SOS
Il allcslc les entraves dont le pouvoir absolu chargeait le talent, tout en paraissant ('honorer.
Mais à côté de celte littérature officielle que le conquérant voulait établir, comme une distraction à ses conquêtes et pour empêcher le publie de songer à mal, il s'élevait une autre littérature plus libre, plus fiére, qui gardait le souvenir des grands débats par lesquels la France avait été divisée. C'est véritablement celle qui est neuve et féconde, celle qui est née de la révolution et doit agir sur la postérité. l.cs dissentiments profonds, les haines de parti que laissent après eux de longs troubles civils, se retrouvent tout entiers dans cette littérature; ils en sont l'âme et la physionomie. Par là, elle aura sans doute un côté temporaire et périssable; mais elle n'est pas factice comme celle qui, sons le niveau d'une timide régularité, se bornait à des imitations du passé. Je ne parle pas ici des vivants, 'messieurs. Mais revenons à ma pensée.
Celte littérature indépendante , née du contrecoup de la révolution, partiale, passionnée, sincère, je ne la signalerai que dans deux écrivains célèbres. Là, je chercherai l'influence que l'esprit nouveau, ou le retour systématique vers l'esprit ancien, espèce d’innovation rétrograde qui suit les troubles civils, avait exercée sur deux talents originaux. Je la chercherai dans la littérature, dans l’analyse philosophique et dans la politique spéculative. Ces deux noms sont inégalement connus en France. L'uii vous est plus familier, vous inspire plus d'attrait et de confiance. Pour moi, je ne les compare pas. L’un de ces talents me heurte et me repousse par le caractère général de ses maximes : l'autre a toute mon admiration, me séduit, m’intéresse, me gagne Icxœur; mais ma préférence, ma sympathie, ma complicité d'opinion, ne ferme pas mes yeux sur l'originalité que l'on a pu mettre à défendre d'autres doctrines. Vous avez l'enthousiasme de votre âge pour le génie de Mm® de Staël, pour ce talent si spirituel, si élevé, si généreux, qui avait énergie d'homme et grâce de femme, qui mêlait à tant d'imagination, une raison fine et profonde, détail toujours emportée par de nobles instincts de bonté, de justice, de liberté, de courage. Les premières cl les plus pures espérances de la réforme sociale n’eurent jamais de plus éloquent interprète : ses écrits intéressent le présent et l'avenir.
L'autre talent, dont je dois vous entretenir, se compose à la fois d'une imagination forte et d’une mauvaise humeur très-véhémente. C’est aussi le spectacle de la révolution qui a fait naître ou excité ce talent. C’est le dégoût, l'horreur des scènes ou folles ou sanglantes qui l’ont fait violemment rebrousser vers les doctrines les plus dures et les plus serviles du pouvoir monacal et de l’ancien
pouvoir arbitraire. Ce prédicateur (le servitude est un esprit indépendant et hasardeux. Ce soutien systématique de l'inquisition avait tout ce qu'il fallait pour devenir hérétique. Cet homme capricieux, ardent, dédaigneux, réclamant par orgueil la servitude des intelligences, vous le savez, c'est M. de Maistre.
L'influence diverse des troubles civils sur le talent se retrouve à plusieurs époques de l'histoire. La révolution d’Angleterre nous offre l'exemple d’un homme qui, parti de points très-opposés, arrive, sous une autre forme, au même résultat que M. de Maistre. Hobbes était naturellement un esprit libre cl sceptique. L'horreur profonde pour la révolution anglaise le transforme en partisan du pouvoir absolu. Comme l'anarchie était venue par l'influence religieuse , il repousse à la fois la religion cl l'anarchie et ne veut que le despotisme politique. M. de Maistre, d'une imagination ardente et mystique, a été témoin d’une révolution violente cl cruelle.; il l’a vu naître et se développer sous un principe d’irréligion ; il a vu l'anarchie s’appuyer sur le mépris des croyances religieuses. Plein de ces souvenirs, il invoque aussi le despotisme; mais ce n’est |*s celui de l’autorité civile. Il la méprise comme trop faible. Son recours est au despotisme religieux , à la théocratie. Ce pouvoir religieux, il veut l’élever au-dessus de tout gouvernement civil cl de toute liberté d'examen ; il veut asservir à la fois les intelligences et les trônes, la liberté cl les rois.
Vous le voyez, sans introduire dans les lettres une sorte de fatalisme rationnel, sans supposer que les événements de chaque siècle obsèdent tout homme de génie et le forcent à marcher dans certaines voies, à parler suivant un certain formulaire, il est impossible de méconnaître ces influences de la société sur les esprits, sur les plus grands esprits, sur ceux qui ont l’air de mener les autres hommes.
M’arrêtant à celte littérature philosophique, particulièrement inspirée par la révolution française, j’ai choisi, pour personnifier les opinions diverses, deux noms, deux talents éclatants. Ici j’éprouve plus d’un scrupule cl d’une gène d’esprit. L’histoire contemporaine est, dit-on, impossible à écrire avec une entière véracité; la critique contemporaine, c’està-dire l’histoire des esprits, ne l’est pas moins. Lorsqu'on a vu, entendu, admiré quelque rare talent, celte froide cl rigoureuse fidélité, qui jugerait sans aucune complaisance, sans aucune séduction de souvenir, me parait bien difficile. D’une autre part, l’impart ialilé complète de la pensée est une chimère. Vous, qui jugez des talents opposés, pouvezvous assez vous défaire de vous-mêmes, pouvezvous assez vous debarrasser de votre esprif dont
vous vous servez, au moment même, pour ne pas sentir une préférence en faveur des opinions qui vous ressemblent , qui sont une partie de vousmême? Il est donc possible que je sois partial.
L'aulcor de Corinne et de l'JUemagne, je Pai connue; je l'ai vue tout animée de celte vie puissante et de ce feu de génie qui brillait dans ses moindres entretiens, et qui lui donnait une nature de supériorité, que l'on ne peut oublier ni retrouver. Celle personne vraiment admirable, dont les écrits, quelque talent qu'on y reconnaisse, ne sont qu'une épreuve affaiblie d'elle-même, réunissait plusieurs formes d'e«prit et d'originalité. Elle appartenait à deux époques; et avant tout, elle était elle-même. Élevée dans le dix-huitième siècle, dans ce temps où l'esprit était la seule affaire, sa rare intelligence avait reçu l'éducation la plus hâtive. Toute petite, tout enfant, avec ses grands yeux noirs étincelants d'esprit, elle était là, dans le salon de son père, homme de talent, philosophe, ministre; elle prenait pari à tout. Elle conversait avec les premiers esprits du temps. Celait Thomas un peu trop emphatique et majestueux même dans les petites choses, mais enfin homme rare, ingénieux, muni d'une immense lecture et d’érudition antique, à laquelle le dix-huitième siècle avait trop renoncé. Penseur, actif et laborieux, Thomas était parfois un peu subtil et déciamalcur ; mais il méditait beaucoup et étudiait tout. Là aussi était Raynal, esprit facile, irrégulier, qui, dans ses livres, faisait un amalgame singulier de statistique et de verve déclamatoire, qui rassemblait une foule de détails précieux, cl alors nouveaux, sur les colonies et le commerce, et y mêlait tour à tour de sages maximes de liberté et de virulentes apostrophes aux peuples et aux rois. Là venait l’illustre Buffon. Là se réunissaient encore des écrivains d'un vrai mérite, célèbres dans leur temps. Marmonlel, poète oublié, littérateur instruit et ingénieux, Chamfort, si piquant par scs mots et ses écrits: puis ces brillants auxiliaires de la littérature; ces associés libres des académies, pour ainsi dire, ces gens d'esprit qui n'écrivaient pas et n'en avaient peut-être que plus d’esprit. Ceux-là composaient dans les salons. Un bon mot, un agréable récit, une controverse, quelquefois calculée d'avance, mais vivement soutenue, voilà leurs ouvrages. Souvent le bon mot, l'ingénieux paradoxe était répété par l’auteur dans diverses maisons; c’étaient les éditions successives du livre. (On rit.)
On le conçoit sans peine, ce mouvement de conversation , celte joute des amours-propres, celte active circulation des idées devaient être comme autant de soufflets de forge, qui attisaient le feu d’une jeune intelligence. Il est tout simple que,
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douée d’une vivacité merveilleuse et toujours excitée, M,u Necker ail montré, dès l’âge de douze ans, plus d’esprit que tous les gens qui faisaient de l’esprit auprès d’elle.
Si le dix-huitième siècle avait duré toujours , si ce fa r-nienle littéraire, qui enchantait et occupait Paris, eût pu se prolonger cinquante ou soixante ans, M0** de Staël fût restée le plus brillant esprit de son temps. On eût vanté l’inimitable vivacité de ses paroles. Elle eût écrit avec talent; mais elle n’eût pas été ce qu’elle sera pour l'avenir. Après cette éducation d’esprit, de grâces et de frivolité, voilà que tout à coup on arrive devant l'œuvre si sérieuse d’une révolution sociale. L’esprit de Mm,de Staël passe à une nouvelle école. Elle débute par l'enthousiasme. Fille d’un ministre célèbre et d'abord populaire, cette jeune femme, dont l'esprit concevait et animait tout, combien ne devait-elle pas se plaire à cette gravité nouvelle des entretiens excités par la tribune de l'Assemblée constituante! On sent dans ses ouvrages combien son imagination et son amour-propre ont joui de cette vie intellectuelle, brillante, active, imprudente. Quand elle raconte, avec une éloquence naïve, le bonheur de vivre en 1789 , d'être agité chaque jour par l’émotion de tant nobles espérances et le spectacle de tant de changements, de voir enfin se réaliser tant de spéculations et de vœux philosophiques, on sent, à la vivacité de ses paroles, après tant d'années , combien le cœur a dû lui battre, et combien scs expressions, au moment même, devaient être inspirées. Seulement cela ne saurait durer longtemps. Cette lune de miel des révolutions, celte première joie, ce premier enthousiasme est bientôt remplacé par une vertueuse indignation, par des craintes, par des dangers inévitables. La gloire de Necker est renversée; des réformes salutaires et glorieuses sont suivies de tumultes démocratiques, de vengeances impitoyables. Alors cette âme si vive et si généreuse se replie sur elle-même.
Au brillant spectacle de civilisation qu'offrait l’ancienne France, ont succédé l’anarchie grossière et la violence. Cette société élégante et spirituelle qui faisait la conversation dans Paris, est dispersée [far la terreur. Ainsi la rare intelligence de M** de Staël , qui, d'abord agacée, excitée par l'éducation la plus ingénieuse, s'était animée plus tard d'uu vif enthousiasme, mûrit dans la réflexion et le malheur. Ce sont, messieurs, ces diverses épreuves senties par une âme mobile et passionnée , qui servirent à former l’originalité de ce grand talent spirituel et grave, enthousiaste et sensé. C’est ainsi que, dans cette brillante élève des entretiens dudix- | huitième siècle , dans cet esprit tout exalté de spé-
cnlations généreuses , vous trouverez une force de raison et un sérieux capable de comprendre cl d’exposer les conditions d’un Étal libre, mieux que ne l’ont fait des publicistes célèbres. C’est dans cette variété d’éducations morales, unie à cette nature si rare , que je trouve la source de tant d’ouvrages opposés, les Lettre s sur Rousseau, la Défense de la Reine, Corinne, l'Allemagne, et ce livre qu’on aurait peine à croire sorti de la main d’une femme, les Considérations sur la Résolution française. Une dernière épreuve lui restait â subir, c’était la lutte contre un pouvoir non pas cruel , mais ombrageux, impatient de toute liberté de penser, et régulièrement tyrannique.
M®« de Staël avait fui avec horreur, et non sans péril , l’anarchie sanglante de la France. Dans sa retraite, le cœur brisé de douteur, devenue incapable de tout travail qui ne fût pas un eiïort d’indignation et de pitié , clic publia, comme femme et comme mère, une défense de la reine Antoinette. Le génie n'écrivit jamais rien de plus touchantque cette admirable et inutile prière. Je craindrais d’en affaiblir l'effet sublime par une citation incomplète et épisodique. On y verrait combien cette personne si prodigieusement spirituelle, qui prenait si facilement à l’espérance, sentait la douleur et le malheur d'autrui , mais ce fut le seul ouvrage, et nous en louons son génie, qu’elle eut alors la force d’écrire.
Enfin des jours meilleurs se lèvent. A un gouvernement massacreur, commcl’appelaitNapoléon, succède un pouvoir faible, souillé, bizarre, encore anarchique et mélé de violences, mais qui ne faisait plus couler de sang. M"* de Staël reparut en France, et elle y fonda de nouveau l'esprit de société. Après ces temps de rudesse et de cruauté, où l’anarchie avait un peu ressemblé à la barbarie, elle ramena l’induencede l’esprit et l’influence des femmes. Ces anecdotes tiennent à l’histoire; et quand , sous ce gouvernement précaire et tyrannique, tantôt si débile, tantôt faisant des coups d’État, comme tout le monde, on nous raconte l’influence extraordinaire exercée par une femme, fille d'un ministre proscrit, il faut voir là le retour de celte puissance de l'esprit, indigène en France, et d'autant mieux accueillie qu'elle avait été longtemps exilée par le fanatisme politique. A ce début d’un nouveau gouvernement, à cet essai d’ordre encore mélé de beaucoup de désordre, succède, par un coup de violence, un pouvoir plus sérieux, plus régulier, qui voudra l’ordre complet, mais à son profit, et qui s'achemine au despotisme avec l'ascendant de la force cl de la popularité. Une révolutioo servile s’opère dans les esprits. On voit rapidement grandir le dominateur, devant lequel tout
le monde va plier ; et ceux qui tiennent encore la (été haute et parlent librement, ont déjà quelque chose d'étrange et de trop hardi, dans le silence universel.
Ccl homme, au milieu de sa gloire et de sa force, avait singulièrement peur de la liberté d’esprit, de la réflexion et de l’examen. Il voulait une littérature qui ne songeât à rien de ce qui n'est pas la littérature même, c’esl-à-dirc, qui écrivit sans penser, une littérature qui ne fil pas de métaphysique : c’était de l’idéologie ; qui ne s’occupât ni de droit public, ni d'histoire : c’ctait de la fiction. Aussi, celle femme éloquente, admirée, qui, méine avant la révolution, avait jeté dans scs Lettres sur Rousseau tant de vues neuves et hardies, qui depuis s’était mêlée aux luttes politiques et avait souvent agi sur l’opinion, était pour lui quelque chose de menaçant. Il la redouta bientôt, au point de la persécuter.
Le pouvoir de l’esprit est comme tous les autres pouvoirs; on ne saurait y renoncer. M°»*dc Staël ne voulait pas abdiquercet empire qu’clleavait exercé sur l’élite de la société. Être éloignée de Paris lui semblait un supplice, un affreux exil : le conquérant le savait. Au prix de quelques louanges, il lui aurait vendu, peut-être, un permis de séjour; mai9 l’âme élevée de M“« de Staël ne pouvait flatter une gloire qui marchait au despotisme, et la vive sagacité de son esprit ne lui laissait pas la ressource de se faire illusion, comme tant d’autres. Elle se taisait obstinément dans ses ouvrages et ne se taisait pas dans son salon. Elle avait une facilité merveilleuse à dire des mots spirituels et profonds que tout le monde répétait cl qui gâtaient l’opinion, disait le maître. Dans un temps de domination nouvelle, lorsque, chaque jour, la révolution ou l'ancienne royauté renvoyait au bercail du pouvoir absolu quelque brebis égarée, une plaisanterie, qui embarrassait un dévouement de la veille ou qui pouvait décourager une conversion du lendemain, heurtait vivement celui auquel s'adressaient toutes les conversions et tous les dévouements; c'étaient chaque jour blessures nouvelles.
Cependant Mra* de Staël n’écrivait plus que sur la critique ; elle faisait son ouvrage de la Lilira ture , chez les anciens et cites les modernes. Y avait-il là de quoi blesser le premier consul? Pourquoi s'offensa il-il de ce livre? Était-ce par zèle pour les doctrines classiques? Tenait -il absolument à la prééminence de Racine sur Shakspcare? Était-il personnellement intéressé à la gloire de Boileau? Non! Mais ce caractère politique et raisonneur que les Lroubles civils avaient laissé dans les esprits et que Bonaparie voulait détruire, il le voyait avec dépit, sous la plume de M"« de
ail
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
Staël, s'introduire même dans la critique lillé* raire. Eu effet , que cherchait Mm* de Staël dans ce livre? L’influence des lettres sur l'indépendance des esprits, et réciproquement l'influence des institutions libres sur le progrès des lettres. Sou but était de moutrerque l'indépendance est mère du génie, et que tout ce qui profite à la liberté profilera bientôt à l'iïnaginalion, au talent, à l’enthousiasme. Ce n'est pas tout : elle voyait l'esprit français rebuté, fatigué des tentatives hasardeuses qu'il avait faites, et prêt à retomber dans l'ornière du passé et du pouvoir absolu. A celte langueur publique, elle opposait le système et l'espérance de la perfectibilité progressive. Dédaignant la servilité, comme elle délestait la violence, flétrissant les crimes de la révolution, sans renier ses principes, elle excitait les âmes à mieux espérer de l'avenir et à chercher dans le progrès des mœurs sociales cl des institutions, le plus heureux emploi des facultés de l’homme.
Ces inductions littéraires déplaisaient fort au conquérant •, il aimait mieux remonter vers le siècle de Louis XIV. Il ne craignait pas Louis XIV. Il trouvait les idées du pouvoir absolu qui avaient servi ce monarque, bonnes pour celui qui s'asseyait à la même place. Il avait répugnance pour ces doctrines de progrès social, qui avaient commencé la révolution et pouvaient la continuer. Il voulait qu'elle fût arrêtée en lui. Toute celte littérature expérimentale et nouvelle lui paraissait une espèce d’insurrection.
Dans quelques pages de son livre, S!»0 de Staël agaçait, pour aiqsi dire, l’amour-propre du conquérant et lui montrait les récompenses de la gloire dans un État libre.
Il n'est pas vrai qu’un grand homme ait plus d'éclat, en étant seul Célèbre, qu’environné de noms fameux qui le cèdent au premier de tous, au sien. On a dit, en politique, qu’un roi ne pouvait pas subsister sans noblesse ou sans pairie. A la cour de l’opinion , il faut aussi que des gradations de rangs garantissent la suprématie, yu’cst-cc qu’un conquérant opposant des barbares à des barbares dans la nuit de l’ignorance? César n’est si fameux dans l'histoire que parce qu’il a décidé du destin de Rome, et que dans Rome étaient Cicéron , Salluste, Caton, tant de talents et de vertus que subjuguait l’épée d’un seul homme.
Le César moderne trouvait plus sûr de ne pas laisser pousser ces Caton, ccs Salluste, ces Cicéron.
Derrière Alexandre s’élevait encore l’ombre de la Grèce. Il faut, pour l’éclat même des guerriers illustres, que le pays qu'ils asservissent soit enrichi de tous les dons de l’esprit humain. Je ne sais si la puissance de la pensée doit détruire un jour le fléau de la guerre ; mais avant ce jour, c'est encore elle, c’est l'éloquence et l'imagination, c'est la philosophie même qui relèvent l’importance des actions guerrières. Si vous laissez tout s'effacer, tout s’avilir, la force pourra dominer; mais aucun éclat véritable ce l'environnera ; les hommes seront mille fois plus dégradés par la perte de l’émulation, que par les fureurs jalouses dont la gloire, du moins, était encore l’objet.
Ces coquetteries indépendantes ne séduisaient pas le despote. Il s'indignait d'une liberté môme abstraite cl spéculative. 11 ne pouvait pardonner surtout à Mme de Staël les pages sur l'éloquence politique, et ces conseils d'indépendance adressés au tribuual, qui n’clail pas trop hardi, et que cependant ou devait bientôt éliminer.
Là commence cette lutte du pouvoir contre l’opinion. Elle fut consommée par l’asservissement de toute liberté d'écrire, et par la persécution de M,n0 de Staël et d'un autre illustre écrivain.
Voilà, messieurs, le point de vue anecdotique et politique de cet ouvrage. Aujourd’hui , ce qui faisait l'allusion contemporaine d’un tel écrit, ccs conseils détournés , ccs protestations généreuses, cachées sous des expressions piquantes, ccs théories de goût qui sont des conseils de dignité et de courage, ont encore un vif intérêt. Cette femme illustre n’avait pas, ne pouvait avoir toute l’érudition nécessaire pour le vaste sujet qu'elle s 'était proposé. Jeune encore, dans une vie brillante, souvent troublée par le malheur ou distraite par le monde, avait-elle soigneusement étudié toutes les littératures de l'antiquité et des temps modernes? Ses plus habiles censeurs ne l’avaient pas fait non plus. Qu’il y ail dans son ouvrage des inexactitudes, qu'elle ignore quelquefois les faits, ou Ica plie à des vues systématiques, je le crois. Dans une critique ingénieuse, on lui reprocha d'avoir donné à la littérature latine sur la littérature grecque une supériorité peu fondée; d'avoir dit sans motif que la littérature latine était née de la philosophie; d'avoir supposé qu’elle fut en progrès, lorsqu’elle était en décadence : peu m’importe.
de Staël s’est peut-être trompée sur quelques points. Parfois elle a sacrifié l’un de scs principes à l’autre. Au nom de la perfectibilité, par exemple, clic affirme qu'il y a, dans Quinlilicu, beaucoup plus d’idées justes et fines, sur t’arl oratoire, que dans Cicéron. Elle oublie que l’action do la liberté est plus instructive encore que l'action du temps, et que Cicéron s'clail forme dans le Forum, Quintilicn dans une école. El puis je crois qu'elle avait peu lu Quiuiilien.
Quel homme avait alors assez étudié, pour faire une histoire systématique cl complète de l'alliance de la littérature avec l’esprit national dans l'antiquité? Cet ouvrage de Mme de Staël, l’érudition en est parfois douteuse , insuffisante ; mais tout ce qui est de l'auteur, dans son livre , tout ce qui n'est pas étudié, tout ce qu’elle a pensé, est plein do vivacité, de force, de vérité même. Ainsi, elle marque admirablement quelques grandes différences sociales entre l'esprit de l’antiquité cl l’esprit moderne. Elle les voit, les conçoit par une sorte
iVintuition. Elle a surtout compris et exprimé avec une haute supériorité le caractère (le la réforme chrétienne au milieu de l'ancien monde.
. Cette idée môme de la perfectibilité, que l'on a voulu combattre par l'expérience et par la raillerie, deux arguments commodes pour les esprits légers, elle la discute avec beaucoup de vraisemblance et de force. Certainement, elle ne prétend pas qu'aux huitième cl neuvième siècles on vécût mieux et qu’on fit des vers plus spirituels que du temps d'Auguste et d'Horace; mais elle dit que la nature humaine, multiple, perfectible par beaucoup de côtés, avait gagné pour le sentiment moral; que certaines cruautés de la civilisation antique avaient été abolies par l’influence du christianisme, au milieu même de l'ignorance du moyen âge; que, dans cette fermentation, sous ce fumier de barbarie, il s'était déposé des germes nouveaux; que dès lors il s'était ébauché de grandes découvertes anonymes qui appartiennent à l'esprit de ces temps grossiers; qu'ainsi le genre humain ayant couvé lôngtemps, on vil, aux quinzième et seizième siècles, éclore tous ces merveilleux produits de l’intelligence, on vit ce soudain essor, ce grand armement de l'esprit humain, entreprenant à la fois tant de routes nouvelles, agrandissant le monde et s’élevant à la liberté religieuse et politique. Depuis, on a répété ces choses, exprimées alors par M1*'6 de Staël avec autant de nouveauté que d’éloquence.
Sur la littérature anglaise et sur la littérature du Nord, Mœ0 de Staël jeta également, dans ce premier ouvfage , beaucoup de vues ingénieuses. Sliakspeare jusque-là n’avait jamais été jugé avec autant d’enthousiasme et d'esprit. Ce qu’elle dit sur le goût n'a rien au fond d'excessif. Qui doute que le goût ne varie, qu'il n'y ait dans le goût une partie mobile et changeante ; mais celte portion de beauté poétique, oratoire, qui tient au développement des sentiments les plus intimes et les plus délicats du cœur de l'homme, elle ne change, elle ne se dément pas. De même que le bon moral n’est pas faux , il n'y a pas un beau à la fois moral et poétique qui soit passager. Toute celte théorie du goût, qui rattache incessamment l’étude des lettres à la dignité de l’âme humaine, M"* de Staël l’expose admirablement. C’est la grande innovation qu’elle porta dans la critique ; c’est la noble originalité de son ouvrage, d'ailleurs si spirituel et quelquefois si vrai.
Un pouvoir ombrageux sc tint pour offensé de ce livre , et exila l’auteur à quarante lieues de Paris. Là, M»“ de Staël fit ce roman de Delphine, qui réunit à la finesse de l’observation morale tant de verve éloquente. Hais, vous le savez, nous ne parlons jamais ici de romans.
• Cependant la colère du chef de la France coutrc M"lf de Staël s’était accrue par de nouveaux griefs. M. Neckcr, dans le loisir de la solitude, avait publié un ouvrage politique, où il jugeait avec prévoyance et liberté quelques actes du gouvernement français. M®c de Staël n'observait pas toujours ce ban de quarante lieues qui lui était imposé et qui rappelait si bien les exils arbitraires de l’ancienne cour. D'ailleurs elle inquiétait du voisinage de son esprit l’ombrageuse fierté du maître. Ennuyée de celte tyrannique petitesse, Mme de Staël quitte la France et fait un premier voyage en Allemagne. Elle fut ramenée en Suisse par une vive douleur, la perte de son père, dont la gloire était pour elle une conviction et un culte qui anima toute sa vie.
Accablée de ce cruel chagrin et découragée par l'asservissement progressif de la France, MmB de Staël parut renoncer a la littérature politique. Lu premier consul était empereur, sacré par le pape et reconnu par les rois du continent. Sa grandeur s’élevait si haut que nulle main n'y pouvait plus atteindre. Tout le monde était du parti de sa fortune et s’habituait à trouver qu’on aurait tort do le contredire. Mm« de Staël voulant se reposer par l’impression paisible des arts , partit pour l'Italie , ce pays de distraction et de loisir. Ce voyage lui inspira Corinne, œuvre originale et louchante, qui tient du roman, du poème et du traité philosophique. On y retrouve ce caractère de son génie, d'exceller surtout dans la peinture du inonde et du cœur humain, de sentir et d’exprimer la vie sociale, mieux encore que le spectacle de la nature cl des arts. Mais quel intérêt neuf et profond dans le principal pcrsonnagedecc drame éloquent '.quel charme attache à celle fiction poétique, qui semble parfois la confidence d’une Aine supérieure et l'histoire de scs propres tourments ! que de ravissants contrastes ! quelle vivacité d'émotion et de langage ! L’alliance de l’imagination et du génie méditatif donne à cet ouvrage une originalité qui ne passera point.
Rien de ce livre lie touchait au monde politique. Corinne était loat idéale. Cependant , s’il faut en croire une anecdote, le dominateur de la France fut tellement blessé du bruit que faisait ce roman, qu'il en composa lui -même une critique inscrec au Moniteur. Il y blâmait vivement l'intérêt répandu sur Oswald , et s’en fâchait, comme d'un défaut de patriotisme. On peut lire celle critique amère et spirituelle. Cependant le public ue fut pas du même avis.
Mmo de Staël était revenue en France, mais toujours a quarante lieues de Paris, quelquefois s'avançant jusqu'à Auxerrrc, et puis forcée de se replier vers son exil. Ce fut alors qu’elle s'occupa
d’uu ouvrage qui semblait à l'abri des défiances du pouvuir. Celait un voyage philosophique cl littéraire, une description de la société allemande, une analyse des monuments les plus célèbres de la poésie cl de la philosophie allemandes. Or l'Allemagne n'est pas libre ; alors elle l'était moins encore. Comment donc l'admiration pour la littérature d’un peuple savant, rêveur, méditatif, mais chez lequel il n'y avait ni tribune, ni discussion indépendante, pouvait-elle réagir contre le système de soumission et de silence que le maître de la France voulait imposer à l'Europe? Cependant , cet ouvrage l'offensa singulièrement. Il avait été soumis à la censure , et la censure avait fait son devoir ; elle avait ôté plusieurs témérités, c'est-à-dire, elle avait affaibli une préférence donnée à V Iphigénie de Gœlhc sur V Iphigénie de Racine; elle avait supprimé une phrase où l'auteur disait de l'Allemagne privée de liberté: «que c'est un temple auquel il manque un faite et des colonnes. »
Cependant, au moment où l'ouvrage mutilé, révisé, approuve, était enfin imprimé et près de paraître , un ordre subit fait détruire tous les exemplaires et exilo l'auteur de France. Je me trompe; une grande partie de l'Europe était France alors: et de Staël fut seulement exilée près de Genève. Mais cet exil limité, qui la retenait encore sous le joug commun, ne lui semblait que plus pénible et plus menaçant. De celle retraite, elle médite bientôt un exil plus lointain, une fuite qui l'affranchisse. Celait une dernière lutte que l'indépendance de la pensée, représentée par une femme de génie, avait à soutenir contre un vainqueur si puissant. Je laisserai les admirateurs les plus éclairés du conquérant juger s'il y avait, de sa part, sagesse et bon calcul. Retirée dans un château près de Genève, &lmo de Staël n 'écrivait plus ; elle parlait peu ; car la contagion de la disgrâce s’etait étendue autour d'elle. Sais elle pensait eucore, cl il parait que cela blessait une autorité trop jalouse. On venait quelquefois auprès d'elle avec un zèle administratif qui se retrouve à toutes les époques ; on l'engageait à faire sa paix; on la priait de saisir une grande occasion qui s'offrait : par exemple, de célébrer la naissance du roi de Rome. Elle répondait : « Tout ce queje puis pour lui, c'est de lui «soubailer une bonne nourrice; » et ccs mots téméraires répétés, recueillis, arrivaient par estafette et blessaient profondément. Elle prit donc le parti de fuir, de disparaître , de sortir de ce cercle du Dante qui reculait sans cesse cl qui allait bientôt s'adosser à Moscou. Elle veut partir d'avance, aller plus vile qu'une armée française.
Dans un livre charmant, le plus naturel de ses ouvrages , celui qui lui ressemble le mieux , les Dix-
années d’exil, elle peint naïvement la situation de •on âme eu ce moment décisif. Eile voyait cette main de fer qui s'étendait partout, et elle craignait de rester en deçà. Ainsi , en ISIS, pendant que celte armée, composée de vingt peuples, se rassemblait, que les rois alliés étaient là, qui attendaient le lever du conquérant , un malin, M“* de Staël paraissant se disposer à faire une promenade dans les limites permises, un éventail à la main, monte en voiture et part de -Copci pour l'Angleterre , en passant par la Russie; car les autres chemins n'étaient pas sûrs. Elle traverse l'Allemagne, la Pologne, gagne la Russie qui allait être le champ d'une si épouvantable guerre cl d'un si prodigieux renversement de fortune, cl arrive à Moscou. I.cs Mémoires contemporains diront l'influence que ses paroles eurent alors sur les résolutions d'Alexandre. Elle est quelque chose, celte puissance de la pensée proscrite par la force. Non-seulement elle dépose dans l'avenir contre une gloire oppressive, mais elle peut, dans le présent, la traverser , la combattre , lui susciter de fatales résistances, inspirer à ses ennemis l'audace de sc sauver par la guerre. '
Sans discuter des souvenirs mêlés de tant de douleur, on peut croire que cette femme, par la hardiesse de son esprit, la fermeté de sa prévoyance et la verve de haine qui l’animait contre le conquérant, fut fatale à ses desseins.
Cependant, la puissante armée avait débouché de la Pologne et marchait vers Moscou. Désastreux souvenir! deuil public de la France! reproche éternel à l'imprudence du conquérant !
Mn* de Staël était partie d'un port de la Russie pour la Suède ; son passage n'y fut pas sans puissance. Il y avait là sur le trône un soldat de la France républicaine, un roi fait nouvellement, qui cherchait à séparer sa fortune de celle du conquérant. L'animosité de Mmo de Staël, le génie qu'elle mettait dans sa haine, agirent puissamment sur la conduite que tint le nouveau roi.
Après une fuite si longue à travers l'Europe, où elle laissait partout quelques traces de ses conseils et de son génie, elle arrive en Angleterre. Celte existence agitée avait achevé de communiquer à son talent ce caractère d'originalité et, si cette expression m'est permise , d’èlrangelè, que la critique lui a quelquefois reproché.
Française par l'esprit (car jamais personne depuis Voltaire, et autrement que Voltaire, n'eut plus de cet esprit qui séduit et qui charme en France), cette espèce de divorce avec son pays , en haine du pouvoir qui le gouvernail , le goût des littératures étrangères , d'abord invoquées par elle comme une forme d'opposition , l'enthousiasme
514 COl'RS DE LITTERATURE FRANÇAISE.
pour l'Angleterre, pour les mœurs, les idées, la liberté des Anglais, la rendirent quelquefois sévère pour la France.
Mais le savoir et les lettres «'offrent qu’un intérêt secondaire, à moins qu’on ne les rattache intimement au progrès social et à la liberté d'un peuple. C’est l’effort constant, c’est la gloire de M mo de Staël.
Une prévention naturelle ferait croire qu’un esprit de femme, un esprit ardent, ingénieux, romanesque , a dû porter beaucuup d’illusion dans la politique. Mais sa préférence même pour l'Angleterre, qui lui inspira une phrase que je voudrais rayer de ses écrits, la retint toujours dans les maximes d’une liberté sage et praticable. Ses ouvrages politiques, et c’est un point de vue qui nous occupera dans la prochaine séance, sont donc aussi remarquables par la vérité que par l'éclat du talent. A vrai dire, ce n'est pas le génie anglais, dont M™° de Staël fait l'apothéose; c’est le bienfait de deux siècles de liberté qu’elle célèbre et qu’elle offre à l'émulation de toas les peuples. Par là, ses écrits sont au nombre de ceux qui répondent le mieux à l’esprit de notre temps, et ont contribué à le faire naître. En littérature, en politique, plusieurs des idées nouvelles ou des nobles vœux de de Staël sont aujourd’hui des vérités reconnues cl des faits accomplis.
Dans la philosophie, clic ne resta pas esclave des doctrines sceptiques du dix-huitième siècle; mais elle ne se sauva pas à l’extrémité opposée. Sa pensée fut religieuse, sans être mystique.
Dans la politique, elle fut éloquemment émue, indignée de ce qui avait souillé la liberté; mais elle resta fidèle à la liberté, à celte foi des nobles âmes; elle cul le sentiment le plus énergique des institutions qui conviennent a un pays agité par de longs troubles civils. A cet égard, son influence fut grande et salutaire, car c’est un des caractères de cette femme extraordinaire, que jamais pour elle l’influence active ne sc sépara des succès du talent.
Dans nos vicissitudes, au milieu de ces révolutions qui sc renversaient l’une l’autre , elle restait généreuse, bienveillante, secourable; clic disait elle-même que son salon, où l’Europe était admise, était l’hôpital des partis vaincus. On y trouvait réunis les hommes les plus opposés. J/épreuve fut grande cl ne se reverra plus. Vous savez qu’à une époque dont le souvenir s’éloigne, il est venu en France des hôtes très-importuns, des souverains étrangers étonnés de leur victoire.
Quand on songe à ce temps où la fortune de la France était couverte d’un crêpe, où l’on pouvait douter de l’avenir, où l’on ne savait pas que de tant de maux, de lanl d’incertitudes sortiraient des in-
stitutions puissantes et libres, il faut louer M"** de Staël d'avoir alors employé tout ce qu'elle avait d'ascendant et d’éloquence à relever le génie français, à célébrer ce grand peuple qui n’était pas vaincu dans la défaite de son chef, enfin à lui souhaiter. a lui prédire une liberté digue de sa gloire.
VINGT-TROISIÈME LEÇON
Caractère politique de l’ouvrage de M™f de Staël sur l’Allemagne.— En quoi opposé au despotisme.— Perfectibilité sociale plus vraie que la perfectibilité littéraire. — Les Contitler niions sur la Révolution fronçait*. — Du reproche de partialit é fait à cet ouvrage. — Grandes beautés historiques. — Sagacité politique.— Elévation du sentiment moral. — De la doctrine opposée.— M. de Maistre. — Liaison systématique de scs livres. — /.#« Soirées de Saint-Péler»bourg. Jugement sur cet ouvrage.
Messieurs,
J'ai commencé l'analyse d’un grand talent, dont l’influence se prolonge sur toute la littérature contemporaine et lient à ce renouvellement des esprits qui devait surtout nous occuper. Je n’ai pas dissimulé ma partialité ; c’est une partialité tuut à la fois d'opinion et de personne. J’ai écoulé souvent cette voix si animée, si éloquente; j'ai assisté au mouvement de cette imagination puissante et rapide, qui s’emparait des esprits avec une force indicible, et jetait dans le moindre entretien tant d'éclat et de lumière. C’est une sorte de prestige qui brille pour moi sur les pages du livre. Je crois l’entendre parler encore en lisant ses écrits.
Mais, comme celte partialité sc fonde sur la plus juste admiration, elle n’ôtera rien à la vérité de mes paroles. Le rare talent de Mm* de Staël , gêné par le temps où elle a vécu, s'est plus d’une fuis renfermé dans la critique, celte occupation des littératures vieillies, qui les termine et les résume plus souvent qu'elle ne les rajeunit. Mais la partie la plus sérieuse, cl, suivant moi , la plus originale cl la plus haute de scs écrits, est toute politique et tout appliquée aux intérêts contemporains.
Analyser l’Allemagne, serait une tâche difficile; car ce livre n'est lui-même qu'un extrait, un commentaire fait avec génie. L’unité d’un tel travail est dans l'âme de l’auteur, dans celte verve continue et varice, qui se prêle à l’élude de tant de créations diverses. On admire ce regard pénétrant, jeté sur toute la littérature d'un pays, cette intelligence profonde, celte vive sensibilité, qui porte dans l'analyse tout l'intérêt de la passion et toute la nouveauté de l’inspiration.
L’enthousiasme de l’auteur pour la littérature allemande, alors si peu connue en France , est-il exagéré, csl-il surtôut exclusif, comme ou l’a dit souvent? M** de Staël , dans le dégoût que lui in-
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
spirail le pouvoir absolu qui pesait sur In France, n’est -elle pas injuste envers noire gloire littéraire? Non. Elle ne méconnaît pas, elle sent vivement les beaux génies de la France. Mais elle blâme une froide régularité qui survit au génie; elle oppose à ces stériles traditions la richesse et les essais de l'imagination étrangère.
Cette poésie du Nord, un peu studieuse, comme le fut celle d'Alexandrie , avec quelle vivacité M®* de Staël la reproduit et l’interprète! Ne vous y trompez pas : l'Allemagne est encore plus spirituelle dans son livre qu'elle ne l'est en elle-même. A cet égard, les préférences excessives de l'auteur seraienL rachetées et pour ainsi dire démenties par son talent meme. C'est ce coloris brillant de l’esprit français, jeté sur l'élégance un peu laborieuse de l’art germanique, c’est l’imagination vive cl juste de Mme de Staël , qui nous platt encore dans cette description rapide et pittoresque de l’Allemagne littéraire. En laissant à ces talents étrangers qu'elle met en scène leurs physionomies originales, elle les anime du feu de scs paroles.
En 1808, le maître de la France, alors au faite de sa prospérité, répondait aux louchantes prières d'Auguste Staël, qui sollicitait le retour de sa mère à Paris et promettait qu'elle ne s’occuperait plus de politique: « Bah! de la politique, n’en fait-on » pas en parlant de morale, de littérature, de tout •( au monde? »
Cela est vrai : quand l’oppression existe, penser, c’est protester. Le conquérant n'en disait pas assez: on fait de la politique, surtout avec la littérature ; car la littérature, c'est l’àmc humaine tout entière, développée, montrée. Les intérêts de la société, les passions contemporaines, le sentiment de la liberté, ou la gène du pouvoir, se retrouvent sa ns cesse dans la penséedel’écrivain. Ainsi ce livre de l'Allemagne, où il n’est,en apparence, question que du génie poétique de Schiller et de Gœthe, que de la petite cour de Weimar qui n'aurait pas pu mettre deux mille hommes en campagne pour attaquer le conquérant, que dcSchcilinget de la philosophie transcendante et rêveuse, si peu offensive pour l'homme occupé des intérêts actifs, ce livre de l' Allemagne, cet enthousiasme de l’indépendance littéraire, cette apothéose du devoir, cette ardeur de spiritualisme, étaient dans la réalité une indirecte et continuelle protestation contre le système de gouvernement qui dominait la France et s’étendait par contre-coup sur l’Europe. Le dominateur ne s'y méprenait pas. En effet, ce n’était pas la force violente qui était son arme habituelle. Le maintien de l'ordre, l’application régulière des lois qu'il avait faites, l'éloignement de toute cuaulé inutile, le goût meme de la justice, formaient les caractères généraux de son
gouvernement. Mais le despotisme sur les volontés, rabaissement des caractères dans l'état social, en même temps que l'exaltation du courage sur les champs de bataille, c'étaient là aussi les principes et les appuis de son pouvoir.
L’ouvrage de Mrae de Staël, tout anime d’une sorte d'indépendance morale, respirant la liaincdc l'intérêt personnel, l'enthousiasme pour les nobles sacrifices, pour la liberté au moins spéculative, pour la liberté de l'âme, soumise à la seule loi du devoir, choquait les maximes poliliquesdu conquérant. Si ces doctrincs-là s'étaient répandues, les séductions du pouvoir se seraient affaiblies; il eut clé réduit à la force, et la force riait son arrièregarde. Il ne s'en servait pas d'abord. Il aimait mieux gagner que menacer.
M"*" de Staël terminait son livre par ces belles paroles :
O 'France! terre de gloire et d’amour, si l’enthousiasme uu jour s'éteignait sur votre sol , si le calcul disposait de tout, et que le raisonnement seul inspirât même le mépris des périls, à quoi vous serviraient votre beau ciel, vos esprits si brillants, votre nature si féconde? Une intelligence active, une impétuosité savante, vous rendraient les maîtres du monde : mais vous n'y laisseriez que la trace des torrents de sanie, terribles comme les Ilots, arides comme le désert !
Ccia voulait dire : Vous avez des armées de six cent mille hommesadmirabiemenl conduites; vous avez une garde invincible; vous avez une puissance d'action et de commandement que rien n'égale ; vous avez mis l’ordre dans le despotisme; voire administration lient dans sa main toutes les forces de la France ; au dehors, quand elle prend possession d'un pays, elle le règle et le civilise : mais avec tout cela , vous avez détruit toute indépendance nationale ou privée , proscrit la volonté , le courage civil et tous les sentiments qui font les peuples libres et grands.
Mais l’allusion contemporainequiuescraitqu'unc malignité du talent contre le pouvoir, ne suffirait pas pour intéresser l’avenir. Il faut qu’elle ait une vérité durable. C’est la beauté, c’est le caractère de ce livre. Ce qui était une opposition momentanée contre le règne tout-puissant de la force et de l’intérêt, reste encore une noble instruction pour les temps de liberté cl de progrès. La passion qui règne dans ce livre et qui l’anime d’un même esprit, dans la diversité des sujets et des formes , c’est le sentiment moral. L’étude des lettres et de l’art y prend le caractère de ce qu’il y a de plus élevé parmi les hommes, la vertu et la liberté.
Celle forme d’ouvrage, où M""’ de Slaël portait tant d'enthousiasme cl de supériorité, n'était pas cependant son choix de prédilection.
Elevée au milieu de l’éclat du mondect desépreuves d’une révolution, trouvant, dans le sentiment Je
plus Tir de son âme, sa piété filiale, un intérêt qui la ramenait sans cesse à la politique, ce qui plaît surtout à Mm* rie Staël et ce qui développe le mieux son génie, c'est la peinture de la vie sociale. Celte personne, renommée pour son imagination, excelle par le sentiment de la réalité. Que, ressuscitant les Tètes du moyen Age, elle montre Corinne au Capitole, qu’elle retrace avec une admirable vivacité le tabloau de la vie poétique, et l’idéal, et l’enthousiasme, les esprits froids peuvent blâmer l’éclat de ses couleurs; mais tout le monde admirera la peinture qu’elle Tait d’une petite ville d'Kcossc. Là, par l’expressive vérité des détails, un sujet insipide devient original.
La même force d'imagination suivait l'auteur de Connue dans ses écrits sur le gouvernement. Mais, en politique, l’imagination ressemble bien à l’illusion. Malgré celte double utopie à laquelle Mm" de Staël était exposée, comme publiciste spéculatif cl comme femme, un caractère singulier de précision et de vigueur, un grand bon sens se reconnaissent dans scs écrits politiques.
On l’a remarqué spirituellement : si M®* de Sévigne, dans sa frivolité de femme de cour, a parfois des instincts sérieux de raison indépendante, et s'élève même à la politique par l’austère théologie de" Port-Royal, Mm0 de Staël, dans une vie tout autre et dans les habitudes toutes politiques de son esprit, revient sans cesse à des pcnaccs de femme. Le même trait ineffaçable se retrouve dans cette héroïne de nos troubles civils, qui écrivit avec tant de talent cl mourut avec tant découragé. Mm" Roland, celte femme stoïque et républicaine, a remarqué et décrit, au milieu des plus grands périls, le noble maintien et la grâce élégante d’un des orateurs de la Gironde, avec le môme soin que, dans ses Mémoires, l’am&ilieuse et politique Anne Comnène dépeint minutieusement les manières et le costume de Rohémond, fils deGuiscard.
La prédominance du talent politique, la vive intelligence des intérêts sociaux, forment, dans M«® de Staël, un caractère distinctif auquel nous devons nous arrêter. C'est par là , d'ailleurs , que son génie aura plus d'influence sur la littérature de l’époque présente et de l’avenir.
Si la perfectibilité littéraire est chose fort douteuse, il n'en faut pas conclure que le progrès social et politique soit également un paradoxe et une prétention de l’orgueil contemporain. On conçoit très-bien que l’expression des sentiments ualurcls, une fois enlevée par de vives imaginations, dans le premier développement d'un idiome jeune et vigoureux, soit difficilement surpassée par le travail industrieux et réfléchi d’une littérature savante. Aussi sans proscrire les accidents heureux qui envoient,
à toutes les époques, des hommes de talent, en admettant même que certaines formes politiques rendent, à cet égard, la chance meilleure, on ne peut espérer, dans les arts de l’imagination, un progrès qui ne soit souvent interrompu par l'épuisement et la décadence. Mais l’existence sociale admet une foule de combinaisons secondaires, où l’expérience vaut beaucoup , où les idées d’un homme, mises au bout des idées d’un autre homme, produisent un progrès inévitable et continu. On n’a pas surpassé l'imagination du Dante et du Tasse; et nul doute que même l’Italie ne soit, de nos jours, gouvernée avec infiniment plus d’ordre el de justice qu’au quatorzième ou au quinzième siècle. Cependant, la civilisation trouve dans ce pays de puissants obstacles. Mais l'action seule du temps, le perfectionnement impossible à éviter, a produit cette préémiueucc d'une époque sur l'autre, pour la vie sociale, sans la produire pour le génie. Combien ce résultat n'esl-il pas plus rapide cl plus marqué, lorsque le mouvement social est secondé par les institutions cl les lois?
Le principe de la perfectibilité politique, dans nos sociétés modernes, u’est doue pas une théorie, mais un résultat de l’expérience. Voyez Hrlaudc, catholique, il y a cent cinquante ans ; voyez-la, jusqu’à la tin du dernier siècle, courbée sous le poids de tant d'oppressions el d'incapacités rigoureuses, auxquelles on ne pouvait toucher, et que le peuple anglais appuyait par des séditions. Voyez-la maintenant affranchie, du consentement de tous, par le chef du parti tory, qui, si longtemps, avait maintenu et préconisé celte servitude : rien n’atteste mieux la puissance de la raison humaine el le chemin qu'elle fait à la longue dans le monde, u La raison, disait Montesquieu, finit toujours par avoir raison. » Dans ce mol piquant est toute la théorie de la perfectibilité sociale; l'épreuve est quelquefois longue, mais le résultat infaillible.
C’est à la défense de ce beau système, ou plutôt de celte vérité, que l'illustre auteur de l'Allemagne a consacré son génie.
Les Considération a sur la Révolution française ne sont, sous la forme philosophique et narrative, qu'une exposition des progrès de l’esprit humain dans l’ordre politique, un tableau des premières réformes, dés malheurs qui les suivent, du pouvoir absolu qui en hérite, les détruit ou les détourne à son profit, enfin des espérances d’ordre el de liberté qui sortent de la chute de ce pouvoir et qui doivent se perpétuer dans l’avenir. Peut-être de Staël, par un paradoxe de piété filiale , a-t-elle limité d'abord l’étendue de ce grand sujet. En rendant une impartiale justice aux nobles intentions et au (aient de Necker, on ne peut , je crois, placer sous
ses auspices celle mémorable histoire du renouvellement d'un peuple. Il n'est pas assez grand homme, personne n’est assez grand homme pour recevoir une pareille dédicace. La physionomie de Neckcr ne peut prédominer sur celle vaste série d'événements qu’il n'a pas dirigés. Mais celle illusion d'un sentiment respectable , qui semble d'abord restreindre le cadre de l’ouvrage de M"»e de Staël, n’altère pas l’admirable sagacité de ses jugements. Elle assigne les causes de la révolution avec une grande pénétration. Elle en exprime les résultats nécessaires et prodigieux avec une énergie que peu de grands écrivains ont égalée. On admirera surtout la manière dont elle a caractérisé l’homme auquel on ne contestera pas d'avoir eu, sur le monde, l’action la plus puissante. Je ne dis pas que ce soit l’impartialité absolue de l'histoire qui ait présidé à celte partie de l’ouvrage. Pour moi, je tiens beaucoup à l’impartialité ; j’ai même été accusé d'en faire trop d’estime et surtout trop d’usage; mais je la conçois et je l’exige surtout dans le jugement d’une époque éloignée.
L’historien qui vient alors, comme un organe de la justice publique , remuer les pièces d’un vieux procès, qui les discute, les déchiffre, les explique l’une par l’autre, pour en tirer la vérité, serait en contradiction avec sa tâche, s’il montrait ombre de partialité. Son mérite, c’est une égale intelligence de toutes choses, une égale disposition à haïr ou à aimer, suivant la vérité même des faits, indépendamment de toute préférence, de toute pensée systématique : il est faux et inutile, s’il est partial ; il se dégrade, s’il fait servir au triomphe d’une opinion actuelle l’interprétation de vieux faits qui dormaient en repos et ne savaient pas qu'on les évoquerait un jour pour appuyer des paradoxes et des intérêts du moment. Mais l’auteur contemporain, s’il n’était pas un peu partial, je douterais qu’il fût assez sensible â l’impression des choses. Plus son âme avait de vivacité, plus son intelligence avait de force, plus il a dû sentir le contre-coup des événements et des hommes, avec un surcroît d'émotion qui demeure dans ses tableaux. La véhémence de ses expressions, U partialité de son langage est l'indice de sa véracité. Si je le trouvais tout à fait impartial , je me dirais qu'il a voulu lutter contre lui-même; je me dirais qu’il a voulu travailler ses impressions du moment et remonter au rôle d’historien; j'aurais peut-être moins de foi en lui, par cela même qu’il serait plus exact. Celle foule de faits et d’inductions, que le temps seul déroule, qui ne peuvent exister pour les contemporains écrivant à l’heure même, viendront cinquante ans plus tard. L’entière impartialité, c’est l’œuvre de l'historien racontant à loisir le passé, mais non la vertu’
du spectateur qui, fortement agité par scs impressions de joie, d’indignation, de crainte, raconte ce qu’il a vu, ,ce qu’il a souffert en le voyant.
Ainsi la postérité recueillera plus d’instruction sur l’homme et sur lo siècle, dans les vives peintures, dans les impatiences généreuses, dans les spirituelles ironies de M"* de Staël , qu’elle n’en aurait trouvé dans le récit le plus habilement compassé pour paraître impartial. C'est, je crois, la plus belle partie des Considérations sur la Révolution française. Ce n'est pas , sans doute , le tableau complet d'un règne qui embrasse , dans son cours si plein et si rapide, tant de faits militaires et civils ; mais c’est le point de vue de ce règne, tel qu’il apparaissait aux yeux de la morale et de la liberté. C’est une anticipation sur le jugement de l'avenir. Jamais l'éloquence de l'auteur ne fut plus neuve et plus animée. Les pages où elle peint le mouvement de la cour nouvelle qui se forme, la chute précipitée de tout le monde vers une commune obéissance, sont dignes de Tacite; elle le rencontre, sans le suivre. Quelques-unes des formes expressives, dont l'historien antique s'était servi, renaissent là , sous une même émotion de colère et de génie. IJn autre passage non moins admirable, c'est celui où, s'arrêtant à considérer le conquérant au faite de la gloire, avec celte cour de rois, ce cortège de peuples, ccttc alliance impériale, elle cherche, dans un vice de sa nature morale, le côté faible de sa puissance.
Il ne fallait encore, à cette époque, à Bonaparte, qu’un sentiment honnête, pour être le plus grand souverain du inonde : soit l'amour paternel, qui porte les hommes i soigner l’héritage de leurs enfants; soit la pitié pour ces Français qui se faisaient tuer pour lui au moindre signe; soit (équité envers les nations étrangères, qui le regardaient avec étonnement; soit enfin cette espèce de sagesse naturelle à tout homme, au milieu de la vie. quand il voit s'approcher les grandes ombres qui doivent bientêt l'envelopper. Une vertu, une seule vertu, et c’en était assez pour que toutes les prospérités humaines s’arrêtassent sur la tête de Bonaparte. Mais l'étincelle divine n'exisuit pas dans son cœur.
Éclat des couleurs historiques, énergie du sentiment moral, partialité qui sert à l’expression et qui ne nuira pas à la vérité pour l’avenir, voilà quelques caractères de cet ouvrage.
On peut y relever des exagérations de louange ou de blâme envers les hommes ; mais, nulle part, u’éclatenl davantage cet amour du bien, cet espoir du progrès, qui animaient quelques orateurs poli- ( iquesde nos temps modernes. M m* de Staël y mêle un mouvement de confiance religieuse. C'est le même sentiment que je vous signalais dans un homme qui lui était inférieur par le talent, mais égal par l'âme, dans Erskinc. Le dix-huiticme siècle avait méconnu cl rejeté ce caractère; il supposait une alliance utile entre le scepticisme et le zèle de la
liberté, une complicité nécessaire entre la religion et le pou voir absolu. Mm*de Staël est un des grands talents qui ont protesté, arec le plus de force, contre ce faux commentaire, appuyé malheureusement sur trop de faits. Plus elle avançait dans la vie, plus son âme devenait grave, religieuse, unissant la tolérance et le zèle. I.a fin de son ouvrage est une réfutation éloquente d’un mam/emenf, dont je ne veux pas rappeler ici les doctrines ennemies de toute liberté civile. Mais c’est au nom du christianisme qu'elle les combat. Il y avait, dans celte vive imagination , un double enthousiasme, ou plutôt tous les enthousiasmes à la fois. Mais le point de repos pour celte âme si active, l’espérance où elle s’appuyait, c'étaient la liberté politique et l’amélioration morale. Pourquoi la vie lui a-t-elle manqué, dans celte noble tâche de seconder, par l’apostolat du talent, le mouvement public d’un peuple vers des institutions qui le relèvent et l'éclairent? Jamais le caractère des écrits de M“e de Staël n’avait été si bienfaisant, si pur, que dans les dernières années de sa trop courte carrière. Son génie s’élevait encore ; et elle allait mourir. Une grande renommée lui survit et doit se lier aux nouvelles destinées de la France.
Pendant cette même période, un autre talent, doué de force et d’originalité, trouvait dans le spectacle des troubles civils, qui avaient agité et formé l’âme de Mrao de Staël, un prétexte à des inductions bien différentes. A côté de celte philosophie religieuse et amie de la liberté, s'élevait une autre philosophie (hcocraliquc et despotique; elle était inspirée par la haiue de toutes les violences irréligieuses et antisociales qui avaient tourmenté la France ; elle se réfugiait dans le pouvoir absolu; elle prenait le contre-pied de tout ce qui avait été dit, fait et pensé en France depuis un siècle. Nous avons déjà nomme l’organe, ('hiérophante de celte philosophie, M. de Maistre.
En rapprochant les ouvrages de ces deux écrivains, on peut voir le double contre-coup de la révolution française sur les esprits énergiques. Ici, complète adoption des principes de liberté, en les soumettant à la loi morale du devoir; haine invariable du despotisme militaire et civil, du despotisme sous toutes les formes; haine renforcée par le spectacle même de la tyrannie multiple des comités et des clubs; espoir et confiance dans l’avenir : là, haine aveugle contre toute espèce de liberté, justification théorique du pouvoir absolu, proscription de toutes les idées qui avaient pu avancer l’indépendance de l’homme, proscription des principes mêmes de justice et d’humanité qui avaient précédé les violences de la révolution, anathème sur les lettres et les sciences, regret de
l’ignorance du moyen âge, apothéose de l'inquisition et de la tyrannie.
Je ne tire, messieurs, aucune induction personnelle de ces emportements de la pensée abstraite, ou de ces paradoxes de la mauvaise humeur. J’admets que le comte de Maistre, ancien Sénateur du Piémont, et, après l’occupation de soft pays, réfugié à la cour de Saint-Pétersbourg', avait dans le caractère, les qualités les plus nobles, comme il avait, dans l’esprit, beaucoup de force : mais il s'agit en ce moment des doctrines.
Vous savez, par Alfieri ef par l'histoire, que, de tous les pays , despotiquement gouvernes , le Piémont était un de ceux où le droit de propriété, l'indépendance personnelle, la faculté d’aller et de venir, de garder son bien ou de le vendre, était le plus complètement entravée par le régime absolu. Noble sénateur, M. de Maistre, malgré les lumières de son esprit, s’était habitué, de bonne heure, â cette forme de royauté. Puis, les violences, les coups d’État populaires, enfin l’envahissement de son pays l’irritèrent contre les principes de la réforme française. Scs méditations et sa vie se continuèrent â Saint-Pétersbourg, loin des exemples et des habitudes d'un pays libre. En 1792, sous le titre de Considérations sur la Franco, il avait publié un livre amer, éloquent, plein de prophéties telles que la prévoyance de la haine en sait faire ; dans lequel , calculant d'avance les crimes futurs par les violences actuelles, il menaçait la révolution des fureurs où elle devait être inévitablement entraînée.
Plus tard, il fit paraître un ouvrage sur le principe générateur des constitutions sociales. Là on sent que cet esprit amer et véhément, dégoûté des parodies tyranniques, jouées au nom de la souveraineté populaire, se réfugie dans un régime despotique, suspendu à une chaîne qui remonte dans les cieux. Pour lui le principe générateur des constitutions , c’est le pouvoir absolu des prêtres; c’est la puissance de tout faire, appuyée sur l’infaillibilité. Vous apercevez ici cette antithèse entre les opinions, ce contraste violent dont je vous ai parlé. S'il y a quelque chose qui vous jette à mille lieues du principe de la perfectibilité sociale, de l’espérance que l’administration des Étals s’améliore , s’a'doucisse , c’est le principe non pas d’un premier pacte, mais d’une première imposition du pouvoir souverain faite â l’espèce humaine, et sous laquelle, à tout jamais, elle doit plier la télé. Dans ce système, loin que la perfectibilité soit eu avant, la perfection est en arrière ; et l’on doit supposer que plus on se rapproche de celte source du pouvoir absolu, plus on arrive à la vérité des gouvernements. Aussi les modèles, les autorités produites
par le comte de Maistre, ce sont les lois de Menou, ce sont tous les codes des Hindous; ce sont les maximes de ces nations doublement immobiles, par le servage théocratiquc et par l'indolence du climat, et qui sont trois ou quatre mille années avant de faire un sous-amendement dans leurs lois.
Ce n’est pas, messieurs, qu'une grande vigueur, non de raison , mais de raisonnement, ne se niéle à l'exposition de cette théorie; ce u'est pas que le style de l'auteur, énergique, passionné, colère, tout à la fois impatientant et amusant , ne donne un singulier attrait à la lecture de scs livres. Mais ce qui nous occupe, c’est la vérité; et nous ne pouvons la voir dans un système démenti par l’expérience et par le bon sens.
Quoi qu’il en soit , celte manière de voir et de comprendre la politique avait tourné l’esprit subtil et vigoureux de M. de Maistre vers les éludes métaphysiques, et ces études s'élaicnl confondues pour lui avec la plus haute théologie, telle qu’il l’imaginait du moins. Il a réuni ces divers éléments de ses méditations dans un ouvrage célèbre : les Soirées de Saint-Pétersbourg. Il les a réalisés sous une autre forme plus pratique, dans son livre non moins célèbre du Pape. Enfin il en a fait une application particulière et locale dans son livre de l’Église gallicane. Ainsi, dans un petit nombre d’ouvrages, cet esprit capricieux et puissant a fait ce que de plus grands génies n’ont pas eu le courage d’achever. Il a suivi, complété, épuisé son propre système. Il l’a considéré d’abord dans l’ordre le plus élevé d’abstraction ; puis il l’a suivi dans une application thcologiquc, puis dans une application universellement sociale, puis dans une application particulière au gouvernement religieux et civil de son pays d'adoption littéraire, la France.
Nous ne parlons ici que du système et de la persévérance de l’auteur. Nous n’envisageons que l'enchaînement de ses idées passant par des épreuves successives; mais n'oublions pas, sans faire tort à la puissance du paradoxe et de l’esprit de parti, que le eolorisardent et capricieux de l'auteur, l’éclat de son imagination, sont de beaucoup daus sa renommée. Il a quelque chose de hasardeux, d'entreprenant, de novateur. C’est un mélange singulier de routine et de subtilité, d’immobilité et de mouvement. C’est par des paradoxes qu'il raffermit les vieilles idées;c’esl avec une sorte de verve aventureuse et démocratique, qu’il défend la théocratie ; c’est enfin avec toute la véhémence d'un pamphlet politique, qu’il appuie les doctrines de soumission et de silence universel. Ainsi le génie de squ siècle perce tout entier dans l’anathème qu’il prononce contre son siècle; c’est avec l’esprit, les passions, avec les formes politiques du dix-neuvième siècle
qu'il le répudie, qu'il l'accable sous sa colère, sous son mépris des sciences et de l’esprit modernes.
Venons au détail, soit des beautés philosophiques et morales, disséminées dans ce livre , soit des erreurs étranges auxquelles se laisse emporter l'auteur.
M. de Maistre qui du reste était un homme du monde, mélange de courtisan et de militaire, érudit avec grâce , plus curieusement qu'exaclement érudit, M. de Maistre, avait un frère plus spirituel encore que lui peut-être, l’auteur d’un petit ouvrage philosophique, mélancolique, sérieux, railleur, appelé Voyage autour de ma chambre, et d’une Nouvelle originale et louchante, le Lépreux delà cité <f Aoste. Malgré son goût pour les études métaphysiques et l'austérité de ses doctrines, M. de Maistre portail, dans son style, beaucoup d’agrément et de vivacité pittoresque. Cependant, il emprunta quelquefois la plume de son frère. C’est à celui-ci qu’appartient le gracieux prologue des Soirées de Saint-Pétersbourg , celle charmante description d'une navigation sur la Neva dans une nuit d’été :
Rien n’est plus rare, mais rien n’est plus enchanteur qu’une belle nuit d'été â Saint-Pétersbourg, soit que la longueur de l'hiver et la rareté de ces nuits leur donnent, eu les rendant plus désirables, un charme particulier, soit que réellement, comme je le crois, elles soient plus douces et plus calmes que dans les plus beaux climats.
Le soleil qui, dans les zones tempérées, se précipite S l'occident et ne laisse après lui qu'un crépuscule fugitif, rase ici lenlcmcut une terre dont il semble se détacher â regret. Son disque, environné de vapeurs rougeâtres, roule, comme un char enflammé, sur tes sombres forêts qui couronnent l'horizon; et ses rayons, réfléchis par le vitrage des palais, donnent au spectateur l’idée d’un vaste incendie.
I.es grands fleuves ont ordinairement un lit profond et des bords escarpés qui leur donnent un aspect sauvage. La Neva coule i pleins bords, au sein d'une cité magnifique; ses eaux limpides touchent le gazon des îles qu’elle embrasse, et dans toute l'étendue de la ville, elle est contenue par deux quais de granit, alignés à perte de vue.,.
Millechaloupesserroisent et sillonnent l'eau en tous sens1 on voit dcloin les raisseaux étrangers qui plient leurs voiles et jettent l'ancre. Ils apportent sous le pôle les fruits des zones brûlantes et toutes les productions de l'univers. Les brillants oiseaux d’Amérique voguent sur la Néva, aveedes bosquets d'orangers : ils retrouvent en arrivant la noix du cocotier, l’ananas, le citron et tous les fruits de leur terre natale.
Mais enfin, que fait M. de Maistre sur cette belle rivière? Il converse, en bateau , avec un membre du sénat de Saint-Pétersbourg et un jeune Français qu’on désigne par le titre de chevalier . L’entrclien, repris en d’autres lieux, pendant plusieurs soirées, fait passer, sous nos yeux, de grands problèmes métaphysiques, dont M. de Maistre donne la solution, suivant le caprice de sa verve et de son humeur.
Le sujet principal, o'est le gouvernement temporel de la Providence. Dans le choix de celle question cl la manière de la traiter, se retrouve encore
le contre-coup de la révolution française. Je vois une imagination ardente et méditative, fortement émue de toutes les grandes catastrophes qui avaient bouleversé l'Europe, depuis trente ans. de ces prodigieuses victoires, de celte impitoyable anarchie, de ce pouvoir dominateur , qui semblait s'élever sans terme. A la vue de tant d’événements, M. de Maistre réfléchit sur la manière dont va le monde; il reprend cet ancien problème :
Sæpc mihi thibiam traxit sentenlia menton,
Curarent tuperi terras, an nullus inesset
Rector, et iuccrto flucrent mortalia casu.
Ce n'est pas qu’il hésite; sa foi dans la Providence est entière : mais il cherche à expliquer l'action de la Providence d’une manière nouvelle, en supposant qu'elle a tout son développement, même dans cette vio. C'est , au fond , une variante de l’optimisme chanté par Pope.
M. de Maistre combat les arguments tirés contre la Providence, du mai physique et du mal moral, en établissant la culpabilité de l'homme, la souffrance necessaire attachée à sa nature, l'influence de la vertu sur le bonheur.
Après ces idées communes qu'il a rajeunies par l'imagination. M . de Maistre entre dans un système qui lui est plus particulier, ou plutôt qu’il emprunte a la théologie. Cette nécessité et cette justice de la souffrance humaine une fois admises, il en cherche le remède dans la prière et dans ce qu’il appelle la réversibilité, c’esl-à -dii'e l'expiation par la souffrance d’autrui. 11 détourne cette idée de sa source mystérieuse cl sublime,' pour la suivre dans toutes les applications de la vie. A vrai dire, il donne la théorie métaphysique des indulgences. Comment me direz-vous, ce système, dont la première partie est un lieu commun de la philosophie et du bon sens humain, et dont la seconde n'offre qu’une déduction théolôgiquc, a-t-il suscité tant de plaintes et d'objections? ha cause en est dans les détails, et je dirai presque dans les épisodes de l’ouvrage; car euGn, dans le plan qui vient d'élrc rappelé, il n'était pas nécessaire de placer un éloge du bourreau, cl non-seulement du bourreau qui exécute avec le glaive, mais du bourreau qui roue, qui torture avec un exécrable détail de barbarie, que l'imagination véhémente de l’auteur s'est plu à reproduire et à exagérer. Ce n’est plus celte pureté, celte élévation de philosophie , de mysticité, que vous admirez dans Fénelon; ce n’est plus cette gravité théologique , celle autorité éloquente qui vous frappe dans Bossuet ; c’est une dévotion capricieuse et colère; c'est un amour de la justice, qui a quelque chose de systématiquement cruel. On y retrouve l'impression violente que laissent les guerres civiles dans les imaginations blasées par
la terreur. C'est là ce genre frénétique ou satanique, reproché â quelques écrivains anglais de nos jours. M. de Maistre, je le sais, était homme respectable et bon ; mais son imagination est implacable. Il ne conçoit l’ordre social que cimenté par le sang et appuyé sur le bourreau.
Marquons ici de nouveau le contraste entre les deux écoles philosophiques, nées du spectacle de la révolution française. L’une, épouvantée des crimes, mais ne désespérant pas de la justice, de la vérité, ne se souvient des échafauds que pour espérer l’amélioration des lois, l’adoucissement progressif des peines, et s’il est possible, l'abolition de la peine de mort. Remontant aux plus belles espérances du christianisme ancien, aux doctrines de saint Augustin qui dans une lettre à un gouverneur d’Afrique, demandait que des hommes coupables même de meurtre, fussent condamnés seulement à des travaux utiles, elle examine le droit de vie et de mort; et, sans le contester d'une manière absolue, elle démontre que l'application de ce droit terrible est dans un rapport direct cl continu avec l’état de la société; qu’un progrès dans les mœurs suppose un adoucissement dans les peines, et que ces deux termes se rencontrent ainsi dans une proportion toujours égale, qui doit amener enfin la faculté, cl par là même, le devoir de supprimer la peine de mort.
M. de Maistre, au contraire, remonte à l’institution de l’échafaud dans sa pureté la plus atroce. Ce qu’il considère, c’est l'infliction de la peine de mort, dans l'horreur de scs détails. Ce qui l’occupe, ce n’est pas le droit du pouvoir primitif qui prononce la mort au nom de la justice, mais l’action du vil instrument qui la consomme matériellement. Que ce tableau brille enluminé d’un ardent et affreux coloris, peu nous importe. M. de Maistre raisonne ainsi :
De celte prérogative redoutable, dont je vous parlais tout d l’heure, résulte l'existence nécessaire d’un homme destiné à infliger aux crimes les châtiments décernés par la justice humaine; et cet homme, en effet, se trouve partout, sans qu'il y ait aucun nioycnd'expliquerconitncnt; car la raison ne découvre, dans la nature de l'homme, aucun motif capable de déterminer le choix de cette profession. Je vous crois trop accoutumés à réfléchir, messieurs, pour qu'il ne vous soit nas arrivé souvent de méditer sur le bourreau. Ou’esl-ccdonc que cet être inexplicable qui a préféré à tous les métiers agréables, lucratifs, honnêtes et même honorables qui se présentent en foule à la force ou à la dextérité humaine, celui du tourmenter et de mettre à mort ses semblables? Celle tête, ce cœur, sont-ils faits comme les nôtres? ne contiennent-ils rien de particulier et d'étranger à notre nature? Pour moi, je u’eosais pas douter. Il est fait comme nousextérienrement;il naitcommenous; maisc’est un être extraordinaire; et pour qu’il existe daos la famille humaine, il faut uu décret particulier, un fia! de la puissance créatrice. Il est créé comme un monde...
Un signal lugubre est donné; un ministre abject de la justice vient frapper à sa porte et l'avertir qu'on a besoin de lui : il part ; il arrive sur une place publique couverte d’une foule pressée et palpitante. On lui jette uu empoisonneur,
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
un parricide. an Mcrilége: il le saisit, il l'étend, il le lie sur une croix horizontale, il 1ère le bras : alorsil se fait un sitence horrible, et l'on n'entend plus que le cri des os qui éclatent sous la barre, et les hurlements de la victime. Il la détache ; il la porte sur une roue : les membres fracassés s'enlacent dans les rayons, etc...
L’horreur que vous éprouvez m'avertit de ne pas continuer ; et cette horreur est un jugement. Faut-il écrire ce que les hommes réunis ne peuvent entendre? Le dégoût moral devrait arrêter l’imagination de l'écrivain. Et d’ailleurs, quel défaut de vérité au milieu de celle horreur! Quoi, il a fallu un coup d’Élat de Dieu pour créer le bourreau! Quoi, le bourreau a été créé comme un monde! Cependant ce bourreau qui roue, qui torture, et qui a été formé exprès pour cela par Dieu , n'existe plus dans une grande partie de l'Europe. Déjà l’œuvre la plus sanglante de la loi est devenue moins cruelle : elle peut , elle doit s'adoucir encore.
Dans le passé même, les peintures hideuses de l’auteur ne sont-elles pas démenties par l'histoire? Lorsque, dans Athènes, c'était une coupe de ciguë qui donnait la mort, où était toute celte fantasmagorie d'horreur et de sang dont l’écrivain s’est servi? Du reste, vous apercevez iciccfaux goût, qui, même dans une école que l'on devait croire attachée aux doctrines spiritualistes, n'agit que par un grossier matérialisme d'imagination; car ici, ce qui csldignc des méditations du philosophe et de l'homme religieux, c’est le pouvoir d'infliger la mort : ce n’est pas l’acte matériel qui exécute celle mort ; il y a fausse imagination dans le style, comme il y a fausse philosophie dans les principes de l’auteur.
Les conséquences de celle manière de voir, de sentir et de s’exprimer, si elles ne produisaient que des fautes passagères de goût, pourraient facilement s’oublier, mais elles agissent sur le fond même des opinions de l'écrivain ; elles lui inspirent une cruauté systématique. SI. de Maistre en vient jusqu’à juslifler toute espèce de condamnation, fûtelle inique. Taudis que le bon sens grossier disait qu'il valait mieux sauver dix coupables, que de faire périr un innocent, l’auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg raisonne autrement. Il croit tellement à l'infaillibilité des condamnations, qu'elles lui semblent justes dans leur iniquité même. En cas d’incertitude, une condamnation lui parait le meilleur cl le plus court. Je cite pour me justifier :
Qu’un innocent périsse, c’est un malheur comme un autre, c’est-à-dirc commun à tous les hommes... Il est possible qu'un homme envoyé au supplice pour un crime qu’il n'a pas commis, l’ait réellement mériiêpour un aulrccriineabsolument inconnu. Heureusement et malheureusement, il y a plusieurs exemples de ce genre, prouvés par l’aveu des coupables; et il yena, je crois, un plus grand nombre que nous ignorons.
J’avoue, messieurs, que, quel que soit le brillant esprit de l’auteur, quelle que soit celle imagination
contagieuse qui colore toutes ses expressions, qui donne une vie singulière à ses paradoxes, il suffit qu’une supposition , si gratuitement barbare, se trouve dans ses écrits, pour qu’on doive le combattre. Il n’y a pas de talent qui prescrive contre le bon sens et contre l’humanité.
VINGT -QUATRIÈME LEÇON
Examen des doctrines politiques dcX.de Maistre. — Publicistes théocratiques sous l'cripire; événements qui favorisaient leur théorie. —Le livre du Pope ; cété faible de cet ouvrage; défaut de sérieux et de foi. — Réflexions sur le talent de l’auteur. — Résumé sur la littératuredu commencement de cesiècle, dans ses rapports avec l'âge précédent, soit qu'elle le répète, le continue ou le combatte. — Esquisse sommaire des principales productions; caractère des nouveaux talents. — Conclusion du Cours.
Nous allons réunir, dans celle dernière séance , une grande variété de sujets. Ce sera tout à la fois uu résumé et un programme. Ce qui nous occupe encore, ce sont les différents contre-coups du dixhuitième siècle sur l'époque présente. En cherchant à marquer ces influences, comme nous touchons à des contemporains, nous tâcherons de ne pas trop multiplier les noms propres, eide juger surtout les doctrines.
Trois opinions ont, survécu au dix -huitième siècle, et sont inspirées ou par ses leçons ou par la haine de ses exemples : l'opinion ultramontaine, dont je vous ai déjà cité l'interprète le plus ingénieux cl le plus hardi; l’opinion sceptique, qui n'est qu'un écho du dix-huitième siècle; l'opinion spiritualiste, qui sera l’âme du dix-neuvième.
Toute la science philosophique cl littéraire se résout dans ces trois opinions diverses. Celle des trois, qui scmbto la plus étrange el la plus disparate, devait naître de cette disposition naturelle à l’esprit humain, qui souvent, lorsqu’il a épuisé toutes les conséquences d’un principe, d’une théorie, se rejette à l’autre bout du principe, de la théorie opposée.
La dernière opinion, la dernière expérience du dix-huitième siècle, avait été la réforme sociale poussée à l’excès, l'abolition des anciennes croyances el des anciens pouvoirs. Four quelques imaginations, à la fois vives et systématiques, la première réaction intellectuelle contre ces violences, ce fut rabaissement volontaire de la raison, devant une autorité religieuse, infaillible, absolue, avec laquelle on voulait mater et humilier la puissance populaire, qui avait tant abusé du déchaînement de sa force.
Ainsi, messieurs, à peine vous voyez, en France, l'ordre social de nouveau sortir d'un camp, que des publicistes, des théoriciens, se présentent pour appuyer, par le raisonnement, les intérêts du pou-
voir absolu. C’était, sans doute, le profond, le juste dégoût des violences démocratiques, c’était, je le veux, la haine du passé, plutôt que la Qatleric du présent, qui inspirait ces complaisantes théories; clics n’en profitaient pas moins au maître nouveau. Quelques-uns de ces publicistes, attachés à d'autres intérêts, longtemps zélés pour une autre cause, semblaient lui pardonner son usurpation en faveur de son despotisme. I/habile conquérant des esprits comme du trône, attentif à démêler, dans chaque opinion, ce qui pouvait être utile à l’obéissance, se gardait bien de dédaigner cette colère que l'ancienne fidélité ou l’ancienne piété gardait aux opinions indépendantes. Il l’exploitait pour la servitude commune; cl il savait bon gré aux faiseurs A'utopia, qui rêvaient une monarchie plus absolue même que son pouvoir.
Des événements politiques, des faits visibles pour tous les yeux, venaient appuyer ce travail purement spéculatif de quelques écrivains. On avait vu, dans les dernières années du dix- huitième siècle, au milieu d’une société encore paisible, le discrédit, la dérision des croyances religieuses, l’avilissement de l’autorité ecclésiastique. Plus tard, la persécution avait relevé le clergé en l’immolant; elle avait remplacé les évéques mondains et les abbés gros dccimateurs par des martyrs de prison ou d’échafaud; les épigrammes avaient disparu devant la pitié pour les victimes ; la foi avait repris l'autorité du malheur et du dévouement : de là, ce retour de l’influence religieuse qui suivit les temps les plus cruels de l’anarchie.
D’autre part, l'ambitieux général, qui ne voyait dans la religion qu’un instrument de pouvoir, ce même homme qui, dans l'expédition d’Êgyplc, avait témoigné tant de respect pour les imans et pour la loi mahométane, affectait de protéger l'antique foi de la France. Il avait pensé que le culte rétabli attacherait à son pouvoir tous les cœurs qui conservaient le regret cl le souvenir des anciens autels; et que ces autels relevés vieilliraient son trône nouveau et le consacreraient tout ensemble.
Trente ans après l’époque où Paris avait retenti de l’apothéose de Voltaire, quelques années après cesjuursd’anarchicdélirantc, où l’cxlinclionentière du culte avait été solennellement proclamée, il imagine de ressusciter, pour appuyer sa monarchie moderne et guerrière, la sanction pontificale. Il rend , pour son usage , à cette souveraineté ecclésiastique de Rome, un droit que Louis XIV n’aurait pas voulu lui reconnaître, et dont Charlemagne avait profité, dans l'ignorance d’un temps barbare. Au milieu des vieux représentants de tous les principes philosophiques et démocratiques qui avaient animé la révolution , entoure lui-méme du reste
éclatant des armées républicaines et de cette garde musulmane qui brillait comme une réminiscence de ses victoires d’Égypte , il fait apparaître toute une pompe religieuse, tout un cortège épiscopal, et le pape lui-méme venant sacrer la dynastie nouvelle dans la cathédrale de Paris.
Celte grande escobardcrie du conquérant, cette confiscation de toutes les anciennes doctrines religieuses, au profit d'une usurpation si récente, cetlt habile combinaison qui opposait l'Église à la Vendée et s’appuyait à la fois sur la révolution et sur le pape, ne pouvait du reste se faire impunément, et devait jeter, dans les esprits, des pensées différentes de l’intérét du conquérant, et qui réagiraient plus tard contre sa puissance.
En effet, ce que le moyen âge même n’avait pas souffert sans quelque résistance, ce que la France avait repoussé, du temps de la Ligue; ce que nos anciens parlements avaient toujours combattu, comme une folle prétention ; ce qui aurait fait frémir d’indignation, ou plutôt sourire de pitié tout l’esprit sceptique du dix-huitième siècle; en un mot, ladictaturc personnelle du chef de l’Église, le transfèrement des couronnes par sa main, ou du moins avec son assistance, et de plus le renversement de l'ancienne hiérarchie ecclésiastique, la déposition des anciens évêques, par la volonté seule du pape ; tout cela ne pouvait s'accomplir sans relever, aux yeux de la foule, le pouvoir pontifical. Le conquérant n’avait voulu qu'une cérémonie, une décoration ; mais par un contre-coup singulier de cette révolution qui avait proclamé l'anéantissement du sacerdoce et du culte, sortait la plus éclatante manifestation de la suprématie pontificale gouvernant l’Église cl disposant des trônes. Vingt ans avaient suffi pour parcourir ccs deux extrémités de la politique humaine. A la vérité, c’était un simulacre, plutôt qu'une restauration véritable du pouvoir religieux; mais il en restait quelque chose dans la pensée de la foule et des spéculatifs. Aussi, du premier jour que le chef du nouvel empire cul invoqué, eut ressuscité cet appui de la religion , il créa contre lui-méme un immense contre- poids.ll est bien vrai que plus tard il s’empara de Rome cl qu’il en fit une ville de province, dont Paris était la capitale; il est bien vrai que dans son palais de Fontainebleau, il tint le souverain pontife prisonnier, etqu’il agita le projet d’un schisme cl d'une Église nationale; mais il avait, par le premier acte de son avènement, élevé beaucoup plus la puissance pontificale, qu’il ne pouvait jamais l’abaisser. Il avait donné des armes à la papauté, en se faisant couronner par elle. Cette sourde, mais active protestation, cette confédération religieuse, qui 6e forma contre lui, dans la France, la Belgique. l'Italie, l'Allemagne, et lui
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
suscita de redoutables inimitiés, se liait à celle reconnaissance de la souveraineté pontificale dont il avait donné l'exemple.
Maintenant , lorsque les faits avaient ainsi démenti les opinions du dix-huitième siècle, lorsque, dans un intervalle si court, il s’était opéré une si prodigieuse réaction, non pas seulement de théories, mais d'événements, peut-on s'étonner que des esprits vifs, des logiciens à imagination, aient tiré de ce spectacle tout un système? C'est l’idée qui se présente, à la lecture du livre remarquable de M. de Maistre, intitulé le Pape. Comme l’opinion qui a dicté ce livre a exercé et garde encore sa puissance, comme elle a ses orateurs, ses métaphysiciens, ses politiques, on ne peut l’oublier parmi les principaux résultats du contre-coup de la révolution sur l'époque présente.
Essayerai-je d'examiner en peu de mots, devant vous, ce livre du Pape? L’érudition en est variée, curieuse, partiale. Il faudrait, pour la réfuter, plus de temps, et surtout plus de savoir que nnu$ n’en avons. L’ensemble du livre est ingénieux et fortement lié; l'auteur ne recule jamais devant les conséquences de son propre système. Sa manière de se défendre, c’est d'exagérer et d’affirmer hardiment. Dans la portion historique de son ouvrage, on sent un esprit ardent et préoccupé, que rien n’arréle-, et qui fa‘il, à son aise, l 'utopie du passé.
M. de Maistre, placé, dans notre époque, entre les gouvernements militaires et les essais de gouvernements libres, entre les baïonnettes et les discours , entre ces assemblées de quatre cents ou de cinq cents personnes qui discutent avec talent, et ces nombreuses armées permanentes, regarde tout ce monde en pitié et il expose son système. « Vous voulez, dit-il, que les hommes soient heureux , et pour cela, qu'ils soient libres et gouvernés par les lois : rien de mieux. Moi aussi, moi , qui méprise les assemblées, le peuple et toute liberté de penser, excepté la mienne, je veux que le pouvoir soit juste, soit raisonnable; je veux, comme vous, le triomphe d'une loi impartiale et souveraine. Mais vous procédez mal. Au lieu de mettre le contrepoids en bas, au lieu de chercher, dans la foule, une force de résistance aveugle et violente, il faut créer une force de direction, éclairée, incorruptible, infaillible. Cette force, elle existe, elle est devant vos yeux ; c’est le souverain pontife. »
Voici pour la théorie; maintenant, pour la pratique, les exemples sont là, dit-il. « Est-ce que, dans le onzième, dans le douzième siècle, le souverain pontife ne régnait pas sur les consciences? Est-ce que cette souveraineté des consciences ne lui donnait pas la souveraineté des personnes? est-ce qu’il ne déposait pas les rois? est-ce qu’en déposant
les rois, il ne soulageait pas les peuples, s’ils étaient opprimés? Eh bien! ressuscitez cet ordre de choses, vous qui voulez des résistances, des garanties, reconnaissez au pape la souveraine autorité sur les rois et sur les peuples ; mettez en lui tous les gouvernements représentatifs de la terre, si l’on peut parler ainsi, et sans combat, sans révolution, sans anarchie, par sa seule autorité, il maintiendra la justice et la liberté dans l'Europe. »
Maintenant les détails, les développements de cette théorie, animés par une éloquence spirituelle, paradoxale, outrecuidante, la vivacité du style, l'intrépidité des assertions les plus étranges, tout cela fait de l'ouvrage de M. de Maistre un livre curieux et original.
Que manque-t-il pour que ce soit un grand, un bel ouvrage? Deux choses, je crois, messieurs: une sérieuse conviction, une véritable foi. La conviction peut fort bien se trouver dans un ordre d’idées inapplicables. Un esprit vigoureux et préoccupé peut imaginer un système impossible à , réaliser et qui ne lui apparaisse pas moias avec une grande évidence de réalité.
Mais, quand la conviction manque, la violence même ne donne pas de sérieux aux paroles. L'écrivain paradoxal ressemble alors au faux brave: plus il fait de bruit, moins il est sûr de lui-même. Sous le faste de scs dédains, sous l'orgueil de ses affirmations , on aperçoit quelque chose qui vous avertit que tout ce qu'il dit ne lui parait pas, à lui-même, praticable et vrai. S’agit-il de la résurrection d’un ancien système, de l’apologie d’un état de choses qui n’est plus et que l’on veut rétablir; si cet emprunt, fait au passé, n’est pas compris et développé dans l’esprit même du passé, je ne puis croire à la franchise du novateur. Prenez-vous des raisons philosophiques, ou faites-vous des calculs de^sagesse mondaine, pour appuyer l'aulorilc de Grégoire Vil, pour la réclamer de nouveau? Vous êtes, à mes yeux, inconséquent et peu sincère. Vous demandez le despotisme de la foi , en alléguant des raisons de prudence et d’utilité? Mais vous n’avez donc pas la foi , c’est-à-dire la seule dbose qui pourrait rendre, pour vous, ce que vous demandez, également juste et possible!
J’admets, quoique l’esprit du christianisme ne suppose rien de semblable, qu’une imagination ardente et pieuse, un spéculatif, soit frappé de ce besoin d’une autorité suprême, absolue sur la terre, et de celte impuissance de l’établir assez sage, assez éclairée, en n’employant que les contre-poids humains, qu'alors il se réfugie, de désespoir, au pied de la chaire pontificale, et lui donne la dictature. Mais il faut que ce soit une foi ardente, un enthousiasme sans calcul qui adopte et me commande
m COURS DE LITTÉRATURE FRANÇAISE.
cette croyance à Y in faillibilité d’un homme. Si ce sont des raisonnements tout humains, tout profanes , si c’est une sorte de machiavélisme avoué qui vient me demander celle croyance, je la refuse ; si vous raisonnes, votre système est faux. Mieux vous raisonnez humainement, plus votre système est faux dans l’ordre divin, qui seul peut le légitimer. Il ne suffit pas de crier qu’il serait infiniment utile à l'ordre que tout le monde crût à l’infaillibilitè d'un homme. On ne saurait croire, en vertu d'un calcul d'inlérét; et celle croyance ne pourrait avoir Ja salutaire puissance dont vous parlez, qu’à condition d’élre spontanée, involontaire, irrésistible. Voilà le premier vice, le vice radicalement destructif du système de M. de Maistre. Que direz-vous d’un homme qui rattache le salut cl le bonheur de l’espèce humaine à la foi dans Vin faillibilité du pape, et puis qui vous démontre cette infaillibilité surnaturelle , par les mômes considérations d’utilité et d'expédition des affaires, qui ont motivé le caractère irrévocable des arrêts de cours souveraines?
Écoutez-le, messieurs ; voici les paroles du texte :
Quand même on demeurerait d’accord qu'aucune promesse divine n’eut été faîteau pape, il ne serait pas moins infaillible , ou censé tel, comme dernier tribunal : car tout jugement, dont on ne peut appeler, est et doit être tenu pour juste, dans toute association buroaine, sous toutes les formes de gouvernement imaginables; et tout véritable homme d’Etat m'entendra bien, lorsque je dirai qu'il ne s’agit pas seulement de savoir si le souverain poutife eut, mais »' il doit être infaillible.
C’cst-à-dirc que, par une espèce de franc-maçonnerie de gouvernement, par ces demi-mots compris des habiles, vous croyez imposer l'enthousiasme et la foi. Oui, l'intérêt public et la nécessité que les procès finissent nous obligent, sans croire infaillible un arrêt souverain, de le croire définitif et de l’exécuter. Nous conlre-pesons l’avantage de l’ordre générai et le désavantage possible d’un mauvais jugement, et nous donnons la préférence au premier intérêt, par l'exercice même, et non par le sacrifice de notre raison. Mais lorsque, sur des questions d’un ordre surnaturel, on vient employer un moyen grossier de prudence, une espèce de fin de non-recetoir judiciaire, pour commander la soumission du sens commun au plus incroyable des miracles, à Vin faillibilité, résidant sur sa tète et dans la pensée d'un homme, alors la raison tout optière se soulève, et l'éloquent écrivain n’est plus qu’un sophiste, qui s'csl pris dans ses paroles! ( Applaudissements .)
Dans les choses d’ordre spirituel, on peut invoquer une révélation mystérieuse; mais le principe de l'utilité, dans les choses de Dieu, la convenance, la commodité de la foi , pour gagner du temps et pour abréger les débats, quel défaut de foi dans un
pareil argument ! Combien les défenseurs sincères de la suprématie pontificale s'en seraient indignés! 'Ditcs-nous , célèbre écrivain , puisque vous comparez le pape à la cour royale, admettez-vous , en certain cas , la requête civile contre l’infaillibilité du pape? Qu’aurait dit Grégoire VII, dans son orgueilleuse foi en Dieu et en lui-méme, si, pour justifier la suprématie, on l’eùl comparé aux sept juges impériaux , qui assistaient , dans la ville de Pise, aux plaids tenus par la comtesse Mathilde? N’eùt-il pas excommunié son hérétique défenseur?'
Celte partie du livre de M. de Maistre étant à tel point dénuée de foi et n’appuyant un droit prétendu divin que sur des calculs mondains, la dernière application qu'il a faite de scs propres principes devient presque dérisoire. J’ai beau relire la remontrance qu’il suppose présentée par une nation du Nord, au saint-père, pour le prier de la débarrasser de son roi; j'ai beau admirer le soin loyal avec lequel l’auteur a rédigé ce modèle de rcquêje, à l’usage des peuples opprimés ou mécontents ; je me dis : Rien de cela n’est sérieux ; ce qui était faux en raisonnement ne deviendra point vrai dans la pratique. Publiciste ingénieux, avezvous jamais imagine de bonne foi que, dans l’état présent de l'Europe, il fût possible de mettre en pratique ce détrùnemcnt ponlilicalemeut administratif (on rit), sur requête et par sfaiple bulle? Vous citez le moyeu âge? Jamais pareille chose s'esl-ellc passée, memedans le moyen âgc?et voire interprétation del’hisloire n'est-elle pas aussi fausse que volro interprétation de la foi? Que voyons-nous dans la férocité de ces temps et dans la lutte des vassaux et des princes? La souveraineté pontificale, quelquefois bienfaisante, quelquefois injuste, s'élève et trouve des alliés, des vengeurs,* des complices; mais ces passions humaines, dont elle sc sert, no lui opposent-elles aussi aucune résistance? Sa suprématie est-elle paisible?
Grégoire VII réussit-il sans trouble, sans violence, à détrôner les rois? Quelque autre pape a-t-il jamais prononcé une exclusion du trône, qui n’ait été suivie de résistance et de guerre ? Non, cette souveraineté pontificale, en tant qu’elle s’exerçait sur le temporel, loin d’élre une pacification publique, était une révolution de plus dans un ordre social, si tumultueux et si violemment agité. C’était une cause de guerre de plus cl non la fin d’aucune guerre. Savez-vous quel était le langage de Grégoire VII, quand il czposait cette doctrine renouvelée, édulcorée, systématisée par M. de Maistre?
Qui ne sait que tesroîs et lesprinees ont tiré commencement de ceux qui, méconnaissant Dieu, par l’orgueil, la rapine, la trahison, le meurtre, en un mot, par tous les crimes à la fois, à l'instigation du diable, prince 'du monde, ont prétendu, dans leur aveugle passion et leur intolérable
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
arrogance, nVtant que des hommes, dominer sur leurs ' égaux?
Que voyez-vous là, srce n'est un manifeste de guerre entre les pouvoirs rivaux ? C'est le pape de Rome qui écrit contre l'empereur d'Allemagne. La suprématie pontificale est une arme, au milieu de cette féodalité toujours armée. Qu'elle ait, plus ! d'une fois, frappé l'injustice et le crime ; qu'elle fût même plus sage que les autres pouvoirs du temps, nul doute; mais elle n'eut jamais celte force pacifique et celte sagesse infaillible qu’on lui attribue.
Il y a donc, dans cet exemple emprunté au moyen âge, altération des causes et des faits.
Tous les écrits de Grégoire VII , que M. de Maistre considère comme le Louis XIV, comme le Pierre le Grand de son système, comme le Richelieu de la théocratie; tous ces écrits ne renferment rien qui soit emprunté à une théorie de pacification générale. On dirait que Grégoire VII veut élever, à son usage, une espèce de califat chrétien , et mettre sous ses pieds toutes les autres souverainetés.
Il compare dédaigneusement un roi, un empereur à un prêtre; il humilie le roi par la vue de sa faiblesse, et le représente, au lit de mort , demandant les secours du prêtre. Sans doute l'esprit humain a pu profiter, pour son émancipation, de ces coups portés par le sacerdoce au despotisme militaire; mais il relombaiL sous un autre joug: et souvent les deux jougs se sont réunis, pour le mieux accabler.
Quoi qu’il en soit, cette doctrine, telle que la résume M. de Maistre, que terait-ce autre chose que la reproduction de l'ancien sacerdoce égyptien? Celle doctrine, vous le savez, Dossuet l'avait vivemcnlcomballuc, dans la candeur de sa soumission à Louis XIV ; il avait réfuté les ultramontains de son siècle, plus sincères etaussi plus conséquents que ceux du nôtre. Aussi Bossuet est qualifié, par JH. de Maistre, du titrcd'hérélique. «Bossuet, s'il ne s’est pas repenti, dit-il, est mort hérétique. » Pauvre Bossuet, mort hérétique! Pouvait-il s’allcndreâ un pareil anathème , lance un jour contre lui par un officier, un laïque , un homme du monde, exagérant toutes les opinions elles doctrines religieuses, cl les soutenant par des arguments empruntés à l'esprit sophistique d’un autre âge ? Il n’aurait pas imaginé cela.
Ainsi , pour la théorie et pour les faits , pour le raisonnement spéculatif et pour les recherches historiques, le livre de M. de Maistre me parait souvent porter à faux. Restent le talent de l'auteur, les vérités particulières qu’il exprime, ce je ne sais quoi d'éloquent et d'animé qui lui appartient. À part le système, le sujet embrassé par l'auteur est grand et beau. L'histoire du pontificat romain , sa
naissance, scs progrès, son influence sur la formation des monarchies européennes et sur la civilisation, l'unité d'esprit qui le caractérise et semble un symbole humain de son unité religieuse, enfin les événements extérieurs, ce mouvement du monde, qui, après avoir affaibli l'Église de Rome par les schismes, lui ramène de nouveaux disciples par l'indifférence, ces vicissitudes singulières qui ont fait aujourd'hui raffermir la chaire pontificale de saint Pierre par les armes des puissances protestantes; tout cela sans doute présente uir des plus vastes problèmes que le génie historique puisse traiter avec profondeur cl variété. Le livre de Montesquieu, ta Grandeur et la Décadence des Romain s, ce résumé sublime et incomplet, n'embrassait pas, peut-être, un texte aussi fécond etaussi grand. Je regrette que le système ait prévalu sur le récit. Ce n’est pas que l’ouvrage de M. de Maistre ne renferme des choses grandes et vraies sur l'action morale de l’Église romaine, sur la puissance de scs rites cl de sa langue immuable et cosmopolite, sur son influence politique et ses efforts pour assurer l'indépendance nationale par la religion. Ses vues sur la donation de Constantin, pièce frauduleuse, qui dépose cependant d'uu fait authentique, son apostrophe aux détracteurs de Grégoire VII, son âpre censure des empereurs d’Allemagne, son tableau du schisme oriental, tout cela est historique et semé de grands traits.
Rien de plus élevé que le tableau de l'Italie, conservée par la puissance pontificale. L'auteur invoque avec éloquence le patriotisme ; mais partout il favorise les doctrines qui niclfcul aujourd'hui la moitié de l'Italie sous le joug de l'Autriche.
Si l'on regarde comme une œuvre littéraire ce manifeste ingénieux, savant, paradoxal, contre la société moderne, l’auteur manque souseut de naturel dans son style , comme de vérité dans ses idées. Sa vive imagination lui donne un langage brillant et coloré. Il est remarquable, qu’étranger et loin de la France, il ail manie si habilement notre langue. Ennemi dédaigneux du dix-huitième siècle, son style est, sous quelques raports, d’une date plus ancienne et. d’une verve plus franche; mais il tombe aussi quelquefois dans une étrange affectation de science et de subtilité.
Dans l'ordre moral rt dans l'ordre physique, les lois de b fermentation sont les mêmes. Elle naît du contact et s<* proportionne aux masses fermentantes. Rassemblez de* nommes -rendus •pirilucur par une passion quelconque, vous ne tarderez pas de voir la chaleur, puis l'exaltation et bientôt le délire, précisément comme dans le cercle matériel, la fermentation turbulente mène rapidement i fonde, et celle-ci à la putride. Toute assemblée tend à subir eette loi générale, si le développement n'en est arrêté par /*,• froid de l'autorité qui se glisse dans les interstices et tue le mouvement.
VTURK FRANÇAISE.
S2(i COURS DE L1TTÉR.
Cela veut dire sans doute qu'il ne faut pas d'assemblées politiques ; mais cette manière d'attaquer le gouvernement représentatif me parait aussi faible au fond que mauvaise par la forme.
Voyons dans M. de Maistre un homme de beaucoup d'esprit, plutôt qu’un génie profond; un écrivain éclatant cl paradoxal, plutôt qu'un grand écrivain. Quoi qu’il en soit , il est le Sénèque de l’école ultramontaine : cl, par sa vive imagination, il a mérite d'ôlrc appelé le prophète du passé.
Un autre écrivain, dont je parlerai peu, parce qu'il est vivant, s'csl attaché aux mêmes doctrines et les a revêtues de son énergique éloquence : c’est M. de Lamennais. Sous quelques rapports , disciple de M. de Maistre, il a son indépendance et son originalité à lui, comme tout écrivain supérieur. Il offre ce caractère actuel de l’école ultramontaine, de défendre l’autorité par l’indépendance, cl de porter quelque chose de démocratique et d’impétueux dans l'apologie, ou plutôt dans la consécration du pouvoir absolu. Il est inutile de dire combien il a de verve, de talent, de vigueur; on ne peut lui refuser surtout ce talent d’une controverse spirituelle, animée, mordante, telle qu’elle se développe dans les Étals libres. Plus coloriste que créateur, plus passionné que philosophe, il ne peut cependant être retenu dans les entraves du système qu’il défend, et, en voulant la théocratie et le pouvoir absolu, il est emporté, par son génie, vers la dissidence et la liberté.
Voilà, jusqu’à présent, les plus célèbres organes d’une école qui ne doit pas se fortifier dans l'avenir. Le principe de l’autorité , développé par M. de Lamennais, comme un corollaire de l’ouvrage de 31. de Maistre, n’a rien de nouveau. Un jésuite, cité par l’illustre auteur de /’ Indifférence, avait exprimé cette opinion. Dans son zèle pour l’autorité, il va jusqu’à déclarer qu’elle est la seule règle de nos jugements; que, hors de l’autorité, il n’est aucune voie possible d’arriver à la vérité. Dans cet excès, les opinions les plus opposées Qnissent par se toucher. L’éloquent auteur de l’Indifférence embrasse les sophismes par lesquels le sceptique Bayle s'amusait à renverser tous les fondements de la croyance et à nier le raisonnement et le bon sens. M. de Lamennais adopte, au profit de l'autorité, les arguments du pyrrhonisme. C'est ainsi que, dans l'ordre politique, le pouvoir absolu et l'esprit démocratique, poussés au maximum, se touchent, sc confondent. Napoléon argumentait de la souveraineté du peuple, pour s'attribuer un despotisme illimité : « En Angleterre, disait-il sou- •> vent , il faut une opposition , parce que le pou- « voir est monarchique , aristocratique, fractionnaire, et que dès lors la nation est distincte de
•i lui ; mais ici, je suis le peuple, moi ; le peuple m'a « transmis ses pouvoirs. Il ne peut donc avoir un uinlérél séparé du mien: me contredire, c'est «attaquer l'intérêt public tout entier dans moi. » Ainsi, il proscrivait toute liberté, au nom d’une prétendue souveraineté populaire, comme les publicistes théocraliquessuppriineullc raisonnement, au nom de la raison universelle. C’est la même logique, le même imbroglio des opinions l’une dans l'autre.
A côté de celle école ultramontaiue , le mouvement de réaction contre le dix-huilième siècle élevait une autre école, qui s'appelle elle-même éclectique ou spiritualiste, et qui agissait avant d’avoir un nom : c’est l’école du libre examen. La révolution politique, après a'clre fondée sur le scepticisme, avait Hui par être épouvantablement affirmative. Elle proscrivait tout ce qui ne lui ressemblait pas à elle-même. Vous voyez dans quelles opinions extrêmes certains esprits s’étaient réfugiés, pour combattre les restes de cette doctrine. D’autres esprits, plus élevés, je crois, embrassant les choses humaines d’une vue plus indépendante, voulurent faire un choix daus les doctrines de la révolution cl de tous les temps. Ils cherchèrent le vrai cl le beau sous toutes les formes; ils furent justes envers le passé et envers leur temps.
C’est à celle école que je rapporterai l’ouvrage le plus célèbre des commencements du dix-neuvième siècle, le Génie du Christianisme. Ce livre est ne, sans doute, du mouvement d’aversion et d’effroi qu’avaient inspiré les fureurs démocratiques. C’est une réclamation éloquente contre le renversement de tout un ordre social ; c’est une invocation decc qu’il y avait de grand et de noble dans les anciennes doctrines, avant qu’elles fussent tombées en décrépitude; c’est un anathème lancé sur les crimes de l’anarcbie et de la force populaire. Mais ce n’est pas un avertissement de fuir à l'autre extrême; ce n'est pas l'apothéose du pouvoir théocratique, par prolctlalion contre la tyrannie des clubs; ce n’est pas la haine de la pensée libre par protestation contre l’anarchie.
Non, ce bel ouvrage semble dicté surtout par un vaste éclectisme, par une haute et vivo intelligence qui réunit l'enthousiasme des vieux temps et la raison moderne. C'est une magnifique apologie des bienfaits du christianisme et non des fautes de scs ministres; c'est le développement poétique et souvent sublime de toutes les grandes choses inspirées parla religion, depuis les bonnes œuvres, jusqu’aux peusèes de génie. C’est l’idée que les premières libertés du monde moderne, l’abolition de l'esclavage cl les commencements de l'émancipation politique, sc rattachent au christianisme. Dans les
œuvres de l'esprit humain , il faut distinguer; i égalité de génie même, celles qui regardent vers l'avenir, ou celles qui se retournent vers le passé : les dernières ne seront jamais que des oraisons funèbres; les autres peuvent avoir une puissance active et créatrice. Tel est l'ouvrage de M. de Chateaubriand ; toute l'espérance de nos institutions y perce déjà, sous des formes presque uniquement littéraires. En terminant ces admirables tableaux, les yeux fixés sur l’avenir, il célèbre les trois ou quatre grandes découvertes, qui, dit-il, ont changé le monde : la découverte de l'Amérique, la liberté de la presse , le gouvernement représentatif. Sans partialité contemporaine, ne voit-on pas là ces révolutions récentes de l'Amérique, aujourd’hui tout à fait indépendante de l'Europe et peuplée d'autant d'États libres qu'elle recevait autrefois de colonies d’aventuriers? K’y voit-on pas la reconnaissance anticipée de cette tribune de la presse, tribune toujours ouverte, invincible sauvegarde, que M. de Chateaubriand a si puissamment contribue à fonder parmi nous, et qui doit prendre place dans le droit public de tous les peuples modernes? N'y voit-on pas le gouvernement que nous avons et qu'un préjugé servile voulait borner à l’Angleterre ? Ainsi cet ouvrage aux poétiques réminiscences, aux belles traditions, était plein d'un avenir déjà commencé et qoi se dévoile encore. Personne, aidé du livre de M. de Maistre, et le portant sous le bras, ne peut s'en retourner vers le onzième siècle et retrouver Grégoire VII, foulant à scs pieds le diadème de Henri VIN. Il y a là une infranchissable barrière de siècles écoulés, liais la liberté, la justice , elle appartient à cet avenir placé devant vous et qui s’étend à mesure que vous vivez.
Tel est , dans un illustre exemple, le caractère de celte philosophie spiritualiste, qui réunit l'esprit épuré du christianisme cl le travail de la civilisation. Elle a déjà produit des philosophes, des orateurs, des poètes, et satisfait aux aptitudes les plus variées du talent. Là, se place, dans un rang à part, cet homme de bien et d'éloquence, esprit original cl nerveux, qui a porté à la tribune la même lumière dont il avait éclairé les éludes philosophiques, et qui a défendu les droits du pays, comme il avait, par ses doctrines généreuses , réhabilité l'intelligence humaine. N'y rangera- t on pas encore cet illustre orateur de la chambre des pairs, publiciste d’une raison si haute et si pénétrante, qui n*a jamais fait servir la parole qu'à la science et à la justice, cl n'est ému que de la passion de la vérité?
Reste l’école sceptique, plus directement issue de l'esprit qui a précédé les troubles civils de la France. F.llc en est le reflet , tandis que les autres en sont le contre-coup. Je ne puis, à ce sujet, ni
disculerlongtemps, ni surtout indiquer des noms. Une chose doit vous frapper, c’est rabaissement où était tombée cette école , à l’époque où les libertés publiques, réclamées autrefois par ses premiers organes, disparaissaient sous le règne de la force. Quelqucs-unsd’enlrc voussc souviendront peut-être du singulier projet de couronner le Catéchisme de Saint- Lambert dans la solennité des prix décennaux. Le catéchisme de Saint- Lambert ! c’était, au commencement du dix-neuvième siècle, le dernier résultat, le résidu , le caput moriuum d'une théorie philosophique qui avait été si puissante.
Je ne dis pas que , depuis cette époque, des esprits plus vigoureux n’aicnl relevé l’étendard et ne le tiennent d’une main plus ferme. Je ne nie pas que la doctrine même de l'intérêt n'ait eu quelques sectateurs désintéressés, qui ne se sont pas rendus aux arguments de la force plus qu'à ceux du spiritualisme, et qui n’ont pas plié devant uri injuste pouvoir; mais j’indique seulement à quel point l'école sceptique en était arrivée au commencement dn dix-neuvième siècle, comment l’école ultramontaine ou mystique était à la fois forte en talents cl restreinte dans son action; combien l’école spiritualiste était éclatante de génie et puissante sur l’avenir, combien clic renfermait de germes féconds et d’opinions qui sc communiquent.
Là, se termine le résumé, pour ainsi dire, abstrait, de notre époque. Le reste serait une nomenclature de contemporains, toujours complaisante et suspecte. La durée chronologique d’un siècle n’est pas le terme de sa durée intellectuelle. J’ai conduit le dix-huitième siècle jusqu'au moment où il devient tout ce que nous entendons, tout ce que nous voyons, ou il est en vous et sc confond avec une époque nouvelle, que vous commences. Je m'arrête au moment où je me trouve en face de vous. Je n'essayerai pas de prophétiser sur le dix. tieuviimc siècle : il est pourtant moins compromettant de prédire que de nommer. Pour nous borner à quelques traits incontestables , il semble que les caractères dominants du siècle nouveau seront la science historique, la philosophie morale, l’éclectisme en littérature, ce qui est plus favorable au savoir qu’à l'originalité, enfin l’éloquence politique. Je ne dis pas, je ne voudrais pas dire que le génie poétique ne vienne heureusement s’y mêler. Déjà la lyre a trouvé de nouveaux accents de l'âme; et le drame s’agite pour être à la fois idéal et naturel.
Au risque de me répéter pour dire vrai, je remarquerai que, dans la circulation d’idées des gouvernements libres, dans celle fermentation publique de la pensée, il y a quelque chose qui, stérile pour le grand nombre, doit féconder le talent. Je doute qu'un pays puisse jouir longtemps de la
faculté de tout dire, sans qu'il arrive accidentellement des hommes de génie qui diront des choses admirables. C'est une épreuve du calcul des probabilités ; c'est une chance établie sur l’impossibilité morale, que la pensée soit excitée de toutes parts, sansfaircvibrerçàcllàquelquccordenouvelle. Rien de semblable sous le joug fastueux de l’empire. La longue polémique contre le passé, ou bien (es rêves libres de l’imagination poétique, étaient presque les seuls champs ouverts au talent. Le» Martyr », celle conception si étrangère au temps présent, celte œuvre d'inspiration et d'étude à la fois, l'hommcde génie qui l'a faite, né dans un temps plus libre, n’eùl pos cherché peut-être l'asile d'une ticlionscmblablc: mais avec quelle vigueur il eût porté dans l'histoire scs pinceaux éclatants de coloris et de jeunesse!
J’iinagine donc, messieurs, que diverses parties de la littérature grandiront à la faveur de celte indépendance générale des esprits. J’imagine aussi, que la langue, le goût, subiront des révolutions inévitables. Les révolutions de la langue sont-elles un résultat que l'on puisse arrêter ou blâmer, et 1rs révolutions du goût dépendent-elles des écrivains? Deux questions qui s'offrent ici d'ellcs-mémcs. Les révolutions de la langue , nous n'en sommes pas maîtres; elles nous emportent à notre insu. Il n’y a pas de langue qui puisse demeurer stationnaire; le mot nouveau qui m'échappe le prouve. Il S a cependant, pour les langues, une époque de perfection et de maturité. Un homme d'esprit du dix huitième siècle, Italien, écrivant le français, prétendait qu’il est absurde, en fait de langue, de croire une époque meilleure qu’uuc autre. J'eu demande pardon à Galiani. Tout u’est pas de convention dans le langage ; ou du moins il y a une convention plus vraie et plus durable que les autres. Le style de Rabelais était le bon français local, accidentel, d'une époque et d’un génie; mais il n’exprimait pas cet étal de société, dans lequel le vrai domine sur l’accidentel, et qui oCTreà la généralité de l’esprit humain le plus de points de vue eu rapport avec lui-méme. Il y a dans les langues, commcdausicgoût, une partie certaine, durable, et une partie variable. Tant que le variable l'emporte sur le certain, c’est que la langue n'était pas finie, qu'elle est incomplète; quand le contraire arrive, vous reconnaissez l’époque de maturité d'un idiome. Ce n’est pas que le temps, qui use les mots comme les pièces de monnaie , ce n’est pas que mille influences de mœurs, de coutumes, d’imitations étrangères ne viennent encore modiffer la langue. Il se fait des alluvions; mais le fleuve ne se déplace plus. Et tout écrivain, jaloux d’être lu de l'avenir, doit rester fidèle au type primitif, de sorte que le caractère anciennement national de la langue pré-
domine dans scs ouvrages, sur les variations accidentelles.
Que ceux d’entre vous, messieurs, qui se destinent à l'instruction de la jeunesse recommandent toujours l'étude attentive des grands écrivains du dix-septième siècle, parce que, dans les belles productions de cette époque, la partie durable et vraie l'emporte infiniment ÿjr la partie variable et accidentelle, et que l’avenir ne pourra mettre, dans la langue française , plus de formes justes et vraies que n’en ont laissé ces premiers et heureux génies. Quant au goût, cette même influence de la société, qui agit sur les esprits, qui les féconde, qui les éveille, qui les excite, comment voulez-vous qu’elle n’agisse pas sur le goût? Ainsi, la philosophie sera plus sérieuse et plus métaphysique à la fois, l.'histoire sera plus expressive, plus familière et plus détaillée. L'âge où est arrivée une nation, les vicissitudes qu’elle a subies, les crises pol itiques par lesquelles elle a passé, les communications qu’elle a eues avec d'autres peuples, lui donnent l'intelligence des temps divers et lui ôtent celle espèce de dédain aristocratique, que la France de Louis XIV avait pour tout ce qui ne lui ressemblait pas.
Ce sont là des sources fécondes pour la littérature française ; voilà ce qu’elle peut faire encore de sa langue et de sa liberté; voilà comment, sans perdre le caractère national, mais en le développant, le goût peut sc rajeunir. Un tel mouvement succède toujours aux grandes révolutions politiques : il s’est perpétué plus d'une fois sous le pouvoir absolu ; il doit être plus puissant sous la liberté. Espérons encore, pour la France, un âge glorieux dans les arts du génie.
En attendant que cette époque sc réalise, nous allons bientôt nous replonger dans l'élude progressive et lente du génie français. Nous allons le reprendre à son berceau, mais avec bien plus d’exactitude cl de détail que nous ne l'avions fait encore. Nous essayerons de démêler d'abord les origines de la langue et de l'esprit français. Disciple d'un érudiliuvenleurje remonterai jusqu’à ces premiers types habilement retrouvés, jusqu’à celte langue romane, corruption intermediaire entre la langue latine et lespremiers monuments delà langue française. J'en suivrai les deux divisions principales sur le sol français; puis j'indiquerai les rapports qu'elles offrent avec les littératures du midi de l’Europe, et avec la littérature anglaise, qui seule, dans le Nord, reçut par la conquête l'empreinte du vieil esprit français.
Celle étude, qui commencera l’an prochain, verra se renouveler plusieurs fois nos auditeurs; car nous remonterons lentement toute celte histoire des mœurs et des idées modernes manifestées par les
lellrcs. Ce sera d'abord l'étude des faits plutôt que celle de l’art. L’esprit humain sera l'objet de nos recherches, et, pour ainsi dire, le personnage dont nous recueillerons les traditions et les anecdotes, à travers une foule de monuments peu connus. En étudiant l'imagination littéraire du moyen âge, nous étudierons i'histbirc simultanée de celte grande époque chez plusieurs peuples, Italien, Portugais, Espagnol, Français du Midi et du Nord. D'abord pénible, mais curieuse, cette histoire s'animera d'un intérêt plus vif, à mesure que nous avancerons vers la lumière des arts, qui se lève en Italie, des le treizième siècle.
Avant de commencer cette lâche, que je ne me flatte pas de remplir, avant de préparer les études très-variées, par lesquelles je voudrais rajeunir tout à la fois le sujet et le professeur, il est un autre point de vue que j’ai réservé pour nos dernières séances de celte année. Ce sont des prolégomènes . où j'essayerai de caractériser ce qu’il y a d'éléments communs cl antiques dans la formation des littératures européennes; c'est-à-dire, je rechercherai les premières influences littéraires et morales répandues par le christianisme, au milieu même de la civilisation grecque et latine. J'éviterai , dans un double motif, par un intérêt de variété pour les auditeurs et de prudence pour moi , de rentrer dans les vues si ingénieusement exposées par un savant collègue; mais en laissant de côté les monuments historiques, dont il a fait une si profonde analyse , je suivrai , dans les ouvrages des Pères
de VÊglitt, les traces premières de l’esprit nouveau qui fermenta sous le fumier de la barbarie et qui jette une si vive lumière dans le poème du Dante (I).
Je montrerai comment la littérature moderne existait, en quelque sorte, avant les peuples nouveaux. Indépendamment de ces chutes d'empire qui, dans la chronologie vulgaire, distinguent et séparent les époques, il y a des renversements d’idées morales, il y a des révolutions accomplies au fond des âmes, et qui transforment les idées et les langues des peuples. Ainsi la première apparition des écrits bibliques , la prédication et la vie chrétienne commencèrent, au cœur de la civilisation antique, la société moderne, avant que les races fussent changées, avant qu’il y eût, pour ainsi dire, un moule nouveau de peuple, pour recevoir les idées nouvelles.
Ici, messieurs, je termine ce long tableau du dix-huitième siècle, en vous remerciant de la bienveillance inspiratrice dont vous avez honoré mes constants efforts. Le Court est achevé. II ne me reste plus qu'à en préparer un nouveau , moins incomplet, mieux ordonné, plus instructif. Je cesse de parler aujourd’hui, pour commencer à étudier demain. (Pif* applaudissements.)
(I) Ce* Leçon* n’ont pas été recueillies, ainsi que t’explique M. Yillemain lui-même dans la deuxième Leçon du Tableau de la Littérature au moyen âge. Il a revu plus tard ce travail, et en a fait un volume spécial, publié sous le titre de Mélangés historiques et littéraire §.
(iV. de VÉi.)
UN I)U TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE