‹ Cours de littérature française (volume 4)Chapitre 10 sur 44 · RECONNAISSANCE ROMAINE · texte numérisé non relu

RECONNAISSANCE ROMAINE

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. Digiiizejl by Gofigle

TAULEAU DE DIX-I

tance sera encore loin d’être égale, si nous considérons que tout l’or et l'argent des sauvegardes et des contributions, et toutes les prises de quelque valeur Faites à la Ruerir. étaient exposés A tous les veux dans le triomphe, et ensuite placés au Capitole, pour ie service public. Aiu*i, somme tonte, et les choses mises au pire, nous ne sommes pas aussi ingrats que les Romains, lorsqu'ils étaient le plus généreux.

Swift poursuivit celle controverse jusqu'à la paix d’Ulrecht, admis chaque jour dans la confidence des ministres, les protégeant de son esprit, et leur faisant supporter les caprices de son caractère. C’était chose nouvelle dans les mœurs anglaises que cette alliance sur le pied d'égalité entre un écrivain poliliqucct des ministres grandsscigncurs, chefs d'un parti puissant. Elle s'explique sans peine. D' une part, ces ministres voulant résister euxmémesà leur parti, devaient chercher secours dans une raison supérieure qui sut se faire ccoulcr du public; et de l’autre, Rolingbrokc, homme d'esprit éminent lui-mémc, littérateur, écrivain, sentait dans les autres la dignité du talent, et le prix inestimable d’un lel appui , quand il se donne à la conviction et à l'amitié. Ministre des affaires étrangères et de la guerre , il partageait , avec Swift, la rédaction de ^Examiner, comme Swift, sans fonction et sans titre, partageait souvent avec Oxford cl avec lui les secrets du cabinet.

Au milieu de ces soins politiques, Swift, bel esprit dans toute la force du terme, était fort préoccupé des intérêts de la langue cl du goût. Il publia, dans cette pensée, une lettre à lord Oxford, où, déplorant la corrupliun et l'instabilité de l'idiome anglais, il proposait, pour remédier au mal, rétablissement d'une académie, sur le modèle de la nôtre, clqui ferait, comme elle, un dictionnaire officiel de la langue. On se récria contre ce joug, surtout contre le danger que la nouvelle académie ne fût toute composée de lurys, et le projet n'eut pas de suite.

Peu importait au reste : les bons écrits font plus pour la langue que les académies; et il en paraissait beaucoup alors, sous ccs formes abrégées et concises, qui plaisent à un peuple occupé d'affaires.

En face de Swift et de Bolingbroke , si véhéments et si spirituels dans la polémique, il faut placer Slcele, que ses pamphlets portèrent à la chambre des communes, et qui en lut arbitrairement chassé par une colère de majorité, pour un dernier pamphlet intitulé ta Crise, dans lequel il réclamait la démolition des forts de Uuukcrquc, alors au pouvoir de l'Angleterre, imprudent cl irrégulier dans sa vie, grave cl austère dans ses écrits, Slcele, avec moins d’art cl de finesse qu'Addison, dont il respectait le génie, était un contradicteur plus vif, plus amusant , plus amer. Vrai patriote anglais, il détendait toujours les intérêts

I1CITIÈME SIÈCLE. 55

et les libertés du pays, indépendamment des passions de son parti; et il eut , à cet égard . plus de constance ou de lumières qu'Addison. Mais celle polémique si nerveuse cl si sensée de Slcele, ses piquants écrits sur l’état de l'Europe, la guerre. la paix, la succession protestante, sa belle défense du nombre illimité des pairs dans un intérêt do liberté, tout cela est maintenant question oubliée, talent perdu, verve éteinte, selon la loi éternelle de ccs controverses politiques qui passionnent si vivement les contemporains. Ce qu’on lira toujours de Stecle, ce sont quelques excellents chapitres de mœurs ou de littérature, qu'il a jetés dans fo.9p<;cto/e»r,oùil$ forment une nuance du naturel élégant d'Addison. On y trouve, avec une forte teinte nationale, la même imitation du goût français, ou du moins la même affinité avec le jugement et l'imagina lion saine de nos bons écrivains; c'est quelquefois la piquante satire de La Bruyère, avec une pensée plus libre. Le défaut du Spectateur est d'avoir eu les inégalités d’un journal, et de mêler à des pages heureusement originales d’assez fréquents lieux communs et de médiocres dissertations.

Quoi qu'il en soit, le Spectateur, distribué deux fois par semaine à trois mille exemplaires, succès prodigieux dans celle enfance des journaux, eut une grande influence sur la société anglaise, et eu offre la plus juste et la plus spirituelle peinture. L'intention de l'ouvrage n’était pas, comme on l'a dit, de détourner les esprits île la politique. Tel lie pouvait être le calcul d'un parti tombe du pouvoir, comme celui des wbigs , et obligé, à quelques égards, de regagner l’opinion. La politique agit partout dans le Spectateur, lors môme qu’elle semble s’effacer; mais elle est adroite, mesurée, conciliante; elle cherche à corriger par le ridicule l'àprelé des vieilles haines de parti , cl a ôter aux wbigs, leur roideur républicaine, pour mieux battre les préjugés des lorys. Un autre caractère de ce recueil, c'est le rang qu’y prennent les femmes, leurs intérêts, leurs passions, et jusqu'à leurs modes. C'était le signe d'un progrès de politesse sociale, et peut-être un hommage indirect à la souveraine.

Il faut l’avouer, au milieu de ces élégants artifices, on ne retrouve pas d'abord, dans le Spectateur, les héritiers de ccs terribles puritains, dont les principes inflexibles avaient fondé la liberté à travers tant de luttes sanglantes. Us ont l’air d’élre devenus académiciens et hommes de cour. Regardez de près cependant : le même esprit s’est conservé; vous pouvez le reconnaître à l'empreinte religieuse et presque sermonnaire jetée sur tant de chapitres du Spectateur; il est pour quelque chose

dans cette admiration si vive, et d'ailleurs si juste, du grand poème de Milton ; enfin ce môme esprit a dicté la haine du pouvoir arbitraire, les maximes de tolérance religieuse et de liberté semées partout dans l'ouvrage. Sous ces rapports de philosophie et de vérité, le Spectateur était plus avancé que notre littérature : c'était l’avantage des institutions. Mais, dans ce qui touche au goût et à l'art d’écrire, il était en grande partie formé sur elle. Nulle part, Boileau n'est cité avec plus de respect, nos grands tragiques y sont hautement admires, et Shakspearo blâme avec une irrévérence classique. I<e tumulte, la confusion sanglante de la scène anglaise est l'objet de fines cl sévères critiques. Çuc diraient nos novateurs des jugementsque voici ?

La tragi-comédie, telle que l'a faite le théâtre anglais, est une des plus monstrueuses inveutiuo# qui ait jamais passe par la tête d'un poêle. On pourrait aussi hieu imaginer d'enchevêtrer dans un même poème les aventures d'Euée et celles d'Hudibras.

Kl ailleurs :

Je serais charmé de nous voir imiter les Français, eu bannissant de notre théâtre le bruit des tambours, des trompettes, des huzza. qui est parfois si grand que, lorsqu'il y a bataille au théâtre de New-Market, ou peut l'entendre à l'autre bout de la ville.

Addison et ses amis ne s’élèvent pas avec moins de force contre celle profusion de meurtres qui jonche la scène anglaise, tout cet attirail de mort qu'elle a dans scs magasins, et qui a passé dans ceux de notre théâtre. Il est curieux de les voir opposer Sophocle à Shakspearc; et cet exemple prouvera du moins que tout n’est pas à faire dans la critique, et que l'ancienne régularité de notre théâtre s'appuyait sur une savante analyse du cœur humain.

Orestc, dit Addison , était dans la même situation où Shakspearc place llamlel. Sa mère a tué son père, et s'est emparée du royaume, de complicité avec son amant. Le jeune prince, résolu de venger la mort de son père, s'introduit. par une ruse d'un grand effet, dans l'appartement •le sa mère pour la tuer; mais comme un tel spectacle aurait été révoltant pour les spectateurs, cette terrible résolution est exécutée derrière la scène. On entend la mère qui demande pitiéâ son fils, et le fils qui lui répond qu’elle n'a nas eu de pitié pour son père; puis, elle s'écrie qu'elle est blessée; et la suite du drame nous apprend qu'elle est morte. Je crois qu’il y a dans ce formidable dialogueenlrc la mère et le fils, derrière le théâtre, quelque chose d'infiniment plus impressif que ne pouvait l'ctrc toute exécution matérielle sur la scène. 0 reste, ausilôt après, rencontre l'usurpateur à la porte du palais; et, par un art du poète, il évite aussi de le tuer devant les spectateurs, lui disant qu’il le laisu vivre encore quelques heures dans l'amertume do son âme, et lui ordonnant de se retirer dans la partie du palais où a péi i Agatiirniuon, dont le meurtre don être venge sur le lieu même du crime.

Voilà (lune, messieurs, la critique anglaise conduite, par l'étude de l'antiquité, à l'adoption des règles cl des bienséances de notre théâtre. Que fallait-il pour achever celle réforme? Une œuvre de génie dans le goût classique. Eu littérature, vous le savez, les bonnes résolutions ne sont rien.

sans l’âme qui les vivifie. Éviter les fautes est peu de chose, si vous ne savez émouvoir par de grandes beautés. Addison , après avoir blâme l'irrégularité barbare du théâtre anglais, avait è faire une tragédie régulière cl pathétique : il fit jouer Caton.

C'était en 1713, dans le déclin du ministère tory et la popularité renaissante des whigs. Entre deux partis animés, tout était allusion dans la pièce. Les Ions applaudissaient, contre Marlborotigh, les invectives adressées au dictaLeur; et les mots de patrie, de liberté et de sénat, faisaient trépigner d'enthousiasme les whigs. Mais ce prestige enlevé, que restait-il à la nouvelle tragédie pour remplacer le vieux culte de Shakspearc? Elle était fort régulière, sans doute, et conforme aux trois unités; elle renfermait des choses cloqueutes et nobles, que la passion du moment pouvait saisir avec enthousiasme; mais, en général, elle était froide. Caton dissertait trop dans son petit sénat.

L'amour de sa fille Marlia pour le roi des Numides, Juba, était insipide, jusqu'au moment où il devenait ridicule; et cela lardait peu. Un traître, Sempronius, qui, après avoir essaye sous main de livrer la ville, avait su garder la confiance de Caton, prend le costume cl l’appareil du roi Juba, pour enlever la belle Martia. Heureusement le vrai Juba survient, et tue sou perfide Ménechmc. Marlia, qui avait fui et qui reparaît aussitôt, trompée par les vêlements du faux Juba étendu mort, laisse éclater sa passion, et se penche même vers lui pour l'embrasser. Le vrai Juba, qui l'aperçoit, tombe à scs pieds, et lui rend grâces du secret qu’il a surpris.

Ces fadeurs, il faut l’avouer, déparaient bien l'austérité républicaine du sujet de Caton , et auraient pu prêter à rire aux partisans du vieux théâtre national; mais on ne riait pas. La pièce avait pour elle un puissant intérêt politique; et elle s'avançait, la voile haute, poussée par le vent de deux factions contraires.

L’ouvrage renfermait d'ailleurs quelques beautés neuves. C’était Caton rencontrant le corps de son fils , qui vient d’être tue à une des portes de la ville :

Salut ! mon flls ; ici, mes amis: déposcz-le en plein sous mes yeux ; que je puisse voir â loisir ce corps sanglant, et compter scs gloi iPu.es blessures! Que la mort est belle, quaml elle est achetée par le courage ! Qui ne voudrait cire ce jeune homme? Quelle pitié que nous ne puissions mourir qu'une fois pour notre pays! Pourquoi cette tristesse sur vos fronts, mes amis? J'aurais rougi de honte, si la maison de Caton était demeurée entière et florissante en temps de guerre civile. Porelus, regarde ton frère, et souviens-toi que ta vie n’est pas à toi, quaud Rome la demande llélas! mes amis, pourquoi pleurez-vous ainsi ? Qu’une perte particulière n’afflige pas vos ctrurs; c'est Rome qui a droit à no» larmes. La maîtresse du monde, ta nourrice «le» héros.

TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

le délice des dirux, celle qui a humilié les tyrans de la terre et affranchi les nations, Rome n'est plus! O liberté! A vertu! A mon pays!

Vous devinez, messieurs, les applaudissements qu'un auditoire anglais, ému d’orgueil et de patriotisme, à la fin de la guerre contre Louis XIV, au milieu de l’inquiétude nationale sur la succession protestante, devait prodiguer à ces beaux vers, qui ne sont pas tous fort vrais; car Home u'a jamais affranchi les peuples.

Un autre ordre de beautés, que le génie de Shakspcare avait devancé, mais dont l'effet dut être grand, c'était le monologue de Caton sur l’immortalité de l'Ame, et celle délibération solennelle avant le suicide.

En tout, cette tragédie offrait, avec quelques beautés neuve.*, une imitation correcte, mais affaiblie, de la manière de Corneille. Conduite avec peu d’art, dans sa régularité, elle fut un effort remarquable, mais impuissant, pour changer la forme du théâtre anglais, une œuvre de critique, cl non de fondateur. Elle ne fut pas inutile à Voltaire, pour le choix des ornements qu’il a jetés dans ses pièces romaines, Drutus, Catilina, la Mort de César, Rome sauvée . Il en a même emprunte littéralement quelques beaux traits.

Ces vers de la Mort de César :

Nos imprudents aïeux n’ont vaincu que pour lui.

Ces dépouilles des rois, ce sceptre de la terre.

Six cents ans de vertus, de travaux et de guerre,

César jouit de tout, et dévore le fruit

Que six siècles de gloire à peine avaient produit,

ne rappellent-ils pas ceux-ci?

Tout ce que la vertu romaine avait conquis est A César. Pour lui, les Décius, se dévouant eux-tnémes. sont morts, les Fabius ont péri, et le grand Scipion a vaincu ; Pompée même a combattu pour César.

Pendant que le parti des whigs , chassé des affaires, triomphait au théâtre, une révolution politique se préparait pour lui. On sait combien furent agitées les dernières années de la reine Anne, par le projet de laisser en mourant le trône à son frère, cl de rétablir, après elle, la ligne directe de Jacques II : projet impossible, qu’une illusion de cour et de famille rendait vraisemblable. Les ministres, favoris de la reine, sc divisaient ou sur le but même, ou sur les moyens. Après de longues luttes, Oxford fut sacrifié. Bolingbroke, plus jeune, plus hardi, plus confiant, resta madré du pouvoir; mais la reine, à bout de scs forces, mourut (rois jours après, sans avoir achevé. La puissance revint aux whigs, contre lesquels les torys pouvaient lutter, mais non les jacobites. La succession protestante fut déclarée, cl George appelé de Hanovre au trône «l’Angleterre.

Ouclque temps avant celte crise, Swift, nommé

par Oxford au riche doyenné de Saint-Patrice en Irlande , s’était mis en route pour son canonicat. Bolingbroke se hâta de le rappeler.'

Le comte «l'Oxford, lui écrivait-il, a été éloigné mardi ; la reine est morte samedi. Qu'est-ce que ce monde? et comme la fortune se raille de nous!... J’ai perdu tout parla mort de la reine, excepte mou courage. Les whigs sont un tas de jacobites; ce sera lo cri public dans un mois, si vous le voulez.

Malgré tout ce que Bolingbroke espérait des fascinations de son malicieux ami, celui-ci ne revint pas, et s’enveloppa dAns sa riche prébende. Tombé du ministère, Bolingbroke fut alors poursuivi et décrété pour la chose même qu’il avait souhaitée plutôt qu’entreprise. Sa fuite le sauva, tandis qu'on accusait son rival, Oxford, d’avoir été son complice, et Prior de les avoir servis tous deux. La littérature sc tut dans ce conflit. George Ier monta sur le Irône; les whigs s’établirent au pouvoir; cl l'auteur de Caton devint ministre d'état.

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SEPTIÈME LEÇON

Résumé sur Addison. — Génie de Pope. — Retour de Rolingbroke eu Angleterre. — Réunion «les trois amis. — Nouveaux écrits de Swift.— Séjour prolongé de Voltaire A Lontlres.— Ses études; impressions qu’il dot recevoir. — Poésie anglaise appliquée aux sciences naturelles cl à la métaphysique. — Pom ne fuuèbrcde Newton, et hymne A sa louange. — Retour de Voltaire eu Frauce.

Addison, et j’en ai bien du regret, fut un trèsmédiocre ministre d'État. Cet esprit élégant, qui jugeait si finement les partis, manquait tout a fait de force et d'assurance pour les combattre en face dans une assemblée. Membre de la chambre des communes, Addison essaya vainement d’ouvrir la bouche sur un bill en discussion; il ne put jamais achever sa première période, et resta muet devant une plaisanterie de l’opposition. Il parait que son goût sévère et circonspect, son purisme de diction ne le servaient pas mieux dans le cabinet qu’au parlement. Il ne pouvait sc résoudre à signer, sans les refaire, des lettres de bureau; et quoique les hommes d'État anglais en soient moins charges que les nôtres, rien ne s'expédiait dans son ministère. Ajoutez qu’Addison , homme d’étude avant tout, et ambitieux seulement parce qu’il était vain, manquait de cette décision de caractèro et d’esprit que demandent surtout les affaires, cl sans laquelle un homme ne compte pas en politique. Sa grande réputation littéraire et sa fidélité à son parti l’avaient porté au gouveruement ; mais elles l'y laissèrent incapable.

Il le sentit bientôt lui-même ; et au bout d’un an, il se retira du ministère avec une pension de seize cents guinées. Il donna pour motif sa mauvaise santé. Addison , d'un caractère inquiet et jaloux, malgré ses principes sévèrement religieux, parait avoir été toute sa vie victime de son amourpropre. Pour donner un appui à sa fortune politique, il avait longtemps recherche la main de la comtesse de Warwick, douairière de haute naissance cl d'humeur difficile, dont il avait, dans sa jeunesse, élevé le fils. Celle union inégale ne fut pas heureuse. Humilié dans sa famille, comme au parlement, le philosophe qui avait écrit tant de piquantes et sévères censures des faiblesses humaines, mourut de langueur cl de chagrin à quarantehuit ans.

Sa réputation poétique lui a peu survécu ; il n’élait pas fait pour les grands ouvrages, et n'avait pas les hautes parties du génie littéraire. Mais sa prose vivra dans la langue anglaise, par la correction facile, la pureté, l'élégance, I.cs peintures générales de mœurs, les caractères originaux, enfin les fragments de critique jetés par lui dans/e.tyectateur n’ont jamais été surpassés, malgré tant d’essais semblables : c’est le style anglais dans sa perfection. Goldsuiilh en Irlande, Frankliii en Amérique l’ont pris pour modèle. Sans doute, depuis Addison, la critique littéraire est devenue plus métaphysique, plus raffinée, plus savante; elle a pris le beau nom â'etthêlique. Mais a-t-elle rien fait de préférable aux gracieux et élégants chapitres du Spectateur sur l'imagination? Le style anglais est devenu tour à tour plus méthodique ou plus hardi. Blair, à la fin du dernier siècle, rapprochant sa phrase de la logique rigoureuse de Condillac, trouvait beaucoup à reprendre dans la diction facile d'Addison. Mais ce style froid et roide de Blair, dans sa forme cosmopolite et demi-française, approchc-l-il de la langue expressive et indigène du Spectateur? et la pompe de Johnson, ou, de nos jours, la verve inégale et les exagérations fantastiques d'Hazzlitt ne sont-elles pas bien loin de cette raison supérieure cl fine? Laissons donc à Addison la gloire d’avoir été moraliste ingénieux, critique spirituel et sensé, surtout excellent écrivain ï c’est beaucoup pour une vie partagée entre la politique et les lettres.

Telle n’a pas etc la vie de Pope : jamais vocation ne fut plus uniformément littéraire. Fils d’un père catholique qui, cii 1088, avait quitte le commerce et Londres pour aller vivre à Hcnlicld, dans la foret de Windsor, sur un fonds de vingt mille guinces qu’il emportait avec lui. Pope ne prit jamais part aux affaires publiques. Élevé au milieu des livres, avec un instinct poétique qui s’éveilla dès l'enfance, il n’eut jamais d'autre occupation sérieuse que les

vers. Si des impressions de famille et d'illustres amitiés rattachaient aux lorys, sa vie n’en fut pas moins exempte de passions politiques, et tourmentée seulement par les haines littéraires.

A douze ans, il avait composé quelques slanccs pures et gracieuses sur la solitude; à seize ans, ses clcganles cglogucs, auxquelles il ne manquait rien que la simplicité des champs et l’émotion de la nature ; à vingt ans, le poëmc sur la critique, écrit dans le style d’Horace ; puis la belle égloguc du Messie, empruntée de Virgile et d'Isaïe; la Boucle de cheveux enlevée, badinage d'une imagination si brillante et si coquette ; enfin, l’Épürc d'Héloïse, où la perfection de l’art simule tout le désordre de la passion. Jamais poète ne sut atteindre si jeune au plus haut degré de son art. A la mort de la reine Anne, il était, à vingt-cinq ans, le premier poète de l'Angleterre, de l’aveu même du jaloux Addison.

Alors, averti sans doute par une voix intérieure que la gloire des grandes compositions originales lui était refusée, il entreprît la traduction en vers de l’Iliade. On sait quel en fut le succès. Au temps où La Moite s’efforcait de rapetisser Homère dans sa traduction, les beaux vers de Pope donnèrent au vieux récit de la muse grecque un éclat nouveau qui ravit les compatriotes de Milton.

Toutefois, messieurs , ne nous y trompons pas, Pope était peut-être plus rapproche de La Motte que de l'antiquité grecque; cl je ne m’étonne pas si madame Dacicr, avec son intolérance et sa sagacité de femme passionnée, crut démêler dans les préfaces admiratives de Pope un enthousiasme trop froid pour le génie d’Homère, et lui en écrivit amèrement. A vrai dire, Pope était peu fait pour sentir le grand naturel des poèmes homériques, et celte aimable simplicité du monde naissant, comme dit Fénélon. Il était philosophe sentencieux , bel esprit, admirateur de l’élégance sociale. Ce qu’il avait au-dessus de La Motte, c'étaient l’imagination de style cl le don d'ccrire en vers. Il était l’élève de cette belle école poétique de Racine et de Boileau que dénigrait La Motte; il avait étudié, dans leurs ouvrages cl dans Virgile, le grand art de l'élégance continue, de la grâce correcte. A cela, il joignait un tour particulier de concision et de finesse : jamais poète ne mil plus d'esprit dans les allusions et dans les contrastes; mais il s'agissait de Iraduirc Homère.

Essayons d’eludier, dans quelques détails, celle moderne restauration d’un temple antique. Oucllc place doit-elle occuper dans l’histoire de l’art? Les critiques anglais reconnaissent que le vers de Pope réunit la force cl l'élégance, la précision cl l'harmonie ; que son expression est prise aux sources les plus pures de l'idiome anglais, et que, dans cc long

trnr.iil , la verve ni Part ne faiblissent. Quelle objection pourra faire un étranger? Une seule, mais générale.

V Homère fie Pope passe pour admirable ; mais il n’est pas du tout homérique. Celle diction primitive, aux images éclatantes, sans périphrases et sans antithèses, disparaît dans la versification habile et symétrique du traducteur anglais. I.cs mœurs, les pensées, les détails sont les mêmes ( Pope n avait pas songé comme La Motte à refaire l'Iliade) ; mais le langage, celle vie extérieure, celte physionomie de l'Ame est tout autre; cl de là, je crois, un pénible mécompte pour l’homme de goût qui lit cette traduction tant vantée. Cette faute est la seule de l'ouvrage; mais elle y est à toutes les pages. Homère dit :

T.c fils de Jupiter et de Latonc, irrité contre le roi. suscita dans l'armée un mal destructeur; et les peuples mouraient.

Pope traduit :

El pour la faute du roi, les peuples mouraient.

Homère dit au sujet de l'hécatombe qu'il s'agit d'envoyer à Chrysa, pour apaiser le dieu :

Peut-être, Payant rendu propice, le persuaderons-nous.

Pope traduit avec une intention philosophique :

Peut-être, à force de sacrifices et do prières, le prêtre pourra pardonner, et le dieu laisser vivre.

Homère fait dire à son Achille :

Je n’ai rien h redemander aux Trovens ; car ils n'ont jamais enlevé mes génisses ni mes chevaux ; ils n'ont jamais ravagé les moissons dans la terre dcl'htic, féconde et guerrière; entre nous, il y a trop de montagnes chargées de forêts, et la mer retentissante !

Pope traduit dans une paraphrase :

Les lointains habitantsde Troie ne m'ont jamais offensé; ils n’ont pas conduit de troupes ennemies dans le royaume dePbtie; mes coursiers belliqueux paissent en sûreté dans scs vallons; au loin la mer retentissante et les rein parts des ruchers garantissent unm empire natal, dont une moisson abondante décore le sol fertile, riche de ses fruits et de sa race guerrière.

Il serait inutile et minutieux de dire comment cette version détruit la grandeur et la simplicité d’Homère. Voulons-nous voir ailleurs le fond même des sentiments, la passion altérée par l'élégance du poète moderne? Dans Homère, Priam, aux pieds d’Achille :

Souviens-toi de ton père. Achille, semblable aux dieux, de ton père, du même âge que moi. cl au dernier terme de la vieillesse. Peut-être, en ce moment , ses voisins le menacent ; et il n'a personne pour repousser la guerre et la ruine. Mais, te sachant plein de vie. il se réjouit dans le cœur, et espère chaque jour de voir sou (ils arrivant de Troie.

Pope enjolive celle simplicité sublime :

Toi, le favori dos puissances divines, songe à la vieillesse

de ton père, et prends pitié de la mienne. En moi, reconnais cette image révérée d’un père, ces cheveux blancs, cette tête vénérable; vois scs membres trcmblantset sa faiblesse; il est mon semblable en tout, excpléen malheur; rt toutefois, en ce moment peut-être, quelque coup du destin le renverse de sa paisible prospérité. Songe que lu le vois fuir loin de qnelquc ennemi puissant . et demander secours avec un faible cri. Cependant , une consolation peut naître dans son âme : il anprcnd que son fils vit encore pour réjouir scs yeux, et il peut espérer encore qu'un jour meilleur t’enverra vers lui. pour chasser cet ennemi.

Où est iloinère , où est Priam au milieu de tout ce jeu de paroles? Conçoit-on que celle prière si forte cl si simple :

Souviens-toi de ton père du même âge que moi !

soit devenue celle verbeuse , celle longue allusion , sans sérieux et sans pathétique ? Que les mots anglais soient élégants et les vers harmonieux, il n’importe; c’est une faute de style en deçà des paroles, et qui lient au plus intime de l'âme.

Je ne poursuivrai pas plus longtemps celte critique : elle indique ce qui manque au grand art de Pope, et trop souvent à la poésie du dix-huitième siècle. Racine, sous la gène des bienséances de son temps, avait orné la simplicité d’Homère, pour les costumes et les détails; mais il ne l'eût pas altérée pour la passion. Pope farde tout à la fois les sentiments et les images.

Le même reproche s’appliquait encore plus à la version de l'Odysscc que Pope, las de traduire, n’acheva pas lui-même. Quelques vers de La Fontaine, dans Philémon et Baucis , nous donneraient bien mieux l’idée de la poésie originale de l'Odyssée, que l’art de Pope cl de scs poëtesauxiliaires. Toutefois celle grande entreprise achevée assura la gloire et la fortune du poêle.

Depuis quelques années, il avait quitté la foret de Windsor, et s’était retire avec scs vieux parents au hameau de Twickenham, le Tibur d'Horace, ou plutôt l'Autcuil de Boileau; car, à vrai dire, je ne sens pas, dans les vers de Pope et dans sa vie , ce goût des champs , du petit bois cl de la source voisine, qu'exprimait si bien Horace :

IIoc erat in votis, modus agri non ita magnus,

Ilortus ubi, cl tccl© vicinus iugis aquro fous.

Et paulùm sylvæ super bis lorct.

Le souvenir le plus champêtre qui nous soit resté de Twickeuham , c'est la jolie grotte de rocaille* et de coquilles formée au bout du jardin , dans un passage souterrain sous la grande roule, cl ornée de miroirs où se reflétait la Tamise. Cela n’csl-il pas bien rustique?

Le hameau de Twickenham avait offert dès l'abord au poète une société non moins mondaine et non moins parce que sa retraite. Les beaux esprits de Londres s'y réunissaient souvent. La célèbre

f>0 COURS DE LITTERATURE FRANÇAISE.

lady Montagne, revenue de l’ambassade à Constantinople avec tant de poétiques et curieux souvenirs, habitait ce village une partie de l’année. Elle était depuis longtemps l'admiratrice de Pope, et lui avait écrit (l'Orient de spirituels billets, en réponse à scs prétentieuses épllres. Entourée de la plus brillante noblesse du parti whig , elle n’en accueillit pas le poète tory avec moins de faveur ; elle écoula ses vers, et lui montra ceux qu’elle faisait ellc-méine avec plus de correction et de causticité que de grâce.

Dans ce commerce d’esprit, Pope fut ébloui ; et la vanité lui fil oublier quelques désavantages personnels que la gloire ne pouvait effacer. Il en fut puni par des plaisanteries, et se vengea par des traits de satire grossière, auxquels lady Monlaguc répondit, en nommant son calomniateur la méchante guêpe de Tw’ckenhant. La liberté politique cl les baines de parti laissaient dans l’élégance anglaise une sorte de rudesse , dont la belle ambassadrice et le poète ont trop abusé.

Troublé dans sa retraite, et de toutes parts en butte aux critiques, aux sarcasmes, aux injures de l’envie , Pope ne trouva de consolation et d’appui que dans le retour de Rolingbroke. Ce célèbre homme d’Etat, tout plein des souvenirs de l’antiquité , au milieu de sa vie emportée par l’intrigue cl te plaisir, s'était appliqué à lui-méme ce que Dolabella écrit à Cicéron :

Tu as satisfait pleinement au devoir et à l’amitié; tu as satisfait à ton parti et à cette forme de gouvernement que tu préférais. Ce qui reste h faire, c'est de nous placer où est aujourd'hui la république, plutôt que de nous exposer, en la poursuivant sous sou ancienne forme, i ne la trouver nulle part (1).

(telles paroles, qui peuvent, selon les circonstances , diriger le patriotisme , ou excuser la faiblesse.

En conséquence, après avoir etc banni comme jacobile, cl avoir accepté le reproche en se faisant garde des sceaux du prétendant , Ilolingbroke, bientôt disgracié dans l’exil même par le parti qu'il voulait servir , s’était retourné vers les whigs vainqueurs, cl avait sollicité de George Ier son rappel en Angleterre. Il l'attendit longtemps, et l’avait acheté bien cher. Mais enfin, en 1723, à l'expiration du parlement qui avait porté un bill d'attainder contre lui, il lut rappelé par amnistie royale , sans cire pourtant rétabli dans scs droits politiques et civils. Quelque faible que fût celle grâce qui le ramenait désarmé dans son pays, il la saisit avec joie, et quitta sa belle retraite de Touraine cl les hardis entretiens de Voltaire,

(I) Satisfaction estjam A le, Vel officio, vel fatniliarilali : satisfaction cliarn parlibu* et ci rripublica?, quant tu prohaba*. Rdiqiitim est, ut ubi mine est rcspuMica. ibi si unis pntiù»quàm,duin illain veterrm mpiamur, simus io nullâ.

pour venir embrasser Pope et le peu d’anKa fidèles à sa cause.

Un d’eux, Swift, confiné, depuis la chute de Rolingbroke et d’Oxford , dans son doyenné de Saint-Patrice, avait su tirer de celte condition une influence nouvelle et sans exemple jusqu’à lui. Le sceptique auteur du coule du 7 'anneau n’avait plus clé qu’un prêtre irlandais, plein de xèle cl de charité pour scs frères ; l’esprit politique avait reparu dans sa manière de les servir. On sait combien l'Irlande , accablée depuis tant d'années par des lois oppressives , était inculte et arriérée. Un petit nombre de seigneurs, attachés à la religion dominante, y vivaient dans l'insolence et dans un luxe grossier. Le peuple était pauvre, et tous les efforts de l’industrie nationale ruinés par la concurrence anglaise. Le doyen de Saint-Patricc , usant à Dublin de la liberté de la presse comme il l’avait fait à Londres, devint le défenseur du commerce de l’Irlande. Par scs pamphlets , il dccrédile les produits étrangers, et apprend à l’Irlande à sc suffire à elle-même, et à s'enrichir, en n’aclictant pas aux Anglais. Le gouvernement fil poursuivre ses écrits, et condamner son imprimeur. Mais Swift porta bientôt la guerre sur un autre point. Le parlement avait autorisé pour l’Irlande l’émission d'une petite monnaie de cuivre de bas aloi, qui devait remplacer, dans les ateliers et le commerce, un papier dis longtemps en usage. Swift dénonça ce monopole d’un genre nouveau dans ses lettres du Drapier , et le fil échouer par la défiance universelle.

Dès lors il fut l’idole du peuple de Dublin : on célébrait sa fête dans les familles et dans les réunions publiques ; des acclamations s'élevaient sur son passage ; les corporations de métiers se soumettaient à ses avis; on demandait son choix pour les élections municipales; et ce philosophe malicieux et misanthrope était vénéré comme un génie bienfaisant.

A cet ascendant de popularité le doyen de Saint-Patrice savait unir une autre influence délicate et mystérieuse. Par sa brillante imagination , par son esprit tour à tour enjoué et sévère, par les caprices même de son humeur égoïste , mais passionnée , il avait singulièrement l’art de plaire aux femmes cl de captiver leur esprit. Il était entouré de leurs assiduités; elles écoulaient avidement ses paroles amères ou gracieuses; clics transcrivaient scs vers, et entretenaient pour lui, dans la haute société de Dublin, le même enthousiasme qu’il avait excité dans le peuple.

Cependant Rolingbroke, après huit ans d’exil, rendu à l’Angleterre par la tolérance d’un ennemi puissant, avait attendu deux ans un bill qui fil ré-

gulièremenl cesser à son égard l'interdiction civile dont l’avait frappe le parlement de 1716.

Enfin, écrivait-il à Swift, voilà ma restauration accomplie aux deux tiers : ma personne est sauve; et mon patrimoine, avec toute autre propriété que j'ai acquise ou que je peux acquérir, m'est garanti; niais le bill d'attainder est soigneusement et prudemment maintenu, de peur qu'un membre aussi gâté que moi ne revienne dans la chambre des lords, et. par son mauvais levain, n'aigrisse cette masse douce et pure.

On conçoit en effet la précaution. Walpole voulait bien amnistier un ennemi , mois non relever un rival; et tel était le génie puissant et séducteur de Bolingbroke, que, même après tant de fautes, au milieu de tous les partis dont il avait trompé l’espérance , on cmignail encore qu’il ne s’ouvrlt, à force de rétractations et d’éloquence, une nouvelle carrière d’ambition. Un député du parti de Walpolc, peu rassure par l'exclusion antérieure qui ne s'appliquait qu’à la pairie , proposa même d’insérer dans le bill qui rendait 4 Rolingbrnkc le droit d’hériter et d’acquérir, une clause spéciale pour le déclarer inhabile à siéger dans l’une ou l’autre chambre. Hais la disposition parut superflue , cl on s’en tint aux conséquences réservées de l'ancien bill.

A Bolingbrokc. exclu des deux chambres , restait la liberté de la presse. Mais il n’essaya pas d’abord de s'en servir, et parut tenté d’une vie plus paisible. Il acheta dans le comté de Middlcssex, près de f.ondrcs cl de Twickenham, une terre qu’il appelait sa ferme, et s’y retira , méditant sur les systèmes philosophiques, conversant avec Pope, et faisant ses foins. Du fond de cette retraite , il appelait Swift à grands cris, soit pour philosopher, soit pour attaquer le ministère; mais le doyen de Saint-Patrice avait pris quelque humeur du scepticisme irréligieux de son ami. Bolingbroke crut avoir besoin d’apologie près de lui.

Je dois, lui écrivait-il, rectifier en vous une opinion que je serais désolé de vous voir plus longtemps à mon égard. |.e terme d’#*/>r*7 fort, en anglais libre penseur, me parait appliqué d'ordinaire à des hommes une je regarde comme les pestes de la société, parce que leurs efforts tendent à en relâcher les liens et â ôter un frein de la bouche de cette hrtc féroce que l’on appelle homme, tandis qu’il vaudrait mieux lui eu mettre encore une demi-douzaine d'autres... Mais si par esprit forts ous entendez seulement un homme qui fait un libre usage de sa raison, qui cherche la vérité sans passion et sans préjugé, et la suit inviol, ihîcment. à B,“ c*es* ^ an saRe honnête homme, tel que je m’efforce de le devenir. Vous ne pouvez, même dans votre caractère apostolique, iraprottver de tels libres penseurs. Leur christianisme est fondé sur la meilleure base, celle que saint Paul lui-mémc a établie : Omniu probate,quod bon u ta est teneie.

Pais, après quelques trails satiriques contre les abus de la religion, il termine par ccs paroles sérieuses :

Je ne puis douter que vous ne soyez maintenant convaincu de mon orthodoxie, et que vous ne reuonciez à me nommer avec Spinosa , dont je méprise et abhorre le système sur

HUITIÈME SIÈCLE. (il

l'infinie substance, ce que j'ai le droit do faire, parce que je puis montrer pourquoi je le méprise et l'abhorre.

Bolingbrokc, je le crois, sc défendait moins du scepticisme avec les beaux esprits de France, qu’il avait enchantés de son érudition, et il ne leur eût pas cité tainl Paul. Toutefois, il faut avouer que, dans celle lettre, sc retrouvent les mêmes principes qu’a défendus Voltaire , et la même distinction insurmontable entre les libres penseurs et les alliées. Je ne sais si elle suffisait à Swift. Mais Pope élail mécontent de l’irréligion de Bolingbrokc, tout en admirant son génie cl sa métaphysique. La libre philosophie de Bolingbrokc ne trouvait donc pas d'appuis, même dans scs deux amis : il revint à la politique. Swift avait enfin quitté l’Irlande pour lui faire une visite à Londres. Il apportait avec lui l’ouvrage de quelques années de retraite, ses Voyages de Gulliver, celle piquante satire de la société, conte de fées pour les enfants, triste et amère parodie pour les hommes. Le succès en fut prodigieux à Londres ; les whigs en rirent comme les torys, et Walpole essaya, mais inutilement, de disputer Swift à l’amitié de Bolingbroke.

Gulliver parut à la même époque où Daniel de Foê, le vieux pamphlétaire puritain du roi Guillaume, publiait son immortel Robinson. Rapprochés par la forme de voyage, et, à quelques égards, par la savante cl vraisemblable minutie des détails, ces deux romans offrent les deux extrêmes de U narration candide cl de l’allégorie fabuleuse, de la bonne foi et de l’ironie sceptique : tous deux vivront comme oeuvres originales. Mais Robinson Crvsoé est une œuvre morale, une exhortation au travail cl à l’espérance en Dieu ; Gulliver est souvent une dérision frivole ou désespérante, qui, en ravalant l’espèce humaine, ne lui laisse, pour sc relever , ni la vertu ni la science. Voltaire a dit que c’était un Rabelais dégagé de fatras, un Rabelais perfectionné. 11 u’y a pas dans Swift, nous le croyons, l'intarissable invention et l’éloquence de Rabelais. Son ouvrage, non plus, ne venait pas aussi à propos que celui de Rabelais ; il u’avail pas tout ce reste oppressif du moyen âge à diffamer par de sourdes risces; il avait affaire, tout compris, k la société la plus raisonnable du monde, à celle qui renfermait dans son sein la liberté politique, la liberté de penser, les recherches de Locke, cl les découvertes de Newton. Aussi le Rabelais anglais frappe-Uil souvent à faux dans ses bizarres attaques, et mérite-t-il parfois le ridicule qu'il veut jeter sur la science !

Hais quel feu, quelle vivacité, quel mélange d’imagination et de sarcasme! quelle gaieté dans la misanthropie! retranchez l’ilc Volante et les habi-

oa

tanls de Laputa , restez à Lilliput , ou bien allez chez ces honnêtes chevaux, si sobres, si modérés, si sages. Quelle amère et ingénieuse satire! Je ne crois pas non plus que la contemplation des misères humaines, que la misanthropie, que le spleen aient jamais dicté de pages plus éloquentes que l'histoire de cette misérable race d'immortels , les Snulbrug. En traçant ce tableau mélancolique, l’âme de Swift avait-elle une seconde vue, un frisson avant-coureur de la défaillance où il tombe bientôt lui-même? Ce hardi moqueur languit les dernières années de sa vie comme un véritable Snulbrug, abruti sous les maux du corps, cl mourut imbécile. Mais n'anticipons pas sur ce triste avenir, et voyons encore Swift dans l'éclat de son génie, appelé à Londres par Bolingbroke qui espérait l'associer à sa polémique, et par Pope qui veut lui lire scs vers.

Swift jouit quelque temps de celle réunion, ctde la célébrité nouvelle que lui donnaient, à Londres, son Gullioer et l'opposition qu'il avait faite en Irlande. Les troisamis se voyaient souvent. L'homme d'Étal mécontent reprenait scs vastes éludes d’histoire et de pyrrhonisme. Le poêle recueillait des idées, qu'il ornait d'images pour son Essai sur l'homme; cl le philosophe, si l'on doit donner ce nom à Swift, songeait tristement qu'il n'aurait plus de ministre à conseiller ou à défendre, cl qu’il lui faudrait bientôt retourner en Irlande. Ces trois hommes, combles des dons du génie, étaientils heureux? Non, sans doute; mais ils offraient une réunion de talents bien rare dans l'histoire des lettres, et devant laquelle ou aiuie à s'arrêter. Rien n'égalait l'abondance de vues, la chaleur soudaine, Ja parole heureuse de Bolingbroke; mais celte éloquence qui eût dominé le parlement , il l’exhalait en thèses métaphysiques dans les petites allées du jardin de Twickenham. Ôwifl repartit pour aller assister aux derniers moments de cette Stella, dont il avait été si tendrement aimé. Bolingbroke publia des lettres politiques, et appuya de ses écrits l'opposition que l’éloquent Pultency dirigeait, dans la chambre des communes, contre l'heureux Walpole. Pope, aussi mécontent des critiques cl des libraires que Bolingbroke l'était des ministres, se mit à composer sa Dunciade.

Autour de ces hommes illustres se réunissaient d’autres noms moins célèbres dans les lettres : Gay, poêle correct et pur, auteur de fables assez froides , et d'un célèbre opéra , le Mendiant , applaudi pour la hardiesse démocratique plus que pour la poésie; Arbulhnot, critique plein de goût; Congrèvc, devenu oisif depuis qu’il était riche; Thompson, arrivé d’Écosse, pauvre et sans appui, avec le plus beau chaut du poème des Saisons;

Young, faisant des tragédies médiocres et de pompeuses dédicaces, sans soupçonner encore la profondeur de tristesse et de poésie que l’âge et le malheur devaient révéler en lui.

Ce fut vers ce temps, et dans ce monde, que Voltaire, fuyant la Bastille cl la France, arriva à Londres, au mois d’août 4726.

Accueilli par les amis de Bolingbroke, il se retira d'abord à Wandsworth, à deux lieues de Londres, dans la maison d'un riche négociant, M. Falkener, à qui dans la suite il dédia Zaïre. Ce fut là qu’il vécut deux années, dans l'élude des lettres anglaises et le commerce des hommes les plus célèbres du temps. Malheureusement il y eut alors lacune dans celle correspondance infatigable, le plus curieux elle plus piquant de ses ouvrages. On ne peut assez regretter que, pendant ce long séjour, il ail à peine écrit trois ou quatre fois à scs amis de France. Que de choses il leur eût dites qui ne sont pas même dans scs Lettres philosophiques sur les Anglais, et qu'il faut chercher jusqu’à latin de sa vie dans les réminiscences quelquefois un peu effacées qui remplissent ses derniers écrits ! car ce voyage, ce noviciat anglais a puisammenl agi sur tout Voltaire. Son imagination en resta colorée d’une teinte plus libre et plus vive, et sa raison en devint plus hardie. Les éludes qu’il fil alors se retrouvent partout dans ('histoire de sou génie. S'il en rapporta d'abord des formes de tragédie et de poésie morale, bien des années après il y puisait la maligne philosophie de scs contes, et l'érudition de scs pamphlets sceptiques.

Aujourd'hui, tout lettré français qui passerait deux années en Angleterre, la visiterait en tous sens, s’arrêterait près des lacs et sur les monts d'Écossc , et ferait une description complète du pays, sous tous les rapports pittoresques et politiques, commerciaux et littéraires. Voltaire ne parait guère avoir bougé de la fumée de Londres cl de sa banlieue : il n’y a trace dans scs souvenirs des beaux sites d’Angleterre et d'Écossc. Quant à la constitution politique du pays, il n'en rendit qu’un compte fort sommaire, pour s’en moquer, autant que pour la louer. Que lit-il doue à Londres pendant deux ans? que rapporta-t-il avec lui? Ce qui fut son caractère, son privilège, ce qui manquait à l’Europe du continent, la liberté de penser, loin de celte fausseté convenue que le préjugé, l'habitude, l'étiquette de cour, l'esprit de corps maintenaient en France. C’est par là que l’Angleterre le frappa dans scs théâtres, scs livres, ses sermons, scs journaux ; c’est par là que cet esprit élégant sc complut à la foule d'originaux dont l'Angleterre abondait à ses yeux , et qui choquaient d’abord son goût délicat cl moqueur.

TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

(il

Le mouvement, la vie d'une société libre, voilà ce qu'il avait entrevu dans l'activité d'Amsterdam, et ce qu'il retrouvait avec délices, sous une forme plus brillante, dans le luxe et la richesse de Londres. Il n'y vit pas la cour cependant. Bolingbroke, son ami, était, nous l’avons dit, le chef d'une opposition à demi jacobitc , à demi républicaine, qui luttait contre l'ascendant habile cl corrupteur de W al pôle. Voltaire sortit peu de ce cercle, dont il aimait les hardis entretiens, sans partager scs passions. Il vit Congrève, cl s’indigna de le trouver plus gentilhomme que poète, et plus flatté de ses emplois publics que de ses anciens succès au théâtre. Il rechercha Pope, et surtout étudia ses écrits.

Vers ce temps, comme Pope revenait un soir de la ferme de Bolingbroke, dans le carrosse de son noble ami, les chevaux, en passant sur un pont demi-rompu, le versèrent dans la Tamise. Le poète faillit se noyer (1); mais, grâce à sa petitesse, on le tira de la voilure à travers la glace brisée d'une des portières. Il fut ramené chez lui l’épaule démise et la main blessée par les éclats du verre. Voltaire s'empressa de lui écrire avec une affectueuse inquiétude. Les deux poêles se virent; mais la gravité caustique et prude du poète anglais goûta peu la fougue brillante et la gaieté de Voltaire. Un jour, à table chez Pope, Voltaire ayant plaisanté sur le catholicisme. Pope, qui versifiait les idées de Bolingbroke, sans être incrédule comme lui, se leva d'impatience et sortit avec humeur. Le bruit se répandit que ce jeune Arouct, qui parlait si étourdiment et si haut, avait quelque mission secrète du ministère de France, et qu'il fallait s’eu délier. 11 n’en était rien. Le cardinal de Fleury ne l’eût pas choisi pour agent; et Voltaire, qui aimait fort les affaires d'Etat , n’eut jamais de mission qu’auprès du roi de Prusse. Mais on conçoit sans peine que l'intimité de Bolingbroke, suspect par tant de râles qu'il avait joues, et cette alternative de faveurs royales et de disgrâces qu'avait éprouvée Voltaire, pouvaient jeter quelque doute sur lui.

Voltaire, d’ailleurs, prêtait a ces calomnies par une certaine affectation de crédit à la cour de France. On le voit, à la même époque, offrir à Swift, qui voulait visiter Paris, une lettre de recommandation pour notre ministre des affaires étrangères, M. de Morville, personnage politique fort oublié, que Voltaire, dans cette lettre, accable de louanges, en lui adressant le malin auteur de Gulliver.

Retenu par Bolingbroke, Swift ne partit pas, cl Voltaire, qui ne négligeait rien, lui dcinauda bientôt

(1) He might hâve been drown, if «ne nf my men had not broke a glas», and pullcd liira oui tbrough the v> indu \» . Itoliagb. letlcr.

à son tour de recommander en Irlande son poème de la Ligue , qu'il réimprimait sous le titre de Henriade. Il lui écrivait pour cela de jolies lettres, en assez lion anglais, et lui envoyait dans la même langue son Estai sur les guerres civiles de France.

Je n’ai pas vu, lui disait-il dans une de ces lettres, M. Pope cet hiver, mais j’ai ru le troisième volume des Mélangea (1), et plus je lis vos ouvrages, plus je suis honteux des miens.

Je ne sais si la Henriade eut de nombreux souscripteurs en Irlande; mais, parmi la haute société de Londres, celle publication fut très-favorisée ; et Voltaire, qui, avec son goût habituel d'entreprises financières, venait d’aventurer beaucoup d'argent sur la mer du Sud, se vil dédommagé par sa spéculalion épique.

Ce qui valait mieux pour le poète, c'était l'inspiralio nqu’il recevait de l’Angleterre. Avec l'esprit do liberté, il voyait partout à Londres le sentiment do la dignité des sciences, et le respect des lumières. Il faut en convenir, les minces faveurs que le talent et la gloire pouvaient obtenir en France, une invitation à Fontainebleau, une pension sur la cassette, une place à l’Academie, tout cela devait paraître peu de chose à Voltaire, en comparaison des récents souvenirs du ministère d’Addison, de la diplomatie de l’rior cl de l'influence de Swift.

Pendant son voyage même, Voltaire avait pu voir un autre exemple des grands honneurs que l'Angleterre réservait au génie. Newton mourut le 20 mars 1727. Après que son corps eut été expose aux flambeaux sur un lit de parade, comme le corps d’un souverain, on le porta dans la sépulture royale de Westminster, suivi d'un immense cortège uù marchaient les plus grands seigneurs de l’Angleterre, le chancelier, les ministres, cl qu’entourait le respect public. Voltaire, qui dès lors étudiait les grandes découvertes de Newton, en même temps que le théâtre anglais, fut sans doute frappe de ce glorieux spectacle et de celle apothéose décernée au génie par la raison d’un peuple éclairé. On ne peut douter même qu’il n’ait gardé souvenir des beaux vers que ût alors le poète Thompson, pour honorer la mémoire de Newton ; on y trouve la première pensée, et, pour ainsi dire, l’accent de la belle épltrc à madame du Châtelet ; et on conçoit sans peine que, tout ému de ces funérailles de Newton, il ail jeté dans sa Henriade la magnifique explication du système du inonde.

Les obsèques presque royales d’un homme qui n’avait clé graud que par les sciences, l'orgueil d’un libre patriotisme mêlé à l’enthousiasme pour le génie, tout cela était etranger à notre France, d'où

(I) Recueil mêlé de pièces de Pope et de Swift.

(vi COURS DE LITTERATURE FRANÇAISE.

Descartes avait fui , et où ses cendres môme n'avaient pu obtenir d'éloges publics ; à notre France où Corneille était mort pauvre, Racine dis* gracié, Molière sans sépulture. Tout cela était noble, grand, devait charmer une âme éprise de la gloire, et qui sentait sa force. Essayons de traduire le chant funèbre ou plutôt triomphal du poète anglais sur la tombe de Newton : vous jugerez quelle inspiration en reçut Voltaire :

La grande âme de Newton quittera-t-ellc la terre, pour •e mêler aux astres son domaine; et les luxes frappées de silence, craindront-elles de soulever une telle gloire? lais que peut notre faible voix? A celte heure même, les fils de la lumière, par de sublimes accents uni» à la lyre réleste, célèbrent sa présence sur le rivage de l'éternelle félicité. Je n’y renonce pas cependant; que le sujet soit grand et chanté sur la harpe des anges ; flammes étherées, j'aspire à me joindre à vous daos ce concert de la nature!

Et maintenant qu’il est vôtre, quelles merveilles inconnues pourrez-vous montrer à celui qui, même sur ce point obscur où les mortels travaillent enveloppés de poussière, avait suivi à la trace, d'après les lois simples du mouvement, l'invisible main de la Providence agissant à travers la machine universelle?...

ÜEil tout intellectuel, pénétrant d’abord notre système solaire par les forces mêlées de la gravitation et de la projection, il le voit accomplir son tour dan» une muette harmonie. Cachées au regard «le l'homme, ces lunes nombreuses, dont la clarté réjouit des planètes lointaines, ont apparu à Newton, dans tous lenrs cercles entrelacés. 11 a fixé le cours de U reine errante de nos nuits, soit que son orbe â peine formé ne rende qu’un faible éclat, soit que, large flambeau, elle inonde doucement les cieux de sa pâle lumière. Discernant chacun de ses mouvements, il les coordonna dans leur* rapports avec ceux de la mer, et enseigna pourquoi la masse de l’onde se gonfle irrésistible, et se penche sur les rocs brisés comme un fleuve qui déborde, jusqu'au moment où le reflux laisse de nouveau derrière soi un désert do sable jaune et stérile.

De l.i, il prit son vol ardent à travers l'azur infini; et toutes les étoiles que la voûte éclairée d’une nuit d’hiver épanche sur nos yeux, ou que le tube de l’astronome va tirer de l’obscur abîme des airs, cl celles que plu» loin dans les étages successifs des cieux on avait crues isolées, s’allumèrent en soleils à son approche, devenant chacune le centre vivant d’un système organise, toutes combinées et régies sans erreur, par l’uuique pouvoir qui attire une pierre projetée ver* la terre.

O maguificencedivine sans profusion !ô sagesse vraiment parfaite! produire ainsi d’un petit uombre de causes un ensemble de résultats, des effets si variés, si beaux et si grands, un univers complet ! O bien-aimé du ciel, dont l'œil épuré, perçant ce voile mystérieux, vit au dedans se lever et se mouvoir un si vaste assemblage ! Le premier, il poursuivit la comète dans son ellipse immense ; il dirigea sa route autour de mondes innombrables, jusqu'au point ou, reparaissant sur le front de notre ciel du soir, la flamboyante merveille brille denouveau, cl secoue la terreur sur les nations tremblantes. Tous les cieux sont à lui, ramenés de la chimère barbare des tourbillons cl des sphères circulantes à leur première et sublime simplicité...

La lumière elle-même, qui rend tout visible brillait inaperçue, jusqu’à ce que son génie plus lumineux eût déplié tout entière la robcéclaiautc du jour, et, tirant de celle masse iudistincle de blancheur chaque espèce de rayon, eût produit à l’œil enchanté le riche appareil des couleurs primitives. D’abord jaillit Tardent écarlate, puis la teint e sombre de l'orange, puis le jaune gracieux, près duquel lornl>èrcnt les doux rayons du ter! qui rafraiebil la nature; ensuite le bleu pur, qui gonfle les cieux d’automne, se joua dans les airs ; et sous une nuance plu* triste parut l'indigo, couleur d’un ciel du soir obscurci de frimas; enfin, les derniers rayons de la lumière réfractée s’évanouirent en une

teinte fugutivede violet. Telles, quand les nuages distillent leur rosée, brillent les couleurs distinctives de l'arc-en-ciel. Pendant qu’au-dessus de nos têtes l'humide apparition est suspendue avec grâce, s’évaporant sur nos campagnes, des myriades de nuances mélangées se forment de ces couleurs, et des myriades restent encore â naître : source infinie de beauté toujours jaillissante, toujours nouvelle! Rieudesi beau fut-il jamais imaginé par le poêle rêvant sous les bot*

?|uels de l'Hélicon, ou par le prophète dont l'enthousiasme ait descendre le ciel? En ce moment même le coucher du soleil et les lejntes variées des nuages, vues de tes gracieuses collines, ô Grccuwich ! attestent combien la loi de la réfraction est véritable et belle.

O vous! âmes chargées de ténèbres et sans espérances, vous qui . n’ayant pa* la con«cicnce de ce sublime essor, de cet élan vers unr immortelle vie, osez combattre le plus noble privilège de l'humanité, dites, une âme douée d'une puissance si vaste, si profonde, si prodigieuse, pcul-ello nï-tre qu'un souille plu* choisi d’esprits vitaux qui s'agitent uelque* moments dans leurs tubes, et ont à jamais disparu ans le vide? Mais, silence ! je crois entendre une voix qui, solennelle, comme à l’approche d’un grand changement, retentit dans le inonde : c'en est fait, la mesure est comblée. je résigne ma tâche...

Que des pleurs efféminés ne soient pas versés pour lui ! La vierge moissonnée dans sa fleur, le folâtre jeune homme, le petit enfant chéri, voilà les lombes qui réclament des larmes cl des élégies. Mais Newton appelle des chants de félicitation; car il est errant à travers ccs mondes innombrables que d'ici-bas il avait si bien décrits; il le* admire, et, dans son admiration, il célèbre leur auteur avec les heureux habitants du ciel. O gloire de la Bretagne, soit que tu converses avec les anges, devenu leur égal et adniisà leurs honneurs, soit que, monté sur les ailes des chérubins, lu suives dans la course le mouvement des sphères, comparant les êtres avec les êtres, perdu dans le ravissement cl la reconnaissance pour cette lumière si abondante qui rayonnais dans ton âme. du sein de la lumière; oh! regarde avec pitié l’espèce humaine, celte race fragile et pleine d’erreurs ; relève l'esprit de ce bas univers j préside à la palrio déchue, et sois nommé son génie tutélaire! Relève ses arts, corrige scs mœurs , inspire sa jeunesse ; car celte patrie, bien que corrompue et affaiblie, elle t'a donné naissance, cl se glorifie daus ton nom; elle le montre à tous scs enfants, et leur dit de regarder ton étoile, tandisque, dans l’attente de cette seconde vie qui commence, quand le temps aura cessé, ta poussière sacrée dort avec celle des rois cl ennoblit leurs tombeaux.

Voilà, messieurs, la source un peu surabondante de la belle et neuve poésie que Voltaire, quelques années plus tard, adressait à madame du Châtelet, interprète de Newton. Vous reconnaissez les pensées, les images :

Déjà ces tourbillons, l'un par l’autre pressés.

Se mouvant sans espace, cl sans règle entassés.

Ce* fautâmes savant* à mes yeux disparaissent ;

Un jour plus pur inc luit; les mouvements renaissent.

Il découvre à mes yeux, par une main savante,

De l’astre des saisons la robe étincelante :

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