‹ Cours de littérature française (volume 4)Chapitre 27 sur 44 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

PREMIÈRE LEÇON

DISCOURS PRËLiniNAlRE.

Messieurs,

Cet auditoire si nombreux et si troublant, même par sa bienveillance, ajoute encore à l'embrouillement de peusée que j’éprouve en ce moment; car il faut , je l'ai annoncé, vous donner un programme du moyen âge. Jusqu'à présent , je parlais de choses que je connaissais assez bien , et où l&faiblesse de ma parole était du moins soutenue par d’anciennes éludes. Haiiitenaul, je vais parler de choses que je sais à peine, que j’apprends, à mesure que je les dis : j’ai besoin , et ce n’est pas une phrase faite ni apportée de chci moi, j'ai besoin d’une double indulgence.

Dans cet effort que je vais tenter pour encadrer la partie du moyen âge qui doit nous occuper , cl pour y choisir quelques points dominants, caractéristiques, tant de faits que l'on ne peut dire tous cl qu’un craint d'omettre, tourbillonnent autour de mon esprit. A quoi m'attacher de préférence? Ces monuments si nombreux, et la plupart mal connus, cette confusion de langues et de civilisations, ces lacunes et celte abondance tout à la fois rendent presque impossible de faire ce que cependant je veux essayer.

L'année dernière, en finissant, je vous ai parlé vile et faiblement de la grande puissance qui allait ranimer la société, de ces génies sublimes nésdu vivant de l'empire romain que tuait ou transformait le christianisme : j’ai dit que bientôt une vie nouvelle allait couler, se répandre dans des canaux nouveaux comme elle; que des races, des langues étaient prèles pour la recevoir, et qu’alors seulement la métamorphose du monde romain serait manifeste, serait entière.

Tant que les langues grecque et latine sont là vivantes, bien que tout le reste soit renouvelé, il y

a. dans cette persistance, dans celte ténacité des anciennes formes, quelque chose qui empêche de voir toute l'originalité créatrice qui vient de naître avec la pensée chrétienne. Plus tard, au contraire, lorsque les veilles races ont été balayées de la terre, ou du moins lorsqu'elles se sont cachées sous lo costume des conquérants nouveaux, lorsqu’elles se sont dénaturées pour obtenir la permission de vivre; lorsque, du choc des barbaries qui se succèdent, sont nés des idiomes nouveaux, alors la révolution de l’esprit humain parait dans toute son immensité. Sur l’ancien territoire romain, tout est changé, bouleversé; ce ne sont plus des Gaulois, des Ibères devenus Romains ; ce sont des races nouvelles avec les variétés de leurs physionomies et de leurs langues ; c’est le chaos renaissant au milieu de celte uniformité que la conquête romaine avait commencée cl que semblait d’abord achever le christianisme.

Voilà l’clat du monde, où il faut s'avancer, s’aventurer , pour apercevoir , à l'origine , les littératures et le génie des principaux peuples de l’Europe. J’ai restreint beaucoup celle lâche, en l’essayant. J’ai jeté la moitié de mon sujet, parce que je n’y entendais rien; j’abandonne toute la partie germanique, non que je ne l’admire, nonque je n’aperçoive deloin, avec une vue confuse et faible, tout ce qu’il y aurait de grand et d’instructif dans les vieux monuments de ce génie du Nord, qui florissait dans l’Islande républicaine, au milieu du monde barbare, qui, sous le nom de gothique, traversa tout le midi de l’Europe, et qui, sur sa terre natale, montra tant de vigueur indigène. Mais enfin, je sais tout cela trop peu et trop mal ; je ne puis en parler.

Je ine renferme, je m’emprisonne dans l’autre moitié de l’Europe, le Midi cl les contrées centrales qui ont reçu et gardé le plus longtemps l'influence du génie méridional. Ainsi les deux Frances , au delà et cii deçà de la Loire, la Franccdu Midi et

TABLEAU DU MOYEN AGE

celle du Nord ; l’Angleterre, placée si près de nous, cl sur laquelle a passé la conquête française, représentée par les Normands; l'Espagne, dont les provinces limitrophes ont longtemps parlé la mémo langue que notre Midi ; enfin l'Italie, voilà tout ce qui nous occupera. Tous ces sujets se tiennent et n'en forment qu'un seul; toutes ces langues, excepté l 'anglais qui, secouant la conquête et les lois françaises , reverdit de bonne heure sur sa vieille souche teulonique, toutes ces langues sont soeurs; elles sont nées toutes de la même corruption; elles ont toutes germé dans les ruines de la langue latine.

Ainsi, marquons d'abord ce grand résultat, né de la civilisation antique et qui lui survécut. Le génie romain, dans tous les lieux qu'il avait conquis et longtemps possédés . porte scs lois, ses mœurs, sa langue; puis vient la religion plus puissante que l'empire romain, qui ajoute la sainte uniformité de son rituel à celle première uniformité de la conquête ci de la politique. Saint Augustin l'a remarqué en termes éloquents :

Optra data ttl ut imptrioaa cicilatnonaolùm jugum, vtrum et tant iinguam suam domttia gentibu », per pactm 9ocitlalitt imponeret, per quant non deasaet, imo ai abundaret interprétant copia.

Augustin voit quelque chose de merveilleux, de prédestiné , dans cette puissante diffusion de la langue romaine. A scs yeux, c'est le moyen providentiel qui préparait la prédication générale et rapide de la foi chrétienne.

Quelles que soient les causes de cette grande révolution si majestueusement annoncée dans l'esprit religieux, une chose vous frappe, c'est que toutes les Gaules, jusqu'au Rhin, toutes les Espagne*, et nécessairement l'Italie entière, parlaient la langue latine au quatrième siècle, au cinquième siècle. Sans doute il y avait des idiomes locaux, des patois qui se cachaient dans quelque coin de village; mais la religion parlait latin, la loi parlait latin, la guerre parlait latin; partout le latin était la langue que le vainqueur imposait au vaincu. Pour traiter avec lui , pour lui demander grâce, pour obtenir la remise de l'impèt, pour prier dans le temple, toujours il fallait la langue latine.

Ainsi, celle grande transmutation des vaincus par les vainqueurs, ce changement de la société, sans la destruction des individus, s'était accompli sous la puissante politique des Romains, aidée par la prédication du christianisme.

Combien cet étal du monde dura-t-il? Comment devait-il s'altérer progressivement? A quelle époque, du milieu de celte langue romaine, universellement répandue, naquirent leslaogues nouvelles, et avec elles une manifestation plus complète, plus efficace

de l'esprit moderne? Car l'esprit des hommes est tellement dominé par les formes du langage, que même des hommes nouveaux de race et d'esprit, s’ils prennent i’us.ige d'une vieille langue, perdront quelque chose de leur caractère natif, et que, si plusieurs races sc mêlent, clics ne formeront un peuple que lorsqu’elles auront une langue commune et nouvelle.

Ces questions, plus ou moins éclaircies, nous retiendront longtemps. Nous serons grammairiens, lexicographes , autant que nous le pourrons. Ces études ont leur intérêt, leur originalité historique et piquante, et vous ne me reprocherez pas de m’y arré lcr.

Longlcmpsavant celte révolution, voyons d'abortl tout le midi de l'Europe soumis par les Romains, et adoptant leur langue et leurs mœurs. C’est le sceau de la victoire; c'est la condition delà vie paisiblcau milieu delà défaite. Mille preuves viennent à l'appui de ce fait. Entendez-vous au quatrième siècle, sous Théodose, cet orateur gaulois qui, parlant au sénat romain , éprouve , dit-il , quelque crainte d'apporter parmi les descendants de Cicéron cl d'Iiorlcnsius la rudesse inculte cl grossière du langage transalpin, rudem et incuitum transalpini termonis hon orent. Il ne s'agissait pas d’une harangue celtique, mais d'un discours dans la langue latine des Gaules. Dans les siècles antérieurs, Suétone, ldinc, J u vénal, Martial ont cent fois parlé des jeux lilturaircs et des déclamations cil langue latine usitées à Lyon, a Vienne, à bordeaux, dans toutes les villes de la Gaule méridionale et de l'Espagne. Plus lard , de curieux monuments attestent, dans les assemblées provinciales des Gaules, l’emploi de la langue latine pour rédiger les actes, exposer les plaintes des sujets gaulois, et même quelquefois aebuser le prélet romain. C'était en langue latine que sc produisait tout l'esprit du pays.

Il est à croire qu'une alteration dans cet état des provinces conquises par les Romains ne date que de rmvasion de nouvelles races barbares. Qu'arrivat-il alors? -De même que Rome civilisée avait imposé sa langue à tous les peuples qu'elle soumettait par ses armes , les nouveaux conquérants renversèrent-ils la civilisation récente qui venait d’etre élevée dans les Gaules, cl mireul-ils leurs mœurs et leur langue à la place de celle que les Romains avaient en partie substituées aux usages cl à l'ancien idiome du pays? Non! et c'est là qu'apparall la force de la civilisation. Un savant célèbre, daus un ouvrage sur les langues ouigour, a ingénieusement établi que, daus la langue d'un peuple formé par des agrégations diverses, on retrouve la population primitive de chacune des races réunies, en évaluant la quantité de mots cl de tours que cha-

r,5i COURS DE LITTÉRATURE FRANÇAISE.

cunc d'elles avait apportés à la masse commune de l’idiome nouveau.

Mais cette remarque ne peut avoir toute sa justesse qu'autant que les races qui viennent ainsi sn réunir, offrent une égalité de civilisation et de force intelligente. Lorsque au contraire c'est le savant, l'ingénieux qui vient soumettre le grossier et l’ignorarit, alors l'équilibre dans le contingent que chacun apporte à la formation de la langue nouvelle est rompu ; tes lumières l'emportent sur le chiffre numérique des individus; et ceux qui ont le plus d'idées donnent incomparablement le plus de mots.

Certes, les Romains, qui avaient conquis et colonise la Gaule, étaient beaucoup moins nombreux que les Gaulois. Ils n'en firent pas moins adopter leur langue, parce qu’ils imposaient leurs lois et leur religion. Les Francs étaient aussi beaucoup moins nombreux q uc les Gaulois qu'ils envahirent. Cependant, s’ils avaient clé supérieurs par l'intelligence et les arts, surtout s'ils avaient apporté avec eux un culte nouveau, l’ancienne civilisation, l'ancienne langue eût été vaincue par la nouvelle, aidée de la force. Mais comme', au contraire, les Francs n’étaient, relativement aux Gaulois transformés en Romains, que des barbares, ils prirent le pays, sans le transformer ; ils reçurent la religion des evéques gaulois. Ils laissèrent subsister la langue que parlait celle religion. Ils apprirent euxmêmes les idiomes populaires entés sur celte langue progressivement altérée dans les Gaules, et à la longue ils se confondirent dans le peuple plus nombreux cl plus éclairé qu'ils avaient conquis. L'ancien esprit romain, l'ancienne langue romaine corrompue successivement, prévalurent dans les Gaules sur la langue des conquérants nouveaux.

L’examen de ces faits, messieurs, entraînera de longs détails. Là se présenteront des questions d’histoire et de philologie qui sont contentieuses, je l’avoue. Lorsque nous aurons admis qu'à dater du septième siècle , trois langues avaient cours dans les Gaules, la langue latine encore officielle ol ecclésiastique, une langue vulgaire uniformément altérée du latin , une langue allemande que les vainqueurs avaient apportée avec eux, qu'ils perdirent en partie et qu’ils n'imposèrent pas aux habitants du pays, plus d’une difficulté sc présente.

En admirant et en étudiant les belles recherches d’un homme de lettres célèbre, érudit et poète, H. Raynouard, peut-être lui soumettrons- nous quelques doutes sur la généralité de son système ; peut-être, en nous appuyant sur l’autorité d’un savant non moins ingénieux, de M. Scbtegel, demanderons-nous s’il est naturel de supposer que, dès le septième siècle, une même langue corrompue du romain avait uniformément soumis à son

empire, la totalité des deux Gaules, et même s’étendait dans une partie de l'Espagne et de l'Italie, supérieure. Nous ne négligerons au reste aucune des réponses et des preuves qu'a données l’auteur à l'appui de ses savantes conjectures. Ajoutons d'ailleurs que, par une chance fort heureuse, sa gloire est à l'abri des contradictions mémos qu'éprouverait sou système. Lorsque l’on révoquerait en doute celle espèce d’universalité qu’il parait accorder à une langue rumaue uniforme, sonore, méridionale, et cependant parlée au Nord comme au Midi , il restera toujours, messieurs, qu'il a savamment retrouvé, expliqué', analysé les monuments de celte langue qui, la plupart, n’ciaicnl pas publiés; qu’il a, dans la variété de ces monuments, découvert et régularisé les éléments primitifs d’une langue mal connue jusque-là, et qui a été, sinon le seul, du moins le principal intermédiaire entre la civilisation romaine et la nôtre, et qu’enfin il a retrouvé non-seulement des livres, mais tout un idiome.

Quoi qu'il en soit, qu'une langue romane uniforme ail étendu son empire sur un si vaste territoire, ou que, dis l’origine, deux langues romanes plus ou moins marquées des accents do Nord et du Midi aient partagé la France, il n’est pas douteux que, vers le huitième siècle, cet élément nouveau de civilisation, simple ou double, était né. Ainsi, vous connaissez tous, ou vous avex tous entendu rappeler le serment de Charles le Chauve traitant avec son frère, roi leuloniquc. Le serment est traduit dans la langue vulgaire des deux nations. La langue des Francs naturalisés et dominateurs en France, est, d'après ce serment, déjà fort semblable au roman.

Le serment, au contraire, du roi de Germanie est en langue théotisque, dans la langue qu’avait parlée Charlemagne, mais qui, sous ses successeurs au trône de France, avait cédé à un idiome nouveau, dégénéré du latin.

Celle langue, nommée roman rua/i^He, étaitelle identique dans toutes les Gaules, ou n 'offraitelle pas plutôt des dialectes multiples ? N’imporle : il est certain qu'elle existait au huitième siècle, immédiatement issue du latin cl tout à fait distincte des langues germaniques.

Mais combien de temps s’écoula-t-il, avant que celle langue rustique, grossière, que l’on n'écrivait pas, devint capable d’éloquence?

Charlemagne, dont le génie s’étendait à tout, s’était occupé même de grammaire. Entre deux eonquéles, il avait fait rédiger une syntaxe de In langue théotisque qui, avec le latin, était alors la langue de la cour et des affaires; et il avait établi des écoles pour l'enseignement de l’un et de l’autre. Il ne parait pas qu’il se soit occupé du roman ru*-

TABLEAU DU MOYEN AGE

tique. Mai» ce qui prouve que cet idiome était déjà formé et, usilé, sinon à la cour toi aile mande de Charlemagne , au moins dans ses États , c'est que, suivant Éginh.ird , ce prince ajouta dans l’usage vulgaire les noms des mois de l’année, pris de sa langue maternelle, c'est-à-dire pris de la langue aile* mande. Celte innovation même atteste l'existence distincte et complète de la langue romane, dans la Gaule du Nord.

Lorsqu’une fois les peuples mélangés de la Gaule furent en possession d’un idiome nouveau sorti de la langue latine, et où se replaçaient quelques débris du langage cellique< survivant à la civilisation romaine, qu’arriva-l-il ? Comment se dénoua le génie de la nation? Où parut la première lumière de l'esprit moderne? où se leva la poésie? C'est là, messieurs, que les savantes recherches de M. Raynouard offrent, avec une incontestable vérité, l’in* térél le plus vif et le plus nouveau. Celte langue tvnwne, dont il avait indiqué la naissance collective sur tous les points des Gaules, il la suit, il la considère dans le Midi ; c’est là qu’il aperçoit toute cette population de poêles, connus sous le nom de troubadours ; là se découvre toute une littérature ingénieuse dans scs formes, vive image du temps cl pleine de précieux souvenirs qu'a négligés l’histoire.

Les causes de ce développement prématuré de la langue provençale se rattachent, comme toujours, à l’état de la société. Pendant que la France du Nord était livrée à des dominations dures et violentes, et souvent ravagée par des ennemis, le Midi avait été plus paisible, plus industrieux, plus riche, d’abord sous les rois d'Arles, puis sous les comtes de Provence. Près de deux cents ans s’étaient écou* lés sans invasions de barbares , sans guerres sanglantes. La féodalité régnait là comme ailleurs, mais une féodalité plus douce. Ces cruautés épouvantables, et pour ainsi dire naturelles dans l’esprit du temps, qui remplissent l’histoire de la France du Nord, on les rencontre beaucoup plus rarement dans la France du Midi. La douceur du climat, je ne sais quelle impression chevaleresque et généreuse venue de l’Espagne et même des Mores, avaient communiqué aux habitants une élégance poétique qui se rapproche un peu de l’humanité des temps modernes.

Là, messieurs, je devrais souvent abréger ou fuir des détails qui ne conviendraient pas à la gravite de cet auditoire. Je ne veux pas qu’il toit dit qu’on rassemble tant de personnes dans les vénéra* blés murs, assex mal rajeunis, de l'antique Sorbonne, pour leur faire des dissertations sur les cours d’amour, pour leur réciter des tensons, des laie, des discorts. que les chevaliers du moyen

âge adressaient aux châtelaines. Je ue veux pas que mes ennemis , si j’ai des ennemis, puissent jamais accuser la Sorbonne cl moi d’une pareille innovation. ( /tires et applaudissements. )

Cependant, messieurs, de bien graves auteurs ont traité celle matière. Les arrêts de ces cours frivoles, dont je ne veux pas une seconde fois prononcer le nom en langue vulgaire, on tété recueillis par un savant magistrat, sous le litre tVArresta amorum. Les jugements auxquels a présidé la vicomtesse de Béziers, assistée de quatre-vingts dames du pays, étaient rendus en latin presque aussi bon que celui de saint Thomas.

On ne peut pas se dissimuler, d'ailleurs, qu’il y atout un caractère de sociabilité, tout un Irait caractéristique de l'histoire d’un peuple, dans l'institution de ces cours qui, des provinces du Midi, passèrent à d’autres parties de la France. De tels usages forment un curieux contraste avec la sanguinaire rudesse des mœurs féodales. Ce contraste si ancien peut servir à expliquer, dans un temps plus rapproché de nous, des singularités semblables, par exemple, la grâce frivole, l'élégante urbanité, qui florissait à côté de la plus épouvantable barbarie du seizième siècle ; et plus tard , ce reste de dureté de mœurs, que l’on remarque au commencement du siècle de Louis XIV et jusque dans la politesse de sa cour. Le moyen âge vit de ce mélange, de cette incohérence dramatique et pittorca. que, dont nolrcjeune poésie s’inspire heureusement et que je tâche d'examiner en érudit, comme l’ont fait Sainlc-l’alaye, Bonamy, l’abbé Le Bœuf, tant d’hommes graves qui écrivaient des mémoires pour l’Académie des inscriptions, et qu’on n’a jamais accusés d’inconvenance. Toutefois, je serai très-réservé, lrè»-rapide dans mon exposition sur une partie de cette littérature. Il en est une autre, non moins curieuse et plus sévère.

Qu’étaient les troubadours? Des hommes de guerre, pour la plupart; quelques-uns, des seigneurs de châteaux ; d'autres, des gens d’esprit du temps, qui, animés par leur nature musicale de Méridionaux, favorisés parcelle langue sonore et métallique, et redisant avec verve la peqsée populaire, tantôt attaquaient ou célébraient dans leurs chansons les seigneurs du voisinage, tantôt les invitaient à la paix, tantôt les excitaient à la croisade, parfois même insultaient toutes les puissances do l’État cl de l’Église. La poésie provençale, c’était, pour ainsi dire, la liberté de la presse des temps féodaux : liberté plus âpre, plus hardie et moins réprimée que la nôtre.

Je pourrais vous en citer des exemples vraiment incroyables. Le savant M. Baynouard en a reproduit plusieurs dans son beau recueil des Potsir*

romanes. Il en esl d'autres devant lesquelle1; il s'est arrête par une sorte de discrétion et de réserve qui remontait à six siècles en arrière; il les a laissés, sous l'idiome provençal, ensevelis dans les 25 infolio manuscrits de M. de Saintc-Palaye.

Qu'avec le secours de son excellente grammaire et de ses lumineuses explications sur le génie de cette langue, a la fois savante et simple, on parvienne à lire ces curieux monuments, ou y trouvera des trésors de verve et de vivacité ingénieuse; on admirera la hardiesse de ces chants si libres, qui répandaient la gaieté, la satire, l'insulte, et faisaient dominer l'esprit dans un temps où la force matérielle était si puissante : elle-mé/ue empruntait ce secours, et les plus belliqueux seigneurs étaient souvent poètes.

tin autre point de vue se rattache à ces poésies. I,e onzième siècle avait vu s'accomplir une grande révolution dans tout le système de l'Europe. Cette révolution ne doit pas être séparée, dans notre souvenir, du premier élan poétique des peuples du Midi; car, reinarquez-lcbicn, ce n'est qu’à la suite de grands événements, et sous les auspices de quelque génie supérieur , que sc dénoue, que grandit l’esprit de toute une nation. A la fin du onzième siècle, tout était change dans la langue des peuples de l'Earopc latine. La date précise du changement, je ne la connais pas. Il en est de ces révolutions dans l’esprit cl l’idiome des peuples, comme de celle révolution que chacun de nous éprouve en soi-même : ou ne s’aperçoit pas de ce que chaque, jour nous emporte ; on sc croit aujourd’hui le même qu’hier, el puis, avec une succession d'aujourd'huimis au bout l’un de l’aulre, on se trouve un jour un homme tout différent ; oti esl passé de la jeunesse à l'Age viril, de la maturité à la vieillesse. La même chose a lieu dans ce développement progressif des peuples ; ils ne s’aperçoivent pas d’abord qu’ils changent, qu’ils descendent, qu’ils dérivent, et puis tout à coup ilssc trouvent ailleurs. Au milieu du onzième siècle, l’F.uropc latine ri'étail plus ce qu’elle avait été avant Charlemagne ; mais pour déclarer ce mouvement et lui donner une énergie créatrice, il fallait ce qui avait manqué depuis Charlemagne, et ce qui vint alors, des grands hommes, des hommes qui changent l’esprit des nations, ou qui l'adoptent et le poussent, en leur disant ce qu’elles croient, et leur faisant faire ce qu’ils veulent. Il en parut trois de conditions fort diverses, un pape, un brigand el un roi : Grégoire VII , Kobcrt Guiscard et Guillaume le Conquérant.

Il faut nous occuperd’cuz, avant de revenir aux troubadours. De ces hommes, le premier, parce qu’il agit de toute la puissance de la pensée, c’est

Grégoire Vil. Robert Guiscard n’cstqu'un liras héroïque conduit par un génie aventurier. Guillaume le Conquérant, son nom dit sa gloire; c’est un génie vraiment dominateur et politique, unCharlcs-Quint du onzième siècle. Mais ce pape Grégoire VII, il n’a que sa pensée et la croyance des autres pour dominer tout le monde. Robert et Guillaume ont la force des armes , l’ascendant guerrier du Nord sur le Midi, le courage de leurs compagnons et je ne sais quoi d’aodacicux qui avait amené la race normande des bords de la Scandinavie jusqu’à Rouen, à Londres et à Salcrne, et qui de là l'emportait à Constantinople.

Eh bien ! quand ces trois Jiommes eurent passé, qu’ils furent morts dans la même année, nommée par le peuple une année miraculeuse qu'avaient signalée une comète el des pestes, que resta-t-il après eux ? Il resta surtout Grégoire VII, bien qu'il eût manqué ce qu’il avait voulu , bien qu’il fût mort exilé, presque captif, et que son génie eût succombé sous son entreprise, du moins en apparence. Mais il laissait après lui des idées plus puissantes que lui; el son système acheva ce que luiméme n'avait pas fait. A sa suite, la souveraineté ecclésiastique s’étend sur toute l'Europe. Ce n'est pas, comme celle de Robert Guiscard, une souveraineté qui s'épuise dans un coin de la Calabre, qui va tenter la conquête de la Grèce, et qui s’arrête quand le conquérant est frappé de mort. Ce n’csl pas, comme celle de Guillaume, une souveraineté laborieuse, qui, après avoir conquis à grand’pcinc un peuple, lui imposant mœurs, coutumes, lois, langue nouvelle, finit cependant par se confondre avec lui cl par disparaître dans la nationalité anglaise. Non, c'est une souveraineté qui survit à tout, domine sans violence plusieurs nations, à la fois, cl ne s'use pas pendant plusieurs siècles.

Elle devait être surtout puissante chez les peuples du midi de l’Europe, que de fréquentes guerres avec les Mores avaient attachés plus vivement à leur foi, et qu'une imagination ardente passionnait pour les pompes el les fêtes du culte.

Faut-il croire cependant que le pouvoir pontifical, et au-dessous, le pouvoir ecclésiastique, fût alors la seule force morale qui dominât les esprits? Non; celle indéracinable liberté de l’esprit humain, qui d'abord s’était enveloppée de la tiare pour lutter contre la force matérielle, elle sc cache et même elle sc produit ailleurs. Pendant que des barons injustes cl féroces tremblaient sous l'anathème épiscopal, souvent aussi un poète, un troubadour de Béziers ou de Toulouse réprimait avec une chanson l'avaricc ou la dureté des clercs.

Je ne compare pas les deux puissances; mais cette chanson, apprise et répétée par le peuple,

tabu:ait wj

était aussi une force inorale ; elle vengeait de ses hypocrites persécuteurs l'infortune comte de Toulouse ; elle accusait l'impitoyable Monlfori; ellealUquait des vices puissants cl sanctifiés; elle parlait à tous les gens d'esprit du temps : <t, on le sait, à toutes les époques, il y a des gens d'esprit; seulement ils sont habillés autrement. On a dit que saint Thomas d'Aquio avait autant de génie que Platon ; à la bonne heurelniaisle costume est bien différent.

Dans les $irventeê provençaux parait donc, nonseulement une source de poésie nouvelle, mais un principe de raisonnement et de liberté qui s'oppose à ce qui était alors bien plus puissant que le fer, l’influence lliéologiqitc cl monacale. Il est singulier de voir la témérité avec laquelle, dans ces temps que notre imagination sc figure si soumis, si respectueux, non-seulement les abus, mais quelquefois les choses saintes, sont tournées en dérision et non pas seulement à force de naïveté, comme on le suppose. mais quelquefois avec une malice profonde qui ferait peur à des temps plus cultivés. Vous le concevez, messieurs, le goût, encore plus que la prudence, m'avertira d'élaguer ces détails cl de ne pas vous lire la chronique scandaleuse du moyeu âge. Il nous restera un grand objet d'étude dans le génie de celte littérature inéridioualc , parente de la notre, et dans l’esprit nouveau d'indépendance qu’elle annonce, dès le douzième siècle, sur les grandes questions qui devaient agiter le seizième.

A côté de celte poésie des troubadours, s'élevait une autre poésie, moins vive, moins ingénieuse, autrement téméraire. Quelle que fût la conformité primitive de la langue romane du Midi cl de celle du Nord , la séparation au douzième siècle était visible; la langue des trouvères et la langue des troubadours offrent alors de grandes et curieuses différences dans les mots comme dans les ouvrages. Une sorte de vivacité moqueuse, de raillerie satirique, anime aussi la langue des trouvères; mais au lieu d’éclater par des images brillantes et lyriques, d’avoir quelque chose de musical, comme les voix du Midi, l’esprit des trouvères est prosaïque et narquois; c'est un conte au lieu d’une ode. Ici je crois voir un chevalier troubadour qui , du haut de son coursier, chante des vers de guerre ou d'amoar; là un bourgeois malin qui, dans les rues étroites de la cité, devise avec son compère, sc moque, sc raille des choses dont il a peur. Dans l’œuvre des trouvères, il n’y a de poésie’qu'un certain mètre, une versification fort grossière, point d’harmonie . peu d'images, heurs vers sont des lignes de convention, tandis q:.e dans la poésie des troubadours, les vers sont des parties de musique. Dans les trouvères la finesse naïve du récil lient la place du talent portique. Nous ana-

MÜYK>T AOK. :i£»

lyserons avec soin ces différences cl ces variétés.

Ce n'est pas tout, il y avait , chez les trouvères comme chez les troubadours, un mouvement d’inveoliou qui ne sc bornait pas à quelques chants malins ou passionnés , mais qui s'égarait dans de longs récits. En petits vers de huit syllabes, on faisait des espèces de poëmcs épiques ou romans de chevalerie. Ils étaient beaucoup lus: un livre était toute la bibliothèque d’une famille, d’un château. Ce livre, tel qu'on en conserve encore , avait l'air d’un meuble; il était enfermé dans des plaucbcs, il était cadenassé; on ouvrait cela comme une espèce de sanctuaire, et pendant les longues soirées, on le relisait sans cesse. De là, dans les poésies des troubadours, ces allusions si fréquentes à quelques romans.

Il y avait toute une mythologie chevaleresque , toute une série de noms cl de souvenirs , qui était présente à la mémoire des habilauls du pays, ha pensée de ces bonnes gens était claquemurée dans leurs fabliaux cl tout à fait étrangère à l'antiquité. Aujourd'hui cette poésie a pour nous un intérêt historique sur lequel nous insisterons longtemps. Elle offre la plus vive image de l’esprit du temps, elle était moins un art qu'une croyance.

Au reste, ces fabliaux des trouvères, ces lougs poèmes historiques, chevaleresques, allégoriques du treizième siècle, peuvent occuper curieusement l'érudition. Mais ce n’est qu'au génie qu’il est donné d'agir sur les âmes , d'élever ces monuments qui rayonnent au loin dans les siècles, cl enfin de créer une littérature qui ail une date précise: cette date, c’est un grand homme. Toute la poésie française du treizième siècle est, pour ainsi dire, anonyme; vous distinguez seulement Thibaut, roi de Navarre; qu’il soit coupable ou non d’avoir adressé des vers à la reine Blanche, ce qui a fort inquiété quelques érudits de l'Académie des inscriptions, vous reconnaissez dans ses vers, eu langue déjà française, un tour libre, hardi, naïf, une heureuse imitation du la vivacité provençale. Comte de Champagne cl roi de Navarre, Thibaut a réuni les caractères des deux poésies, ha prose de Yillc-Hardouin plaît par la candeur antique et la rudesse encore informe du langage; on sent un idiome tout jeune, qui raconte des choses nées en même temps que lui. Joinville, enfin, dans sou récit trop court, se montre admirateur si sincère de saint huuis , que , la passion donnant à son style une inimitable vérité, il est le témoin le plus Udèle de son temps et sera relu dans tous les temps. Mais la puissance communicative do génie n’est pas encore attachée à de tels écrits; c’est une image heureuse de l’esprit d'alors; ce n'est pas une œuvre créée. !.a langue des troubadours. plus répandue que celle des trouvères.

par sa coininuuicalion naturelle avec l'Espagne, n'avait pas produit non plus un de ces grands ouvrages qui dominent les siècles. Sans doulc le Romancero du Cid est une brillante épopée du hasard etdu génie populaire. Cette foule de romance» inspirées dans le treizième et dans le quatorzième siècle offrent d’clonnanlcs beautés que nous traduirons; mais il n’y a point là l'œuvre unique d'un grand génie. C’est l’esprit espagnol et non pas un homme né de l'Espagne, mais supérieur à elle cl qui l'élève a sa suite. Il-faut chercher ailleurs; il faut regarder l'Italie : c'est là que s'allumera le premier flambeau du génie européen; c'est là que, pour la première fois, l'antiquité sera égalée, cl que la puissance créatrice d’Homère semblera recommencer sous une autre forme.

Le monde italien avait dû garder, plus que tout autre, la trace puissante de la domination romaine; la langue latine avait dù s’y corrompre plus lentement et plus diflicilcmenl qu’aillcurs. Par là ou doit expliquer peut-être comment l’apparition du génie italien fut plus tardive que celle de l'esprit provençal ou français. Une sorte d’obscurité est répandue sur la naissance poétique de ce phénomène qu'on appelle le Dante. Rien ne l'annonce. D'où vient-il? Comment tout à coup une langue est-elle formée, à l’instant où il est né? Cinquante ans auparavant, où était cette langue? Elle n'a pas laissé de monuments; il faut disserter, conjecturer, pour croire qu'il existait dis lors une langue italienne. De savants hommes C6timenl qu'elle n'était pas autre que la langue romane. On peut difficilement les convaincre d'erreur. Il semble que le Dante ait tellement saisi l'imagination de ses contemporains, quand il a paru, qu'aussilôl ils ont oublié tout le reste.

Quoi qu’il en soit, plus d’une cause avait prépare ce grand avènement du génie au milieu de l'Italie. Cette contrée , qui était restée toujours plus civilisée que les autres parties de l'Europe, n’avait pas subi aussi puissamment l'influence de la féodalité.

Les esprits y demeurèrent plus éclairés et plus libres. Dès la fin du onzième siècle, le contre-coup et l'exemple des hardiesses de Grégoire VII émancipent, enhardissent toute la nation. Non-seulement le prêtre, mais l’Italien semble s’étre associé d'orgueil à ces foudres puissants qui avaient excommunié les rois d’Allemagne. Un amour-propre national inspire à tout ce peuple un orgueilleux dédain pour ces barbares d'au delà les monts, pour ces 'Germains, pour ces Teutons qui venaient mourir en Italie, et qui , lorsqu'ils n'y mouraient pas de la peste , s'en retournaient excommuniés par le saint-père.

Ainsi , comme souvent les choses humaines sc

développent dans un ordre de conséquences qui ne ressemblent pas aux principes, c’est le grand asservisseur des rois et des consciences , le grand despote religieux, Grégoire VU, cct homme dont les anathèmes faisaient trembler tout le monde , qui favorise la hardiesse et le premier élan de l’esprit populaire.

Quelque temps après sa mort, dans toute l’Ilalie, vous voyez croître l’indépendance locale. Les Allemands sont des étrangers, des ennemis qui montent la garde en Italie et ne s'y naturalisent pas. L'esprit lier et brillant des Italiens s'indigne d’obéir à ces lourds dominateurs; on repousse leur jargon du Nord; et, des ruines du latin, se forme cet élégant idiome que bientôt le génie du Dante va frapper en bronze pour l'avenir. Cependant l’esprit de fédération bourgeoise , plus précoce cl plus actif en Italie qu’il ne le fut en France, tantôt s'appuyant d’une bulle, tantôt d’un diplôme impérial, grandit avec une énergie singulière. Ce ne sont pas des guerres seigneuriales, comme en Franco, mais des guerres de ville à ville. Ce ne sont pas dos luttes de vasseaux qui sc battent pour un maître, qui souffrent ou frappent, sans que leur intelligence s'élève cl que leurs droits s'augmentent. Ici chacun est partie dans la victoire. Les esprits s'éclairent et sc forment; la guerre est une école de liberté municipale, et l'intelligence générale de la nation sc fortifie au milieu des agitations et des combats de toutes les cités qui disputent leur indépendance.

Comme on n'avait pas naturellement un seigneur féodal, on était exposé souvent à supporter un tyran. Ainsi quelque chose de ces passions ardentes et profondes, par lesquelles autrefois dans la Grèce et la Sicile l'esprit démocratique luttait contre le maître qui venait le subjuguer, sc retrouve au milieu des cités d'Italie du treizième cl «lu quatorzième siècle. Ces passions qui fermentaient dans ce peuple naturellement si ingénieux cl si anime par son soleil, elles attendaient un homme qui dit, avec des paroles qu’on ne pût oublier, ce que tout le monde avait fait, souffert, senti, qui fût théologien et factieux ; car toutes les occupations du temps, c'élaicnt la théologie et la faction , les bulles cl les guerres civiles, la guerre des Gibelins contre les Guelfes, la guerre des Blancs contre les Noirs, des Cerclii contre les Donali, de chaque ville contre chaque ville, et «l’une moitié des citoyens contre l’autre. Ce n’est pas là, sans doute, une image de bonheur. Elles n’étaient pas heureuses non plus, ces cités de la Grèce qui déployaient tant de grandeur et de génie. Avec moinsde perfection élégante et quelque chose de rude encore, l’Italie du moyen âge rappelle la Grèce. Le Dante est à la lois l’ Homère cl

TABIJSAÜ Dü

l'Eschyle de ccs temps nouveaux. Il nous attachera longtemps ; il sera pour nous le premier grand génie de l'Europe moderne ; il nous montrera ce qu’il y avait de pensée profonde et de haute poésie cachée sous la rude écorce du moyen âge.

Hcmarquez-lc, messieurs, un événement dont, à dessein, je ne vous ai point encore parlé, les croisades ont occupé le monde pendant plus de quatre-vingts ans. L'Europe entière, soulevée d’clleméme, s’est jetée sur l’Asie ; le génie européen a communiqué de toutes parts avec l'Orient ; de j grands cl nouveaux spectacles l’ont frappé ; les langues et les dominations chrétiennes ont été portées dans la Syrie et dans la Judée; et cependant cette immense révolution, ce n'est pas le sujet I qui a saisi l'imagination poétique du Dante. Il y avait, dans l’ctal intérieur de l'Europe, quelque chose de plus grand encore que ce prodigieux épisode ; c'était la cause même de ce mouvement ; c’était la religion, le pouvoir pontifical; c'était la liberté naissant en Italie, à i’omhre sanglante des luttes du sacerdoce cl de l’empire. Voilà les deux grandes images qui apparurent à l'âme du Dante.

A trois siècles de distance. la belle imagination du Tasse, dans les délices de la cour de Ferrarc, ne vil rien de plus merveilleux à raconter que les croisades. Mais en présence même des croisades, cl sous leur récent souvenir, il y avait quelque chose au-dessus; c’étaient l’Église et la liberté de l'Italie. Voilà ce que le Dante conçut et enferma dans sa mystérieuse vision de la vie à venir; voilà ce qui, s’unissant au génie, donne à son ouvrage cette duree immortelle, et ce qui en fait le tableau le plus animé du moyen âge, en même temps qu’il est la souche antique de la langue italienne et la première source de grande poésie de l'Europe.

D’où vint à la pensée du Dante ce drame sublime et fécond? Lui fut-il inspiré, comme on l'a dit, par un fabliau , par le conte du Jongleur, qui va en enfer et joue des âmes aux des contre saint Pierre? ou par celle vision poétique de Rrunetto Latini , maître du Dante, et que, par parenthèse, il a mis dans l'un des cercles infernaux? Non. Ce qu’il a imité, c’est tout ce qu’on disait autour de lui. Il eut pour inspiration la pensée commune de ses contemporains. Mais il avait le génie qui révèle à cette pensée populaire sa propre grandeur, qu'elle ne savait pas. S’il eut d'ailleurs quelque secours, ce fut celui d’un de ccs hommes que j'ai nommés tout à l’heure, d'un de ces grands promoteurs de l’esprit humain qui avaient paru à la fin du onzième siècle, et ébranlé les imaginations par leurs entreprises et leurs victoires : ce sera Grégoire VII. Je vais, à celle occasion, vous faire connaître quelque chosequi n’a jamais été cité nulle part, même en Italie cl que l’on ne trouve ni

dansMuratori, nidansTiraboschi, nidans Baronius.

Bien avant l’époque du Dante, un jour, dans la petite ville d’Arezzo, le pape Nicolas II étant présent, un cardinal était monté en chaire et avait prêché. Ce cardinal avait alors cinquante ans ; il était petit de taille ; ses yeux brillaient, animés d’un feu ardent et sombre qui faisait trembler les pécheurs ; ses cheveux, encore tout noirs, donnaient aux traits de son visage, déjà vieilli , quelque chose de plus viril et de plus dur. Sa parole était révérée du peuple; il passait dès lors pour un saint homme; et tous les évêques de l'Italie tremblaient devant son pouvoir : c’était Grégoire VII , qui n’était encore que l’archidiacre liildebrand.

Voici ce qu’il dit. Vous allez y retrouver peutêtre l'inspiration du Dante. Pourquoi remonter si haut? C’est qu’un homme de génie ayant prêché une semblable chose, elle dut être répétée, commentée , grossie , altérée par l'imagination populaire, et, dans son cours, se chargeant de mille accessoires, devenir une vaste légende, qu’cnsuile un autre homme de génie ressaisit, et qu’il élève à toute la hauteur delà poésie; mais legernieprimilif était là. Pour Grégoire VU, il ne s'agissait pas d’uue pensée poétique, mais d'un acte de domination sacerdotale. Il voulait faire comprendre, par une fiction terrible, que les biens de l'Église étaient chose sacrée et inviolable, ctque ni barons ni princes ne pouvaient impunément y porter la main. I>c plus, dans sa pensée politique, ce crime, le plus grand de tous , il fallait l’imputer aux Allemands, aux ennemis de l'Italie et des papes. Écoutez :

Dans les contrées germaniques, un certain comte, riche et puissant, et. ce qui semble un prodige dans cette classe d'hommi-s, d’une bonne conscience et d'une vie innocente, au moins scion le jugement humain, mourut il y a près de dix ans. Depuis cette mort, un saint homme descendit en esprit aux enfers, et aperçut le susdit comte, placé sur le degré le plus haut d'une échelle. Il affirmait qucccitcécbcllc semblait s’élever intacte entre les flammesbruyantes cl tourbillonnantes de riucendie vengeur, et être là placée pour recevoir tous ceux nui descendaient d’une même généalogie de comtes. Cependant un noir chaos, un affreux abiine s’étendait à l'infini et plongeait dans les profondeurs infernales. d’où cette échelle immense surgissait. Tel était Foi dre établi entre ceux qui s’y succédaient l'un à l'autre : le nouveau venu prenait le degré supérieur de l’échelle; et celui qui s’v trouvait auparavant et tous les autres, descendaient chacun d*un échelon vers l’abîme. Les hommes de celte famille venant, après la mort, se réunir successivement sur cette échelle, à la longue, par une loi inévitable, ils allaient tous, l’un après l’autre, au fond de l’abime.

Le saint homme qui regardait ccs choses, demandant la cause de celte horrible damnation, et surtout pourquoi était puni ce comte, son contemporain, qui avait vécu avec tant de justice, de décence et de probité, une voix répondit : A cause d'un domaine de l’église de Metz qu’un de leurs ancêtres, dont celui-ci est l'héritier au dixième degré, avait eulevéau bienheureux Etienne, tous ceux-ci out été dévoué* au même supplice: et, comme h même péché d'avarice les avait réunis dans la même faute, ainsi le même supplice les a rassemblés pour les feux de l'enfer.

Eh bien ! maintenant que vous avez dans la pensée

îi 38

ccs dix échelons, ce noviciat progressif de l'enfer, ne vous semble t il pas qu'un Ici récit, que des récits analogues, partis d'abord de celte bouche terrible qui faisait trembler les rois , cl de celte chaire pleine d’analhcmcs , circulant avec toutes les variantes de la foule effrayée, devaient tôt ou lard déposer dans l'âme d'un homme de génie le germe de ce plan extraordinaire et sublime, où neuf cercles infernaux étalent sous les yeux du poêle une continuelle progression de supplices?

Le temps ne manquerait pour parcourir toutes les juirlics de la rapide esquisse que je me proposais. Le génie du Dante est distinct cl séparé de loul ce qui l’entoure. Rien ne le précède et rien ne l’égale. Maintenant, par celle puissante commotion qu'un homme supérieur donne à scs contemporains, des génies secondaires naîtront à sa suite. Ainsi se présente le quatorzèmc siècle de l'Italie, avec son éclat, sa belle langue, sou harmonie, que le Dante lui- même avait imitée des troubadours provençaux, mais en les effaçant trop, pour qu'on les nomme apres lui.

Nous étudierons avec soin toute cette littérature italienne, où la France puisa beaucoup, et qui lui devait tant à elle-même. Les vers si gracieux et le zèle érudit de Pétrarque, les narrations de Uoccace et d’autres conteurs, seront un sujet d’étude sur le goût et l’esprit du moyen âge. Ainsi se termine le quatorzième siècle en Italie. L'âge qui suit n’est qu'un temps d'érudition. Il semble que l'esprit humain avait fait d’abord un grand pas par sa propre force; puis, il s'arrête; il recherche, au lieu d'inventer : c'est comme un repos entre les oeuvres immortelles du quatorzième siècle et les créations non moins grandes du seizième ; c'est une jachère dans la pensée humaine.

Même spectacle en France, sans le même dédommagement. Rien, dans notre quatorzième siècle, qui ail approché , même de loin , des créations du Dante et de l’élégance de Pétrarque ; mais déjà beaucoup de traits de cet esprit vif cl moqueur qui appartient à notre nation, et était né, je pense, avec le premier Gaulois.

La suite du singulier roman de la Rose, commencé dès le treizième siècle; Froissarl, chroniqueur si naïf et cependant plein detinesse, Froissarl, pi Glc ingénieux de l’école de9 troubadours par l'imagination , et de l’école des trouvères par la malice; Charles d’Orléans, tombé dans le goût de la poésie par sa captivité d'Azincourl; vingt-cinq ans de prison ! que voulez-vous qu’on devienne? poêle, si l'on peut ; Charles d'Orléans, qui fit des vers avec tant de grâce dans notre langue cl dans celle de ses vainqueurs; voilà ce que le goût peut choisir dans le quatorzième siècle, et ccqui succédera pour nous à

cette grande, à cette interminable contemplation du Dante. Puis arrive l’érudition chez nous, comme eu Italie. C’est une foule d’écrivains, une incroyable profusion de livres, notre siècle devancé, les manuscrits qui s'entassent cl sont à la porte, altcudant la découverte de l'imprimerie. Tout cela nous fournira de curieux détails pour l'histoire des lettres.

Les romans de chevalerie, qui avaient précédé les grandes inventions du Dante, se multiplieront plus que jamais dans lequinzièmesiècle; ils seront, pour ainsi dire, l'imagination publiquedu temps; on les comptera par centaines, les Paimerin d' Olive, les Paimerin d'Angleterre , les Florian du désert. etc., .etc. Je ne les ai pas lus tous : mais M. de Paulmy les avait lus. Et notez que c'est une chose méritoire d’avoir lu M. de Paulmy ; car il a employé quarante volumes à rendre compte de ses lectures!

A quoi vient aboutir celle littérature? Comment finit le quinzième siècle? Par un narrateur trop peu moral, mais pénétrant et judicieux, par un excellent historien, par Comines. Remarquez-vous ces hasards de l'esprit français qui ressemblent bien à des lois générales et naturelles? De même que les fabliaux et les contes du treizième et du quatorzième siècle avaient conduit à l’esprit si naïf et si piquant d’un narrateurcomme Froissarl; ainsi tous les longs romans de chevalerie et toute l’érudition du quinzième siècle aboutissent à l’esprit judicieux cl malin de Combles. Le génie de la nation, sous les influences les plus diverses de modes et d'études, semble surgir toujours, cl se reproduit toujours, finissant à chaque époque par son type le plus expressif et le plus heureux. {Mouvement dans l'auditoire.)

Est-ce pour m’avertir qu'il est temps d'achever, messieurs? Je ne pourrai pas loul dire aujourd'hui. Je sens que, pour un programme, il faudrailécrirc; on est trop long , en parlant. On déhorde d’un côte; on verse de l’autre. Mais j'ai cru. messieurs, qu'il fallait répondre à votre iutérèl, par l’oubli de toute prétention littéraire. Je n’aspirc pas à composer un discours exact et régulier, mais à vous faire part de mes impressions, bien sur que votre goût m’aidera souvent à les corriger.

A côté de celle raison piquante, de celle sagacité politique de Cornincs, qui couronne les premiers développements île l’esprit français, paraîtront les essais du théâtre. Ils n’auront pas pour nous un intérêt littéraire, mais anecdotique cl moral. Nous n’y chercherons pas non plus une querelle de doctrine. Nous sommes éclectiques en littérature, eu ce sens que nous aimons loul ce qui est beau, ingénieux, nouveau, n'importe quelle soit I ccole. Nous croyons même qu’il ne faut voul"ir être d aucune école, pas même de celle du géuie; car. s'il fut original, il n'avait pas lui-même d’ccole; et. à

TABLEAU DU MOYEN AGE

«on égard, l'imitation serait une première infidélité. Mais laissant de côté cette digression, insérée dans nne phrase, je dirai que les commencements du théâtre hasardeux et libre, c’est en France que nous les trouverons. Dans l’ordre des temps, la France est entrée In première dans celle voie d’où elle sortit tout à fait. Elle l’a connue et quittée. On faisait aussi des pièces en Italie; mais il ne paraît pas qu'elles eussent grand génie. J’ignore si c’était une pièce de théâtre, que celle représentation de l’enfer, qui fut essayée à Florence, en 1301, pour fêler l’arrivée d’un légal du pape. Les habitants étaient entassés sur les bords de l'Arno cl sur un pont, où se jouait la pièce, composée de damnés et de démons. Je ne sais pas bien quel était le dialogue. Les démons tourmentaient les damnés, et les damnes se plaignaient. Mais il y eut une épouvantable catastrophe : le pont s’écroula. Ne faites pas de ceci .par vos rires, messieurs, un drame de Shakspcare. Démons cl damnés tombèrent dans la rivière. L’idée de celle pièce était quelque chose de très-singulier : mais on ne peut rrgarder cela comme un précédent théâtral.

D’une autre part, le génie espagnol, qui produisit des choses si grandes dans l'art dramatique, ne salait pas débrouillé, avant le seizième siècle. C’est donc en France que sc trouvent les plus nombreuses tentatives du théâtre au quinzième siècle. C’est là que nous les étudierons. D’ailleurs nos pauvres troubadours, ils ne sont plus; ils se sont tus avant la fin du quatorzième siècle. Bientôt leur langue n’a plus été qu'un patois provincial. Le Dante les a nommés; c’était leur gloire. Il a rencontré en purgatoire un de ces poêles , l’élégant Sordcllo ; et il en a mis un autre en enfer, le belliqueux Bertram de Boni, qu'il représente comme un cadavre sanglant et tronqué, marchant sa tête à la main.

Cette libre poésie des troubadours n'avait plus retrouvé son heureux génie, depuis la destruction des Albigeois, qu’elle essaya de défendre par scs chants. Elle languit et disparut insensiblement. On u'en parlait plus au quinzième siècle.

C’est dans l’Espagne, dont la langue conservait tant de rapports avec celle des troubadours, que nous pourrions chercher un reflet prolongé de leur imagination. Mais le dialecte castillan commençait à y dominer sur le catalan, dans les œuvres littéraires. et la poésie était plus savante qu’inspirée. Le marquis de Sanlillanc et d’autres écrivains donnaient des préceptes sur le goût ; la critique précédait la hardiesse.

Pourquoi cc!a?C’est que le génie espagnol n’était pas encore dans sa voie ; il n'avait pas fait les grandes choses dont il avait besoin pour s’enorgueillir et s’animer. Après le Cid, un grand mou-

.mD

vcroenl avait gagné les imaginations, sans qu'un grand poêle se fût détaché de la fouie. Le peuple, pour ainsi dire, avait été poêle, et une foule de talents anonymes avaient travaille , sans se connaître. Cependant quelques chroniqueurs espagnols attireront vivement notre attention et pourront être compares aux historiens d'Italie. Alnya n’est pas inférieur au célèbre Villnni, et dans le quinzième siècle la vie dramatique d’Alvar de Luna a clé retracée avec un rare talent par Castcllanos.

C’est dans les chroniques et les romances espagnoles que l’on voit bien tout ce que la langue nationale met de vérité dans la peinture du moyen âge. Les récits latins sont menteurs par la forme, à moins qu’ils ne soient très barbares , cl que leur barbarie, simulant la vie rude dcce temps, ne laisse percer les mouvements de l’idiome vulgaire. Les vieux mouvements en langue espagnole montrent seuls à nu et avec une admirable vivacité de couleur celle vie chrétienne du moyen âge entremêlée fi ta rie arabe, certc ardeur religieuse, et en même temps celle tolérance née d’une sorte de générosité chevaleresque, et qui céda plus lard à la cruauté politique. Le roi don Sanchc malade va se confier àTbospilatilc et aux médecins du roi more de Cnrdotie. Tolède reconquise par les Espagnols garde sa grande mosquée. Les Mores se font chevaliers comme les Espagnols, et ceux-ci deviennent savants cl mathématiciens comme les Mores. Ce curieux spectacle de deux peuples, tour à tour conquérants et conquis, sc communiquant toutes leurs idées et ne sc mêlant pas, se ressemblant de génie et invinciblement séparés par la religion, voilà ce que nous étudierons dans les récits espagnols, depuis le vieux poème du Cid jusqu’aux chroniques de la guerre de Grenade. Far une réserve fort naturelle, nous disserterons peu sur la littérature arabe, dans ses rapports avec l'Europe au moyen âge. Si nous avions quelque chose du vaste savoir de M. Faune!, qui possède l’arabe comme le grec moderne et toutes les littératures du Midi, nous entrerions avec joie dans ces mine» d'Orient, où sc cachent tant de trésors d’imagination et de poésie. Mais, ignorant que nous sommes, nous tâcherons seulement dechcrchcr le reflet du génie arabe dans le génie espagnol, d’où il passa dans le reste de l'Europe.

Beaucoup d’esprits reçurent au moy eu âge l'influence de la littérature et des inventions arabes, sans connaître la source originale. Le génie oriental leur apparaissait à travers l’Espagne et le christianisme. Notre ignorance, qui est la même, nous fera mieux comprendre leur impression qui était semblable à la nôtre. *

Lorsque nous aurons cherché dans une foule de

souvenirs populaires et clans un pclil nombre de monuments cpars quel était l'esprit général de la nation espagnole, ne serons-nous pas tentés de regarder ailleurs et de nous dire : Pourquoi donc esl-clic devancée, cette nation si forte cl si vive? Comment cette race, formée du sang arabe et européen, ardente, ingénieuse, guerrière, comment n’a-l-elle pas encore du génie dans les arts? Pourquoi les Italiens se sont-ils élevés plus 161? Je le crois, celte nécessité pour un peuple d'élre un peuple. avant d'avoir du talent, d’avoir fait de grandes actions, avant de faire des livres, n'était pas satisfaite. Ainsi l'Italie, en s'a (franchissant sous les auspices de ses grands papes du moyen âge , en transformant ses villes en républiques agitées , mais libres, avait de bonne heure accompli son œuvre cl s'élail ouvert la carrière des arts et du génie. L'Espagne ne l’avait pas fait encore; mais si elle a tardé, combien son œuvre sera grande! A quel haut degré va-t-elle porter la puissance de l'esprit humain! Que de grandes actions elle accumule a la fin du quinzième siècle! En quelques années, vous voyez se réunir les deux couronnes d’Aragon et de Castille, Grenade assiégée, une autre ville bâtie sous ses remparts et pressant la chute du dernier des rois mores. I.cs Espagnols vainqueurs, n'étant pas encore gâtés par le fanatisme barbare de l’inquisition, garderont d’abord les vaincus pour sujets, pour commerçants, pour laboureurs. Alors l’Espagne sera puissante, industrieuse, Gère d’ellemême et de sa gloire, elle aura le temps d’entreprendre de grandes choses et d'avoir du génie. El quelle grande chose elle entreprendra ! une chose si grande que tout l’avenir du monde y est compris. Je ne sais par quelle cause, soit par une tradition de la Chine, venue jusqu'à la foire de Leipzig, soit par l'invention fortuite d’un Allemand, l’imprimerie vient de se découvrir. L'Espagne, avec son Génois , entreprend quelque chose de plus grand. Il part, et l’Amérique est trouvée ! Le quinzième siècle se ferme presque par cet événement le plus mémorable qui ait paru dans l’histoire du monde, depuis celui qui a changé la foi des nations. Et l’homme qui a fait cet immortel ouvrage, c’est lui qui, le premier, montre à l’Espagne la hauteur du génie littéraire , si ce mol convient à un homme aussi puissant en œuvres que Christophe Colomb. Ce génie épars jusque-là dans quelques chants populaires, vous le retrouverez porté jusqu’au sublime par l’enthousiasme du grand homme, quia des pensées aussi hautes que l’action qu’il a faite. Lorsque nous voudrons savoir ce qu’clail l’éloquence espagnole à la fin du quinzième siècle , nous le demanderons à ccl étranger , nous arracherons quelques pages aux conférences de

Christophe Colomb, discutant contre les moines qui voulaient lui refuser l’Amérique; nous l’entendrons, dans ses lettres, se justifiant contre les rois auxquels il a donné un monde, dont ils no lui savent pas gré. Alors nous verrons comment le génie d’éloquence qui vient après l’action est aussi grand qu’elle et non moins digne de laisser dans la mémoire des hommes un souvenir qui ne s'efface jamais. ( Applaudissements .)

DEUXIÈME LEÇON

Réponse à une accusation. — Recherches philologiques. — Premières causes de corruption pour la langue latine. — Innovations grammaticales d’Auguste. — Tendance progressive des idiomes. — Réfutation de l'opinion que la langue italienne soit un ancien patois du latin. — Causcsdiveiscsde l'extension et (le l’alléraiion de l idiome latin. — Influence de la conquête et de la religion. — Influence des barbares. — Exemples nombreux des variations subies par les mois. — Naissance d’un idiome moderne. — Sa forme multiple ; doutes soumis à M . Ray nouai d. — Premiers monuments de la langue romane.

Messieurs ,

Je ne veux pas mêler de polémique à ces entretiens littéraires; je ne répondrai pas en détail à des accusations , que cependant je ne puis tout à fait ignorer. A l'occasion de la première séance de ce cours, on m'a reproché, dans un écrit périodique, de ne pas avoir rendu dignement hommage à l'influence du christianisme sur la civilisation moderne , de ne pas connaître les monuments ecclésiastiques,cl d’élre à la fois coupable d’injustice et d'ignorance. On concluait en demandant la suppression de cette chaire. Beaucoup d’entre vous , messieurs, se souviendront que, précisément à la Gn de l’année dernière, comme pour vous préparer à nos éludes actuelles , j’ai employé plusieurs leçons à caractériser, trop faiblement sans doute, maisde toutes nos forccs,celle mémorable influence, qu’on m’accuse de calomnier, en la taisant.

Ces leçons, je ne lésai pas jusqu'à présent laissé recueillir, parce que des paroles négligées, fortuites, étaient trop au-dessous de la grandeur et de la gravité d’un tel sujet. Mais enfin, j’avais exprimé suffisamment l’impression que m’ont faite ces grands souvenirs de l'antiquité chrétienne; et vous avez paru la partager avec moi. On me reproche d'ignorer les monuments ecclésiastiques. Comme la mémoire est la plus humble des qualités de l’esprit, je dirai que, si j’avais à répondre à mes accusateurs, je pourrais bien les accabler de mes citations. Mais laissons cela. Pour être irréprochable, je vais m’enfermer aujourd'hui dans la grammaire, au risque de m’attirer une autre plainte.

Dans la dernière séance, j’ai plus affirme que discuté, j’ai présenté plutôt des assertions générales

TABLEAU DU MOYEN AGE

que je n'ai exposé des faits curieux et détaillés. C'est la loi , c’est le tort de tout discours préliminaire. Aujourd'hui, je reprends quelques-unes de mes assertions , je les détaille et je les prouve ; je tombe dans les minuties, je suis technique, ennuyeux; n'importe, excusez-moi par le motif.

Constatons d'abord un premier fait, c'est que la langue latine était, par sa nature, par ses formes savantes et complexes, promptement exposée à suhir de graves altérations. Une langue synthétique, comme l'appelle M. Schlegel, une langue qui ne procède point par des moyens simples, analogues aux besoins rigoureux des idées, mais qui, dans sa construction habilement systématique, offre des cas nombreux, des désinences variées, des verbes multiples dans leurs temps et dans leurs inodes, des inversions prolongées, une syntaxe artistement combinée, une langue ainsi faite, à son plus beau période, est susceptible d'une grande perfection oratoire et poétique. Mais sitôt que la barbarie et l'ignorance viennent la heurter, ce magnifique édifice doit rapidement se dégrader et se détruire. Pour changer ma comparaison, c'est un instrument musical, délicat, compliqué, qui ne pouvait être touché que par un artiste , et qui se dérange ou se brise sous des mains grossières et maladroites.

Que la langue latine, comme la langue grecque, ail été difficile pour ceux même qui la parlaient de naissance; nul doute à ccl égard. Varron nous dit que l'on avait une foule de traités sur les déclinaisons des noms et des verbes.* Grœco$ et Latinos, de utrâque déclination? nominutn et verborum, libros fecisse multos. César avait écrit deux livres sur l 'analogie ou le rapport des mots; Pline, un traité sur les locutions douteuses. La grammaire, sans y comprendre même les études de littérature qui s'y mêlaient ordinairement, était pour les Romains une science que l’on étudiait avec soin dans l'enfance : Prœcepta latini loquendi pueriUs doctrines tradit. Il y avait des écoles nombreuses , des méthodes diverses. I/urlhographe était aussi une matière difficile, et parfois controversée. Les grammairiens la voulaient conforme aux règles et à l'étymologie. D'autres, comme Auguste, homme de goût, écrivain correct, précis, et de plus empereur, ce qui donne toujours une certaine influence, jugeaient que l'orthographe devait être l’image fidèle de la prononciation.

Orlkographiam, id eat formulant rationomque sert bondi à grammaticia inatitutam f non a de à eustodiii ; ac videtur eorum aequi potius opininnem, qui perindt »ct ibendum ac ioquimur eristiment.

* Pour les puristes de Rome, Auguste donc ne savait pas l'orthographe : il écrivait comme on

parle. Cette méthode peut nous expliquer les singulières altérations de mots latins, que l’on rencontre dans la foule des inscriptions recueillies par Gruterel d’autres savants. La langue latine y parait fort différente de ce que vous la voyez dans les livres. Cela lient soit à des archaïsmes , soit à des variations d’orthographe, soit, dans les inscriptions plus récentes et chrétiennes , à des erreurs que faisait naître la complication même de la langue. Quant aux archaïsmes, en fait de style et d'orthographe , il s’en est conservé des exemples curieux. Il y a, dans les Mémoires de l'Académie des inscriptions et belles - lettres . une inscription, trouvée colonne rostralc , dans laqoelle,

vous, lalini^^ exercés, vous auriez quelque peine à reconnaître cette langue qui vous est familière.

Ainsi, la langue latine était, en quelque sorte, de son vivant, exposée k mille altérations qui tenaient à la perfection même de sa contexture primitive. De plus, il y a dans les langues et dans l’esprit de l’homme un travail continu qui s’opère. Ce n'est pas, sous tous les rapports, je crois, un perfectionnement indéfini; mais c'est une tendance progressive à la clarté, à l’ordre, k la méthode. De là vient ce que M. Schlegel appelle le caractère analytique des langues. A ce sujet, il explique comment même les idiomes qui n’ont pas subi l'influence de la conquête et qui u’ont pas été déplacés de leur territoire, ont, par la marche naturelle de l'esprit humain , quitté les formes savantes de la grammaire synthétique et pris les formes plus simples, plus claires, plus directes de In grammaire analytique.

Sur ce point que j’ignore, MM. les élèves de l’école préparatoire pourront consulter le jeune et célèbre orientaliste qui leur donne des leçons de grammaire générale et qui possède si bien les idiomes de l’Inde; car M. Schlegel, qui lui-même l'a vérifié par l'élude du sanscrit, nous atteste que c'est dans la presqu'île de l'Inde que s'est accomplie celte révolution grammaticale d’un peuple sur lui-même.

Quoi qu'il en soit, il parait qu'au milieu de la perfection savante de la langue synthétique des Latins, il se préparait déjà quelques signes précurseurs de ce mouvement de l’esprit humain vers la clarté, vers la méthode, vers la précision, vers quelque chose de moins poétique et de plus net. Je vais en donner une preuve assez curieuse, empruntée de Suétone. Il s’agit toujours d’Auguste, dont vous voyez que nous faisons aujourd'hui un maître de langue. Voici ce que rapporte Suétone de sa manière d'éorire :

Prtrcipuam curnm durit, aensum onimi quàrn aptrtiaiimê erprimere ; quodquo facitnaaefficeret. autneenbi

lectorem tel audilofem oblurbaret ac morarelur, neque jrrœpotitianes eerbisaddere, nequeconjuttclione» tœpiût iterare dubitatif qui » detractœ a/ferunt aliquid vbtcuritatia, et ai gratiam augent.

Il mettait ton principal soin à exprimer le plus clairement possible sa pensée : pour y parvenir, et afin de n'embarrasser et de n’arrêter nulle part le lecteur et l'auditeur, il n’hésitait pas à ajouter des prépositions aux verbes, et à multiplier les copulatives, dont la suppression apporte un peu d'obscurité, quoiqu'elle ait de la grâce.

Ainsi, aux yeux des Latins eux-mêmes, quelques procédés de leur langue étaient des causes d'obscurité; et un esprit aussi méthodique, aussi net que celui d'Auguste, ne voulant pas qu'on se trompât jamais sur sa pensée, cl probablement sur scs ordres, avait éprouvé le1 besoin de quitter l'élégance habituelle des formes latines, et d’employer d’avance la précision de nos constructions modernes. Celte anecdote grammaticale, je la rapporte pour appuyer l’observation ingénieuse et générale de William Schlrgel, et faire sentir, par un exom pic qui n’est pas douteux, ce travail naturel de l'esprit, cherchant, â mesure qu'il se radine, une plus grande précision, une plus grande clarté-dans le langage. Gardons-nous de croire que les langues soient toujours simples , en proportion de leur antiquité. Au contraire, la poésie lyrique, première-née de la pensée humaine, sc plaît aux inversions, aux ellipses; elle aime le demi-jour des métaphores et le vague des expressions illimitées; c'est en vieillissant que les peuples prennent , comme Auguste, un langage plus nécessairement intelligible et plus net.

Ainsi, messieurs, premier point que nous venons d'établir un peu longuement: la langue latine oratoire, à l'époque où elle était le plus florissante, laissait apercevoir un certain manque de clarté rigoureuse que l'on corrigeait par des procédés qui se rapprochent de la marche plus précise et plus simple des langues analytiques.

Cela peut-il conduire à croire, avec de savants Italiens, avec Bcmbo, Ciltadini, que dès lors il existait, sous la forme de patois populaire, d’idiome local, une espèce de langue italienne? On met de l’amour-propre à tout, et les peuples comme les individus. Les Italiens, non contents d’avoir une langue bien évidemment issue de la langue iatiue, veulent qu'elle en ail été un dialecte contemporain. On a composé là-dessus de gros (ivres. C'est un paradoxe peu soutenable, dont Muratori a fait justice. Toutefois, voulez-vous savoir sur quelles apparences on a pu l’étayer?- Dans ces révolutions de la société et des mœurs, dans ces transmutations d'une langue dans une autre les éléments qui prédominent ne sont pas toujours ceux que l'on connaissait te mieux. Sans doute çn Italie, à côté de la langue citadine, à côte de

l'urbanité romaine, dont parle Cicéron, il existait une langue latine un peu moins correcte, où sc retrouvaient des locutions villageoises, locales, et quelques restes de la langue des nations vaincues. Plusieurs mots de cet idiome provincial sont plus voisins de l'italien qu'ils ne le sont du latin luiincmc. Là , vous trouverez , au lieu de tnutar « , le verbe cambiare, qui sc conserve dans l’italien moderne. Là, minare signifie mener; battuere signifie battre. Plaute et Apulée se sont servis de ces mots ou surannés ou provinciaux , que nos langues ont adoptés. Saint Augustin remarque aussi que, dans la langue militaire et populaire, on prenait le mol parenla dans le même sens que celui de cognait et û'afflnea. Ces vieux mots, ces locutions populaires avaient dormi pendant l'éclat et la gloire de la langue latine : conserves dans quelque coin, ou ressuscites par l'u;age , ils passèrent aux races nouvelles. Mais il y a loin de quelques accidents particuliers de langage à l'identité que l'on a voulu supposer entre la langue moderne et je ne sais quel patois antique, contemporain de l'élégance romaine.

Cicéron, curieux observateur des minuties du langage, Cicéron, qui avoue s'élre instruit dans la conversation des mariniers sur le véritable sens d’un mol latin qu'il avait mal employé, ne nous dit nulle part que le langage du peuple fût loul à fait distinct de celui des orateurs , qu'il fût enfin une autre langue. Lorsqu'il allait causer avec les paysans voisins de scs terres, il remarqua seulement qu'ils étaient tous du parti de César. Je maintiens que, s'il y avait eu dans leur idiome quelque chose de caractéristique, il n'eùl pu s'empêcher d’en être frappé, même en ce moment, et de le dire dans les lettres où il raconte ces entretiens. En allant les consulter sur la politique, il eût aussi remarqué leur dissidence sur la grammaire. Il n'en dit mol; et tout porte à croire que les différences étaient légères , cl que de plus elles étaient locales et ne formaient pas un idiome populaire uniforme , voisin et séparé de la langue latine. Voilà ma conclusion.

Mais comment sc fait-il que plusieurs de ces mots, qui n'étaient pas restés dans la langue littéraire, aient passé dans les langues modernes? Par une raison très-simple, qui s’est reproduite en beaucoup de-lieux. Les langues sc conservent de deux façons. Elles se conservent par la science, les monuments littéraires, la communication des esprits; elles sc conservent aussi par l'isolement et l'ignorance. Ou l'a remarqué : tandis que les beaux esprits de l’Italie, à force de travail cl d’imitations étrangères, ont altéré leur langue, il y a tel village voisin de Florence, où se retrouvent les expressions

1 by GoogI

littérales de Boccacc et de Pétrarque. C’est là que certains curieux, certains gourmets toscans vont chercher la pureté de ce langage chéri. De même notre savant Villqison , à la fln de sa préface sur Homère, raconte que le lieuoùsubsistentle plus de traces de l'ancien grec , des formes et du mâle accent dorique, c’est un canton de Mania, fort redouté des voyageurs. Comme les habitants n’écrivaient pas , lie communiquaient pas au dehors , et qu’ils ne s’entretenaient guère avec les gens qu'ils volaient, ils avaient gardé, par tradition domestique, les formes de l'ancienne langue; et la curiosité philologique profitait de leur ignorante barbarie.

Pour me résumer (il faut de l’ordre, quand on parle de grammaire), deux faits principaux : difficulté de la langue latine pour les Latins euxmêmes, et complication favorable à la corruption ; car il est facile de manquer aux règles quand il y en a beaucoup ; existence de quelques variations populaires qui ne formaient pas une langue complète, ni surtout analogue à la langue italienne» mais d’où plusieurs mots étrangers au latin écrit sont passés par tradition dans les langues modernes.

Ce qui nous reste à constater maintenant, c’est la prodigieuse extension de la langue latine, c’est sa promulgation européenne , si l’on peut parler ainsi. Ce fait sort de toutes parts. La politique du sénat et de l’empire, qui respectait la religion des peuples, voulait cependant les assimiler aux Romains par la langue et les mœurs.

Celte civilisation communiquée, dit Tacite, était une partie de l’esclavage. Divers édits ordonnaient que tous les actes du gouvernement , toutes les proclamations , tous les avis des gouverneurs fussent rédiges en langue latine. Des récompenses, des honneurs, des droits de cité, offerts à l’ambition des Provinciaux , les invitaient à étudier la langue romaine. Les plus rebelles même ne s’y dérobaient pas. Les Bretons, qui, par leur caractère national et le bonheur de leur position insulaire, s’étaient plus longtemps défendus contre le joug de Rome et la tyrannie de ses mœurs, finirent par étudier l’éloquence latine. Tacite le remarque : lia ut qui linguatn abnutbant , eloquenliam mo x concupisccrent : « Ceux qui avaient d’abord repoussé notre langue, bientôt ambitionnèrent même notre éloquence. >•

Juvénal indique ces mêmes conquêtes de la langue et des lettres romaines :

Gallia cautidico* doeuit facunda Britanno».

Ainsi, c'était déjà un des peuples vaincus qui devenait maître du latin pour un autre peuple, subjugué comme lui. C’était une série , un euchalneineul, un emboîtement de servitudes.

Maintenant, ce latin qu’apprenaient les vaincus, je conçois très-bien que tous ne le parlaient pas comme les beaux esprits de Bordeaux cl de Toulouse. Ce n’est pas ma faute, messieurs , si je n’ai pu nommer Paris. Vous savez que c’étaitalors une pauvre bourgade, gelée une moitié de l’année, cl où, suivant Julien, qui l’habita quelque temps, on parlait un langage assez semblable au croassement des corbeaux : c'était le celtique. La fortune des villes varie beaucoup. Un bel esprit de Lyon , de Poitiers, de Bordeaux, de Toulouse, parlait la langue latine élégamment; il se faisait envoyer en mission à l'empereur; il adressait un discours au préfet, il concourait pour ces jeux littéraires que Juvénal a rappelés :

A*t Luijdiinenitm rhetora dictants ad aram.

Quelquefois il était nomme sénateur. César, qui n'était pas scrupuleux, amena, comme vous le savex, un jour à Rome une centaine d’officiers gaulois qui avaient fait la guerre avec lui, et dont il fil tout de suite des sénateurs, afin d’a voir la majorité. Rien de plus comiu que ce fait historique.

Je crois doue que toute la classe noble, parmi les peuples vaincus, apprit correctement la langue latine et oublia presque la sienne. Legrand nombre d’écrivains nés en Espagne et en Gaule, pendant les deuxième, troisième , quatrième et cinquième siècles, en sont une preuve. Mais vous concevez qu’il n'en était pas de même du peuple; il apprenait le latin comme il pouvait; il était bien obligé de le savoir, puisque les ordres du maître étaient toujours promulguésdans cette langue. Cependant, il gardait quelque souvenir de la sienne ; ou, quand il parlait la langue latine, il l'altérait à sa manière. Je vais vous dire, à cet égard, une petite anecdote qui n’est piquante que pour un grammairien.

Dans un conte d’Apulée, imité du grec et, moitié ingénieux, moitié bizarre, le héros, qui a élé transformé en âne, qui fait le métier d’ànc, cl qui, par parenthèse, raconte lui -même sou histoire, allant avec un jardinier, sou maître, est rencontré par un soldat romain, un légionnaire ; et ce soldat, avec la hauteur de la domination romaine, tupevbo atque anoganti vuttu, dit au jardinier : •> Quortùoi •lucis racuum asellum? Où conduis-tu l’âne qui n’est pas chargé ? >• Le jardinier n’entend pas. Le soldat sc fâche, frappe d’abord le pauvre jardinier; puis s’expliquant avec plus de clarté, il lui dit : « Ubi ducii asinum ilium? » Le soldat fait un solécisme, et il est compris.

Une langue belle et savante, comme le latin, voulait marquer toutes les nuances de la pensée, et n'admettait pas le même adverbe dans deux situations tout à fait dissemblables ?C’csl ici la question ubi et la question quà tant de fois rebattues

:m cours de utteratuhe française.

dans les grammaires qui ont tourmente notre enfance. Où se traduit par quà, lorsqu'il y a mouvement, et par ubi lorsqu'il n'y en a pas. Tout cela embrouillait la cervelle des Germains, des 1 1 1 y riens, des Celtes, conquis par les légions romaines. Pour être entendus, les vainqueurs faisaient un solécisme. Ce solécisme passait dans la langue. On oubliait la fine distinction de quà cl d'ubi : on se réduisait à ubi pour tous les cas; on le prononçait d'abord oubi comme les Romains, car la prononciation dure plus longtemps que l'orthographe; les ignorants la répètent cl la conservent. Bientôt, par le parler bref cl rapide des peuples barbares, ce terme ubi s'abrégeait d'une voyelle; on disait oub; arrive quelqu'un de plus délicat qui prononce où; et vous êtes parvenu à la. langue moderne; vous êtes en France.

Je conclus, de ce minutieux exemple, que sur tous les points de l'empire un travail i peu près semblable devait s'opérer pour mettre la langue conquérante, la langue romaine à la portée des ignorants et des étrangers; que cette langue se simplifiait, pour être apprise; que, pour se simplifier, elle se corrompait, et, par cette décadence progressive, tendait vers la forme des langues modernes.

Une autre puissance que la conquête militaire vint aider à la prodigieuse extension de la langue latine, et concourut à la modifier, car ces deux choses marchèrent ensemble : plus le latin se répandit, plus il s'altéra. L'influence dont je parle, ce fut celle de la prédication et des liturgies chrétiennes. Jamais les délégués et les instruments de la puissance romaine n'avaient pu être aussi nombreux, aussi actifs, que l'étaient ccs apôtres de croyance et ces maîtres de conscience, jetés par la loi nouvelle sur tous les points du monde. Les édits d'un prêteur, les harangues d'un général, tout cela n'était rien en comparaison de cet apostolat perpétuel et multiple. Ainsi, avec le christianisme, la langue latine, qui, darts l'Occident, était seule la langue des prédicateurs, dut rapidement s'affermir et s'étendre, devenir plus familière aux peuples déjà soumis, et pénétrer chez ceux mêmes qui ne l'étaient pas. Faudrail-il rappeler que, dans l’ardeur de leur foi, ces prédicateurs devaient peu s’inquiéter de l'exactitude grammaticale? Nul doute. Mais prouvons d'ahord l’extension de la langue latine parmi les chrétiens.

Saint Augustin, parlant à son auditoire africain et numide, dit quelque part : « On connaît le proverbe carthaginois que je vous citerai en latin, parce que vous n'entendes pas tous le punique : Si la peste vous demande un écn, dotinez-lui-en doux, et quelle s'cn aille. Proverbiunt tiolum

est punie u m , quod y u idem latine tobis dicam , quia puni ce non omnet rwstis; punicum enim proterbium est antiquum : Mummum quœrit peslilentia , duos illi da, et ducat se. » Ainsi, parmi les descendants mêmes de la race punique, le latin était universellement répandu, et compris à la fois par ceux qui avaient oublié leur propre langue, et par ceux qui la savaient encore. Les prédications et les prières de l'Eglise en étendaient sans cesse l’usage. Maiscc latin d'Afrique n'élait il pas altéré? Saint Augustin le dit. Ce studieux amateur de Cicéron et de Virgile sc vante même d'avoir souvent employé des locutions barbares et populaires pour sc faire mieux goûlerdes mariniers d’Hippone.

Ailleurs, il sc plaint que les chants du peuple gâtaient la langue latine. « Je ne puis obtenir, dil- •> il, qu'ils ne disent pas super rpsurn ru>ai£T sancu tificatio mea. » On peut croire que ces chants populaires introduisaient bien d'autres altérations dans l’ancienne langue. Il y avait des rhéteurs païens qui attaquaient le christianisme à cause de cela. Mais la grammaire était un bien petit événement dans le monde, à côté de celte prodigieuse et bienfaisante révolution. Arnobe répondait à ccs rhéteurs avec un grand dédain pour leurs scrupules; et il avoue qu’en effet le christianisme doit changer la langue, comme tout le reste. Aiusi, messieurs, immense extension de la langue latine ; altération de cette langue par son extension même; influence du christianisme, qui précipite à la fois cet accroissement et celle décadence.

Une autre cause toute-puissante vient bientôt s’y mêler; c'est l'invasioo des barbares en Gaule, en Espagne, en Italie. Vers le quatrième et le cinquième siècle, débordent tout à coup, dans les pays civilisés par les Romains, des peuples féroces, massacrant tout devant eux, s'établissant là où ils ont tué, et sc faisant servir parle reste des vaincus. Il semble que l'ancienne langue, l'ancienne civilisation auraient dû céder à ces maîtres nouveaux. Mais il arrivait ce que l'on a vu sc renouveler dans la Chine conquise par les Tarlarcs, et même dans la Grèce du Bas-Empire asservie par les Turcs. Les vainqueurs ignorants sc servaient de l'esprit des vaincus, et leur laissaient leur idiome et leurs usages. Ainsi, dans celte Grèce sur laquelle uut passé un si grand nombre de populations barbares et cruelles, le fond de la langue antique a été conservé par la religion , malgré l'ignorance où est tombé le peuple indigène. Les Romains du quatrième siècle, par l'ascendant de leur religion et de leur supériorité morale, conservèrent aussi leur langue. Ils la firent même adopter par leurs maîtres nouveaux. Mais comme les maîtres ont toujours raison par quelque côté, il entra dans la langue

latine de nombreuses altérations, apportées du Nord par ces hordes barbares. Remarquez , en effet , le caractère des mots nouveaux qui se mêlent, à celte époque , au vocabulaire latin. Leur objet annonce leur origine. Ce ne sont pas , comme chez nous aujourd'hui , des termes abstraits ou complexes : non. Mais le barbare arrivant avait toujours à la bouche le mot i car, her, le mot qui faisait sa force. Le Romain vaincu latinisait le mol favori de son maître; il répétait guerra. Ainsi la langue latine s'enrichissait d'une façon singulière. Une foule d’autres mots latinisés expriment les habitudes de la vie barbare. Voilà ce qui compose en partie le Glossaire de Ducange.

Ainsi , avant que la langue latine fit place aux idiomes modernes , elle reçut et s'appropria beaucoup d’éléments des langues barbares. Souvent un mot barbare a d'abord été latinisé, puis rvmanité, c’est-à-dire employé dans la langue rustique, pour arriver à nos idiomes modernes. Les barbares, apprenant cl gàlanttout ensemble la langue latine, lui empruntaient surtout les mots qui répondaient à leurs affections et à leurs pensées journalières. En même temps qu’ils imposaient guerra et baitalia, ils prenaient maçtarc, qui d’un usage poétique en latin, recevait d’eux un emploi familier, aujourd'hui conservé dans les langues méridionales. Il y avait une sorte de sympathie pour eux attachée à ces mots.

A cet égard, les éludes étymologiques peuvent offrir de curieuses observations sur les rapports de l'esprit des peuples.

Au reste, ces révolutions que des causes si diverses opéraient dans l’ancien idiome latin , vous concevez sans peine qu'elles devaient être plus tardives, plus lentes, plus contestées au sein de l'Italie. En effet, là il y avait d’abord cette antique possession de latin, plus complète que partout ailleurs. La source garde toujours une part de scs eaux. Il y avait de plus la présence continue, l’action toutc-puisssante de l'Église; c'était son chef-lieu, c’était son camp principal. Nous voyons que le pape Zacharie eut besoin de déclarer valables beaucoup de baptêmes célébrés dans Te Nord en ces termes à demi- barbares : In nomine de Patria, et Filia , et Spiritua sancta. Mais en Italie, l’Église restait en général aussi correcte dans sa langue , qu'elle était constante dans ses antiques usages.

Voilà ce qui peut expliquer comment il est si difficile de trouver des traces anciennes de la langue vulgaire en Italie. Elle se forma plus tard que les autres langues issues du latin. Le latin résista plus longtemps en Italie qu'ailleurs. Portez vos souvenirs sur les faits historiques. Quand Charlemagne vint à Rome, le salut, les cérémonies, les acclama-

tions populaires, tout cela fut latin. Ficat Carohtt, Âucjustus , imperator 1 II semble que si des mots en langage vulgaire eussent été prononcés par le peuple, la chronique les eût annotés, comme elle l’a fait pour le serment de 848.

Évidemment, c'était une sorte d'honneur que l’on accordait toujours aux prêtres de l'Église latine, de leur parler leur langue. Quand vous voyezplus tard le pape Étienne IV venir à Reiras visiter Louis le Débonnaire, les historiens ont soin de dire que les saluls se firent en langue latine. Le latin était toujours la langue vivante de l'Église , cl par cela seul il dominait tous les idiomes vulgaires; par là aussi le latin dut être plus inviolable, plus lentement corruptible en Italie, que partout ailleurs. A cet égard, il faut que je vous cite le curieux aveu de Muratori. Il ne doute pas qu’il n’ait existé, au neuvième siècle, une langue vulgaire. Il en trouve la preuve dans bien des mots épars et dans celte épitaphe d'un pape:

Usum franciscd, vulgari, et v nce latinà,

Kdocuit populos eloquio triplici.

Mais il ajoute :

Quelle fut cette langue vulgaire italienne, dans les huitième, neuvième et dixième siècles? J'avoue que je ne puis en dire mot. Certainement, lorsque, par des motifs d'érudition, je fis beaucoup de voyages et visitai beaucoup d'archives d'Italie, un de mes plus ardents désirs était de trouver quelque échantillon de la langue italienne parmi les virilleschartes. Nouspouvonscroireque, depuis le temps de Charlemagne, il ne manquait pas d'évêques et de curés, prêchant au peuple la parole de Dieu. S'ils le faisaient en latin, ou se demande comment le peuple les entendait. En outre, si les marchandset d’autres gens ignorant la langue latine avaient à écrire des lettres et à tenir leurs comptes, peut-on penser qu’ils ne fissent pas usage de celte langue vulgaire, puisqu'ils ne savaient pas la langue latiue? J'avais donc l’espérance de découvrir quelque fragment de cette ancienne langue des Italiens ; mais, en vain j'y ai mis tous mes soins ; en vain, d'autres ont fait probablement la même recherche. J’ai pu seulement publier quelquei recettes pour teindre les mosaïques et d'autres secrets de l’art, écrits dans le huitième siècle, où, parmi un fort grossier latin, se trouvent quelques mélanges de langue vulgaire, mais non pas encore la langue vulgaire effective.

(Mcivtobi, Dissertât. 32.)

Muratori a du moins recueilli beaucoup de parcelles et, pour ainsi dire, d'indices de celle langue vulgaire dont il n'a pu découvrir aucun monument. Ce sont des noms de lieux ayant déjà la désinence italienne , des articles , des substantif^ modernes , mêlés dans de vieux titres en langue latine. En Italie, comme dans le reste de l'Europe latine, tous les actes sc faisaient en latin. Mais vous concevez que le latin du jardinier, dont j’ai parlé tout à l’heure, se retrouvait souvent même sous la plume du notaire.

C’était une confusion incroyable. Ces désinences variées des verbes cl des noms étaient oubliées. Ou rangeaient les mots comme on pouvait, sans égard

aux temps et aux cas. Il y a des contrats de vente ou de mariage les plus singuliers du monde : Cedo tibi de rem paupertatis meœ tùm pro sponsalia quant pro largitate tuœ, hoc est casa cum curie circumaucta , mobile et immobile... Cedo tibi b radie va/ente solidus tanlus , elc. S’cntcndnil-on?Cc latin faisait-il naître des procès? Je l'ignore. Il n'y avait pis même la grammaire de l'ignorance; tout semblait fortuit ut sans règle; les mots étaient juxtaposés, au lieu d'être mis en rapport. Voilà l'étal où le latin était tombe, aux septième et huitième siècles, dans tous les lieux où il était encore parlé officiellement. Je ne dis pas qu'il n'y eût des hommes de race franque ou lombarde qui, ayant étudié le latin dans les auteurs, l'écrivaient avec une sorte de correction. Mais le latin des tribunaux et des greffes, celui qui intervenait dans toutes les transactions civiles, était un assemblage confus de barbarismes et de solécismes , où commençaient à se montrer, comme un soutien pour l'intelligence , quelques procédés et quelques mots des langues modernes. Ainsi, faute de savoir bien marquer les variétés des cas par celles des désinences, on iulroduisaitdes particules , desaflixes, qui sont comme les béquilles de la langue : Donabo ad conjux. Donalio de omnia bona. Mercatum de omnes negotianles. In prennent La dejudices.

Ce qui sc passait en Italie, chef-lieu de la religion cl de la latinité, arrivait également en France, et même plus vile. Si, dès le septième siècle, en Italie, le commandement militaire était à demi barbare : Mon r os turbalis. Ordinem serrale : bandum sequile : tiemo dimittat bandum, et inimicos seque; ou peut croire qu'il dégénéra plus promptement encore dans les Gaules. Saint Jérôme avait observé que la langue latine changeait incessamment par les temps et par les lieux. Celte mutation continuelle devait être d’autant plus active, qu'il arrivait un plus grand nombre de Francs, de Bourguignons cl de Golhs qui s'emparaient de tout.

Cependant, le pape Anastasc écrivait à Clovis en latin fort régulier, pour le féliciter de son invasion. La chancellerie de Clovis parlait également assez bon latin. Il avait auprès de lui des Gaulois lettrés et romains, comme Mahomet II eut des secrétaires grecs. Il répondait en latin aux évéquesqui lui demandaient, non l'affranchissement, rpais la restitution de leurs serfs enlevés à la guerre. Il convoquait en latin le concile d’Orléans.

Langue allemande, langue du vainqueur, mais non employée par lui dans le gouvernement, ni imposée aux vaincus gaulois cl romains; langue latine, langue de l'Église, langue des affaires , voilà ce que vous apercevez en Gaule au sixième cl au septième siècle. Cependant, une altération progrès-

sivc ne tarda pas à s'introduire. Les restes des anciens idiomes celtiques, que la conquête romaine avait à demi effacés, reparaissaient; quelques mots, apportés par les Francs, s'introduisaient avec des désinences latines. L’inoapacité grammaticale des magistrats et des officiers publics était plus grande dans le peuple. Ces désinences, que l'on ne savait plus varier, devinrent un embarras que l’on supprima. On ne peut douter qu'au septième et au huitième siècle celte révolution, peut-être insensiblcd’unjourà l'autre, ne fût universelle. L’idiome moderne commença et fut d’abord le roman rustique.

Maintenant , comme parait le croire l’homme de talent et le savant célèbre auquel nous avons rendu tant d’hommages, faut-il supposer que celle langue, naissant chaque jour du latin, s'étendait uniformément à la plus grande partie des contrées réunies sous l'empire de Charlemagne; qu'elle était parlée en deçà et au delà de la Loire; qu'elle passa les Alpes et les Pyrénées, et fut commune à la France, à l'Italie et à une partie de l’Espagne? A l'appui de celle conjecture , M. Raynouard cite des faits curieux, allègue des raisons ingénieuses. « Les premières traces de cette langue semblent identiques dans toutes ces contrées; la langue romane existe encore aux tics Baléares. Des anecdotes prouvent qu’un Espagnol et un Italien s'entendaient au sixième siècle. Le plus ancien monument de la langue romane parlée dans la France du Nord, appartient à la langue du Midi. »

La réponse que nous soumettons à l'illustre savant sera d’abord théorique, puis technique cl minutieuse. En général, il est à croire qu'une langue savante, travaillée en tous sens par la barbarie, et déconslruite par l’ignorance d'hoinmcs grossiers, de races cl de contrées diverses, ne sera pas uniformément altérée; car l'uniformité, c’est presque la science. L’uniformilésupposcraillamclhodeinéine, dont l'absence est attestée par la corruption de l'ancienne langue. On conçoit très-bien qu’un idiome écrit et littéraire s'impose à une grande diversité de peuples, parce que le type est toujours présent ou reconnaissable. On le regarde et on l'imite. Mais, quand une langue n’est que parlée, comment est-il possible qu’elle soit parlée uniformément à deux cents lieues de distance? Dira-t-on que-, dans un certain état social, il a dù exister, pour l'esprit humain, des procédés naturels cl spontanés, qu’il appliquait à un nouveau langage? Oui, pour le but, c’csl-à-dirc la simplicité ; mais non pour la forme, qui a dù variersouvent. Je conçois fort bien au nord ouaumidi plusieurs populations travaillant, par un instinct d’ignorance et de nécessité, à déconstruire relie belle langue latine, abrégeant les mots, sup-

primant les désinences mobiles qu'ils ne savent plus employer, étayant la phrase par des ternies auxiliaires. L'intention sera toujours la même ; mais non l'accident. Ici on gardera un cas, plutôt que l’autre; ici on supprimera telle voyelle, et là telle autre; ici on dira Domnut , comme du temps même de saint Ambroise; ailleurs,. Domine, Dom , Don , Dueno ; car le hasard ne saurait être uniforme.

Venons à d'autres faits particuliers. Vous supposez cette universalité priimtivcdela langue romane, comme intermédiaire entre le latin et les trois ou quatre langues qui scp.irlagent aujourd'hui l'Europe latine. Les monuments contemporains manquent. Que nous reste- 1- il pour discuter? Il nous reste l'étal actuel de ces langues. Si une de ces langues est encore maintenant plus près de la langue latine que ne l’est celle langue romane, j’en conclus qu'elle n'a point passé par elle; car les langues ne remontent pas;quand clics ont commencé à s'altérer, clics continuent. Un exemple suffira. Je vous fais grâce des autres, car l'ennui est un obstacle à la clarté. I)u mot latin tonere, le roman provençal faisait ténia à l'imparfait; l'Italien dit teneta. N’est-il pas vraisemblable que teneva est directe- . ment devenu de tenebat, sans traverser ténia ?

Si vous prenez beaucoup d’autres mots, vous trouverez que, dans les langues espagnole cl italienne, ils n'ont subi qu'un léger changement, parce Uetorta, et se sont conserves plus près du latin que dans la langue romane ; ce qui prouve qu'elle ne leur a pas servi de communication et de passage.

Mais le savant auteur de la grammaire romane produit des faits curieux, qui semblent justifier l'identité des langues vulgaires de la Provence, de l'Espagne et de l'Italie dans le neuvième siècle. La Chronique des Saints lui en fournil; car il y a telle légende pieuse, tel récit miraculeux du moyen âge, qui n’est plus maintenant qu’une pièce justificative dans un procès grammatical. Un Espagnol malade, visitant divers lieux saints de l’Europe, pour obtenir sa guérison , vint à Fulde , dans la Hesse, où il fut accueilli par un prêtre étranger qui s'entretint facilement avec lui, parce que, dit la Chronique, ce prêtre étant Italien, connaissait la langue de l'Espagnol. Le malade guérit. Mais, il ne s'agit plus aujourd'hui que du fait grammatical. On a répondu que ce fait n'était pas péremptoire; qu'aujourd’hui même un Italien et un Espagnol pourraient se comprendre, malgré le divorce bien réel des deux langues; que celle facilité devait être plus grande à une époque où les idiomes vulgaires étaient plus près de leur source commune, le latin.

Examinons un autre fail.Gonzon, auteur italien

MOYEN AGE. Îi47

du dixième siècle , répondant à l'abbé de Saint- GjII , dit quelque part : « Le moine de Saint-Gall u m’accuse à faux d'ignorer les règles de la gram- « maire, bien que je sois géné quelquefois en écri - « vaut, par l’habitude de notre langue vulgaire, qui « est voisine du latin. » Mais cela prouve , ce que l'on sait, une corruption de la langue romaine, une langue vulgaire enfin , mais non qu'elle fût la même en Italie qu’en France. Il y a de graves motifs d'en douter, malgré l’imposante autorité de M. Raynouard. Ce qui parait certain, c'est que, dans la décadence de la langue latine et le mélange des peuples , la régularité de la corruption fut plus hâtive en France qu'en Italie; que le roman de la France méridionale était commun aux provinces limitrophes d'Espagne, cl même, avec de légères différences, à la France septentrionale.

En effet, le monument le plus antique d'une langue moderne parlée dans la France du Nord , les serments prononcés en 842 par Louis le Germanique et les seigneurs français, se rapprochent beaucoup du roman provençal tel que nous le voyons au dixième siècle. Malgré l'aridité de ces détails, n’éprouverez- vous pas, messieurs, quelque intérêt à considérer le plus vieux et le plus grossier essai qui nous reste de cet idiome national illustré par tant de rares génies dans les deux derniers siècles; de ccl idiome organe de tant de pensées généreuses qui ont agi sur l’univers, vive expression de nos mœurs, cl qui un jour aussi doit s’allércr, périr, devenir barbare , et faire germer dans ses ruines de nouveaux idiomes?

Voici ce court échantillon de la langue vulgaire, qai était entendue des troupes de Charles le Chauve.

Page 1