire n’eut pas d’ailleurs l’idée d’importer sur notre théâtre une composition de Shakspeare. Les scènes populaires, le naturel énergique et bas, les horreurs sanglantes qui remplissent les drames du poète anglais , lui semblaient intolérables. La violation de ces mêmes unités, qu’il avait défendues contre La Motte, ne le choquait pas moins. Il voulut donc, non pas imiter Shakspeare, mais composer dans le goût anglais, comme il le dit lui-même. Il entendait parla une certaine liberté de pensée, une hardiesse rcpublicai ne, et non cette imagination irrégulière et forte, cette action sans règles et sans limites, qui anime le théâtre de Shakspeare.

C'est dans celle vue qu'il écrivit la tragédie de Drutus, jouée l'année même de son retour de Londres.-

Cette œuvre de l'inspiration anglaise paraîtrait

aujourd'hui bien timidement classique. Dans sa préface, adressée à lord Bolingbroke , et semée d’ingénieuses critiques de notre théâtre, Voltaire se vante d’avoir introduit sur la scène les sénateurs en robes rouges allant aux opinions. En vérité, la hardiesse était médiocre. Nous avons vu dans nos assemblées la vive impression, cl, comme dit le journal , la sensation inexprimable que produit parfois le dépouillement d'un scrutin. Mais au théâtre rien de plus froid que ces voles muets , apres lesquels Publicola dit à Brulus :

Je vois tout le sénat passer à votre avis.

Au théâtre, point d'hommes assemblés, point de peuple, si vous n'en faites sortir des traits de passion cl de naturel . C'est le grand art de Shakspeare : voyez chez lui une émeute, un forum, un camp , et dites si celle fouie n’est pas vivante, cl si elle n'est pas un personnage de plus, ou mieux plusieurs personnages sans nom, mais reconnaissables à la passion* qu’ils expriment.

Voltaire , dans Drutus, a conservé toute la dignité convenue de notre théâtre : rien de domestique ni de populaire, ni le foyer de Brulus , ni la place publique: des sentiments républicains, un langage noble et ferme qui pouvait s’apprendre à l’école de Corneille, et auquel manquent seulement la rude simplicité et le sublime des Uoraces.

L’exposition de Brulus n’en est pas moins pleine de grandeur : le langage est élevé, la situation dramatique, et le nœud de la pièce commence des la première scène. Les premières paroles de Brutus, son orgueilleux empressement à recevoir dans te sénat l’ambassadeur du roi d'Élruric, le discours d’Arons , la réponse de Brutus, tout me frappe et me plaît, bormis le silence du sénat. Mais après ce grave début d’une pièce patriotique, fallail-il retomber dans les fadeurs romanesques tant blâmées par Voltaire, et rencontrer tout d'abord une épisode d’amour? Cet épisode est lié arlislcment à la pièce. L’ambassadeur de Porsenna vient redemander la tille de Tarquin, restée dans Rome comme captive ou comme otage. Elle est aimée du fils de Brulus; elle devient le mauvais génie qui le force à conspirer. Tout cela est suivant la vérité du théâtre et n'a rien d’impossible en soi. Mais, je ne sais, Tilc-Livc offrait quelque chose de plus neuf et de plus vrai pour expliquer la conspiration des fils de Brulus: c'étaient le mécontentement et l’cnnu i que l'austérité d’une république naissante donnait à des jeunes gens, alliés à la famille de Tarquin, accoutumés h vivre d'une façon royale et regrettant la licence et le faste de leurs anciens plaisirs. Pour un peintre d’histoire et de nature comme Shakspeare, il y avait la, peut-être, le germe de grandes beautés.

Voltaire s’est arrête à un lieu commun d'amour: le jeune Titus brûle pour Tullic; cette passion, portée jusqu'à l'idolâtrie, peut seule l'entraîner. Mais alors comment supposer rengagement de son frère dans le même complot, sans le môme amour, et même sans aucun motif indiqué sur la scène? N’y avait-il rien de mieux à imaginer dans un sujet où pouvaient se montrer les vagues espérances, les repentirs des ambitions mal satisfaites, les velléités de révolution nouvelle, cl tout ce chaos enfin qui bouillonne le lendemain d’une révolution? Il eût été beau de peindre là Brutus inébranlable, et les mécontentements qui fermentent autour de lui, et scs deux lils entraînés, par les corruptions diverses de l'orgueil et du plaisir, dans un complot contre la liberté qu'a fondée leur père.

Mais, dans le drame de Voltaire, les intrigues de l'ambassadeur Arons , et les déclarations , les refus, les coquetteries de Tullie occupent trop de place. Il u'ycnaplus pour le tableau politique même que Voltaire a voulu tracer, « pour ce drame qui « doit plaire, disait-il, à un auditoire patriote cl « républicain. *

Ce n'est pas que le titre de la pièce, et quelques maximes dont elle est semée ne raient fait passer pour un ouvrage hardi. Fréron la dénonçait comme dangereuse pour la monarchie; et dans les mauvais jours de notre révolution, elle fut reprise avec ardeur. La censure de la terreur y fil môme un singulier changement : Brutus dit quelque part :

Arrêter un Romain sur de simples soupçons.

C’est agir en tyrans, nous qui les punissons.

La maxime parut tirer à conséquence, dans un temps où l’on emprisonnait tant de monde au nom de la liberté; et les deux vers furent remplacés par ceux-ci sur le théâtre de la République :

Arrêter un Romain sur un simple soupçon,

Ne petit être permis qu’en révolution.

Il eût mieux valu, si la chose était possible, faire d'autres changements, et remplacer les amours de Tullic par la vraie peinture des périls et des erreurs d'une liberté nouvelle. Mais il n'importe; Brutus , tout affadi qu'il est par cette tradition d'amour romanesque dont Voltaire accusait notre théâtre, n’en a pas moins de grandes beautés, quand le poêle touche à ce pathétique des sentiments naturels si fécond pour lui. Les derniers adieux de Brutus cl de son fils sont d’une éloquence admirable, au-dessus de l’art, égale aux émotions du cœur. Un poêle anglais, contemporain de Dryden, avait traité ce sujet ; et, dans une scène bien chargée de longueurs, il avait jeté quelques mots touchants :

O Titus! bisse-moi le serrer encore une fois sur mon sciu, murmurer à ton Ame uu adieu éternel, au lieu de

braies, pleurer du sang, pleurer le sang de mon cœur sur mon enfant ; car tu dois mourir, mon cher Titus, mou fils, tu dois mourir.

Mais Voltaire l'avail-illu? avait-il besoin de le lire? et n’esl-ce pas d’une veine de son génie tragique qu'ont jailli ces beaux vers?

O Rome ! ô mon pays !

Proculus... à b mort que l’on mène mon fils.

Lève-toi, triste objet d’horreur et de tendresse;

Lève-toi, cher appui qu’espérait ma vieillesse;

Viens embrasser ton pere : il l’a dû condamner;

Mais s'il n’était Brutus. il t’allait pardonner.

Mes pleurs, en te parlant, inondent ton visage :

Va, porte à ton supplice un plus mâle courage;

Va. ne l'attendris pas; sois plus Romain que moi,

Et que Rome l’admire en se vengeant de loi.

Avec ces beautés et ces défauts, la tragédie de Brutus ne donnait aucune idée du vrai théâtre anglais , du théâtre de Shakspearc. Ce qu’elle imitait réellement, c'était un modèle copié luimême sur les nôtres; c’était le style élégant et précis d’Addison, et cette dignité ficrc, qu’on peut appeler le langage de cour de la république. L'essai fut d’abord peu goûté : Brutus n'obtint qu’un succès médiocre. —

Voltaire, en artiste infatigable, voulut (enter une autre voie. Je suis persuade qu’il songeait aux spectres du théâtre anglais, en essayant le terrible sujet d 'Êryphile , le même que celui d'Oreste et d'Hamlet; mais l'imitation était déguisée , lointaine. Évidemment, le poète français, s’il prenait à l’ H amie t de Shakspearc quelques impressions de terreur mélancolique , croyait avoir besoin de les relever, de les ennoblir par le merveilleux mythologique, et la pompe des traditions grecques. A ce prix, il osait se passer d’amour, en demandant grâce pour celle innovation , dans un ingénieux prologue.

Êryphile a été abandonnée par l'auteur luiméme. Il a traite celte œuvre comme un monument mal bâti, dont les matériaux et les ornements seraient enlevés pour servir à une construction nouvelle. Mais soit Êryphile, soit Sèmiramis, il est curieux de voir comment le poêle classique est tombe dans une faute que Shakspearc n’avait pas faite.

Vous avez en souvenir (car cela ne s'oublie pas), l’exposition de la tragédie d'Hamlet , celte heure de minuit, celle plage déserte, ces sentinelles qui causent, et se font peur du revenant, qui apparaît enfin; puis, à cette vue, la prière, la conjuration d’Hamlet effare :

Ange*, et ministres de grâce, défendez-nous. Que lu sois un esprit de salut, ou quelque déiuou damne, que lu apportes avec loi un souffle du ciel ou une vapeur d’enfer, que ton vouloir soit malfaisant ou charitable, lu viens sous un si étrange aspect que je veux te parler. Je t'appelle par ton nom, llamlrt, mon roi, mon père, roi de Danemark; ah! réponds-moi : ne laisse pas mon âme se briser dans l’ignorance : dis-moi pourquoi tes os. ensevelis en terre sainte.

TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

ont forcé lotir cercueil... Que signifie cela, que toi. cadavre revêtu d’une armure, tu vienne* revoir le* pâles lueurs de la lune, et rendant la nuit plus hideuse, scroucr si horriblement nos esprits, à nous pauvres fous, par des pensées au delà des forces de notreâme? Parle; qu’y a-t-il? pourquoi ? que devons-nous faire ?

Alors, loin des regards, sur la cime nue du rocher, entre le ciel cl la mer, commence cette révélation formidable du père au fils :

Je suis l’esprit de ton père, condamné pour un temps à errer la nuit, et confiné pendant le jour dans des leux expiatoires, jusqu'à ce que les crimes et les souillures de nia vie soieul consumé;.

Je ne sais; mais ce langage chrétien donne à toute la vision une vérité terrible. Hamlcl apprend le crime secret de sa mère ; mais la mission qu'il reçoit u’esl pas impitoyable comme celle d'Oreste:

Quoi que tu fasses pour venger celte action, lui dit l’ombre. ne souille pas ton âme; ne permets pas à ton esprit de rien projeter contre ta merc : abaudonoc-la au ciel et à ses remords.

Certes, messieurs, quand cela fut joué devant les spectateurs pieux et crédules du seizième siècle, l'illusion de la terreur dut être portée bien loin, et nos imaginations sceptiques même doivent en sentir la force. Qu'a fait Voltaire de celte apparition merveilleuse, aidée par la terreur de ta nuit et de la solitude? Une scène à grand spectacle: Éryphite, des longtemps coupable du meurtre de son époux, conduit en pompe à l’autel son fils Alcméon, qu’elle ne connaît pas, cl qu’elle veut épouser. Tout à coup l'ombre d'Amphiaraiis apparaît devant le peuple, à la porte du temple.

l’oxbbe.

Arrête, malheureux.

ÉIYPHILE.

Amphiaraüs lui-même! où suis-je?

ALCIÉ05.

Ombre fatale,

Quel dieu te fait sortir de la nuit infernale?

Quel est ce sang qui coule, et quel es-tu?

l’ohii.

Ton roi.

Si tu prétends régner, arrête, obéis-moi.

ALCSÉOK.

Eh bien ! mon bi as est prêt ; parle : que faut-il faire ?

t’onu.

Me venger sur ma tombe...

AlCltoS.

Et de qui?

l’oibbe.

ALCSÉOX.

Oc (a mère.

Ma mère... que dis-tu? quel oracle confus...

Mais l'enfer le dérobe à mes yeux éperdus.

O Voltaire! brillant génie, prodigieux esprit, quelle leçon, de goût n’auriez-vous pas dù recevoir ici de l’inculte Shakspcare?

Kst-il rien de plus froidement invraisemblable que ce merveilleux devant tout un peuple et en plein midi? est-il rien de plus faible que les paroles d’Alcméon? Où est la terreur, la solitude, I égarement d'Hainlcl?

Cependant Voltaire , dans Sémiraniis, a fait de nouveau reparaître celle ombre en grande compagnie et encouru les plaisanteries de Lessing.

Loin d’accuser Voltaire d'avoir pillé le théâtre anglais, avouons qu’il en a parfois méconnu les richesses. Il n’y voyait qu’une idée à prendre, une étincelle à faire jaillir du caillou brut. Un art plus hardi cl plus neuf en aurait tiré davantage.

Toutefois, le reproche doit tomber devant l’heureuse, la ravissante invention de Zaïre .

Malheureux dans le sujet d 'Éryphile, Voltaire revint à l’amour, à l’amour furieux, passionné jusqu’au crime. Il donna Zaïre, le chef-d’œuvre de son art, le plus applaudi de scs ouvrages, ta pièce enchanteresse, comme la nommait Rousseau. Je ne veux ni discuter son jugement, ni copier l’élégante analyse que La Ilarpe a donnée de Zaïre . Zaïre est dans toutes les mémoires ; jamais la poésie de Voltaire n’eut plus de grâce et de vivacité! Jamais la faiblesse assez fréquente de son expression ne fut mieux cachée aux yeux éblouis. Zaïre, c’est P si f halte de Voltaire; c’est l’inspiration la plus heureuse d’un génie qui n’était pas fait pour la perfection.

Comment l’idée lui en vint-elle? J'imagine Voltaire lisant YOtheUo de Shakspcare, cL tout révolté de ces figures outrées, de ces bassesses de langage, de celte férocité d'Othello : quelle images à présenter aux esprits polis du dix-huitième siècle, et à ces belles pleureuses des premières loges ! comme disait Rousseau. Voltaire avait entrevu cependant le profond palhétiquc du sujet, et voulait en profiler. Mais pour cela, il faut tout changer, tout ennoblir : le More de Venise, l'officier de fortune, vieilli sous les armes, deviendra le Soudan de l’Asie, le jeune et brilla u L Orosmane. Celle intrigue obscure de garnison que fomente la jalousie d’Olhcllo, le poêle la remplace par les plus beaux noms et les souvenirs les plus poétiques de notre histoire : saint Louis , la croisade , Lusignan détrôné et mourant dans les fers. Dcsdcmone si soumise, si dévouée à son amour, a disparu devant Zaïre, captive respectée dans le sérail mémo, fille des rois de Jérusalem, fière avec Orosmane, cl lui disant :

Demain, tous mes secrets vous seront révélés.

Il y a loin de celte dignité coquette à Dcsdcmone, fugitive de chez son père et suivant sou époux au tribunal de Venise cl à la guerre ! Mais la beauté

tragique du sujet n’a-t-ellc rien perdu k ce changement? Le pathétique du drame anglais, n’est-cc pas que celle jeune fille qui a tout donné, tout quitté, aime malgré tous les obstacles, aimé le More de Venise, soit tuée par lui comme infidèle? Mais, a-t-on dit, la jalousie d’Othello n’est pas raisonnable après tant de sacrifices. Eh quoi , si elle est née de ces sacrifices mêmes, si elle se nourrit par la comparaison inquiète de tant de beauté, de jeunesse, d’amour, et du front noir et ridé d’Othello? Avec quel art, d’ailleurs, quelle science dramatique, Shakspcarca jeté le germe du mal au cœur d’Othello, à l’instant même de son triomphe, et par cette malédiction désespérée du père de Desdémone :

Prends garde à elle, More, si tu as des yeux pour voir. Elle a trompé son père, et elle peut te tromper (t).

— Ma vie sur sa foi, répond le géaéreux More. Viens, Dcsdémone, je n’ai qu’une heure pour te parler d’atuour, des affaires du monde, et de mes conseils.

Ce langage est d'une galanterie moins gracieuse que les vers:

Je vais donner une heure au soin de mon empire,

El le reste du jour sera tout à Zaïre.

Mais n’y a-t-il pas là quelque science de passion et de vérité?

Je ne serais pas étonné d’entendre un critique anglais soutenir qu'entre les deux pièces, l’art le plus profond, l’art des préparations, des développements, des vraisemblances, est du côté de Shakspeare. Trouvei-vous, dirait-il, beaucoup d’habilelc à faire connaître Orosmanc par une solennelle déclaration qu’il adresse à Zaïre sur sa politique, scs desseins, les exploits des soudans, ses aieux :

Mon perc, après sa mort.

*l n j a-t-il pas, au contraire, un art admii ‘ans la défense d’Othello, disant aux sénatcui cnise comment il a gagné le cœur de Dcsdétr par e récit de scs combats et de ses périls? O exposition que ce plaidoyer!

^arP<! yoit à peine , dans le drame de S , - ^ue *?Ucs traits épars dignes d’étre cm; rtl corri8és Par Voltaire. Une élude la Percher dans les deux p

lion r i»C C ? ,a Pass‘on qu’ils veulent déc J oublie^H ”U CSl ,C nalnrcl * l’ardeur, la v< dans u ,'Usi*nan» el cet admirable épisode c même: V fr-"î*i»e; je cherche le

la vois naît ^ °US'C n*»Hrc cl de l’aman faibles indices' C°mmc tians Othello, de que

Peut tromnlr «IC SVr eHe; une épouse si cher n époux, ayant trompé son p Dccis.

Corasmin, que veut doncoet esclave infidèle ?

Il soupirait, scs yeux se sont tournés vers clic...

Les as-tu remarqués.'.,.

Loin de ressembler au méchant lago, Corasmin répond :

Que dites-vous, seigneur?

De ce soupçon jaloux écoutez-vous l’erreur ?

El Orosmane s’écrie en beaux vers :

Moi jaloux?... qu’à ce point ma fierté s'avilisse! Que j'éprouve l’horreur de ce honteux supplice! Moi, que je puisse aimer comme l’on sait haïr !

Je ne suis point jaloux; si je l'étais jamais...

Simon cn?ur... Àh! chassons celte importune idée.

D’un plaisir pur et doux mon iiueest possédée.

Et dans ces paroles de joie, on sent que son cœur est blessé. Mais, je le demande, cela n'cst-il pas léger, surperficiel, faible, si on le compare au savant début de la jalousie d’Othello? Il survient à l'heure où le suppliant qu'il a disgracié s’éloigne de Desdémone par respect et par la crainte. Iago, son mauvais génie, dit à cette vue :

Ah! je n'aime pas cela!...

Et Desdémone, qui n’a rien à feindre ou k cacher, nomme tout d'abord Cassio, commence à solliciter pour lui, et prolonge scs demandes avec une obstination naïve, presque enfantine. Othello hésite; il élude, il est inquiet; il cède pourtant; car il aime. Mais le ver a piqué son cœur ; et dès qu’il est seul avec lago, le trouble de son âme se montre dans ces mots :

Pauvre enfant... que la damnation saisisse mon âme, s'il n'est vrai que je t’aime!...

Mais quelqu’un est là, comme l’écho fatal de sa pensée intérieure. lago la fait éclater par la plus insignifiante parole :

Mon noble maître!...

Othello troublé, le presse de questions; il répète ce mot d'Iago :

Je n’aime pas cela!

U en veut savoir le sens ; et on voit avec quelle agitation il a porté ce mot dans son âme, tout le temps que Desdémone lui parlait.

Alors viennent les réticences, el les malignes insinuations d'Iago :

Oh! gardez-vous, seigneur de la jalousie! Othello répond comme Orosmanc :

Penses-tu quejc voudrais traîner une vie de jaloux, changer de soupçons arec les phases de la lune? Non!... si je «toute une fois, je suis décidé. Il ne suffit pas pour me rendre jaloux de dire que ma femme est belle: qu'elle aime le monde; qu'elle parle librement; qu'elle chante, et danse bien. Là où est la vertu, tout cela devient vertueux ; et mon peu de mérite ne me donnera pas la moindre crainte, le moindre soupçon «le son infidélité; car elle avait des yeux, cl elle ma choisi. Non, lago, il faudra que je voie, avaol

de douter; niais le douta *rra preuve pour moi; et alors il n *y a plus rien au delà que de rompre du même coup avec l'amour et avec la jalousie.

La blessure est faite : lago l’aigrit lentement par des doutes, des demi-mots, de perfides souvenirs :

Elle a trompé son père, en vous épousant ; et quand elle semblait craindre et fuir vos regards, c’est alors qu’elle les aimait le plus.

El après de nouvelles piqûres, de nouveaux circuits autour du cœur d’Othello, la vipère s’éloigne et le laisse à lui-même, à ce soliloque si vrai :

Peut-être... car josuis noir, et je n’ai pas le doux langage «1rs jeunes danierets; peut-être... car je suis sur le dédia de la vie.... pas encore cependant... Elle est perdue; je suis outragé, et mou seul soulagement doit être de la haïr. O malédiction du mariage ! etc... Desdémone vient ; si elle est fausse, oh! alors, le ciel lui-même se moque de nous!

La douce parole de Desdémone, scs soins pour soulager l'abattement d’OlhclIo, ce mouchoir dont elle veut presser sa tète malade, et qui, rejeté par lui, tombe sur la scène, tout cela est loin de notre ancienne cliquette théâtrale; mais pour la jalousie, le mouchoir perdu vaut bien la lettre de Zaïre ; cl combien j’aime ces interruptions apparentes du mal d’Othello, ccs distractions qui nous le renvoient plus malheureux!

Le voilà qui reparaît avec son unique cl funeste idée.

Ab ! pcrlidc pour moi ! pour moi !...

lago l'attendait, et le reçoit :

Quoi! encore, général ! oc songea plus à cela.

Et Othello éclate :

Va-l’cn. fuis! tu m’as mis sur la roue, je le jure; il vaut mieux être tout è fait trompé, que d’être informé à demi-

Et, dans sa torture d’incertitude, il s’écrie :

Oh ! maintenant, pour jamais adieu la tranquillité d'âme ! adieu le contentement! adieu les escadrons aux brillants panaches, et la guerre orgueilleuse qui fait de l'ambition une vertu ! Oh! adieu le coursier hennissant, le cri de la trompette, le tambour qui excite le courage, ta royale bannière, et tout l'orgueil , la pompe cl ('appareil des glorieux combats!... La tâche d’Othello est finie.

— Est-il possible, seigneur?

reprend lago, avec celte froideur de scélérat consommé, si bien saisie par Racine dans le rôle de Narcisse. Kl Othello lui répond avec cette fureur aveugle qui donne tant de pouvoir à celui qu’elle menace :

Misérable ! fais ton compte de me prouver que mon amie est une prostituée...; fais tou compte de cela ; mets la preuve sous mes yeux... ou, j'en jure par mon âuie immortelle, mieux vaudrait pour toi être un chien que d’avoir à satisfaire â ma rage!...

Alors commence ce récit d’Iago, dont s'est tant moqué Voltaire; récit immodeste, grossier, mais où figure avec art l'incident du mouchoir perdu. De là, Othello retombe devant Dcsdcmonc qui lui

demande encore avec une innocente obstination la grâce de Cassio, jusqu’au moment où, tout hors de lai, il redit vingt fois avec fureur ccs mots :

Le mouchoir ! le mouchoir !

que la situation a rendus si terribles.

Aimez-vous mieux, messieurs, les nobles bienséances, les susceptibilités délicates de la pièce française? Orosmanc disant à Zaïre :

Les flambeaux de l'hymen brillent pour votre amant. Donnez-moi votre main ; daignez, belle Zaïre.

Que j’aime à triompher de ce uoble embarras !

Et Zaïre hésitant, cherchant des excuses, nommant les chrétiens, et demandant que cette union soit différée? Orosmane , irrité, ne dit qu'un mol : « Zaïre! « Et quand elle s’éloigne épouvantée, il confie de nouveau sa jalousie au fidèle Comsmin :

Mais pourquoi donc ces pleurs, ccs regrets, cette fuite? Si c'était ce Français! quel soupçon! quelle horreur! Quelle lumière affreuse a passé dans mon coeur!

Hélas! je repoussais ma juste défiance...

Lin barbare, un esclave aurait cette insolence!...

Cher ami, je verrais un cœur comme le mien Réduit à redouter un esclave chrétien!

Mais parle; tu pouvais observer son visage.

Tu pouvais de ses yeux entendre le langage:

Ne me déguise rien, mes feux sont-ils trahis:

Apprends moi mon malheur... Tu trembles. ..tu frémis... C'en est assez.

Le confident d’Orosmanc, aussi insignifiant que celui d'Othello est infernal, excite cependant la colère du soudait.

Je crains d’irriter vos alarmes.

Il est vrai que scs yeux ont versé quelques larmes... Mais, seigneur, après tout, je n'ai rien observé Qui doive...

Orostnauc s’écrie :

A cet afTront je serais réservé !

Et il justifie Zaïre ! il veut croire en elle, et il dit ce vers si dramatique :

Écoute : garde-toi de soupçonner Zaïre.

Le bon Corasmin fait cependant, sur la seconde entrevue de Zaïre et de Ncreslan, une réflexion qui rend au sultan toute sa colère :

Qu'il revînt, lui, ce traître!

Qu'aux veux de ma maîtresse il osât reparaître!

Oui. je le lui rendrais... mais mourant, mais puni.

Mais versant à ses yeux lesan^ qui m'a trahi,

Déchiré devant elle; et ma main dégouttante Confondrait dans son sang le sang de son amante!

A celle réminiscence d’un vœu atroce d’Othello, Voltaire ajoute :

Non! c'est trop sur Zaïre arrêter un soupçon.

Non ! son cnrar n'est point fait pour une trahison.

Mais ne crois pas non plus que le mien s’avilisse A souffrir de» rigueurs, â gémir d’un caprice.

A me plaindre, à reprendre, à redonner ma foi :

Le* éclaircissements sont indignes de moi.

TS

fies raffinements de fierté délicate conduisent à l'explication d'Orosmanc eide Zaïre, aussi noble, aussi gracieuse , aussi parée que le dialogue de Desdémone et d’Othello est terrible et vrai.

Mais, a ne considérer que le but éternel et les fermes diverses de l’art, l’œuvre de Shakspcarc n'était point surpassée, n’était point reproduite. Rien que le génie du poêle anglais soit un type infiniment moins pur que le génie grec de Sophocle, Othello n’a pas gagné plus qu 'OEdipe aux ornements du goût moderne. Le dirai-je même? L’art tragique, le développement des passions, est moins savant dans Zaïre que dans Othello, la catastrophe moins vraisemblable, et, parlant, moins terrible. Ce Soudan si gracieux, si tendre, ce bienfaiteur si généreux, il passe, en un moment, au dernier transport de la fureur, sur la foi d’un billet, sur un soupçon qu’il n’éclaircit pas. Combien, dans le drame anglais , la passion est plus profonde et prise de plus loin ! Elle a son origine dans l’cxccs mémo du bonheur d’Othello, dans l'amour trop abandonné, trop facile de la jeune Desdémone; elle est préparée par ce retour secret sur soi-méinc, ce lendemain triste et inquiet, qui suivent une union d âge trop inégal ; elle est fomentée par un infernal artifice ; elle s’accroît des imprudences qui échappent à la candeur mémo de Desdémone; clic passe par tous les degrés du soupçon, de l’inquuiude, de la fureur; elle s'envenime des blessures de I orgueil et de l'ambition, lorsque Othello par T'1 de son rang militaire, et remplacé

ntiic C| n,'a* ^ s°upçonne ; enfin clic ne connaît

C * C orncs’ quand la surprise du meurtre de d’n no ?rrac/lc a Desdémone, par la seule émotion un -, * deslarmcsel des cris, qui semblent

celle oui* arn°Uf’ ^orI cc,,e dont il a tout reçu, père, celle3 Sa,Cr'^ Pour lui son honneur et son Othello ne.iM ^ maudilc> insultée, frappée, sivc, mais elle 1 horreur l™g«quc est exccs-

blablc. * 3 nen fortuit, nj d’invraisem-

Voltairc opno SUr ,C dénoûmcnt subit que Shakspcare. *** 3fl l)ro^ond du barbare

cence de 7*»r,.„U rosm‘1nc soit accablé par l’innofe’ auss‘lûl que Zaïre est morte,

reffet ^1

assex froifij. *. CS* ^Igré celte exclamation

Mai,

Sa

a,s combic

Sopur!„. Qti’ai jc

entendu?

la

de la

y°uvicti0n (|0 |VrrSlt^C*^’^a,,s l’orignal anglais,

^Va pauvre suivi ? ^^^llo, par la bouche U C 1>,,C l'excès d e.Éra- ,ic ccllc rcmmc T0l‘ ‘CUrlrC dc*< icuue * dc la F““ !"

*»rcssc, empurle jusqu au

sublime, et qui se fait tuer, en attestant la vertu de Desdémone! Vraie poésie, vraie science du cœur, qui sait ainsi, d'un caractère commun et subalterne, faire jaillir le pathétique, par In force du sentiment moral, et par ce cri dc vérité dont toute nature humaine est capable!

Othello n'a plus qu’à mourir. Son désespoir est calme :

Je vous prie, dit-il à ceux (pii l'entourent, quand vous allez raconter dans vox lettre» ecs funestes actions, montre* moi tel que je suis; tic déguisez, u 'altérez rien; parlez do moi comme d'uu homme qui n'a pas aimé sagement, mais qui a trop aimé, qui ne fut pas aisément jaloux, mais qui, poussé et entraîné perfidement . tomba dans une extrême violence. Dites encore qu'une fois, dans Alep, un méchant Turc, frappant un Vénitien et insultant la république, je pris à la gorge ce chien dc circoncis, et le frappai comme cela.

Dis-Ieur que j’ai donné la mort la plus affreuse A la plus digne femme, à la plus vertueuse.

Dont le ciel ait formé les innocents appas; Dis-leurqu'à scs genoux j’avais mis tues Etals.

J’aime mieux, je l’avouerai, les expressions ardentes et les mouvements d’âme d’Othello.

Mais, hâtons-nous de le dire, si, dans le fond même, emprunté de Shakspcarc, la jalousie et le meurtre, Voltaire est inférieur, pour le pathétique et pour l’art, s’il esl moins énergique, moins naturel, moins vraisemblable, il a cependant jctc dans Zaïre un charme et un intérêt sans égal. Ce qu’il a créé dédommage dc ce qu’il a faiblement imité; et quoique Vullaire ait cru plaisanter, en comparant celle pièce à Polyeuctc, c’est l’épisode chrétien, c’est Lusignan cl la croisade qui fait l’immortelle beauté dc Zaïre.

Après le succès enivrant dc cet ouvrage. Voltaire revint à son idée d’une tragédie plus austère, et voulut réaliser ce drame patriotique et républicain qu’il avait admiré sur le théâtre dc Londres, cl imparfaitement essaye dans Brutus. Il supprima les intrigues d’amour, les personnages dc femme, et composa dans le goût anglais, dit-il, la Mort de Cinar. Les pensées en sont élevées; le langage élégant et fort : c'est une belle étude d'après Corneille et Shakspcarc.

Mais là même Voltaire a-t-il perfectionné ce qu'il emprunte au poêle anglais? A-t-il eu, dans toute la force du terme, plus d'art que Shnkspearc? Nous en douions encore. Le dictateur César aspirant à la royauté, l'aristocratie romaine réduite à un assassinai, l'àinc dc Brutus, son sacrifice de César, rien dc si grand que celle tragédie toute faite dans l'histoire. On dirait que Shakspcarc en a simplement découpé les pages, en y jetant son expression éloquente, cl scs contrastes habituels du sublime et de grossièreté.

Toutefois, le drame ainsi conçu, avec une liberté sans limites, fait admirablement comprendre

TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

les causes et l’inutilité üu meurtre de César. Ces plébéiens oisifs de la première scène nouspréparcnl à ce peuple de Rome entraîné par Antoine , après avoir applaudi Brutus, et plus touché du testament de César que de la liberté. Depuis le jeune esclave, réveillé de son paisible sommeil par les insomnies de Brutus, jusqu’au poêle Cinua, massacré dans la rue pour une ressemblance de nom, chaque incident, chaque personnage est un traiL de la vie humaine dans les révolutions. I.e costume, le langage antique est souvent altéré par ignorance; mais la nature toujours devinée.

Voltaire failautremcnt: ilehoisit dans l'histoire; il la transforme, il invente au delà. Ce vague soupçon que Brutus était fils de César, devient le nœud méinecl l’intérêt dominant deson drame ; la grande lutte du sénat contre l’empire se cache dans un parricide. Voltaire affirme ce que ne croyait pas brutus, lorsque, dans son admirable lutte contre le jeune Octave, il s’écriait :

Puissent li s dieux me ravir toutes choses, plutôt que la ferme résolution de ne point accorder à l'héritier île l'homme que j'ai tué ce que je n'ai pas supporté dans cet homme, ce que je ne |»ernu-Urais pas à mon père lui-même, s’il revenait au monde, le droit d'avoir, par ma patience, plus de pouvoir que les lois et que le séuat.

Sans doute, Fontcnclle et mademoiselle Barbier avaient eu grand tort de faire ensemble une tragédie de la Mort de César, ci d’y représenter Brutus et César amoureux et jaloux. Mais fallait-il tout réduire, dan? un tel sujet, à des entretiens de conspirateurs? L’histoire ne pouvait-elle donner quelque physionomie de femme pure et passionnée, qui se mêlât avec tendresse à ces vertus féroces, et montrât la vie intime du cœur et la paix domestique engagées dans les luttes sociales?

Shakspeare n’y a pas manque. Près de la conspiration de Brutus, il a placé l’amour conjugal de Porcia. Cette scène, inspirée de Plutarque, me paraît d’une beauté sublime. Ilrutus s’est levé dans la nuit, tout agité de sou projet. Porcia l’a suivi, le presse, l'interroge sur sa santé, sur son silence.

Non. cher Brutus, vous avez quelque chose dans l'âme; je dois le savoir, au nom de mes droits sur vous ; et je vous Irdcmande à genoux, par ma beauteque vous vantiez autrefois, par tous vos serments d'amour, et par ce grand vœu qui nous a inséparablement unis l'un à l'autre, dites-moi vous- même à moi, votre moitié, quel (rouble vous accable, et pourquoi des hommes, ce soir, sont venus près de vous! Ils étaient six ou sept, cachant leur visage, même à la nuit.

BMJIt’S.

Lovez-vous, noble Porcia.

roncu.

Je n'aurais pas bcsoindc vous supplier à genoux, si vous étiez généreux. Pans le contrat de notre union, dites-moi, Brutus. a-t-il été fait cette réserve que je ne connaîtrais pas 1rs secrets qui vousappartienncnl ? Mon lot est-il seulement de m'asseoir à votre table, de partager votre lit, devons

parler quelquefois? Si cela est, et rien davantage, Porcia est la concubine de Brutus, et non sa femme.

IIÜIOI.

Vous êtes ma vraie, mou honorable femme, aussi chère pour moi que les gouttes de sang qui rcmontcut à mon triste cœur.

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