SERMENT DU PEUPLE FRANÇAIS
Si Lodunigs sagrameot,que son fradre Karlo jurât, conservât ; et Karlus, mcos sendra, de suc part non lo stanit ; si io returnar non Tint pois, ne io, ne ceuls cui eo retumar int pois, in nulla afljudoa contra Lodhuwig nun li iver(î).
(1) Pour l’amour de Dieu et pour notre commun salut et celui du peuple chrétien, dorénavant, autant que Dieu savoir et pouvoir me donnera, oui, jesoutiendrai mon frère Charles, ici présent, paraide et en toute chose, comme il est juste que l’on soutienne son frère , tant qu’il fera de même pour moi : et jamais avec aucun ne ferai traité, qui, de ma volonté, soit préjudiciable 1 mon frère Charles.
(2) Si Lodwig» garde le serment qu’à son frère Charles « il jure, et si Charles, mon seigneur, de son côté, ne le « maintient, si je ne puis l’y ramener, ni moi, ni aucun «• autre, je ne lui donnerai Aucune aide contre I.odwig. »
Est-ce une langue déjà faite, messieurs? u’est-ce pas un essai informe de création? Plusieurs verbes, plusieurs mois construits ensemble, sont encore tout latins : donat, jurât, conservât, de suo, meos, in dam no sit. Il n'y a plus de désinences variables dans les noms , et il n'y a pas encore d'articles. Cependant la forme des langues modernes perce déjà tout entière dans ce roman ; la plupart des mots sont provençaux, espagnols, avec quelques aspirations un peu rudes du Nord. Remarquezvous aussi cette juxtaposition des mots pro Deo amur, employée pour marquer le rapport, à la place des désinences cl des articles? Même chose, dans notre langue : File- Dieu, Hôtel-Dieu, sont de vieilles locutions encore usitées , qui portent témoignage de leur origine et qui se trouvent dans l'anglais, avec le même procédé d'inversion qu’offre l'idiome roman.
Cette langue ne tarda pas à se polir. Elle eut alors des règles fort ingénieuses ; il en est une que je me Itàte d'indiquer, parce que, longtemps méconnue de nos érudits, elle a été mise' en lumière par la sagacité de M. Raynouard. Cette règle consistait à mettre l'a au singulier, dans les cas directs, à l’ôter dans les cas obliques ; à la supprimer également au pluriel dans les cas directs, et à la replacer dans les cas obliques. Ce procédé fut-il systématique ou accidentel? Vous en jugerez. Des gens expéditifs comme les barbares, devaient, au lieu de murus, dire murs; aux autres cas du singulier, muri,muro. ils supprimaient seulement la voyelle, sans rétablir cette*, qu'ils ne trouvaient pas. Même chose, au nominatif pluriel mûri ; mais dans les cas obliques du pluriel, mûris, muros, cette «reparaissant, était conservée. Ainsi, une lettre finale, tantôt supprimée, tantôt remise, donnait un moyen facile de remplacer les désinences latines et de varier les cas. N’en faut il pas conclure qu’il y a dans l'esprit humain une industrie native qui, malgré l'ignorance d’une époque, trouve des procédés ingénieux et faciles pour exprimer tous les résultats de la pensée et parvient à égaler, dans un idiome fort imparfait, les plus grandes finesses des idiomes les plus savants?
Après les serments de 842, le plus ancien monu- / ment un peu étendu de la langue romane, c’est un v poeme sur Boëce, publié par l'active érudition de M. Raynouard.
Le souvenir de Boëce, philosophe et poète dans un sièele déjà presque barbare, ministre et victime de Théodoric, s’était conservé non-seulemeut parmi les lettrés, mais dans le peuple : ce poème en langue vulgaire l'atteste.
Un autre monument non moins curieux, est une rspèce de poème religieux à l’usage des Vaudois.
Ou peut y découvrir, avec d'anciens rudiments de la langue romane, les premiers indices de quelque indépendance religieuse, depuis la grande invasion du pouvoir pontifical. C’est en langue vulgaire que commence à se manifester l'esprit de réforme morale et d'émancipation, qui devait amener plus lard celte guerre sanglante des Albigeois, où l'humanité fui défendue par les troubadours avec tant de courage. Ainsi, messieurs, vers le neuvième et le dixième siècle, vous apercevez en France ce que l'Italie n'offrait pas encore , au moins dans les monuments connus jusqu’à présent, c'est-à-dire un idiome nouveau, complet, assujetti à certaines règles ingénieuses et faciles, employé dans des actes publics, et servant à exprimer déjà, par le chant et la poésie, des passions populaires et des idées nouvelles.
En Espagne, la môme révolution dans la langue avait dù s'accomplir. Les traces en sont rares, excepté pour la partie de l'Espagne qui, touchant aux provinces méridionales de la France, en parlait la langue. Le plus ancien monument de la langue espagnole, c’est une ordonnance d’un roi more, rendue en 734, pour assurer aux chrétiens conquis la liberté de leur culte et l'inviolabilité de leurs évéques. Dans celle pièce, écrite en latin barbare, sont mêlés plusieurs termes de la langue romane. . Chose singulière ? c'est dans la charte de servitude et de tolérance qu'un roi more , amené du fond de l'Afrique , pour régner à Tolède , donnait en langue latine à des vaincus de race cantabre, que vous retrouvez la première trace de leur idiome chrétien et moderne.
Messieurs, j'ai fort imparfaitement rempli celle partie de ma tâche, qui consistait à vous donner une idée du travail de l'esprit humain dans la première formation des langues de l'Europe latine.
J'avoue que ces développements paraissent bien arides, qu'ils ont dù souvent lasser votre attention, précisément parccqu'ilssont à la fois longs etcourts, qu'ils sont un détail, et cependant un sommaire. Il est difficile, en parlant devant un auditoire sf nombreux, de réduire ces choses au plus grand degré d'exactitude et de précision ; et il est impossible, dans un tel sujet, de ne pas laisser, même en abrégeant , trop de remarques minutieuses. Mais il fallait passer par ce défilé raboteux, pour arriver à des objets plus riants, pour entrevoir celte ingénieuse littérature du Midi, ce premier éclat de l'imagination provençale, qui contraste avec l’esprit tout clérical, l'esprit d'imitation et de servitude conservé dans les écrits latins des religieux du moyen âge.
L'intelligence de l’Europe à cette époque se divise en deux grandes fractions. Ici, l’esprit ecclé-
siasliquc officiel et dominateur qui parle la langue latine; là t l'esprit jeune, nouveau, hardi, chevaleresque, qui parle les langues nées d'hier. Pour arriver à ce premier point, il fallait étudier la décomposition pénible de celte langue latine qui avait autrefois conquis l'Europe, et qui la gouvernail encore par la théologie.
Une fois sortis de ces épines , nos recherches et nos decouvertes seront plus attrayantes ; et, comme involontairement j’ai l'esprit frappé de ces romans de chevalerie dont nous parlerons, je ne puis me défendre de songer, en ce moment, à ce grand nombre de romans, qui commencent à peu près comme nos études sur le moyen âge. Le chevalier est d'abord obligé de franchir des landes arides, des buissons , des marais; il tombe dans les fossés bourbeux d'un gothique château ; mais enfin, il arrive; il découvre des salles resplendissantes de lumière, des princesses enchantées sur des trônes enrichis de diamants; il entend des musiques célestes; c'est tout un monde nouveau qui se révèle à scs yeux. Je souhaite que la riante apparition de la poésie provençale ait pour vous un charme semblable , et vous dédommage ainsi des aridités cl du désert que je vous ai fait traverser.
TROISIÈME LEÇON
Innovations grammaticales de la langue vulgaire.— Les articles ; l’emploi des verbes auxiliaires. — bétails à cet égard. — Littérature latine 'contemporaine du développement de la langue romane. — Caractères de ces deux civilisations, presque étrangères l'une à l’autre. — Poésies de* troubadours au commencement da douzième siècle.
— Guillaume, duc d’Aquitaine; Bernard de Yentadour.
— Quelques mots sur Bertram «le Born. — Traduction d’un de ses chants guerriers. — Liberté hardie de la plupart des troubadours.
Messieurs,
Je ne vous tiens pas encore tout à fait quittes de la grammaire et de la philologie. On m’a conseillé, en termes ingénieux, de passer vile à la poésie des troubadours; mais il faut me pardonner encore quelques recherches techniques. Ce ne sont pas des remarques curieuses ou savantes ; mais ce sont de petits événements de grammaire, qu'il n'est pas permis d'ouhücr dans l'histoire des antiquités de notre langue. Je tâche seulement de distribuer nos éludes en ce genre, de manière à ne surcharger aucune séance par un detail trop long et trop exclusivement ennuyeux.
Aujourd’hui, quelques mots encore sur plusieurs des éléments de la langue nouvelle. Nous marquerons, dans ceux mêmes qui semblent le plus modernes, un rapport intime avec la langue latine; et leur uniformité, dérivant de la môme source, nous montrera le mouvement simultané
des dialectes du Midi, poursc développer sous l’influence de la langue et des souvenirs romains.
Tarions d’abord de l’article; comment l’article roman est dérivé du mollatin,clquel rôle il devait jouer dans les langues modernes.
Que l'article roman, dans ses vérités, que le masculin et, elk, lo, que le féminin la, ill, ilh , que le pluriel eh, elhs, los, li , las. conserves ou légèrement altérés dans nos langues du Midi , viennent directement du pronom latin ille, cela n'a pas besoin d'clre dit. Mais remarquons que, dans les meilleurs auteurs de l’antiquité, ce pronom ille avait reçu quelquefois, comme représentant du subslanlif, des applications fort rapprochées de notre usage moderne. Si un jeune étudiant de nos colleges écrivait cette phrase latine : Romani sales sahiores sunt quàm illi dtlicorum, on l'accuserait de gallicisme. Eb bien c’est une phrase de Cicéron. Celle manière d’employer ille, de lui donner dans la phrase construite la place du nom , cette anticipation sur les formes de nos langues se retrouve dans le style du plus grand et du plus pur écrivain de l'ancienne Borne. Dans beaucoup d'autres passades des auteurs latins, le pronom ille est applique d'une manière emphatique. C’élail un acheminement vers l’emploi qu’il a pris dans nos langues modernes, et qui se lie naturellement à ce besoin de méthode et de précision qu’éprouvent à la fois la civilisation et la barbarie, les peuples métaphysiciens cl les peuples grossiers.
En effet, cet usage de l'article essayé par les plus élégants auteurs latins, c'est par les auteurs seini-birbares qu’il a clé plus nettement caractérisé et qu’il est entre dans les langues modernes. Ces chartes , ces contrastes , dont je vous ai parlé , renferment sans cesse des applications de ille, ilia , illud, qui représentent nos articles. Illi Saxones per solvant de ill os natigios , etc. — Dono prœler illas rinças, quomodù ille rivulns eu r rit , totum ilium clausum. Au milieu des phrases les plus incorrectes et de la plus bizarre confusion des cas , un instinct de clarté, déjà tout moderne, ramène sans cesse Temploi de ce mot.
Je m’arrête , messieurs. Quelque chose de plus important que l’article et un attribut particulier des langues modernes, c’est l’emploi du verbe être cl du verbe aroir, usités comme auxiliaires. La plus grande révolution qui se soit opérée dans la syntaxe, depuis les Grecs cl les Romains, consiste dans ce. double procédé. On ne peut nier , cependant, que lç principe ne s'en trouvedans la forme même de ces fugues antiques. Non-seulement le verbe avoir, mais l'acception singulière qu'il a prise dans nos langues modernes, dérive du latin : elle y était rare, peu apparente , peu necessaire, suppléée par d’au-
coins DE LITTÉRATURE FRANÇAISE.
(res modifications ingénieuses cl variées; elle y était cependant. On a remarqué plusieurs phrases latines où le verbe habere, construit avec un participe, a précisément la même place et la même Force que le verbe avoir dans nos langues modernes. Urbem quant parle captant , parle diru font habet , disait Titc-Live. « La ville qu'il a prise en partie, en partie détruite. » — Prœtnitit ontnem equitotum quem ex omni procinciâ coactum habebat : « 11 fil partir en avant la cavalerie qu‘il avait rassemblée de toute la province. » El si Ton conteste, sur ces exemples , où habere pourrait être remplacé par le verbe tenere , il en est d’autres de plus précis encore, de plus littéralement modernes. Feciigalia patco prello redempta habet : « Il a racheté le tribut à bas prix.» — De Casare sali» dictum habeo :-n J’en ai dit assez sur César. » Là, certainement, il n’y a pas la possession exprimée : on ne possède pas ce que l'on a dit. Le verbe habere a perdu dans celte phrase, sa force primitive et a pris un sens accessoire, comme dans nos langues modernes.
Ce n’est pas tout. Une singularité qui semble moderne encore, c’est l’emploi impersonnel* du verbe avoir, et, dans ce cas, la substitution du verbe avoir au verbe être. On en trouve aussi la trace dans la vieille langue latine. Ouvrez Piaule, témoin d'autant plus important , que son langage familier a dù se conserver dans la langue populaire; vous y voyez : Quis i*tic habet? • Qu’y a-t-il là? qui est là?» On a rapproché cette construction du yerbe grec on a sous-entendu le pronom personnel se : n’importe ; voilà dans l’usage courant et littéraire une application du verbe latin habere , semblable à notre tournure impersonnelle, il y a.
La langue romane offrit d'abord ces types, qu’elle recevait directement du latin. Ses verbes actifs se conjuguèrent avec le secours du verbe arotY, qui servit à former à la fois le passé et le futur. Je sais qu’on peut supposer à cet usage une origine gothique. Ou peut dire meme, si l’on veut , que le verbe gothique haben est plus ancien que le verbe latin habere. Il est certain que cette forme cl son acception comme auxiliaires appartiennent à cette vieille langpc du Nord qui remonte jusqu'aux Scythes, et qui offre des affinités remarquables avec le sanscrit et le grec.
Quand Ovide exilé nous parle de celte langue gétique et sarmatc, qu’ilavait si bien apprise cl dans laquelle, avec sa facilité de bel esprit romain, il faisait des vers et des panégyriques pour le roi du pays :
Jam Hidiri gelicè tai matiréq ut laqui ;
quand il célèbre re roi, qui était poète lui-même;
quand il rappelle que dans cette langue barbare, mais anciennement cultivée, on trouve des traces de la langue grecque, altérées par la rudesse et la prononciation gétique :
In pauci» rémanent Graiœ veatigia lingurr.
Hœc quoque jan getico barbara facta »ono ;
peut-on douter du commerce primitif de toutes ces langues? peut-on s’étonner que le gothique ait eu anciennement des analogies avec le latin . qui porte des caractères si fréquents de grécité? Peu importe Ictymologie immédiate ; le latin habere et le gothique haben ont une même source, sont un même mot : seulement l’usage auxiliaire que ce terme avait plus souvent dans la vieille langue (cutonique a prédominé dans la formation de nos idiomes modernes.
Les Grecs et les Latins avaient également appliqué le verbe être d’une manière accessoire, mais en hommes qui pouvaient se passer de celte ressource, et qui trouvaient d’autres moyens dans les inflexions variées de leurs verbes. Pour former le passif, ils ne se servaient pas tout d’abord du verbe être; ils ne l’admettaient que pour un ou deux temps, le passé cl le futur passé. Amatus sum, amatus ero. I/idiome vulgaire, qui naissait du latin, employa tout de suite, et pour tous les temps passifs, le verbe être; cela était plus expéditif et plus simple. On répétait un verbe que l’on savait, au lieu d’en apprendre un nouveau. On joignait, au participe passé de chaque verbe, les diverses modifications du verbe être. C’est le procédé de la langue romane et le nôtre.
Cette méthode amena bientôt une autre simplification un peu barbare; c’est l’alliance du verbe être et du verbe avoir. Par quel travail l’esprit est-il arrivé à dire : J'ai été? Quel rapport y a-t-il entre cet aroir qui indique primitivement la possession, et le fait d’une action accomplie, et, par conséquent, d’üne action passée? Si quelqoe chose exclut la possession, c’est le passé. L’esprit moderne est arrivé là par un détour. D’abord il a été beaucoup plus barbare et plus logique ; il a dit : Je suis été, sono slato ; sans doute parce que dans la latinité barbare on avait dit : Sum status, les deux verbes étant à la fois rapprochés et distincts. Ces deux verbes essere cl slara se retrouvaient dans le roman méridional ; ils se conservaient encore dans le français déjà formé des Assises de Jérusalem ; on y lit : Il fut été mort.
Les peuples grossiers procèdent à peu près comme les enfants. Si vous avez parfois étudié le langage des enfants, comme s’y plaisait Rousseau, vous avez pu observer que leurs barbarismes sont logiques. Nous autres écrivains, académiciens, nous disons sans scrupule : Je vais là ce soir; irez-vous ?
TABLEAU DU MOYEN AGE
Notre phrase csl incorrecte : un mot important est supprime. Lar précision du langage demandait y irez-vous? L'élision a prévalu, et l'habitude a rendu la phrase complète, malgré la grammaire. Un enfant ne manque pas de dire, par sa logique naturelle : Irai-je-t’y? Il est plus correct, et même un peu harmonieux, moyennant ce / qu’il a introduit.
Les peuples barbares procédaient comme cet enfant; ils altéraient, iis suppléaient, ils raccommodaient la langue latine par des ressources a peu près semblables. Ce premier travail une fois achevé, quand leurs sens se sont un peu raffinés, que leur goût est devenu plus sévère et plus délicat, que la pratique même de cette langue, maniée par eux, a servi à l'épurer et à l’assouplir, alors ils ont abandonné quelques-unes de ces constructions harbarement méthodiques, cl les ont remplacées par des irrégularités et des équivalents. On s’est lassé de celle forme, je suis été, d’autant plus que les deux verbes, qui étaient d'abord distincts par leur double origine , s'étaient confondus en un seul. Km français, on a abandonné un des verbes être; et, choqué du double emploi du second, on l’a remplacé par le verbe avoir *. La langue romane offrit d'abord, dans la conjugaison de scs verbes, ce procédé simple et facile, qui se retrouve, dans tous les idiomes actuels de l’Kurope latine. Là naquit notre grammaire analytique et simple.
Ainsi, messieurs, depuis le neuvième siècle, il existait en France, et, avec des nuances plus ou moins fortes, dans toute l’Europe méridionale, un idiome entièrement formé sur le type latin, qui avait supprimé les désinences des cas, simplifié les verbes, suppléé les inflexions variées du passif par les verbes auxiliaires, créé des règles commodes et ingénieuses. C’est un grand travail de l'esprit humain. Relativement à l'extension de cette langue dans la France du Nord, on ne peut contester l’autorité des serments de 842 ; la langue de cet antique document se rapproche tout à fait du roman méridional. L'orthographe de ce morceau , l’emploi fréquent des k, les sons durs de quelques mots, étaient peut-être communs alors au roman français du Midi cl du Nord ; peut-être aussi doit-on y voir comment la langue méridionale était altérée dans le Nord, où cependant il n'csl pas douteux, par col exemple, qu’elle ne fût comprise et usitée.
Maintenant que l’analyse abrégée des principales parties de cet instrument nouveau a lassé votre attention, n’cst il pas temps de rappeler ce qu'il produisit d’ingénieux sous des mains habiles? Nous passons tout à coup du travail le plus aride au plus intéressant des spectacles, la naissance du génie chez un peuple nouveau. Blais il est plus facile d'expliquer des règles de grammaire que de
liai
retrouver l’intelligence de ce premier enthousiasme poétique, emprunté à des temps si différents du nétre , à des mœurs qu’il faut oublier. Que de choses seront perdues pour nous dj>ns celle vivacité naïve, cl dans celle mélodie déjà savante qui charmait la France méridionale au douzième siècle !
Mille questions d’histoire cl d’antiquités modernes, mille curieuses recherches devraient se lier à l’élude de celte poésie vulgaire, et je suis encore plus géné par la foule des souvenirs, que je n’étais tout à l’heure refroidi par la sécheresse des détails. Mais d’abord cet art, ce génie nouveau qui s’élève avec une langue nouvelle, pouvons-nous le considérer en lui sent, et ne tenir aucun compte des études et des réminiscences latines qui développaient, à la même époque, l’esprit des hommes, sous l'influence toute-puissante de l'Église ? N’y a-t-il pas dans celte situation, pour ainsi dire, double des intelligences, dans ce travail à la fois latin et moderne, ecclésiastique et populaire, qui se faisait alors, et qui était indépendant l’un de l’autre, un trait caractéristique du moyen âge, qui n’appartient à aucune autre époque?
Aujourd'hui notre civilisation courante est devenue le fond de nos pensées les plus intimes. La vio est si savante, si développée, si munie d’inventions ingénieuses, qu'elle est bien plus forte que les souvenirs du passé. C’est dans le temps présent qu’on vit; c’est avec les pensées de tout le monde que chacun pense ; les études variées , les souvenirs viennent se perdre dans le sentiment actuel de la civilisalion, et servent scuicmcnl à l'orner et à l’enrichir. Mais il y eut dans le moyen âge un état du monde tout différent , où la science était autre chose que la civilisalion ; où il existait deux civilisations : une civilisation de réminiscence cl de solitude, qui s’entretenait par la contemplation religieuse et l’élude de quelques monuments de l’antiquité; une civilisalion de gaieté, de désordre, qui était la vie des châteaux et des cours. Cela ne peut plus $c retrouver. Il y a sans doute ici de bien studieux jeunes gens, dévoués à de longs travaux ; mais jamais ces travaux les emportent-ils tout à fait hors de leur temps? sont-ils dans un autre monde, dans un autre ordre d’idées que celui qui préoccupe tous les esprits?
Il n’en était pas de même aux onzième cl douzième siècles. Un homme, dans la solitude du cloître, séparé du monde par la vie religieuse, défendu des violences par les barres qui fermaient la porte du couvent et par le respect religieux qui en défendait l'entrée, étudiait d’abord les livres saints. Beaucoup d’esprits restaient , pour ainsi dire, opprimée sous le poids de celte élude; et, dans les longs travaux du cloître, le chant grégo-
rien et la prière prenaient toute leur pensée. Hais d’autres esprits plus actifs rêvaient au delà ; ce n’ctail pas la vie extérieure qui les occupait, c’était la vicanliquc. Ils ne quittaient pas leur cellule pour errer en imagination au milieu des tournois et des fêtes du moyen Age; c’était un monde inconnu pour eux; on le voit dans la sécheresse des chroniques écrites par des moines : mais ils vivaient avec ces Pères de l'antiquité chrétienne, Augustin, Jérôme, qui eux-mêmes étaient, par l'élude, contemporains des grands hommes de l’antiquité païenne. Aussi , un moine savant du douzième siècle, sous son costume qui aurait si fort étonné Cicéron, avait cependant un grand nombre d’idées philosophiques, morales, littéraires, en commun avec Cicéron. Par l'imagination et la pensée, il ressemblait bien plus à ces grands lettrés de l’antiquité qu’à ce baron ignorant et féroce, tout bardé de fer, qui ne savait que piller cl tyranniser ses vassaux.
Par exemple, à la fin du dixième siècle, dans ce temps où la trêve de Dieu obtenait à peine qu’il y eût deux jours de la semaine sans pillage cl sans guerre, un savant, un philosophe, comme Gerbert, se formait dans les monastères d'Aurillac et de llobio. Il relisait les plus précieux manuscrits de l’antiquité latine, ceux même que nous n’avons plus. Il étudiait la métaphysique, l'histoire, les lettres. 11 apprenait, d’après quelques traités grecs cl latins, les éléments de la géométrie. Il travaillait meme à des ouvrages d'une mécanique ingénieuse ; il fabriquait des horloges de bois cl des sphères. Il les échangeait pour des manuscrits : « Nous ne t’envoyons pas de sphère, écrivait-il à « un de ses amis. Nous ne l'avons pas encore. El « ce u’est pas une chose de peu de travail à faire, » au milieu de tant d'occupations. Si donc lu tiens u à ccs grandes éludes, adrcssc-nous le volume de u l’Achilleïde de Stace soigneusement transcrit, u Cette sphère, que tu n’obtiendras jamais gratis, «< à cause de la difficulté d'un tel ouvrage, lu pour- « ras me l’arracher par ton présent. » Voilà quelles étaient les distractions de ce moine du dixième siècle, qui, à la vérité, fui accusé de magie et qui devint pape. N’esl-il pas évident que de pareilles études, de pareils souvenirs, qui le transportaient dans un inonde si différent du monde barbare et même du inonde chrétien, devaient déposer dans 6on esprit une foule de pensées étrangères à son siècle, et faisaient de lui un homme autre que scs contemporains?
Les plus remarquables exemples de ce retour à l'antiquité par l’étude se trouvent précisément à l’époque où naissait .et se développait le génie moderne dans une langue vulgaire. Vers les dixième et onzième siècles, la langue latine, dès longtemps
bannie de l'usage vulgaire, quoique réservée encore aux actes publics et souvent même à la prédication, était devenue langue savante, mais pourtant familière, et, pour ainsi dire, domestique dans les couvents. Elle y était étudiée avec soin et parlée naturellement. Elle n’était plus ce qu’on la vit au septième siècle, emportée par une décadence progressive qui la précipitait vers la barbarie. A cette époque, les savants même, Grégoire de Tours écrivaient dans un style grossier, dont les constructions sont souvent défectueuses , mêlées de termes qui rt 'appartiennent pas à ia langue latine. Mais au dixième et au onzième siècle , vous voyez des moines, des religieuses, des évêques parler une langue qui n'est pas la langue latine du siècle d’Auguste, qui a son originalité propre, mais qui en même temps a quelque chose de correct ci du savant.
Par exemple, il est uo écrivain, fort peu connu de vous peut-être : c’est un Allemand qui vivait au milieu du onzième siècle, c'est Lambert d’Aflschcnsbourg. Il a écrit une histoire des guerres de l'ita ic contre l’Empire; il a raconté la vie de plusieurs papes de celle époque ; il a retracé le caractère des empereurs d’Allemagne; il a expliqué leur politique ; il a montré les luttes des grands vassaux d’Allemagne contre la puissance impériale : tout cela dans un style plein de nerf et de vigueur, imité de l’antiquité, sans être servilement calqué, reproduisant des pensées modernes, sans tomber dans la barbarie, altérant quelquefois, par cette élégance, le vrai caractère de la vie féodale, mais offrant cependant le modèle d’une pensée forte cl d'une langue généralement expressive et naturelle. Ce phénomène littéraire s’explique aisément. Doue d’un génie heureux, ccl homme, dans son "couvent, avait lu sans cesse Tile-Livc, Tacite, Sa!lustc; et par celle méditation assidue, il s’enlevait à son temps, dont cependant il écrivait l'histoire. De tels récits, sans doute, laissent à désirer. Historiquement, la barbarie du style vaut mieux pour nous donner l'image et comme le reflet de la vie contemporaine. Mais ce que nous cherchons en ce moment, c’est le travail raffiné de quelques hommes dans un siècle grossier, ce retour à l'éloquence pur l’étude cl le goût. Cela meme devient un trait caractéristique de l'esprit du temps. Ou en trouve d'autres exemples , parmi lesquels je citerai les drames latins d’une religieuse allemande du onzième siècle, Hroswilhe , qui, dans des sujets chrétiens, imite avec assez d’art le style de Tcrcncc.
Enfin , quand celte langue latine , conservée comme un instrument savant , tombait sous ia main d’un homme de génie, alors elle prenait une
TABLEAU D ü
énergie, une élévation singulière. Croyez-vous par exemple, que, lorsque ces hommes d’aclion el de conseil qui entouraient Guillaume le Conquérant, Laufranc cl d'autres, s'exprimaient eu latin, ils n'y portassent pas la vigueur cl la plénitude de leur pensée? Je ne sais si Guillaume le Conquérant dictait lui-même scs lettres en latin ; mais certes ce n'était pas un secret lire obscur, un clerc de paroisse, qui les traduisait. Rien qui soit d’une éloquence diplomatique plus serrée, plus vive, plus originale, que la lettre par laquelle Guillaume, répondant à Grégoire Vil, lui promet lo tribut et lui refuse l'hommage.
Le latin ecclesiastique prend un caractère plus grand encore sous la plume de Grégoire VU. Le recueil des lettres de ce pape est un monument unique dans l'histoire de l'esprit humain. Le style en est original comme la pensée. Ce n’est pas le latin incorrect et lourd de Grégoire de Tours. Ce grand pape était plus instruit inéme des lettres. Il déteste l'antiquité païenne; ou dit même qu'il en a brûlé quelques monuments : mais il en a presque l’éloquence. Il est là dans sa langue naturelle; il s'en sert pour écrire à des femmes, à Uéalrix, à Mathilde. Car il arrivait alors pour le latin, ce qui arriva pour le français dans une partie des contrées de l'Europe. Le français fut étudié comme langue morte, el parlée comme langue familière et vivante. Frédéric, Walpote écrivaient le français avec invention, comme une langue vivante, cl avec pureté, parce qu'ils l’avaient apprise littérairement. Même résulta! pour le latin à celle époque; même mélange d'une réalité aelivequi communique tant de vie au langage, eide celte cludesérieuseclaltentivcquc le septième siècle avait presque entièrement ignorée, qui s'élail ranimée comme par un effort du génie de Charlemagne, cl qui, interrompue de nouveau, reparaissait avec plus de force au dixième siècle, sous l’influence de quelques savants hommes.
C’est surtout à l’empire de l’Église que la langue latine avait servi d’interprète. C'est dans les grands débats entre les empereurs el les papes qu'on pourrait trouver vêtue d'éloquence. Chose remarquable! le savoir était égal dans les champions des deux causes! Ainsi l'Italie pontificale influait doublement sur la civilisation du monde : elle influait par ses exemples; elle influait par la résistance et par l'émulationhaincusequ'eUeprovoquait. Le croiriezvous? la chancellerie des empereurs d'Allemagne, à Ramberg, à Mayence, avait des hommes presque inconnus de l'histoire, el qui , sur la querelle de l’Empire el du sacerdoce , sur l'indépendance dos princes, sur les droits réels ou prétendus des rois d’Allemagne eri Italie, raisonnent avec une subtilité diplomatique , une précision, une clarté, une
MOYEN AGE. \?i33
science de langage tout ù fait remarquable, cl cela dans la barbarie des onzième el douzième siècles. C’est seulement dans ces débats réels que le talent se retrouve. Lorsque la passion n'est pas là , pour animer cette lettre morte d'une langue ancienne, lorsque ces écrivains font des vers el des panégyriques , ils peuvent rester corrects, el emplojer grammaticalement la langue latine; mais ils semblent frappés de mort : il n’y a que la controverse qui leur rende ce qu’on souhaite, ce qu'on trouve dans une langue actuelle. Mais pour faire apprécier quelques-uns de ces essais de génie, il faudrait les encadrer dans un long récit; il faudrait leur restituer toutes ces circonstances et tout cet intérêt du moment , qui faisait le talent de l'écrivain cl la vie de l’ouvrage.
Je laisse donc de côté cette élude intéressante. J’oublie même les sermons de saint Bernard , qui, prononcés en latin , avaient cependant une action populaire. Ce fait, qui prouve qu'au douzième siècle la langue latine était encore fort répandue cl à demi vulgaire, vous étonnera peut-être. Quelques savants même en ont doute; mais on peut leur opposer une très-forte autorité. Le secrétaire même de saint Uernarda écrit ces paroles : » Moi qui avais «> quitté la plume, ayant pressenti el connu le dc- « sir que vous avez de posséder les paroles de ce » saint homme, dont l'éloquence el la sagesse, la « vie el la gloire se sont répandues dans toute la « latinité, j’ai pris mes tablettes, el j’ai transcrit « ce que j'avais. »
Ainsi, cet étal double de l'esprit humain, que nous avons déjà remarque, se retrouve partout. Il y avait dans l'Europe une espèce de république intellectuelle et invisible qui tenait à l’antiquité oL parlait sa langue; et on l’appelait omnis latinilas, comme on dit aujourd’hui toute la chrétienté. On ne peut douter cependant que saint Uernard n’ait aussi prêché dans la langue du pays, dans le roman wallon, déjà fort distinct du roman provençal. Le cri de guerre : Diex el volt! était la réponse du peuple.
Il est à croire, messieurs, que le premier grand emploi de la langue moderne , la première action puissamment populaire, exercée par elle, se rattache aux commencements des croisades. En effet, si vous imaginez une cause qui ail dû animer les esprits, les enhardir el les forcer à la parole publique, en langue vulgaire, c'est sans doute cet enrôlement universel au nom de la croix, ce religieux appel qui s'adressait ^'ignorant, au villageois comme au seigneur, c’est-à-dire souvent à deux ignorants ensemble. Qu’aurait fait la langue latine entre ce baron qui ne savait pas lire et ce vilain qui ne parlait que le patois de son village? C’est alors
:«i CUI RS DE UTTERATCRE FRANÇAISE.
qu'on vil partout les puissants prédicateurs qui agitaient les esprits, sc servir de l'idiome moderne.
Dans le Midi, beaucoup d'œuvres poétiques avaient précédé cet avènement de l'éloquence. La grande révolution des croisades en multiplia le nombre, mais n'en changea pas le caractère tour à tour religieux cl profane. On croirait, en les lisant, qu'il entra dans les croisades autant d'idées mondaines et frivoles que d'idées enthousiastes cl sc* ères. Je ne veux pas rappeler ici l'anecdote de ce chevalier qui part pour la croisade, afin de rencontrer plus facilement une dame, qu'il avait peine à voir dans son château. Ce fait, que votre gravité et la mienne laissent passer rapidement, en rappellerait mille autres, cl indique l'esprit général de la poésie des troubadours. C’est ici que notre étude sur le moyen Age présente plus d'une difficulté, qu'il faut éluder discrètement. Lebon temps, comme on l'a dit, le siècle de nos bons aïeux ne fut pas toujours, ne fut jamais un temps de pureté morale. Des gens qui déplorent, A dater du quatorzième siècle, la corruption progressive, et, pour ainsi dire, la perfectibilité indéfinie des mauvais principes, seraient épouvantés, si on essayait d'ouvrir devant eux cl d'interpréter les productions de ces temps, qu'on aime à supposer innocents, parce qu’ils étaient grossiers et féodaux. La licence cl même l’impiété sc mêlent sans cesse à la vivacité naïve et à l'imagination piquante des écrivains. Je sais que les arts n'ont pas toujours, et ne peuvent avoir la sévérité que prescrit la morale; je sais que l'imagination et le goût ne s'effrayent pas de tout ce qui pci^l blesser une austère vertu ; mais ici, je dois indiquer, plutôt que définir.
Bornons-nous d'abord à rêver cet étal de la France méridionale, qui favorisa le génie de ccs poêles cl qui inspira la mollesse de leurs chants. Depuis la fin du neuvième siècle , à côté de celte France du Nord, si ravagée, si désolée par les invasions et le mauvais gouvernement, par les guerres intestines et la rapacité des seigneurs , une France du Midi avait reçu des lois plus douces et une vie meilleure. La fondation du petit royaume d’Arles, qui fut ensuite remplacé par le comté de Provence, divise plus lard en fnralé de Barcelone cl en comté de Toulouse , le gouvernement de plusieurs petits princes, qui passèrent obscurs, heureusement pour leurs sujets; l'union de la princesse Doulce avec le comte de Barcelone; t'influence des Espagnols, qui, à celle époque-là, étaient fort avancés en civilisation, cl avaient beaucoup emprunté du génie brillant eide la galanterie chevaleresque des Mores; toutes ccs causes firent fleurir dans ta Provence les arts et la gaie science. Figurez-vous que la vie féodale, singulièrement adoucie dans ce pays,
offrait plus rarement qu'ailleurs des guerres intestines; que le comte de Provence et de Barcelone tenait une cour élégante, où se réunissaient une foule de genlilhoinines du pays, dont la vie sc passait tout entière à chasser au faucon, à faire des vers, à les chanter, à les offrir; puis à discuter entre eux sur des questions qui n’ont pas un intérêt philosophique très-grand, et qui semblaient la contre-partie des thèses qu'on agitait dans l'école d'Albert le Grand ou même d'Abeilard. C'étaient des questions d'un ordre fort subtil, à peu près semblables à celles que La Harpe a traitées dans son Cours de Littérature , lorsque, parlant devant l’auditoire ingénieux et mêlé de l'Albénéc, il examinait, arec beaucoup de savoir et de méthode, si Orosmanc était plus. malheureux, quand il croyaità l'infidélité de Zaïre, ou quand il la savait innocente, après l’avoir tuée. La question, que je n'aurais pas soulevée, fut gravement discutée par plusieurs esprits élégants du dix -huitième siècle. La Harpe lut leurs lettres devant son auditoire, résuma, prit des conclusions, que vous pouvez lire dans le Cours de Littérature.
Eh bien! ccs questions, qui, pour parler sérieusement, ine paraissent une fadeur de la fin dudixhuilièmc siècle, sont nées par anticipation , et ont été développées avec beaucoup d'esprit , dans la France du douzième et du treizième siècle. Les troubadours ne faisaient pas autre chose. Un troubadour élaildonc souvent un gentilhomme qui avait un bon château cl des vassaux, comme, par exemple, ftcrlram de Boni, qui avait mille sujets ; son frère lui en prit un jour cinq cents, mais il les reconquit après une rude guerre. Quelquefois aussi .c’était un prince souverain , comme le plus ancien des troubadours dont nous ayons les œuvres , Guillaume, comte de Poitiers et duc d’Aquitaine; lequel Guillaume fut, dans la première partie de sa vie. un mauvais prince, cl même un bien discourtois chevalier, qui, plus tard, courut les aventures de la croisade avec beaucoup d'intrépidité, et finit par sc faire moine. Quelquefois aussi un troubadour n’élail rien qu’un obscur vassal, un serviteur né dans le château, comme, par exemple, Bernard de Venladour, le fils de l’homme qui chauffait lo four du comte de Venladour. Ce Bernard avait été élevé par la bonté de son seigneur; il avait un talent naturel pour la poésie; il avait la voix belle; il faisait des vers, il les chantait, il les dédiait. Ces vers avaient du succès. A la vérité, un jour le comte de Venladour fil sévèrement séquestrer ta comtesse dans un donjon du château, et chassa le malheureux troubadour. Alors il partit avec ses vers et alla tranquillement à la cour d’Éléonorc de Guyenne, de celte Eléonore qui a tant embar-
TABLEAU Dl* MOYEN AGE.
rassc quelques- uns de nos graves historiens; de «elle épouse de Louis le Jeune, répudiée par lui pour sa conduite légère à la croisade, et qui dès lors épousa le duc de Normandie, lui porta la Guyenne eu dot, et par là facilita les entreprises des Anglais sur la couronne de France. Bernard de Vcntadour est accueilli par Eléonore de Guyenne; il est reçu dans sa cour, il fait des vers pour elle ; il dit dans scs vers qu'elle sait lire :
J'écris pour elle ; et elle sait lire.
Cependant il ne put obtenir de la suivre en Angleterre auprès du grand-duc de Normandie, son époux, qui goûtait moins la poésie du troubadour. De la petite cour de Guyenne, Bernard passa donc à celle du bon Baymond, comte de Toulouse.
Après celte vie de gaieté cl de faveur, il finit, comme on finissait toujours à cette époque, par se faire religieux; il entra dansl'ordredeCHeaux. Ainsi ‘lescigucuravcnturruxcl tyrannique, le troubadour imprudent, tout le monde aboutissait au cloître.
Un troubadour avait auprès de lui quelqu’un qui ressemblait à un écuyer à côté d’un chevalier. Le troubadour faisait des vers, et souvent les chantait lui-méme ; mais de plus il était suivi d’un et parfois de deux jongleurs, qui chantaient scs vers, nu récitaient de longs romans cl des histoires de chevalerie. Comme le jongleur était un personnage secondaire, quand on était las de l’entendre, pour varier, il faisait des tours. Dans les mœurs du temps, la condition de troubadour, souvent adoptée par les grands, était singulièrement honorée ; celle des jongleurs, au contraire, semblait un peu dédaignée. Toutefois, quand on était un jongleur très-babiie ou très-heureux , on s’élevait au rang de troubadour. A force de chanter des vers, ou apprenait à en faire soi-méme; si ces vers étaient ingénieux, s'ils étaient répétés, s’ils plaisaient à des beautés célèbres du temps, alors un duc, un comte, un vicomte vous faisait chevalier; cl, quand on devenait chevalier et qu’on avait la gaie science , on était de plein droit troubadour. Quelquefoisaussi quand on était troubadour, et que l'on commettait d'autres fautes que celles qui étaient alors universelles et permises aux troubadours, on était dégradé et on retombait à l'clal de jongleur. Dans la biographie des troubadours , écrite en langue romane, et plus facile à entendre que leurs vers, on voit que Gaucelm Faidit, troubadour célèbre, ayant eu le tort cl le malheur de perdre tout son avoir au jeu de dés, fut réduilà se faire jongleur, et n’était plus reçu qu’à ce titre dans les courset dans Icschâtcaux.
Toutes les conditions sociales, nous l'avons vu, fournissaient des troubadours : leur carrière était assex uniforme dans son heureuse gaieté , et sans autre événement que la passion qui les inspirait.
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Rarement les troubadours allaient visiter la terre sainte. Par leurs chants, ils excitaient à la croisade ; mais ils étaient retenus par les délices des cours de Provence. Il en est un cependant dont le voyage fut célèbre, tellement que le moine des Iles d'Or, historien des troubadours, l’a placé en tète de tous lés autres. C'est Geoffroy Rudel; sou histoire sera très-courte.
Geoffroy Rudel était vanté pour le tour ingénieux de scs chansons et la douceur de sa voix. Il faisait aussi de longues histoires, qu’il n'ccrivail pas. mais qu'il racontait dans les soirées des châteaux. Un jour ou lui montra le portrait d'une dame française de la terre sainte, de la comtesse de Tripoli, A la vue de ce portrait, il prit la résolution de partir pour la croisade. .Malgré les regrets de ses nombreux amis et les efforts qu’on fil à Béziers et dans d'autres villes pour le retenir, il partit. Embarqué au port de Marseille il fil dans la traversée des vers charmants que je ne vous traduirai pas, et dans lesquels il chantait son départ, qui n'était pas un pèlerinage. Il tomba malade en route; il aborda mourant à Tripoli; on annonça dans la ville. moitié française et moitié sarrasine, qu’il arrivait un vaisseau d'Occidcnt , et que sur ce vaisseau était un chevalier, un poète attiré de si loin par la réputation des vertus de la comtesse de Tripoli ; qu’il était dangereusement malade et demandait à la voir avant de mourir. La comtesse de Tripoli, touchée de ce dévouement et de ce malheur, se rendit à bord, et donna sa bagne au chevalier, qui expira, dit-ou , en la voyant. La comtesse le fit ensevelir dans l'église des Templiers, et prit hieri\At après le voile de religieuse.
Voilà une histoire sèchement et mal contée. C'est le proces-verbal d'un roman ; mais vous voyez bien vile tout ce que l’imagination riante cl pocliqjie du douzième et du treizième siècle devait réver sur de pareils souvenirs. Ces faits, volontairement écourtés, vous concevez sans peine combien la poésie des troubadours les embellissait cl les animait de couleurs variées et nouvelles.
Ainsi, il est vrai de dire qu'avec ce mouvement du monde, qu’avec les croisades, avec ce mélange de guerre cl de passion , il cnlAil.dans le inonde tout un enthousiasme qui devait plus lard animer le génie du Tasse et produire cette admirable poésie moderne de l'Italie au seizième siècle. Les anecdotes des mœurs, les petits contes historiques sont donc liés ici naturellement à l'histoire des lettres et au développement du génie poétique dans l'Europe moderne. '
Mais vous me direz peut-être, ces troubadours enfin, dont vous nous parlerez encore, qu'ont-ils fait de plus que des chansons et des pèlerinages?
Qu'est-ce que leur lalenl? leur poésie ressemble-tel le aux fadeurs modernes où leur nom figure? ou bien ce talent a-t-il réellement quelque chose d’original? Y a-t-il là une nouvelle époque pour l’esprit humain, au moins dans les arts ingénieux de l’imagination et du goût? Je le croirais. Une chose m'embarrasse seulement : c’est l’égalité de gloire et de talent entre tous ces hommes. Le caractère du génie, c’est de primer tout d’abord au milieu de la foule des talents. Les arts sont cultivés dans un pays ; c’est la langue commune. Arrive l’homme de génie ; il a une langue à lui. Quand vous lisez tous ces troubadours, vous êtes frappé de l’uniformité gracieuse de leurs images cl de leurs expressions. Leur poésie riante cl sonore semble toujours le son d’une même musique. En les étudiant beaucoup, on a quelque peine encore à les distinguer. Il y a cependant des différences :
. . . . Faciès non omnibus i ma,
]Yoc dicersa lamen, 7 ualcin decct esse sororum.
Il y a surtout des variétés dans les caractères, qui ont produit de fortes nuances dans les talents. Aucun d’eux, je le crois, ne s’élève au-dessus de tous par un éminent génie. Mais quelques-uns, dans les aventures de leur vie et dans l’ardeur de leurs passions, ont eu quelque chose de puissamment original, qui s’est communiqué à leurs poésies. Je ne sais si leur talent était supérieur; mais leurs ouvrages éclatent cl se distinguent. Ce sont, parmi ces hommes , ceux qui étaient adonnés au métier des armes. Cette vie guerrière du moyen âge, c’est là seulement qu’elle respire ; vous ne la retrouvez pas dans les chroniques latines. Lorsque le chroniqueur est un moine quelque peu savant, ce sont de vagues récits chargés de phrases de Titc-Live. L’intelligence de la guerre y manque tou jours; on ne sent pas en lisant cela, comment, au douzième siècle, battait le cœur sous l’armure. On n'a aucune idée de cette race d’hommes fiers cl belliqueux; on n'imagine pas les vertus qui sc mêlaient à leur courage féroce; on ne conçoit ni leur grossièreté ni leur génie. Au contraire, dans ces chevaliers poêles, dans ccs hommes de guerre qui chantaient la passion des armes , tout ce jeu d’une vie avcniurcusc, ce mélange de mollesse cl d’instinct belliqueux, est rendu, comme il est senti, avec une vivacité qui, parfois, égale l’accent meme des grands poêles. Mais comme cet clTcl tient à la passion encore plus qu'au talent, comme c’est l’éclair de l’hcrolsme reflété dans les vers, en ce genre Ja poésie des troubadours n’a pas produit de longs ouvrages. Il n’y a pas là de Dante; il n’y a pas même de Pétrarque. Ce sont des cfTusions éloquentes cl passagères de colère et de haine ; ce sont dos chants du moment. Tant que le guerrier
troubadour a été sous le feu de sa passion, il a été poète; mais ce génie habile, cet art profond, celte science surtout d'avoir longtemps du talent, il ne semble pas qu'elle leur ail été donnée. Puis, dans celle vie errante et agitée, elle n’était guère possible. Qui aurait retenu de longs poëines? Ccs chants fort répandus n’étaient conserves que par la mémoire; parmi les guerriers, plus d’un troubadour ne savait pas écrire. Bien que l'on ait prétendu que la mémoire seule avait d’abord transmis les grands poèmes homériques, l’exemple des troubadours et des chants populaires de la Grèce moderne, me fait croire que là où la civilisation est peu avancée, la poésie ne fait guère de longs ouvrages.
Il faut donc nous borner à saisir, dans les vers des troubadours , les traits caractéristiques et nationaux inspirés par cette passion de la guerre et ccs accidents de la vie féodale.
Si vous voulez concevoir un moment ce qu’était un seigneur chanteur de ce Lcmps-là, un guerrier troubadour, c’est à Bcrtram de Born qu’il faut vous adresser. Sa vie fut plus orageuse que celle de tous les autres troubadours, son caractère était plus fier et plus hardi, la rudesse du moyen âge est tout entière cri lui. Cependant ses vers sont habilement entrelacés; des coupes savantes, des cadences harmonieuses et symétriques, un art que Pétrarque, dans les douceurs de sa vie cléricale, a trouvé cinquante ans plus tard, est déjà dans Bcrtram de Born, au milieu des agitations et des fatigues do sa vie guerrière.
On 11c peut pas rendre cela. Voilà, comme l’a très-bien remarqué M. William Schlcgcl, toute une partie de la poésie des troubadours qu’il faut chercher dans l’original. La poésie française ellemême, maniée avec art, -aurait peine à suivre tous les artifices du rhylhitic provençal. Je respecte, j’admire notre vers alexandrin ; mais, je le dirai, il a quelque chose de lent, même quand on le précipite, qui ne pourrait pas remplacer celle vivacité, ces mouvements brusques, ccs saillies, et en môme temps ccs retours de la poésie romane. Ainsi , quand j'essayerai de traduire au lieu de raisonner, quand je voudrai vous mettre en face d’un poêle belliqueux tel que Bcrtram de Born, j'aurai le regret de gâter, d’altérer ccqu’il a dit. Figurez-vous qu'une science presque égale à celle des poètes de l’antiquité, a dans l’original construit les paroles, nuancé, varié les sons cl joué avec le mètre; puis arrêtez-vous seulement aux pensées et aux passions.
Bien me plaît le doux printempsqui fait venir les feuilles et les fleurs. Il me plaît d'écouler la joie des oiseaux qui fout retentir leurs chants par le bocage. Il me plaît devoir sur la prairie tentes et pavillons plantés. Il me plaît jusqu'au fond du cœur de voir rangés dans la campagne, cavaliers avec les chevaux armés.
J'aime quand les coureurs font fuir gens et troupeaux. J'aime quand je vois à leur suite beaucoup d'hommes «l'arme* ensemble rugir ; et j’ai grande allégresse quand je vois châteaux forts assiégés et murs croulants et déracines; et que je vois l’armée sur le bord qui est tout à l’entour clos de fossés avec des palissades garnies de forts pieux.
Il me plaît le bon seigneur qui est le premier à l’attaque avec un cheval armé, et se montre sans crainte, parcequ’il fait oser les siens, par sa vaillante prouesse. Et, quand il revient au camp, chacun doit s’empresser et le suivre de bon coeur. Car nul homme n'est prisé quelque chose, tant qu'il n'a pas reçu et donné bien des coups. Nous verrons les lances et les épées briser et dégarnir les casques de couleur et les écus, dès l’entrée du combat, et les vassaux frapper ensemble, et fuir à l’aventure les chevaux des morts et des blessés; et quand le combat sera bien mêlé, que nul homme de haut parage n'ait autre pensée que de couper têtes et bras ; car mieux vaut un mort qu'un vivant vaincu. Je vous le dis : le manger, le boire, le dormir, n’oot pas tant de saveur pour moi que d’ouïr crier des deux parts : A eux ! et d’entendre hennir chevaux démontés dans la forêt, et d'entendre crier : .4 ? aide! à l’aide! et de voir tomber dans les fossés petits et grands sur l’herbe, et de voir les morts qui ont les tronçons de lances dans leurs flancs traversés.
Barons, mettez en gage châteaux, villages et cités avant qu’aucun vous guerroie.
Et toi, mon chanteur, cours vite vers oui et non ; dis-lui qu’ils sont trop longtemps en paix.
Savez-vous quel était ce ce oui et non ? Ccst Richard Cœur de Lion. Richard était politique en même temps que guerrier; il n'était pas toujours pressé de faire la guerre, il disait oui et non ; et le troubadour, dans sa gaieté moqueuse, lui fait de sa prudence un sobriquet injurieux. Voyez avec quelle irrévérence il traite les rois!
Il n'avait pas beaucoup mieux traité sa propre famille.
Mon frère, dit-il quelque part, veut avoir la terredemes enfants; il veut que je lui en cède une partie. On dira peutêtre que c’est méchanceté de ne pas lui céder le tout, de ne pas me réduire à devenir son humble vassal; mais je le déclare, il s’en trouvera mal s’il ose disputer avec moi. Je crèverai les yeux à qui voudra in'ôter mon bien. La paix ne me convient pas ; la guerre seule me plaît. Je n’ai égard ni aux lundis, ni aux mardis. Lessemaines, les mois, les années, tout m’est égal. En tout temps, je veux perdre quiconque me nuit. Fussent-ils trois, quelle que soit leur puissance, ils ne gagneront pas sur moi un pouce de terre. Que d’autres cherchent, s'ils veulent, â embellir leurs maisons et à se faire une vie douce. Pour moi, faire provision de lances, de casques, d’épées, de chevaux, c'est ce que j’aime. A tort ou â droit, je ne céderai rien de la terre de Haut- Fort : elle est à moi; et on me fera la guerre tant qu'on voudra.
Remarqucx-le, messieurs. Celle (erre de Haut- Fort était située près de Limoges. Rien au monde n'est plus ridicule que les prétentions ou les préjugés de pays; et personne ne croit ces plaisanteries dénigrantes, que les habitants des diverses provinces se renvoient les uns aux autres. Certes , je tiens les habitants de Limoges tout aussi spirituels que ceux du reste de la France; et dans cette réunion nombreuse de jeunes gens venus de toutes les provinces, je suis sûr qu’il y a des Limousins qui valent les Provençaux et les Toulousains. Cependant un préjuge conlrairca été quelquefois exprime, d’abord par Rabelais , qui ne respectait rien: vous
vous souvenez de cotte scène si piquante ou Pantagruel , ennuyé du mauvais français latinisé d’un écolier de l’université, lui dit en le renvoyant : « Tu veux parier comme un Démosthèrie de Grèce, u et lu n’es qu’un Limousin de Limoges. » Vous savez aussi combien Molière, qui respectait si peu de choses, a quelquefois cherché à jeter du ridicule sur les Limousins. Eh bien ! par une expiation anticipée, cette poésie vive, brillante, cet éclat de trompette, ce son de lyre, cette verve, ce génie musical, appartient à un Limousin. C’était dans le Limousin que s’élevaient une partie de ces poêles si brillants, si hardis. Celte fanfare poétique que vous venez d’entendre, c’est de la banlieue de Limoges qu'elle vient. J’en conclus que les habitants de toutes les parties de la France sont également spirituels, cl que peu de pays ont été mieux pourvus par la nature.
Pour choisir aujourd’hui parmi'les troubadours (carie nombre est une difficulté de cette élude), nous nous sommes arrêtes à celui qui rend le mieux ccl accent guerrier, et que l’on peut nommer le Tyrtée du moyen âge. Celle langue qu'il parlait, cl qui portait le nom de langue limosine, de pt'otençale, d c catalane, était alors à son plus haut degré de perfection poétique , naturelle , forte. C’est la langue qu’ont étudiée Prétarque et le Dante. Dans cette langue, nous avons à considérer encore plus d’un poêle célèbre, sans être supérieur aux autres , mais célèbre par des circonstances étrangères à son génie , célèbre parce que Prétarque l’a nommé, célèbre parce qu’il porte un nom historiquement conservé parmi nous. Il y a beaucoup de familles qui trouveraient leurs plus glorieux ancêtres dans les troubadours de ce lemps-là. Il y a une famille, entre autres, dont je ne veux pas prononcer le nom, famille profondément dévouée â la monarchie, qui a bien produit le troubadour le plus turbulent , le plus hardi, le plus factieux que l’on ait vu dans le douzième siècle.
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- QUATRIÈME LEÇON
Sources étrangères de la poésie provençale ; digression â ce sujet. — Quelques traces du souveuirde l'antiquité ; mais surtout imitation de la poésie arabe. — Double influence du génie oriental sur l’Europe, par les deux moyens le plus opposés. — Civilisation des chrétiens, d'abord moins adonnée aux arts que celle des Arabes.— Splendeur des Mores d’Espagne ; leur ascendant sur l’imagination des Méridionaux; détails â cet égard. — Caractère de leur poésie. — Ses ressemblances avec la poésie des troubadours; citations, rapprochements.
Messieurs,
Nous avons épie le premier réveil de U poésie en Europe. Déjà , dans quelques chants des troubadours, nous avons entrevu la naissante originalité
du-génic moderne. Il faut revenir sur nos pas ou du moins nous détourner un momenl par une digression difficile pour moi, mais que je ne puis éviter.
Cette poésie, dont je vous ai déjà fait entendre quelques accents, était-elle entièrement indigène cl spontanée? Ce travail ordinaire de notre critique moderne , la recherche des premières origines , la decouverte des emprunts qu’une littérature fait à l’autre, ne doit-elle pas nous occuper ici? Celte poésie des troubadours, doit-on la supposer une fleur de Provence, qui naquit là, comme une fleur des champs? n'eul-elle aucun germe apporté de loin? L’opinion des savants , et des plus savants, est, à cet égard, fort diverse. Écoutez-vous le docte Andrès, il vous dira que la poésie provençale, imitée par Pétrarque et le Dante, ne tenait rien de l'influence des Arabes (1). Lisez-vous au contraire des hommes qui oc sont pas plus orientalistes que moi, mais fort savants, M. Gingucné et M. de Sismondi, à leurs yeux la littérature provençale est une perpétuelle imitation de la littérature arabe.
Mais d'abord, la poésie provençale n'a-t-elle pas puisé à quelque autre source ? l'antiquité lui fut-elle aussi complètement inconnue qu'on le suppose ? Cette séparation que nous avons indiquée entre les deux civilisations qui se partageaient l’Europe, l'une libre et chantante, l'autre monacale et renfermée, ce divorce du clollre et du inonde était-il tellement rigoureux, que nul souvenir classique ne parvint aux poètes en langue vulgaire? M. Ginguené le croit; il a dit que l'on ne rencontrait dans les troubadours aucune trace, aucune réminiscence, même involontaire, de la poésie antique. Cela n'est vrai qu’en partie. Sans doute, Berlram de Born , et tel autre poète chevalier, fut trop occupé de guerre et de coups d'épée, pour avoir étudié aucuu manuscrit grec ou latin ; mais il n’en était pas de même de tous les troubadours; quelques-uns d’entre eux ont appartenu aux deux civilisations, aux deux littératures. Arnaud Daniel, de qui le célèbre Arnaud d’Audilly prétendait descendre, avait beaucoup écrit en latin, dans sa jeunesse, et avait composé, en langue romane, un chant qu'il appelait Les l' isions du Paganisme, « Lus Phantomarias del Paganisme. » Voilà un homme qui était arrivé à la poésie populaire, en passant par l'érudition. Tel autre troubadour, dans sa jeunesse, avait été envoyé a Toulouse, pour étudier le droit canon, cl, après l'avoir longtemps appris, l’avait laissé là pour la gaie science.
La poésie provençale n’est donc pas aussi exempte,
(1) Eglic vero che nelle coraposizionide’ Provenzali non >i «corgevestigio d'arabica midiziouc, ne v’è segno alcuno «Pcstersi furmati i provenzali poeti su le poésie degliArabi. (Andrcs, rlull Origine e tle’Progiessi d'ogni letter attira, p. I, cap. xi.)
aussi pure qu'on le croit, de tout souvenir de l'antiquité, de tout emprunt classique. Dans le petit nombre de poésies romanes que j’ai pu étudier, je trouve . quelques imitations littérales de l'antiquité et quelques allusions mythologiques. Voici d’abord un exemple minutieux, mais frappant: Ovideavait dit;
Nasû fit» mit lit, quant non kabet ipse, salutem.
Ovide vous envoie le salut qu'il n’a pas.
Je trouve la même expression, le même jeu de paroles dans un poète provençal, envoyant à sa dame le bonjour qu'il n'a pas. Il y a, je crois, ici plus d'imitation que de rencontre accidentelle. Ailleurs, une strophe élégante d'un troubadonr rappelle la fable de Narcisse. Bernard de Ventadour emprunte à Ovide la comparaison de cette lance qui seule pouvait guérir les blessures qu'elle avait faites.
fit In n. t in Hcrculeo qtite g notifiant fecerat hotte, Vulnerit auxitium Peliat hanta tu lit.
Ce petit nombre de rapprochements permet de croire que l’antiquité classique n’avait pas impunément existé pour l’imagination des Provençaux, et que, soit par tradition, soit autrement, ils en ont reçu quelque influence. Ce ne sont pas, comme nous l’avons dit, leurs plus grands poêles, ceux qu’animait une verve belliqueuse; ils n’avaient pas le temps de lire. Seulement , on peut croire qu’il circulait dans la poésie provençale quelque réminiscence vive et gracieuse de l’antiquité; mais elle n’y dominait pas, et devait s’effacer sous le coloris national et contemporain.
Un dernier exemple prouvera bien au delà de mes premières paroles. Il y a tel poêle provençal qui semble presque un érudit, suivant le temps:
C’est raison et justice (dit ce poète), tant qu’oo est au momie, que chacun apprenne de ceux qui savent le plus. Jamais la sagesse de Salomon, et le savoir de Platon, cl le énic de Virgile, d'ilotnèrc et de Porphyre, et des autres octes que vous avez entendu nommer, n'auraient été prisés, s'ils eussent été célés.
Voilà Porphyre, que nous autres, hommes de collège, lisons à peine, et qui est cité assez mal à propos, mais du moins connu d'un troubadour. Au reste, bien qu'on ne puisse mettre en doute ces réminiscences de l'antiquité, leur influence est médiocre et légère dans l'ensemble des productions qu'on doit à la muse méridionale. 11 faut chercher ailleurs; il faut porter scs regards vers une autre origine, d'autant plus que les analogies entre les littératures lie consistent pas dans un petit nombre d’emprunts accidentels, ou même dans quelques imitations systématiques ; tuais surtout dans les rapporlsdcciimateldcgénie,qui font qu'un peuple est porte naturellement à se mudeler sur un autre peuple, une époque sur uuc autre époque. Or la
TABLEAU DU MOYEN AGE
poésie méridionale du moyen âge, par son allure vive, libre, hardie, légère, par ses préoccu jutions habituelles, par son enthousiasme, par la forme métrique qu'elle a adoptée, se rapproche très-peu de l'antiquité; les influences qui en sont arrivées jusqu'à elle ne l'ont pas pénétrée, ne l'ont -pas animée; ce n’est point là son origine et sa famille. La véritable similitude, la parenté de génie n’existe pour clic qu’avec cette littérature de l'Orient, dont il faut vous parler, malgré mon ignorance.
Ma seule excuse dans celte tentative bizarre, faite au reste si souvent qu’on s'étonne moins de la renouveler, c'est que le point de vue dans lequel se place aujourd'hui l'homme qui parle de la littérature orientale, sans savoir un mot de langue arabe, ressemble à celui même où se trouvaient souvent les peuples et les poêles du moyen âge, qui reçurent l’impression de celte littérature étrangère, sans l’avoir regardée en face. C’est par raille détours que le souffle de la poésie arabe, le parfum de l’Arabie est arrivé dans notre Occident , et que celte verve orientale passa jusqu'à nos Méridionaux, qui sont presque des gens du Nord pour les Arabes. Ce n’est pas, en effet, par l’ctude, par la méditation des recueils immenses de la littérature arabe, que nos Européens du moyen âge ont reçu cette empreinte africaine et asiatique; c'est par une transmission invincible, (Kir une contagion poétique et populaire. Mariana rapporte que dans le onzième siècle, au siège de Calcanassor, un pauvre pécheur chantait alternativement en arabe et en langue vulgaire une complainte sur le sort de celle malheureuse ville. Le même air s’appliquait tour à tour aux parolcsétrangères et nationales. On le voit par cet exemple: en Espagne, la guerre et le commerce fréquent des deux peuples avaient répandu la connaissance de la langue arabe parmi les chrétiens; et l’on ne peut douter que les A rabcs à leur tour u’eussent appris la langue vulgaire du peuple conquis. Or, ccttc langue vulgaire, dtyis la Catalogne, u'était autre que la langue provençale, qui recevait ainsi naturellement les impressions de l’cspritarabe. L’idiome vulgaire parlé dans les autres parties de l'Espâgnc, était, nous lo croyons et nous le prouverons, distinct et séparé de notre langue romane. Mais, né du latin comme elle, en ayant même gardé davantage les consonnanccs éclatantes, il était facilement compris de tous les peuples de l’Europe latine, et ne pouvait se charger des teintes de l'esprit arabe, sans les communiquer à ces peuples.
Remarquez, messieurs, l'influence de ce séjour des Mores au milieu de l’Espagne, et de ccl intime commerce , de fcet échange d'idées que la conquête, la paix , la tolérance , les guerres et les traités établirent entre les deux races. Oh ! quel
magnifique lieu commun je pourrais faire en ce moment sur la littérature orientale! Comme il me serait facile , aidé du Journal des Savants , de remonter jusqu'à l'époque antérieure à Mahomet, jusqu'aux sept poèmes suspendus dans le temple de la Mecque ; puis de retracer cet instinct poétique des Arabes, celle vie pastorale toujours la même dans l’immense étendue du désert, cette imagination colorée des feux du soleil, et qui reproduit, sans se lasser jamais, les trésors d’une nature si riche , et trouve d'inépuisables expressions pour peindre une gasstle ou un orage! Mais je n'aurais que des impressions qui seraient des plagiats, que des réminiscences de livres, que des souvenirs de la troisième main , que des réverbérations d'enthousiasme ; aussi je ne l'essaye pas. Je m’attache seulement à une de ces observations que tout Je monde peut faire et que vous jugerez. Remarquons d'abord l'intime analogie entre le génie hébraïque proprement dit, et le génie oriental. La Bible, dans sa partie humaine et poétique, la Bible, lorsqu'elle n'est que sublime, est arabe. Job est un Arabe. Quand vous lisez ce poème dans la traduction si vive, si brusque, si orientale de saint Jérôme, à cette description du cheval, si frémissante de poésie, à ces entretiens de Job avec ses amis, à ces paroles magnifiques pour peindre les splendeurs de la création, vous êtes au milieu des sites, des mœurs et de l’imagination arabes; vous êtes dans le désert et sous la tente; vous sentez mieux celle nature orientale que par aucun récit , aucune recherche profonde.
J’admets, comme dit le docteur Lowth , que le sublime du livre de Job ait dégénéré, quand on le retrouve dans les vieilles poésies purement arabes. Mais il y a du moins une grande et persistante analogie pour la forme, pour l’audace des images, la vivacité des tours, les perpétuelles allégories du langage, la personnification poétique de toutes les parties de la nature : c’est le caractère arabe-hébraïque. Eh bien! messieurs, cet esprit européen qui est raisonnable, sagace, ingénieux, mais qui naturellement n’a pas ces vives allures d'enthousiasme et ces débordements de poésie, tout enseveli qu’il était sous le fumier du moyen âge, il reçut deux fois à celte époque l’ardente et vivifiante impression du génie oriental ; d’abord f en allant à la messe, eu écoutant les chants de la liturgie et les lraditiors miraculeuses de la foi. Sans les analyser ici sous le point de vue poétique, comme l’a fait uii illustre écrivain, bornons-nous à dire que le génie oriental, la poésie hébraïque y coulent à pleines sources; et que ce sublime religieux et quotidien, celle poésie des prières du malin et du soir, agissaient sur l'imagination des Européens cl devaient leur donner
quelque chose de hardi , de vif, que n'avait pas même l'imagination grecque et latine. Ainsi, première influence, influence pieuse et canonique de l'imagination orientale, passanlparlcchristianisme, et allant réchauffer les esprits du Septentrion. Celte influence est, en partie, restée jusqu’à nos jourç dans la verve mystique des Allemands, chez qui le premier modèle d’cloquencc, en langue vulgaire, fut la version de la Bible par Luther. Elle est également reconnaissable dans Shakspearc, dans cet homme du Nord, qui a chargé son langage de tant d 'orientalismes.
A côté de cette transmission orientale reçue par la foi des peuples de l’Europe, il en vient une autre apportée par les infidèles, par les musulmans. C’est une nouvelle secousse donnée à l'esprit européen, une seconde impulsion vers l’Orient. En même temps que la prédication chrétienne, les prières chrétiennes, les paraboles des livres saints, et les vieilles légendes des premiers siècles, nées de la Bible cldu génie oriental, agitaient les imaginations grossières et engourdies des barbares occidentaux, voilà que l’invasion des Arabes vient apporter une nouvelle flamme , un nouveau foyer asiatique en Europe. On l'a dit : l’Alcoran est un immense plagiat de la Bible. Il est manifeste, et le savant Uyde l’a démontré, que Mahomet, dans sa grande idée d’enlever l’Arabie aux superstitions idolâtres, et de la reporter vers la croyance d’un Dieu unique, fut inspiré par les livres saints, depuis longtemps répandus dans l’Orient. Des récits conformes ou faiblement altérés, des allusions fréquentes, des paraboles prises dans le même sens, des imitations de fprmes et de langage, font reconnaître cette source dans l’ouvrage du prophète arabe. L’Alcoran, l’Évangile des Arabes, porté par eux dans une partie de l’Europe, rappelé sans cesse dans toutes leurs paroles, et connu même des Espagnols qui ne l'adoptaient pas, agita de nouveau les esprits européens dans le sens oriental. Ainsi, les deux influences les plus diverses, les deux forces les plus antipathiques, venaient du fond de l'Asie se réunir pour exciter l’esprit de notre Occident, et lui communiquaient quelque chose de ce génie oriental qui a été la source de toute religion et de toute poésie.
Il reste à vérifier si, dans la civilisation particulière des Arabes qui subjuguèrent l’Espagne, dans les communications des Espagnols avec eux et avec les peuples du midi de la France, on peut retrouver les traces d'une influence exercée sur l’origine et les développements de poésie provençale.
Quand on jette un coup d’œil rapide sur l’Europe du neuvième et du dixième siècle, il est impossible, même à l'ignorance, de ne pas reconnaître celte primauté singulière du génie arabe ,
pendant une partie du moyen âge. Oui, dans un coin de l’Italie, dans celte Home dont le nom était encore la plus grande puissance du monde , au neuvième siècle, il y a une source immense de civilisation. Mais ce qui est l'instrument de cette civilisation en est d’abord la seule forme et la seule pensée. Rome n’est encore que théologique. Il y a bien dans sa théologie des prodiges de civilisation à venir, des arts, de l’érudition , du génie; mais tout cela est brut cl enveloppé. Rome ne songe pas encore à transporter le dôme du Panthéon, à créer des chefs-d’œuvre; elle n’a ni sculpteurs, ni peintres, ni poètes. Elle n’a encore que des prêtres; de même que l’ancienne Rome n’avait que des sol dais dans les commencementsde sa grandeur. Aux douzième, treizième et quatorzième siècles, ccs grands papes qui ont changé le monde en le dominant, qui le conduisaient insensiblement et involontairement , je le crois, à la supériorité des arts et des lumières, ils ne s’entouraient encore d’aucun des brillants prestiges qui devaient sortir plus tard de cette puissance ; ils s’enfermaient tout entiers dans la théologie, parce que la théologie était pour eux la souveraineté. Ainsi donc, la force de civilisation qui siégeait à Rome était grande, féconde; mais elle était bornée dans ses premières formes; elle n'était ni ingénieuse, ni savante ; elle s'adressait à l’imagination mystique et non pas à la pensée multiple et variée par les arts : tandis que (mais quelqu'un ne va-t-il pas m’accuser d'une préférence pour le mahométisme? Non, l’absurdité est trop forte), tandis que celle autre civilisation, cette civilisation mahomélancqui devaitsi vite se tarir et s'épuiser, qui ne portait pas en elle le même principe de perfectionnement, brillait, dès le neuvième siècle, d’un grand éclat dans les sciences et les arts.
L’Asie et la côte d'Afrique furent remplies par les Arabes de l’éclat et du luxe des arts. Des villes que l'on croirait barbares, Balkc, Samarcande, avaient des universités célèbres, des écoles plus fréquentées que les nôtres. Un souverain arabe imposait, (tour tribut, à l'empereur grec, de lui envoyer le plus qu'il pourrait de mannscrits antiques. Plusieurs de ccs princes qui habitaient les palais enchantés de Bagdad, pendant un long règne, n’eurent pas de soin plus empressé que d'encourager les savants et les poètes, de rassembler de vastes bibliothèques cl de faire traduire ou composer des ouvrages. Les noms d’Aroun-al-Raschild cl de son fils Al-Mamoum, marquent le commencement de celle ère glorieuse qui se continua sous leurs successeurs. Jamais ni Léon X, ni Louis XIV un protégèrent les lettres avec plus de prédilection cl de magnificence. Sans doute, à toute celle littérature manquait la vie, c’csl-à-dirc la liberté. Ne
croyez pas, sur la parole de quelques orientalistes, qu'il se soit alors élevé des orateurs coin{>arables à Déinoslhèue : il n’y a pas de grand orateur sous l'empire d’un calife; mais, dans les académies de Bagdad et de Cufa , on vit Qeurir une éloquence vague cl pompeuse, telle qu'elle est permise à l’esclavage. Cette littérature, dans tout ce qui n'était pas le jeu de l'imagination, manquait de grandeur et d’énergie; mais elle était brillante dans sa poésie, savante dans ses formes.
Non-seulement elle eut celle abondance de fictions riantes et de récits poétiques, naturels à la jeunesse d’un peuple d'Orienl; mais elle connut aussi tous les travaux des littératures vieillies. Cet âge de la civilisation arabe produisit des grammairiens sans nombre, des professeurs, des commentateurs, des auteurs de dictionnaires et de recueils varies sous toutes les formes. A Fez et à Maroc, on dissertait et on compilait, comme à Paris, de nos jours. La littérature arabe prit encore un autre caractère, en passant d’Afrique en Espagne. C’est là surtout que nous pouvons l'entrevoir, a travers le voile de la traduction et le reflet de l'imitation populaire. C’est de là surtout qu’elle agit sur l’imagination de nos Méridionaux, avec d'autant plus de puissance cl de rapidité, qu’elle leur était analogue. Rcraarqucz-le, en effet, messieurs; ce n'était pas la première épredve de celle influence naturelle de l’Orient sur le Midi. Dans le beau temps des Romains, n’cntendcz-vous pas Cicéron accuser souvent ce qu’il appelait asianum genut, le genre asiatique, et se plaindre de celte élocution fastueuse cl emphatique, qui venait corrompre la pureté de l’atticisme romain? Deux siècles après, d’autres écrivains de Rome imputaient à celte même influence la perle du goût et l'exagération nouvelle du style : Ventoia ista et enonni» loqua cita» ex Asiâ nuper commig ravit. C'était donc une expérience déjà faite, que toutes les fois que l'imagination asiatique venait toucher l’imagination méridionale de l'Europe, elle lui communiquait quelque chose de fastueux et de désordonné. Les peuples espagnols, par leur climat, par leur zèle religieux et leur vie chevaleresque, étaient parti, entièrement disposés à recevoir cette influence. El puis, comment voulez-vous qu'il u'y eût pas complaisance, imitation empressée pour le génie des vainqueurs si brillants qui remplirent l'Espagne de la pompe de leurs monuments? Certainement, dès le treizième cl peut-être dès le douzième siècle, les arts chrétiens et occidentaux . firent de grandes choses, surtout dans l’architecture. Ceux qui s’y connaissent sont frappés de celte puissance de génie qui, à une époque où la pensée était encore enveloppée et trouvait à peine des formes de lan-
gage, bâtissait des idées avec des pierres et faisait, si l’on peut parler ainsi, des poëmes épiques avec des cathédrales.
Mais, bien avant ce glorieux essor du génie chrétien, sc manifestant par l’architecture, le génie arabe avait élevé de nombreux monuments. Je n'exainine pas quelles objections peuvent s’adresser, sous le rapport de l’art, à celte architecture arabe; mais sa variété, ses coupes hardies et capricieuses, toutes ses pompes devaient puissamment saisir l’imagination des peuples vaincus; et les Arabes, à cerlainségards, leur apparaissaient comme des maîtres protégés par ces génies heureux de l’Orient, qui les aidaient à construire tant de magnifiques édifices brillants de marbîe cl d’or. La richesse prodigieuse que les Arabes apportèrent ou firent naître en Espagne est attestée par toutes les vieilles chroniques espagnoles : « Ils nous ont pris notre terre, disaient-elles ; mais ils l’ont couverte d'or. » Cette pauvre Espagne, à laquelle scs vainqueurs même ont apporte tant d’or, qui est allée chercher tant d’or en Amérique, et qui est le pays du monde où il y en a le moins.
Figurez-vous, messieurs, qu’au neuvième et au dixième siècle, c'csl-à-dirc à une époque où nous oc pouvons placer avec certitude aucun monument des arts , parmi les chrétiens et même au commencement du onzième siècle, où la vie des temps féodaux était encore si rude, si barbare, où un riche baron habitait une tourelle fortifiée de murs épais et mal éclairée par quelques lucarnes, Séville, Tolède, Grenade étaient remplies de somptueux palais. Si ces édificesoffraicnl dans leur construction quelque défaut ou quelque irrégularité, ils étaient embellis par tous les artifices d’un art ingénieux cl plus voisin de l'affectation que de la négligence. La magnificence orientale les animait d’un éclat dont les petites cours de l'Europe chrétienne, cl même la cour de Charlemagne, ne pouvaient donner l’idée. La vie féodale était étrangère aux Arabes; niais le plus grand luxe du moyen âge, ce cortège de nombreux vassaux, se retrouvait dans la vie arabe. C’était la pompe du patriarche, au lieu de celle du seigneur; c’était l’union de la famille puissante, de la tribu, substituée à la domination du maître et au servage des vassaux. Ces opulentes tribus des Abenccrrages et des Zégris ajoutaient à la magnificence des trônes de Grenade et de Cordouc, et brillaient d'un éclat extraordinaire dans les fêles. Le pays tout entier était enrichi par le commerce et l’industrie de scs vainqueurs.
Que restait-il à faire au milieu de cette prospérité pompeuse, qui était interrompue seulement par des guerres contre d’anciens Espagnols canton*
nés dans leurs pauvres petites forteresses, du fond desquelles cependant ils devaient sortir pour vaincre? Le commerce et la culture des arts.
Il existe un catalogue fait par le savant Yriarté. En le parcourant, on est étonné du nombre prodigieux d’auteurs arabes nés en Espagne, et de la foule d'ouvrages sur la philosophie, la poésie, l'éloquence, les arts industriels, l'agriculture, qui dorment ensevelis dans la bibliothèque de l’Escurial, et qui furent autrefois présentés au rois de Grenade et de Cordoue. Il n’est pas douteux que de cette source il ne se soit répandu sur l’Europe plusieurs de ces inventions ingénieuses, qui, vers les onzième, douzième et treizième siècles, se montrent tout à coup, sans date certaine et sans nom d'auteurs. Celle incertitude même atteste leur origine; et cette origine explique comment elles parurent sur divers points en même temps cl furent importées par plusieurs personnes à la fois. Ainsi l’usage du papier, la boussole, l'invention de la poudre, semblent être venus de l’Orient par les Arabes, dont le vaste empire, par ses extrémités opposées, louchait à la Chine et à la France.
Mais ce qui nous occupe en ce moment, ce n'est pas cette influence, celle transmission de découvertes si difficile à constater} c’est surtout le mouvement donné à l'imagination, l’action sur la pensée poétique, sur le développement des lettres en Occident. A cet égard, les faits abondent. A défaut de l'élude, impossible pour nous, des originaux, nous pouvons recueillir des anecdotes répandues dans le moyen âge etqui attestent celle influence. Au dixième siècle, Gerbert, ce savant homme, après avoir étudié dans le monastère d’Aurillac, voulant étendre ses connaissances et s’enfoncer dans les arts profonds de l’Orient, se rend à Tolède. Là, pendant trois ans, il étudia losmalhé. matiques, l'astrologie judiciaire et la magic sous les docteurs arabes. Revenu de ce docte pèlerinage, il fut supérieur de Robio, celui des couvents du moyen âge qui avait conservé le plus de manuscrits antiques; de là, il devint précepteur du fils de Hugues Capct ; puis évôquc de Reims d’où il passa au service de l’empereur d'Allemagne, qui le fit nommer éveque de Ravenrie, et ensuite pape, sous le nom de Sylvestre II. Un pape sorti de l’école des Arabes!
Ce n'est pas tout : lisez les chroniques du temps et les récits des plus graves auteurs, le Spéculum hiatoriale de Vincent de Beauvais, du précepteur de saint Louis, vous y trouverez a ce sujet une histoire où se reconnaît toute l'influence arabe, et qui entoure d’une espèce de voile magique la personne mystérieuse de Gerbert. Il est dit que Gerbert, devenu pape, et tenant à Home les clefs de saint
Pierre, possédait encore ces secrets merveilleux qu'il av&it appris en Espagne des sages d'Oricnt. Un jour, il découvrit dans les ruines de Rome une statue d’airain, d’un travail précieux, qui avait un doigt indicateur tourné vers l’Orient : il s'approcha de celle statue, il la toucha; la statue frappée se fendit et donna passage. Gerbert descendit dans unejavenue souterraine, éclairée de mille lampes, et parcourut de vastes salles éblouissante» de lumière et remplies de statues d’or et de marbre, avec des diadèmes enrichis de diamants. Je ne sais pas ce que Gerbert, ou Sylvestre II, fît de ces trésors. Il remonta, et bientôt après mourut. Cette mort est obscure et enveloppée, dans le récit original, d’une sorte de terreur magique et presque diabolique. Le chroniqueur a l’air de croire que la puissance surnaturelle accordée à ce pape, et qu’il tenait de la science orientale, tourna contre lui.
Qu’est-ce que tout cela, messieurs? Un conte arabe, un fragment des Mille et t»ne Nuits, lié naturellement, par l'imagination des contemporains, au souvenir de cet homme qui était allé étudier à Cordoue les merveilles de l'Orient. Celte légende du moyen âge atteste l’impression des contes orientaux sur l’esprit des gens de France et d’Italie. Les moines ennemis de Gerbert , qui, au onzième siècle, racontèrent cette histoire, faisaient comme nous, de l’arabe, sans le savoir; ils ignoraient la véritable source de ce conte mystérieux qui poursuit Gerbert devenu pape, après avoir été disciple des astrologues musulmans. C’est ainsi qu’uu grand nombre d’idées sc répandent anonymes dans le monde; on ne sait pas leur auteur, et on subit leur puissance.
Maintenant celte civilisation arabe, dont les traditions se retrouventainsi dispersées dans l'histoire anecdotique de quelques hommes célèbres du moyen âge, nul doute qu’elle n’ait agi particulièrement sur les peuples les plus rapprochés de l’Espagne. Les Provençaux et les Catalans étaient sans cesse en communication; des chevaliers provençaux visitaient la cour des comtes de Snragosse. Pendant soixante ans, la môme maison gouverna les deux pays. Les chevaliers arabes, c’est l’expression des chroniques, visitaient les cours des princes chrétiens d’Espagne et de Sicile. Quelques-uns d’entre eux étaient, comme les troubadours, poêles et guerriers. Ils savaient les langues des chrétiens méridionaux ; et plus d’une fois le chant mêlé du pécheur de Calcanassor sc renouvela dans le palais d’un roi espagnol, en présence des chevaliers et des dames.
Quelle était alors cette poésie arabe? Galante, passionnée comme l’Orient, guerrière comme l’islamisme à sa naissance; elle ne sc perdait pas en
longs récits; elle n’en avait pas la patience. Elle était lyrique. La gazelle et la castùle étaient ses formes favorites. Le nom de gazelle semble indiquer et dessiner devant vous cette poésie svelte et gracieuse; rien ne ressemble mieux, pour la forme, aux chants d'amour dp la Provence.
Il n*y a pas de poèmes dramatiques chez les Arabes. Leur génie est tout conteur et ami du merveilleux ; mais leurs poésies offrent quelques modèles de dialogue ou de discussion, entre un poète et un amant malheureux, entre deux poètes rivaux ; c'est ce que vous retrouvez dans les teneons des Provençaux.
Un autre élément de la poésie moderne, la rime était orientale. J'ignore si la rime se trouve dans la poésie hébraïque. Saint Jérôme, qui avait appris l'hébreu à Bethléem, où il traduisit les livres saints, prétendait y retrouver l’hexamètre latin , et n’iu. dique aucun autre caractère du mètre hébraïque. On concevra comment une semblable question a pu rester indécise pour une langue dont la prononciation est perdue, et où les voyelles sont retranchées dans l'ccrilure. Cependant Voltaire, qui n’est pas à cet égard une grande autorité, afBrmeque le vers hébreu est rime. Il cite à l’appui un rabbin qu’il avait choisi pour précepteur d’hébreu, et qui lui montra, dit-il, dans le texte saint, deux petits vers qui rimaient.
Quant à la poésie arabe, la question n’est pas douteuse. Les orientalistes disent qu’une grande partie des poésies arabes, sinon. toutes, est rimee; que celte rime est quelquefois une assonnance; que souvent elle est pleine, redoublée, entrelacée, distribuée par échos, et que la poésie arabe, si hardie dans ses images, si emportée, si capricieuse, est singulièrement savante, symétrique, artiste par la forme.
Tel est aussi le caractère de la poésie provençale. Sous ce rapport, elle ne ressemble nullement aux poésies des trouvères, et à d'autres essais des lan* gucs naissantes. Vous trouverez dans la poésie provençale tout l’art d’entrelacer les rimes, toute la science de mètre , tout le calcul de consonuances habilement mêlées, toutes les règles quinteuses et difficiles qu’on peut s’imposera soi-inème, pour multiplier les effets de l’harmonie. L’art savant et ingénieux des poêles modernes le céderait aux procédés métriques et aux artifices de style employés, par qui? Par an guerrier, par Berlraiu de Born. On s'étonne de voir cette rude et vive nature se plier ainsi et se laisser emboîter dans les formes de versification les plus symétriques. J'imagine que les chants arabes et espagnols avaient pu donner, par la musique même, le type de celle poésie provençale,si rigoureusement asservie dans ses mètres.
Cependant il est une autre origine probable de la rime moderne. On a remarqué combien les consonnances sont anciennes dans la poésie latine. On se souvient de ces vers rapportés par Cicéron :
//(Pc omnia vidi in fiant mari,
Priamo ri vitam evitari,
Ara » nanguine fœdari.
Ces répétitions certainement offrent un calcul métrique. Enfin, dans tout le moyen âge, la rime vous arrive par la grossièreté même des poètes.
Au dixième et au onzième siècle, on trouve un grand nombre de vers latins rimés ; mais celte rime pouvait paraître alors empruntée de la poésie vulgaire. Les chants d’église en langue latine en avaient, bien des siècles auparavant, consacré l’usage. Les assonnanccs cl les consonnes redoublées y prennent parfois une majesté singulière :
Dies ira, dût ilia,
Solvel tœclum in fatilld Teste David cum sybillà.
Nul doute que, lorsque la répélion fréquente de ces syllabes uniformes était soutenue par la majestueuse lenteur du chant grégorien, elle devait avoir beaucoup d’empire sur les âmes. Et quand un poêle moderne, Goethe, a fait de ce chant mémo un moyen dramatique, un instrument de terreur et de remords, qui trouble l’imagination d’une jeune femme, il a parfaitement senti ce que le son de ces finales terribles ajoute à l'émotion religieuse.
Maintenant, messieurs, pour nous résumer : incontestable supériorité de la civilisation arabe au milieu du neuvième cl du dixième siècle ; cheflieu de celte civilisation en Espagne; influence exercée par le voisinage, la communication des cours, le mélange des peuples; reflet de l'imagination cl de la poésie arabe parmi les chrétiens du Midi ; nouvel art des vers ; application de la rime, dont l’origine est incertaine, double peut-être, mais dont l'emploi savant et calculé chez les Provençaux, se rapproche, dit-on, des formes de la poésie arabe.
Essayerons-nous, par quelque exemple, de marquer ou plutôt de conjecturer le caractère de cette poésie arabe, telle que l’Espagne la connut au dixième siècle? Prenons le mot-à-mot latin d’un texte arabe, et traduisons-le fidèlement. Ne choisissons pas dans les poètes les plus anciens cl les plus célèbres. Non, c’est la civilisation poétique de l'Arabie espagnole, si l’on peut parler ainsi, que nous voulons montrer. Ce fut celle-là qui devait agir sur les cours chrétiennes de l'Espagne et de la Gaule méridionale. Nous prendrons la description du palais d’un roi more. Ce luxe des fêtes, cette richesse orientale qui se communiquait à la poésie,
nous apparaîtra tout entière dans un pareil exemple.
Ces vers ont etc faits par un poète de cour , en l'honneur d’AI-Mansour , c'csl-à-dirc le Victorieux. C’est le seul mol arabe que je sache. AI- Mansnur était calife de Cordoue, et l’un de' Ces princes mores qui ont le plus protégé les arts en Espagne.
Qu’il est beau le palais que tu remplis, et doot la grandeur est illustrée par ta gloire!
Ce palais! si tu touchais d’un rayon de sa lumière les yeux d'un aveugle, il retournerait clairvoyant à sa demeure.
Il sort de la source de vie le vent de ce palais, et il ranimerait les ossements des morts.
Il fait oublier le breuvage du matin et la voix des belles chanteuses. Sa hauteur surpasse Cawarnak et Sédir. Pour le bâtir auraient en vain travaillé ces Perses antiques, qui ont élevé de hauts monuments. Beaucoup de siècles ont passé sur les Grecs, et ils n’ont point fait à leurs rois une demeure pareille ou comparable.
O roi! tu nous rappelles le paradis, quand tu nous montres ces salles immenses aux voûtes élevées. À cette vue, les fidèles multiplient leurs bonnes œuvres et espèrent le jardin céleste et les robes de soie. Les pécheurs redressent leurs voies égarées, et font par expiation de bonnes œuvres.
C’est un ciel nouveau parmi les sept cieux ; il peut mépriser l’éclat de la pleine lune; car il voit sur sa sphère lever l'astre de Mansour. Je crois réver dans le paradis, quand je vois dans ce palaisla magnificence de ta cour. Quand les esclaves en ouvrent .les portes, elles semblent, par le roulement de leurs gonds sonores, souhaiter la bienvenueà ceux qui implorent ta faveur. Des lions mordent les anneaux de ces portes, et murmurent dans leurs gueules : » Dieu est grand Mis sont accroupis, mais prêts à dévorerquiconque s’approcherait du seuil, sans être appelé.
La pensée, libre du frein, s'élance pour atteindre à tant de grandeur, et tombe accablée de son impuissance.
Le marbre blanc des cours semble un tissu léger, une mosaïque de perles brillantes. Vous croiriez que la terre est de musc ; elle en exhale le parfum et la saveur. Quand le jour finit, ce palais peut le remplacer et ramener la lumière au commencement de la nuit. (Suitune description du jet d'eau.)
La mort de celle poésie , c’est la menace atroce qui se trouve au milieu de ces sons harmonieux. Voilà pourquoi la civilisation arabe portail en elle un germe destructif : une servile terreur s’y mêle aux élans de l’imagination.
Du reste, calculez par la pensée cc que l'éclat de l'expression originale, la science du mètre, les intraduisibles allusions, doivent mettre de charme dans celle poésie. Mm<’ de Staël, d’un esprit si élevé et si fin, avoue que l'imagination agissant par l’harmonie, avait sur elle une telle force, qu’elle «‘entendait pas sans émotion redire ces paroles : Les orangers de Grenade et les citronniers des rois mores. Un géomètre dirait : Qu’est-cc que cela prouve? Mais si cc charme indéfinissable est altaché à la mélodie de certains sons, combien celle mélodie, quand elle est continue et variée tout ensemble, ne doit-elle pas avoir de grâce et de magie!
Un caractère fréquent de la poésie arabe, qui a passé dans la poésie romane, c’est l'allégorie. On a dit que l’allégorie est une ressource de la peur, et que pour cela même elle avait dù naître en Oricnl.
Je ne 9ais; mais chez les Arabes d’Espagne elle fut parfois ingénieuse autant que hardie. Ou en cite un exemple qui mérite d'être rappelé.
Le calife de Cordoue avait voulu agrandir ses jardins et faire élever un pavillon sur un petit champ qui les bornait , et qui était le bien d'une pauvre veuve. Celle-ci refusa. Le prince alors, ou son ministre, s'empara du petit champ. cl un palais tout brillant d'or y fut élevé. La pauvre femme alla se plaindre au cadi de Cordoue. L’affaire était difficile : le cadi, homme de bien, monta sur son âne, et se rendit auprès du calife, à l’heure même où. entouré de sa cour, ce prince était dans le pavillon. Le cadi portait avec lui un grand sac. Après s’élrc prosterné devant le calife, il le pria de lui accorder la permission de remplir son sac avec la terre du jardin. Le roi, qui était bon, y consentit. Le sac plein , le cadi , avec celle familiarité orientale qui se mêle à la servitude, dit au roi : «Ce n’est pas tout; pour achever ton œuvre , il faut que tu m’aides à charger ce sac sur mon âne. » Le calife essaye et trouve le fardeau trop lourd. « Prince, dit gravement le cadi , si cc sac , qui ne renferme qu’une bien petite partie de la terre, t’a semblé si lourd , comment pourras-tu porter devant Dieu cette terre tout entière que tu as usurpée? » Le roi fut touché de l’allégorie , et rendit le champ à la pauvre femme, en lui laissant le pavillon et toutes ses richesses.
Rien n'est plus commun dans la poésie provençale que l’allcgorie; seulement elle est un jeu de l’esprit, au lieu d’être une action.
Il est encore un trait commun à l'imagination arabe qu’on y retrouve également. C’est l’emploi de certains êtres mystérieux. Je ne parle pas des fées si célèbres dans notre Occident et qui peuvent y être nées. Mais on trouve dans les poésies t'omanes ces fictions arabes d’animaux magiques, de perroquets merveilleux, qui sont les agents d’un récit.
Une autre analogie me paraît plus spontanée qu’imitée. La poésie des troubadours, que l’on suppose frivole , a souvent retracé des sentiments graves et louchants. L'une de ses formes , c’est le chant funèbre sur la perle d’un guerrier. Cela sans doute appartient à tout peuple guerrier.
Ainsi , je ne supposerai pas que les chants nombreux des poètes arabes sur la mort de leurs gucr. riers aient inspiré les poètes provençaux. Il y a cependant des ressemblances remarquables entre quelques-unes de ces poésies.
Mais sans m’arrêter à ces comparaisons où la ressemblance ne prouverait pas l'imitation , je me bornerai à un exemple qui dément le préjugé vulgaire sur la poésie des troubadours. On la suppose
TABLEAU DU MOYEN AGE
frivole cl licencieuse ou loul au plus satirique. Je vous la montrerai touchante cl religieuse dans l'élégie funèbre.
Ce guerrier sauvage, ce Bcrlram de Dorn. dont vous avez entendu le cri de guerre si haineux, si implacable, pr i ma sa douleur sur la perle du jeune prince Henri , qu’il avait armé contre son père : coupable entreprise, dont le grand justicier du treizième siècle, le Dante, a voulu le punir par le supplice allégorique qu'il lui inflige dans l'enfer. Voici du moins comment le guerrier troubadour regrettait la perle de l'ami dont il avait trop excite l'ambition :
Si ton* les deuils, et le* pleurs, et les regrets, et les douleurs, et le* portes, et le* maux, qu'on a vu* dan* ce triste siècle, étaient réunie, ils sembleraient trop légers au prix de la mort du jeune prince anglais, dont la perte afflige le mérite et l'honneur, et couvre d’un voile obscur le monde privé de joie et plein de colère et de tristeue.
Tristes et dolents sont demeuré* les courtois soldat*, et ' les troubadour* et les jongleurs avenants; ils ont eu dans la mort une mortelle ennemie; c-ar elle leur enlève le jeune roi auglais, près de qui les plus généreux semblaient avares. Jamais il ne sera pour un tel mal, croyez qu’il ne | sera jamais assez de pleurs et de tristesse.
Cruelle mort, source d'afflictions, lu peux te vanter; car tu as enlevé au monde le meilleur chevalier qui fut jamais.
Il n'est aucun mérite qui ne se trouvât dans le jeune roi anglais; et il serait mieux, si raison plaisait à Dieu, qu’il eût vécu que maint* envieux, qui n’ont jamais fait aux ' braves que mal et tristesse.
De ce sièclelâehc et plein de troubles, si ramours’en va, je tiens sa joie pour mensongère; car il n>st rien qui ne tourne en souffrance. Tous les jours, vous verrez qu'aujourd'hui vaut moins qu'hier. Que chacun se regarde dans te jeune roi anglais, qui du monde était le plus vaillant des preux. Maintenant est parti son gentil coeur aimant, et restent, pour notre malheur, déconfort et tristesse.
A celui qui voulut, à cause de notre affliction, venir au moade, et nous tira d'encombre*, et reçut mort pour notre salut, comme à un maître doux et juste, crions merci, atin qu'au jeune roi auglais il pardonne s’il lui plaît, et le fasse habiter avec nobles compagnon*, là où jamais ne sera ni deuil ni tristesse.
(lien de plus habile dans ccs tours que celle poésie qu’anime une verve de douleur; rien de plus savant que la forme et la distribution des rimes. Je sais que tout cela disparaît dans la traduction; mais il reste le contraste d'un tel langage avec le rude caractère du guerrier.
Maintenant, messieurs, sur celte mauvaise prose, qui n'a d’autre mérite que la fidélité rigoureuse, matérielle, remettez des sons cadencés et louchants, cette langue mélodieuse cl sonçrc du Midi, une musique expressive et simple, la voix mâle du guerrier-poète attendri par la douleur , et vous aurez retrouvé tout le charme de la poésie ci deviné sa puissance.
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CINQUIÈME LEÇON
Caractère général delà poésie romane. — Difficulté delà traduire. — Combien elle diffère de la poésie moderne. — Genres qui lui ont manqué. — Grand nombre et uniformité de ses poètes. — Encore Berlram de Born. — Citation remarquable. — Evénements politiques où furent mêlés le* troubadours ; le* croisades — Double point de vue à cet égard.— Anecdotes diverses. — Peu de troubadours présents à la (guerre sainte. — Chants de qudquesunsd'entreeux. — Richard Geurdc Lion; sa complainte.
Mf.ssiei rs ,
Nous autres, gens du Nord, avec nos clés pluvieux et nos froids hivers, je ne sais si nous sommes lions juges de la poésie méridionale. Ce qu’elle a de brillant et de sonore ne fournil pas assez pour nous à la réflexion. Dans la vie tout extérieure, toute sensitive des peuples du Midi, l'harmonie seule défraye, pour ainsi dire, la poésie. Cette harmonie charme /encore un élrangcr, quand il peut l'écouter dans l’idiome original; mais c’est un son qui s’affaiblit et meurt dans un traduction ; et cc qui reste de sentiment et de pensée n’a pas toujours assez de force et de variété pour soutenir l'iiitérél. Sous cc rapport, la poésie romane ressemble bien peu à celle que, dans nos temps modernes, on a nommée romantique. L’étymologie ne prouve pas ici l’origine. La poésie romantique, telle qu’elle sc montre dans les écrits des poètes allemands, est singulièrement rêveuse, réfléchie; clic travaille beaucoup la pensée; clic subtilise le sentiment; elle approfondit les impressions; elle est alexandrins bien plus que romane et provençale; elle rappelle bien moins la poésie du moyen âge que celle qui sc forma dans le Bas-Empire, sous la double influence du christianisme et du platonisme, alors que les imaginations savantes et Imitées étaient saisies d’une fièvre mystique. Bien ne ressemble moins à la poésie méridionale des premiers temps; poésie, qui est loul à fleur d’éme, et qui plaît, comme les accents d'une belle voix , indépendamment des pensées cl des sentiments qu’elle exprime.
Ce caractère de la poésie provençale rend plus difficile la lâche que j’ai commencée. Si j’essaye de faire passer sous vos yeux celle succession de troubadours qui charmèrent les petites cours du Midi, dans le douzième et treizième siècle, j'aurais bien de la peine, surtout avec les restrictions que je m'impose, à ranimer assez votre attention.
La Provence, la Catalogne, la haute Italie, eu tant que les poêles y parlaient la langue provençale, ont produit plus de cent poètes, célèbres de leur temps. Il ost resté de ces poètes des recueils immenses, dont la moindre partie publiée forme déjà plusieurs volumes. Dans cet amas de poésies, les sujets cl les idées sont peu variés; le mètre l’est
SGG courts DE LITTÉa
beaucoup. Les combinaisons rliythmiquesdes troubadours sont très- nombreuses ; mais, sous celle diversité appareille se cache, il faut l'avouer, non pas la stérilité de l'âme, mais une sorte d'uniformité qui lient au retour fréquent des mômes impressions. L’amour, la guerre, la croisade cl le clergé , voilà les quatre préoccupations qui sans cesse inspirant leur talent cl animent quelquefois leur verve colérique. La chanson, la complainte, le ' lai, le sirrente et le tenson, voilà les principales formes qu'ils emploient.
Les grandes compositions des muses modernes leur manquent : point de tragédies, point de drames, malgré les contes qu’avait fait le moine des Iles d’Or, qui rapporte qu’un poêle provençal avait mis en vers toute V Histoire de Jeanne de Naples, à mesure, pour ainsi dire, que Jeanne exécutait elle-même son histoire. Cette princesse eut une vie agitée par des malheurs, et même par des crimes. Sous quelques rapports , elle anticipa sur Marie Stuart, et fut peut-être plus coupable qu'elle. Son premier époux, André de Hongrie, péril assassiné sous scs yeux, et, on le croit, avec son aveu. Elle se remaria trois fois, au milieu des révoltes et des guerres. Un pocc provençal, si l’on en croit le moine des tics d’Or, mit en tragédie les principaux événements de cette vie aventureuse et passionnée, sous le règne môine de Jeanne de Naples ; mais cette tradition parait fausse. La littérature romane n’a laissé ni drames ni poèmes épiques. Je suppose que In poésie provençale, si savante dans scs formes, était nécessairement difficile à manier; que celle difficulté détournait des grands ouvrages la paresse méridionale, tandis que chez les trouvères, où le mètre était grossier et facile, on ne se donnait aucune peine pour vcrAfier, en douze mille petites ligues de huit syllabes, un grand poème de chevalerie. Il semble que beaucoup de troubadours protcuçaux se bornaient à conter, en prose, des romans de chevalerie, et qu’ils réservaient la poésie pour de courtes chansons de guerre et d’amour.
Ainsi restreinte dans scs sujets, diversifiée dans ses formes, multipliée par le nombre de ses poètes, la poésie romane devrait nous occuper longtemps. Nous tâcherons de fixer votre intérêt sur quelques points généraux, au lieu de le disperser sur des noms propres, maintenant oubliés. Aujourd'hui, nous considérerons la poésie romane dans son application aux événements politiques et religieux. Nous montrerons sa hardiesse cl son influence sur le moyen âge.
Dans ce point de vue, le premier .troubadour qui se présente nous est déjà connu. C'est la physionomie la plus expressive parmi les poètes provençaux. C’est ce Rcrtram de Born, ce poète balail-
IATURE FRANÇAISE.
leur. Ce que j'en dirai aujourd’hui atteste moins son talent que les aventures singulières de sa vie, et le secours qu'il lirait de ce talent, au milieu des crises de sa fortune. Auprès de lui , d'ailleurs , viennent se réunir de grands noms historiques, liés aux souvenirs des croisades, où qpus suivrons l'influence des troubadours.
Que votre attention, messieurs, se reporte tin moment sur l’état singulier du territoire français au douzième siècle. Un roi d’Angleterre , par exemple, était vassal d'un roi de France; et en même temps il s’avançait jusqu'au cœur de la France; il possédait la Normandie, la Guyenne et l’Anjou. Le roi d'Aragon était suzerain d’une partie de la France méridionale. Cependant à lcpoque où la couronne de France était si fort cchancréc, elle n'étail pas portée par un roi faible ou vulgaire : c'clait Philippe-Auguste.
D'une autre part, le duc de Normandie, roi d'Angleterre, trouvait dans le nombre même de ses possessions des difficultés nouvelles. L'esprit belliqueux de la féodalité se communiquait dans les familles régnantes, comme il circulait parmi tous les seigneurs. Henri II, roi d'Angleterre, avait dans scs fils , le duc de Guyenne , cl le comte d'Anjou, des rivaux redoutables. Un homme qui, comme Uertram de Boni, ne possédait qu'une petite seigneurie, et avec des peines infinies, n'avait pu que reconquérir son château de Haut-Fort et quatre ou cinq villages, n'avait d'autre moyen de sc rendre redoutable que de pousser à la guerre ers puissants vassaux. Il formait des ligues; il excitait des guerrcsenlrc les deux fils du roi d'Angleterre, les animant l’un contre l'autre et contre leur père. Vaincu, il traitait comme il pouvait , cl bieutùt il recommençait la guerre. Les princes se réconciliaient ; la désertion, la félonie, diminuaient le nombre des confédérés; Bcrtram de Born, pour sc veuger, faisait une chanson contre le vainqueur et contre les alliés infidèles. Quand Richard devint roi d'Angleterre, il fit de son mieux pour te pousser à la guerre contre Philippe-Auguste, et lança des sirvcnles en g lise de manifeste.
Ce n'est pas riulérél poétique qu'il faut chercher dans ces vers; c'est, avant tout, l'intérêt historique. Rien ne fait mieux concevoir la vie féodale, que cette action d’un homme guerrier et poêle, sur tant de princes ambitieux, ces guerres , ces paix infidèles, ces trahisons, ce sang constamment répandu aux milieu des fêtes, des tournois et des chansons amoureuses.
Vous pouvez remuer toutes les chroniques des moines, vous n’y trouverez jamais rien de pareil. Vous pouvez chercher dans l’histoire le caractère de ces barons féodaux, vous ne les connaîtrez ja-
TABLEAU DU MOYEN AGE
mais , si vous n'entendez pas l'un d'eux. Prenons d'abord la querelle de Berlram de Boni avec Richard. Berlram de Born a réuni quelques seigneurs contre Richard , duc d’Anjou; il a élé battu; son château est pris, cl Richard y met un gouverneur. Le poète lui adresse un sirveutc : c’est une pièce diplomatique du temps.
Malgré mes pertes, j’ai le cmtir de chanter. J’ai rendu llaut-Fort au seigneur Richard ; mais puisque j’ai paru devant lui . et qu'il m’a fait merci , en m'embrassant, je n’ai plus rien à craindre. Les barons du Limousin et du Périgord, qui m’avaient engagé leur foi, m’ont trahi. Je les abandonne A mon tour. Si le comte Richard veut m’accorder sa faveur, je me dévouerai A son service, et mon attachement sera pur comme Tardent fin. Sa dignité doit le rendre semblable A la mer qui semble vouloir garder tout ce qu’elle reçoit, et qui bientôt le rejette sur la rive. Un si noble baron doit restituer ce qu"il a pris sur un vassal qui s’humilie. Qu'il me confie au moins la garde de mon château. Ceux qu'il eu a chargés sont mal avec moi. Nous aurons toujours des querelles ensemble. En nie le rendant, il ne se fera point tort; car je suis nrél A l'honoreretà le servir. C'est ce que je n'aurais pas lait, si l'on ne m'eut trahi.
Eh bien ! vous entendez un baron de ce tempslà ; vous voyez ce que vous ne trouvez dans aucune histoire, ce mélange de finesse et de rudesse , col esprit moqueur, hardi, français, dit-on.
Le clià.eau fut rendu. Bertram, désormais attaché à Richard, entra dans la révolte de ce prince, cl de ses deux frères contre leur père, le roi Henri II. Celte entreprise fut traversée par la mort prématurée du jeune prince Henri , si éloquemment regretté par Berlram, dans la complainte que je vous ai lue. Privé d'un si puissant secours, Berlram continua la guerre; mais son château fut pris, et lui -même fut amené devant le roi d’Angleterre. L’entrevue semble touchante et singulière. Le roi lui «lit : « C’est donc vous qui vous vantiez d’avoir « tant d'esprit? — Je pouvais dire cela dans un u temps , repartit Berlram ; mais en perdant votre «i (ils, j’ai perdu tout ce que j’avais d’esprit et d'habi- « bilctc. » Au nom de son fils , le roi d'Angleterre se prit à pleurer et s'écria :« Berlram, malheureux « Berlram ! c'est bien raison que vous ayez perdu « l’esprit depuis que mon fils est mort ; car il vous «aimait uniquement, cl pour l’amour de lui je « vous rends votre liberté, vos biens, votre chà- «> (eau. » El il lui rendit tout, en effet, cl lui donna cinq ccnls marcs pour payer les frais de la guerre.
Voilà encore une fois Berlram de Born rontré dans son château. H y resta quelque temps assez paisible. Enfin, ce pauvre roi d’Angleterre, dont la succession avait été si odieusement disputée de son vivant, mourut ;el Richard monta sur le-trônc, ce brillant Richard, cct aventureux et hasardeux Richard , dont les qualités chevaleresques étaient mélées à des vices odieux , qui ont disparu sous le coloris romanesque de sa vie. Le souvenir des croisades a particulièrement répandu sur lui cct intc-
rél poétique. Il partit de bonne heure pour celle grande expédition qui avait déjà vu se renouveler tant d’armées chrétiennes , rapidement moissonnées sous le ciel brûlant de la Syrie. Pareille entreprise était une carrière ouverte à tous les esprits violents et hardis, à tous les gens querelleurs de l’Europe féodale. Il semble que Berlram de Roru devait partir un des premiers ; mais il ne se pressa pas du tout. Il en donnait la raison, que je vous dirai un peu plus lard.
Nous avons donc été conduits, par le mouvement de cc récit, au grand événement où vient se concentrer tout l'héroïsme et toute la poésie du moyen âge, aux croisades.
Il n'est pas de sujet sur lequel on ail plus raisonné. Prenez-vous les écrivains du dix-huitième siècle, ce n'est qu'un concert de paroles méprisantes sur cette folie sauvage qui précipitait tant de peuples en Palestine, et les envoyait mourir sans raison et sans but. Consultez-vous les écrivains de l’âge précédent, cl quelques philosophes du nôtre, les croisades sont une œuvre admirable, le plus magnifique exploit de celte féodalité chrétienne, dont le pape était le grand suzerain.
Nous ne nous tiendrons pas dans un point mitoyen entre ces deux opinions. L'une nous parait infinimmt plus vraie que l’autre. Ainsi, pour le dire sans aucun détour, l’opinion philosophique du dix-huitième siècle qui a flétri les croisades comme une folie infructueuse et barbare, ne nous semble nullement conforme à la vérité historique. Soyez frappés d’une chose. Le zèle religieux, l’erilliousiasmc excessif, la prédication, étaient la cause immédiate, cl pour ainsi dire violente des croisades; mais ils n'en étaient pas la cause unique, I/élat du monde rendait inévitable celte guerre. Depuis cinq siècles, deux grands mouvements s’étaient déployés dans le monde et agissaient en sens contraire, la civilisation chrétienne et la civilisation musulmane, le califat musulman, et on peut presque dire le califat chrétien, qui avait ce caractère particulier, que, dénué de tout pouvoir matériel, il dominait par la parole et la pensée les forces bruyantes et dispersées de l'Europe féodale. Sous cc rapport, dans les voies ordinaires de la politique humaine, dans la prévoyance vulgaire de ce inonde, une sorte d'infériorité semblait le menacer, si jamais les deux puissances venaient à se heurter; car enfin le califat musulman, qui réunissait l'Alcoran et le glaive, avait quelque chose de plus impétueux, de plus irrésistible. Aussi ne vit-on jamais la puissance de l'enthousiasme et de la conquête s'avancer dans le monde, avec une plus épouvantable rapidité. Du fond de l'Arabie. , ou peu d'années, le glaive musulman avait suhjit-
Tm COI ItS I)K LITTERATURE FRANÇAISE.
gué la Perse , la Syrie, l'Égypte, une partie de fera pire grec, toute l'Afrique civilisée par les Romains, la Calabre, la Sicile, l'Espagne , et ne s'etait arrêté que devant Charles Blarlel. Mais cette exception d'une défaite essuyée dans les plaines de France, n'en laissait pas moins subsister l'invasion musulmane en Europe.
Certainement si la politique humaine eût seule dirigé les conseils des princes d'Europe , aux onzième et douzième siècles, ce motif même seul aurait pu leur inspirer les croisades. Dans le dernier siècle, Montesquieu écrivait ces paroles : « Dans les » sociétés, le droit de la défense naturelle ciitraloc
• quelquefois la nécessite d'attaquer , lorsqu'un « peuple voit qu'une plus longue paix en mettrait n un autre en état de le détruire, et que l'attaque
• est le seul moyen d'cmpécher celte destruction. »
Ce conseil d'anticiper une guerre inévitable ,
jamais, certes, il ne fut d'une application plus necessaire, plus raisonnable que dans celle époque du monde où la puissance musulmane enserrait de toutes parts l'Europe divisée.
Je ne dis pas, messieurs, que toutes ces raisons soient entrées dans l'esprit des peuples du moyen âge ; elles étaient cependant plus contemporaines que les vues d’intérêt commercial alléguées par Robertson. Celte idée d'une guerre préservatrice contre les musulmans n'existait pas, pour le douzième siècle, aussi nettementque nous l'exprimons: mais eliene lui était pas inconnue; elle était précise cl déterminée dans quelques chefs, instinctive et confuse dans la foule. Ainsi, les plus grands papes, vingt ans avant les croisades, parlaient avec une force singulière du danger de voir le christianisme, déjà banni de l'Afrique, disparaître entièrement de l'Asie. Malgré la haine du schisme, ils s'inquiétaient vivement du périloùse trouvait Constantinople, chaque jour resserrée par la conquête des mahométans ; ils s'alarmaient pour l’Espagne; ils craignaient sans cesse que l’Espagne, la conquête mabomciane ne débordât sur toute la France méridionale. Entin, ils étaient plus occupes encore de la domination des Sarrasins en Sicile, et de cet effrayant voisinage qui pouvait les jeter sur l'Italie et les conduire jusqu’à Rome, où ils avaient déjà paru dans le huitième siècle.
Des l’auuée 1074, Grégoire VU écrivait à l’empereur Henri : « J’annonce à Votre Grandeur que le* chrétiens « d'outre-mer, doot le plus grand nombre est affligé par
• les païens de désastres inouïs, cl journellement raassa-
• crés comme de vils troupeaux, ont envoyé ver» moi, dans
• l’excès de leur misère, me supplia ni de secourir nos frères » de tous les moyens qui seraient en mon pouvoir, alin
• que la religion chrétienne ne soit pas, ce qu’à Dieu ne
• plaise, anéantie de nos jours. •
Le pape Urbain, dans ses célébrés prédications «tu coticilc de Clermont , à toutes les inspirations
bibliques et religieuses mêla des paroles politiques.
On voit que la pensée d'un danger continuel qui pesait de l’Asie sur l’Europe entière, entra pour beaucoup dans le zèle éclairé des pontifes. Celte guerre sainte était donc la vieille guerre de l'Europe contre l'Asie, disons même de la civilisation contre la barbarie;car le génie des nations d'Europe, bien que grossier encore, renfermait eu lui des germes de civilisation que n'avait pas le mahométisme asiatique.
Ainsi , cette disposition déjà risible des peuples de l'Europe, qui, par leur culte et leurs lois naissantes, les poussait vers l'amélioration des mœurs , leur inspirait une haine naturelle contre le despotisme musulman , qui reculait vers la barbarie. Ce sentiment se mêlait, on le voit dans Guillaume de Tyr, à l'antipathie religieuse; pour lui, les Sarrasins n'étaient pas seulement des mécréants, mais des barbares.
Enfin, l'état de l’Europe, cette multitude de guerriers sans emploi, cette profusion d'une force féodale, qui n'exereait sur elle- même qu'en se dévorant, tout cela précipitait les peuples chrétiens vers quelque grande conquête cherchée au loin. Dans le point de vue historique, l’accusation d’absurdité contre les croisades n'est pas plus raisonnable qu’elle ne le serait contre la guerre de Troie. En effet, la guerre de Troie, ce n'élait pas la vengeance de Mcnélas et la poursuite d'Hélène; c'élait le sentiment- instinctif qui armait la civilisation des Grecs, ingénieuse cl libre, contre la mollesse servile de l'Orient; c’était l'anticipation naturelle de cette guerre qu'un jour la Perse devait apporter dans la Grèce.
De même que les causes rapprochent ces deux événements, les résultats les assimilent; comme pour les nations septentrionales du vieux monde , ainsi pour les nations chrétiennes du moyen âge, une grande guerre, poussée au loin, vers l’Asie, fut l'occasion du plus grand développement des courages et des esprits. I.c temps des croisades fut, comme la guerre de Troie pour les Grecs, l’âge héroïque des nations eiiropccnucs. Là, les plus beaux souvenirs de leur poésie ont pris leur source; là, le mouvement social a commencé; là, les gouvernements tuéme ont pris un caractère nouveau ; là , les premiers grands hommes oui paru , non plus isolément, disperses à de longs intervalles, comme du temps de Charlcmagiic, mais réunis, groupés ensemble, s'animant l’un par l'autre.
Celle fécondité d’une nature jeune et vigoureuse qui, dans les chants homériques, rassemble tant de hardis courages, tant de grands hommes autour d’Àgamcmnoii , se retrouve dans les croisades. Le gcnic d'un poéic contemporain leur a manque;
mais les événements eux -menus oui eu plus de grandeur cl de poésie que l'Iliade. I.a croisade a été , pour ainsi dire , une merveille au-dessus de l'imagination des hommes qui l'onl vue, qui en onl clé les acteurs cl les témoins. Elle n'a pas suscité un grand génie qui la célébr&t. Lorsque , plus de trois siècles apres, le Tasse en rcçql l'impression , il la reproduisit un peu énervée par la mollesse et le bel esprit de Fcrrarc; il la renouvela sans doute à sa manière, avec un charme singulier d'imagination et de riant coloris, mais non pas avec la puissance et la rudesse des souvenirs originaux. Mais ne médisons pas d'un grand poêle, bien que scs pcinlurcs aient plus d'éclat que de vérité.
Après avoir établi ou rappelé ce qui nous semble la vérité historique; après avoir constaté dans les mœurs, dans l'esprit et dans les intérêts du temps, la grandeur des croisades, il nous reste à chercher parmi les souvenirs de la poésie provençale ce qui porte l'empreinte de ce grand événement. Celte élude nous moulrera , dans sa naïveté, le pieux héroïsme du moyeu âge. La croisade n'y paraîtra pas toujours une guerre sainte; mille idées profanes se mêleront au zèle religieux. Un seigneur ira à la croisade par un frivole motif que j*ai déjà rappelé; un autre eu reviendra bien vite par le même motif; un autre n'ira point par le même motif. Toutes les passions ambitieuses, les haines, les cupidités, les jalousies se déploieront avec une rude et libre franchise.
Combien tous ces mélanges bizarres , tous ces bouillonnements de la civilisation naissante ne devaient-ils pas agiter l’émc du poêle î Je regrette que nous n’ayons guère de poésies romanes faites en Syrie, au milieu de la croisade. Non, c'était surtout en France que les troubadours chantaient la guerre sainte; mais très-peu allèrent eu partager les périls. A peine, dans le volumineux recueil de Sainte-Palaye, cinq à six pièces sont-elles indubitablement datées de la terre sainte. C'est en Provence, c’est dans les cours brillantes du Midi, qu’on faisait des vers pour exciter à la croisade et au martyre.
Cependant, messieurs, soyons justes envers la poésie. Le premier des troubadours qui ait chaulé ■ la croisade se croisa : c’est Guillaume, comte de Poitiers. Il avait grand besoin , sans doute, de ce saint pèlerinage; car il y avait dans sa vie des choses bien difficiles à expier; il en est que je ne puis même rappeler. Il avait enlevé la femme du vicomte de Chàleücraull cl l'avait épousée du vi vaut de son mari. L’évéque de Poitiers avec celle généreuse fermeté que déploya souvent le clergé dans le moyen âge, le réprimanda dans l’église, et commença contre lui la formule d’cxcoiiimunicalioii.
Le comte lire son épée cl veut frapper le prélat. L’évêque de Poitiers demande un moment de répit, se recueille, cl d’une voix forte achève l'anathème.
•< Frappe maintenant, dit-il, je suis prêt. — Non, dit le comte, je ne veux pas maintenant, parce que je vous enverrais en paradis. »
Comme il ne faut désespérer de personne, Guillaume, qui avait fait beaucoup de méchantes actions semblables, partit dès les premiers temps «le la croisade. Il faut entéhdre scs adieux a son pays :
Je veux faire un chant, et je prendrai pour sujet ce qui cause ma peine ; je ne serai plus attaché au Poitou ni au Limousin.
Je mYn irai ru exil outre-mer : je laisserai mon Ois en guerre, dans la crainte et le péril; et ses voisins l'inquiéteront.
Il m'en coûte de quitter la seignenriedu Poitou ; je laisse* la gardedcFouIcques d'Anjou ma terre et sou jeune couaiu.
Si Foulcques d'Anjou et le rnit<dc qui je rclère, ne lui prêtent assistance, la plupart des seigneurs, qui verront un faible jouvenceau, ne manqueront pas de lui nuire.
S'il n'est très-sage et vaillant, les traîtres Gascons et les Angev ins l'auront bientôt renversé, quand je serai éloigné de vous.
Fidèle à l'honneur et àla bravoure, je uic sépare de vous ; je vais otitre-mcr, aux lieux où les pèlerius implorent leur pardon.
Adieu, brillants tournois ; adieu, grandeur et magnificence, et tout ce qui attachait mon cueur: rien uc m’arrête, je vais aux champs où Dieu promet la rémission des péchés.
Pardonnez-moi, vous tous, mes compagnons, si je vous ai oITensés ; j'implore mon pardon, j’offre mon repentir à Jésus, maiii e du ciel ; je lui adresse â la fois ma prière, et en roman et en latin.
Trop longtemps je me suis abandonné aux distractions mondaines; mais la voix du Seigneur se fait entendre. Il faut comparaître à son tribunal ; je succombe sous le poids de mes iniquités.
O mesamis ! quand je serai eu présence delà mort, venez tous auprès de moi, accordez-moi vos regrets et vos encouragements ; bêlas ! j'aimai toujours la joieet les plaisirs, soit quand j'étais chez moi, soit quand j'en étais éloigné.
J’abandonne donc joie et plaisirs, le vair, le gris et le sembelin (habillements des barons).
Je vous ai dit que Rerlrain <Jc Boni, qui u’avait pas moins besoin d'expiation que le comte Guillaume, ne partit pas pour la croisade. Il plaisante lui-méme de sou inaction volontaire , tout en accusant celle des autres :
De ton* ceux qui sc croisèrent, je sais maintenant lequel a le plus de mérite : c'est le seigneur Conrard, le plus parfait de tous, lui qui se défend à Sur, contre Saladin et sa vile bande. Que Dieu accorde son secours à Conrard, car celui des hommes est bien lent ; seul il obtiendra le prix, puisque seul il brave les fatigues et les dangers.
Seigneur Conraid, je vous lecommandc * Dieu; je serais allé outre-mer auprès de vous, je vous l’assure; mais j'ai perdu patience quand j’ai vu que les comtes, les ducs, les rois et les princes retardaient toujours; et d'ailleurs, il est une dame, belle et blonde, auprès dequi mon courage s’est peu à peu attiédi; autrement je combattrais * vos côtés depuis plus d’un an.
Scigueur Conrard, je connais deux rois qui diffèrent trop de vous aider ; vous entendez qui : le roi Philippe est l’un ; il craint : le roi Richard est l'autre; il craint aussi. Plût à Dieu que chacun d'eux fut dans les fers des Saladins, puisqu'ils sc moquent ainsi de Dieu; pmsqu’étant croisés, ils uc sc disposent point à partir.
Seigueur Conrard, l'affection que je vous porte inspire me» ver* ; et je ne considère ni ami, ni ennemi; mais je rhante pour blâmer le» croise* de cequ’ils ont ainsi mis le passage et leurs serments en oubli : ils ne pensent pas que Lieu voit avec peine qu'ils vivent dan» les orgies et dans les délices, et que vous endurez la faim et la soif, quand iis reposent tranquillement.
Seigneur Conrard, la roue tourne toujoursen ce monde, et finit par amener le mal ; j’en connais peu qui ne sc mettent en souci de tromper ceux qui sont leurs voisins et ceux qui ne le sont pas; mais relui qui perd ne montre pas de joie; or, sachantbien ces hommesque j'accuse d’agiraiusi, que Dieu note ce qu'ils ont dit et ce qu'ils ont fait.
Seigneur Conrard, le roi Richard a un si grand mérite, et je le dis (quoique parfois je parle mal de lui), qu'il s'embarquera bientôt avec autant de forces qu'il le pourra : on me l'assure. Le roi Philippe monteen mer. ainsi que d'autres rois ; ils conduisent des secours tels, que nos conquêtes s'étendront jusqu'à l’Arabie.
A l'exemple tlu belliqueux Ber tram de Boni, beaucoup d'au 1res troubadours , sans quiltor la France, a! laquaient par des sirvcnles amers les envahissements des Sarrasins, la lenteur des seigneurs, les jalousies des rois. Ouclquefois la réprimande est si vive, qu’il faut la rappeler comme un trait distinctif de la liberté du temps. Citons un exemple entre plusieurs.
Le marquis de Monlfcrral s’était croisé comme tout le monde. Il ne se pressait pas de partir; il restait dans son comté : il ne savait pas qu’un jour il serait roi de Thcssalouiquc. Voici comme un troubadour l’apostrophe :
.Marquis, je veux queles moines deClmi y fassent de vous leur capitaine, ou que vous soyez abbé de Liteaux, puisque vous avez le coeur assez vil pour aimer mieux deux bœufs et une charrue à Montfrrr.it, qu'aillent» être empereur...
Le royaume de Tbcssalonique , sans pierrier et sans mangonneau, vous pourriez l'avoir, et maint château que je ne nomme pas.
Par Dieu ! marquis, Rolland dit à son frère, et Gui marquis cl Raiuaud leur confrère. Flamands, Français, Bouruignons et Lombards, vont tous disant que vous semblez itard.
Vos ancêtres, je l'eulends dire et rapporter, furent tous preux; mais il ne vous en souvient guère; si vous n'avez soin de changer, vous perdrez le tiers et le quart de votre honneur.
Figurez-vous dune, messieurs, que taudis que la prédication chrétienne du haut des chaires ranimait le zèle des fidèles, tandis que les lettres apostoliques des papes appelaient les rois, excitaient les peuples, la voiz des troubadours, tantôt maligne et moqueuse, tantôt enthousiaste et sévère, inspirait aussi la croisade. C'est même un trait remarquable que ce concours de deux influences qui souvent sc contrariaient. Dans celte époque du moyen âge, les deux puissances morales, incgdlcs, dans leurs effets, bien diverses dans leur origine, c’claieiil la religion et la poésie populaire. Souvent elles étaient en guerre; les peuples hésitaient, si J'ose parler ainsi, entre les prédicateurs et les chanteurs, cl quelquefois, par la corruption et la
frivolité de notre nature, les chanteurs remportaient.
Mais dans ce mouvement rapide d'enthousiasme, qui s'entretint cl se renouvela si longtemps, presque toujours les troubadours cl les prêtres, la poésie et la religion s'accordèrent pour célébrer l.i croisade, pour appeler à la croisade tous ceux qui portaient un cœur d'homme et une cpcc , pour avertir les chrétiens d’Europe du délaissement do leurs frères, enfin pour recruter sans relâche celle armée que l'Asie dévorait incessamment. On peut s'étonner que le Tasse n’ait pas songé à placer un troubadour dans sa Jérusalem. En cllel, le dévouement du comte d'Anjou eut quelques imitateurs parmi des chevaliers troubadours. On a conservé quelques-uns de leurs chants inspires sous le ciel de la Syrie, au milieu des victoires ou des souffranccsdc l'armée chrétienne. On peut chercher dans leurs vers quelques traces de ce nouveau contact du génie d'Europe avec le génie oriental. Cet orientalisme, qui par l’invasion des musulmans, était arrivé dans l’Espagne, qui tic là s’était reflété sur l’Europe méridionale, les chrétiens étaient allés le chercher de nouveau jusque dans les murs do Jérusalem. Mais le troubadour de Provence, exile en Palestine, gardait toujours l’amour du pays de la gaie science. Nous avons le chant d’un troubadour , dont la vie première avait etc frivole et emportée parles délices des cours du Midi. Pcyrols, longtemps poêle favori du Dauphin d’Auvergne, exilé par ce prince pour tics vers adressés à la duchesse de Mercœur, partit pour la croisade : je ne sais s’il s*cn lassa bien vite ; mais voici quelques vers qu'elle lui inspira sur les lieux mêmes :
Puisque j'ai vu le Jourdain et le saint sépulcre, 6 vrai Dieu! qui êtes le Seigneur îles seigneurs, je vous rends grâces de cc qu’il vous a plu de me faire tel honneur que de nie permettre de contempler le lieu sacré où vous naquîtes véritablement: j'en ai la plus vive allégresse: car si j'étais en Provence, d4un an les Sarrasius ne m'appelleraient Jean.
tjue Dieu nous accorde maintenant bon voyage et bon vent, bons navires et bons matelots; car je veux retourner â Marseille : mon cœur y était reste, quoique je fusse vraiment outre-mer; je recommande â Dieu Acre et Sur, et Tripoli, et ITIApitaf, et le Temple.
Vous reconnaissez ce goût des troubadours pour le séjour de France. Je vous ai parlé de ceux qui u’avaictil pu la quitter; en voici un qui est allé sur les bords du Jourdain. Au lieu de toutes les impressions mélancoliques qu’un poêle de nos jours n'aurait pas manqué de trouver dans ces saints lieux, cet homme du douzième siècle souhaite surtout un bon navire, un bon vent et le port do Marseille.
Ailleurs Peyrolsparle encore de la croisade, dans une pièce de vers pleine de délicatesse etde grâce: c’cïI un Iciisou, un dialogue entre lui et l'Amour.
TABLEAU DU MOYEN AGE
Chacun des interlocuteurs donne scs raisons pour et contre la croisade. « Quoi! dit l'Amour, vous « iriez outre-mer quand les rois n’y vont pas? Voyex u comme ils se fout la guerre et cumrnc les barons «i cherchent aussi des excuses! » Pcyrols se laissa convaincre et ne retourna plus en terre sainte. Cette pièce indique d'ailleurs, vous le voyex, la décadence’ de l’esprit des croisades. Les gentilshommes s'en lassèrent comme les rois.
Dans le petit nombre de troubadours qui prirent la croix , il faut cependant compter deux rois , Richard et Frédéric. Richard étant , comme nous l’avons dit, dans sa jeunesse, seigneur fcudalaire de l'Anjou, avait un commerce fréquent avec ces gentils troubadours de la Provence cl de l'Auvergne; il parlait et chantait leur langue. Quand il devint roi d'Angleterre, il fut suivi à sa cour nouvelle par un grand nombre de troubadours, qui étaient là comme un cortège d’honneur. Nous remarquerons ailleurs à quel point l'influence des troubadours se retrouve dans les premiers essais de la poésie anglaise. Chauccr, au quatorxième siècle, était encore un de leurs élèves. Dans ses guerres, dans ses aventures lointaines, Richard garda le souvenir de celle poésie provençale cl la cultiva. Si votre imagination se reporte aux grands exploits de Richard, malgré ses vices, un intérêt singulier s'attache à scs vers. En effet, ce Richard n’était pas seulement un batailleur comme Bcrlram de Boni; placcz-le dans un autre siècle, ce ne sera pas un prince juste et doux, mais un grand homme; c'est un homme qui réunit à l'audace que montra Otaries XII, plus de génie politique et de prudence. Au milieu de scs périlleuses aventures, toujours errant ou combattant hors de ses Étals, sou nom remplit les vieux monuments de l'Angleterre. Peu de rois ont moins habité leur royaume, et y ont cependant laissé une trace plus profonde que Richard.
Richard, après avoir livré tant de combats, tué tant de Sarrasins, revint de la croisade sans armée et même sans écuyer; mais cela n'effrayait pas un chevalier comme Richard. Débarqué eu Europe, sur les côtes de Daimalio, il entreprit de traverser seul le territoire de l'un de scs plus grands ennemis, le duc Léopold d’Autriche, dont il avait fait une fois abattre l’étendard déjà planté sur une tour de Palestine.
En passant par la Slyric, it fut arrêté par Léo- . pold et jeté dans une tour; puis Léopold le vendit prisounier à l’empereur Henri VI, qui ;e retint dixhuit mois captif. C'était une triste reconnaissance de son héroïsme dans la croisade. V ous savez ce que le roman et le théâtre ont jeté d'ingénieux et de touchant sur cette aventure; vous connaisse! celle histoire d'un troubadour fidèle qui s’élail mis
en quéle de Richard , que. l’on savait revenu de la terre sainte , cl que l'on ne voyait reparaître nulle part. Selon ce récit, le troubadour Blonde), après avoir erré dans beaucoup de lieux, chantant au pied des forteresses qui pouvaient renfermer son maître, entendit du fond d'une tour, une voix qui achevait la chanson, et reconnut Richard.
Je ne sais si l’histoire est authentique, si la fidélité du troubadour, si la découverte imprévue de Richard, si ce chant à deux voix du troubadour et du prince captif, si tout cela offre autant de vérité que d’intérêt. Mais nous avons du moins un vestige curieux du talent poétique de Richard dans les loisirs de sa captivité.
Il s’est conservé dans les deux dialectes des troubadours et des trouvères, une chanson où Richard, pris-Jimier, sc plaint de ses vassaux , de ses amis, qui l'abandonnent, et du roi de France, qui profite de ce temps pour envahir son territoire. Je lie ferai qu’une remarque philologique. Celle chanson existe dans les deux langues, celle des troubadours et celle des trouvères.
Avant que l'admirable travail de M. Rayuouard eut jeté la lumière sur ces origines de notre idiome, qui sont liées de si près à toute l'histoire du moyen Age, on avait à cet égard des notions si confuses, et on portail tant de négligence dans celle élude, que l'abbé Millot, qui a composé trois volumes sur les troubadours, a traduit tout de travers celle chanson de Richard, et, déplus, voulant citer un couplet dans la langue originale, à mêlé les deux textes.
Ce n’est pas moi qui triomphe de cela ; mais on peut apprécier le service rendu par l'ccrivain qui, de nos jours, a parfaitement éclairci l’histoire de celte littérature cl de cette langue, que ne savaient pas distinguer d’un autre dialecte des hommes de mérite qui faisaient trois volumes sur ce sujet. Mais passons à la chanson, en traduisant d'après le roman provençal; car il est à croire que Richard la composa dans le dialecte quî était la langue favorite de la poésie, et pour ainsi dire le toscan du sièc.c : du reste, dans cette chanson, l'intérêt poétique est médiocre. Ce qui doit plaire, c’est l’intérêt anecdotique et la singularité de vers composés par un homme qui a gagné tant de batailles cl qui chante du fond de sa prison :
Déjà nul homme prisonnier ne dira sa raison bien nettemeut, *i ce n’est en Uomuie qui*e plaint; mai» pour réconfort, il doit faire une chanson. J’ai beaucoup d’amis; mais pauvres sont leurs don* : c’est une hante à eux si, pour ma rançon, je suis deux hivers prisonnier.
Or, sacheqt bien mes hommes et mes barons anglais, normauds, poitevins et gascon*, que je n'ai si pauvre com pagnonque je voulusse pour argent laisser en prison. Je ne leur fais aucun reproche; mais je sui* encore prisonnier !
Jesais bien, et je tiens pour vrai certainement, qii’hommc mort ou prisonnier n’a ni amis ni parents; et s’ils m’abandonnent pour or et pour argent, c’est un mal p >ur moi. un
ed b;
>gle
plus grand pour ma nation , qui. après ma mort, souffrira reproche pour m'avoir laisse- piisonnier.
Pas n’rtt merveille si j’ai le eeeur dolent, lorsque monseigneur met ma terre en saccage; il ne lui souvient pas de notre serment, que nous fîmes pour la sûreté commune : je sais bien de vrai que guère longtemps ne serai prisonnier.
Comtesse Souer. Dieu sauve votre souverain mérite, et garde la beauté que j'aime tant, et par qui jo suis déjà prisonnier.
Je m'arrête ici. Dans la prochaine séance, nous considérerons d'aulrcs monuments historiques et poétiques de la langue romane au milieu de la croisade sanglante contre les Albigeois.
SIXIÈME LEÇON
Utilité historique de la poésie provençale. — Liberté extraordinaire dont elle est la preuve et l'expression. — Chant de Sordcllo sur la mort de Blacas. — Poésie satirique des troubadours, inférieure à leur poésie amoureuse. — Vie heureuse et douce imagination du Midi troublées tout à coup par une horrible calamité. —Innocent III. - Hérésiedes Albigeois; leurs prières en langue vulgaire.— Causes de la croisade contre les Albigeois. — Son influence sur le génie méridional. — Chant de vengeance et de haine contre Rome.
Messieurs,
La littérature, telle que nous l'étudions, est tour à tour un objet d'art et un monument historique. Je ne puis, dans celle revue du moyen âge, offrir toujours à votre attention d'heureux fragments poétiques et des beautés inédites. Je suis soumis à la loi accidentelle de mon sujet. Quelquefois, sous les décombres de ces vieux temps, nous découvrirons des choses éclatantes et neuves ; plus souvent, nous n'y trouverons que des matériaux informes cl brais. Ce sont de curieux cléments pour l'histoire, et non des spectacles pour l'imagination. Aussi, messieurs, en parcourant celte littérature des troubadours, dont une portion nous est sévèrement interdite, nous nous attacherons de préférence à quelques singularités de mœurs et d'événements, dont l'intérêt soutienne ou supplée pour nous le talent poétique.
Nous avons indiqué déjà ce caractère libre cl hardi de la musc provençale, ce droit de réprimande et de satire qu’elle exerça contre toutes les puissances du moyen âge. C'est un trait distinctif du temps. Celle époque serait mal comprise, si clic ne se présentaitqu'avcc celte apparence d'ordre et de soumission, que les écrivains de la monarchie ont uniformément répandue sur notre histoire. Presque toujours, par un anachronisme de langage, ils ont attribué quelque chose de l’esprit paisible du dix-septième siècle aux temps agités du moyen âge. Si vous étudiez la France du treizième cl du quatorzième siècle dans Daniel, il vous semble qu'une sorte de régularité et de subordination en animait et en contenait toutes les parties. Cette illusion était ncc d'abord de la lecture mémo des
Chroniques, rédigées par des moines, dans la paix des monastères. Ils avaient involontairement communique à leurs récits quelque chose de la quiétude cl du calme de la vie monastique; cl les historiens oflicicls de la monarchie absolue ajoutèrent , plus tard, à ces fausses couleurs, un ton d'étiquette et de gravité.
Au contraire, les monuments immédiats de la poésie populaire, lors même qu’ils ne satisfont pas l'imagination et le goût, ont toute la vivacité, ou plutôt toute la rudesse d'une vérité naïve et historique. Comment croyez-vous, par exemple, qu'au treizième siècle on traitait ces empereurs d’Allemagne, ces rois d'Aragon, de Caslillo, de France, que l'histoire nous montre à la tète de leurs nombreux vassaux cl dans la pompe de leurs cours? Ne vous scnihie-l-il pas que les papes seuls avaient le droit de le* maudire et de les insulter, et que, du reste, tout genou fléchissait devant ces princes? Consultez les troubadours, et vous verrez que ni les puissances de la terre, ni même celles de l’Église n'étaient ménagées par ces hardis interprétés des passions de la foule. Une double vérité naîtra pour nous de cette élude; nous connaîtrons mieux les événements et l’esprit du temps tout à la fois. Vous le concevez; je ne dirai pas la convenance, mais le bon sens ne laisse pour nous, dans ces vieux nionumcnls, qu’un intérêt froidement historique; et si, par exemple, nous empruntons à un troubadour In satire amère des excès de la cour de Hume, la censure violente, excessive peut-être, des abus du pouvoir ecclésiastique ou civil, ce sont des paroles mortes, dépouillées non-seulement de toute allusion , mais de toute vraisemblance dans nos temps modernes.
Uii chevalier, un troubadour illustre, Blacas, meurt : voilà les troubadours qui célèbrent en lui le guerrier vaillant, généreux, dont la vertu faisait honte aux plus puissants monarques. Dans la complainte du fougueux Bcrlrain de Born sur la mort du jeune Henri, nous avions admire la douceur cl la mélancolie du langage. Le poète, qui déplore la perle de Blacas, porte dans sa douleur bien plus d'amertume; il la rend oulrageusc pour tous les princes de la chrétienté. D'une complainte funèbre, il fait un sirvcntc. Ce poète, c'rsl Sordcllo, né dans l’Italie du Nord, mais poète de la langue provençale. Le Dante a cru lui devoir cet insigne honneur, de l’invoquer presque à l’égal de Virgile, dont il le fait le compatriote, lorsqu’il le rencontre dans son mystérieux voyage.
Malgré ce singulier parallèle, la poésie de Sordcilo vous paraîtra bien rude; elle ressemblera pour vous à quelques-uns dis chants de la Grèce moderne et barbare. Il est un de ces chants popu-
TABLEAU DU fo/ies , où, par une fiction digne de la férocité des rlephtes de la montagne, la tète coupée d'un guerrier s'entretient avec un aigle qui la dévore :
« Mange-moi, dit cette télé; uourris-loi de mon « courage. »
(Test le génie rude et farouche du moyen âge, ; qui, par une exception unique, s’élail conservé, i jusqu’au dix-huitième siècle, dansquelques cantons i de la Grèce asservie. Un tour d’imagination sein- i hlable se retrouve dans les vers de Sordello; il y a de plus cette libre et séditieuse hardiesse des trou- ; hndours, qui gourmandaienl tous les princes du temps.
Je ne nommerai pas, comme refait un savant historien, celte liberté des troubadours, le cri de de l’opinion publique. Un c telle puissance n'existait pas alors, La liberté était renfermée dans quelques châteaux; elle voyageait avec quelques troubadours; elle passait vite de la plainte à l'action , de la chanson à la mêlée : il faut lui laisser sa physionomie guerrière. Voici, messieurs, ce chant singulier, plus remarquable par la hardiesse inxuricuse que par le talent :
Je veux . en ce rapide chant, d'un cœur triste et marri, plaindre le seigneur Blacat; et j'en ai bien raison : car en lui j’ai perdu un seigneur et un bon ami ; et les plus nobles vertus sont éteintes en lui. Le dommage est si grand, que je n'ai pas soupçon qu'il se répare jamais; i moins qu'on ne lui tire le cœur et qu'on le fasse manger à ces barons qui vivent sans cœur ; et alors ils en auront beaucoup.
One d’abord , l’empereur de Rome mange de ce cœur ; il en a grand besoin, s'il veut conquérir par force les Milanais, qui maintenant le tiennent conquis lui-méme; et il vit déshérité, malgré ses Allemands.
Qu’après lui, mange de ce cœur le roi des Français ; et il recouvrera la Castille . qu'il a perdue par niaiserie : mais s'il pense à sa mère, il n'en mangera pas : car il paraît bien, par sa conduite, qu’il ne fait rien qui lui déplaise.
Je veux que le roi anglais mange aussi beaucoup de ce cœur, et il deviendra vaillant et bon ; et il recouvrera la terre que le roi de France lui a ravie, parce qu’il le sait faible et lâche.
Et le roi de Castille, il convient qu'il en mange pour deux ; car il lient deux royaumes et n’est pas assez preux pour un seul : mais s'il en veut manger, il faut qu'il en rnange en cachette ; car si sa mère le savait , elle le battrait avec des verges.
Je veux que le roi d'Aragon mange de ce cœur. Cela le délivrera de la honte qu’il recueille ici , à Marseille et à Milan ; car il ne se peut honorer autrement , en actions ou en paroles.
Je veux aussi qne l’on donne du cœur au roi navarrois. qui valait mieux comte que roi ; je l’entends dire ainsi. C'est un mal quand Dieu fait monter un homme à haute puissance, et que le défaut de cœur le fait baisser de prix.
Le comte de Toulouse a besoin d’en manger beaucoup , etc. , etc.
Je u'achèvc pas, messieurs : ce singulier repas est trop long; cependant la pièce de Sordello fut très-répandue et fort approuvée dans le temps. Ce thème d’un cœur mangé parut si beau, que voilà deux ou trois autres poètes qui le reprennent et le paraphrasent. Ce ri'est plus simplement le cœur de filacas, mais le corps de. Blacas tout entier qu'on
coupe , qu’on divise , et que le poêle propose d’envoyer à divers peuples de la chrétienté, aux vaillants Poitevins, aux couards Anglais, etc. Certes, sous le rapport du gnùt , si l'on compare ces inventions aux beaux rêves de la poétique Italie, notre Midi parait encore bien grossier. Aussi, c'est un exemple de liberté féodale, et non de poésie, que nous avons voulu chercher ici.
Celte poésie des troubadours, en devenant satirique él haineuse, perdait quelque chose de sa brillante inspiration. Elle semble née pour chanter le beau ciel de Provence, le printemps, les plaisirs : quand elle s’arrachait à ce doux emploi , comme dit La Fontaine, elle était souvent plus injurieuse qu’énergique. Ce qui fait surtout le charme et l’éclat de cette poésie, c’est l'expression interminable des sentiments délicats du cœur; c’est le langage uniforme de l’amour, soit qu’on l'écoute tlaus les accents passionnes d’un guerrier troubadour, ou dans les douces paroles de la comtesse de Die. Mais nous en sommes réduits a l'intérêt historique. Kl, dans les sujets graves, si l’on excepte Bcrlram de Born , cl quelque autre peut-être, le génie manque aux troubadours.
Hors de là , figurez-vous celle longue cL ingénieuse chanson qui sc fait entendre dans toute la Provence. Elle est l’occupation des grands , des preux, des troubadours, des jongleurs. Sans cesse les autres langues de l’Europe, qui commencent à sc former, viennent s’y mêler; mais la primauté provençale s’y reconnaît toujours. Il est entre autres une forme singulière, que, dans notre civilisation avancée, on n’iiiiaginerail pas, qui suppose une communauté, une affinité perpétuelle entre plusieurs langues : c’est ce qu’ou appelait le discorl, Ce sont des sentiments de dépit, d'inquiétude, d’espérance , exprimés en plusieurs langues à la fois. On faisait une pièce de vers en italien, en provençal, en français, en gascon, en espagnol ; on mêlait tout cela, suivant son émotion; et quand le poêle avait tout à fait perdu la tôle , ce n’était pas seulement de strophe en strophe qu'il changeait de langue 9 celait de vers en vers. Il y a plusieurs pièces dans celte forme singulière. Tout cela suppose un grand loisir dans une nation ; ces jeux d’esprit ne trouveraient guère place chez un peuple agité par de graves intérêts. Celte douccoccupation dura plus d'un siècle. Si la poésie qui en fut l’ouvrage n’est pas d’une grande admiration, si on ne place point cette poésie dans les archives de l’esprit humain, après ces quatre ou cinq poésies qui fout rcncbanlement éternel de notre imagination, on s’arrête cependant avec plaisir sur elle, et on V voit le témoignage de la prospérité sociale dont jouit un peuple, au mtliendes agitations sanglantes
de toute l'Europe. Mais ce bonheur ne (levait pas être durable. Le caractère du moyen âge, qui s'était adouci sous le ciel heureux de la Provence, va reparaître avec son atroce et puissante énergie. Cette contrée, si florissante au milieu du douzième siècle, va recevoir en sou sein toutes les horreurs d’une guerre de fanatisme et de pillage ; elle va cruellement expier tout ce qu’elle a eu de paix et de bonheur ; elle va souffrir au delà des autres pays de l’Europe. S’il est un grand contraste entre les occupations de l’esprit et la destinée des hommes , c’est la Provence qui doit l’offrir: ses jeux poétiques, scs court d’amour, sont tout à coup remplacés par toutes les fureurs de la guerre et de l'inquisition la plus impitoyable. C’est encore là, messieurs, un des grands événements du moyen âge, sur lequel la poésie romane peut fournir des pièces historiques.
La croisade des Albigeois! Quelle idée s’en faiton , soit que l'esprit monacal , soit que l’esprit philosophique retrace seul ces grands souvenirs? Longtemps d’abord , le témoignage des victimes avait été supprimé; c’étaient les inquisiteurs qui s’élaient faits historiens. Puis le récit des inquisiteurs fut commenté plus lard uniquement par l’esprit philosophique. Tout ce qui avait été fait de violent et d’inhumain dans cette guerre, parut tenir à une scélératesse profonde; tandis que le caractère de certaines époques , c’est que de méchantes actions soient commises par des hommes qui tous n’étaient pas méchants. Image Adèle des préjugés et des passions du temps , cris de douleur des vaincus dans cette guerre désastreuse , la poésie des troubadours est un vivant commentaire de ces événements.
En ce moment , deux choses nous frappent : le caractère historique et la forme littéraire de cette poésie. Ce caraceèrc historique ne peut bien se concevoir, sans quelques réflexions rapides sur l’hérésie des Albigeois. Dans la multitude de sectes que les premiers siècles de notre ère avaient vu naître et grandir sur le tronc puissant du christianisme, il en est une dont le nom varia beaucoup, mais qui, dès l’origine, avait, dans la simplicité de scs dogmes, quelque chose d’analogue à la croyance protestante réduite à ses formes les plus austères. Au sixième siècle, cette secte avait le nom de Paulicienne ; elle rejetait entièrement l’autorité du pontife de Rome; elle méconnaissait en général l’autorité du sacerdoce; elle niait le purgatoire et l’eflicacité des prières pour les morts. Du reste, elle recommandait des mœurs chastes et pures, de rigoureuses abstinences. Cette secte avait deux caractères singuliers, qu’elle reçut de la diversité de ses fortunes cl do scs périls : tantôt elle
était purement ascétique, solitaire, pythagoricienne; tantôt elle était guerrière et impitoyable.
Lorsque le mahométisme s'étendit rapidement sur l’Asie Mineure, les pauliciens, qui avaient été persécutés par les empereurs grecs , subirent assex volontiers le joug musulman; mais sous le cimeterre et l’Alcoran, ils gardèrent leur foi et y mêlèrent seulement quelque chose de l'imagination orientale. Avec les mahométans , ils passèrent en E$pagne;d’Espagne, ils arrivèrent en Provence, et ils parcoururent ainsi une partie de l'Europe méridionale, à la faveur des victoires de leurs maîtres. On les trouve répandus dès le huitième siècle. C'est dans la première langue du moyen âge, dans cet idiome roman, dont les débris ont été si récemment étudiés, que cette secte annonça d’abord ses dogmes et ses prières. Après les serments de 842, un des plus anciens monuments de la langue romane, c’est la Noble Leçon de» f'audois , pieuse et simple paraphrase de maximes évangéliques. Là, rien n’indique absolument une hérésie dogmatique; mais on sent un esprit de libre examen et de conscience individuelle. Ces maximes sévères, cette morale pure, celte religion simple et s’exprimant en langue vulgaire, étaient communes à un grand nombre d’habitants du diocèse d’AIbi, d'où vint le nom d'Albigeois.
Sous lescomtes de Toulouse, grâce à cet esprit de tolérance, dont l’Espagne elle-même donnait l'exemple, dans ces guerres sans cesse mêlées de traités de paix, d’alliance, de mariages entre les familles arabes et chrétiennes, cette secte fut tolérée dans presque tout le Midi; elle y prit de grands accroissements ; elle s'adonnait au commerce et aux arts ; elle augmentait celte richesse et celle prospérité méridionales qui formaient un si grand contraste avec la grossièreté rude et militaire de la France du Nord.
Tel était encore l’heureux état de cette secte à la fin du douzième siècle. Le comte de Toulouse la protégeait; le tuteur du vicomte de Béziers était soupçonné d’en faire partie : les temples des Albigeois étaient fréquentés, leurs hymues, en langue vulgaire, retentissaient librement, et leur foi vivait paisible à côté de la foi catholique , dans les mêmes cités et dans les mêmes villages.
Mais alors monta sur la chaire de saint Pierre un des plus puissants génies qui aient jamais existé. On ne peut trouver ces expressions trop fortes, quand on songe que cet homme accomplit tout ce que le plus hardi des papes, avant lui, avait seulement projeté: la grande suzeraineté ponliBcale, celle ambition, cette théorie de Grégoire VU, fut véritablement mise en pratique par Innocent 111.
La chaleur des croisades, l’enthousiasme qui avait inspiré ces grandes expéditions, commençait
TABLEAU DU MOYEN AGE
à s'attiédir . La voix puissante du pontife ne le ranima qu’à demi. Je ne sais si lui-même voulut porter dans l’Orient toute la force de sa volonté, s'il voulut consumer là tout l’empire qu’il avait sur l'âme des hommes. Mais on le voit , en peu d’années , humilier . abaisser, dompter Philippe- Auguste, agiter l’Angleterre, réprimander le roi d’Aragon, le roi de Bohême, l'Empereur, donner ou laisser prendre Constantinople, enfln maîtriser tous tes rois de l’Europe, en faire ses vassaux, ses hommes liges, au nom de la religion.
Voilà quel était Innocent III.
Ce tableau incomplet de ses desseins et de ses actes n’est pas son apothéose. Dans le grand nombre de ses entreprises, il faut compter l’oppression, l’anéantissement de co peuple albigeois, disséminé parmi les habitants du Midi. Ce fait a presque disparu dans l’immense activité du pontificat d’innocent III.
Innocent III, monté sur le trône de Rome, et faisant la revue de l’univers , aperçoit., dans un coin de la France méridionale , ce petit peuple des Albigeois, qui suit des prêches particuliers, qui fait habituellement ses prières en langue romane, et semble ainsi renier la suprématie de la vieille langue religieuse et politique de Rome. On ne disait pas que ce petit peuple fût malfaisant. Lorsque les premiers conseils de mort et de persécution furent donnés, les habitants répondaient : » Nous ne pouvons pas les tuer, nous avons été nourris avec eux ; nous avons des parents parmi eux, et nous voyons combien leur vie est honnête. » Cela était humain et sensé; mais voici comment les passions violentes du moyen âge précipitèrent un affreux dcnoùmcnt. qui, sans doute, n’était pas dans la première intention du pontife.
Dès l’année 1193, Innocent III avait envoyé dans la province de Narbonne deux légats , pour convertir et accuser les hérétiques. Il leur adjoignit plus taçd un prêtre du pays , Pierre de Castelnau.
A celle époque, un légat venu de Rome, c'était plus que ne fut, dans l'ancien monde, un sénateur romain député vers un roi. Vous vous souvenez d’avoir lu dans l’histoire ancienne celle réflexion, que souvent les Romains entreprirent de grandes guerres, firent des sièges mémorables, détruisirent des peuples entiers, afin que l'offense d’un ambassadeur romain ne restât pas impunie. C’était le prestige et la poil tique de Rome d’attacher un sceau d’inviolabilité au moindre de ses mandataires, et de payer de tout le sang d’un peuple l'insulte qui pouvait leur être faite. A ce prix, il y avait, en quelque sorte, économie de guerres pour elle. En vengeant, par une épouvantable destruction, l’injure de la toge romaine, elle s’épargnait la néces-
sité de prendre plus souvent les armes. Il en était de même, au moyen âge, pour le maintien de cette succession dictatoriale que Rome chrétienne semblait avoir reçue de l’ancienne Rome , et le pontificat semblait avoir d’autant plus besoin de ce talisman de terreur autour de ses envoyés, qu’il n’avait pas de logions à lui pour les défendre.
Les légats d'innocent 111 parcoururent la Provence, aidés de plusieurs moines de Clteaux ; ils prêchaient, discutaient, menaçaient, et rencontraient dans la liberté des esprits une résistance à laquelle Rome n’était pas accoutumée. C’étaient de bien âpres controverses, substituées à l’aimable frivolité des tensons ot des controverses d’amour. Arrivés dans le palais de Raymond de Toulouse, les légats y trouvèrent grand nombre de troubadours, de musiciens, de jongleurs, et quelques hérétiques ; car le comte protégeait à la fois les hérétiques et les poêles. Les légats, et surtout Pierre de Castelnau, réclament auprès du prince la punition de ses sujets dissidents. Celui-ci promet, hésite, ajourne, et n'ose nier la terrible puissance qu'il tâche d'éluder. Cependant, avec ce despotisme apostolique qu’ils portaient en eux, et qui leur permettait, d’après les principes de Grégoire Vil , de révoquer arbitrairement les évêques, comme d'excommunier les princes, ils avaient déposé l'archevêque de Narbonne et les évêques de Toulouse et de Viviers, coupables à leurs yeux d'indulgence et de faiblesse.
II y avait eu, quelques années auparavant, un troubadour ingénieux, célèbre par ses vers passionnés, Foulqucl de Marseille. Après la vie ambulante , /
frivole, capricieuse de la gaie science, après bien des vers adressés aux dames du Midi, Foulquel de Marseille avait été pris tout à coup d’une grande mélancolie; il était entré dans l’ordre de Citeaux. Jeune encore, il avait gardé, sous le cilicc. la violence de l’ambitidn mondaine. Il vint joindre son ardente ferveur au zèle farouche du légal. Le légat le fait évêque de Toulouse. Ainsi, voilà le comte Raymond, qui, jusque dans sa cour, pleine de chevaliers et de poêles, voit croître contre lui la formidable puissance de l’église romaine. Chaque jour, nouvel avertissement, nouvelles plaintes, nouvelles menaces , sur la lenteur du comte à punir scs sujets. Pour l’y forcer, les légats s'avisent même d’un étrange moyen.
Le comte était en guerre avec plusieurs barons du Languedoc et de Provence, et quelques-uns de ses vassaux qui lui refusaient le service féodal. Le légat se présente comme médiateur dans le camp des barons, et vient annoncer de leur part la réconciliation et la paix, sous la seule condition que les troupes qu’ils avaient rassemblées serviraient à détruire les Albigeois. Le comte refusa d’ouvrir ses
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États à ses ennemis pour tuer ses sujets. Alors le sanguinaire pacificateur le déclara schismatique, rebelle à l’Église et le frappa d'anathème; puis il écrivit à la courüc Home. Nul récil moderne n’attcindrail à la réalité pour peindre celle puissance irrésistible dclachairc apostolique; ilfaut recueillir quelques paroles d’innocent III. Voici comment le pontife appuyait son légal :
Si nous pouvions, écrirait-il au comte Raymond, ouvrir votre coeur, nous y trouverions, et nous vous y ferions voir les abominations détestables que vous avez commises; mais comme il est plus dur que la pierre, c'est en vain qu'on le frappe avec les paroles du salut ; on ne saurait y pénétrer. Homme pestilentiel ! quel orçueil s’est emparé de votre cœur, et quelle est votre folie de ne vouloir point de paix avec vos voisins, et de braver les lois divines, en protégeant les ennemis de la foi ! Si vous ne redoutez pas les flammes éternelles, ne devez-vous pas craindre les châtiments temporels que vous méritez par taut de crimes?...
Lecomte plia la lélc, fil la paix avec les nobles provençaux suscités contre lui par le zèle du légat, et promit d'exterminer ses sujets hérétiques. Mais il ne se pressait pas d’accomplir celle œuvre. Le légat irrité vient a lui, l'appelle lâche , parjure , tyran, et lui laisse pour adieu une nouvelle et dernière excommunication. Puis, comme ce sénateur romain qui, seul au milieu d'un peuple ennemi , déployait le pan de sa robe cl en laissait tomber la guerre, le légat reprit tranquillement sa route, sous la protection de celte inviolabilité du pontificat suprême. Dans une auberge sur les bords du Rhône, il est rejoint par un gentilhomme du comte de Toulouse, par un de ces hommes qui, dans une cause ou dans l'autre, sont prêts à offrir des crimes pour preuve de zèle. Cet homme l'insulte et l’assassine.
Voilà la majesté pontificale indignement violée, l'épouvantail des peuples et des rois attaqué par , un crime.
L'imagination froide de nos temps ne peut'sc figurer l'horreur et l’épouvante de cette catastrophe dans le moyen âge, la puissance de celte voix d'innocent 111 , qui du haut de la chaire de saint Pierre, relenlit dans toute l’Europe, pour demander vengeance du sang de son légal, l’indignation des peuples , l’empressement des seigneurs : c’est une croisade nouvelle. On était las de l’Orient, où l’on mourait trop. Tout ce qu’il y avait de mauvaises et même de bonnes passions, l’ardeur du pillage et le zèle religieux, sont enflammés à la fois. Les seigneurs grossiers et indigents de nos provinces du Nord brûlent de se jeter sur cette riche proie du Midi, que leur désigne du doigt le pontife.
La colère d'innocent III n’était pas une vainc menace. Déjà des milliers d’hommes s’étaient levés dans toute la France. Là paraissaient Simon de
TUBE FRANÇAISE
Monlfort, le sanguinaire héros de cette croisade antichrétienne; Eudes 111, comte de Bourgogne, et d’autres grands vassaux de Philippe-Auguste ; des archevêques, des évêques , beaucoup de moines de l’ordre de Clteaux. Lorsque le comte Raymond de Toulouse vil s’avancer vers lui cette force irrésistible, armée de ce que tous les hommes regardaient avec respect et tremblement , il fut abattu malgré son courage; il consentit à se mettre luimême à la suite de la croisade; il s’enrôla contre ses sujets. Nous n’essayerons pas de suivre cette lamentable entreprise. Nous ne pouvons que retracer ce qui lient à la civilisation et au génie du Midi.
Ce ne fut pas seulement le meurtre accidentel du légat qui produisit celle guerre désastreuse. L’hérésie mémë des Albigeois n’en fut pas la cause unique. Il régnait depuis longtemps dans le Midi une lutte entre la pensée libre et le pouvoir de l'Église, entre la poésie et la prédication. Sans cesse de ce choc jaillissaient des mots amers et cruels qui blessaient la puissance de Rome, et qui paraîtraient un scandale dans notre temps. La vie désordonnée du clergé prêtait à l'amertume de celle censure laïque. Il y avait bien des années que les saints mêmes se plaignaient de la conduite des prêtres. « Qui inc donnera, disait saint Bernard , de voir, « avant de mourir, l’Église de Dieu comme elle « était dans les premiers jours? »
Quand nous lisons ces paroles, et d’autres semblables que Bossuet a citées, nous devinons ce que la liberté des troubadours devait dire des vices du clergé ; cl nous concevons aussi combien celte liberté devait nourrir de ressentiments cl provoquer de cruels représailles.
Quoique Raymond de Toulouse sc fût uni aux croisés, la guerre n'en était pas moins destructive; Béziers fut emporté d’assaut, et c’est là qu’on entendit ce mol impitoyable, celte horrible impiété du fanatisme : « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra « ceux qui sont à lui. »
Après le sac et la destruction de Béziers, Simon de Monlfort pressa plus vivement le siège de Carcassonne, où était enfermé le vicomte de Béziers. Cette ville fut prise également; le comte de Béziers tomba dans les mains de Simon de Monlfort cl mourut bientôt. Simon de Monlfort fut fait vicomte de Béziers, avec l'approbation du pape.
Maître de celte partie du Midi, le terrible Simon de Monlfort marcha bientôt sur Toulouse. Je ne veux pas entrer dans le récit de celle guerre; elle dura vingt ans. La souveraineté de Toulouse fut transférée à Simon de Monlfort. Elle lui fut arrachée par la résistance des peuples, et le courage de Raymond de Toulouse, qui. tombé du pouvoir,
TABLEAU Dll
retrouva, pour le reconquérir, l'intrépidité qu’il ! n'avait pas eue pour le garder.
L’Espagne vint sc mêler dans ces luttes sanglantes; elle y parut comme protectrice de la tolérance religieuse, de la liberté de conscience. Veuillez m'entendre comme je parle, et ne jamais songer à notre temps. Mes paroles sont des paroles du treizième siècle, des paroles gothiques. Au reste, en lisanllcrécilde celle affreuse guerre, on éprouve une espèce de joie vengeresse à songer quece sanguinaire Montfort, qui avait si fort outre-passe les anathèmes de Rome, ne profita pas de ces crimes, qu'il perdit celte souverainelédeToulousc, acquise par tant d'alroces perfidies , et ful.tué en guerroyant au pied d’un château.
Par cette mystérieuse alchimie de la Providence, qui tire si souvent le bien du mal, quel fut celui qui hérita du fruit de tant de spoliations cl de violences? Saint Louis. A la suite de cette croisade impie, de ce sac de Béziers, de cet empoisonnement du vicomte de Béziers, de celle expulsion de Raymond de Toulouse, des trahisons de Foulquct, évéque de Toulouse, qui, deux fois, livra par de faux serments le peuple de son diocèse, ce fut saint Louis, le meilleur des rois du moyen âge, qui recueillit le comté de Toulouse. La maison des comtes Raymond était éteinte: on ne voulait à aucun prix de la postérité du cruel Monlfort. La souveraineté de la France avait, par un progrès naturel, une influence irrésistible sur ce Midi, qui avait essayé quelque temps de sc donner à l’Espagne : le comlé de Toulouse fut réuni à la monarchie française.
Mais, dans ce chaos d’événements, qu'était devenue la poésie provençale, et ce génie, premier-né de l’Europe moderne? Fai$git-ou encore des vers? ou en étaient la civilisation, les arts, la gaie science ? Tout cela pouvait-il trouver place entre le troubadour Foulquel, devenu si cruel sous la mitre, et le féroce Montfort, qui ne savait pas lire, et tous ces destructeurs qui s’étaient lancés, comme des loups du Nord , sur la Provence? Ce farniente poétique était bien loin. Oii ne pouvait plus aller de château en château chanter les vers, les offrir aux nobles damcà ; tout était hérissé et ensanglanté par la guerre ; les tournois , les fêles avaient disparu.
Enfin, l'imagination des hommes n’était plus la même; elle avait été comme submergée dans ces flots de sang. Chose remarquable, et qui montre combien non-seulement le caractère de tout homme, mais le caractère d’une nation peut profondément s’altérer, à force de souffrances qui l’effarouchent et le dépravent ! lors même que celle lutte terrible I est apaisée, la poésie provençale n'a plus sa vivacité j gracieuse et légère. Quelquefois encore, en par- j
courant ces poêles, on trouve des (races d’une vie plus heureuse; et puis tout à coup ils sont retombes de leurs tournois et de leurs cours galantcsaux bûchers et aux échafauds; ils essayent vainement de sourire encore et de se souvenir de leur première joie. On lit une pièce ingénieuse, un dialogue entre un troubadour et un berger. Ce sont des descriptions riantes ; mais soudain tout est attristé , ensanglanté; c'est le sac de Béziers, c'est la mort du jeune vicomte, c'csl la spoliation de Raymond de Toulouse, c’est l'étranglement de celui-ci, la pendaison de celui-là, ce sont les bûchers dressés dans toute la Provence.
Parmi ces tristes et derniers monuments de la poésie romane, il faut chercher quelque témoignage textuel des passions haineuses et des pensées hardies qui fermentaient dans le cœur des opprimés. C'est un détail historique qu’il serait impossible de trouver ailleurs, et qui vous étonnera. Mais quoi ! direz vous, tout ce qu’il y a de sacré et de puissant sur les imaginations était attaqué avecplus d’amertume et de violence que dans les époques modernes d’irréligieuse anarchie! Cela csl-il possible? Songez au massacre de Béziers. On aperçoit de plus, dans ce testament vengeur de la poésie provençale, dans ces derniers chants inspirés par la haine contre Rome, la marque d'un changement social. Les chevaliers troubadours ont péri, sont dispersés, quelques-uns enrôlés sous la bannière des persécuteurs. D'autres poètes ont succédé; cc ne sont plus des gentilshommes ou de jeunes vassaux élevés par leur protection, qui ont appris la gaie science pour plaire à leur seigneur. C'csl le fils d'un tailleur de Toulouse, qui est devenu troubadour, mais troubadour triste, désolé, comme son malheureux pays, vengeur et injurieux comme l'âme d'un opprimé.
Voici, par exemple, un sirvenle de Guillaume de Figueras, qui justifie toutes ces réflexions. Ce sirvente est üii long cri de guerre contre Rome, parce que Rome, c'est dans l’impitoyable Simon de Monlfort que les victimes la voient personnifiée.
Figurez-vous vingt strophes qui commencent chacune par cc mol lioma ; et ce mol chaque fois ramène une suite de reproches outrageux. Le poêle accuse Rome de tout; il l’accuse du sang versé dans la Palestine cl du succès des Turcs.
Je veux faire un »irce»te sur cc ton qui me sied ; je ne veux plus le différer. Je sais, sans pouvoir en douter, que j’en aurai malveillance; car je fais un tirremte sur ces faussaires pleins de tromperie, sur Rome, qui est chef de la décadence en laquelle déchoit tout bien.
Je ne m'étonne point, Rome, si le monde est dans l’erreur, puisque lu as mis le siècle en travail et en guerre; car mérite et miséricorde par loi meurent et s'ensevelissent . Rome trompeuse, conductrice, cimeet racine dr tous maux, le bon roi d’Angleterre fut par toi trahi.
Rome trompeuse, la convoitise t'égare; à tes brebis tu tonds de trop près la laine; mais que le Saint-Esprit, qui reçut chair humaine, entende mes prières et brise tes becs, Rome, et je m’en dédis ; car tu es fausse et méchante envers nous et envers les Grecs.
Rome, aux hommes niais tu ronges ta chair et les os, et tu conduis les aveugles avec toi dans la fosse. Tu transgresse trop les commandements de Dieu; car ta convoitise est si
!;rande, que tu pardonnes les péchés pour deniers ; de trop orte endosse, Rome, tu te charges.
Rome, sache bien que ton lâche trafic et ta folie firent perdre Damiette. Tu règnes méchamment, Rome; que Dieu t’abatte en ruine, parce que si faussement tu rognes par argent; Rome, tu es de mauvaise race et parjure.
Rome, vraiment nous savons très-bien qu’avec la duperie d’une fausse indulgence, tu livras au malheur le baronnage (les barons) de France et la gentde Paris. Même le bon roi Louis par toi fut occis; car par une fausse prédication tu l’éloignas du pays...
Rome, aux Sarrasins tu fais peu de dommages; mais les Grecs et les Latins tu les pousses à destruction. Dans le feu de i’abime, Rome, vous avez votre place...
Rome, je discerne bien les maux qu’on ne peut dire; car vous faites par dérision le martyre des chrétiens ; mais en quel livre trouvez-vous, Rome, qu’on doive occire les cbmiens? Que le vrai Dieu, le vrai pafn quotidien me donne ce que je désire voir des Romains !
Rome, il est vrai, manifeste que tu « trop travaillée de la fougue de tes prédications traîtresses contre Toulouse; tu ronges laidement les mains, â la manière des serpents enragés, aux petits et aux grands Mais si le digne comte vit cncore deux ans, la France ressentira douleur de tes tromperies.
Rome, tant est grande ta forfaiture, que tu méprises Dieu et ses saints : tant ton règne est mauvais, Rome fausse et trompeuse. C'est pourquoi eu toi se cache et s’abaisse et se confond la tromperie de ce monde : tant est grande l'injustice que tu fais au comte Ravmona!
Rome, Dieu le soutienne et lui donne pouvoir et force, à ce comle qui tond les Français, et les écorche, et les pend, et en lait un pont, lorsque avec lui ils font assaut. Quant à moi , Rome, il me plaît fort que Dieu se souvienne de tes grands torts ; qu’il plaise à Dieu d’arracher le comte â toi et à la mort !...
Rome, bien souvent on a ouï dire que tu portes tête vide, parce que lu la fais souvent tondre; aussi je pense et crois que besoin te serait d’un pen de cervelle : car tu es de mauvais gouvernement, toi et Citeaux, vu qu’à Béziers vous fîtes faire une si étrange boucherie.
Rome, avec faux appaux, tu tends tes filets et tu manges maints mauvais morceaux. Tu as visage d’agneau au simple regard ; au dedans tu es loup enragé , serpent couronné, engend ré de vipère; c’est pourquoi le diable t’appelle comme sa créature.
Vous voyez l’atrocité réciproque des haines et des vengeances. Celte épouvantable croisade ne fut pas seulement une guerre de fanatisme ; ce n’est pas seulement Innocent III qu'il faut acuser du sang versé; il l'a regretté, il l’a pleuré; et, plus tard , ses bulles frappèrent d'anathème Simon de Monlforl, qui paraît ne pas s'en être beaucoup inquiété.
Mais il est manifeste , il est visible que les Provençaux haïssaient les Français et voulaient exister à part. Ces questions littéraires, qui nous occupent, sont liées à une vérité historique : un peuple, une langue; une langue, un peuple. Si la Provence (Vit demeurée indépendante, c'était un pouple du Midi de plus, avec son nom, sa langue, ses arts, son génie propre.
Cet accident d'une hérésie, qui devint comme le
prétexte d’une guerre d’ambition , ne peut faire méconnaître la cause première de ces événements, où s'accomplissait l’action du Nord sur le Midi, de la France centrale de Hugues-Capel sur la petite souveraineté de Toulouse. La devise fut la religion et la vengeance du sang d’un légat ; l'instrument fut la colère d’innocent III et le bras de Simon de Monlforl; la cause véritable, fut ce besoin pour la France de s’agrandir et d’enfermer dans son sein ces petites principautés du Midi., plus civilisées, plus riches et plus faibles qu’elle. Mais ces vérités de fait ne sont pas des apologies. Ces explications posthumes n’affaiblissent en rien la juste horreur qui, dans la pensqe des contemporains, dut s’attacher aux barbaries de celle invasion.
Depuis lors, la poésie des troubadours n’est plus qu'une complainte haineuse et vengeresse ; elle n’est plas qu'une protestation contre la perle de la liberté du Midi et de l'ascendant toujours croissant de la France : cette pensée se lie à un retour vers les croisades. Ces malheureux troubadours qui voulaient s’absoudre de penser comme les hérétiques, en même temps qu’ils les défendaient, prêchaient la croisade. Plusieurs chants, qui étaient Tépélés par les soldats du comte de Toulouse, étaient un cri de guerre sainte. Ces impitoyables vainqueurs qui leur arrivaient, ils voulaient les renvoyer sur les bords du Jourdain. Ainsi, ce sanglant et horrible intermède des Albigeois servit à ranimer le xèle des croisades, qui emporia si loin l’héroïsme de saint Louis.
Messieurs, nous avons rapidement esquissé les traits principaux de l'esprit provençal, qui d’abord parent de l’esprit français, s'en était séparé , avait brillé d'un vif éclat, et s'affaiblit et s'éteiot au moment où les provinces du Midi sont absorbées dans le territoire français. »
Maintenant, nous nous rapprochons tout à fait de notre véritable patrie; et nous lâcherons de démêler les premiers caractères , les premiers indices du génie purement français.
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SEPTIÈME LEÇON
Nouveaux détails sur l’idiome de la France septentrionale. — Comment l’influence allemande v laissa peu de traces. —Faits historiques. — Quelques débris «lu roman wallon au huitième et au neuvième siècle.— Modification apportée par les Normands. — Caractère distinct et développement de cct idioo\e au onzième siècle. — Conquête de Guillaume. — Premiers écrivains normands: Robert Wace.— Commencement de la littérature chevaleresque. — Ses trois grandes divisions : romans de Charlemagne, de la Table rondè et des Amadis.
Messieurs,
Nous sommes obligés d'ailcrncr entre la gratnj maire et la poésie. Je ne puis séparer les rccher-
ches techniques des souvenirs qui flatteraient votre imagination. D’abord, entraînés vers le Midi, nous avons suivi la poésie provençale dans ses heureux développements. Il faut maintenant rétrograder vers la France du Nord, et nous enquérir du travail qui s'était fait dans les esprits. Un critique habile, La Harpe, a dédaigné ces éludes. A nos yeux, elles ont quelque chose de plus satisfaisant et de plus nouveau que la redite d'une admiration même ingénieuse pour les grands écrivains du dix-septième siècle. Seulement, il faut acheter ici l'intérél par un peu d’effort.
Messieurs, je redescends vers la barbarie ; je me dis : Pendant que ce Midi, cette Provence, celte Auvergne, ce Limousin, voyaient naître tant de poêles ingénieux, tandis qu’une langue sonore et flexible se pliait, avec un art savant, à toutes les impressions de l’âme et même à toutes les nuances d'un esprit de galanterie parfois subtil et maniéré, la France septentrionale était-elle dénuée de tout instinct poétique ?Sa voix plus rude n’avail-elle pas aussi des accents qui méritent d’élre entendus et notés? 8a littérature ne peut-elle pas aussi déposer de son histoire?
Nul doute que, dans le nord comme dans le midi de la Gaule, il n’y eût très-anciennement une langue vulgaire, formée du latin corrompu ; nul doute aussi, je crois, qu’au septième elau huitième siècle, celte langue, touchant à son origine, sortant à peine des types latins, ne fût presque homogène sur tous les points de la France. Plus les altérations étaient récentes, plus elles devaient être analogues et se confondre, en se rapprochant de la racine commune. Cependant la prononciation seule, l’accent plus grave ou plus aigu devait introduire déjà dans les mots de nombreuses diversités.
L’existence de cette langue vulgaire est souvent rappelée dans les écrits latins du temps. Saint Germain, évéque de Paris au huitième siècle, étant mort, des miracles se tirent sur son tombeau. Un sourd et muet, entre autres, ayant louché la châsse, retrouva, sur-le-champ l’usage de la voix, si bieu que non-seulement il put parler la langue vulgaire, mais qu’il apprit les lettres latines et devint clerc. Il y avait donc une langue vulgaire. Voilà le seui fait qui résulte pour nous de cette merveilleuse légende du moyen âge.
Mais, dira-t-on, le dialecte teutonique ne devait-il pas dominer dans cette langue vulgaire de la France septentrionale? C’était une invasion allemande qui avait fondé la monarchie française; c’était une seconde invasion allemande qui l’avait agrandie en la transférant; peut-on supposer que la langue des vainqueurs et des maîtres n'eût pas profondément pénélrédans l'idiome populaire? La
réponse est facile. Nous avons déjà rappelé que, dans le mélange de plusieurs peuples, l'influence d’un idiome était proportionnée , non-seulement au nombre, mais au degré de culture de ceux qui le parlaient. La civilisation gallo-romane étant fort supérieure à celle des Germains, la langue de ceux-ci exerça peu d’empire ; ou plutôt elle êxista, pour ainsi dire, à part, au milieu du pays conquis, cl se conserva parmi les envahisseurs, sans se communiquer aux indigènes. Dans le huitième siècle, un décret du concile de Reims prescrivait aux ecclésiastiques , lorsqu’ils avaient prêché en langue latine, de répéter leurs homélies en langue romane rustique ou en langue théolisque : In Romanam rusticam linguam aut lheolùcam. Ces paroles nous disent que, dans toute la France, il y avait des hommes qui n’entendaient que la langue allemande. C’étaient les vainqueurs, les colonies militaires , les barons germains auxquels Clovis ou Charlemagne avait distribué des flefs. Mais après Charlemagne et dans le démembrement de son empire, quand il y eut un souverain germanique distinct du roi de France, et que le Rhin fut une limite entre des États séparés, qu'arriva-t-il? Les princes de la race conquérante, qui. restaient en France au milieu de l’affaiblissement de leur pouvoir et de la caducité prématurée de leur dynastie, se souvinrent peu de l’Allemagne, ou ne s’en souvinrent qu'avec défiance; ils entrèrent dans les mœurs gallo-romane »; ils prirent les habitudes et la langue du peuple indigène. Leur politique ne vit pas volontiers dos seigneurs qui étaient restés allemands et qui relevaient de l’empereur germanique par de grandes terres qu’ils avaient dans ses Étals, conserver aussi des domaines en France. Ils s'occupèrent de les en dépouiller. Ce calcul fut réciproque. Les princes d outre-Rhin , redevenus 4>urs Germains, travaillaient à déposséder les seineurs qui, résidant près du roi de France, avaient encore des terres en Germanie; et, d’autre part, les rois de France, bien qu’ils eussent du sang germain dans les veines, s’occupèrent avec persévérance d’enlever les propriétés et les flefs aux Allemands de pure race, sujets d'un autre empire.
C’est par là que l’on peut expliquer comment l'idiome des vainqueurs laissa si peu de traces sur le territoire français. D’abord, l’invasion n’avait pas pénétré dans le peuple, qui, beaucoup plus nombreux et plus civilisé que ses vainqueurs, résistait et gardait sa langue et ses moeurs. Puis l’influence de la cour conquérante et celle de la féodalité germanique s’affaiblirent, l’une par l’action du peuple sur scs souverains, l’autre par la politique même des rois de France, qui s’occupèrent constamment, depuis Charlemagne, de fermer
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l.i France à leurs anciens compatriote», el de ne pas laisser de llefs allemands parmi nous. Ainsi, en deux siècles, comme l'a très -bien montré M. Bonami , savant académicien dont vous n'avez . peut être jamais entendu parler, on voit disparaître de France l’idiome lheotisque.
Il resta quelques mots d’origine leutonique, cà et là répandus dans notre vocabulaire, presque entièrement formé de termes latins; el sous ce rapport, le roman wallon, le français du Nord, ne différa nullement du roman méridional; il est également héritier direct et universel de la langue latine. Mais nul monument de quelque étendue, nul poème, nul chant, n'atteste le premier état du roman wallon, dans une époque contemporaine des plus anciennes poésies provençales. A l’exception des fameux serments de 842, on n'a pas, je crois, publié, jusqu'à ce jour, le texte tra//on antérieur à l’an 1000. Sous celle époque reculée, on ne trouve que des mots isolés de ce dialecte, épars dans les chroniques latines, mais pas une phrase entière. Ainsi , je lis dans une chronique de Mortagne, au huitième siècle, qu’un homme périt d’une mort très-odieuse , que vulgairement on appelle mûri. Ailleurs je vois que les Normands remontaient sans cesse la Seine et arrivaient jusqu'à Paris sur des navires nommés bargat dans In langue du lieu : navibus, quas noslrales babgas c ocant. Voilà un échantillon du français au neuvième siècle; voilà tout ce que j'en sais. Hincmar, évêque de Heinis, parle de dispositions militaires, qui s'appellent scaras en langue vulgaire : Bellatorum acies, quas r ulgari sennone scaras tocamut. Voilà un mot du roman méridional, qui appartenait au roman wallon. Une recherche minutieuse, une investigation microscopique, n*a découvert, comme monument de la langue française septentrionale vers les huitième, neuvième el dixième siècles, que des mots, quelquefois des noms propres qui sont aussi des indices, Cellai, Ferrcriai, Falcrenon, etc, <
Voilà des traces bien fugitives. Comment établir quelque fait général sur de si faibles échantillons? Comment supposer que cette langue ne fût pas écrite, puisqu'elle était certainement parlée dans l'usage vulgaire? Comment affirmer qu'elle était écrite d'une manière absolument identique au • oman méridional, qui, avant le dixième siècle, av*R» comme vous le savez, une forme complète cl régulière?
La conjecture la plus savante et la plus ingénieuse ne peut jamais ici devenir unecerlilude. Cependant d est manifeste que dans cette langue de la France centrale , dans ce roman wallon du neuvième siècle , dont il reste si peu de traces, il s'opérait un Iravail Je formation constant et progressif. En
ATI RK FRANÇAISE.
voici la preuve. Le roman du Midi, au douzième siècle, lu devant vous, serait inintelligible; il vous paraîtrait peut-être plus éloigné de notre langue . que l'italien. Ce ne serait pas seulement la prononciation, ce serait le système des constructions, la forme savante des phrases, tous les procédés de la langue enfin qui vous feraient obstacle , à moins d'une étude attentive de quelques mois. Au contraire le dialecte de Rouen, au douzième siècle, le français du roman de Roux, serait généralement compris, (/orthographe , quelques mots durs et singuliers, vous arrétcraienlà peine; et une attention un peu pénétrante démêlerait, dans le français parisien ou normand du douzième siècle, les formes el les germes primitifs de notre langue actuelle. Il est donc manifeste, quelle que soit l'unité ou la diversité du point de départ, qu'un grand progrès, dont la trace n’a pas été retrouvée, s'était accompli dans le roman wallon, et l'avait insensiblement conduit vers le type qui devait rester national en France. Il est manifeste qu'à dater de ces serments de 842, une scission, une différence trèsforte s'élail marquée entre la langue romane du Midi et celle du Nord.
Quelles ont pu cire la cause el la date de cette révolution ? On les reporte à l'invasion des Normands.
Au septième clau huitième siècle, c'était en latin qu’on écrivait même les chansons. Dans la France du Nord, quand Clotaire H remporta une grande victoire, celte victoire fui célébrée dans son armée par une chanson latine. Ces chansons étaient rimécs, à la vérité , c’était le cachet moderne rais sur l'idiome antique. A Paris, qui était déjà la capitale du royaume du Nord, la prédication était également latine. On conçoit qu’avec de pareilles habitudes, avec cette persistance de la langue latine appliquée à tous les actes de la vie civile, cl employée même à l'expression des sentiments populaires, la langue usuelle ne devait être qu'un idiome rarement écrit, qui subissait un développement insensible.
Une influence nouvelle vint tout à coup agir sur toute la France centrale et septentrionale. Les Normands débarquent; leurs invasions sc renouvellent pendant cinquante ans ; ils s'établissent enfin ; ils s'emparent d’une des plus riches provinces de France, el s'y fondent un État nouveau. On vil alors se reproduire ce qui avait marqué la première conquête allemande. Les vainqueurs adoptèrent la langue des vaincus; mais ils y mirent quelque empreinte de la leur el de leur génie national. Dès le commencement du onzième siècle, la Normandie parait non pas poétique comme la Provence, mais docte et lettrée pour le temps. Il y avait des écoles nombreuses où l'on enseignait le latin el la langue vulgaire, le roman qu’on appelait aussi le ttor-
TABLEAU DU MOYEN AGE
mand. 'Ca soin des étrangers pour l'apprendre, dut sertir à le perfectionner, Les princes de race danoise qui régnaient en Normandie avaient un esprit singulièrement politique. On voit Rollon et ses descendants, aussitôt qu'ils sont établis dans la Normandie, éluigner d'eux les sujets danois, les renvoyer sur les bords de la mer, en faire des garnisons pour maintenir le pays vaincu, et vivre euxmêmes au milieu de leurs nouveaux sujets, dont ils prennent la religion, la langue et les mœurs. Cette influence fut si rapide, qu'à Rouen, capitale des nouveaux conquérants, on ne parlait que la langue romane. Le successeur de Rollon, Guillaume !•% voulant que son fils n'ignorât point la langue danoise, fut obligé, ainsi qu’il le dit, de l’envoyer à Baveux, poste avancé où abordaient souvent de nouvelles recrues d'hommes du Nord. Tant l’intérieur même du pays était demeuré tout roman et tout français !
Malgré cette pleine victoire de l'idiome indigène, on ne peut douter que le mélange des races, que l'influence des conquérants ne modifiât le langage même qu’ils adoptaient. Si, jusque-là, les syllabes sonores, empruntées à la langue latine, avaient gardé beaucoup de place dans le roman du Nord, comme dans celui du Midi, vers celle époque, on les voit devenir moins fréquentes. Une différence notable , qui va paraître minutieuse, c'est la substitution des e aux a, d’une voyelle sourde à une voyelle éclatante. Quand la langue latine élaitmorle et qu'on s'ctail partagé ses dépouilles, de charitat, charitati» , on avait fait charitat ou charitail; (Vamatut, on avait fait a mata, amad. Le français wallon ou normand prononça charité, amè ou amed.
Ainsi, à dater du dixième siècle, révolution peutêtre insensible chaque jour, mais visible au bout de quelques années dans la langue wallonne; sons durs qui prédomineul; syllabes sourdes et nasales; séparation plus grande d’avec la souche latine; forme moderne qui commence à parattre; caractère tout à fait identique, homogène au français actuel. Cela peut sç reconnaître dons le dialecte parisien et normand du deuxième siècle.
Une influence glorieuse fut dès lors réservée à ce dialecte. Si les Normands l'avaient tout à la fois appris et modifié, bientôt ils le portèrent en Italie, en Angleterre, en Grèce.Plus tard, cette même langue fut parlée dans les Auite» de Jérusalem. Guillaume, maître de l'AngJeterre, eut la politique des Romains; il imposa la langue franco-normande à ses gens d’affaires et à ses tribunaux. De même qu'il établit la loi du couvre-feu, il établit la loi du français. Le français devint, pour ainsi dire, le latin de l'Angleterre, la langue savante qu’il fallait |
étudier pour toutes les transactions civiles. Un décret de Guillaume ordonne que, dans les couvents qui renferment des écoles, on apprenne d’abord le français et ensuite le laliti, si on avait le temps. Vous ne pouvez douter que celte importance donnée par le conquérant à une langue qui, de l’autre côté de la mer, était vulgaire cl dédaignée, ne servit au développement de celte langue. C’est par là que l'on s’explique comment nos plus anciens monuments de roman wallon, de français parisien, ont été rédigés par des Normands en Angleterre. C’est qu'en Angleterre, le français populaire prenait, sous l'influence et par l’épée de Guillaume, un crédit, une autorité qu'il n'avait pas même à Paris; il était la langue des maîtres cl des savants. Quand il s'agira des premiers écrivains français, de ceux qui ont bégayé la langue que vous parlez, vous me demanderez pourquoi je vous nomme Robert Wace et vous parle de gens qui sont nés dans l'Ile de Jersey; c’est que, par l’influence de Guillaume et de la conquête, le français eut, en Angleterre, une importance presque classique, qu’il devint un objet d'étude et d'émulation pour les écrivains, cl que, des lors, il dut prendre plus vile une sorte de consistance et de maturité.
A l’appui de celte conjecture, je sais citer un passage de vieux français-normand. C’est pour la première fois qu'un fragment de notre ancien idiome aura pu paraître intelligible a cet auditoire. Vous allez reconnaître distinctement votre langue. Je choisirai quelques détails du grand exploit que la poésie normande devait célébrer avec ardeur, la Conquête de Guillaume. Ce sont des vers du roman de Roux, chronique où Robert Wace raconte les actions de Rollon cl de scs successeurs.
TaiUcfer. lùmult bien caotout,
Sor un cheval ki lo$t alout.
Devant li Du* alout ca niant De Karlcmainc c de Rollant,
K d'Oliver è des vassal*
Ki moisirent en l\t*iichevals(l).
tjuant ils orent chcvalcbiê tant K'as Engin* vi mire ut apmmant (2) :
Sires, dut Taillefer, merci,
Jovos ai (uniment servi.
Tut mon servi so medebvex;
Hui se vos plaist me le renne*.
Por tut guern-duii (3) vos requier.
Et si vos voi! forment préier *
Otrtiez mei, ke jo u'y faille.
Li nrimicr colp de (a bataille.
F. u Dus respont : Je t'otrei.
£ Taillefer point à desrei (4),
Devant loi !i altrcs se misl;
Un loghil feri, si l’ocist ;
« 11) Roncevaux.
(2) Approchant.
(3) Récompense .
(4) Pique au galop.
De süz le pu (1) parmi la pance Li (ist passer uhre la lance;
A terre esteodu l’abati,
Poiz trait l’espée, altrc féri.
Poix a crié : Venez, venez ;
Kc fetes-vos? ferez, férez.
Ce n’est plus li, messieurs, du roman ou du provençal; la langue française esl trouvée.
Le progrès et l'influence de l'idiome français continuèrent longtemps d'étre favorisés par la politique des successeurs de Guillaume, occupés d'un double intérêt. Ce calcul d’un souverain qui se «dépouille lui-même de sa propre nationalité, lorsqu’il est appelé à gouverner une nation étrangère, n'était pas applicable i ces princes normands, restés ducs de Normandie et devenus rois d’Angleterre. Us voulaient se maintenir Normands : de là cette protection si magnifique qu’ils accordèrent aux chants des trouvères, et ce soin empressé d'introduire la langue française dans les tribunaux. La trace s'en conserve encore aujourd'hui. La procédure anglaise esl remplie de termes du vieux français. On y reconnaît l’empreinte du conquérant, et comme le coup de son gantelet de fer sur la nation vaincue. Mille anecdotes, qu’il serait facile de recueillir, attestent à cet égard la politique des rois anglo-normands. En 1093, Wistan, évêque et homme d’Élal célèbre, fut écarté des conseils du roi d'Angleterre , parce qu’il ne savait pas le français: quati homo idiota, quia linguaux gallicam non nocerat.
Ce crédit de l’idiome français ne se bornait pas à l'Angleterre. Les aventureuses expéditions des Normands l’avaient porté dans la Calabre et dans la Sicile. A Naples, Henri, appelé au trône par les seigneurs qui s’étaient révoltés contre son frère Guillaume 1”, refusa, par la raison qu’il ignorait la langue française, qui était nécessaire à la cour : quœ tnaximè necessaria estel in curiâ. Sans rivaliser avec l’influence poétique et chantante du roman méridional, le français du Nord, le dialecte parisien-normand avait donc, dès la fin du douzième siècle , une véritable prépondérance. La conquête l’avait porté à Naples, en Sicile et en Angleterre , et la politique des conquérants l'y maintenait, comme un signe cl un attribut de leur puissance. Ce fait incontestable nous servira de lien pour réunir les diverses parties du tableau littéraire de l'Europe latine au moyen âge. C’est ainsi que nous avons dû naturellement y placer l’Angleterre. Dans ce mouvement des idiomes nouveaux, nés de la chute de l’empire romain et du renouvellement des races, l’Angleterre a reçu l'influence de la France. A la longue, le caractère allemand et
(I) La poitrine.
saxon a prédominé, ou plutôt il s’est formé en Angleterre un peuple mixte, qui tient à la race teulonique par le fond de sa langue et de son génie, mais qui conserve encore plusieurs traits gravés sur lui par la conquête de Guillaume.
Cette action de l'idiome eide l’esprit français au milieu de l’Angleterre est surtout visible dans les temps qui suivirent l'invasion normande, à laquelle étaient associés des Angevins, des Poitevins, des Français du Centre et du Nord. De là, messieurs, la première littérature, la première poésie nationale de l'Angleterre a. reçu un cachet qui la rapproche de l’Europe latine. Voyez les poètes anglais de la fin du huitième siècle : ils sont Français par le caractère des inventions et des formes. Celte influence a été si puissante, que bien qu’elle n’ait pu déraciner les vieux mots, elle a placédans ces vieux mots d'autres idées. Si vous suivez plus tard le développement de la littérature anglaise, vous reconnaîtrez la trace de celte influence primitive dans la singularité qui fait que l’Angleterre, presque allemande par les origines de sa langue, esl beaucoup plus française qu’allemande par les allures simples et le tour naturel et libre de son génie. Les nuances du caractère intellectuel des peuples seraient souvent inexplicables, si on n'allait les chercher, les surprendre dans leur origine.
Dès ie commencement du quinzième siècle, nous trouvons Chauccr , élève des trouvères et des troubadours, et qui cependant parle un anglais entièrement éloigné de notre langue ; il a pris nos idées, mais il a gardé le vieil idiome anglo-saion.
Or, nous le redisons, parce que d’excellents esprits ont, sans motif, allégué le contraire, notre langue esl de race latine, et nullement de race leulooiquc. Le savant Ginguené a écrit que la langue thèolisque est la source de la nôtre, et il cite comme échantillon quatre vers rimés, dont tous les mots sont encore aujourd'hui allemands ou anglais, mais étrangers à notre langue.
Nous avons constaté un premier fait historique : c’est, après un débrouillement plus ou moins obscur, l'existence, à la fin du onzième siècle, d’un idiome séparé de l'idiome provençal dérivé de la même source, mais distinct danf ses formes, et offrant déjà l’analogie la plus remarquable avec notre langqc du quinzième, du seizième et du dixseptième siècle. Nous n’avons pu suivre la naissance de celte langue nationale, maisnousavons marqué son premier âge. Jusque-là les monuments manquaient.Tout à coup ils abondent, et scinultiplient sous toutes les formes. Faut-il supposer qu’alors seulement l'esprit français eut sa vigueur et son originalité? Non, sans doute; mais il le renfermait dans la langue latine. Un Abeilard, un saint Ber-
nard, ces hommes si admirés de leurs contemporains, et qui, dans un siècle plus heureux, auraient été de beaux génies durables, ne se servaient de la langue vulgaire ni dans leurs lettres, ni dans leurs discours publics. On croit cependant qu'Abeihtrd en Gt usage dans les chansons qui rendirent sa passion trop fameuse , et dont il atteste lui-méme la vogue populaire : Si qua inrentre ticeret carmina, essent amatoria, non philotophiœ tccrela. Quorum eiiam carminum pleraque adhùc in multit ftequentantur et decantantur regionibue, ab his quon timiiis cita delectat. Mais la personne la plus intéressée dans ces vers les a rappelés par des paroles qui mettent les érudits en doute : « La plupart des « vers que tuas laissés, écrivait-elle, furent des “ chants d’amour, en mètre ou en rhythme. Ces « vers, par la douceur, hélas ! trop grande de l’ex- “ pression et da chant, mettaient ton nom dans « toutes les bouches, et en môme temps le nom « d'Héloïse. Toutes les places, toutes les maisons,
« retentissaient de moi. » Pleraque amalorio métro tel rhythmo composita reliquisti carmina; quœ pro nimiâ suaritatc iàm dictamini», quant cantûs, tuum in ore omnium nomen tenebant... Me plaleœ omnen, me dotnun eingulœ resonabant.
Ile savants hommes ont prétendu que ccs paroles métro et rhythmo n’étaient pas applicables à des chansons en langue vulgaire, et désignaient des vers latins, ou mesurés ou rimés, selon l'usage du" temps. Mais alors il faut supposer que le latin était encore entendu sur les places publiques; cl cela même expliquerait la longue. infériorité et la disgrâce de la langue vulgaire.
Ainsi donc, avant ces auteurs anglo-normands, nulle trace bien marquée du développement de l'idiome national; cl d'autre part, sous l'influence de ces auteurs, de longs poèmes, de grands récits, des suites d’ouvrages en vers prosaïques. A cet égard, le roman icallon semblerait donc avoir une supériorité sur le roman provençal (1), où l’on rencontre si peu de grands ouvrages et de poèmes narratifs. Ils abondent, au contraire, dans celte langue plus rude et moins heureuse de la France septentrionale. Cest là que nous trouvons la grande créait) Nous parlons ainsi jusqu'à preuve contraire, en nous conformant à l'opinion soutenue avec force par M. de Sis— moudi. Il parait certain cependant que le dialecte provençal avait produit de longs ouvrages, en plus grand nombre qu’on ne croit. Le Dante rappelle des récits en prose du troubadour Arnauld Daniel :
P tnt H'amort, r prott Ji rvma ntl.
M. Raynouard cite deux poèmes chevaleresques et un roman en prose dans la langue des troubadours. Enfla , un des hommes tes plus savants et les plus ingénieux de notre pays, M. Fauriel, dans ses recherches profondes sur l’histoire du moven âge, a. dit-on, recueilli plusieurs autres romans de chevalerie dans celte même langue.
lion du moyen âge; l'imagination du moyen âge personnifiée, la chevalerie.
Ici nos recherches devraient s'animer d'un intérêt nouveau. S’il est dans le moyen âge un souvenir gracieux, s’il est un beau rêve delà pensée humaine, une espèce d’épopée à laquelle tout le monde travaille à la fois , qui se renouvelle et s’étend sans cesse, c’est l'histoire de la chevalerie.
Quelle en est l’origine? où commence-t-cllc? quelle est la vérité sur laquelle on a brodé cette riante fiction? A quelle partie de l'Europe faut-il l’attribuer? vient-elle du Midi? vient-elle des Arabes, comme on l’a cru? Est-elle née du reflet des croisades? est-ce la légende des croisades, si l’on peut parler ainsi?
La vérité est la racine de toute poésie. I/cspril de l’homme, on le dit en philosophie, on l’éprouve en littérature, n’invente rien d’une manière absolue, même quand il combine les fables les plus chimériques. C’est avec des débris de vérité qu’il fait une fiction. Ainsi, quelque grand événement, quelque spectacle extraordinaire avait agité les imaginations humaine, pour les porter à ce rêve de la chevalerie, qui devint la pensée commune dans une partie de l’Europe. Nul doute que c’est à Charlemagne qu’il faut reporter celte première influence. Songex, en effet, combien les hommes avaient l'imagination vive cl facile à ébranler, dans ccs temps du moyen âge. Puis, figurez-vous Charlemagne , avec tout ce qu’il réunissait de majestueux , d'ëclatant , d’inattendu; ses grandes entreprises, ce voyage de Rome, ce couronnement mystérieux , scs guerres d'Allemagne , ses guerres d’Espagne, ses luttes contre les Mores et contre les Saxons; puis cette magnificence, ces fêles, ces tournois, celte cour d’Aixla-Chapelle, qui semblait une merveille à l’Europe barbare; la personne même de ce prince , telle que nous l'ont représentée l’archevêque Turpiti et la Chronique de Saint-Denis : et maintenant doutezvous que, du vivant de ce héros et lorsqu’il fut mort, toutes les imaginations et des reclus et des laïques n'aient incessamment travaillé sur ce grand souvenir, et n’aient fait de Charlemagne et de scs pairs, le premier type de ces chevaliers dont la force surnaturelle était une féerie? L’ignorance aidait la poésie; on faisait des histoires merveilleuses dans lesquelles le héros arrivait de plain pied de la terre sainte en Irlande. Je ne doute pas que la surprise donnée aux imaginations par celte puissance extraordinaire de Charlemagne, ses victoires, ses voyages perpétuels qui le montraient magiquement à tous les bouts de son empire, n'aient prépare les esprits à faire, à comprendre, à goûter toutes les fictions chevaleresques.
D’autres éléments venaient s’y mêler. Un des
58i COLHS DE LITTERATURE FRANÇAISE.
caractères de ces récits, c’est un esprit presque religieux de galanterie, un culte idéalisé puur les femmes. Vous retrouvez Hi une trace germanique. Tacite, oppo&aul la simplicité de ces peuples aux vices de Rome, nous dit qu'ils croyaient trouver dans les femmes quelque chose de prophétique et de divin : I tusse quinetiam fœ minis sanctum aliquid et providum pistant. Du génie chaste et rêveur de ces peuples , d’une sorte de générosité empreinte dans leurs mœurs même barbares, était »orti ce sentiment d’adoration pour un sexe faible que le christianisme vint émanciper cl ennoblir. De là, sans doute, il a passé dans les romans de chevalerie.
A celte manière abstraile de voir dans Charlemagne le type de la chevalerie , nous pouvons ajouter un témoiguagc~authenliquc. Le plus ancien roman de chevalerie, c’est la Légende du Voyagede Charlemagne,^ Turpin. Tout est gigantesque dans ce récit. Ce n'est plus l’héroïsme des guerriers d'Homère, cet héroïsme qui s’accommodait de la fuite et du pillage ; c'est le merveilleux des miracles et la pureté des vertus chrétiennes. Roland, abandonné, veut briser son épée, pour qu'elle ne tombe pas dans les mains des ennemis de la foi; à chaque coup qu’il porte, il fait sauter des rocs énormes. Il appelle Charlemagne ; le son du cor qu’il fait vibrer retentit jusqu a Saint-Jean- Picd-dc-Port. Charlemagne ne vient pas, parce que le traître Gauelon l’en empêche. Roland redouble, et enfin les veines de sa poitrine se brisent sous l’effort de sa voix; il est vaincu par lui-même ; il tombe.
Voilà le premier roman de chevalerie, quel qu’en soit l’auteur, Turpin ou un moine obscur. C'est le souvenir de Charlemagne qui a créé celle vaste épopée, prolongée pendant plusieurs siècles. Les douze pairs de Charlemagne deviennent les arcsboutants de la chevalerie et leurs noms inspirent de longs poèmes.
Bien tôt les souveni rs même de l'histoire ancienne, quelques grands noms grecs ou romains qui avaient surnagé dans l’imagination confuse du moyen àgc, deviennent les sujets de romans de chevalerie. C’est le sort d'Alexandre- Deux poètes du douzième siècle célèbrent lo héros macédonien , dans un poëmc cil grands vers , rempli de tournois , de féeries et d'allusions à Philippe -Auguste. Comme le monarque français avait rançonné les juifs de son royaume avant de partir pour la croisade, de même Alexandre met à contribution les usuriers de la Macédoine; il ne manque pas non plus de créer douze pairs, comme avait fait, dit-on, Charlemagne.
Cette puissance de l'anachronisme, ces esprits
qui sont submergés dans les mœurs de leur temps, qui reçoivent avec candeur quelques grandes traditions historiques cl les affublent du manteau qu'ils portent eux-roéracs, tout cela est singulièrement favorable à l’invention, à la poésie.
Quand on est, comme noos, éclectique; quand on peut discuter avec une justesse d’érudit ce qui convient à chaque époque, on n’est pas soi-méme sous la séduction de ses propres parole*; on n’eil pas trompé, on ne trompe pas; on est difficilement poète. Mais à certaines époques, c'est l'imagination publique, courante, qui est poêle , et personne en même temps n'est grand poète, et ne réalise à un plus haut degré cette pensée, pour ainsi dire, vulgaire. Voilà ce qui arrivait au douzième et au treizième siècle dans la France du Nord, beaucoup de gens racontaient, versifiaient ce que tout le monde croyait; c’étaient d’interminables histoires des paladins de Charlemagne, des géants et des fées. Une autre source de romans de chevalerie venait de s’ouvrir. Ces Normands, qui, devenus Français par la langue et les mœurs , allaient conquérir l’Angleterre, avaient fait auparavant de bien grandes choses dans le monde. Longtemps, par leurs courses, ils avaient ravagé toutes les côtes de la Baltique et de la Méditerranée; ils avaient traversé la Russie, pénétré jusqu'à Constantinople, offert leur secours au faible empereur grec ; par leur héroïsme avenlureuz, ils avaient été les précurseurs des croisades. Quelques-uns des leurs (ils élaienl nombreux, ils étaient quarante), en revenant de la teçre sainte, où ils protégeaient les pèlerins, avaient délivré Salerne d’une armée de $arrasins, puis l'avaient conquise et gardée. EnGn, Guillaume prenait l’Angleterre, tandis que Guiscard envahissait la Grèce et menaçait Constantinople. Ils étaient Charlemagne à eux tous; ils ébranlaient de même l'imagination ; ils avaient également ofTert au inonde européen un spectacle de puissance et d'héroïsme.
Nouvelle date pour la poésie, nouvelle origine pour les créations de l'esprit humain : aussi vous voyez surgir, à la suite des Normands, uue fouie de fictions et de pocines , sans autre génie qu'uno singulière hardiesse d'invention ; c'est toute la chevalerie de la Table ronde. Le premier modèle est l'auteur du roman de Brut, qui écrivait vers Fan 1155 ; il rapporte l’histoire fabuleuse des premiers rois d'Angleterre, en remontant jusqu'à Brut, fils d’Ascagne cl petit-fils d’Énée. Ce Brut fait de longs voyages, rencontre des llc^enchanlées , dre palais merveilleux, cl enfin trouve l'Angleterre où il établit sa famille qui règne glorieusement. Là figurent l’institution de la Table ronde et l’enchan- . leur Merlin, un des personnages les plus pnpu-
TABLEAl OU
laires du moyen âge , el voilà toute une série de I fables, vraiment ingénieuses, qui sort de cette ! secousse donnée à l’imagination humaine par les grands exploits des Normands.
Ces poétiques souvenirs conservaient tant de force, que Millon, dans sa jeunesse, avait imagine d’y consacrer un poëmc épique, par lequel il se promettait d’immortaliser son nom. Il l’avoue quelque part dans de beaux vers latins. II a bien fait d'abandonner ce sujet pour le plus grand de tous, et de sacrifier l'enchanteur Merlin au Paradis perdu. Mais on voit, par celte première tentation, cette velléité du génie, combien il y avait de charme el de vie poétique dans ces vieux souvenirs. Ariosle avait déjà fait pour les romans de Charlemagne ce que Millon rêvait pour ceux du roi Arlus. Mais, avec son goût exquis, Arioste n'avait pas pris au sérieux les comtes du douzième siècle; il les renouvela en n’y croyant plus, seule manière de se servir encore des fictions naïves d’un autre âge.
Au risque de faire une division symétrique ou systématique, je continue, et je trouve encore dans une troisième classe de romans l’influence de la réalité sur la fiction. Charlemagneel les Normands avaient fait naître deux générations de chevaliers. Une autre va sortir du plus grand homme de l’Espagne, du Cid. I.e Cid, à la fin du onzième siècle, le Cid au siège de Tolède; les combats corps à corps livrésentre les chefsde deux armées ; celle diversité de mœurs, de coutumes, d'armures; ccs hommes du Nord, du Midi, accourus de toute la chrétienté pourscrvirsousledrapeauduCid;cegrand homme dont la gloire prédomine ; sa vie pleine d'aventures el de périls; sa générosité : tout cela, diversement reproduit dans les chants populaires, devait donner naissance à un nouvel ordre de compositions romanesques.
Au contre-coup de ce grand nom, je rattacherai les Amodie , ccs fictions dont l’auteur immédiat u’esl pas connu, et que plusieurs nations se disputent. Dans le Cid, c’est moins la grandeur des événements que la grandeur de l’homme qu’il faut considérer. U n’est pas , comme Charlemagne , Guillaume, ou Robert Guiscard, conquérant d’empires ; c’est l'héroïsme luttant sur l’étroit territoire de I Espagne, ne gagnant pas de couronnes pour lui*némc, mais les donnant. Aussi lès romans de chevalerie espagnols semblent porter l’empreinte de ce dernier caractère. On y trouve plus de générosité, plus de délicatesse, un point d'honneur plus élevé.
Dans les romans qui appartiennent aux Normands, dans les romans de la Table ronde, on trouve le goût des aventures extraordinaires, les courses lointaines , Jes grandes conquêtes , les grandes entreprises. Il est peu de chevaliers qui
| ne deviennent rois, et pas d’écuyer qui n’obtienne : une Ile, comme la souhaitait Sancho-Pança. C’est l’esprit aventureux , mais intéressé des Normands, qui veulent, à travers les batailles elles coups d’épée, arrivera quelque chose de sûr et de profitable. Dans les romans qui tiennent de l'école de Charlemagne, vous trouvez une ambition moins étendue; tout le monde ne croit pas pouvoir aspirer si haut ; on sent que la première place est prise , et personne ne la dispute. Ainsi, ces pairs de la cour de Charlemagne font très-bonnélemeul leur métier de chevaliers; ils ont beaucoupd'avculures, donnent ou reçoivent grand nombre de coups de lance; mais je ne vois pas qu'ils fassent une très-haute fortune, à l’exception du bon Ogier le Danois, qui u'épousc pas une reine, mais une fée, cl devient immortel par ses enchantements. Quant aux romans nés du Cid, ils ont un caractère tout particulier : vous y apercevez le reflet de la vie arabe et de la vie espagnole. C’est là que le culte pour les femmes prend une ardeur de passiou et une délicatesse de jalousie qui rappellent les mœurs de l’Orient. L’ambition y lient moins de place que l’amour.
Ces trois ordres de romans sont trois suppléments à l'histoire; ils la rendent, ils l'expriment souvent avec plus de vérité que l'histoire uc s'exprime elle-même; ils racontent ce qu'elle oublie. Enfin , ils attestent surtout par contre-coup la disposition générale des esprits; car, sacbons-le bien,audouzièmeclau treizième siècle, ils n 'étaient pas reçus pour romans. Je ne suis pas convaincu que celui qui les écrivait ne les prit pas Jui-mémc pour histoire véritable ; certainement beaucoup de lecteurs s’y trompaient.
Si nous parcourons quelques chansons de troubadours, on voit que les noms cl les aventures des principaux personnages de la chevalerie étaient en quelque sorte historiques, que l'on y faisait de fréquentes allusions, comme à des faits reconnus. Désigtic-l-on les éludes nécessaires à un joug<cur, il doit savoir l’bisloire du roi Artus , de la belle Yseu.t, etc.; ce sont des choses qu’un jeune homme bien élevé ne peut pas ignorer ; avec cela , on connaît le monde , on sait l'histoire.
Voi.à quelle était la disposition du moyen âge , cl comment les esprits , frappés d'abord par le spectacle rcel de grands événements et de grands hommes, avaient créé des ficlious qui étaieut devenues la vérité elle-même, et remplaçaient pour eux le monde de la nature et de l’histoire.
Celte illusion naïve des imaginations explique une fouie de faits singuliers qui remplissent les annales du moyen âge. Tant de légendes merveilleuses el si attestées, taut de miracles ont existé pour les contemporains, comme ces histoires chevaleres-
ques dont ils se nonrrissaicnt uniquement ! l/ha- I biludc et l’attrait de la fiction avaient rendu l’esprit incapable de croire et d’aimer autre chose : et le surnaturel était devenu en tout l’explication la plus simple.
Pour qu’un autre intérêt s’attache à ces productions, dans notre siècle d’analyse, il faudra tantôt y chercher le caractère et le progrès de la langue, tantôt l’esprit du temps, tantôt l’œuvre du talent, c’est-à-dire mettre quelque étude à distinguer ce qui était la pensée commune et ce qui fut la pensée jM>étique d’un homme. Nous dirons parfois : Voici îles inventions ingénieuses et délicates qu'un esprit du douzième siècle a trouvées; en quoi cet homme ressemblait -il à scs contemporains? en quoi leur était-il supérieur? Nous chercherons pourquoi cette littérature si féconde n’a pas produit quelque œuvre de génie. Les génies supérieurs sont-ils distribués de telle façon que nulle circonstance heureuse ne puisse en développer un de plus, s’il n’est pas sorti par une destination providentielle? Quelquefois, dans ces ouvrages, nous reconnaîtrons de singuliers hasards de talent, qui semblaient promettre qu’un homme comme le Dante serait né plus tôt. et serait ne ailleurs.
Aujourd’hui je ne prolongerai pas davantage celte revue. Nous avons marqué comment le langage français se forma ; nous avons indique les origines de la mythologie du moyen âge. Nous avons expliqué celte puissance d’imagination, qui n’était pour
ainsi dircqu’unepuissancedccrédulité. Maintenant
nous chercherons le talent; nous serons moins heureux peut-être à le trouver.
Réalité delà chevalerie ; fidèlement décrite dans 1m romans du moyen âge. — Education et devoir* des chevaliers. — Fabliau ac Saladin. ordonné chevalier. — Cour de Philippe-Auguste. — Grand uorabrede productions littéraires. — Chrétien de Troycs; sc* principaux poèmes. — Commencements de la prose française. — Ville- Hardouin ; sa laugue et son style.
Messieurs ,
La littérature romanesque du moyen âge ne devrait pas nous occuper plus longtemps, si elle n’était pas aussi vraie que fabuleuse. Mais sous ces histoires extravagantes, sous ces imaginations singulières qui remplissent tant de romans versifiés du douzième et du treizième siècle, se cache, ou plutôt se montre une imitation fort expressive de la vie contemporaine. On a dit que la chevalerie était tout entière une fiction; le caractère factice des invocations qu’on lui adresse dans nos temps modernes, a fait douter d’autant plus de son existence dans le passé. Cependant la chevalerie est un
événement réel de l’histoire, une grande institution du moyen âge. Son image est reproduite dans ces romans remplis d’enchanteurs et de géants. Tout ce qu’on y voit , les mœurs , les détails , les costumes, les usages de la vie, les aventures même, dans ce qu’elles ont de naturel et d’humain , sont l’expression exacte et fidèle du temps. A cet égard, les romans de chevalërie peuvent s'appeler une chronique du moyen âge , non moins vraie que la chronique même de Saint-Denis.
Nous l’avons dit d’abord : bien que poêle signifie faiseur, et que troubadour ou trouvère soit synonyme d’inventeur, jamais poète ne fait ou n invente que l’idéal des événements ou (les croyances de son temps. I/imagination n’est qu’un souvenir plus vif; parfois elle imite seulement une copie. On l’admire quand elle renouvelle la réalité.
Qu’esl-cc que la chevalerie ? C’est la vie du moyeu âge mise en action; c’est la garde d’honneur de la féodalité. On ne pourrait concevoir la durée de la vie féodale sans ce cortège de guerriers qui la soutiennent, sans ces passions, ce point d’honneur, cct enthousiasme qui l’animent et l'embellissent.
Aussi, un très-savant homme, M.debainle-Paljiyc,
voulant établir tous les caractères de la chevalerie , considérée comme institution militaire cl religieuse , les a tout simplement cherches dans les romans du moyen âge ; et ce n’est point erreur ou système de sa part. Les auteurs de romans de chevalerie ont, en effet, mêlé aux fictions res plus bizarres l'imitation fidèle de ce qui se trouvait inscrit dans le rituel des chevaliers;
Voyons, d’après ces témoignages, quelle était la vie d'un chevalier.
Quand un enfant avait le bonheur de naître fils de gentilhomme, et quecct enfant était vif, allègre, on le tirait à sept ans des mains des femmes; il n’avait guère autre chose à faire que dé courir et de s’exercer au saut et à la lutte. Bientôt il devenait damoitel, carlet ou pagé, qualités à peu près semblables, que l’on a confondues ou distinguées selon les temps. Alors il était presque toujours éloigné de la maison paternelle, et mis chez quelque haut baron ou seigneur du voisinage. 11 y servait le maître, ou souvent la dame du château , suivait sa haquenée , portait ses lettres, quand elle savait écrire. Mais il faisait aussi l’apprentissage do la chasse et de la guerre, lançait et rappelait le faucon, maniait la lance et l’épée, s’endurcissait à la ! fatigue et a» pljus périlleux exercices; surtout il était sans cesse entretenu d’exploits de guerre. La grande salle du château était une école où se réunissaient écuyers et chevaliers, et où se formaient les jeunes pages, en entendant parler, dit Froissart , de faits d'armes et d’amour.
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Dans ces études, plus amusantes que le grec et te latin de nos jours, il gagnait quatorze ou quinze ans. Alors il était fait écuyer. Il y avait plusieurs ordres d’écuyers : écuyer de corps ou d’honneur ; c'était celuitjui montait à cheval et marchait à la suite du chevalier ou de la damedu château; écuyer tranchant; écuyer échanson ou panerier; toutes formes de domesticité. Mais vous savez que, d’après un usage venu des forêts de Germanie, ou peutêtre emprunté au Bas-Empire, certains offices domestiques étaient nobles, devenaient des titres et des grades d’honneur. Le jeune homme que l’on faisait écuyer, était présenté à l’autel; et là commençait l'intervention des cérémonies religieuses, souvent renouvelées dans la suite ; car la chevalerie, c’était la réunion des deux choses qui occupaient le moyen âge : la religion cl la guerre. Écuyer, le jeune homme continuait à se former par la conversation cl l’action, beaucoup plusqucparaucune étude régulière. Fuis, il devenaitarcherou homme d’armes. Là surtout l’éducation militaire était appliquée dans toute sa rigueur, et faisait des prodiges supérieurs à toute la gymnastique desanciens. L’homme d’armes, sous le poids de son harnais, s’élançait, franchissait des fossés.
Lorsque, au milieu de tous ces exercices, le jcuncgenlilhomme avait atteint vingt et un ans, arrivait le moment de le faire chevalier. Remarquez bien que, dans les idées du temps, mélange de liberté sauvage et de dévotion austère, une pareille cérémonie était une initiation. Les veilles d’armes dans l'église duraient plusieurs nuits. L’aspirant à la chevalerie élailamené à l'autel par son père et sa mère, ou par ses parrains qui portaient des cierges. Le prêtre, après avoir célébré la messe , prenait sur l’autel même l'épée et le baudrier, et en ceignait le jeune chevalier. Une foule de cérémonies symboliques avaient précédé :c'élaicnl le bain, les vêtements de lin blanc , la confession , souvent à haute voix, la communion, le serment qui exprimait tous les sacrifices et toutes les vertus imposées au chevalier. Enfin on amenait un cheval de bataille à la porte de la chapelle ; 1e jeune initié, bondissaul de joie, s’élançait tout armé sur ce cheval, le faisait vivement caracoler, et tout le monde reconnaissait un bon chrétien cl un excellent chevalier.
Certes, entre ces faits et l'histoire de Tristan de Leonois ou de Gauvain, il n'y a de différence que le merveilleux. Du reste, ils ont passé par ces épreuves; ils furent armés ainsi : la religion, la guerre cl l'amour se sont également mêles dans leur pensée.
v La prodigieuse influence que cette chevalerie exerça dans le moyen âge est-elle douteuse? Non.
Cette chevalerie était tantôt la force des rois, tantôt l’indépendance des barons; cette chevalerie maintenait tout ce grand édifice de la féodalité que supportait le peuple. Celte chevalerie gardait même sur le champ de bataille tes préjugés de son noviciat, avec une force vraiment inconcevable. Ainsi , dans un mémorable combat, où de pauvres paysans en révolte se présentaient avec d énormes hâtons et des hoyaux, de brillants escadrons dechevaliers, tout bardés de fer, sc laissèrent assommer sans se défendre, plutôt que de tirer l’épée contre des vilains sans armes. C’est le scrupule dont s’est moque Cervantes et qui scandalise si fort Sancho , lorsque, battu par des muletiers, il sc voit abandonné par son maître qui ne veut pas déroger jusqu’à le défendre contre de tels assaillants. Celte caricature du point d’honneur chevaleresque est rigoureusement vraie; la tuerie de ces chevaliers du Hainnut l’atteste.
Au reste, messieurs, pour abréger et suppléer à cet égard les détails historiques , nous citerons un fabliau du douzième siècle. Là vous trouverez les formes de la chevalerie soigneusement retracées dans un récit des croisades. Ces deux choses se touchent. En même temps que l'institution politique développait la chevalerie, la guerre sainte d’Oricnt lui ouvrait te plus vaste champ, et permetlailà l’imagination de tout rêver dans ces lointains et merveilleux pays. Ces conquêtes de royaumes et d’empires qui remplissent nos romans du moyen âge, c’était la réalité prise sur te fait; c’était le marquis de Montfcrrat devenu roi de Thrssalonique. ou Baudouin, empereur de Constantinople.
Rcvcnonsànotrcfabliau, considéré comme témoignage historique. Il nous montre Saladin armé chevalier. Ce premier fait étonned'abord; il semble un de ces grossiers anaclyonismes de mœurs commuas dans les écrivains du moyen âge. Saladin, te héros de l’islamisme, le destructeur du royaume chrétien de Jérusalem, soumis à tous tes rites pieux de la chevalerie ! cela ne peut se concevoir. Toutefois les chroniques latines attestent qu’en effet Saladin voulut être armé chevalier par un Français. Sur cette anecdote, le trouvère a fait un récit que nous ne donnons pas pour une œuvre de poésie, mais pour un procès-verbal fort exact d’une réception, selon le rituel de la chevalerie.
II me convient île rimer Un conte, que j'ai oui conter, d'un roi qui, en terre païenne, fut jadis homme très-puissant, et très lovai Sarrasin ; il eut nom Sâladiu. Il fut cruel, et lit maintes lois beaucoup de mal à notre loi, et maints dommages à notre nation par son orgueil et sa violence. Uue fois avint qu'à la bataille fut unprince.qui avait nom Hugues de Tabarie. Avec lui était grande compagnie des chevaliers de Galilée ; car il était seigneur de la contrée. Assez de faits d'armes ils firent ce jour ; mais il ne plut au Créateur, qu’o u appelle le Roi de gloire, que les nôtres eus-
sent victoire; czrlà Tôt pris le prince Hugues; ci il fut mené le long des rues droit par-devant Saladin, qui le salue eu son latin ; car il leconnaissait fort bien : <* Hugues, j’ai grande liesse quand je tous tiens, dit le roi, par Mahomet, et une chose je vous promets : c'est qu'il vous faudra mourir ou venir* grande rançon.- Le prince Hugues répondit :« Puisque v ous m’avez partagé le ieu, je choisirai la rançon, si j’ai de quoi la payer. — Oui, dit te roi ; cent mille besanls tu me compteras. - Ah ! sire, je ne pourrais y atteindre, quand je rendrais toute ma terre. — Vous le ferez bien. — Sire, comment ? — Vous êtes de grand courage et plein de chevalerie, et nul preux ne vous éconduira, si vous lui demandez rançon, sans vousdonner un beau don; ainsi vous pourrez vous acquitter. — Maintenant je veux vous demander comment je partirai d’ici?»Saladin lui répondit :« Hugues, vous m’attesterez sur votre foi que vous reviendrez, et que, d’ici à deux ans. sans faute, vous aurez rendu votre rançon, ou que vous rentrerez en prison : ainsi, vous pourrez partir. — Sire, reprit-il, votre merci; et tout ainsi je le promets. ■ Alors il a demandé congé et veut s’en aller en son pays. Mais le roi l’a pris par la main et en sa chambre l’a mené, etl’apriéfort doucement : • Uugues, dit-il, par cette foique tu dois au Di eu de ta loi, instruis-moi ; car j’ai envie de bien savoir comment l’on fait les chevaliers.— Beau sire, dit Huues. je ne ferai, et je vous dirai pourquoi. Le saint ordre e chevalerie serait en vous mal placé; car vous êtes de la mauvaise loi, et n’avez baptême, ni foi. et je ferais grande folie si je voulais vêtir un fumier dedrap desoie. Jeferats méprise si sur vous icractlais un tel ordre ; et je n’oserais l’entreprendre, car j*en serais fort blâmé.— Là, Hugues, dit-il, vous ne le ferez pas? Il n’y a point de mal à vous de faire ma volonté, car vous êtes en ma prison. — Sire, puisque je ne puis m'y refuser, je le ferai sans retard.» Lors, il commence à lui enseigner tout ce qui lui convient de faire; lui fait bien arranger les cheveux, la barbe et le visage, comme il convient à nouveau chevalier; puis le fit entrer dans un bain. Lors le Soudan commence à demander ce que cela signifie. HuguesdeTabarie répond: «Sire.ce bainoùvous vous baigner signifie que, comme l’enfant, pur de péchés, sort des fonts, quand il vient dubaptème, ainsi devez sortir de là sans nulle vilenie, et prendre un bain d'honneur, de courtoisie et de bonté. — Ce commencement est très-beau, dit le roi, par le grand Dieu? • Après qu’on l’adu bain ôté, il se coucha dans un beau lit, qui était fait à grand plaisir. «Hugues, dites-moi sans faute la signilianoedece lit.— Sire, ce lit veut dire qu'on doit par sa chevalerie conquérir en paradis la placequc Dieu octroie à ses amis. C’est là le lit de repos; oui n’v sera pas, sera bien sot. •> Quand il fut resté un peu clans le lit, il se vêtit de draps blancs qui étaient de lin. Lors Hugues luijdit en son latin :* Sire, ne tenez pas à mépris ces draps blancs; ils vous donnent à entendrequecbevaiirrdoittcndrc à conserver sa chair pure, s’il veut'arriver à Dieu. • Après il lui remet une robe vermeille. Saladin s’étonne fort pourquoi le prince fait cela. « Hugues, dit-il, quesignifie cette robe? • Hugues de Tabarie répond : • Sire, cette robevous donne* entendre que votre sang devez répandre pour sainte Eglise défendre, afin que nul ne puisselui mal faire; car chevalier doit faire tout cela, s'il veut plaire à Dieu. * Après il lui chaussa des soul.ers d'étoffe noire, et lui dit : • Sire , sans faute cela vous avertit, par cette chaussure noire, que vous ayez toujours en mémoire la mort et la terre où tous serez gisant, d’où vous venez et où vous irez. Vos yeux doivent la regarder, pour que vous ne tombiez en orgueil ; car orgueil ne doit pas régner dans un chevalier : il doit toujours tendre à la simplicité. — Tout cela est fort Deau à entendre, dit le roi; il ne me déplaît pas. » Après se leva debout, puis sc ceignit d’une ceinture blanche: ensuite Uugues lui mit deux éperons à ses deux pieds, et lui dit : « Sire, tout ainsi que vous voulez que votre cheval soit animé à bien courir, quand vous frappez des éperons, ces éperons signifient que vousayez bien dans lecœur de servir Dieu toute votre vie. »
Après, il lui ceignit l’épée, etc.
Ce n'est qu’un très-petit extrait que je vous donne. lia cérémonie symbolique se continue: enfin Hugues dit: Maintenant je suis votre ami; cl puis-
que je suis votre ami, j’ai le droit de vous emprunter : je vous emprunte ma rançon. » Il y avait là cinquante émirs qui étaient chevaliers , tant bien que mal; ces cinquante émirs s’empressent de contribuer. Hugues reçoit tous ces présents et les offre à Saladin, qui les lui rend avec la liberté.
Voos voyex comment nos trouvères exploitaient lus usages de la chevalerie et les souvenirs des croisades : nulle imagination poétique, nulle harmonie et nul talent; mais une bonhomie maligne, une fidélité minutieuse à raconter tout ce qu’ils voyaient devant eux , en y mêlant un peu de merveilleux pris à la croisade ou à la féerie.
Cette littérature était-elle féconde, était-elle variée?C'est par milliers que se comptent à la Bibliothèque du Roi les manuscrits du moyen âge. La vie entière du temps est là. Il ne faut que delà patience pour tirer de ces ruines la statue complète du passé. Mais ce qui doit occuper l'historien , nous ne pouvons l’essayer dans ces revues littéraires. Nous ne pouvons analyser celle foule d’ouvrages encore inédits ou publiés par fragments. Nous nous bornons à rappeler ce grand nombre de monuments, comme une marque de la singulière activité des esprits et du développement qu’ils avaient reçu.
Fauchel, érudit du seizième siècle , a fait une biographiedes poètes français antérieurs à l'an 1300. Il en compte plus de cent. Chrétien de Troyes , le plus fécond d’entre eux, a composé plusieurs grands romans de chevalerie de dix à douze mille vers chacun. Beaucoup d’autres poêles, dont le nom seul ne vous apprendrait rien, furent contemporains de Chrétien de Troyes, et, bien qu’ccrasés par sa brillante renommée, ils obtinrent aussi faveur et succès à la cour des princes. Philippe-Auguste, ambitieux et politique, fut grand protecteur des arts et des lettres. Pour le temps, il était magnifique , comme Louis XIV. Il aimait , à sa manière, les plaisirs de l'esprit. Ainsi, après un tournoi, ou se réunissait dans la grande salle du palais, pour entendre les poêles cl les chanteurs. On applaudissait les vers de Chrétien de Troyes ; on riait des facéties du jongleur. Il y avait le poêle favori du roi; le poêle lauréat ; il sc nommait llelinant, et avait une pension. Voilà tout ce que je sais de son talent. Il était tellement considéré, que, par un anachronisme singulier, son nom est placé dans le poème de l' Àlexatulride ; il récite un chant à la table d'Alexandre. Il est vrai que, dans le même ouvrage, c’est la reine Isabelle, femme de Philippe-Auguste, qui brode la tente du roi de Perse Darius.
A la lecture de ces grands poèmes, dont les bizarres allusions charmaient la cour, on mêlait les
TABLEAU DU MOYEN AGE
jeux moins graves des trouvères. Ces hommes étaient, pour le temps, des espèces de comédiens ambulants. Ils étaient reçus plusieurs jours dans les palais et dans les châteaux ; ils racontaient des romans de chevalerie, représentaient des fabliaux et quelquefois parodiaient les cérémonies les plus saintes de la religion. Il y avait un conte bixarre. une histoire du renard : ce renard faisait un chemin étonnant, devenait évêque, archevêque, pape. C’était une plaisanterie qui se répétait et qui faisait rire les chevaliers et les grandes dames dr la cour de Philippe-Auguste.
Vous aurez pu lire dans l'histoire de Russie quels grossiers délassements, quelles insipides plaisanteries amusaient, au commencement du dix-huitième siècle, la cour de Moscou cl tenaient lieu de ces plaisirs de l’esprit, dont l'attrait devient si vif chez les hommes civilisés, mais est toujours plus ou moins nécessaire aux hommes réunis. Sous ce rapport, la cour de Russie ressemblait à la cour de .France du treizième siècle ; seulement, du milieu de ces mœurs si rudes du treizième siècle, il sortait quelque chose de vif, de brillant, d’ingénieux, qui appartenait à la chevalerie et qu’on ne trouvait pas dans la barbarie continuée de quelques Èlats modernes. C'élail une espèce de civilisation moderne, née dès lors par l’influence de quelques-unes des idées que l’esprit moderne a le plus repoussées. Rien de plus grand que Philippe-Auguste. Il n’en restait pas moins à sa cour et autour de lui une barbarie, que la générosité chevaleresque avait seule adoucie.
Tout cela, messieurs, est exposé avec beaucoup de talent dans une histoire récente de Philippe- Auguste, ouvrage composé d’après une forte et ingénieuse ctude, et où l’on sent partout l’inspiration des sources primitives et la nouveauté que donnent les grandes recherches.
On ne peut douter, au reste, que le règne de Philippe-Auguste n’ait marqué dans le temps un véritable progrès. Ces longs et ennuyeux poèmes écoutés avec ardeur, cette cour si facilement amusée, tout cela était un développement de l’esprit français. Avant Philippe - Auguste , la cour de France, excepté pendant la tentative prématurée, et par cela même impuissante dcCharlemagne, avait etc ignorante et rude. Avec Philippe-Auguste, elle reprit le goût des lettres; et les plaisirs de l’esprit, arrangés comme on le pouvait alors, entrèrent dans ses délassements.
Cependant, ce n’est guère qu’â l'époque de saint Louis, que les monuments de l'esprit français deviennent autre chose que de vieilles médailles, sans intérêt pour le goût. C'est vers ce temps que la langue se dérouille, qu’elle se démêle tout à fait
de l’idiome provençal , sans tomber dans cette dureté anglo-normande des premiers potMcs qui avaient écrit eu langue française de Robert Wacc cl de l’auteur du roman de Brut . Elle commence à prendre son caractère de langue française, sans garder toute l’aspérité d’une langue du Nord. Le règne de saint Louis est une date mémorable dans l'histoire de notre génie national,
Oii ne peut mettre en doute l’influence de ce prince, dont l’esprit avait été cultivé avec tant de soin et était si supérieur; car il était l'homme le plus pieux de son siècle et en même temps il résistait à (a cour de Rome. Sa piété ne l’avait nullement doinplc, mais seulement épure. Tout ce que l’imagination peut réunir, peut supposer de plus grand, se retrouve en lui.
Les Établissements de saint Louis, ce code de scs lois , trop sévèrement jugé par Montesquieu , sont un monument admirable pour le treizième siècle. Saint Louis est en même temps grand prince dans l'administration intérieure de son royaume. On peut lire dans l'histoire comment il répare en quelques années le mal que la croisade avait fait à scs États. Enfin sa pieté, qui était si ferme dans scs luttes contre les papes, était sublime sur le champ de bataille; cl bien que la raison puisse blâmer en lui ces aventureuses entreprises, qui n’étaient plus nécessaires à la défense générale de la chrétienté, qui enlevaient ce grand roi a tout le bien qu’il aurait fait à son royaume, il est impossible de n'être pas frappé de l'héroïsme qu’il montra dans son expédition d’Égypte. Leibnitz □ remarqué la sagacité politique qui avait fait choisir à ce prince l’Égypte pour centre de la guerre qu’il portail eu Orient. Sa seconde croisade, mai justifiée par l'intérêt égoïste de son frère, le montre, d'une autre part, si courageux, si grand, si résigné sur la cendre où il expire, que l'admiration ici vient l’absoudre de son imprudence.
Il a plus fait comme homme qu’il n'a laissé de monuments comme roi ; mais ce qu’on lui doit surtout et ce qu'on a moins vu, c’est le mouvement qu'il a donné à l'esprit de son peuple. Cela ne se saisit pas , pour ainsi dire ; cela ne se constate pas dans un acte particulier. Mais prenez la France avant Louis IX, regardez la France, après lui ; il semble que ce soient d’autres hommes; les esprits se sont élevés. C’est à dater de ce prince que la civilisation française a commencé, que le talent, et nous ne le comptons ici que comme expression du développement national, sc caractérise et fait entrer la langue cl les produclions françaises dans le trésor commun du génie de l’Europe.
Si, après avoir lu les fabliaux du douzième siècle, vous prenez Joinville, il semble que plus
•>oo coi;rs de littérature FRANÇAISE.
d'un siècle ait séparé ces écrits. Il n’y a dans l'intervalle que le passage d'an grand homme cl le mouvement d'idées qa'il fait naître.
Reviendrons- nous de ces souvenirs historiques à des détails de grammaire? chercherons-nous dans la langue des traces de celte révolution? Qu'il nous suffise de rappeler que la séparation des dialectes du Nord et du Midi, tout à fait accomplie, laisse désormais à l'idiome français un caractère propre et marqué. Les monuments de cette époque sqnl déjà du français; on n’a plus besoin de les traduire. Telle est la différence qui frappe d’abord entre Joinville et Ville-Hardouin,
A Ville-Hardouin et aux Chroniques de Saint- Denis commencent les monuments de l'histoire nationale en langue vulgaire; monuments beaucoup plus vrais que les chroniques latines, par cela seul que les expressions y font, pour ainsi dire, partie des événements. Dans Ville-Hardouin, peintre admirable de mœurs et de détails, le caractère de l’idiome français est encore peu développé. Si l’on voulait un exemple pour montrer combien fut longue l’étroite affinité des dialectes romans du Midi et du Nord, on pourrait surtout choisir Ville-Hardouin; il a encore ces syllabes sonores et ces restes de latinité que vous retrouvez dans la poésie provençale.
Combien du reste ce récit est une vive peinture du moyen âge, dans une de ses grandes et singulières entreprises! Nulle part on ne sentira mieux l’alliance entre la réalité des événements et les fictions de celte époque.
Qu’cst-ce que l’ouvrage de Ville-Hardouin? C’est le récit d’une conquête que font par accident des seigneurs français, qui ont pris la croix dans un tournoi en Champagne, ont passé la mer, sont venus rétablir surlc trône de Constantinople un prince déchu, sc sont armés contre lui, ont conquis Constantinople, et érigé des principautés et des seigneuries en Grèce et en Asie. Cest à la fois une chronique et un romande chevalerie. Dansce récit, les tournois paraissent le rendex-vous naturel , le forum du temps. La fière indépendance de la féodalité et l'ambition hautaine des barons se montrent dans le caractère môme de l'entreprise. Sans consulter aucun roi, sur un mol de confiance que leur a fait dire le pape , ils partent, ils arrivent à Constantinople. Un autre trait caractéristique du moyen âge, c’est le développement prématuré des villes d’Italie, qui contraste avec le rude courage dos seigneurs féodaux. Les barons de France ont des chevaux, des lances, des épées; mais il faut qu’ils s’adressent à une ville marchande, à Venise, pour avoir des vaisseaux. Arrivés devant Constantinople, ils y mettent un empereur nouveau ; puis ils se
ravisent; après avoir regardé cette ville, si grande, si bien dorée , où il y a de si belles églises , ils pensent qu'il vaudrait mieux prendre un pareil empire que de le donner; et ils s'emparent de Constantinople.
Voilà Baudouin qui devient empereur de Constantinople ; il a eu la bonne part. Mats tous ces barons, tous ces chevaliers, si contents qu'ils soient d'avoir fait un empereur, sont impatients d'avoir aussi pour leur compte quelque petite souveraineté. Geoffroy de Ville-Hardouin, après avoir beaucoup guerroyé, reçut en partage la ville de Mcssitiople, dans la Thessalie. Il y mourut vers l’an 1213; et sa famille, alliée aux empereurs français de Constantinople, -subsista longtemps après lui dans l'Orient, cl posséda les principautés de Corinthe et d'Argos. Ainsi, dès le commencement du treizième siècle, la suzeraineté féodale était transportée au milieu de la Grèce; beaucoup de gentilshommes français s'étaient fait donner des châteaux et des terres, auprès de Ville-Hardouin. C’était une colonie conquérante qui apportait avec elles ses usages. Les jeunes damoisels , les varlets allèrent faire leur éducation en Grèce, au lieu de rester en Picardie ou en Touraine. La conquête de la Morée, par Guillaume de Champlile, étendit cette influence; les auteurs du temps disent que le beau parler français, le parler déliiable, était usité en Morée aussi bien qu'à Paris.
Tout cela, messieurs, fait partie de ce tableau du moyen âge, où tant de mouvement et d'activité entreprenante sc mêlait à tant d’ignorance et d’inhabileté. Si vous consultez les monuments de cotte époque, il vous semblera que les communications des hommes entre eux étaient rares, difficiles. Il y avait beaucoup de bourgeois enfermés dans leurs villes, pour qui le monde se terminait au bout de leurs remparts. On n'avait pas l'idée des lieux et des distances. Au commencement du douzième siècle, les moines de Ferrières, dans le diocèse de Sens, ignoraient qu'il y eût en Flandre une ville de Tournay. Mille anecdotes minutieuses de ce genre pourraient être recueillies. Un bourgeois de Paris, obligé de partir pour Amiens, faisait son testament, tant les roules étaient peu sûres ! tant il y avait de chevaliers félons, de mauvais châtelains qui n'obsrrvaicnt pas leurs serments et dépouillaient les malencontreux voyageurs !
Mais pour ceux qui .n'avaient pas besoin des douceurs de la vie, qui ne craignaient pas les aventures, il n'y avait plus de limites à l’audace; on parlait alors pour Bahylone; on allait offrir son cpéc à un roi de Thessalonique ; on ne savait pas où était Thessalonique; mais on rassemblait vingt, trente gentilshommes, cl on se mettait en route. Los Vé-
niticn», qui élaicul plus avisés, à qui le commerce et la science du gain avaient donné celte dextérité qui domine toujours, se prêtaient à tous les mouvements chevaleresques de nos hommes du continent; ils fournissaient des vaisseaux, et faisaient payer cher le passage. Il fallait s'indemniser par la guerre. Celait ainsi que ces pieux pèlerins, qui parlaient de France avec l’intention de délivrer les lieux saints. Unissaient par s'emparer de Constantinople et par piller Sainte-Sophie.
Quoi qu'il en soit, après quelques romans de la Table ronde , translatés eu la parlure de France par des Anglo-Normands , vers le milieu du dousième siècle, l'histoire de Vilic-Hardouin est presque le plus ancien monument que nous ayons de la prose française. Sous ce rapport seul , il serait digne d’un haut intérêt. La langue s’y reconnaît mieux que dans les rimes alignées des trouvères. Far la vivacité et U vérité du récit, il intéresse plus encore. Ce n’csl pas un historien, c’est un homme qui dit la chose qu’il a faite ou qu’il a vue, avec la plus grande simplicité de langage, conuneil l’a faite, comme il l'a vue. C'est une déposition perpétuelle que ce livre. De nos joars, quand le talent imite celle forme, il reste quelque chose d’artificiel même dans la tentative la plus heureuse. Vous découvrez l’homme ingénieux du dix-neuvième siècle qui se cache sous les formes naïves du conteur du treizième. Mais quand c’est l'homme mémedu treizième siècle qui parie et conte ainsi, le charme de vérité n’ést plus seulement dans le récit tout entier, mais dans chaque mol : l’auteur, le temps et l'ouvrage ne sont plus qu'une même chose que vous avez devant les yeuz.
Ouvrez le récit de Ville-llardouin, vous voyejt tout d’abord un saint homme, qui eut le nom Foulcque de Ncuilly, et était curé de ce lieu. Cil Foulcque commença à parler de Dieu par France et par let aultres terres. L'aposlolc de Home , Innocent 111 , envoie vers ce saint homme cl lui fait dire de prêcher la croisade. L'année suivaule, à un beau tournoi qui sc donnait en Champagne, une foule de seigneurs prennent la croix. Mais il fallait des vaisseaux. Six députés sont choisis par les seigneurs croisés pour aller faire celte demande à Venise , et Ville-llardouin est du nombre. Ils arrivent et trouvent le doge Dandolo, homme sage et preux, qui les accueille volontiers. L’historien ne remarque pas même que ce doge , plein d'ardeur pour les grandes entreprises , avait alors quatre vingt-neuf ans. Mais suivons Ville-llardouin dans le palais de ce doge, Hans son conseil, et enfin dans une grande assemblée du peuple en la chapelle de Saint-Marc, ta plus belle qui soit. La scène est merveilleuse. D’abord Ville-Hardouin cl ses associés ont soigueu-
MGYEN AGE.
sèment conféré avec le doge et les principaux membres du sénat; puis, comme Venise était encore démocratique (quel spectacle pour ces seigneurs féodaux du moyen âge!), il leur faut requérir le peuple humblement. C’est Geoffroy de Ville-llardouin, le maréchal de Champagne, qui dit : ■ Seigneurs, les plus hauts cl plus puissants « barons de France nous ont envoyés à vous , et « vous crient merci, afin qu’il vous prenne pitié de •• Jérusalem, qui est dans le servage des Turcs, cl « qu’au nom de Dieu vous veuillez les accompagner « pour venger la honte de Jésus-Christ : cl ils vous « ont élus, parce qu'ils savent que nulle nation n’est « aussi puissante que vous sur mer, et ils nous ont m commandé de tomber i vos pieds et de ne pas u nous lever que vous n’ayez octroyé la promesse « d’avoir pitié de la terre sainte d’outre-mer. »
Maintenant, les six messagers s’agenouillent eu pleurant, et le doge et tous les autres s’écrièrent tous d’une voix , en levant leurs mains eu haut : «i Nous l’octroyons * nous l’octroyons. ■ Et il y eut si grand bruit et si grande noise, qu'il semblait que la terre fondîsi.
Ce discours, ce récit, mettent certainement les choses sous les yeux avec une vérité de couleur que nul art moderne ne saurait atteindre. Villellardouin continue de raconter cri détail les lents préparatifs de la croisade. Thibaut , comte de Champagne, qui devait la commander était mort prématurément. A son défaut, on s’adresse au duc de Bourgogne, au comte de Bar-le-Duc, enfin au marquis de Monlferral. De toutes parts, les barons cl les pèlerins sc rendent à Venise, d’où l’armée devait partir. C'est alors que le vieux doge, aveugle et chargé de quatre-vingt-dix ans, ayant assemblé le peuple dans l’église de Saint-Marc, annonce qu’il veut se croiser aussi, et mourir avec les pèlerins. Lutin , on met à la voile pour se rendre à Corfou. Les embarras de l'expédition, les jalousies, les divisions de tant de chefs ambitieux , tout cela forme un tableau naïvement retracé. L’historien, quoique mêlé toujours aux événements, parle peu de ce qu’il fait lui-mème ; et quand il en parle, c’est avec une grande prud’homie. « Moi, dit-il, « bien témoigne, Geoffroy, le maréchal de Cham- « pagne, qui celte œuvre dicta. »
Ce précieux monument de notre histoire nationale peut aujourd'hui nous occuper sous plusieurs rapports. Veut-on s’attacher à l’étal de la langue, à la forme de l’idiome, il offre beaucoup d’analogies avec le roman méridional , et l'on peut y noter l’observation de plusieurs des règles que M. llaynouard a savamment rappelées. Les désinences méridionales y sont encore fréquentes : segnor, tnmor » cmitreor, vos, doloroue... La suppression
de dans les cas directs du pluriel, est soigneusement observée; la construction est simple cl régulière; l'expression courte et pittoresque.
Mais le grand intérêt de ce livre, c'est la peintqre historique; c’est le rapprochement des Grecs et des Francs, opposés cl réunis dans un même récit. Rien de plus singulier que co peuple grec de Constantinople, débris pétrifié du vieux Bas-Empire, qui parait en présence de celle jeune race de guerriers francs. L’astuce et la timidité de cette cour grecque, remplie sans cesse de complots, la rude et ardente ambition des croisés, tout cela est vivement reproduit. A peine un nouvel empereur, Alexis , esl-il élevé sur le trône par le secours des Latins, qu’il s'occupe d eloigner des hôtes si dangereux, cl de les renvoyer à la croisade. Mais ceux-ci n’ont hAte de quitter leur proie. f.es plaintes réciproques et les négociations se multiplient . jusqu'au moment où la guerre éclate. Les Grecs brûlent les vaisseaux des latins ; mais une trahison de palais fait périr Alexis, et met à sa place un seigneur de sa cour. C'est alors que les alliés poussent la guerre avec plus de force ; la ville de Constantinople est prise et pillée le jour de Pâques fleuries. Il faut voir la joie des vainqueurs de trouver tant d’or et d'argent fins, de vaisselle, de pierres précieuses , de samis, de draps desoie et d’hermines. Le grave historien ne manque pas d’employer, en cette occasion, sa formule favorite : « Et bien témoigne, Geoffroy, le maréchal de Chamu pagne, à son escient pour vérité, que jamais, « depuis le commencement des siècles, ne fusl tant « gagné en une ville. « Celte armée, pauvre et grossière, est maîtresse de tout. <* Chascuu prist hostcl, « comme il luy plust, et il y en avoit assez. Airs « firent la Pâque fleurie, et la grande Pâque après, « en cet honneur et en cette joyeque Dieu leureust « donnés. » Mais bientôt une grande part du butin est rapportée à la masse commune, sous peine d'excommunication. Puis les chefs de l’armée ont un empereur â élire : Baudouin, comte de Flandre, est choisi de préférence au marquis de Monlferrat, qui se contente d'étre roi de Thessalonique.
Tant d'événements n'ont pas lieu sans de fréquentes délibérations, où Ville-Hardouin porte souvent la parole avec prudence et gravité. C'est un des caractères de ce livre. L’histoire y paraît déjà politique, sous des formes très-ualves. Vous êtes dans le conseil tumultueux des Latins ; vous voyez comment se prépare, se justifie celle singulière diversion qui emploie à l'envahissement d’uu Étal chrétien les armes prises pour délivrer Jérusalem. L'établissement du nouvel empire, ta mort de Baudouin, t'avénemcnl de son frère Henri, choisi par les barons français, forment un récit plein d’inlérét que l’on regrette de ne pas voir continuer plus
longtemps. Ville-Hardouin s’est arrêté, en effet, à la mort du marquis de Monlferrat, en l’année H07; et c’est dans les historiens byzantins qu'il faut chercher la suite de celte invasion qui avait porté une dynastie et une cour étrangères à Constantinople. L’influence de ces conquérants fut passagère, et n’arrèta pas la décadence du peuple grec. Constantinople, sous ses maîtres grossiers, garda sa langue et sa théologie. Seuls, ils s’étaient réservé les jeux chevaleresques cl te maniement des armes; ils donnaient des tournois dans l'hippodrome , et en excluaient les Grecs. Cependant ceux-ci, serviles et flatteurs, adoptaient quelques-unes des traditions de leurs maîtres. On trouve, à cet égard, des traces curieuses dans les historiens byzantins, beaucoup moins naïfs que nos chroniqueurs, lors même qu’ils n’ont pas moins d’ignorance. Nos romans de chevalerie, portés à Constantinople avec nos usages, y furent pris pour des histoires authentiques; et cinquante ans plus tard, lorsque la conquête française avait disparu, et que l’empire grec avait renoué le fit de sa débile existence, il y avait dans la noblesse de Constantinople plusieurs familles qui se vantaient d'être alliées aux paladins Roland et Renaud. Singulière illusion, qui montre seulement la puissante influence de ces écrits chevaleresques , si conformes à la vie aventureuse du temps!
Je borne ici, messieurs, ce rapide cxaincn d'un livre plus susceptible d'étude que d’analyse. L’historien de ce livre, qui en est aussi un des principaux personnages, nous offre dans ses actions la réalité de cette chevalerie, dont les romans du moyen âge ont tracé la peinture idéale. Homme de guerre et de conseil, il porte la prudence, la bonne foi, la prud'homie au milieu des entreprises les plus téméraires et les plus injustes. Il nous donne l’idée de ces caractères fermes et sévères des vieux temps, qui se remuaient tout d'une pièce, semblables à ces armures d'acier dont les guerriers étaient revêtus. Tel ne nous paraîtra pas un autre chevalier, un autre historien qui doit nous occuper, le naïf et aimable Joinville. Mais nous réserverons cette élude pour la séance prochaine : elle se rattachera naturellement au prôgrès de la langue nationale sous saint Louis. Nous suivrons en ménre temps le nouvel essor que prend la poésie des trouvères. Thibaut, comte de Champagne, dans scs chants ingénieux, nous fera reconnaître l’idiomo français. Je n’aurai plus bcsoiu d’être pour vous un interprète, et de vous traduire votre langue. Joinville et Thibaut vous mettront au Ihilieu de la France.
TABLEAU Dl>
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NEUVIÈME LEÇON
Richesse de la poésie des trouvères aux ilouzième et treiziètoe siècles. — Caractère des fahliaux. — Romans historiques. — Roman du Ckiilelai n de ( nue y et de la DomeaeFayel; citations. — Poésies de Thibaut, comte de Champagne. — JoinviHe^— Rare mérite de son ouvrage.
Messieurs ,
Le français septentrional , développe plus lard que le roman du Midi, eut une littérature beaucoup plus riche et plus variée. I.a preuve en serait longue, et je ne peux la donner complète. Plusieurs parties de celle littérature sont frappées d'interdiction pour nous. Il y aurait peu de bienséance à chercher, dans cet amas de fabliaux et de contes, l'occasion d’un rire trop facile.
Sous le point de vue historique, la liberté des trouvères n'offre pas le méine intérêt que celle des troubadours; et n’a pas cette vivacité hautaine et poétique, cette hardiesse éclatante qui forme un singulier contraste avec l'oppression féodale ; elle a dans ses médisances quelque chose de sournois. Sou vent 'aussi, ses plaisanteries auraient aujourd’hui un sens cl une portée qu’elles n'avaient pas dans le vieux temps. Il serait aisé, comme l'a fait un écrivain célèbre, d’en détacher même des témérités philosophiques, f.a citation exacte serait un mensonge; car, pour les contemporains, ces impiétés apparentes u'étaient pas ce qu'elles seraient pour nous. Il y avait alors beaucoup de candeur dans les esprits cl de corruption dans les mœurs : c'est le double caractère qui se fait sentir dans cette fouie de fabliaux, recueillis et extraits par Legrand d’Aussy. On peut les étudier dans le texte original, sous le rapport de la langue et même du style, k la fois grossier et malin ; on peut y chercher curieusement l'origine de plus d’un récit de Boccace cl des autres conteurs italiens ; surtout , on peut s’en servir pour deviner les mœurs bourgeoises cl la vie familière du temps, de même qu’on se sert des romans de chcralerie pour retrouver les usages de la vie guerrière et seigneuriale. Mais celte élude, nous pouvons l'indiquer plutôt que la faire : qu'il nous suffise de constater ici que l'esprit des trouvères, au douzième et au treizième siècle, a mis en mouvement l’imagination italienne, si fécoodcdans l’âge suivant. Sans doute les modèles ont été bien surpassés par les imitateurs; sans doute aussi quelques-uns de ces modèles ne méritaient pas beaucoup d’étre imités. Mais ce ne sont pas seulement des contes iicencicux que l'Italie a empruntés aux trouvères; c'est chez eux que Boccace a puisé cette histoire de Griselidis, où la plus parfaite pureté moraleesldévelnppccavcc tant d'imagination et de
MOYEN AGE. îi(*3
grâce. Boccace a jetc son style et son génie sur ce vieux conte de nos poètes.
Mais comment ce qui était rude cl grossier dans une langue, a-t-il été porté dans une autre, presque contemporaine, à ce haut point de perfection élégante? Pourquoi la langue italienne est-elle comme fixée dès le commencement du quatorzième siècle, tandis que la nôtre changeait sans cesse, cl que ses monuments devenaient presqueinintelligibles pour les nationaux , à cinquante ans de leur date premièro?Ces questions doivent s’éclaircir par la comparaison des faits. En France, les fabliaux n’étaient tyuedes traditions bourgeoises et populaires, écrites par le premier venu : en Italie , ils furent des ouvrages d’art, composés par des hummes de génie; et l’homme de génie seul Gxe une langue, en la personnifiant par son style. Tant qu’il n’y a, pour ainsi dire, d’imagination que dans la foule, dans le peuple d’un pays, l’idiome est variable, incertain; c’est une mer agitée, où l’on ne peut élever aucune construction. Mais quand l’imagination supérieure d’un homme maîtrise toutes les autres, elle laisse après elle un monument durable. Les fabliaux sans nombre et sans nom de nos auteurs sont oubliés: quelques récits de Boccace et de deux ou trois de ses contemporains ont servi, comme les vers du Dante , à fixer nnc grande époque de la langue et du génie moderne.
Pour énumérer tous les titres de nos faiseurs de fabliaux, nous pourrions aussi chercher ce que leur emprunta le génie de Molière. Molière comme La Fontaine, un peu géné par les nobles entraves du siècle de Louis XIV, aimait à revenir à ces vieux récits gaulois; il n’en redoutait pas la licence, et en prenait la gaiété vive et peu contenue. Ce n'est pas le Tartufe qu’il a pris chez les trouvères, bien qu’oit s’y moque déjà des papelards et des hypocrites ; mais les scènes bouffonnes du Médecin malgré lui sont tirées d’un fabliau amusant qui avait frappé l'esprit de Molière. Au reste, dans l’immense collection des pagiiats, dans ces emprunts perpétuels entre les nations, entre les auteurs, ce larcin est bien peu de chose.
La même recherche pourrait s’appliquer à d’autres récits des trouvères ; mais nous ne nous perdrons pas dans cette étude généalogique de quelques vieilles plaisanteries , venus de nos vieux poètes jusqu’à Rabelais, et de Rabelais jusqu’à Voltaire. Rappelons seulement que, dans leur première origine, elles portaient le type de l’esprit français, plus railleur que poétique. Quand nous avons une fois caractérisé celte liberté, ce cynisme ignore de lui-méme, qui distingue la littérature dos trouvères, la démonstration nous est impossible cl nous ne pouvons que ledire sans le prouver.
im COURS DK LITTERATURE FRANÇAISE.
Le savant auteur Je YHittoire de Philippe -Auguste, dans un résumé qui sc lit el ne se parle pas devant le public, a rassemblé de curieuses citations qui tiennent au récit des faits par la peinture des mœurs.
Pour nous, il nous suffit d'abord de marquer l’abondance el la liberté de cette littérature des trouvères, aux douzième cl treizième siècles, cl d'indiquer sa hardiesse moqueuse , scs railleries contre les moines et les gens d’église, scs sarcasmes sur la vie domestique, en An tout ce qui la rendait puissante cl populaire. Dans la France du Nord, comme dans la Provence, c'était l'étal de certains hommes de savoir ces contes et de les réciter. C'était le bel esprit de quelques grands seigneurs; c’était le gagne-pain de quelques pauvres gcnsd’esprit. Les grands ouvrages cependant furent aussi fort nombreux. La facilité de cette langue qui avait peu de règles et de celle poésie qui n'en avait qu’une, la rime, permettait à tout homme doué de quelque invention et de quelque mouvemcul d’esprit de raconter longuement ce qu’il savait ou ce qu’il imaginait. Chose remarquable! l’usage si fréquent alors d’écrire en tangue latine n’appauvrissait nullement la littérature en langue vulgaire. Le nombre de manuscrits qui nous restent encore de ces temps est prodigieux. Il serait fort désirable qu’une protection éclairée et une curiosité habile choisissent, dans ces antiquités nationales, un certain nombre d’ouvrages à publier, pour constater le mouvement progressif de la langue française : ce serait en môme temps servir à l’intelligence de notre histoire.
Ëualtendanlqucl’on s’occupe officiellement d’un tel soin, un homme de savoir el de goût s’est fait récemment éditeur de quelques-uns de ces manuscrits. Cet homme est M. Crapclet, qui, dans la noble profession d'imprimeur, a senti, comme les Étienne el tant d'autres , que le goût des lettres était, pour ainsi dire, une bienséance d’état. Versé dans l’élude de notre vieux langage, il a cherché, parmi les nombreux manuscrits français du treizième siècle, quelque ouvrage d’un caractère original. Le treizième siècle avait produit beaucoup de grands poèmes ou romans de chevalerie, beaucoup de contes et de fabliaux; avait-il fait aussi des romans historiques? I«es romans de chevalerie, avec leur merveilleux, leurs fées, leurs enchanteurs, leurs géants, quoique inspirés primitivement par l'bistoirc, n’y tiennent plus; et les fabliaux, avec leur rudesse, leur grossièreté et leur licencieuse expression des mœurs bourgeoises, ne sont qu'une variante de la satire et de la comédie. Les romans historiques , mélangés de faux et de vrai , sans fiction surnaturelle, offriraient un intérêt de
plus. On en fit beaucoup, el en vers, à cause de la facilité de versifier ainsi.
Le livre qu'a choisi M. Crapclet porte sur une tradition historique ; nul merveilleux , nulle circonstance extraordinaire ne sc mêle au récit : tout est dans la peinture des sentiments et des mœurs, el dans le récit d’une vengeance atroce, qui parait authentique. C’est l’histoire sanglante que Dubelloy a mise au théâtre, sous le nom de Gabriel/e de Fergy\ c’est le roman de la Dame de Fayel et du Sire de Coucy . Le sujet semble bien tragique pour faire un roman écrit avec cette espèce de gaieté libre, de laisser-aller, de nonchaloir qui caractérise habituellement le style des trouvères. Toutefois l’ouvrage est conduit avec art cl simplicité, plein de curieux details, intéressant par la naïveté et quelquefois par le pathétique. La langue en serait difficilement comprise , à moins d’une étude particulière; l'obscurité de certains usages ajoute à celle d’un style vieilli. M. Crapelet a édairci le texte par une traduction trop élégante peut-être. Il ne s’est pas assez renfermé dans celte simplicité de langage qui appartenait au temps , el qu’il aurait fallu remplacer pour nous par des expressions plus modernes, mais équivalentes. Toutefois le charme du récit, la fidèle expression du costume, font lire celte traduction avec le même plaisir qu'un agréable roman de nos jours. Mais occupons-nous d'abord du texte original et même de sa forme extérieure et matérielle.
Au treixième siècle, malgré la grossièreté du temps, on consacrait aux choses d'esprit tous les soins d'une industrie élégante. De là ces manuscrits sur vélin, en longs caractères, et tout parsemés de vignettes et d'ornements, qui supposent, sinon beaucoup de goût, au moins une grande patience. Tel est le texte du roman du Châtelain de Coucy et de ta Dame de Fayel. Plusieurs dessins, entremêlés au manuscrit, en retracent les scènes principales.
Maintenant ouvrons le manuscrit, et cherchons ce qui peut nous aider à mieux connaître Pelai de la langue et des mœurs, le caractère des idées du temps , cl le tour d’imagination particulier à l'auteur anonyme de cet ouvrage.
Dés l’abord, nous verrons que ce livre appartient à une époque où les lettres devaient être fort cultivées. l,è poêle csl auteur de profession ; cela est visible. 11 dit, aveenn peu d’humeur, que «jadis (on regrettait déjà le temps passé) les princes et les comtes faisaient chauts, poemes cl jeux-partis, en rimes gentilles; qu'il en est encore beaucoup qui feraient des romans mieux que jadis-; mais que ceux qui ne savent ni faire ni comprendre ces ouvrages leur sont contraires, et disent, par moquerie, que ce sont des wufflchrs contre le vent , des
ménestrels et des jongleurs.» Le poêle, continuant à se plaindre de son siècle, ajoute : « S’il «vient qu'un homme de peu d’avoir fasse un ouvrage, ils diront qu’il a mal trouvé, lui qui n’a pu trouver un logis. »
Dans cette froide plaisanterie, que verrons-nous? L’existence d’une classe d’hommes qui n’étaient ni grands seigneurs, ni jongleurs à la suite des grands, et qui, dans leur libre pauvreté, écrivaient, faisaient des vers. l)e là celle révolte de l’esprit contre la richesse, et celte plainte un peu amère du talent qui se croit méconnu. C’est une disposition que l'on s’étonnera peut-être de trouver au milieu des grands coups de lance et des tournois du moyen âge; elle tenait à cette civilisation ingénieuse que déjà les cours cl les villes avaient développée. Celte plainte des poêles, en langue vulgaire, s’explique d’ailleurs. Tous les avantages, toutes les faveurs étaient réservés à la littérature latine. On jugeait, on dissertait, on prêchait en latin. C'était le latin théologique qui procurait les prébendes et les abbayes, tandis que l’éloquence, en langue vulgaire, l’art de conter cl de faire des vers, n’obtenait que l’admiration de la foule et la protection incertaine des grands.
Après un prologue ingénieux, commence le roman db Châtelain de Concy et de la Dame de Paye!. On y retrouve la vie intérieure du temps, mieux et plus fidèlement que dans les histoires de chevalerie; l’événement est placé dans une époque peu éloignée de celle où écrivait le poêle, vers le temps du roi Richard. On voit, par cet ouvrage, comment on vivait noblement au douxième siècle , quels étaient les usages, les jeux, les sujets d’entretien. Ce n’était pas quelque représentation du théâtre, mais un tournoii On disait : « Il y aura de belles « joutes entre Infère et Vnudeui! ; le comte de « Flandre y sera ; beaucoup de nobles dames et u demoiselles du Hainaul y viendront, accompa- » gnées de chevaliers les plus renommés de Plante dre; y serex-vous, madame? »
L’intrigue cl les détails du roman ramenèrent avec plus de naturel que de variété les formes et parfois la licence des fabliaux. Mais le talent de l’auteur reparaît dans certaines nuances de pathétique qu'il sait répandre avec art sur son récit. Souveut la passion du châtelain de Coucy, je dirai même sa mélancolie (le mot était déjà français et enchâssé plus d’une fois dans les vers du vieux poêle), sa mélancolie s’exprime par des chants pleins de grâce, de douceur, d’harmonie. T.c progrès est visible, si vous compares ces vers à ceux de Chrétien de Troycs.
Après de beaux faits d'armes dans les tournois, après tons les incidents d’une passion tour à tour
heureuse et traversée, le châtelain désespéré part pour la croisade, ressource générale, ressource inévitable. Il se couvre de gloire. Malheureusement il est atteint d’une flèche empoisonnée. Sentant que sa vie ne peut se prolonger, il veut revenir en France. Il meurt sur le vaisseau. A sa dernière heure , il recommande à son écuyer de porter son cœur à la dame de Fayel.
De par moy li présenterez.
Et II dites que li renvov Ses traisse» et le cœur de raoy.
Siens fu, dés que je la connut;
C’est droit qu*a des remaigne à lai.
O» sent tout ce qu’il y a d’expressif et de pathétique dans ce simple langage. Jamais le style n'est poétique; il semble que les trouvères croient que tout le talent du poêle, c’est de»conter. Netteté, vivacité touchante, voilà leur caractère. Souvent les idées sont pittoresques ; ces tournois, ces jeux guerriers , ces souvenirs de la croisade et du roi Richard, tout cela plaü fort à l’imagination ; mais le style de l’écrivain n’a point cherché à augmenter celte poésie naturelle du sojet. Il suit sa modeste allure de petit vers de huit syllabes, qui sc succèdent, sans mélange régulier de rimes masculines et féminines. L’extrême simplicité de ce mécanisme forme un contraste singulier avec l'art brillant et varié des poêles provençaux, évidemment ces vers ne coûtaient pas plus à l’écrivain que la prose la plus simple; mais il y a des qualités de l’esprit distinctes des beautés du style qui sc font sentir dans le récit des trouvères; c’est une sorte d’enjouement et de rapidité; c’est une naïveté parfois louchante, qui n’ajoute pas à la force du sentiment , mais qui le montre à nu et jusqu’au fond de Finie.
Sous le rapport de la langue et de la diction, ce que l’on peut remarquer dans ce roman, c’est une précision souvent heureuse et qui n’a pas vieilli ; elle donne de la grâce à de bien petits détails. Dès le commencement du poème, s'agit-il de montrer la dame de Fayel, le poêle dit :
La dame l’est toit acesmée ;
Car belle dame est tnst parée.
Puis il donne en quatre vers une description de sa toilette, curieuse pour les antiquaires. Du reste, nous le répétons, il ne faut pas chercher dans l’ouvrage la poésie de l’écrivain, mais celle du sujet; elle éclate dans la simplicité, poar ainsi dire technique de quelques parties du récit.
De nos jours, un poêle d'un rare talent, cl dont le talent est souvent attaqué, a jeté les vives couleurs de son style sur les souvenirs du moyen âge ; il s’est plu aux armoiries, aux combats , aux usages de ce vieux temps ; il en a blasonné ses vers. Ccst
ainsi qu'il a décrit 1c Pa « d'armes du roi Jean. A ces savantes créations du talent, il serait curieux de comparer des récits presque officiels de tour* nois, écrits en vers fort négliges, sous l’impression des temps et des lieux.
Sachet qu'ils dormirent peu cette nuit, car les hérauts s'apprêtèrent dès le matin, et ils vont par les hôtels, criant A maints chevaliers de venir A l'église j et ceux-ci le font A la hâte. Lors, on voit partout les mémos brider et couvrir les chevaux, et polir les écus. Ils font un tel bruit, que c'est merveille A ouïr. Vous pourriez voir la maints bous destriers au poil luisant, qui hennissent: vous entendriez les trompettes bondir et faire toute la ville retentir. Et quand la messe fut chantée, bientôt maintes dames montèrent pour voir et pour regarder ceux qui veulent garder leur honneur, et mettre cœur, corps et Ame pour l'amour de l'honneur et des dames. LA, vit-on des daines vêtues de satuis, ornées d’orfroi et de pourpre... Elles étaient noblement parées ; leur beauté éclaire la galerie.
Puis commencent les joules, longuement et savamment décrites, avec tout le détail des armoiries et des devises, des attitudes cl de l’escrime chevaleresque. 0;i entend les hérauts s'écrier: « Saint George, voici le bon Engucrrand de « Coucy ! n Et les écuyers baillent à chacun sa lance ; et niessire Engucrrand presse son cheval de l’éperon, plus vite qu’oiscau vole à sa proie, etc. Je n’achève pas ce récit: vous vous figures sans peine le prix de cette peinture naïvement originale et où tout est poétique, parce que rien n’est inventé.
Plusieurs chevaliers sont abattus, et le béros du roman manque d'être tué. On le remporte chez lui; il est plusieurs jours retenu par ses blessures. Cependant un bal est donné après le tournoi ; et après ce bal, les dames se réunissent et vont chez le châtelain ; on arrive en grande cérémonie dans sa chambre ;oii lui fait un discours; et ou lui donne le prix comme à celui des chevaliers du pays qui avait le mieux soutenu la joute. Après cela, on distribue du vin et des dragées ; et tout le inonde s’en va. ta chevalier guérit le plus vile qu’il peut, cl recommence à paraître dans d’autres tournois, jusqu'au moment où il part pour la terre sainte.
A quelle époque se faisait cet ouvrage, qui peut paraître un échantillon choisi entre beaucoup d’autres d'un caractère à peu près semblable? C'était probablement sous saint Louis, dans la gravité de ce pieux règne, qu'une histoire d'amour, où les croisades même sont regardées comme un expédient favorable^ des faiblesses humaines , amusait les lecteurs, et assurait à l'écrivain une gloire dont il se vante dans ses derniers vers. Il y avait donc à côte de cette société thcologiquc et latine, nonseulement l’activité d’une société littéraire ingénieuse et libre, mais il y avait son succès, son impunité; aucune géne religieuse ou politique ne semblait entraver ces écrits. Un peu plus lard , dans le quatorzième siècle, nous verrons la prédication
chrétienne tonner avec une grande force contre le roman de la Rose. Mais le roman de la Rose attaque avec beaucoup de hardiesse les vices du clergé : c’était une guerre personnelle. Quant à l’enjouement et au libre récit des romanciers, on n’y mit nul obstacle ; et les rigoureux statuts de saint Louis contre les blasphémateurs n’atteignirent pas les jeux de l'imagination poétique. A cet égard , la France du Nord, mieux favorisée que celle du Midi, conserva celte liberté dont les poêles provençaux avaient usé si hardiment, cl qu'ils perdirent sous l'excommunication cl la conquête.
C'étaient les Français qui faisaient la croisade contre les Albigeois; tout en la faisant, ils la jugeaient. Chose remarquable! non -seulement ils jugeaient celle croisade, mais celles mêmes qui les conduisaient à la terre sainte. Nous, aujourd’hui, avec noire esprit impartial, nous n’avons pas eu de peine à donner les motifs à la fois d'enthousiasme et de bon sens qui pouvaient justifier la croisade ; mais les contemporains, qui n'avaient pas tous le même degré d’enthousiasme, qui se croisaient quelquefois malgré eux , par respect humain , par crainte, par l’autorité d’un seigneur ou d'un évêque, censuraient ces expéditions. On a cité souvent uii fabliau de Rutcbcuf, où un croise et un non croisé discutent fort librement. Tous les arguments du bon sens cl de l’esprit sceptique sont produits par le non croisé. « Il ne voit nul motif de quitter u son pays, sa femme, ses enfants, sou héritage,
« pour une terre lointaine, dont il n’aura rien.
« C’est à faire aux riches abbés et aux prélats qui,
« voués au service du ciel, possèdent tous les biens u de ce monde. On peut gagner le paradis partout « cl sans un si long voyage. A quoi bon aller u détrôner le soudau? Ceux qui vont à ces saintes « expéditions pour se sanctifier , en reviennent u plus brigands qu’ils n’élaient partis. » Le non croisé dit toutes ces choses arec des expressions fort dégagées, fort désinvoltes, qui ne sentent pas du tout leur douzième siècle. Il est vrai qu’après avoir bien raisonné, it sc laisse convaincre et finit par prendre la croix. C'était le passe-port de la hardiesse du poète.
Quanta la croisade des Albigeois, qu'elle ail été jugée par les victimes, nous le concevons; que la souffrance leur ail donné la philosophie, rien de plus naturel. Mais que les instruments mêmes de la persécution en aient senti l’horreur, voilà ce qui frappe davantage; cl cela sc rencontre dans les poètes du temps. Ce n’est pas seulement le pauvre ménestrel, l’obscur trouvère qui hasarde à cc sujet quelque trait de satire ; c’est Thibaut, comle de Champagne, qui blâme avec indignation la croisade des Albigeois qu’il avait suivie. Sommé d’y prendre part, il avait
TABLEAU DU MOYEN AGE
donné à celle pieuse expédition quarante jours de service militaire. Mais la dette une fois acquittée par la guerre cl le pillage, il juge l'événement ; il s'aperçoit que c'est une mauvaise actiorr :
* Ce est des clercs, qui ont laisté sermons Pour guerroier et pour tuer les gens :
Jamais en Dieu ne fust tels homs créaos,
Notre ebief fait tous les membres doloir.
C'est le pape Innocent III que le poêle désigne par ce dernier vers.
Ainsi dans ces temps que l'histoire représente comme grossiers et crédules, déjà régnait une liberté d'esprit en contradiction souvent avec les actes et qui n’empéchait pas le mat, mais le blâmait.
Celte disposition même était plus générale qu’on ne le croit. Le grand nombre de livret publiés dans ces temps atteste un grand nombre de lecteurs. A voir les bibliothèques de vers, qui datent du douzième siècle, il faut admettre que, dans cette vie urbaiue et féodale, beaucoup de personnes, des , clercs, dus ignorants, des femmes, sc livraient à cette distraction, et que lire et raisonner sur ses lectures était un plaisir fort en vogue. Du là beaucoup d'idées devaient se répandre; et la réflexion indépendante naissail au milieu des préjugés qui semblaient encore cmtnailloUer les esprits. La raison avait déjà ses droits. Elle n’est pas une hardiesse d'hier, dans notre Europe moderne; les | idées de justice et de tolérance ne sont pas uue \ création de l’esprit philosophique. Comme clics ; tiennent au fond même de notre nature, elles j reparaissent sitôt que notre esprit s'exerce par l'étude.
Ces premières vues qui sortent de la littérature du moyen âge ne tiennent pas à l’art. On ne tirera pas de cette époque un livre de plus à mettre dans la bibliothèque choisie du genre humain. Mais en étudiant les ouvrages littéraires qu’elle a produits, on comprendra mieux l’histoire, et on sc corrigera de plus d’un préjugé sur les siècles passés.
On serait tenté de croire que, dans ces châteaux massifs, dans ces tourelles gothiques, la vie était grossière, que sous le harnais nulle élégance sociale ne se mêlait à la rudesse extérieure cl matérielle des mœurs. Il n’en est pas ainsi. Beaucoup de livres de ce temps respirent une sorte d'urbanité délicate et de générosité digne des temps les plus civilisés. Il semble que, presque à toutes les époques de notre moyen âge, soit par une tradition conservée de la vieille société romaine , soit par l’effort d’une heureuse nature, quelques esprits avaient atteint un hauL degré de culture morale. Il y a dans les vers de Thibaut telle nuance de senti-
ment délicat, tel mélange de finesse et de noblesse d'âme, que les siècles les plus ingénieux u'auraient pas surpassé, et qui est sorti cette fois de i'âtne du poète.
La langue était encore loin d’avoir un caractère fixe et durable: elle changeait san» cesse. On travaille maintenant beaucoup cette même langue; on l'altère en tous sens. Cepeudanl les écrivains du dix -septième siècle sont encore parfaitement el heureusement intelligibles pour nous. A u contraire, du douxième au quatorzième siècle, la langue subit une grande métamorphose. Sous Louis XII, Villon veut faire une pièce en vieux français du temps de saint Louis; il n’en sait pas les règles. M. ttaynouard, avec notre exactitude moderne, relève les fautes nombreuses que le poète du quinzième siècle a faites, en voulant parler la langue déjà surannée du treizième.
Tout cela nous avertit d’élrc circonspects dans nos remarques de langue cl de goût sur ces vieux monuments, déjà mal interprélés cl mal connus, dans les époques intermédiaires. Les chansons do Thibaut sont écrites dans ccl idiome septentrional de France, fort distinct de la langue du Midi, et où parait déjà la forme française avec sa netteté piquante et naïve. On y retrouve cependant uue empreinte, un reflet des troubadours. Leur langue était celle delà passion délicate, la langue des fêles el des chants. De plus, Thibaut, comte de Champagne et roi de Navarre, avait plusieurs affinités avec le Midi , par son origine cl par sa royauté. Thibaut était né de Blanche, fille du roi de Navarre ; il fut élevé par une grand’mèrc qui avait tenu des cours d'amour avec beaucoup d'éclat. Appartenant par son fief de Champagne à la France du Nord , il avait eu de bonne heure, par sa famille, les habitudes gracieuses et poétiques du Midi , el il mêla dans scs vers le génie des deux nations cl des deux langues.
A l’cpoquc même où l'auteur du roman du Châtelain de Coucy et de la Dame de Fayel déplorait l'abandon où les ducs , les comtes délaissaient la poésie, il y avait donc un grand personnage, un fils de roi, un comte de Brie et de Champagne, plus tard roi de Navarre, qui faisait force chansons amoureuses. C’est la première réputation classique, eu poésie vulgaire, que nous trouvons dans la France scplentrioualc au moyen âge. C’est le premier écrivain qu'on cite partout, et dont les vers puissent s'entendre et se lire. Vous savez qu’il su révolta contre la reine Blanche pendant la minorité de saint Louis. Vous savez aussi que la tradition le suppose épris d’une passion violente pour celle pieuse princesse. Plusieurs érudits ont vivement repoussé ce soupçon. Une des meilleures raisons
an cocus de littérature française.
peut être qu'on puisse donner en leur faveur, c'est que les vers par lesquels le roi de Navarre aurait célébré la reine Blanche , datent d'une époque où ellearait cinquante-six ans. Mais (essayants auteurs qui , dans leur respect pour Blanche et pour l'étiquette,. ont nié avec le plus de force la passion de Thibaut, n'onl pas osé, par le même motif, faire usage d'un argument si simple. Thibaut a donc eu le tort de se révolter contre Blanche , régente de France; il a eu le. tort d’entrer dans une ligue avec le duc de Bretagne; avec le comte de Boulogne; mais il n’est pas coupable des vers adressés à la reine Blanche; ces vers n’étaient pas destinés pour clic. Quoi qu’il en soit, ils respirent une naïveté gracieuse; les expressions ont une grâce qui n’a pas tout à fait vieilli. Enfin, la principale règle de notre poésie, le mélange alternatif des rimes masculines et féminines, s'y fait déjà sentir. Observée d’abord dans les chansons, il semble que cette règle eut pour origine l’instinct musical. Mais, de là, elle passa dans tous les genres de poésie et fut dictée par le goûl. C’cst le plus grand progrès que fit le mécanisme de nos vers. Thibaut n'observe pas souvent celte règle, mais il la devine et s’en sert à propos. Malgré la rudesse de la langue d 'oit, quelques-unes de scs chansonnettes ont une douceur élégante qui ne serait pas indigne des troubadours, et qui, de plus, est déjà toute franqaise. On peut en détacher des stances qui, lues devant vous, sembleraient appartenir à une époque plus avancée de notre langue :
J’aloie, l'autre ier, erraut,
Sans compagnon,
Sor mon palefroi, pensant A faire une chauçon,
Quand je oi, ne «ai comment,
Ès un buisson,
La vois dou plus bd enfant k’oneques vist nul hum.
Et n'estoil pas enfés si N'emt quinze ans et demi;
Oncques Dule rien ne vi l)c si gente façon.
Ailleurs le mélange régulier des rimes sc joint à l'élégance de l’expression :
L'autre nuit, en mon dorroaut.
Fus en grant doutance.
D'un jeu parti en chantant.
Et en grant balance,
Quant Amour me vint devant, ki me dis : Que vas querrant ?
Trop as corage movaot,
Ce te vient d'enfance.
Voilà donc , au commencement du treizième siècle, la langue française toute faite et semblable à la nôtre. Depuis lors, elle s'csl développée par un progrès constant vers la clarté, la précision, la justesse. Mais elle existait déjà. Elle a gardé daus
la suite l’emploi des formes ingénieuses que, dès le treizième siècle, l'alliance du génie méridional et de la langue des trouvères donnait aux chansons d'un comte de Champagne, roi de Navarre.
Ce progrès de la langue, à une époque si reculée, J est remarquable dans la prose comme dans la poé- * / sic. Partout, c’cst par les vers que commence la / littérature; mais c’est par la prose que la liltéra- i, ture se fixe, et que la langue se décide. Cette même époquequi vit naître Thibaut, comtedeChampagnc, 1 le premier chansonnier parmi les rois, vit naître le premier narrateur éloquent et naïf en langue vul- > gairc, Joinville. Plus d’un motif m’autorise à réunir ces deux noms. Joinville avait été élevé à la cour de Thibaut. C’est là qu’il avait, dès l’enfance, puisé quelque chose de cet esprit conteur des troubadours, qu’il porta dans l'histoire. IA, il avait pris celte liberté d’cnl retien et celle vivacité moqueuse qu’il conserva près du pieux Louis IX, sans trop scandaliser le saint roi. Amusé par la gentillesse du jeune sénéchal de Champagne, saint Louis le mettait quelquefois aux prises avec maître Sorbon , le fondateur du collège de Sorbonne, un des hommes les plus graves du temps, et riait quand le docteur était déconcerté, désarçonné par les plaisanteries du jeune chevalier.
Joinville s'était croisé, malgré quelque chose de profane et de léger qui était en lui ; il s'était même croisé avec toutes les pieuses précautions du temps.
Il avait fondé, avant de partir, une messe anniver- 1 sairc pour le repos de son âme, s’il venait à mou - \ rir. II avait de plus engage ses terres, ses châteaux, et fait argent de toute main ; il était sur la flotte, du roi, qui souvent conversait avec lui. Saint Louis niellait l’entretien sur des sujets dignes de gens qui vont à la croisade. « Sénéchal , lui dit-il jour, quelle chose cst-cc que Dieu? — Sire, c’est si souveraine et bonne chose, que meilleure ne peut être. — Vraiment, c'est moult bien répondu, car celte réponse est écrite en ce livret que je liens en ma main. Autre demande vous ferai-je; savoir: Lequel vous aimeriez mieux être lépreux et ladre, ou avoir commis cl commettre uu péché mortel ? —
El moi, dit Joinville, qui oneques ne lui voulus mentir, je lui répondis qqe j’aimerais mieux avoir fait trente péchés mortels , que d’étre lépreux. » Cette répartie est peu grave, sans doute : maître Sorbon ne l‘eùl point pardoniiée au jeune sénéchal. Mais ce qui appartient à l’histoire , et ne sc peut trop remarquer , c’cst l’impression de ce libre discours sur le bon roi saint Louis.
« Quand les frères furent départis de là , il me rappelle tout seulet, et me fit seoir à ses pieds, et me dit Comment avez-vous ose dire ce que vous avez dit? Et je lui réponds que encore je le dirois.
El II va me dire : — Ha ! fou musarl, musart, vous y êtes déçu ; car vous sçavez qu'il «*cst lèpre si laide que d'ètrc en péché morlel. El vous prie que, pour l'amour de Dieu premier, et pour l'amour de moi, vous reteniez ce dit en voire cœur. »
N’esl-elle pas admirable la boule de ce roi el de ce saint, qui, loul roi et tout saint qu'il est, ne sc fâche point de la réponse du jeune homme, laisse les témoins sc retirer, el ne le réprimande que lorsqu'il est seul avec lui? On n*a jamais dit cela dans le panégyrique de saint Louis, bien qu’on en fasse un chaque année, depuis deux siècles.
1 Dans l'ordre des temps, le récit de Joinville est Je premier monument de génie en langue française. iJ’cnlends par génie un haut degré d’originalité dans 'le langage, une physionomie particulière et expressive, quelque chose enfin qui a été fait par un homme et u'aurail pas été fait par un autre : c'est le livre de Joinville. Cette facile el vive gaietc, supportée ou plutôt aimée par saint Louis, se répand sur le I récit, el l'anime de ce tour d’esprit que La Fontaine
\ appelait enjouement. Ces aventures si sérieuses de la terre sainte, il ne les raconte pas avec indifférence; il en est ému, il en soufîrc : cependant son courage et sa gaieté sc conservent, et font ressortir encore l'héroïsme du roi, dont il est le plus fidèle, le plus gai conseiller, le plus sincère historien. Il combattit souvent près de lui, el fut mêle a tous les grands périls. A Damiette, il donna librement son avis, et contredit le roi. Il se tenait à l’écart, craignant de l’avoir offensé, lorsqu'il sentit une main sc placer sur ses yeux, il entrevit un gros rubis que portait le roi , et reconnut encore mieux le prince à quelques paroles pleines de confiance el d’amitié.
Joinville, si aimé de saint Louis, revint avec lui de la croisade; il retourna dans ses terres de Champagne, et recommença tranquillement la douce vie de seigneur. Mais quand saint Louis, tourmenté d’un nouveau désir de croisade, partit pour Tunis, le sénéchal ne voulut plus le suivre : saint Louis ne s’en fâcha pas. Bientôt Joinville apprit avec douleur sa mort. Il déposa dans une enquête pour la canonisation du roi; et, comme vous le voyez, il avait beaucoup à dire. Ensuite il écrivit l'histoire de saint. Louis. Le texte original , longtemps perdu, a été reTWÜve, bien qu'on y puisse supposer de fréquentes altérations, telles qu’on avait coutume d’en faire successivement, au moyen âge, dans, les copies nouvelles des manuscrits en langue vulgaire. Parmi ces variantes, nous no choisirons le texte le plus ancien qu’aulanl qu'il pourra facilement être saisi par cet auditoire. Il y a d’ailleurs un charme donJrarcfqui s’est conservé dans la variété de ses versions, el qui en est. pour ainsi dire, le cachet
authentique. C'est par là qu’on peut expliquer le caractère prématuré de quelques expressions de Joinville, qui semblent encore toutes fraîches et 1 toutes nouvelles, tant elles étaient heureuses et impossibles à remplacer. Celle remarque s’appli- * querail à d’autres ouvrages où la supériorité de l'écrivain lui a fait, pour ainsi dire, anticiper d'uu demi-siècle le progrès naturel de la langue, en lui donnant tout d’abord les expressions qui ne passent pas, celles qui sont à la fois les plus expressives et les plus courtes. Il en est ainsi de Joinville : la vive ! imagination el en même temps l’imagination ignorante de cet ingénieux chevalier lui a donné des paroles qui ne peuvent s’oublier. Tout est nouveau, tout est extraordinaire pour lui : le Caire , c'est Baby loue; le Nil, c’est un fleuve qui prend sa source dans le paradis. Il y a de ces notions particulières sur beaucoup de choses ;mais quant aux faits véritables, on ne saurait trouver plus naïf témoin. On dirait que les objets sont nés dans le ' monde !c jour où il les a vus ; il les décrit avec une merveilleuse précision de langage, sans rien altérer. Il les décrit comme Hérodote, mieux que lui peut être; car Hérodote était déjà savant; Joinville, Dieu merci, ne l’est pas du tout.
Comme c’est la première fois que nous trouvons un type de génie dans celte époque lointaine, arrêtons-nous un peu. Joinville part-il pour la croisade, ses émotions pieuses ne sont pas très-fortes ; il ne les a pas chargées. Mais il faut repasser devant son château; el là, comme il a le cœur tout ému, il le dit. << Ainsi que j’allais de Rleicourt à Saint- H Urban, qu’il inefalloil passer auprès du ehastclde « Joinville, je n’osai oneques tourner la face devers a Joinville, de peur d’avoir Irop grand regret, et « que le cœur ne me faillisl de ce que je laissois u mes deux enfants cl mon beau ehastclde Joinville,
« que j’avois fort au cœur. »
Puis quand il monte sur un vaisseau, il faut voir son admiration du vaisseau cl delà mer, el do quelle façon le merveilleux de la croisade commence pour lui, au moment de quitter le port :
Nous entrasmes au mois d'aoust, celui an, en la nef à la roche de Marseille, et fust ouverte la p.i te de la nef pour faire eutrer nos chcvaulx, cculxquc devions mener oultrc mer. Et quant tous furent entrez, la porte fut reclonxc et estouppéc, ainsi comme fou vouldroit faire un tonncl de vin : pour ce quant la nef est en grant mer, (ouïe la porte est en cauê. Et tantost le maistre de la nau s’esena à ses gens, qui estoient au bec (I) de la nef : • E-t votre besongne preste? Sommes-nous à point?» Et ils dirent que vy vraiemmt. Et quant les prc&bslres et clercs fureut entrez, il les fist tous mpnter au cbasteau de la nef, et leur fist chanter au nom debicu, que uous voulsist bien tous conduire. Et tous à baulte voix commencèrent 4 chanter ce bel igné : f eni creator tout de bout en bout. El
en chantant, les mariniers fil cul voile, <fr par Dieu. Et
(I) La proue. •"
incontinent le vent s’entonne en la voile, et tantost nous fut perdre U terre de vetië, si que nous ne vismes plus ue ciel et mer. et cbascun jour nous esloignasmes du lieu ont nous estions partiz. Et parce veuU-je bien dire, que iceluiest bien fol. qui sceut avoir aulcunc chose de l’autrai, et quelque péchié mortel en son Ame, et se boute en tel dangier. Car si on s’endort au soir, l’on ne sceit si on se trouvera au matin au sous de la mer.
On ne commente pas cet admirable naturel.
DIXIEME LEÇON
Résumé général sur le treizième siècle. — Grands hommes de cette époque; mouvement général des esprits. — Influence de la France sur l'imagination ; trois mjthologics nouvelles. — Paris, rendez-vous scientifique. — Italiens célèbres venus à Paris.— Ouvrage écrit en français par Brunetto Latini. — Influence des Provençaux sur l’Italie; détails A oet égard. - Premiers essais de poésiesicilienne. — Poésies italiennes de la fin du treizième siècle.— Précurseurs du Dante. — Quelques circonstances de la vie du Dante. — Ses études; son caractère; son génie.
Nous avions choisi comme dernière expression de la langue ot de l’esprit français, au Ireixiètne siècle, Thibaut , comte Ue Champagne , et l’historien Joinville. Mais ces exemples ne suffisent pas pour indiquer le grand travail des imaginations à cette époque, et l'influence que dès lors la France exerçait sur l'Europe. Ne mettons pas de vanité nationale dans des recherches d'antiquités: cela serait puéril ; mais n’évitons pas une vérité historique, flatteuse pour notre pays. Nous avons fixé notre attention sur deux esprits originaux que produisit la France au treixième siècle; il nous reste è considérer le mouvement d’étude et d’activité littéraire qui, en partie excité par la France, se communiquait aux autres nations, et qui fait de celte époque, trop négligée, un des Ages mémorables de l'esprit moderne.
Ce qui caractérise un siècle, ce qui l'élève, c'est le nombre des hommes éminents et le progrès general des esprits. Lorsque plusieurs hommes éclatent et dominent, et que dans la foule les esprits sont remués, le siècle est grand et doit laisser une trace durable: c'est le irait distinctif du troisième siècle.
Alors, comme au seixième siècle, vous voyez sur les Irbneset dans les cloîtres, dans la vie guerrière et dans la vie civile , beaucoup d’hommes extraordinaires et fortement caractérisés ; cl d'abord, à la première place de la chrélienlé, sur le siège de l’Église romaine, c’est Innocent III, dont le pontificat fui si long, si laborieux, si actif; qui. persécuteur et bienfaisant, écrasa, dans des flots de sang, la malheureuse race des Albigeois, et par toute l'Europe releva les meeurs et les études du clçrgé. Dans le nombre de ses successeurs , parait
un Grégoire IX, digne de lutter contre saint Louis.
En France, trois grands rois, Philippe-Auguste, saint Louis, Philippe le Bel, dont un seul fut homme vertueux, mais qui tous exercèrent une haute domination sur les hommes de leur temps.
En Espagne, la monarchie chrétienne s'agrandit sous Ferdinand III. Alphonse X, dans un règne souvent malheureux, protège et cultive les arts, et fait admirer en lui une science que l’on appelait alors sagesêe.
En Allemagne, paraissent deux princes héroïques et politiques A la fois, Frédéric Barberousse cl Frédéric 11; l’un, dont le règne agité embrasse quarante années, conquérant de l'Italie et de la terre sainte , joignant A la hardiesse aventureuse de la chevalerie la sagesse d'un roi ; le second, sans cesse occupé de guerres et d’études, parlant presque toutes les langues de l’Orient et de l’Europe occidentale, poêle , philosophe, naturaliste , déployant avec plus de rudesse et d'imagination, comme il sied au moyen Age. celle activité, cette passion des arts et celle liberté de penser, qu’un prince du même nom reproduisit au dix-huilième siècle.
En Angleterre, ce n’est pas la supériorité des princes qui favorise le progrès des esprits; c'est leur faiblesse, leur chute, leur exil. Jean sans Terre, par scs revers et sa honte, développe le génie de sa nation, plus que Guillaume ou Richard n'avaient fait avec toute leur gloire. Il donne la grande charte A l'Angleterre.
A côté de cette action puissante, qui dans le troisième siècle fut exercée par plusieurs princes, on voit aussi se déployer la force populaire : c’est en Italie qu’elle renaît, dans *e pajs qui avait conservé le plus de (races de la civilisation antique ; elle y renaît, A la faveur de la religion moderne. Singulière contradiction de la destinée! I.a même cause qui avait contribué le plus efficacement à détruire l'ancienne société, ressuscite quelque chose de l’ancienne liberté. Les démocraties italiennes s'élèvent à l'ombre de la chaire pontificale. On le voit surtout au treizième siècle. C'est pour l'Italie l'époque de la lutte acharnée entre les Gucffes cl les Gibelins ; c’est alors que vous voyez s’élever, grandir, lutter toutes ces villes rivales, qui dans leurs murs renferment des magistrats électifs, un sénat, une .place publique, une tribune enfin, tous ces grands instruments de liberté et de génie dont la Grèce et Rome avaient fait tant d’usage.
Cette activité politique, celle vie populaire, ne se rctrouvailqu’cn Italie; mais l’activité des esprits s’exerçait déjà dans une grande partie de l’Europe, en France surtout. Le nombre des écrivains que la France produisit dans ce siècle , U variété très-
TABLEAU DU MOYEN AGE
grande de leurs ouvrages, l'empressement curieux des lecteurs, les publications divcrsi-squc la parole, que le chant douuaicnt à ces écrits, tout cela u appartient pas seulement à l'érudition littéraire, niais à l'histoire. C’est un fait mémorable où se manifeste le travail et le progrès des esprits. Les romans de chevalerie et les fabliaux avaient fait toute la littérature du douxiènic siècle; l'âge suivant les vil se multiplier avec plus d'abondance encore ; et de plus, il produisit force traductions en langue vulgaire, et même des traites scientifiques. Les contes cl les romans ne furent plus la seule lecture : preuve incontestable que les esprits devenaient plus éclairés cl plus studieux. Nous ne pouvons analyser devant vous les volumineux manuscrits des poèmes chevaleresques de lluon de Villeneuve, ou d'Adenex dit le Roi. Un de ces ouvrages a, dit-on, plusdesoixanleeldix-scpl mille tersde dix syllabes; et beaucoup d’autres n'en ont pas moins de vingt mille. Tant de vers supposent peu de poésie. Aussi, pour faire connaître ce qu'il y a d'ingénieux dans quelques-uns de ces ouvrages, nous préférons citer plus lard les versions en prose que l'on eu lit dans les siècles suivants ; car ces récits n’y perdent rien ; et l’on peut étudier, de celle manière, le progrès de la langue et le rafiiucmcnl successif des esprits retravaillant ce vieux fouds de la chevalerie, C Iliade du moyen âge.
Eli anémiant , voulons-nous résumer toutes les créations poétiques achevées ou versifiées uaus le treizième siècle? l’u mol suffît : le moyen âge a inventé trois mythologie* : la mythologie chevaleresque, la mythologie allégorique et la mylhologic chrétienne , si l’on me pardonne celle expression. Ceu'csl pas la pensée particulière d’un homme de génie qui éclate dans ce travail ; c’est une imagination collective, semblable à celle qui créa les belles fables de l'antiquité. Ainsi sc forma celle mythologie chevaleresque, empruntée au Nord , à l'Orient, aux fables arabes et aux légendes chrétiennes, ccs génies, ces enchanteurs, ces fées, ces géants, ces nains, ces animaux magiques. L'imagination, entourée de tant d’ôtres fabuleux , ne tarda pas à personnifier les vices, les vertus, les pensées. Ce lut une seconde mythologie tout allégorique; clic remplit le roman de la Rose , et d’autres poèmes du temps : ou en retrouve quelque chose dans le gracieux génie de Pélarque; elle a passé tout entière dans les premiers poêles anglais; elle se mêle aux libres récits de Ühaucer ; elle remplit le poërne savamment travaillé, mais ennuyeux, de Spencer.
Quaul à la mythologie chrétienne, si l'on permet celle profane alliance de mots pour exprimer ce qui ne peut se dire autrement, elle fut plus heureuse; elle inspira , dans le temps où elle avait le
plus de force, un homme de génie qui lui consacra un immortel monument. Les dogmes du christianisme une fois déposés dans les esprits, l’imagition nes’étai t pas arrêtée; on sc racontai t les rêves des légendes, les terreurs de la piété. Pour l'ignorance , le culte des saints était devenu tout un paganisme, plein d’histoires fabuleuses. La religion , comme le gouvernement féodal , avait son merveilleux , scs romans de chevalerie , tels que la Légende dorée de Pierre de t'oragine. A côté des fabliaux profanes qui sc moquaient si librement des prêtres et des moines, il y avait de pieux fabliaux, des récits édifiants cl comiques, où d’ordinaire le diable était pris pour dupe: c'était la partie burlesque du merveilleux chrétien.
Voilàcc qu'avait inventé l'imaginalioqdu moyen âge , cl ce qui, dès le treizième siècle, formait en France toute une littérature, imitée par les autres nations. Source principale des récits chevaleresques, la France était de plus une sorte de rendezvous scientifique. Paris, la Sorbonne, l'Université, avaient grand renom dans toute l'Europe ; les Italiens même ont avoué celle supériorité précoce de la France. Un homme d’Angleterre, d’Allemagne ou d’Italie, devenait-il célèbre dans son pays par scs talents, une tentation naturelle l'attirait vers Paris. C'est ainsi qu’Alberl le Grand, né à Cologne, admiré de9 Allemands, viril enseigner dans l'université de Paris. C’est ainsi que saint Thomas , né dans la ville d'Aquino eu Italie, vint à Paris étudier sous Albert le Grand, et que l’Anglais Roger Bacon, génie invenleurl passa dans celle ville plusieurs années de retraite profonde et d'étude.
Quelle cause donner à celle préférence pour Paris? Était ce la célébrité que les inventions des trouvères avaient obtenue dans les autres contrées? Était-ce l'éclat de l'université de Paris, les bulles dont les papes l’avaient dotée, la protection que lui assuraient les rois? N 'était-ce pas surtout le progrès que la société politique avait déjà fait en France sous saint Louis? Si vous considérez l'étal de l'Europe, nulle part il u'y avait alors autant d'nrdrccl dcjusticcqucdanslacapilaledu royaume de France, cl ce qu'on y trouvait encore de barbarie était partout dans l'Europe.
On venait donc à Paris étudier la scolastique et la théologie. Les étrangers y apprenaient le français et s’exerçaient à l’écrire, comme un beau cl savant langage. Un Italien, Brunctto Latini, qui fut le maître du Dante, se trouvait à Paris en 1266; il suivait les cours célèbres de cette époque ; il entendait deux professeurs, Italiens de naissance, qui étaient venus enseigner à Paris la dogmatique cl la scolastique ; et il écrivait son livre intitulé le Trésor, compilation assez confuse : il l'écrivait eu
français, dans un style déjà fort intelligible pour nous. Il donne ainsi la raison de ce choix :
« Se aucuns dernandoil pourquoi chis livres est « ccril en roumans , pour chou que nous sommes h Ytalicu, je diroie que cli’cst pour chou que nous « sommes en France, et pour chou que la parleurc » en est plus délilable et plus commune à toutes •i gens, m
Voilà comment un Italien écrivait à Paris le français en 1266.
Mais il vint, un peu plus tard, dans la meme ville, un personnage bien autrement célèbre dans le souvenir des hommes. C'était vers 1301. Beaucoup de monde, clercs, cl laïques, étaient accourus dans la grande salle de l’Université pour entendre une thèse qui devait être soutenue de quolibet, sur tout ce qu'on voudra. Le tenant était un étranger, jeune encore, d’une physionomie haute et grave. Il y avait quatorze champions attaquants. Chacun présentait sa question, sa difficulté, avec tous les arguments que la science du temps pouvait fournir. Lorsque ces quatorze chevaliers scolastiques eurent passé, le tenant reproduisit luimême toutes les questions ; puis il les reprit, et avec une infinie variété d'arguments, terrassa chacun de scs quatorze adversaires (I).
Cet étranger était le Dante, qui, banni de son pays, voyageait alors en France pour son instruction.
Ainsi voilà les points les plus opposés qui se rapprochent et se confondent dans ce vaste cadre du moyen âge. Nous étions occupés de ces romans chevaleresques cl de ces fabliaux, œuvre originale, mais assez grossière, d’une langue naissante; nous assistions à ces débats scolastiques où se consumait tant de vigueur d'esprit en vaincs subtilités et en latin barbare, cl nous rencontrons là le créateur de la poésie moderne, l'homme qui imprime à sa propre langue l'originalité, la pureté, la durée.
Il u'est pas sans doute, dans l’histoire littéraire du moyen âge, de physionomie plus difficile à retracer, où paraissent davantage cl le génie individuel et le génie du temps. A côté de fluon de Villeneuve et du poète Adam, surnomme le Bossu d’Arras, et de tant d’autres trouvères, aux sobriquets bizarres, il faut regarder celte grande et
(1)Fu quento poeta <li meraviglioM capaeiti.c die mcmoria ferniissiraa, c di perspicace inlelletto, in tant» elle essendo egli a Parigi. et quivi sostenendo in una quistionc ( deqnalibe! ) chein unascuola di (eologisi faeeva .quattorüict quistioni da diveris valentuomini e di diverse materic, con loro argument i pro et coulrafalti da’propouenli, senza metter tempo in mczro, raccntte ed ordinatamenle corne poste erano State, recitô, poi quel medesirao ordine segurndo.sottilmcnte solvcndo erispondendoagli argument! coulrarj ; la qualcusa quasi miracolo da tutti i circunstaiiti fut repuiala. ( t'ita di Manie Migkin i per Boccaccio.)
haute figure du Dante. D’où vient-il? Comment cette nation, qui naguère n’avait pas de langue écrite, a-t-elle tout à coup tant de génie? Voilà ce que nous cherchons. Nous aurons pour guide les éludes mêmes du Dante; car ce n’est pas un esprit inculte qui grandit sans communication avec scs contemporains. Non ; il en est l’expression ta plus énergique, la plus haute; mais il en est l'expression fidèle. Il domine la foule et il en est sorti. Il a les idées de tous les hommes de son temps; c'est leur langue qu'il parle; il l’élève à je ne sais quelle sublimité simple, inconnue avaril lui ; mais il la prend dans l'usage populaire et il ne s'e? saisit point par une inspiration aveugle, instinctive ; il la prend avec science, avec choix. C’est un génie studieux nutautque créateur. Il innove et il imite. Nul exemple ne saurait mieux faire comprendre l’influence des autres hommes sur le génie le plus original qui s'élève au milieu d’eux.
Nous allons , avant de le regarder en face cl de l’admirer, prendre scs papiers, consulter ses notes, savoir de lui ce qui se passait autour de lui.
Le Dante a fait je ne sais dans quelle année de de son exil, un ouvrage sur l’éloquence vulgaire ou plutôt sur la langue vulgaire. Cet ouvrage, nous le séparons en ce moment du Dante cl nous le consultons comme une œuvre grammaticale et littéraire du temps. Là, le Dante procède comme tout philosophe ou théologien habile du treizième siècle. Il recherche curieusement qui a parlé le premier de l'homme ou de la femme. Il conclut en faveur de l’homme, à cause de son droit de prééminence. Puis il se demande en quelle langue Dieu a parle à l’homme. Il résout ainsi le problème souvent agité dcl’invcntion humaine ou delà transmission divine du langage : il reconnaît l’hcbreu pour l’idiome originel et donné de Dieu. *
Descendant de ces antiquités mystérieuses à l’Europe moderne, il distingue très-bien la grande famille des langues slaves et celle des langues de race latine. « Elles n’en font qu’une, dit-il, bien qu'elles « paraissent trois. Pour signe d'affirmation les uns a disent oc, les autres oïl, les autres si : ce sont « les Espagnols, les Français cl les Italiens. La a preuve de l'origine commune de ces trois langues «i est dans le grand nombre de mots semblables « qu’elles emploient. » Puis, après avoir indiqué les territoires et les limites géographiques de ces idiomes, il en définit les caractères. * La langue « iVoïl, à cause de son agrément et de sa facilité, a « pour elle de posséder tout ce qui est inventé ou « écrit en prose vulgaire , les livres remplis des k actions des Grecs et des Romains les longs récits « d'Arl us cl beaucoup d’autres ouvrages d'histoire •i et de science. « N’cM-il pas curieux de voir celtfc
supériorité üc la prose française déjà reconnue dans le siècle du Dante, et par le Dante lui-même? Quant à la langue de ai, aux yeux du Dante, elle se divise en quatorze idiomes qui remplissent toute l'Italie, au delà et en deçà des Apennins, au nord, au midi, au centre. Il sc demande ensuite si cette division est définitive. « Non, dit-il, chacun de ces « idiomes se subdivise lui-méme en un si grand « nombre, que je porterais à mille tous les dia- « lectes, toutes les variétés de langages qui se par- « lent en Italie. »
Celte multitude même de langages nous expliquera, je crois, pourquoi la langue italienne fut si tardive à sc fixer, à sc constater visiblement par des écrits. Tout homme doué de quelque invention voulait être entendu au delà des murs de sa ville; il était tenté de choisir, non pas un de ces patois de l'Italie, mais une langue durable, vivace : il écrivait en langue latine. Ce n’est pas tout. Lorsque le souffle du génie moderne commençait à donner, lorsqu’il fallut bien se détacher de celte latinité morte, ou qui ne vivait plus que dans les églises et dans les greiïes, les premiers hommes qui, en Italie, sentirent en eux quelque talent poétique, pour rendre en langue vulgaire les émotions du cœur, cherchèrent un autre idiome moderne qui leur offrit ce caractère d’unité qu’ils ne trouvaient pas en Italie. Le provençal devint pour eux la langue littéraire. Celte influence que la langue des trouvères obtenait en Angleterre par la conquête cl l'envahissement politique, la langue des troubadours l’exerça sur l’ilatie do Nord, par le seul pouvoir du goût et de l'harmonie.
Ainsi sc touchent les diverses parties du tableau que nous avons à retracer. Dans nos recherches sur la poésie romane, nous avons presque toujours cité de préférence les poètes qui appartiennent à la France méridionale; mais beaucoup d’autres qui ont parlé cette même langue romane étaient des Italiens de Gènes, de Milan, de Manlouc, de Modèue. Ce n’est pas que le provençal fût Ja langue vulgaire autour d’eux ; mais la multitude des dialectes qui se partageaient l'Italie engageait ces poêles à s'emparer d’une langue plus Gxe, plus durable, pour lui confier leurs chants et leur gloire.
Il n'est pas sans doute un nom plus italien que celui de la maison d'Eslc. La maison d’Este s’unit dans notre souvenir à la gloire des grands poètes de l'Italie. Eh bien ! au milieu du treizième siècle, la faveur de celte famille, amie des lettres, était tonte pour la Provence. C'était l’esprit provençal, c'était la poésie provençale qui régnait à ccltocour. Un monument curieux l'indique. C’est un manuscrit de 1254, conservé dans la bibliothèque de la maison d’Esle. Vous y trouverez la preuve de celte |
prédominance de la poésie provençale, qui venait vaincre l’Italie jusque sur son propre territoire. Nous citerons le fragment d’une notice, qui, dans ce manuscrit, précède diverses poésies romanes du treizième siècle.
Naître Ferrari fut de Ferrarc; il était jongleur, et s'entendait mieux A trouver, c'est-à-dire à versifier en provençal. qu'aucun homme qui fût en Lombardie. Il connaissait bien les lettres ; et pour écrire, personne ne pouvait l’égaler. Il fit beaucoup de bons et beaux livres. II était homme courtois de sa personne. Il voyagea et servit des barons et des chevaliers, et il s’arrêta dans la maison d’Este ; et quand les marquis tenaient cour et donnaient quelque fête, les jongleurs qui s’entendaient en langue provençale accoururent là, venaient tous à lui et le proclamaient leur maître; et s’il en venait quelqu’un qui fut plus habile que tes autres, et qui fît essai de scs inventions et de celles d'autrui, il lui répondait à l’impromte; de manière qu'il était le premier champion poétique dans la cour du marquis d'Eslc. (Tirab., t. IV, page 51 L)
Ces plaisirs, ces jeux de l’esprit, que nous avons trouvés, sous une forme un peu grossière, à la cour de Philippe Auguste, s’animaient dans les petites cours italiennes de tout l’éclat de la poésie provençale. Aussi, quelles sont les autorités que cite le Dante, les modèles qu’il invoque et qu’il veut imiter? Après les anciens qu'il nomme dans un ordre assez confus, ce sont les- poètes de la langue provençale. Le Dante avait beaucoup étudié les anciens cl eu connaissait un grand nombre. Il ne célèbre pas seulement les poêles Virgile, Horace, Ovide, Slace, Lucain ; il parle des écrivains qui ont employé une prose élevée, Titc-Live, Pline, Frontin, Paul Orose, « et beaucoup d’autres, dit-il, que la solitude favorable uous invite à visiter. » Cependant, à le voir citer Paul Orose, abrévialcur inexact et barbare, à côté tic Tite-Live, on peut juger quelle confusion existait dans la bibliothèque et dans le goût du moyeu âge (I).
Mais, après ces modèles inégaux, jetés pêle-mêle à l’imagination du Dante, il admirait surtout les troubadours, Bertr.im de Born , Arnauld Daniel, pouravoir chanté, l'un la guerre, l'autrcl'amour (2). Il étudiait soigneusement les formes de leur versification et de leur langage. Parfois il dit: «Arnauld u Daniel fait ainsi la stance ; cl moi aussi j’ai fait « des stances semblables. »
Crédit et faveur de la poésie provençale dans les cours d’Italie; influence de cette poésie sur les premiers essais en langue italienne; voilà deux faits d’abord reconnus.
Mais une autre influence concourut à ranimer
(!) Necnon alios qui nsi sunl altissimas prosas, ullitum Livium, Plinium, Frontinum, PauhimOrosinm. et multos alios, quos arnica solitudo nos visitare invitât. {De Yulgari Elaqurnlin )
(2) Circàhiec, illustres viros invenimus vulgariter portasse; sdliret Brrtramum de Bornio , arma, Arnalduin Danirlcm, amorem. (Ibid )
les lettres eu Italie. C'est ici que parait Frédéric II, et son règne agité et glorieux qui remplit la première moitié du treizième siècle. Ce qui se passait à la petite cour d’Esle se réalisait avec bien plus d’éclat à Naples et à Palerme. Frédéric, Allemand d’origine, mais né en Italie, élevé en Italie, roi des Romains a son berceau, et pupille d'innocent 111, garda toujours une préférence pour les Italiens, et ne négligea rien pour éveiller leur génie. Dans l’intervalle de ses courses guerrières en Allemagne et en Palestine, dans les vicissitudes de son pouvoir, attaqué tour à tour par les princes allemands et par les papes, Palerme était pour lui un lieu d’asile et de repos, où il réunissait les savants de toutes les nations. Par une des nombreuses singularités de son caractère et de sa vie, ce prince, qui avait fait une croisade par ordre du pape, s’entourait dans scs États de serviteurs et de confidents mahométans. Hais alors les Orientaux étaient pour les chrétiens ce que les chrétiens sont aujourd’hui pour eux, des maîtres et des modèles dans les sciences naturelles et les arts utiles à la vie. De même que, de nos jours, Mahmoud confie sa garde à des Arméniens, et ses armées à des officiers francs, Frédéric II remplissait sa cour d’émfra. Il avait sans cesse près de lui des astronomes, ou plutôt des astrologues arabes, et n’entreprenait rien sans leur avis. Mais cette superstition pour les sciences orientales, qui lui attira le reproche d’impiété, ne le rendait pas moins favorable aux arts naissants de l’Occident. Je doute fort qu’il ait composé ce livre fameux de Tribus Impostoribus, dont les paprs l'ont accusé, et que personne ne connaît. Mais il a fait quelques chansons, qui sont à peu près le plus ancien monument que l’on ait conservé de la poésie italienne. Son chancelier, Pierre Desvignes, homme savant et philosophe, a laissé également des poésies, qui, par le sujet cl les sentiments, se rapprochent beaucoup de celles des troubadours. Ainsi c’est encore l’influence provençale, qui, par un détour, en se mêlant au dialecte sicilien, vient réagir sur l’Italie.
Quand un prince fait des vers, nul doute que ?c nombre des poètes ne sc multiplie dans ses États. Les chansons et les bienfaits de Frédéric H éveillèrent l’imagination des Siciliens. « L'empereur « Frédéric, nous dit un vieux recueil de Nouvelles, « fut un très-noble seigneur ; et les gens qui « avaient du mérite venaient de toutes parts à lui, « parce qu’il était homme donnant volontiers, et <• qu’il faisait gracieux visage; et ceux qui avaient « quelque talent particulier accouraient vers lui, «troubadours, beaux parleurs, hommes d’art, «jongleurs, bouffons, gens de foute espèce.» Sans doute, sous le soleil de la Sicile, le goût de la
poésie avait dû toujours être instinctif et populaire; mais depuis Frédéric, et à son exemple, il fut cultivé par des hommes de profession savante, Mazzeo di Ricco.Guido, Arigo di Testa, Jacopo, Stefano. Ils ne chantèrent que la passion cl le plaisir.
Cependant sur le continent la même influence s’exerçait; et, comme l’a remarque le Dante, par l'illusion que le pouvoir de Frédéric faisait aux hommes, ce que l’on écrivait en Italie, s'appelait sicilien. La Sicile avait l’honneur de donner son nom à tout le génie naissant de l’Italie. A Vérone, à Pisc, à Mnntoue, on s’était lassé de la langue provençale. Plusieurs hommes de talent commençaient à donner à l'idiome italien les mètres des troubadours, sans altérer son caractère national. La plupart de ces prêtes sont inconnus , à moins que le Dante n’ait daigné rappeler leurs noms, en les effaçant de son prodigieux éclat. Ce n’est {tas qu’une étude attentive ne puisse apercevoir, dans ces premiers rudiments d’une langue qui se forme et d'un génie qui se prépare, de précieuses traces du travail que faisait alors l’esprit humain. C'est vers ce temps que, soit par des transmissions venues de l’Orient, soit par quelques créations savantes ou fortuites de l'esprit européen, plusieurs découvertes commençaient à se répandre; que, par exemple, la boussole fut révélée aux hommes. Vous trouvez celle grande découverte constatée dans une pièce galante d’uu Italien du treizième siècle, qui compare la direction de l'aiguille aimantée au mouvement de son cœur vers l’objet de ses vœux.
On pourrait ainsi rechercher dans ces vieilles poésies, frivoles en apparence , de curieux indices sur l’état des connaissances, à la fin du treizième siècle ; mais on y trouverait peu de génie, et, ce qui doit étonner davantage, fort peu de naturel. Le langage de la passion y prend souvent un tour affecte : ces poètes imitaient. Toutefois, au milieu de cet cfTort pour égaler les Provençaux et les Siciliens, l’Italie tendait à sortir de cette multiplicité un peu confuse de langages , dont parle le Dante. Elle devait sc former tôt ou tard un parler qui ne fût ni de Pise, ni de Florence, ni de Padoue; qui fût emprunté à tous les idiomes, cl qui. les dominât. C’est ce que le Dante appelle un parler cardinal, illustre , aulique. C’est une sorte de langue littéraire, extraite de la langue commune. De nos jours, en Italie, sous quelques rapports , la laugue écrite est une langue morte que l’on étudie dans les livres, inconvénient véritable pour la force et la naîvelc du langage. Mais au temps du Dante, cl pour le Dante, la langue écrite, quoique évidemment distincte de la foule des dialectes populaires, s’étudiait, non dans les livres, mais dans les hommes.
Elle était à la fois langue savante cl langue vivante, choisie et naturelle, privilégiée et populaire. I)e là, messieurs, la différence entre le style du Dante et celui d’Alfieri. I/un est une œuvre animée d'une vie immortelle ; l’autre une belle copie de la mort. L’un et l’autre cependant ne pouvaient appartenir qu’à l’Italie.
Hais revenons. Depuis près d’un siècle, par l’exemple des Provençaux, par la protection de quelques princes, surtout de Frédéric II, par le nombre des écoles, par les débats théologiques , par le réveil spontané de l’imagination, sous un beau ciel, et dans une riche nature, un grand travail se faisait en Italie. Déjà, dans la foule des poêles, on distinguait Guido Guinizxelli de Bologne, Guittone d’Arezxo, Guido Cavalcanti, dont les cansoni sont plus d’une fois citées par le Dante. Des écoles de littérature élaicntélablies à Florence. La religion ne s’opposait pas à ce nouvel effort des esprits. Une grande révolution s’était faite à cet égard, ou plutôt un retour vers le premier esprit du christianisme. Au sixième siècle , Grégoire le Grand écrivait à un évéque, pour le réprimander sévèrement de ce qu'il avait permis l’enseignement de la grammaire, c’est-à-dire des lettres. « Le nom de a Jupiter, lui disait-il, ne doit pas se trouver dans u une bouche accoutumée à prononcer celui de « Jésus-Christ. » Au dixième siècle, Grégoire VII défendait impérieusement à un roi de Bohême de faire traduire les livres de Y Écriture dans la langue vulgaire du pays, de peur que les vérités saintes ne fussent exposées à des interprétations téméraires.
Hais, dans le treizième siècle, l’Eglise romaine, si habile dans l’art d’approprier sa domination au mouvement des esprits, au lieu de les retenir, semble les pousser vers l'élude et la science. Vous voyez le pape Honorius 111 déposer un évéque, pour n’avoir pas étudié Donat. Les nouvelles confréries religieuses qui s’établissent, celles de Sainl- Dominiqueet de Saint-François ne s’enferment plus dans l’usage exclusif d’une langne savante, chaque jour moins comprise du peuple. On les voit emprunter, pour la prédication et les cantiques, la langue usuelle du pays, et ressusciter ainsi l'action populaire, qui signalait le christianisme à sa naissance. Sous ce rapport, l’ordre des franciscains, qui, né en Italie, s’étendit si rapidement, contribua beaucoup aux progrès de la langue et de la poésie italiennes. Il substitua souvent aux hymnes latines de l’Église des chants pieux en langue vulgaire.
Un peuple immense se réunissait pour redire ces chants. Un frère dont le nom a été conservé, frère Pacifique, en avait fait la musique, et dirigeait les voix des religieux et de la foule.
Voici quelques vers de ces hymnes, un des plus
anciens monuments qui nous soient restés de l’italien vulgaire : «O très-haut Seigneur, à vous la « gloire, la louange cl l’honneur; à vous se rap- « portent toutes les actions de grâces; il n’est pas « d’homme qui soit digne de vous nommer. Soyez u loué et exalté, Dieu souverain de toutes les créait turcs cl en particulier du soleil, votre ouvrage, u par lequel brille ce jour qui nous éclaire ! »Ces prières, animées par des voix jeunes et harmonieuses, donnaient à la langue vulgaire toute l'autorité du zèle religieux. Au seizième siècle, quand les protestants, aux portes de Paris, chantaient quelques cantiques de David rimes en français par Marot, le fanatisme du temps s'indignait de celte profanation des choses saintes et la réprimait par des bûchers et des échafauds. Cependant l'Italie pontificale en avait donné l'exemple, trois siècles auparavant.
Quoi qu’il en soit, l'influence des cours, l’enthousiasme religieux et la galanterie chevaleresque, tout se réunissait, à la fin du treizième siècle, pour multiplier les essais de poésie italienne. Quelque créateur que soit le génie du Dante, le prodige de sou langage et de son rhylhme, ses tercett si bien soutenus, tout cela n'est pas sorti de sa seule pensée. Les poêles italiens, ses prédécesseurs, avaient déjà fait briller on travail ingénieux de style; et parfois, dans leurs canzoni, ils égalent les troubadours, ees premiers maîtres de la poésie moderne. L’instrument était à demi trouvé; mais il fallait l’employer à de grandes conceptions poétiques, et lui faire dire autre chose que des chants de piété ou d’amour.
Ces trois mythologics que nous avons désignées plus haut comme l’œuvre du moyen âge, n’avaient pas toutes pris racine en Italie; la fiction chevaleresque y tenait peu de place. L'Italie ne partage point la gloire d’avoir créé cet ordre de sentiments cl d’idées qui lui inspira plus tard les deux chefsd’œuvre de la poésie épique. Le motif qui nous a fait expliquer la chevalerie parla féodalité, explique assez l'absence des inventions chevaleresques en Italie. Dès la fin du douzième siècle, la domination à la fois excessive et régulière de l’Église, les divisions des villes, le nombre des républiques avaient substitué, dans l’Italie, à l’esprit féodal l’esprit clérical ou commercial. Or, point de féodalité dans le fait; point de chevalerie dans la fiction.
Quant à celte mythologie allégorique dont s’amusa la France du Nord , qui a produit de si longs et, il faut le dire, de si ennuyeux poèmes, l’Italie ne parut pas s'en aviser. Je uc sais si l’esprit vif des Italiens dédaigna ces inventions pénibles et détournées ; mais ce qui domine dans les premiers essais de la poésie italienne, c'est la scolastique et
l'amour. Ce fui l'inspiration du Dante. Ce grand homme, à le bien considérer, était tout à fait de son temps ; et c'est dans le travail d'imagination qui portait à leur plus haute puissance des croyances alors générales , que se trouvent le caractère et la sublimité de son génie.
Les événements de sa vie furent-ils pour quelque chose dans ce génie? et la biographie, stérile quand il s’agit d’un écrivain vulgaire, d’un de ces écrivains anonymes, sous leur nom, ne serait-elle pas ici vraiment instructive? Elle se rattache au second grand intérêt du moyen âge. Les croisades furent le premier; le second fut la querelle du Sacerdoee et de l’Empire; toujours la religion, la religion agissant au loin contre l’Asie mahométane; la religion agissant au sein de l'Europe contre le pouvoir civil.
Le Dante, si supérieur à ses contemporains, qu’on les a tous oubliés devant sa gloire, avait été précédé de tant de poètes, que dans le nombre il s'en trouvait déjà du même nom que lui. Oui, ce grand nom du Dante, que l’esprit harassé des landes du moyen âge attend avec impatience, vous le rencontrez une première fois; et tous êtes trompé. 11 s'agit d’un Dante, né aussi dans la Toscane, famcQ* à la fin du treizième siècle et dont les sonnets éveillèrent, dit-on, le génie d’une jeune Sicilienne, la première femme poète qui soit nommée dans la littérature d’Italie. Elle prenait plaisir à s'appeler ta Nina du Dante (Nina »t Dante).
Mais ce faux Dante va disparaître. Le grand poète est né au milieu de toutes les passions de guerre et de vengeance qui divisaient les Guelfes et les Gibelins. Il sortait d'une famille remplie de ces passions, la famille Alighieri, attachée au parti guelfe, à ce parti qui, soulevé contre l’empereur d’Allemagne, cherchait dans la défense des papes la liberté de l’Halie.Tout jeune , il porta les armes pour celte cause; il était à la bataille de Campaldino, où les Guelfes de Florence furent vainqueurs des Gibelins. Le crédit de sa famille, son génie naissant, tout l’appelait à ces honneurs civiques qui, dans l'Italie du moyen âge, renouvelaient les périls et les grandes ambitions de la Grèce et de Rome. Il fut successivement officier, ambassadeur et prieur ; c’est à dire un des six magistrats suprêmes de Florence. Il y avait dans la constitution de celte ville de quoi nousezpliquer le développement précoce du génie italien; elle était fondée sur la liberté, les sciences et les métiers. Florence avait d'abord été, comme l’ancienne Rome, sous le joug de sa noblesse ; mais elle s’en affranchit ; cl In ville entière forma une fédération où n'entraient que les professions savantes et les métiers utiles. Ces idées qui sembleraient hardies, même de nos jours,
étaient nées, dans le treizième siècle, de la situation des cités d’Italie. Le Dante était inscrit sur les registres de Florence, dans la sixième classe, sous le titre de physicien, c'est-à-dire médecin. C'est de là qu’il fut bientôt élevé à la dignité de prieur, et c'est alors que commencèrent tous ses malheurs.
Le parti guelfe vainqueur s’était partagé entre deux familles puissantes, les Cerchi et les Donati. Tout parti qui se divise envoie des recrues à ses ennemis. La minorité invoque ceux qu’elle combattait autrefois, contre ceux qui l'oppriment aujourd'hui.
Un accident, commun alors dans les villes d’Italie, vint aider aux troubles de Florence. Les Guelfes de Pisloie s’étaient également divisés en deux partis ennemis. Après des luttes longues et sanglantes, voulant, dit Machiavel, finir leurs dissensions, ou les accroître, en les faisant partager à d’autres, les principaux de ces deux factions vinrent s’établir à Florence. Ils y trouvèrent des alliances toutes prêtes dans les haines des Cerchi et des Donati; ils rajeunirent et enflammèrent ces haines, donnant leurs noms de Blance et de Noire aux deux partis , et chaque jour les mettant aux prises. Aux promenades publiques et dans les cérémonies des funérailles, dans tous les lieux où l’on se rencontrait, le sang coulait. Le Dante était favorable aux Blanc». Cependant, magistrat de Florence, il voulait rétablir la paix et il fit bannir les chefs des deux partis. Mais les Blance furent bientôt rappelés , et les Noir » conspirèrent. Ils curent pour eux le petit pape, le peuple et Charles de Valois, prince français, appelé pour rétablir l’ordre dans Florence. Désigné comme blanc par les noirs, le Dante eut sa maisou pillée et fut condamné au bannissement et au feu, s'il était pris. Nous ne réviserons pas ce procès. Le Dante avait aimé passionnément son pays; on le voit par les malédictions mêmes qu’il lui jette, du milieu de son exil. Il ne pouvait oublier cette Florence qu’il avait défendue de son épée, servie dans les conseils et qu’il devait tant illustrer de son génie. Mais c’était une âme de feu, généreuse, implacable. Guelfe, proscrit par les Guelfes, il se fil Gibelin. Je ne sais pas s'il a bien fait; mais ces esprits ardents, élevés, vont toujours d’un extrême à l'autre. Leur inconstance même vient de leur énergie. Ne leur demandez pas les vertus modérées et la résignation à l’injure. Voilà le Dante gibelin. Mais quoique co parti fût celui de l'Empereur, il offrait peu de chances à l’ambition. Banni de sa ville, le Dante se réunit aux Gibelins, dans une entreprise inutile contre Florence; puis il erra dans l’Italie, s'arrêtant tour à tour chez le seigneur de Goubio , chez les Scaliger, princes de Vérone, à Ravennes, à Mantoue.
TABLEAU DU MOYEN AGE
Ce fat ainsi, errant, malheureux, qu’il acheva son sublime ouvrage. Ce travail n'était pas seulement une préoccupation poétique; celait sa vengeance, c’était son arme. Maître de l’enfer, du purgatoire et du paradis, les possédant par droit de génie, il pouvait là donner des places à ses ennemis et à ses amis. Cet exile, ce banni que vous aviez chassé de Florence, dont vous aviez rédigé la sentence de mort, il avait à peine un asile; il était obligé, comme il le dit, de monter cl de redescendre l’escalier d’autrui, et de sentir combien est amer le pain de l'étranger. Cependant il était bien plus puissant que vous. Du milieu de sa fuite, de son exil , il pensait, il écrivait, il punissait ses ennemis. Il y avait trois hommes qui s’étaient montrés ses persécuteurs ; il ne les tuait pas , il les laissait à Florence ; mais il disait dans ses vers que ces trois hommes étaient morts, qu’il les avait vus dans l’enfer, que leurs corps n’avaient plus qu’une apparence de vie animée pardes démons. Ces récits terribles faisaient fuir les Florentins à l’approche des trois damnés vivants, qui eux-mêmes peut-être n’étaient pas sûrs d’âlrc eu vie, et ne savaient s’ils n’étaient pas en effet des démons, et si le poète n’avait pas raison.
Yoilà la terrible puissance que le génie de cet homme exerçait sur scs contemporains. Voilà ce qui vousexpliquera sans peine pourquoi ses chants étaient répétés partout, pourquoi il avait milllc occasions de s’impatienter, en rencontrant un forgeron ou un Ânier qui estropiait quelques-uns de ses vers. Cette gloire populaire était mêlée de je 11e sais quelle terreur mystique qui s’altachaitau nom, à la présence du poêle.
Vous savez cette joie de Déraosthène, le jour où il entendit une femme du peuple, disant: « Vois-tu cet homme? c’est Démoslhène. » Le Dante recueillait souvent de ces témoignagnes naïfs d’admiration populaire. A Vérone, passant près d’une porte où plusieurs femmes étaient assises, il eulendit une d’elles dire à voix basse: * Voyez-vous cet homme? c’est lui qui va en enfer quand il veut, et qui en revient, et qui rapporte des douvclles de ceux qui sont là-bas;» et une autre répondre: « Ce que tu dis doit être vrai; ne vois-tu pas comme il a la barbe crépue et le teint noirci? c’est le feu et la fumée de l’enfer. » Il sourit eu continuant son chemin (1), et ne fut pas fâché de celte crédule terreur qui donnait plus de foi à ses vers.
Ainsi votre pensée se figure cet homme de génie mêlé à scs contemporains, et solitaire parmi eux, profondément ulcéré, Guelfe par patriotisme , Gibelin par vengeance, mais ne flattant pas plus les
(1) Sorridendo alquanto. passé avanli. (Fila di Dante , per Boccaccio.)
empereurs qu’il n'épargne les papes, entassant à son gré toutes les puissances de la terre dans ces fournaises qu'il allume. Inquiet et fier, il change incessamment d'asile ; il est pour les savants un grand théologien :
Tkeologut Dante t, nulliut dogmatie expert.
C’est le premier vers de l’épitaphe inscrite à Ravcnncs sur son tombeau. Pour le peuple, il est une sorte d’être intermédiaire entre l’homme et le démon; il sait les choses de l’enfer; il connaît les noms des damné*. Ce n’est pas un poète de cabinet; il y a quelque chose en lui du rate* de l’antiquité, quelque chose même de plus grand ; car ses prédictions ne se bornent pas aux événements de celle vie terrestre : il prophétise au delà du temps et du monde. Cependant ce banni tournait toujours ses yeux vers Florence. Un trait manquerait à son caractère, s’il eût moins regretté son pays. Mais quand de Florence on lui offrit un rappel indigne de lui , il faut voir avec quelle force il le refuse, et comme il se défend contre le pardon injurieux qu’on veut lui infliger. Sa réponse est adressée à un religieux de celle ville, qui s’était vivement intéressé pour lui.
Par votre lettre, que j’ai reçue dans les sentiments de respect et d'affection qui vous sont dus, j’ai compris avec recon naissance combien mon rappel dans ma patrie vous tenait au cœur. Votie bienfait me lie d’autant plu* étroitement, qu’il est plu* rare aux exilés de trouver des ami*. Maintenant je vais répondre au contenu de cette lettre; et si ina réponse u’rst pas telle que le souhaiterait peut-être la pusillanimité de quelques nommes, je la remet» affectueusement à l'examen de votre prudence, avant une décision dernière. Voici ce qui in’a été annoncé par les lettres de votre neveu, du mien et de plusieurs amis. D’après une ordonnance récemment faite i Florence, touchant le» bannis, si je voulais payer une ceriaiue somme d'argent et me soumettre à offrir cette humiliante rançon, je pourrai» être absous et rentrer aussitôt ; en quoi je trouve deux choses risibles et mal assorties. Je le dis, mon père, pour ceux qui ont exprimé de telles conditions; car voire lettre, écrite avec plus de discrétion et de sagesse, no contenait rien de semblable.
‘ £sl-ce là ce rappel glorieux qui ramène Dante Aligliicri dans sa patrie apres quinze ans d’absence? Est-cc bien ce qu'a mérité son innocence, manifeste à tout le monde? est-cc le prix de ses sueurs et de sa persévérance dans Ictudc? Loin de moi, loin d’un homme serviteur de la philosophie cette bassesse de cœur toute charnelle, qui me ferait, à la manière d'un certain demi-savant et de quelques autres infimes, m’offrir moi-même à la honte!
Loin d’un homme qui prêche la justice une telle faiblesse, qu’ayant subi l’injustice, il donne de l’argent à ceux qui l'ont faite comme à des bienfaiteurs*
Ce n'est pas là mon chemin pour rentrer dans la patrie, mon père; mais si. par vous ou par les autres , il peut se trouver quelque autre voie qui ne soit pas contraire à la renommée du Dante, à son honneur , je la prendrai sans hésiter. S’il n'en est point de semblable pour entrer à Florence, jamais je n’entrerai à Florence. Eh quoi ! ne verrai-je point partout la lumière du soleil et des astres ? ne pourrai-je point partout coutempler sous le ciel les plus ravissantes vérités , à moins que je ne sois auparavant icdçvenu sans gloire, ou plutôt avec ignominie, citoyen de Florence? et puis, lr pain ne uie manquera pas.
Voilà quelle étail celte Ame d'homme. Il fallait la montrer, arant d'étudier le génie du poêle.
Le Dante avait d'ahord voulu composer son grand ouvrage en langue latine; on cite même quelques vers de ce premier essai :
lltima régna canam, /lui do conter mina rnundo
Spiritibut qua lata patent...
Mais le progrès delà langue italienne, les hommages qu'il recevait dans les villes où il promenait son malheur, montrant, comme il le dit lui-même, les blessures que lui avait faites la fortune; tout le jetait dans l'idiome vulgaire. C'est au peuple qu'il veut parler.
Les contemporains s'étonnèrent d'abord que de si hautes pensées fussent abaissées à la langue commune. Dans uu ingénieux morceau de critique sur le Dante , ou a cité une anecdote curieuse qui marque parfaitement celte disposition des esprits, au moyen âge. Un jour un pèlerin étail entré dans le monastère de Corvo, et sc tenait en silence devant les religieux. Un d’eux lui demanda ce qu'il voulait et ce qu’il étail venu chercher ; l'étranger, sans répondre, contemplait les arcades et les colonnes du cloître. Le religieux lui demanda de nouveau ce qu’il cherchait ; alors il tourna lentement la télé, et regardant le religieux et ses frères, il répondit : La paix ! Frappé de ce langage, le religieux le prit à l'écart, et comprit, à quelques mots, que c’était le Dante ; cl comme il eu était tout ému , le Dante tirant un livre de son sein, le lui donna gracieusement et dit : Frère, voici une partie de mon ouvrage que peut-être vous Reconnaissez pas ; je vous laisse ce souvenir.
Je pris ce livre (1), ajoute le religieux, et après l'avoir serré contre mon cœur , j’y attachai mes regards en sa présence, avec un grand amour. Mais en reconnaissant le iaogage vulgaire, je ne pus cacher un étonnement, dont il me demanda la cause. Je répondis que j’étais surpris qu'il eût chanté dans cette langue, parce qu'il me paraissait chose difficile, on plutôt incroyable, que de si profondes pensées pussent être reproduites à l’aide des mots dont le vulgaire fait usage, et qu'il ne me paraissait pas convenir à une science si haute et si digne d’étre ainsi vêtue à la mode du petit peupto. Et lui : « Vous avez raison ; et moiinéme j’ai partagé votre façon de penser. Et alors que les semences de cet ouvrage, peut-être jetées par le ciel, commencèrent à germer dans mon sein, je choisis le plus noble langage, et j’y lis même quelques essais. Mais quand je considérai la condition du siècle présent , que je vit les chants des illustres poêles du temps presque tenus pour rien, et les nobles personnages, pour le service desquels on écrivait ces choses dans et* bon temps, abandonnant (ô douleur!) la culture des arU libéraux aux plébéiens , je jetai alors cette faible lyre dont je m'étais d'abord chargé, cl j'en accordai une autre plus appropriée à l'oreille des modernes; car le paiu qui est dur convient mal à la bouche des nouveau - nés. • Cela dit , il ajouta beaucoup de choses pleines d’une passion sublime.
Ainsi, cc caractère fort passionné, caractère qui sert au génie et lui donne sa forme; vie agitée,
(1) Globe, du 57 janvier 1850.
errante, malheureuse, comme l'imagination et la théorie cherchent de nos jours à la rêver pour le poète et comme les vicissitudes du moyen âge la faisaient sans peine, voilà cc que d’abord nous offre le Dante.
Je n’essayerai pas aujourd'hui de parler de son ouvrage. J’ai à peine esquissé confusément quelques traits de lui-méme; je les laisse dans votre imagination, pour qu'elle les achève.
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ONZIÈME LEÇON
Essence du poème épique ; il doit renfermer toute la science d'un temps. — Caractère de la Bible t 1 des poèmes homériques; impossibilité de eetleépopée encyclopédique dans les temps modernes. — Parallèle entre les âges successifs de l'antiquité et ceux des temps modernes: âge dirin, âge héroïque. — Fausse analogie entre l’d^e herotque de l'antiquité et le moyen tige. - Scicocedu moyen âge contraire à la naïvetéprimitive. — Eléments poétiques de cette même époque. — Imagination du Dante — Sa Hlanuora. — Considérations sur la Dittna Coin media.
Nous avons esquissé la vie de Dante. Voyons maintenant son grand ouvrage. Depuis cinq siècles, ce poème est l'orgueil et l'élude d’une nation spirituelle, et singulièrement née pour les arts. 11 est resté comme un monoment original qui n’a point servi de modèle. On imite Shakspeare; on fait des tragédies d’après Shakspeare, et Schiller semble parfois atteindre jusqu'à lui. Je ne sache pas qu’on ait imilé le Dante , que cc prophète de poésie ait laisse son manteau à personne, et que des génies semblables soient nés de son inspiration.
Quelle est donc cette forme de génie, haute et inaccessible, qui n’a été vue qu’une fois? quel est cet ouvrage du Dante? Faut-il le nommer poème épique? y a-t-il plusieurs ordres de poèmes épiques? peuvent-ils apparlenirà tous les âges d’une nalion ? ou sont-ils exclusivement dévolus à une première époque de jeunesse et de candeur, à une puberté de l'imagination dans les peuples, qui , une fois passée, ne se retrouve ni ne se remplace?
A ces questions spéculatives que réveille le nom du Dante viennent se joindre plusieurs points de vue littéraires, sur l'art, sur la flelion, sur le naturel et la poésie du style. Mais d'abord la Comédie du Dante est-elle un poème épique ? Qu’csl-ce qu'un poème épique? quels en sont les éléments et les caractères? Montesquieu , qui aimait à décider les questions par des plaisanteries, se moque des gens qui croient qu'on u'a jamais fait que deux poèmes épiques et qu’on n’en peut plus faire. Ces gens-là peut-être n'ont pas tort. Un poème épique, csl-cc autre chose que le monument le plus complet de l'imagination et des croyances d'un peuple? Sous ce rapport, le poëinc épique ne convient qu’aux
temps où Ton sait peu de choses, où Ton imagine, où l'on sent beaucoup. Un tel ouvrage doit être l'encyclopédie d'un siècle et d’une nation. Vous figurez-vous un poëme épique naissant de nos jours, parmi les innombrables classifications de la science et les travaux variés des esprits, dans notre société si laborieuse et si compliquée? Comment créer une fiction qui soit une croyance? comment résumer tant de faits et d’idées? Il serait impossible de renfermer, dans le plus long poëme, une partie des pensées, des inventions, des sciences qui préoccupent les contemporains. Comment répondre à celle grande curiosité que le poêle doit satisfaire? Le poëme épique, vaste comme le monde , lorsque le monde est très-borné, c’est l'Iliade et l’Odyssée, soit qu’on y reconnaisse l’œuvre d'un génie unique, selon la croyance d’Aristote et de toute l'antiquité; soit que l’on prétende y démêler la production fortuite et artificielle des travaux poétiques de tout un siècle, comme l'a supposé Vico. Quoi qu’il en soit, tout ce qui existait d'idées pour les Grecs, depuis leur théogonie la plus haute, jusqu’aux arts industriels dont ils avaient l’usage, depuis la morale sublime qui respire dans la belle allégorie des prières, jusqu'à l’industrie de l’ouvrier qui, surson enclume portative, battait les feuilles d’or pour en revêtir les cornes du taureau consacré, tout ce que sentait, tout ce que savait, tout ce qu’inventait la Grèce, du temps d'Homère, est dans l'Iliade. Les livres saints des Hébreux offrent ce même caractère de l'épopée antique. Tout ce qui occupait ce peuple, depuis les rites durs et minutieux auxquels son humeur indocile était asservie, jusqu'à l'enthousiasme religieux et poétique dont il était saisi; tout ce qu'il connaissait, depuis les pratiques de l'agriculture et de la vie pastorale, jusqu’aux métiers qu’il apprit de son commerce avec Opbir, jusqu’à l’art difficile de graver en pierres fines (1) ; tout ce qu'il faisait enfin se trouve dans l’épopée biblique.
Mais tout ce que savaient les Romains est-il dans l’Enéide? Au siècle d'Auguste, l’Enéide pouvait-elle être le résumé des croyances et des pensées du peuple romain, tel que l'avaient laissé tant d’années de guerre civile et de corruption ? est-elle l’image de cette société ambitieuse, politique et savante, qui, vaincue par scs vices, se soumettait à un despote? n’élait-ellepas plutôt une distraction studieuse, un travail tout littéraire? Dans le soin que prend Virgile pour corriger, pour épurer les formes rudes de la mythologie homérique, et les rapprocher de l'urbanité romaine, qui n'y croyait
(I) On tailla dent pierres d'onyx qu'on enchâssa dans des chatons d'or ; et on grava sur ces pierres les nom» des enfants d'Israël, comme l’on grave sur les cachets. (F unie, xxix, 0.)
pas, n’aperçoit-on pas que le siècle du poêle n’est plus épique? Que dire des poèmes nés dans la décadence de la littérature latine? Tous furent également des œuvres d’imitation, et non des monuments de génie. Ce qui, pendant une longue suite de siècles, ne s’était pas reproduit, le poète épique, qui sait tout ce que savent ses contemporains, et élève tout ce qu’ils savent et pensent à la plus haute puissance d’imagination et de génie; cet homme, qui avait manqué au monde depuis Homère, a-t-il pu, a-t-il dû se retrouver dans le moyen âge? est-il né à cette époque, ou ne doit-il jamais naître? car nous ne pouvons l'espérer de nos jours. Ici se présente cette histoire psychologique de l'espèce humaine où se complaît la littérature allemande. Pénétrante et mystique, elle a pris plaisir, nonseulemeul à décomposer la pensée dans l'individu, maisdans les raceset dans les divers âges du monde. Ramenée à la théologie par l’abstraction philosophique, elle s'est dit qu’au commencement des nations il y avait une époque d’inspiration religieuse et d'autorité sacerdotale; elle l’a nommée l 'âge divin. Lorsqu’au règne de la foi se mêle celui de la force, lorsque les guerriers entrent en partage avec les prêtres, que toute inspiration ne sort plus du sanctuaire, niais que les hommes rudes encore, ont en eux quelque chose de hardi qui les porte aux grandes entreprises , alors commence Y âge héroïque. Puis vient Yâge humain, où nous sommes, et qui se prolongera.
Messieurs, dans ce système, dans cette espèce d'inventaire abstrait des procédés de l'espèce humaine, la poésie épique appartient à Y âge divin, ou plutôt elle se trouve sur les confins de Yâge divin, et de Yâge héroïque. Homère marque le moment où les anciennes hymnes, la voix sacerdotale qui sortait du temple, ne parlaient plus seules au peuple. On célébrait les exploits des héros, en même temps que les traditions mystérieuses des dieux. Celle alliance éclate dans l'Iliade.
Eu rappelant cet exemple, les critiques allemands affirnicntque le monde moderne, à dater du moyen âge, a précisément offert le même spectacle. Il leur a semblé que le moyen âge avait exactement renouvelé ces diverses époques de l’antiquité. Dans la domination des prêtres chrétiens sur les ruines de l’empire, dans la croyance aux légendes cl aux miracles, ils ont vu Yâge divin. La féodalité et les ordres chevaleresques leur ont offert Yâge héroïque.
Disons-le cependant, messieurs, sans méconnaître quelques analogies apparentes, l’esprit humain est plus libre et plus varié que ne le veulent ceux qui essayent de le renfermer ainsi dans le compas d’un système. Il ne reprend pas inévitablement la même roule ; il ne refait pas, à des siècles de dis-
lance, un travail tout & fait semblable. Sa progression une fois commencée ne s'arrête pas; les secousses rétrogrades qu'il éprouve laissent subsister quelque chose de l’esprit qui avait précédé; et en ce sens, on peut dire que jamais la même époque ne saurait se reproduire deux fois, avec des caractères absolument identiques. Ainsi, les premiers siècles du moyeu âge offraient, dans la suprématie sacerdotale , dans la mythologie populaire des légendes , dans les mœurs guerrières des seigneurs, une ressemblance extérieure avec Yâge divin ou l 'âge héroïque de la Grèce; à la bonne heure; mais il s’y mêlait une différence profonde, c'était cette tradition , ce débris de civilisation romaine qu'avaient reçus les premiers temps modernes. Hemarqucz-le : notre âge divin et notre âge héroïque avaient hérité de l'âge analytique des Grecs et des Latins. De là , ces formes savantes, ces habitudes subtiles de raisonncmenlqui se montraient au milieu de l'enthousiasme et de la rudesse d'une société naissante. Le moyen âge ne pouvait pas abolir la trace de celte antiquité savante et raisonneuse qui avait existé avant lui; il ne pouvait pas empêcher que, de toutes parts, des rayons de celle lumière n’arrivassent à lui. 11 dénaturait les idées qu'il en recevait. De la philosophie ancienne, il faisait la scolastique ; à la morale de Platon , ce dernier degré de la sagesse humaine, divinisé par l’Évangile, il mêlait des coutumes féroces : mais celle alliance même donnait une physionomie nouvelle au moyen âge et interdit la comparaison entre celte époque et toute autre. Le moyen âge est un chaos d'éléments disparates, un amas confus où les débris de la civilisation romaine comme autant de fossiles d'un monde antédiluvien, avaient survécu à l'inondation de la barbarie, et se conservaient entiers et reconnaissables, au milieu des créations nouvelles. C'étaienldeux sociétés réunies. L'une était là morte et gisante; mais sa langue, ses lois, ses livres demeuraient à l'usage d'une partie de la société vivante, et lui communiquaient, toute jeune qu'elle était, quelque chose des souvenirs cl des expériences d'une vieille civilisation.
Aussi, dans lesécrivaius du huitième siècle même, vous retrouvez telle réminiscence de la philosophie antique, qui semble une anticipation de notre Awmaniti moderne. Èginhard pense cl s’exprime comme l'homme le plus vertueux d’un siècle éclairé. C'est que, par l'élude et le souvenir, il appartenait à d’autres temps que le sien. Par les monuments de la belle civilisation romaine, il avait deviné la nôtre. Voilà cequi fut donné au moyen âge, etccqui n'avait pas existé dans Yâge héroïque de la Grèce. Il en résulte que ce caractère de candeur primitive, d'originalité féconde, mais bornée, d'imagination
épuisant tout un monde contemporain , et ne sachant rien au delà, ne pouvait appartenir à la jeunesse de nos temps modernes, comme il avait appartenu à la première époque de l’antiquité. S’il y a eu un Homère dans le moyen âge, il n’a pas dû être seulement le témoin, l’interprète de la société féodale ; il n’a pas dû seulement sceller dans ses vers l'alliance de Yâge divin et de Yâge héroïque ; il a fallu qu'il se souvint de ce vieil empire romain, qui avait préexisté, et que son imagination fût remplie de César, d'Auguste, de Constantin, de Cicéron , de Virgile. Il a été savant de la science du passé; et dès lors il devait être peintre moins naïf de son temps. Quelle que fût la liberté de son génie, la nouveauté de son langage, il n'a pas été libre du joug de toute imitation. Il n'a pas échappé à celte forme érudite qui est imprimée à toute la littérature moderne; il naissait dans un siècle qui déjà pliait sous le poids des souvenirs,
Cependant, si la simplicité de Yâge héroïque ne se retrouvait pas dans le moyen âge, si elle ne pouvait renaître , beaucoup de choses se réunissaient pour favoriser l’inspiration poétique. Celte idée d'un homme qui chante pour les autres hommes un long récit de faits merveilleux, cette idée, si elle n'est qu’un procédé de l’art, doit manquer de puissance. Hais au moyen âge, malgré ce mélange des deux civilisations, et celte tradition romaine qui nuisait â la naïveté, il y avait dans les âmes beaucoup d'ardeur et de foi. Tout ce qu'elles savaient des temps passés prenait à leurs yeux la forme de leur temps. Alexandre, nous l’avons vu, était le premier des chevaliers; Virgile, dont les vers n'avaient jamais cesséd’ètre cités dans les chroniques les plus barbares, n'était pas seulement un poète, c'était un prophète et même un enchanteur. Cette illusion date du troisième siècle du christianisme, où Constantin, prêchant, le jour de Pâques, dans la principale église de sa ville nouvelle, interprétait, comme une prédiction de la naissance du Messie, l’églogue t
Ultima CNtnai remit jam cormini» œlat.
Cette illusion superstitieuse, attachée au génie d'un grand poêle, s’étailconservéedans tout le moyen âge. Virgile avait eu sa légende. On racontait l’histoire d'un miroir magique où il voyait, dit-on, l’avenir.
Ainsi, à nos yeux, différence et ressemblance du moyen âge avec les temps héroïques de l'antiquité. II n'avait pas comme eux cette naïveté, cette ignorance que ne surcharge aucun souvenir; il était obsédé par uuecivilisationantérieure; mais, comme eux, il était plein d’enthousiasme et de crédulité poétique.
Maintenant quccel enthousiasme, tout en se mêlant aux souvenirs de l’antiquité, s’attache au plus
TABLEAU DU MOYEN AGE
grand intérêt des temps nouveaux, une œuvre originale, quoique savante, a dû naître. Cet intérêt, celle préoccupation du moyen âge, c’était la vie à venir. On rapportait toutes les actions à ce but. La trace en est partout. Les seigneurs donnaient à leurs serfs la liberté, ou dotaient les couvents, propter proximum Dei judicium. La fln du monde, la résurrection , étaient les idées les plus familières à l’imagination des hommes. Il pnraltque, parla fausse interprétation d'un passage célèbre de l'Évangile, le monde chrétien resta longtemps sous la terreur imminente d’une destruction universelle. Comment vivait -on? Comme dans un pays désolé par une révolution sanguinaire, ou par quelque contagion. Une crainte perpétuelle s’affaiblissant à la longue, on s’occupait des plaisirs cl des intérêts de la vie, puis on revenait à cette idée prédominante et terrible, la fin du monde, le purgatoire, l'enfer.
Un passage que j’ai cité au commencement de ce cours indique combien l'éloquence chrétienne et la politique pontiûcale abusaient de ces terreurs populaires pour fonder leur pouvoir. Sans cesse les prédications du onzième et du douzième siècle remettent celle image du dernier jugement devant les yeux des hommes. Un poète de génie, connaissant à peu près tout ce qu'on savait de son temps, devait être naturellement porté â saisir un pareil sujet. Puis, s'il y avait dans la disposition de soq âme une sorte de mélancolie ardente, ce choix s'expliquera mieux encore. Ici je ne suivrai pas les critiques italiens qui, sans amour-propre national, ont cherché les traces des inventions du Dante dans le roman provençal de Guérin le Malheureux , et dans quelques fabliaux. Je n’examinerai pas non plus ce qu’il doit à son ancien maître Bruuelto Latini. Dans un poème allégorique, celui-ci raconte qu’ayant appris l’exil des Guelfes, ses amis, troublé par la douleur, il s'égara dans une forêt, et parvint au pied de hautes montagnes couvertes d'une foule d'homines et d'animaux qui mouraient et se reproduisaient à la voix d’une femme, dont la tête touchait au ciel. Cette femme, qui était la Nature, lui expliqua les mystères de la création, cl finit par lui enseigner son chemin pour sortir de la forêt, et trouver la philosophie et l'amour. Le poète obéit , et rencontre Ovide qui lui sert de guide. Je ne chercherai pas si cette fiction, assez froide, a pu inspirer le Dante. Je me demanderai plutôt, si en étudiant les autres écrits du Dante lui-même, ceux qui ont échappé à sa première jeunesse , on n’aperçoit pas les traces de l'imagination faite pour tracer cette œuvre infernale et céleste, dont tout son siècle lui donnait l'idée. Quand on veut savoir ce qui a inspiré Milton, on lit tous ses ouvrages, et dans le Titra-
chordon, sous l'amas barbare de la scolastique, on aperçoit, comme une illumination soudaine, la brillante esquisse du Paradi t perdu. Le poète se révèle. Vous voyez que cet homme, au milieu de la guerre civile et de la théologie du long parlement, est obsédéde la création subliinequ'il porte en lui. De même, je demande à tous les écrits du Dante le secret et la trace de son inspiration. Il est un premier écrit du Dante, œuvre originale, où vous pouvez reconnaître et prédire l'homme qui fera le Paradis, le Purgatoire et l'Enfer; ccl ouvrage est la F'ita nuota. C’est un récit d’aiuour ; c’est la confession d'un poète, et non-sculemcnl d'un poète plein d’âme et de tendresse, mais d’un poète habile et savant. Sous ce rapport, il offre un singulier contraste d’enthousiasme et de pédanterie qui marque l'homme cl le siècle.
Il s’agit pour le Dante d’encadrer quatorze sonnets qu’il a faits, à différentes époques, pour Béatrix. Chaque sonnet a sa notice, pour ainsi dire. On peut y trouver la vie de Florence à la fin du treizième siècle, vers 1â95. Déchirée par les factions des Gibelins cl des Guelfes, Florence n’en était pas moins une ville de galanteries et de fêles. Les réunions de plaisir, les promenades, les danses, les rencontres à l’église (déjà l’église, en Italie, était un rendez-vous), semblent les principaux incidents de celle vie occupée par l'amour. De touchants usages, pareils à ceux de la Grèce moderne, se mêlaient aux cérémonies des funérailles. C’élaieat autant d’inspirations qui développaient le talent poétique et l’émotion mélancolique du Dante; car le génie de ce grand poète n’est pas italien , mais rêveur, triste, exalté. S’il était moins naturel, je le dirais germanique.
Voici, par exemple, lesujetdel’undeses sonnets:
Ce fut le bon plaisir du Seigneur des auges d’appeler à sa gloire une jeune dame d'une très-grande beauté, cl qui était fort aimée dans la ville. Je vis sou corps étendu dans le cercueil, au milieu de bcaticuup de dames qui pleuraient d'une façon touchante. Alors uie rappelant que je l'avais vue faire compagnie à la plus belle de toutes , je ne pus retenir mes larmes, et en gémissant, je me proposais de dire quelques parblcs sur sa mort , en mémoire de ce que je l'avais vue avec ma dame.
Mais ce qui, dans la F’ita nuora, fait surtout connaître l'âme agitée du Dante, ce qui le montre sous le joug de la fantaisie poétique, c'cst un long récit dont je ne veux rien retrancher, tant Jes expressions en sont originales et suffisent pour expliquer tout son génie! Cela vous semblera-t-il un songe, une vision, une extase? N’importe! Si vous y trouvez quelque chose de bien extraordinaire, de bien étranger aux procédés habituels de la raison, pensez que ce n’est pas avec un sens calme et rassis que l’on ose ces créations sublimes de la Divina
<i|2 COURS DE LITTERATURE FRANÇAISE.
Commedia; el souvenez-vous du mot de Sénèque : Aullum est magnum ingenium sine tnixturà dementiar.
Une imagination puissante, une sensibilité vive, ces deux âmes de la grande poésie, ne peuvent être portées à l’excès, sans loucher quelquefois au délire. Il faut vous faire connaître cel homme de génie, dussiez-vous croire un moment que cet homme de génie était fou :
Peu de jour* après, il arriva que j'éprouvai dans quelque partie du Corps une douloureuse intimité. J 'eu sou (Tri s sans relâche, pendant beaucoup de jours, un mal très-cruel, qui me réduisit â une telle faiblesse, qu’il me fallut rester là, comme ceux qui ne peuvent se mouvoir. Le neuvième jour, me sentant une douleur presque intolérable, il me vint un penser sur la dame que j'aimais. Quand j'eus songé quelque temps à elle, je me remis à penser à ma vie affaiblie ; et voyant combien son cours était incertain, quand même je serais en santé, je commençai â gémir au dedans de moi sur une telle misère. De là, soupirant avec force, je me disais : • De toute nécessité il faut que la belle Béatrix une fois se meure.» Et alors un si fort égarement me saisit, que je fermai les veux et commençai à travailler, comme une personne frénétique, et à imaginer mille choses. Dans le commencement de l'illusion où s’égarait ma fantaisie, il m'apparut des figures de femmes échevelées qui médisaient : • Toi aussi tu mourras. • Et puis, après ces femmes, il m'apparut d’autres figures de femmes diverses et horribles à voir, qui me disaient : ■ Tu es mort. » Mon imagination ayant commencé à errer, j'en vins à ce point de ne pas savoir où i'étais; et il me semblait voir marcher les femmes échevelées, gémissantes et merveilleusement tristes; et il me semblait voir le soleil s'obscurcir et les étoiles devenir d'une telle couleur que je les croyais en deuil, et la terre trembler.
M’émerveillant de cette vision et tout épouvanté, j'imaginais qu'un ami venait me dire : • Ne sais -tu pas? ton admirable dame est partie de ce monde.» Alors je commençai à pleurer d'une façou déchirante; et non-seulemeut je pleurais en imagination, mais je pleurais de mes yeux, et je les mouillais de véritables larmes. Je crus regarder vert le ciel , et il me semblait voir une multitude d'anges qui retournaient en haut et avaient devant eux une nuée très-blanche; et il me parut uue ces anges chantaient un bymne glorieux; el il me semblait entendre les paroles de leur chant : l/uumna in eicelst*,el je ne crus pas entendre antre chose. Alors il me parut que mon ca*ur, où était renfermé tant d'amonr, me disait : • Cela est vrai : elle est morte, notre dame bicn-aiméc. » Et il me parut que j'allais pour voir le corps ou avait habité cette âme noble et bienheureuse; et cette imagination trompée, qui me montrait ma dame morte, fut si forte que je crus voir des dames qui couvraient sa tète d'un voile blanc; et il me semblait que son visage avait un tel air d'bumilité. que je croyais l’entendre dire : » Je vois le principe de la souveraine paix. » Dans cette imagination, j’appelais la mort en lui disant : « Mort chère, viens à moi, ne me sois pas cruelle; viens à moi , qui te désire beaucoup, et qui déjà, tu le vois, porte tes couleurs.» Et quand j'eus vu remplir tous les douloureux offices que l'on rend aux coq»* inanimés, il me parut que je retournai* dans ma chambre ; et là , il me parut que je regardais vers le ciel ; et mon illusion était si grande que je commençai à dire à haute voix : » O belle âme! que bienheureux est celui qui te voit! •
Pendant que je disais ces paroles avec un douloureux gémissement, et que j'appelais la mort, une jeune dame qni était assise loin de mon lit , croyant que mes pleurs et mes paroles étaient causés seulement par les souffrances de ma maladie , se mit à pleurer de crainte. Les autres dames qui étaient dans la chambre firent retirer celle jeuuc femme qui était ma parente très-proche; et elles vinrent vers moi pour me réveiller, croyaut que je révais; et elle* ms disaient : » Ne dors plus, ue te décourage pas. » Et
comme elle» me parlaient ainsi, mon illusion était au point ou je voulais dire : • O Béatrix ! sois bénie. » Et j'avais déjà dit : « 0 Béatrix! »el me retournant, j'ouvris lesyenx.etjc vis que j'étais dans l’erreur; et quoique j'eusse prononcé ce nom, ma voix était tellement brisée par les sanglots et Jes pleurs, que ces dames ne purent m’entendre , à ce que je crois.
Celle pieuse extase , celle vision mystique, ces anges mélés au souvenir de Béalrix , tout cela ne vous rcvèle-t-il pas la vérilable inspiration de la Divine Comédie? Faut-il la chercher ailleurs, et la croire empruntée de quelques fabliaux? N’est-il pas manifeste que le Dante la portait en lui, jusque dans sa fièvre et dans ses rêves?
Maintenant que vous connaissez les songes mystiques, les pieuses hallucinations qui devaient servir à la pensée du poète, il faut chercher en lui ce que le moyen âge ne pouvait rejeter, l'clémcnt technique, la science, et, pour ainsi dire, la scolastique de la poésie, comme on la concevait alors.
Nous nous trompons souvent, lorsque nous supposons au moyen âge moins une étudequ’un instinct, une création immédiate et spontanée de sentiments et de pensées nouvelles. Tout à l’heure, je rappelais les différences qui le séparent de la vieille antiquité grecque; elles éclatent partout. Ce père de I a poésie moderne, ce Dante, qui avait tant d’invention dans les extases fébriles de sa jeunesse, veut-il écrire? Quelle que soit la native et indomptable originalité de son génie, il écrit d’après des règles el des modèles. Il est disciple de la Bible et d’Aristote, de Virgile et des scolastiques. Sa passion et ses rêves lui ont donné celte première idée d'une femme bénie, apparaissant au milieu du chœur des anges ; sa science orthodoxe fera plus tard de cette femme le symbole de la théologie, et il sera guidé par elle dans son céleste voyage. Puis il consultera la poéliquedes anciens, pour disposer de ces inventions si nouvelles. Il raisonne, d’après leur autorité, sur la forme el le litre de son poème. Ce n’est pas au hasard qu’il a pris ce nom de Comédie ; il en donne l'explication et le motif dans une lettre qui peut servir de préface à son ouvrage.
La comédie, nous dit-il , est un genre de composition poétique qui diffère de tous les autres. Il diffère de la traedie , en ce que la tragédie est belle et paisible dans le éhul , horrible à la On. La comédie, au contraire, s'annonce par de graves embarras, mais aboutit à quelque chose d'heureux, comme on peut le voir dans le* pièces de Térence. De là quelques poètes ont coutume de souhaiter par forme desatut amical un commencement tragique et un dènoûment comique. Ces deux genres diffèrent également par le langage. Celui de la tragédie est élevé, sublime; celui de la comédie est détendu el simple, comme le veut Horace dans sa poétique. C'est par là que le présent ouvrage s'appelle cai»rdtc. Si vous regardez le sujet, il est d'abord horrible el hideux, c'est 1'enler ; et il est à la fin heureux, désirable, gracieux, le paradis. Si vous regardez le langage, c'est uu style détendu et simple, puisque c'est la langue vulgaire dans laquelle conversent les femmes.
Celle manière de raisonner semblera peut-être bien subtile dans sa naïveté : il est singulier que le paradis soit comparé à un dénoùmcnl de comédie, liais dans ces bizarres mélanges d’idées, tous ne reconnaissez que mieux avec quelle force l'antiquité régnait sur tous les esprits cultivés du moyen âge. On ne lui échappait qu’en é:anl simple troubadour, faisant quelques vers pour sa dame, «ans souci de tout le reste du monde. Mais sitôt qu’on essayait quelque sujet plus grand , on retombait sous la puissance de l’antiquité. C’est merveille de voir comment le Dante, à l’appui de scs conceptions fantastiques, a soin de citer Horace, e! comment il examine dans son poème le sujet, l 'agent, la forme, le but, le titre et la leçon philosophique. f/abbé Ce Bossu ne ferait pas mieux, et c'est ainsi qu'd procédait dans l'analyse de l'Iliade. Mais croyez vous qu’Homcrc se soit avisé, de son temps, d’un travail d'esprit aussi scolastique? et ne voiton pas là, sous des traits visibles, la différence entre l’originalité antique, toute pure et naïve, et celle du moyen âge, souvent complexe cl laborieuse ?
Mais toutes ces distinctions une fois marquées, reste l’œuvre elle-même, ce monument d’un génie créateur, encore plus original par son âme cl sa mélancolie que par ses inventions, ayant la plus vive sensibilité dc*hainc et d’amour, et là toute une source de poésie; reste enfin celle expression complète de la science cl des passions d’un temps : la théologie et la guerre civile.
C’est avec celle double disposition, l’une instinctive cl passionnée, et l'autre studieuse et scolastique, que le Dante a fait tout son ouvrage. C’est la cause cl des beautés sublimes et des détails étranges ou fastidieux pour l'avenir qui remplissent ses chants .
II fallait des imaginations bien occupécsde l’enfer, pour qu’on leur en offrit de si longues descriptions. Mais le génie du poète a triomphé de cette difficulté. L’écueil du sujet se montre davantage dans la suite. L’imagination humaine est moins puissante à peindre la félicité que la souffrance. Le paradis donne moins que l’enfer au poêle ; son invention s’épuise; et il se rejette sur une scolastique savante, qu’il expose avec un rare talent d'expression, mais qui répand pour nous, sur la fin du poème, la froideur et l’ennui. Je dis pour nous, messieurs; car c'est une critique opposée par notre siècle au siècle du Dante : ces subtilités mystiques, ces raisonnements de saint Bonavcnlurc et de saint Thomas avaient, pour les contemporains, un grand intérêt didactique; s’ils déplaisent aujourd'hui, nous n’en de- j vons pas moinsadmircr la grande et simple machine du poète, et la inajesl lieuse unité de sa Trilogie.
Souvenirs de l’antiquitc, science théologiqur, imagination, passion, voilà les caractères du Dante et les éléments de son poème. Ils se mêlent et se corrigent l’un l’autre, avec une singulière naïveté. Adorateur de Virgile, Dante ne conçoit rien de mieux que de prendre ce poêle païen pour guide et pour patron dans le monde surnaturel det chrétiens. Mais au-dessus de Virgile, au-dessus de la poésie même, il place la théologie, la science sacrée. Comment lui apparall-vlie? Sous les traits de celle Beatrix de la f'ita nuora. Les allégories sont froides d'ordinaire; le Dante seul en fait une toute passionnée, apothéose de foi et d’amour. Ce souvenir, celle grande puissance d’un ancien amour a tant de force, que l'image de Beatrix est partout dans le pocmc. D’abord invisible aux yeux du Dante, elle l’a protégé de loin, lui envoyant Virgile; mais clic sc manifeste elle-même aux abords du paradis; cl cette claire vision semble la première des joies célestes que le poêle va décrire. Béatrix, éblouis-, sanie de lumière, a les yeux fixés sur le soleil; Dante regarde Béatrix ; et' il monte, attiré par celte invincible puissance. Fiction mystique cl sublime, ornée d’une ravissante poésie!
Pour égaler par la parole ccs créations si neuves de la pensée, pour rendre tout cet idéal sensible cl naturel, il fallait, ce qui est la vie des ouvrages, la beauté et la vérité du style; cl c’est là peut-être le plus grand caractère du Danîe. Il est surtout immortel par la perfection de ce langage, qui semblait né d’bicr, et était déjà si fécond et si riche, qu’il devient la source inépuisable où sc retrempe et sc fortifie l'idiome italien. Mais comment interpréter et reproduire, dans une langue étrangère, celte perfclion si vivement goûtée par les nationaux? Nous ferons quelque essai de traduction littérale. La langue italienne du Dante avait de grandes affinités avec le provençal. Ce sont souvent les mêmes tours, la même vivacité simple. Ainsi sc lient cl sc rapprochent hos éludes diverses sur le moyen âge. Le style du Dante, c’est la langue de génie, parmi ccs idiomes contemporains que nous avons réunis dans nos recherches. Blais celte supériorité n’empêche pas des ressemblances que nous aurons soin de conserver. L’italien du Danle est souvent du vieux français, avec ce je ne sais quoi de court, de vif, de passionne, que regrettait Fénélon, et que nous essayons de contrefaire.
Choisissons un exemple dès le début de l’ouvrage. Le Dante raconte que, dans le milieu du chemin de la vie, il se Irouvait errant par une forêt obscure et exposé à des bêtes féroces, lorsque, devant scs yeux, s’ofTrit quelqu’un qui, par un long silence, semblait avoir perdu l'usage de la voix :
614 COURS DE UTTEkATuRa FRANÇAISE.
Quand je te vi» dans ce grand dévert : • Prends pitié, lui criai-je, qui que lu sois, ombre ou homme véritable.' Il me répondit : • Je ne suis plus un homme; je le fus. Mes parents furent Lombards, et tous deux de Manloue. Je naquis sous Jules, assez tard ; et je vécus dans Rome sous le bon Augustc.au temps des dieux faux et menteurs. J'ai etc porte ; et j’ai chanté le pieux filsd’Anchise.qui vint de Troie, après que le superbe Ilion fut brûlé. Mais toi, pourquoi retournes-tu à cette forêt fatale? Pourquoi ne pas franchir ce mont délicieux qui est le commencement et la cause de toute joie? — .Es-tu ce Virgile, celte source qui répand un si large fleuve d’éloquence? lui ai-je Répondu, le front rougissant. O gloire et lumière des autres poètes 1 que j’aie pour moi la longue étude et le grand amour qui m’ont fait chercher ton livre. Tu es mon maître et mou modèle; tu es le seul dont j'ai pris le beau style qui m’a fait honneur. •
Virgile lui promet de le guider dans le royaume éternel; et ils se mettent en route, « comme le jour s'en allait et que l'air obscurci délivrait de leurs fatigues les animaux qui sont sur la terre. » Virgile alors raconte quel motif Ta conduit vers le Dante.
J’étais, dit-il, parmi ceux dont le sort demeure suspendu, lorsqu'une dame bienheureuse et belle m'appela. Je la priai, 'de me commander. Ses veux brillaient plus que les étoiles. Elle commença de me dire ces douces paroles , d’une voix angéliuue, dans son langage : • Ame généreuse de Manloue, dont la gloire dure encore dans le monde, et doit durer autant que le mouvement, mon ami, et non celui de la fortune, est arrêté dans son chemin sur la plage déserte, et rejeté en arrière par la crainte. Je tremble qu’il ne soit déjà si fort égaré, que je ne me sois levée trop tard pour le secourir, d’après ce que j’ai entendu de lui dans le ciel. Maintenant, va, avec ta parole ornée, et avec tout ce qui a puissance pour le sauver, aidc-lc tellement que je sois consolée. Je suis Béatrix. moi qui te fais aller. Je viens d’un lieu où je désire retourner, l/amour m’a conduite et me fait parler. Quand je serai devant mou Seigneur, je me louerai souvent de toi à lui. » Alors elle se tut.
Virgile achève ce récit, où Ggurcnl encore deux femmes mystérieuses, une qui n’csl pas nommée, el une autre qui, sous le nom de Lucie, représente, dit-on, la grâce divine. Ce sont celles qui oui averti Iléalrix des périls de son ami.
Voilà les gracieux auspioessous lesquels s’avance le poêle toscan; cl son guide, eu les rappelant, lui dit ; « Pourquoi u’as-lu pas hardiesse el confiance, lorsque trois femmes bénies prennent soin de loi dans la cour du ciel? » Quel charme ineffable dans ces paroles, et quel contraste elles vont offrir ! A celle touchante protection de trois femmes célestes , veillant sur un poêle, à celte douce voix de Virgile, qui répète leurs pa rôles et sert de guide à leur ami, succède tout à coup la voix de l’enfer lui-mémc :
Per me si r a net la cilfà dolente.
u Par moi on va dans lâche des larmes ; par moi « on va dans l’éternelle douleur; par moi on va h chez la race damnée. La justice anima mon grand « Créateur; je suis l’ouvrage de la divine puissance, « de la suprême sagesse et du premier amour. « Avant moi rien n’exista de créé que les choses
«t éternelles; et moi je dure éternellement. Laissez « toute espérance, vous qui entrez. »
C’est ainsi que le poêle nous agile incessamment par les images les plus opposées, el fait naître une admirable variété dans la monotonie même de son terrible sujet. Ne croyez pas, comme l’a dit légèrement Voltaire, que l’ouvrage du Dante soit un poème bizarre, où l’on remarque seulement deux ou (rois morceaux d’un style naïf. Sans doute le génie, surtout la naissance des arts, a scs hauts cl ses bas, scs élans el ses chutes; mais le Dante se soutient par l’éclat de l’expression el languit rarement. En laissant à part ces épisodes, tant de fois admirés, ces extrêmes opposés de la grâce et de l’horreur, Françoise de Biinini, Ugolin, le poëmc du Dante est â chaque page rempli d’admirables beautés. Quelque chose de l’art antique s’y mêle, dans le style, aux formes simples d’un style nouveau. Aussi le Dante ne craint pas de s'associer à ces grands hommes, dont il est le disciple. Kicn de plus ingénieux cl de plus aimable que son initiation au milieu d'eux dans une sorte de vestibule de l’enfer, où sont retenues quelques grandes âmes du paganisme. Au moment où Virgile reparaît au milieu d’elles,
J’entendis, poursuit le Dante, une voix s’écrier : Honorer le grand poète; son ombre absente est de retour. • Quand la voix eut» cessé, je vis quatre grandes ombres venir à nous. Elles u'avaieut dans leur aspect ni joie ni tristesse. Mon maître me dit : • Regarde celui qui, avec une épée dans la main, précède les autres comme leur roi ; c’est Homère, poète souverain. L'autre est Horace le satirique. Ovide est le troisième, et Lucain est le dernier. » Ainsi jo vis se réunir celle belle école du maître de la grande poésie qui plane, comme un aigle, sur la tète des autres poètes. Quand ils eurent parlé quelque temps ensemble, ils sc tournèrent vers moi , avec un salut amical. Mon maître sourit d’autant ; el ils me font alors encore plus d’honneur ; car ils me reçurent daus leur troupe, et je fus le sixième parmi ces grands génies.
C’est dans cette école antique que le théologien scolastique, que le chef de parti courageux, que le banni vindicatif avait appris l’art des vers. C’est du mélange de cette élude et de son génie qu’est sorti le prodige de son style, tantôt simple et sublime ; comme celui d’Homère , tantôt plus satirique que celui d’Horacc, plus riche et plus varié que celui d’Ovide, plus mâle el plus fier que celui de Lucain.
Mais le temps nous presse; nous reviendrons sur cet ouvrage, chef-d’œuvre et symbole du moyen âge, où le profane et le sacré, l’antiquité, les mœurs modernes , tant de choses bouillonnent confondues. Pour en parler moins longuement , nous avons besoin de l'étudier encore.
DOUZIÈME LEÇON
Unité de la Uicina Commedio. — Sous quelques rapports, elle offre le caractère des grands poèuoes anciens.— Elle renferme toute l'histoire, toute la scieoce, toute la poésie du temps.— Situation de l'Italie. — Dessein patriotique du poêle. — Caractère de sa théologie. — Sublimité et variété de sa poésie.— Résumé sur le génie et l'influence du Dante.
Messieurs,
Je n'essayerai pas de morceler, par des analyses successives , les trois grands actes de la Divine Comédie. Le premier caractère decctte œuvre étonnante, c'est l'unité : non que l'iutcrdt soit égal dans toutes les parties du poème; mais une même pensée originale les anime; et c’est d'une seule vue qu’il faut les embrasser , en ne séparant pas le ihéolo* gique et l'abstrait , du poétique et du sublime.
Malgré la prodigieuse différence des temps, le poème du Dante reproduit le caractère des grands poèmes primitifs de l'antiquité; il est encyclopédique; il renferme dans son vaste sein l'histoire, la science, la poésie tout entière d'un siècle.
Je m'attache d’abord à l'histoire.
La grande question, la grande lutte du moyen Age, le Sacerdoce et l'Empire, le Pape et l'Empereur, soûl là mieux exprimés que dans aucun autre monument. Dans cc combat, la passion avait attaché le Dante à une cause; mais son génie les conçoit toutes deux. Guelfe d’origine. Gibelin par vengeance , il s’élève par sou génie au-dessus des Guelfes ctdcs Gibelins, cl embrasse toute la société chrétienne.
Depuis que l'empire romain était tombé, et que la barbarie avait séjourné sur ce monde, autrefois civilisé ; depuis qu’uneborribleconfusion avait couvert l’Italie, que les monuments du génie antique étaient détruits ou dégradés, que les lois, les arts avaient péri, que les races avaient change, et que, suivant l’expression amèrement dédaigneuse de Machiavel, les hommes avaient quitté les noms de César et de Pompée, pour ceux de Pierre, de Jean eide Mathieu, auxyenx du petit nombre qui étudiait encore, les peuples semblaient profondément déchus. Nulle part celte impression n'était plus vive qu’en Italie. La magnificence des ruines, les traces partout subsistantes de la grandeur romaine, y faisaient ressortir le malheur des nouveaux temps. Les guerres implacables cuire les villes, les tyrannies, les proscriptions faisaient de cette belle contrée la (erre la plus opprimée et la plus anarchique de l’Europe. A celle vue , il est à croire que le génie du Dante, aidé dans ses systèmes par scs passions, comme il arrive toujours, voulant à la fois l'humiliation de ses persécuteurs et la paix de son
pays, cherchait dans le joug impérial cette puissante unité que l’Italie a perdue depuis tant de siècles, et que Machiavel lui souhaitait, même au prix et par la main d'un Borgia. Selon louîc apparence, trois siècles plus (61 le Daulc eut la même idée. Eu voyant l'Italie sanglante et déchirée, il leva les yeux vers Rome et le pape ; mais alors les papes, par leur simonie et par leurs vices, soutenaient mal les desseins du plus grand de leurs prédécesseurs. Il regarda plus loin , cl il souhaita pour l'ilalic même un César d’Allemagne, qui rendit à celle terre désolée la puissance des lois et la paix. Comment expliquer autrement que cet homme inflexible et si fier, qui n’avait pu supporter la liberté d’une république, ail invoqué un maître étranger ? C’est que la fiction de l’empire romain, l'oiubre de l’ancienne Italie, lui apparaissait encore. Il veut un empereur qui soumette ces villes inutilement républicaines, puisqu’elles sont injustes.
Cette pensée du Dante, elle sera partout dans son poème; c’est pour elle en partie qu’il a été composé; il ne la perd pas de vue dans ses plus fantastiques imaginations. Lorsque, voyageant avec Virgile, dans cc pays inconnu de l'enfer, il emploie les inventions les plus bizarres pour passer d’un "cercle à l’autre, et une invention plus bizarre encore pour sortir de l’ablme; lorsqu’il fait de Lucifer loi -même et de sa taille immense une échelle sur laquelle il gravit et remonte vers la lumière; regardez bien celle merveilleuse apparition : Lucifer a trois tètes, trois gueules dévorantes, occupées chacune à mâcher incessamment un damne; dans l'une est Judas Iscariote, qui représente le parjure, le révolté contre Dieu; dans les deux autres Brulus cl Cassius ; Brulus, que lu poète punit, mais qo’il n’avilit pas; Brulus, qui se lord sous tes dents de Lucifer et ne dit mot , stoïque et inflexible, même au milieu de ce bizarre supplice ; Cassius, que le poêle appelle le membru , je ne sais par quel motif. Mais cette incertitude que je fais porter sur l’épithète, un savant littérateur l’applique à la pensée même de celle fiction. «1| ne voit pas, dit-il, le rapport de Brulus et de Cassius avec Judas Iscariote.» Oubliez-vous donc la grande préoccupation du poète? Près du rebelle A Dieu, il met les rebelles à l’empire, personnifiés par les deux meurtriers du premier César ; et malgré l’attrait naturel que son Ame devait avoir pour Brutus, il lo choisit, afin d’immoler au pouvoir impérial la plus grande victime.
Voilà donc la pensée politique du poêle gravée dans la dernière fiction de son Enfer. Quel sera le type le plus éclatant du Partkli»? Encore nn symbole de l'empire , un aigle immense, mystérieux , dont le corps est une mosaïque de saints , et dont
<>J(i coins DE LIITERAÏTRE FRANÇAISE.
l'œil csl formé üc cinq rois cl d'un jusle du paganisme, de ce Iliphce donl parle Virgile :
. . . JuMfr'itimut u ntt
(Jut fuit in Tencrii.
Il ne s'agit pas de s’arrêter à ce caprice, qui mêlait ainsi tous les souvenirs du poêle; ce qui nous importe, c’est la pensée principale de ce symbole, et cette consécration de l'aigle impériale.
Quel était le raisonnement qui répondait en théorie à la Action du poêle? Là nous remarquerons, je crois , ce defaut d'équilibre qui sc trouvait, au moyen Age, dans les plus hautes intelligences. La raison y paraissait bien moins développée que les autres puissances de l'esprit ; elle s’enveloppait des formes d’une scolastique minutieuse cl barbare. Naissante, clic sc déliait pour ainsi dire, d'elle même, et n’osait marcher qu’avec des entraves qu’elle prenait pour des appuis.
Le principe de l’empire, exprimé dans ses vers par un si bizarre et si poétique symbole , le Dante le soutenait dans ses écrits en prose, avec une argumentation d’école , que vous n'attendriez guère d'un tel génie. Je n’en citerai qu’un échantillon, pour marquer la pensée dominante qu'il a portée dans son poëmc. C’est un passage du livre deMonar-ch iâ :
Le Pape et l'Empereur, étant ce qu'ils sont par certaines relations. peuvent être ramenés à l'unité, en tant qu’hommes; mais ils diffèrent en tant que Pape et Empereur, ^ue l’autorité de l'Eglise ne soit pas la cause efficiente de l'autorité impériale ; on le prouve ainsi : ce , sans qnoi une chose a toute sa vertu, n'est pas la cause de cette vertu. Or l'Eglise n'existant pas, l’Empire eut toute sa vertu. Donc l’Eglise n’est pas la cause de la vertu de l’Empire, ni par conséquent de son autorité, sa vertu et son autorité étant identiques. Soit l'Eglise A, l'Empire II, l’autorité V. Si A n'existant pas, <7 était déjà dans//, A n’était pas cause que C fût dans li . Bien plus, si l'Eglise avait la vertu d'autoriser l’empereur de Rome, elle la tiendrait ou de Dieu, ou d’elle-même, ou de quelque empcreur.ou du suffrage de tous les mortels, ou du suffrage des plus puissants parmi eux. Il n’est pas une autre voie d’où cette vertu puisse lui venir. Elle ne l’a reçue d'aucun de ces côtés; donc elle ne l'a pas.
Il y a bien certainement justesse et vérité sous ccs formes barbares ; mais figurez-vous maintenant quelle verlu poéliquedcvailanimer un homme, pour que, d’une telle éducation donnée à son esprit et de ces habitudes scolastiques, il s'élevât jusqu’aux merveilleuses fictions de la Divine Comédie.
Kit môme temps que le génie du Dante voulait l'affranchissement et l'unité du pouvoir civil, il recouuaissail l'aulorilc religieuse du pontifical; il voulait qu’elle fût le type de la vérité morale; que, sans droit pour couronner ni pour dépouiller l'Empereur, elle eût le droit de l’avertir, et qu'aiusi je monde vil luire deux soleils.
Il y avait là, comme vous le voyez, au milieu du moyeu âge, plus de sagesse et de vérité que dans
l’écrivain célèbre qui, de nos jours, faisant l'utopie du passé, rêvait une suprématie pontificale , dont l’action toujours présente disposerait des courouncs, et préviendrait à la fois les tyrannies et les révolutions.
Peut-être seulement l'erreur du Dante était de croire à l’union de deux pouvoirs égaux. Mais il éprouvait, au milieu des républiques de l'Italie, ce que les philosophes de l’antiquité avaient senti dans les troubles de Corinthe ou d'Athènes. Ces sages avaient souhaité la paix cl le bonheur par des moyens contraires à ce qui se produisait sous leurs yeux. La justice et la liberté qu’ils ne trouvaient pas dans la démocratie, ils l’attendaient d'un roi vertueux. lis rêvaient, comme dit Platon, un bon tyran, aidé d’un bon législateur. Au quatorzième siècle, le Dante, mécontent aussi des caprices populaires, mettait son utopie dans un pouvoir suprême , mais non pas unique, voulait un empereur loul-puissaolcl un pape vertueux, qui maintiendraient, l’un, la justice dans le gouvernement , l’autre, la pureté dans les mœurs.
Telle csl la pensée principale decepoêmcenccnl chants, où se confondent et se succèdent (es allusions satiriques et les vérités dogmatiques, les faits de l’hisloire et les symboles, où saint Bonavcnlure explique longuement les plus subtiles difficultés de la théologie. C’est qu'en effet toutes ces choses avaient uneimportanccégaledaiisl’csprit du moyen âgé; et c'est sous ce point de vue que le livre du Dante offre un si curieux monument de moeurs et d'histoire. Ccs longs détails, ccs inlerininablcscxposilionsde doctrines, qui jettent aujourd’hui tant de langueur sur une partie de la Divina Com media . semblaient aux contemporains une source inépuisable d’instruction. Sans doute c'est un grand désavantage pour le poêle dans la postérité; mais si l’on peut, par l’illusion de l’élude, se séparer de son temps, cl concevoir cette époque où la théologie était la lumière des esprits, la seule vérité, on croira sans peine que toutes les parties du poêiuc du Dante devaient avoir, pour les contemporains, le môme intérêt et la même puissance, et servir également sa pensée principale. Mais pour approcher de ce but, pour relever l’Empire, pour faire que ce César d’Allemagne parût aux Italiens digne de les gouverner, le poêle s’est emporté souvent à une liberté qui dément toutes les idées ordinaires sur le moyen âge.
L’imagination de quelques publicistes modernes, en regrettant la suprématie pontificale, en fait un beau idéal de pouvoir absolu, et l’cuvironuc, dans le passé , d’un culte d'obcissance fort exagéré. La Divina Commcdia nous en donne la prcpvç. Le Dante ne traite pas mieux les papes que les plus
TABLEAU DU MOYEN AGE
Cil 7
obscurs citoyens de l;lurcucc; il place leur punilioti en enfer, cl leur censure en paradis. Dans l'enfer, il ouvre une lusse ardente où il enlasse pape sur pape, tous également simoniaques, le dernier mort attendant son successeur, par lequel il doit être poussé et enfonce plus avant dans la flamme. Dans le paradis, cet aigle mystique, tout composé de saints, ce symbole déifié de l'Empire, profère une longue invective contre les vices des papes, le luxe, la vénalité de l'Église romaine et le scandale de ses indulgences; c'est Luther anticipé de trois siècles. A cet égard, le génie du Dante est un événement ^ historique. Plus ses vers étaient populaires et saisis par la foule, plus la puissance pontificale devait faiblir en Italie, dès le quatorzième siècle.
La captivité de Boniface VIII dans Atiagni, et sa joue meurtrie par le gantelet d'un chevalier de Philippe le Bel, l'abandon de flomc et le séjour des papes dans Avignon, voilà, sans doute, une grande cl ancienne dégradation de celle puissance, qu'une théorie mystique se plaît à se figurer si paisible au milieu du moyen âge; mais la hardiesse seule du Dante, les amers sarcasmes, les dures vérités qu'il jette à la cour de Rome, n'annoncent pas avec moins dç force cet affaiblissement, et doivent être comptés parmi les signes précurseurs du grand schisme qui souleva contre les papes a moitié de TËurope.
Ainsi, le poème du Dante, à celle variété qui embrassait toutes les connaissances du temps, réunit ces germes de passions cl d'idées nouvelles que lit cclore l'avenir. Ou peut croire à la puissance d'un génie, dont les expressions deviennent la langue d'un pays.
Nous n'insisterons pas davantage sur le caractère historique de l'ouvrage du Dante. Ce qui intéresse surtout l'avenir, c'est l'œuvre poétique. On explique le reste, ou en lire une iuduclioti; la puésie plaît et vit par elle-même.
Là commencerait une longue étude. Sans doute la poésie du Dante ne sert qu'à sa pensée, ne sert qu'à son dessein, Que, dans une fiction éblouissante, le poète retrace un char ailé, (rallié par uu griffon merveilleux, précédé de vingt-quatre vieillards, de candélabres d'or et de toutes les pompes décrites par Éiéchiel ; que ce char s'arrête, au milieu du cantique des anges, à l'apparition de Béatrix; qu'un aigle se précipite sur le char et y laisse une partie de scs plumes ; qu'un renard s'y glisse, qu’un dragon s'y attache , qu'une prostituée s'y vienne asseoir, qu'un géant la saisisse, et que le char entraîné disparaisse avec elle dans la forêt, tandis que Beatrix demeure au pied de l’arbre de la science; l'imagination des contemporains aimait à travailler sur ces allégories faciles à comprendre. Ce char était l’Église; ce griffon, Jésus-Christ cl
sa double nature; ce renard, l'hérésie trompeuse; celte prostituée, les mauvais papes; ce géant, Philippe le Bel.
Ainsi les allégories do Dante rendaient populaires, et pour ainsi dire visibles ces idées d'indépendaucc civile que le génie des grands papes du onzième siècle avait voulu tout à fait détruire, qui, dès le siècle suivant, paraissaient, avec plus ou moins de hardiesse, dans les écrits des théologiens mêmes. Proclamées avec audace par Arnaud de Brescia, on les retrouve exprimées avec réserve dans les écrits de Jean Gerson et de quelques docteurs de l'université de Paris. La France , au quatorzième siècle, suivait- le mouvement hardi de l'indépendance italienne ; on écrivait de |>etits ouvrages, de Aufcribilitate papœ; c'était le Port- Royal du temps. C'est ainsi qu'au dix-septicinc siècle, tandis que l'Allemagne bouillonnait encore du schisme de Luther, quelques théologiens français luttaient respectueusement contre Rome, au nom de saint Augustin.
Plus je prolonge, messieurs, ces développements historiques, plus nous nous apercevons à quel point l'épopée du Dante devait s'éloigner de celle d'Homère. Poète du moyen âge, il est obligé de porter -le poids de ces souvenirs incomplets, désordonnés, mais si nombreux, que lui donne l'antiquité; il est contraint de recueillir tous les traits de celte société confuse et complexe, où le Pape, l’Empereur, les rois, les vassaux, les tyrans, les villes libres se uièlaieul dans une lutte perpétuelle. C'est du milieu de cet amas de souvenirs et de faits que le poète s'élance pur et nouveau. Quand il soulève celte robe doctorale du moyen âge, son imagination invente, comme on inventait aux premiers jours du monde; il a les goûts naïfs ; il a la voix jeune et argentine du poète grec ; comme lui, il aime toutes les images simples de la nature, des champs, de la vie domestique; elles reviennent sans cesse dans ses vers. C'est là ce qui jette un admirable contraste entre les éléments divers de son génie; c'est le trait le plus marque, peut-être, dans sa physionomie de grand poète primitif. Entre tous les poètes de l'Europe moderne, il n'y a que Milton tjui, du milieu du chaos politique de son temps et de la sublimité idéale de son sujet, remonte vers la nature; mais, toujours savant, il la décrit d'après la Bible cl d'après Homère, plus qu'il ne la voit et ne la seul elle- même.
Le Dante, plus subtil dans ses fictions, est plus simple et plus vrai dans ses peintures. C'est lui surtout qui, dans les intervalles, dans les repos de ses rêves fantastiques, vous rend celle première cl vive irnpressiou des objets naturels, celle aimable «implicitc dit monde naissant, comme disait Fénelon.
Depuis Homère, peintre si admirable des champs et de la vie domestique, il n'y a eu que le Dante qui fût à la fois si créateur cl si vrai. Jamais on n’a rendu tous les objets de la vie champêtre avec ces expressions que l'on appellerait basses dans une littérature artificielle et qui ont le mérite d'étre nécessaires. El (singularité précieuse de son ouvrage!) cette simplicité parfaite, cette copie exacte de la vie, au milieu de quoi est-elle jetée? Parmi les rêves les plus hardis de l’imagination poétique. Dans les poêles qui ont voulu peindre la nature , vous ne la trouvez pas ; et chez le Dante, qui peint le surnaturel, vous la trouverez partout. Ces hommes qui restent sur la terre, qui vous promettent l'image fidèle de la vie, ne la connaissent pas, ou la déguisent par leur langage; et cet homme qui habite dans le ciel, quand il est sorti de l’enfer, ou du moins du purgatoire; qui est entouré de ces anges emportés d’un vol insensible sur leurs blanches ailes j ce poète mystique, et tout idéal, qui monte d’étoile en étoile par la force attractive de la foi et de l’amour, vous parlera de ce qui fait la vie du laboureur ou du pâtre italien avec une naïveté qui sera comprise et reconnue par eux. Veut-il montrer les âmes attentives au doux chant du musicien Casella,et sc dispersant à la voixsévèrede Caton, il les compare à des colombes qui, réunies pour la pâture, occupées à becqueter le blé ou l’orge, s’il apparaît quelque chose dont clics aient peur, fuient tout à coup. Un chemin de purgatoire, mystérieux et difficile , où il faut voler avec effort sur les ailes du désir, lui rappelle ces petits chemins des collines d’Italie, ces sentiers étroits, dont le paysan cache l’entrée avec un fagot d’épines, quand le raisin commence à mûrir. Les ombres du purgatoire s'avançant l’une après l’autre , sur le passage du poète, réveillent dans sa pensée une image non moins naïve de la vie champêtre : « Telles on voit les brebis sortir du bercail , une première d’abord, puis une seconde, puis une troisième; et les autres, plus timides, attendent, la tète cl les yeux baissés vers la terre. Ce que la première fait, elles le font de même: si elle s’arrête, les autres s’arrêtent comme elle; cl, simples et paisibles, elles ne savent pourquoi. »
Voilà cet art d'étre intéressant, nouveau, poétique dans les plus simples détails. Boileau dit quelque part, avec admiration, que les critiques de l’antiquité n’ont jamais relevé dans Homère l’emploi d’un seul mol bas, quoiqu’il ait fait deux grands poèmes. Je suis asscx disposé à croire que, du temps d’Homère, il n’y avait guère de mots bas, sans doute par l'excellente raison qu’il n’y avait pas de ibots nobles. Homère compare Ajax , combattant avec obstination, à un âne que les coups des
villageois ne peuvent arracher d’un champ de chardons. Le Dante compare les âmes glorieuses du paradis qui* se pressent vers lui, à la foule des poissons que l’on voit, dans un vivier clair et tranquille, s'élancer vers le pain qn’on leur jette. Pour l’un cl l’autre poète, il n'est rien dans la nature qui ne puisse fournir des tableaux et des couleurs.
Ainsi, malgré celte différence nécessaire entre un poêle du moyen âge et un poêle de l’antiquité primitive, malgré cct amas scientifique qui pesait sur un homme du treizième siècle, le Dante, et c’est la merveille de son génie, a retrouvé, dans une foule de détails , la simplicité charmante de la poésie grecque.
Ces images naïves se multiplient surtout dans les chanls du Paradis. C’est là que le poète a le plus besoin d'appeler toute la nature à son aide. On conçoit une série d’cpreuves par lesquelles l’âme s’épure; mais comment établir des degrés dans la béatitude? A peine Virgile a-t-il donné vingt vers à la peinture de l'Élysée.
« Ils arrivèrent à ces demeures de joie, à la riante verdure des bois fortunés , au séjour bienheureux. Là, un air plus libre revêt les champs d’une lumière de pourpre; ils ont leur soleil et leurs astres. Les uns s’exercent sur un cirque de gazon , combattent en sc jouant cl luttent sur le sable. Les autres marquent du pied la cadence des chœurs, et rrcileut des vers. »
Üerenfre Inena Itrloi , et aman a rirela Fortunatorum nemornmy aedesqne beala a.
l.orgior hic campa» triher et lamine veatit Purpurco ; tnlemquc suum} sua aidera nàrnntf Para in gramineia exercent mentbra paîtrai ri i, Conlendunt Intlo, et fuira luetantnr arenû :
Pars pedibus plattdunl choreas, et eai mina dictant.
Voilà tout le paradis de Virgile. Quelques âmes choisies, celles des héros qui sont morts pour leur patrie, ou des inventeurs qui ont enrichi la vie de découvertes utiles :
Inventât ant qui vitam exealaâie per ttrtes.
Ces âmes privilégiées font de petits repas sur le gazon :
Contpicit ecce altos de tira ImeJ-jno per herbaiH l'cacentes ..
Un si grand poêle n'a rien trouvé de mieux pour peindre les béatitudes célestes, qu’une espèce de répétition assez insipide des occupations de cette vie.
On ne saurait assez admirer la fécondité du Dante, qui de ce même sujet a tiré tout un poème. Mais comment faire sentir la grâce de celte expression, lanlùl familière, terrestre, et tantôt idéale? Le talent a pu l’essayer dans des vers français; mais toute traduction en vers est une autre créatiou que
l'original. Pour en donner qaeique idée, il vaut mieux en calquer les formes dans une prose naturelle. Il en est de la prose, pour traduire exactement un poète, comme de ces figures de cire qui n’ont aucun mérite d’art, et qui peuvent avoir un grand mérite de fidélité, et, par une imitation matérielle et complète, reproduire toutes les formes et les teintes mémede la physionomie. J'essaye ainsi de traduire encore quelques passages du Dante, sans rien ajouter à son style. Je lâche de rendre les expressions de sa langue forte et jeune, emportée vers les plus grandes hardiesses parla sublimité des choses qu'elle exprime, souvent simple, populaire, mais sans calcul, non pour faire un contraste, mais pour être entendu de tout le monde.
Pour ccl essai, je suis incertain seulement sur le choix ; car je pense un peu comme les commentateurs du Dante; je le trouve partout admirable pour le génie de l’expression. Scs fautes, ses inégalités, ne semblent pas altérer l’originalité puissante et continue de son style. Ce sont des fautes qui sont uées pour nous du changement de la perspective. Mais il écrivit toujours avec la même inspiration de verve cl d’amour. Comme les controverses Ihcologiqucs le passionnaient autant que la vision céleste, sou langage est toujours également animé. Tâchons cependant de saisir quelques beautés plus éminentes que les autres, semblables à ces lumières, à ces gloires du paradis qui éclatent plus rayonnantes, au milieu même de la splendeur céleste.
Tel nous paraîtra ce magnifique cl gracieux début des chants du purgatoire. Lucifer transporte les deux poêles hors de l'abtme. Vous ave* encore l'imagination tout effrayée du tableau de l'enfer, eide celte sortie aussi terrible que le séjour. Tout à coup le poêle fait entendre ces mots, auxquels je vous prie d’ajouter mentalement le charme du mètre et de l’harmonie :
Pour voguer sur une onde meilleure, la nacelle de mon génie maintenant déploie ses voiles, laissant au loin cette mer si cruelle; et je vais chanter le second royaume, où l’imo humaine s’épure et devient digne de monter vers les cieux. Mais ici que la poésie morte renaisse. 6 muses saintes ! puisque je suis à vous... La doure couleur du saphir oriental qui brillait dans la sérénité de l'horizon jusqu’au premier cercle des cieux, rendit le bonheur à mes yeux, sitôt que je fus sorti de cette vapeur morte qui avait contristé mes yeux et mon cœur. La belle planète qui encourage à aimer faisait rire tout l’orient. Je me tournai à main droite, et je vis quatre étoiles qui ne furent jamais vues uc de la race première. Le ciel semblait se réjouir de leurs amines. O septentrion, laissé veuf, puisque lu es privé de contempler ces étoiles!... Comme j’avais cessé de les regarder. me détournant un peu vers l’autre pôle, là où le char avait disparu, je vis près de moi un vieillard seul, digne par son aspect de tant de vénération, que nul fils n’en doit davantage A son père.
Ce vieillard est Caton, qui, dans la pensée du poêle, étant l’homme le plus vertueux du paga-
rtisme , semble digue de présider à la garde de ce lieu d'épuration et d'épreuve. Mais cette image si sévère est tout à coup adoucie par la plus riante des fictions :
Un air doux cl toujours égal me frappait au front, pas plus fort que le zéphir. Les feuilles tremblantes et inclinées se ployaient toutes vers le côté où fa sainte montagne projette son ombre. Elles n’étaient pas tellement agitées que, sur les cimes, les oiseaux eussent cessé leurs concerts ; mais dans une joie vive ils accueillaient les premières heures du jour, en chantant sous le feuillage , dont le frémissement répondait à leurs voix.
DéjA d’un pas lent, je m’étais avancé dans l’antique forêt, si loin que je ne pouvais reconnaître par où j'étais entré. Voilà qu’un ruisseau m'arrête , coulant A gauche et courbant de ses flots légers l’herbe qui croissait sur scs rives. Toutes les eaux, même les plus pures, paraîtraient altérées par quelque mélange, au prix de eeltc-ri. qui ne cache rien, bien qu’elle s'écoule sous une ombre perpétuelle. qui n’y laisse jamais tomber les rayons du soleil ou de la lune. Je retins mes pas, et de mes yeux, je franchis au delà du ruisseau, pour contempler la verdure fleurissante. Et là, comme il apparaît parfois subitement une chose dont la merveille éloigne l’esprit de toute autre pensée , il m'apparut une femme seule, qui s'en allait chantant et cueillant les fleurs dont toute sa route était parsemée. Ab ! belle femme, qui l’animes aux rayons de l’amour céleste, si jo veux croire les traits qui sont le témoignage du cœur, je souhaite, lui dis-jc, que tu viennes plus avant vers ce ruisseau, assez pour que je puisse entendre cc que (u chantes. Tu me fais souvenir quelle était Proserninc, dans h: temps où sa mère la perdit, et où clic perdit le printemps.
Comme dans le bal une jeune fille s’avance et resserre ses pas près de la terre, et met A peine un pied devant l’autre, elle marche vers moi sur les fleurs vermeilles et azurées , semblable A la vierge qui baisse des yeux pleins de pudeur; et elle rendit mes vœux satisfaits en s'approchant, au point que ledoux son de scs paroles venait à moi. Aussitôt qu'elle fut sur le bord où l'herbe est haigoéc par les ondes du ruisseau, elle me fit le don de lever ses yeux sur moi. Je ne crois pas que tant de lumière brilla sous les cils de Vénus , blessée par son fils. Elle souriait de la rive droite du ruisseau, debout, cueillant de ses mains les fleurs que, sans culture, la terre jette de son sein.
Celle gracieuse vision, le poêle l'appelle Mathilde; et sous ce nom de l’héroïque amie de Grégoire VU, les commentateurs ont reconnu la rite affection pour l'Église, Mais comment accorder l'apothéose de la comtesse Mathilde avec la partialité du Dante pour l’empire? C’est que le poêle l’emporte en lui sur le Gibelin.
Une des plus grandes beautés de la Ditina Corn media, c'csl la présence du poète dans toutes les parties de so:i ouvrage. I/écueil du talent, dans la composition fantastique, serait de faire disparaître l'honitnc du milieu de ces tableaux. Des images trop idéales, bien que sublimes, lassent à la longue notre faiblesse humaine. Quel intérêt n’éprouvezvous pas lorsque dans l’enfer et le ciel, tracés par Millon , vous voyez reparaître l'homme lui-méme, le poêle qui vous entretient de scs maux! Celte image d’uu homme tel que nous, au milieu de tout le merveilleux poétique, nous louche et nous attire, comme ferait l’accent d'une voix humaine, au milieu de la plus belle nature dépeuplée d'hommes.
im
Celte heureuse impression revient sans cesse dans le poème de Danle : contemplateur des choses divines, il en varie l’expression par ses souvenirs d’homme. Au milieu d'un aulre monde , il vous parle de sa gloire, de ses espérances. L'amour-propre poétique, certes, ne s’est Jamais donne de joie plus douce que celle tiu Dante , lorsque , à l'entrée du purgatoire , dans ce passage où déjà l’on «aperçoit les riantes couleurs de la vie heureuse, ii rencontre un musicien, sou ami, qui, prié de charmer les âmes par sa voix mélodieuse, chante tout à coup une canzone du Dante. liiez-vous d’un poêle qui se fait réciter scs vers, même dans l’autre monde? Ailleurs, celle préoccupation que le Dante a de sa gloire, est méléc d'une modestie philosophique et sublime. C’est un des beaux épisodes de ce poème tout en épisodes. C’est une admirable allusion au progrès des arts et à la vanité de la gloire. I.c poêle s’y montre avec le pressentiment de sa renommer. S’adressant à une Ame qu’il croit reconnaître :
Ah ! n’es-tu pas Odérigi, l'honneur de Gmibio.cl l'honneur de cet art qui est nommé enluminure 1 Paris? — Frère, répondit-il. les toiles que peignait Franco de Bologne ont plus d’éclat. La gloire est toute à lui maintenant, cl je n’en ai qu’une part. Je n'aurais pas été si courtois, tant que j'ai vécu, par le grand désir d'exceller dans l'art ou j'avais mis mon cour. Je paye ici la rançon de mon orgueil; et encore je ne serais pas dans ce séjour, n’éta l que, pouvant pécher, je me tournai vers Dieu. O vaine gloire des laiblc» humains! combien dure peu celte verte cime, si elle n’est pas suivie d’un siècle grossier! Cimabué crut .dans la peinture être maître du champ, et maintenant Giotto a pour lui la gloire; il obscurcit la renommée de celui-ci. C’est ainsi qu'un Guido 1 enlevé k l'autre la gloire de l'éloquence; et peutêtre il est né celui qui les chassera l'un et l’autre du nid.
Le bruit du monde n’est qu'un souffle du vent, qui tantôt vient d'ici, tantôt vient de 11, et change de nom. parce qu'il change de côté Avant que mille ans soient passés, quelle renommée auras-tu de plus, si ta chair vieillie se sépare de loi. que si lu étais mort avant d’avoir quitté le bégayement d e l'enfance ? L’espace est plus court devant l'éternité, qu'un mouvement de sourcil comparé au cercle le plus lent des deux. Celui qui chemine si lentement devant nous, remplit de son nom toute la Toscane ; et maintenant 1 peine on parle de lui dans Sienne , où il était maître , lorsque fut brisée la ragede Florence, orgueilleuse dans ce temps, comme elle est aujourd’hui prostituée. Vol re renommée ressemble 1 l’herbe qui croit et disparait, et que fane le même soleil qui l'a fait sortir de terre fraîche et uouveilc. ( Purgaloiie , chant xi.)
Ce pocle qui chassera Guida de son nid, vous le devinex sans peine.
Le Danle vil en effet se vérifier cette prédiction. Les coptes de son poème, répandues dans l'Italie, étaient accueillicsavcc admiration. Un an après son exil, une nouvelle sentence rendue par les magistrats de Florence l’avait condamné au feu (igné comburatur sic quod nïariatur). Mais ses concitoyens, avertis de sa gloire, n’avaient pas tardé à sc repentir de cette rigueur; et nous avons vu qu'il aurait pu rentrer dans son pays, s’il avait consenti à la satisfaction qu'on lui demandait. A lire quelques poésies d’amour qui lui érhappaient encore,
on croirait qu'il était retenu loin de Florence par d’autres motifs que sa juste fierté.
O ma chansou de montagne, dit-il, tu pars. Peut-être tu verras Florence, ma terre natale, qui, vide d’amour et dédouillcc de pitié, m'a banni loin d'elle. S'il t’est permis d’entrer, dis : • Mon maître désormais ne peut plus faire la guerre. Là d'où je viens, une chaîne le retient, (elle que, si votre cruauté se laisse fléchir, il n'a pas la liberté de revenir ici. f
Cependant, jamais la passion de la patrie n’éclata dans de plus beaux vers que ceux où il décrit l’antique pureté de Florence. C'est un des admirables passages du puême. Le Dante, en plaçant ce récit dans la bouche d'un bienheureux , le premier de scs ancêtres, accable de reproches ses contemporains avilis. Savez-vous cependant quel était son dernier vœu, sa dernière pensée, le prix qu’il espérait de sa gloire? Le voici :
« S’il arrive jamais que le poème sacré auquel ont mis la main le ciel et la terre, et qui m'a fait maigrir pendant bien des années, surmonte la cruauté qui me relient hors du beau bercail où je dormais, agneau ennemi des loups qui lui font la guerre, avec une aulre voix, avec une autre chevelure, je reviendrai, poète, et sur les fonts de mon baptême je prendrai la couronue. » .(Chant xxv, Paradis.)
Je m’arrête à ces vers, parce qu’ils sont comme le testament de celle âme poétique. Dans !c hardi mythologue du christianisme, dans celle imagination qui a créé tout un monde d’anges, vous voyez le chrétien naïf, le simple fidèle, fl est enfant soumis de l’Église, quoiqu'il ait flétri les papes avec tant de hardiesse. Celle couronne qu'il espérait de l'avenir, il voudrait la recevoir sur le baptistère de saint Jean. C’est ce contraste d’une audace de génie qui semble devancer la réforme, et d’une foi respectueuse et vive, d’une imagination qui invente au delà du christianisme, et d’une docilité de laïque, qui règne partout dans les magnifiques inventions du Dante, cl forme la réunion si extraordinaire de la naïveté cl de l'idéal mystique. C’est dans ce mélange de sentiments si divers, d'inspirations si opposées, que s’est formé le plus grand poëtc du moyen «âge, ce poêle dont les vers sublimes et naturels ne s'oublieront jamais, tant que la langue italienne sera conservée, tant que la poésie sera chérie dans le monde.
TREIZIÈME LEÇON
Limites decesctudessurla littérature italienne.— Réponses à une objection. — Fra Jacopooe. — Princes protecteur* de* lettrr* en Italie. — Rôle important des orateurs et des poêles.— Renaissance de la littérature latine. -—Pétrarque; son couronnement au Capitole. — Rienzi. — Travaux et influence de Pétrarque. — Ses poésies en langue vulgaire.
Messieurs,
Dans nos recherches de littérature étrangère, nous ne «levons nous attacher qu'aux noms célèbres
Digitiz
by Gc
TABLEAU DU MOYEN AGE
el aux esprits originaux, donl l'influence s’est exercée sur l’Europe et sur la France. Nous nous sommes arrêtes devant le génie créateur du Dante. Biais je n'irai pas, plagiaire du savant historien de la littérature italienne, analyser, ou même nommer tous les ouvrages qu'elle produisit au quatorzième siècle, Je ne dois montrer de cette langue et de cette poésie que leur affinité avec1 le roman méridional, leur développement précoce cl leur éclatante primauté.
Mais, tout en bornant ainsi mon sujet, il faut que je réponde à une objection qui m'a été faite, J ou plutôt que je profite d’un avis qui m’a été donné par un des auditeurs de ce Cours.
On me reproche, dans une lettre, d’avoir négligé la source principale où puisa le génie du Dante, et gardé le silence sur les poésies de fra Jacopone. Je l’avoue, messieurs, je n’en ai pas parié, faute de les connaître. Celte omission n’a pas été un jugement, mais une ignorance , comme il arrive parfois aux personnes qui veulent instruire les autres. Depuis notre dernière séance, j’ai cherché les œuvres de fra Jacopone , et je me suis mis à les lire. Je suis demeuré bien convaincu que le Dante les avait ignorées comme moi , ou du moins que son génie n’avait rien emprunté aux inventions du Frère. Cependant ce personnage est, parmi les poêles contemporains du Dante, une des physionomies originales qui valent la peine d'étre retracées. On sent chez lui cette mystique ferveur qui tourmentait alors les imaginations vives, et qui pouvait aisément devenir du génie poétique. Fra Jacopone, issu d’une famille noble, fut élevé arec soin ; dans sa jeunesse, il annonça beaucoup d’ardeur pour l’étude, et une éloquence naturelle. Il suivit à Rome ia profession d’avocat. Il était marié, riche, célèbre : un événement funeste l’éloigna tout à coup du monde.
Dans une fète où il assistait, un plafond qui s'écroula fit mourir sa jeune épouse. En la retrouvant morte au milieu des ruines, il s'aperçut qu’elle cachait un cilicc sous ses robes de haï. Sa douleur, sa piété s'exaltent à cette vue. Il renonce à tout: il devient fou cl moine.
Co rapprochement involontaire n’a rien d'ironique. Jacopone, après son malheur, avait erré, comme un insensé, couvert de haillons, mendiant, et parfois mêlant à sa folie apparente ou réelle d’amers sarcasmes et de hardis apologues contre les puissants du monde. Reçu dans l’ordre des frères Mineurs, il garda la même hardiesse, et n'épargna pas surtout les vices des ecclésiastiques. Il les attaquait sans cesse dans des rimes en langue vulgaire, d’un style assez grossier. C'étâit une espèce de censeur privilégié qui coavrail sà témérité sous son capuchon et sous sa folie. C’était, si vous le
voulez, le bouffon du genre, dont le Dante était le poêle.
Errant et proscrit, le Dante flétrissait avec énergie les vices des papes et des princes , en mêlant cette âpre satire aux plus sublimes fictions de la poésie, aux plus graves enseignements de la religion. Fra Jacopone, du fond de son couvent, attaquait le pape et les cardinaux en vers mystiques et bouffons. Protégé par son génie, et même par son malheur, le Dante acheva impunément son poème.
Il n’en fut pas de même de fra Jacopone. Le pape Boniface V III le fil jeter dans un cachot, donl le pauvre moine a laissé la description la plus hideuse. Kra Jacopone y composa de nouvelles poésies, toujours animé d’un pieux enthousiasme. J'ai trouvé dans scs œuvres non la pièce qu’il avait composée contre le pape Boniface VIII , mais celle où il lui demande grâce.
« O pape Boniface, je subis ta sentence, et la malédiction et l'excommunication. Je garde la blessure que lu m'as faite avec ta langue fourchue; louche-la de même avec ta langue, et guéris- la. Celte blessure ne peut être guérie sans absolution. Je te demande par grâce que lu me dises: Abgolto te, et que lu me laisses mes autres peines, jusqu'à ce que jaie quitté ce monde, »
Ailleurs, il se compare au « Lazare enterré, cadavre infect de quatre jours, » et il supplie le pape de dire comme Noire-Seigneur : « Lève-toi et sors ! »
Celle résignation ne toucha point le pontife; et Jacopone, comme il l’avait prédit au pape, ne fut délivré qu’à l’époque môme delà captivité de Bonffacc VIII. Il continua ses prédications morales ou satiriques en rimes populaires. Mais ce recueil, que j'ai lu, que j'ai tâché d’entendre, n’a rien de commun avec le génie du Dante. Ce sont les bizarreries d’une verve grossière; mais nulle trace de cette vivacité d’imagination, de cotte hauteur de génie, de ces fictions plus poétiques encore que mystiques.
Ce qui a fait supposer l’analogie, l’imitation, c’est que plusieurs cantiques de fra Jacopone ont la forme de visions. Bar exemple, c'est un défunt qui ressuscite, s’entretient avec ses héritiers et leur reproche de ne pas payer les aumônes qu’ils ont promises pour le repos de son âme. Les parents lui répondent avec dureté. Il y a sans doute çà et là quelque force dans la peinture des misères hu- * maines; mais rien qui ail mérité d'inspirer IcDante. Vous le voyez seulement, cet exemple atteste que la poésie circulait partout dans l'Italie. Elle était accueillie dans les cours des princes; elle enchantait les cercles des femmes ; elle sortait du cachot d’un couvent ; elle était mystique et populaire.
Un semblable mouvement ne pouvait être isolé. I.cs grammairiens, les scolastiques, les philosophe*,
m COURS DE LITTERATURE FRANÇAISE.
les jurisconsultes, s’élèvent de toutes parts en Italie. C’est alors aussi que les hommes puissants commencent à. ménager les lettrés. L’Italie républicaine avait tourné vile au despotisme. Beaucoup de ces petites villes, qui d'abord avaient un sénat, une assemblée populaire, étaient asservies, dès la fin du trentième siècle. Il y avait à Vérone, à Padoue, à Ravennes, a Milan, des hommes qui, chefs militaires d’abord, nobles de naissance, ou aventuriers parvenus , avaient saisi le pouvoir. Ces hommes cherchaient à gagner les gens d’église et les poêles. Il y avait encore une autre classe de savants, dont le crédit paraissait chaque jour s'établir : c'étaient les jurisconsultes, les hommes qui avaient retrouvé et savaient interpréter quelques lambeaux des lois romaines. Ils étaient Gibelins, attachés à César , et opposés au droit canonique. Plusieurs d'entre eux cultivaient la poésie ; tel fut Cinode Pistola, célèbre professeur de droit romain, et auteur de sonuçts amoureux.
Prêtres, poêles et jurisconsultes, ces trois puissances étaient fort respectées. Dans les divisions de l'Italie, les lettres naissantes trouvaient partout de xélés protecteurs. Au premier rang était la maison de Naples. Il n’y avait pas cinquante aus qu'un prince farouche, quoique frère de saint Louis, avait envahi le trône des Dcux-Siciles. Celait une invasion du Nord, pour aiusi dire, que ces Français arrivés à Naples. Les vengeances de Charles d'Anjou avaient été cruelles; son gouvernement avare et dur. A la troisième génération, vous trou* verex sur ce trône de Naples un roi Robert, savant, poli, généreux. Jamais on n’a imaginé une attention plus ingénieuse et une admiration plus naïve pour tout ce qui lient aux lettres. Il s’étail occupé d'abord d'un tombeau de Virgile que l’on dit près de Naples , sur le mont Pausilippe; puis il favorisait tous les poêles du temps et les comblait d’honneurs. Son palais, construit avec élégance, renfermait de nombreux apparlementsdeslinés aux hommes célèbres par leur savoir. La bienveillance du roi avait voulu établir un rapport entre la décoration de ces appartements et les éludes des hommes qu’il y recevait. L'appartement des prédicateurs et des théologiens était orné de peintures du paradis; les poêles avaient dans leurs chambrcsdes tableaux qui représentaient Apollon , le Pinde et le Perraessc, etc., etc.
A l'autre extrémité de l’Italie, sans doute dominaient des hommes qui ressemblent peu au roi Robert; c’était un Barnabe Visconti, guerrier féroce , qui partageait le pouvoir avec son frère Galéas , plus habile et non moins despote. Mais, voyez quelle était alors la puissance des lettres! Les Visconti veulent-ils avoir la paix avec les Vénitiens,
ils cherchent 1 homme le plus savant, qui parie la langue latine avec le plus d'élégance, et l'envoient au sénat de Venise. Dans l’éblouissement où la renaissance des lettres jetait tout à coup l'Italie moderne, il semble que les orateurs, les poêles étaient des messagers de paix, des médiateurs naturels, au milieu des nations divisées, au milieu de ces villes qui se disputaient le pouvoir; c'est un état singulier du monde, qui ne ressemble en rien à ce qui se passait en France, où la théologie avait plus de crédit que les lettres, où la force matérielle était domptée par la puissance ecclésiastique, non pas comme savante, mais comme autorisée de Dieu. En Italie, indépendamment de la pieuse illusion que faisait l'Église, vous voyelle talent de penser, l’art de la parole exercer par lui -même un grand empire.
Mais dans ce tablean général , il faut s’attacher, comme nous l’avons dit, à quelques-uns de ces noms célèbres qui sortent d'un pays et appartiennent à tous les autres. Étudiant surtout les littératures étrangères dans leurs rapports avec la France, nous devons rappeler le nom moderne, qui, dans le quinzième et le seizième siècle, a exercise plus d'empire sur le goût poétique de notre nation : c’est Pétrarque.
Mais comment parler encore de Pétrarque ?com* ment reproduire l’impresion indéfinissable qui lient au charme de ses vers? comment traduire la mélodie? comment faire sentir une force d’imagination si étrangère à noire temps, à nos mœurs et peut élrc trop délicate pour nous, quoiqu'elle date du moyen âge? Évitons d’nbord celle difficulté, au risque de parailrc sevère et technique, eu parlant d’un poète si gracieux. Que Pétrarque nous rappelle un savant, un érudit profond, un chercheur d’antiquités, et en même temps une sorte de puissance politique soutenue par les lettres : vous n'ignorex pas que c’est sous ce point de vue qu’il parut aux yeux de ses contemporains. S’il a été couronné au Capitole, ne croyex pas que ce soit pour avoir fait des vers à Laure, ou, ce qui serait plus vraisemblable, pour avoir mêlé aux émotions de son amour ces magnifiques canaoni , pleines de patriotisme et degrandeur? Non ; c'était pour avoir entrepris son Africa, s» peu lue par la postérité, el où manque la moitié d’un livre , sans qu’on s'en soit jamais aperçu. Tichons aujourd’hui, messieurs, de nous représenter Pétrarque tel que l'ont vu ses contemporains, tel qu’il parut au roi Jean, lorsqu'il vint en ambassade è la cour de France. Orateur, philosophe, moraliste, par ses écrits latins, par sa vaste correspondance avec tous les hommes instruits, par sa faveur auprès des princes, Pétrarque a presque été, dans son temps, ce que
Voltaire fut dans lcdix-huitiètne siècle ; il avait antant de renommée et nul rival. Comme Voltaire, il entretenait son crédit auprès des hommes puissants, par quelques complaisances; mais il leur donnait en général des conseils de justice et cThuroanilé.
Pétrarque était né Gibelin; son père avait été chassé de Florence, quelque temps après les troubles qui en avaient banni le Dante. Alors s'était accompli an des plus singuliers événements du moyen âge : la translation de la cour pontificale dans le comtat d'Avignon. Notre imagination, qui toujours reporte sur le passé les systèmes de notre temps et s’efforce de le voir, comme la théorie prendrait plaisir à le faire, attache au pontificat, dans le moyen âge, la toute-puissance et l’inviolabilité. Cependant, à cette époque, la papauté est tout à coup enlevée de Rome, telle qu'une lente déployée pour une nuit, selon la comparaison de l'Écriture; et elle est retenue soixante ans sur une terre étrangère. Avignon étant devenue, par la présence de Clément V, qu'on appela le pape gascon , le séjour de l'Église romaine, le père de Pétrarque y vint chercher asile. Fils d’un proscrit gibelin, réfugié près de la cour d’uu pape, le jeune Pétrarque ne pouvait se distinguer que par l'élude.
Il étudia d’abord la grammaire à Carpenlras, puis le droit de 1'université de Montpellier. Mais la passion des lettres antiques le préoccupait seule. Son père, qui, suivant l'usage des pères, contrariait cette vocation peu lucrative du talent, vint un jour le surprendre à Montpellier, et jeta au feu scs livres chéris, qui le détournaient des Pandectes, Le jeune homme sauva du feu Virgile et quelques traités de Cicéron. Envoyé par son père à Bologne, où florissaient les études de droit, il y connut Cino de Pistoie, jurisconsulte célèbre , dont les sonnets pleins de grâce et de douceur sont une innovatiou heureuse dans la langue italienne , que le Dante avait laissée si âpre et si flère. Sous ce maître, Pétrarque apprit plus de poésie que de jurisprudence.
« La science des lois, dit-il, ne lui déplaisait pas; mais il méprisait l'application frauduleuse et intéressée qu'en faisaient les hommes de son temps. »
A vingt-deux ans, il revint dans Avignon, à cette cour ecclésiastique et galante, dont il a tracé dans ses ouvrages de si libres peintures, et qu'il a tant de fois nommée la Babylone U' Occident. Son érudition et les agréments de son esprit lui valurent de puissantes protections, et surtout l’amitié des Colonne. Il devint â la fois poêle en litre de la célèbre Laure, et prétrede l’Église romaine. Cela pouvait s'accorder dans les mœurs naïves du temps. Nous avons raison de dire que toutes les parties du moyen àgcsc tiennent et s'expliquent. Il arri-
vait alors, dans le monde même ecclésiastique, ce que l’on voit dans les romans de chevalerie. Pétrarque prit une dame de poésie, comme les chevaliers avaient une dame de leurs pensées. Mais je passe rapidement, et je continue la vie de Pétrarque.
I.e voilà prêtre et poète ; le voilà tour à tour consulté par les cardinaux graves ou profanes d’Avignon, et faisant des vers en langue vulgaire sur les incidents de sa passion idéale. Mais cette curiosité savante qui l’obsédait ne le laissa pas longtemps dans la mollesse d'Avignon. Il parcourut l'Allemagne cl la France; il y cherchait des manuscrits et des hoinmesqui valussent des livres. De là, il visita Rome. Revenu dans Avignon, et las du spectacle de la cour pontificale, il se retira près de Vaucluse, dans une agréable retraite; il y composa un Tfité sur la vie solitaire, et commença son poème de P Afrique, à l'imitation de Virgile, qu’il contrefaisait en latin , et qu’il égalait, sans le savoir, en langue 'vulgaire. La réputation de son éloquence était dès lors si grande, qu’il put espérer la couronnede laurier, que, disait-on, Virgile avait reçue jadis au Capitole. Il avait plusieurs raisons pour la désirer : d'abord une grande analogie entre le mol laurier et le nom de Laure, puis la gloire d’un tel triomphe.
Il est à croire que cet honneur fut longtemps sollicité par les amis de Pétrarque. Enfin, un jour, il reçut une lettre du sénateur de Rome qui l'invitait â Tenir au Capitole recevoir la couronne du poêle; le même jour, il était appelé par le chef de l'université de Paris. Dans une de ses lettres, il peint son embarras entre ces deux triomphes qui l'attendent.
Je suis fort incertain entre deux routes â prendre. L’histoire est courte et merveilleuse. Aujourd'hui, vers six heures du matio.onm’a remis des lettres du sénat, qui m’invitent avec beaucoup d’instance àvenirà Rome prendre le laurier poétique. Ce même jour, vers dix heures, il m’est arrivé, avec de offres semblables, un messagerie Robert, chancelier de 1‘université de Paris, mon concitoyen et monamizélé. Il me presse, par les meilleurs raisonnements, d’aller à Paris. Comme la chose est presque incroyable, je t’envoie les deux lettres, avec les cachets. L’une m’appelle à l’orient, l’autre à l’occident. Tu verras quelle est la force des raisons de part et d’autre. Je sais qu’il n’y a presque rien de solide en ce monde Dans la plus grande partie de nos souhaits et de nos efforts, nous sommes trompés par les autres. Cependant comme l'esprit de la jeunesse est pins ambitieux de gloire que de vertu, ne pourrai-je trouver ‘cette concurrence aussi glorieuse pour moi, que le fut pour Syphax, roi puissant de l'Afrique, l’empressement des deux plus grandes villes du monde à rechercher son amitié? Cet honneur s'adressait i son trône et à ses richesses^ celui-ci uc s'adresse qu’à moi. Ses solliciteurs le trouvèrent au milieu de l’or, des pierreries, entouré de gardes. Les miens m'ont trouvé, promeneur solitaire, errant le maliu dans la forêt, te soir dans les prés, sur les bords de ma fontaine.
Il u'hésita pas cependant. Rome à celle époque valait mieux que Paris. Il partit pour Rouie, en passant |wr la cour de Naples. Là il fut reçu avec de
grandi honneurs, par le roi Robert, qui entendit la lecture de son poème de l'Afrique, et lui donna audience solennelle pour une autre épreuve. Celait un examen que le roi lit subir au poète, pendant trois jours, en présence de toute sa cour. Le bon roi, émerveillé, voqjait lui décerner, à Naples, le laurier poétique. Mais Pétrarque ne pouvait renoncer à son laurier du Capitole. Il reçut seulement des lettres du roi pour le sénat romain , et un diplùnicqui luicoufcrait ledroit d’enseigner, discuter, haranguer en tout lieu, et de porter une robe de poêle. C'était un vêlement particulier, qui empêchait de sc méprendre, comme on le peut aujour* d'hui. L’examen terminé, au milieu des applaudissements d'un immense auditoire, le bon roi Robert, sc levant de son Irène, ùta sa robe de pourpre et en fil don à Pétrarque , pour qu’il s'en revêtit le jour de son triomphe.
Pétrarque se hâta d’arriver à la ville impériale, à la ville éternelle, à la ville pontificale, cotaune il le répétait dans scs lettres; car jamais la langue latine ne lui donne d'expressions assez emphatiques pour rendre l’idée attachée à celte ombre de Rome. Le voilà dans Rome. Voulez- vous connaître la cérémonie de son couronnement? Nous avons le récit d'un contemporain, habitant de la ville :
Au temps que Etienne Colonne fut légat du pape, le cardinal Orsini vint couronner niessire François Pétrarque, poète illustre et «avant. Cela fut fait au Capitolede cette manière. Douze jeunes gens du quinzeanssr vêtirent de rouge; tous fils de gentilshommes et citoyens de Rome, un de la maisou de Fornoue. un de la maison Tencîa, un de la maison Capizuecbi. un de la maison Cafarelli, un de la maison Caucicllcri, uu delà maisou Cocciui. uu de la maison Rossi, un de la maison Papazucclii. un de la maison Paparèse, un de la maison Alticri, un de la maison Lénie. un delà maison Astalli ; et puis ces jeunes gens dirent beaucoup de vers faits en l'honneur du peuple par ce Pétrarque. Puis venaient sis principaux citoyens, vêtus de drap vert ; ce furent un Savelli, un Conti, uu Orsini, un Aunibali, un Paparèse, uu Montanaro ; ils portaient uue couronne de diverses fleurs ; puis paraissait le sénateur, au milieu de beaucoup de citoyens ; et il portait une couronne de hurier, et il s’assit sur le stéged’iionneur; et le susdit niessire François Pétrarque fut appelé à son de trompes ; et il se préséntavélu d’une robe longue, et il dit trois lois : » Vive le peuple romain ! vivent les sénateurs! et que Dieu les maintienne avec la liberté. » Puis il s’agenouilla devant le sénateur, lequel dit :
» Je couronne la première vertu.» El il ôta sa guirlande et la posa sur la tête de niessire François; et celui-ci dit un beau sonnet à l'honneur des anciens Romains. Et cela finit avec beaucoup de gloire pour le poète ; car tout le peuple criait .
« Vivent le Capitole cl le poule. ■ (Murat, t., XII, p. 540. j.
Déjà les Italiens de Rome avaient transporté le mot cirtut de l’idée de force à celle de talent, ce qui les a conduits à dire un cirtuoic.
Ce procès-verbal de la cérémonie ne rend pas sans doute l’enthousiasme dont furent saisis les spectateurs. C’est un de ces phénomènes curieux «le l'histoire des nations, que ces réminiscences toutes littéraires qui les font quelquefois remonter
vers un passé qui ne peut renaître, et les trompent sur leur faiblesse présente.
Nous avons vu près de nous un exemple de ces illusions, malgré tout ce qui s'y mêlait de véritable courage. De nos jours, la Grèce crut retrouver sa grandeur antique; el, dans celle espérance si vivement saisie cl poursuivie à travers lant de maux, il entrait une sorte d’enthousiasme studieux, que partageait même le peuple ignorant. Vous avez peutêtre lu celle anecdote rapportés par un Anglais qui voyageait en Grèce plusieurs années avant l’insurrection. Comme il était monté, près de Salamine, dans la barque d‘un pauvre pêcheur, cet homme, tout en ramant, lui dit d’un air d’orgueil ; « C'est pourtant là qu'était notre flotte, du temps de Xercès.»Par un reste de tradition nationale, par la curiosité des étrangers, par le reflet des études de quelques jeunes Grecs modernes, il s’entretenait ainsi dans le pauvre peuple de l’Allique ou de la Morée uu souvenir de l'ancienne Grèce, un héroïsme d'imagination, quelquefois puéril, mais qui servit à la liberté.
De même, dans l'Italie du quatorzième siècle, tandis que les lettrés cherchaient les vieux manuscrits, vantaient le génie des anciens Romains, répétaient les noms de Cicéron cl de Itrulus, quelque chose de cet enthousiasme arrivait au peuple. Il rêvait de retrouver la puissance de ses ancêtres, el d’égaler leursgrandcs actions. Ce mouvement d'imitation était surtout naturel à Rome , où les ruines étaient si éloquentes, el en disaient encore plus que les savants. Mais il en était de ce plagiai d'héroïsme , comme des plagiais de style qtie faisaient les écrivains du temps, qui tâchaient d'imiter Tilc- Livc ou Cicéron. La forme était copiée cl le génie manquait. Il aurait fallu, au lieu de ressusciter les anciens souvenirs du tribunat, créer sur place un nouveau patriotisme qui convint aux italiens de Rome. Il n’en fut pas ainsi.
A peine Pétrarque, avec sa robe triomphale el sa couronne de laurier, avait-il quitté le Capitole, qu’il fermenta dans Rome un esprit singulier de liberté savante. On vil s'élever un chef nouveau, que l’on pourrait nommer un tribun antiquaire.
Kienzi, d’une obscure naissance, fils d’un aubergiste de Rome, avait longtemps étudié la grammaire et la rhétorique avec cette ferveur qui passionnait alors quelques esprits. Il se fit connaître du peuple par son amour des vieux monuments; il errait dans Rome, lisant les inscriptions, les commentant à sa manière. Tite-Livc, Cicéron, César, étaient scs auteurs favoris, leurs paroles élaicnlsans cesse dans sa bouche; souvent il s’écriait : «< O quels hommes que ces Romains! que j’aurais voulu vivre de leur temps ! »
TABLEAU DU MOYEN AGE
Cet enthousiasme était resté d’abord stérile; mais la longue absence des papes, les désordres et l'oppression que les grandes ramilles exerçaient dans Rome, favorisaient l’ambition de Rienzi. Il en cacha le but; il proposa môme une ambassade, pour supplier le pape de revenir à Rome; il fut choisi pour cette mission, ainsi que Pétrarque. Arrivés à Avignon, ils adressèrent au pape de magnifiques harangues, pour le presser de rendre à Rome sa sainte présente et lâ liberté. Mais le pape hésitait beaucoup à quitter la tranquille paix d'Avignon ; cl les cardinaux, disent les auteurs contemporains, ne voulaient pas renoncer aux bons vins de France.
Excusez mon exactitude. Rome en fut donc pour scs frais d'ambassade cl d’éloquence; mais Rienzi revint avec le litre de notaire apostolique, qui lui fut accordé par le crédit de Pétrarque. Cette dignité, tout obscure qu’elle était, lui permit de tenter plus facilement , au milieu du peuple de Rome, ce rôle de tribun qu’il avait lu dans l’histoire romaine, et qui lui paraissait si beau.
L’occasion était favorable : il n’y avait pas plus à Rome de pouvoir impérial que de pape. L'Empire u’était pas alors ce que l’imagination le suppose aujourd’hui. Retenus par les divisions de l’Allemagne, les empereurs ne pouvaient rien sur l’Italie; leur faiblesse contrastait avec la magnificence de leur titre. L’empereur Charles IV, sortant de la ville de Worms, était arrête par le boucher qui avait défrayé sa table, et n’obtenait libre passage que sur la caution de l’évêque. Ce saint empire romain, qui n’était qu'une parodie de l’empire des Césars, était représenté à Rome par un magistral sans pouvoir. Figurez vous, dans celtcanarchie, les plus puissantes familles se faisant la guerre au milieu de la ville; puis le peuple ; puis Rienzi.
Rienzi était sans cesse au milieu du peuple, lui parlant de Brutus et d'Horatius Codés, lui montrant des ruines, inventant l'histoire, quand il ne la savait pas. Quelques-unes de ses plus inspirantes allusions portaient sur dos erreurs de latiniste . Il se conservait dans l’église de Saint-Jeari-de-Latran une table d’airain immense, où était inscrit un décret par lequel le sénat reconnaissait à Vcspasicn différents privilèges , et, entre autres, le" droit d’étendre le pomœrim. Rienzi interprétait ce mot comme celui de pomarium, verger; et, il en concluait que l’Italie tout entière, jardin de Rome, devait lui être soumise. Il agitait avec ce contre-sens le peuple savant cl déguenillé de Rome.
Il est nommé tribun par acclamation, et s’établit au Capitole. Alors il s'occupa de remettre l’ordre dans la ville ; il réprima le brigandage des barons romains; il en exila plusieurs, et fil de bonncs'lois sévèrement exécutées. Quelque chose de fastueux
et de théâtral se mêlait à ces actes utiles ; il prit les litres d’amf du genre humain, de défenseur de la liberté, de zélateur de /’ Italie, de tribun auguste.
Mais ce Rienzi, quel rapport a-t-il avec Pétrarque, érudit et poète? Pétrarque était la puissance morale qui soutenait celte entreprise; il écrivait à Rienzi et au peuple de grandes lettres latines, pour les féliciter de leur courage ; il nommait Rienzi un homme envoyé du ciel, et évoquait à sou aide tous les souvenirs de l’antiquité classique.
Celte révolution de collège, étant devenue sanglante, ne se prolongea point. Rienzi, par la folie qui sc mêlait à son audace, tomba du pouvoir. Pétrarque le protège , l'arrache à la vengeance même du pape. Rienzi le tribun a été livré au pape; il est dans les prisons d'Avignon. Pétrarque le déclare poêle. Rienzi, délivré, repart pour l'Italie; et il ne tarde pas à rentrer dans Rome, comme tribun. Dans ces événements du moyen âge, particuliers à l'Italie, on ne peut méconnaître le prestige que l’enthousiasme de l'antiquité littéraire exerçait sur les esprits.
Taudis que le tribun Rienzi essayait de ressusciter la république romaine, Pétrarque, en partageant son illusion, s’occupait surtout de ranimer le goût des lettres antiques, et d’en retrouver les monuments. Nous avons indiqué déjà scs efforts pour la découverte des manuscrits ; mais il faut l'écouter lui-même. C’est là qu’on aperçoit pour la première fois l’influence de cette espèce de république littéraire qui se forma vers la fin du moyen âge , pouvoir distinct de l’Église et de l’État, et dont la trace sc retrouve plus lard dans les immortels écrits du président de Thou. Le lien d’unité de l’Europe avait d’abord été seulement théologique; c'était la religion parlant latin : il devint, au quatorzième siècle, philosophique et littéraire. D'Allemagne, d’Italie, d’Espagne, de France, on sc communiquait, on s’entendait pour la recherche des manuscrits. Ce fut une première confédération des esprits éclairés, au milieu de cette Eumpeasservic de tous côtés par la puissance ecclésiastique et la domination féodale. Donnons d'abord quelque idée des recherches de Pétrarque et de la manière dont l’antiquité se révélait alors aux hommes studieux. Il écrivait à son frère :
Les tcartémi^ue» de Cicéron m'ont fait connaître et aimer Varrmi. J"ai trouvé, dans les Office if pour la première fois, le nomd’Ennius. J'ai pris goût àTérence parla lecture des 'l’use ut a ne». J’aiconnu. par le traité'** la t leit/Mjr, les Origines de Caton et VÉctmomiaueie Xénophoo. Augustin m’a donné avis de rechercher le livre de Sénèque contre les Super etitions, Servais m'a fait connaître les /t rgonauti/jne.i d'Apollonius. Laclance. parmi beaucoup d'autres. uTa fait désirer les livres de Cicéron sur la Republique. Si jete suis cher, impose à quelques hommes fidèles et lettrés le soin de
parcourir la Toscane, de fouiller le* armoire* de* religieux cl de* autres homme* instruit», dans l’espoir qu’il en sortira quelque chose pour calmer ou irriter ma soif. Bien que lu n’ignore* pasque c’est là depuis longtemps ma pèche et ma chasse, j'ai voulu te le dire particulièrement dans cette lettre, pour que lu redoubles de zèle. J’adresse la même prière à mes amisen Bretagne, rn Gaule, en Espagne. Tâche de ne le céder à personne en Zèle et en persévérance.
Ce zèle actif était mâle de cruels mécomptes et de grandes douleurs. Quelquefois ces manuscrits, rassemblés avec tant de peine, se perdaient. Pétrarque avait le traite de Cicéron, de Gloriâ. Il le confia à un de scs anciens maîtres. Celui-ci, pauvre et peu fidèle, mil le manuscrit en gage, et négligea de le retirer. Pétrarque déplora longtemps ce malheur, qui ne fut pas réparé. Cicéron était le premier objet de son culte. Il avait transcrit toutes les lettres de ce grand homme, et il s’occupait sans cesse de recueillir ses autres ouvrages.
An départ de mes amis, dit-il quelque part, et quand ils me demandaient, selon l’usage, si je voulais quelque chose de chez eux, je leur répondais : Rien que des ouvrages de Cicéron. Je donnais des notes â ce sujet; je sollicitais de vive voix et par lettres ; et que de fois, vous pouvez le croire, j’ai envoie des demandes et de l’argent, non-seulement en Italie, ou j’étais le plus connu, mais dans tes Gaules, en Germanie, mais jusqu’en Espagne et en Angleterre! J’en envoyai même en Grèce, et d'où j'attendais Cicéron, je reçus Homère qui, par mes soins, a été traduit en laliu.
Cette élude perpétuelle des anciens l’avait presque rendu leur contemporain. Dans le recueil de ses écrits, on trouve des lettres adressées à Cicéron, à Sénèque, à Tite-Livc; et celle forme singulière ri’cst pas un jeu d’école. Il semble leur correspondant naturel, tant il les connaît, tant il les aime, tant il est pénétré de leur esprit!
On dira, messieurs , que je vous raconte la vie d’un érudit d'Allemagne. Je ne parle que de manuscrits d’auteurs latins retrouvés ; et il s’agit du plus élégant et du plus tendre des élégiaques modernes. C’est la singularité du siècle et de la renommée de Pétrarque. Il devait à son éloquence latine une gloire plus populaire que celle même du Dante; et il en tirait un crédit politique accordé rarement aux lettres.
Milan était gouvernée par un archevêque, Jean Visconti. Cet archevêque, souverain ecclésiastique et civil, avait excité par celte double puissance la jalousiede l’Empereur et du Pape. On avait envoyé d’Avignon un légat, pour prescrire à l’archevêque d’opter entre le spirituel cl le temporel. Visconti reçut ce message à pne messe solennelle dans la cathédrale de Milan ;cl la cérémonie achevée, s’clant approché du légat, la croix dans une main et dans l’autre une épée: « Voilà, lui avait-il dit, mon spirituel ; et voici mon temporel ; avec l’un je défendrai l’autre. » Je regrette que Pétrarque se soit fait le conseiller de cet archevêque , rebelle à son
Église et oppresseur de ses peuples. Nous le voyons là comme Platon à la cour de Denys le Tyran ; mais, il faut le dire, mieux traité que Platon. A la mort de Visconti , son pouvoir se partagea entre ses trois neveux. Pétrarque garda près d’eux toute sa faveur, et remplit plusieurs ambassades en leur nom. Mais il ne restait pas attaché uniquement à ces princes; il allait promenant, non sa servilité, mais sa puissance littéraire au milieu de toutes les cours. Venise même, la fière Venise, qui résiste à la fois au Pape et à l’Empereur, l’appelle. 11 s’agissait d’obtenir qu’un général célèbre de Lombardie consentit à porter les armes pour les Vénitiens, et à les aider dans la conquête de l’Ile de Chypre. Pétrarque le détermine par son éloquence. Le général soumet Nie de Chy pre, et revient à V enise, où il présida des jeux équestres, donnés eu l’honneur de sa victoire. On aurait cru voir un triomphe antique. Pétrarque assistait à ccs fêles dans une place d’honneur, à côté du doge.
Eh bien ! tous ces litres der célébrité, celle influence politique, tout cela n’aurait rien fait pour la gloire de Pétrarque. Ces événements ne sont aujourd’hui qu’une anecdote peu connue, curieuse seulement parce qu’elle indique le développement d’une puissance nouvelle dans le moyen âge, l’action du talent littéraire.
Mais, c’est ailleurs que sa gloire est durable. Cesl l’accident le plus frivole de sa vie qui en est devenu le grand événement. Cet homme qui écrivait sans cesse en latin, ce curieux investigateur de tous les monuments de l’antiquité , avait lu aussi des poêles provençaux; pendant son séjour à la cour d’Avignon, le 6 avril de l’an 1387, il avait aperçu dans l’église de Sainte-Claire d’Avignon, la femme à laquelle il doit son immortalité. Depuis ce jour, au milieu de ses recherches d’érudition, dans les intervalles de ses ambassades , de ses voyages, une pensée poétique l’occupa sans cesse ; cl par elle , il polit la langue italienne. Le Dante avait beaucoup fait pour celte belle langue; mais il lui restait à gagner en perfection. Pour cela une émotion vive et un long travail sont également necessaires. La vérité des impressions ne suffirait pas, si quelque chose de trop rapide, de trop précipité égarait le talent du poêle. Ainsi, messieurs, ce que le goût reproche à Pétrarque l’a servi, celle forme régulière, étroite du sonnet. Boileau a dit :
Un soDnet sans défaut vaut seul un long poème.
On rit maintenant de celte prétention ; mais pour une littérature naissante, le sonnet avait l'avantage inestimable de forcer le talent à beaucoup de soins et de pureté. Pétrarque a dit quelque part : «< Si j’avais su que mes vers en langue vulgaire seraient
TABLEAU DU MOYEN AGE
tellement chéris du peuple , je ne les aurais pas laissés si négligés; j’aurais serre mon mètre, et rendu mon style plus rare.» Hypocrisie du poète! messieurs, sansxesse il retouchait le style de ses sonnets. La religion des Italiens pour la gloire de Pétrarque, a retrouvé de nombreux manuscrits, dans lesquels tel sonnet où il n’est question que des yeux de Laure, a peut-être été retravaillé vingt fois, pour arriver au dernier degré de l’élégance poétique.
C’est par là que Pétrarque, avec bien moins de génie que le Dante, fut comme lui un des créateurs de la langue italienne. Si vous cherchiez les causes qui ont pu rendre le développement de la langue latine si précoce cl si brillant a la fois, peutêtre les trouveriez- vous dans cette analogie heureuse de deux génies : l’un fécond, hardi, osant tout, forçant et créant i la fois tous les ressorts de sa langue, et dans un vaste poème, qui admet tous les tons, réunissant tout ce que l'imagination peut offrir de plus hardi, de plus singulier et de plus sublime; l'autre, aussi modeste, aussi pur dans son art, que son rival est illimité dans son audace, cl s’attachant à de petites compositions, inspirées d’enthousiasme et retouchées sans cesse. Aucune des autres littératures de l’Europe n’éprouva cette rencontre, cette jonction de deux planètes poétiques si heureusement opposées l'une à l'autre.
Cependant cet événement littéraire devait avoir une haute importance. L’histoire de la langue est tellement liée à la pensée de tout un peuple ; cette perftée dans les choses littéraires, est tellement lice 4 toute son histoire, que vous ne pouvez supposer dis le quatorzième siècle un si grand progrès d’art et de poésie, sans admettre toute une civilisation hâtive au milieu de l'Italie.
Mais comment apprécier et sentir, comment rattacher à notre idiome ces beautés particulières de Pétrarque? Faut-il se moquer d'une admiration nationale, et juger Pétrarque avec sévérité, comme l'a fait un homme de talent, M.de Sismondi? Non, messieurs; rien n’est plus vrai , plus juste que la gloire de Pétrarque. C’est uii poète admirable ; il n'a qu’un seul défaut, qui tient i son génie, c’est de ne pouvoir être tout à fait compris que par sa nation. Il est tellement Italien, qu'on ne peut le dépayser sans le détruire. Lisez-lc dans sa langue ; si vous essayez de toucher une expression, de l’enlever, de la traduire, vous la fanez. Quelque chose de celte grâce idéale, de ce charme délicat et voilé qu'il avait pris pour objet de sa poésie , s’est communiqué à tous ses vers. Dans la langue originale, lors même que la mélodie des sons n'est pas par-» failemenl saisie par une oreilleétrangère, le charme des tours ne peut échapper à l’attention ; c’est un
plaisir musical qui ravit l’âme et rappelle les plus douces émotions qu'aient données Virgile ou Racine. Mais si vous prenez quelques mots français pour les mettre à la place de ces mots italiens; si , * avec des mains toujours un peu lourdes, des mains de traducteur, vous voulez saisir ces grâces fugitives, vous ne les retrouvez plus; et à l’instant où vous voulez communiquer votre enthousiasme, l’objet en a disparu.
Faut-il essayer cependant? On dit que notre siècle est redevenu poétique ; alors on doit savoir que la poésie est une chose sans nom , que souvent elle n’a pas de traits distincts, qu’elle est un caprice de l’âme, et qu’avec elle l'impuissance de l'analyse est le triomphe du goût. Oui, par exemple, que je traduise ces vers de Pétrarque.
Voi ch’ascoltate in rime sparse il saono...
• Vous qui écoutez dans ces rimes éparses le son « des soupirs dont je nourrissais mon cœur dans «ma première et jeune erreur, lorsque j’étais un « homme tout autre de ce que je suis , etc., etc. » Cela ne vous offre qu’un écho lointain et faux de la plus délicieuse mélodie. Mais écoutezdansla langue originale les accents qui sont la musique de ces pensées, et vous connaîtrez le charme de la poésie.
Vous vous expliquez alors comment, depuis cinq siècles, toutes les fois que souiceciel d'Italie, dans cette vie oisive et musicale, parmi ces imaginations si ualurelllement vives, quelques vers de Pétrarque sont récités par une voix harmonieuse et passionnée, un frémissement d'enthousiasme circule dans l’auditoire, et Pétrarque semble le premier des poêles.
La poésie serait quelque chose de moins admirable, si l’on pouvait la prendre sur le fait, en dresser procès-verbal, la traduire dans une autre langue, et vous dire : La voilà. Pétrarque est le plus indigène des poètes de sa ualion. Rien n’a vieilli dans son langage. Scs vers ont tellement saisi l’imagination, que les mots qui les composent n'ont pus'oublier, elque la langue a été fixée par l’admiration pour le poêle. Il y a dans les idiomes humains un point[de vérité eide perfection que le génie peut deviner et hâter. Par la vivacité de l’émotion, par le soin curieux de l'harmonie, Pétrarque a trouvé l’expression nécessaire du seuliment, l'expression qui ne peut périr que lorsque la langue se détruira tout entière.
Après cela, Pétrarque était-il grand poêle dans toute l’étendue de l’expression? Son imagination embrassait-elle fortement autre chose que ce qui faisait sa passion ? Je ne le crois pas. A cela même tient sa supériorité dans le genre où ila enfermé sa gloire. S’ilavail voulu, à l’imitation du Danle,écrire
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en langue vulgaire un grand poëine, il esta croire qu’il n’eût pas été plus heureux que dans l 'Africa.
Ce n’est pas que la force lui manque. Décrire une promenade, un incident de fête, célébrer la fontaine de Vaucluse , tout cela n’exige que grâce et douceur. Mais son âme est capable d’énergie. De ces fêtes pontificales d'Avignon cl de ces douces retraites qui n’entretenaient sa pensée que de la présence ou du souvenir de Laure, il sort quelquefois pour flétrir les vices de l'Église, pour féliciter de généreux défenseurs des droits de l’Italie , pour réveiller le courage dans le cœur des Italiens, pour exciter les rois à la croisade.
Pétrarque imite souvent les poésies des Provençaux ; il célèbre Arnauld Daniel cl quelques autres. Il leur emprunte des formes et des images. Mais ce mélange de passion et de pureté, ce désintéressement délicat du cœur, il ti’en trouvait nulle partie modèle. C’est une alliance de la philosophie de Platon avec les chants des troubadours. C'est la piété chrétienne portée dans l’amour avec son ardeur mystique et presque son humilité.
Personne ne reproduit avec autant de naturel cl de force, en langue vulgaire, le double patriotisme d’un Italien lettré pour l’Italie antique et moderne. Voyez à quel point nous sommes dominés par le langage. Lorsque Pétrarque retombe dans ce vieil idiome des Romains qu'il sait classiquement, la vérité même de scs sentiments est altérée ; l'instrument trompe la main qui s’en sert: son enthousiasme latin pour Rome est vague et déclamatoire. Lorsque au contraire il parle Italien, le fond même de ses imprcssions'sc corrige. Ce n'est plus par de vaines hyperboles, mais par des cris de l'âme qu’il exprime les malheurs de l'Italie. C’est ce qui frappe dans une cantons à Ricnzi, dont il espérait faire un grand homme et un libérateur public; c’est ce qui rend sublimes quelques-uns de scs sonnets satiriques, mêles étant de chants d’amour; c'est ce qui éclate surtout dans une ode à l’Italie, dont je ne pourrai rendre, mais dont je raconterai l’effet prodigieux cl durable.
Italie, ma chère Italie, quoique la parole ne puisse rien pourguérirles mortelles blrssures quejevoissi pressées sur ton beau corps, je veux que mes soupirs soient tels que les espèrent le Tibre, l’Arno et le Pô, dont j’habite le* rives, douloureux et pensif. Roi du ciel, je demande que la pitié qui t’a eouduit sur la terre le fasse prendre en gré ce beau pays. Vois, Dieu bienfaisant, quelle légère occasion et quelle guerre cruelle! Ces cœurs qu'endurcit l’impitoyable Mars^ ouvre-les et altcndris-les. Fais que ta vérité s'entende par ma bouche. Vous à qui la fortune a mis en main les rênes de cette belle contrée, dont il semble que vous ne prenez nulle pitié, que font ici tant d’épées étrangères ? Pourquoi la verte plaine se teint-dle d’un sang barbare? Une vainc erreur vous trompe: vous voyez mal et vous croyez bien voir, vous qui cherchez dan* un cœur vénal l’amour ou la foi. Celui qui a le plus de troupes, est entouré de plus d’ennemis. Oh’ dans quel désert éirangers’estamasséce déluge
pour inonder nos douces campagnes ! Qui nous défendra si la résistance ne vient pas de nos propres mains?
I.a nature avait bien pourvu A notre empire, quand elle mit la barrière des Alpes entre nous et la race tudesque ; mais l’aveugle désir, obstiné contre son propre bien, s'est si fort trompé lui-même qu’il a mis dans un rorps sain une maladie mortelle, etc., etc. N’est-ce pas ici cette terre que je louchai d'abord ? N'est-ce pas le nid où je fus nourn si doucement ? N’est-ce pas celle patrie à laquelle je me confie, mère indulgente qui recouvre dans son sein ceux qui m'ont donné le jour ? Au nom de Dieu, qoe cela vous tourne l'âme ; et regardez en pitié les larmes d’un peuple douloureux, qui attend de vous seul son repos, après Dieu. Pour peu que vous donniez quelque signe de pitié, le courage prendra des armes contre la fureur, et le combat sera court ; car l’antique valeur dans les cœurs italiens n'est pas encore morte.
Seigneurs, voyez comme le temps vole, et comme la vie s’enfuit, et comme la mort arrive sur nous. Vous êtes ici maintenant ; sonçezau départ ; il faut que l'âmearrivc nue et seule à ce terrible paisage. Pour franchir cette vallée, qu’il vous plaise de laisser ici la haine et la colère, vents impétueux qui troubleraient cette vie tranquille.
Voulez-vous juger la puissance de cette poésie? Écoutez un fait dont vous ne parlerez pas.
A Milan, où réside une puissance formidable, dont l'envahissement est garanti par les traites, à Milan, où campe une garnison autrichienne, où, sur la place principale de la ville, sont braqués des canons, la mèche prête, cl la bouche tournée vers les rues les plus populeuses, comme pour avertir la nation que les étrangers sont là, une fois cette pièce de vers fut chantée par une voix jeune et mélodieuse, dans la plus brillante réunion delà ville. L’enthousiasme fut inexprimable et alarma les vainqueurs: le lendemain t la prison avait fait taire la chanteuse.
Ainsi ce poëte de tendresse et de mélodie a^té, en même temps, le premier lyrique de l'Europe moderne. Le premier, il a trouvé des sons qui , i>our les contemporains, avaient toute la force du plus généreux patriotisme; et, je le répète, lorsque tant de siècles ont passé, cette poésie est tellement naturelle aux Italiens, a gardé tant de sympathie avec leurs âmes , que la conquête cl le pouvoir craignent encore de l'entendre, et ne la laissent pas réciter impunément. C’est une réponse au reproche vulgaire de fadeur et de mollesse.
QUATORZIEME LEÇON
Prose italienne du quatorzième tiède. — Historiens habiles de Florence; Jean Yillani ; comment il diffère de Frois- *art-— . Bogf ar* à la cour de Naples. — Jeannede NJJJÎW" 1 * ■^^P^icissitudes. — • Travaux érudits de Boccace. — Ses écrits en langue vulgaire.
Mi.ssiF.ras ,
Nous avons vu la poésie italienne s'élever au plus haut degré de force originale cl de perfection. Nous l'avons vue saisir la primauté sur tous les idiomes de l'Europe latine. L'influence de celle supériorité
se prolongea jusqu'au dix-septième siècle, dans les littératures espagnole, française, anglaise. Nous devions marquer avec soin ce réveil matinal du génie italien. Mais l’éclat précoce de l’imagination et de goût suppose tout un ordre de civilisation en même temps développé. Dire que l'Halic fut, au commencement du quatorzième siècle, de beaucoup la plus poétique des nations de l’Europe, c’est dire qu’elle les surpassait en tout, qu’elle avait plus de savoir, plus de grandeur, plus de politesse sociale.
Malheureusement les Italiens, par je ne sais quelle fatalité qui ne leur permit pas, lors même qu’ils étaient libres, de ressembler aux Romains, ont souvent rabaissé leur génie par i’usagcqu'ilscn faisaient. Habitués à regarder Bossuet, Pascal, Monlesquicucotnme les hommes éloquents de notre langue, nous sommes tout étonnés d'apprendre qu’en Italie, dans ce pays d evéques, où la religion aurait dû, ce semble, avoir autant de génie qu'elle exerce de puissance, le modèle de l’éloquence nationale, c’est un faiseur de contes , Boccacc.
Cependant, gardons-nous de croire que le génie sérieux de l'Italie se soit borné aux hardiesses phi- j losophiques cachées sous la licence des contes de 1 Boccace. Essayons, au contraire, de chercher si, j dans une époque où l’Europe était encore gros- : sière, cl n’avoil d’esprit que pour la scolastique cl les fabliaux, il n’y avait pas en Italie quelque chose de plus intelligent cl de plus élevé.
L'Italie était républicaine, non pas avec audace, avec génie, comme l’avaient été Rome et la Grèce, non pas avec cette éloquence de la tribune antique; elle l’était surtout par le commerce cl l’industrie.
A cet égard, elle avait devancé l’esprit de l'Europe actuelle. Les États libres de l’Italie étaient des cités marchandes, où la pratique soit d’un art, soit d’un métier, le travail et le gain donnaient l’indépendance cl la noblesse. Ainsi se formait un esprit actif et souple, plein d’invention, mais dénué, je le crois, de grandeur et d'enthousiasme. Cet esprit ne créait pas d'orateurs, mais seulement des hommes habiles, qui dirigeaient les affaires d’un petit État, comme celles deleurmaisonde commerce, et cullivaicnllesarls pour servir à leur industrie lucrative, ou pour s’en délasser. Ils étudiaient la géographie, la navigation, le droit civil, et avaient de tresbomic heure des idées d’économie politique, alors étrangères à toute l’Europe. Puis, dans leur loisir, uu lieu de la dure gymnastique des anciens, ils s’occupaient de vers cl de chansons, ou lisaient des contes frivoles. Rien, même dans Florence, qui puisse se comparera la place publique et aux éludes philosophiques d’Athènes; ou du moins, si ce rapprochement est possible, c’est plus tard,
lorsque Florence ne sera plus république : c’est le joug des Médicis qui lui donnera quelque ressemblance avec Athènes libre.
Mais nous ne sommes qu’au quatorzième siècle, au temps où la France et l'Angleterre étaient encore amusées par de longs romans, et n’avaient fait au- ’ cune œuvre de génie. L’Italie était plus heureuse. Tandis que la haute cl gracieuse poésie était née sur cctlc terre, taudis que l’érudition y sortait, pour ainsi dire du sol, avec tant de monuments antique»', l’histoire y prenait un caractère qu’elle n’avait encore nulle part. Dès le dixième siècle, ITtalio avait eu, comme les autres pays de l’Europe, grand nombre de chroniques latines. Plusieurs, écrites en vers latins demi-barbares, sont curieuses par les faits : tels les poèmes de Guillaume de Pouilie sur Guiscard , cl du chapelain Donizon sur la comtesse Mathilde. Mais, là comme ailleurs, la langue latine été à ces monuments quelque chose de la vérité locale. Vous ne sentez pas où vous êtes ; vous n’entendez pas l'accent des voix populaires : tout cela disparaît dans l'idiome étranger et antique dont sc sert l'historien. Il faut attendre encore, pour trouver l’expréfesion originale des physionomies italiennes; elle parait avec les premiers récits en langue vulgaire; elle y est vive et complète.
Nos chroniques de Saint-Denis sont sèches et grossières. Joinville est admirable de candeur et presque de génie, mais les qualités diverses de l’historien, t’allcnlion impartiale, le savoir, l’exactitude, tout ce qui n'est pas impression personnelle, ne les lui demandez pas. Ne les demandez même pas à Froissart, qui a tant de supériorité et de charme dans scs récits. Au contraire, dès que vous avez des historiens eu Italie, vous avez des narrateurs judicieux, instruits, qui n'oublient rien. Pourquoi cela? Presque tous appartiennent à celte mémo classe d'hommes qui, dans les autres pays de l'Europe, étaient ou méprisés ou presque inconnus ; ils s’occupent de commerce. Vilie-Hardouiu était un chef de bande; Joinville, un chevalier ; Froissart, un troubadour; les moines de Saint-Denis étaient des moines; tous hommes renfermés dans leur profession guerrière ou cléricale, s'inquiétant peu de la vie du peuple. Au contraire, un historien d'Italie, au quatorzième siècle, c’est un marchand qui a beaucoup voyagé, beaucoup vu, qui connaît, pour son négoce, comment virent les peuples, leurs besoins, leurs occupations, leurs richesses; souvent c’csl un homme qui a de nombreux vaisseaux en tner, qui communique partout, qui s’enquiert à propos, et s’est accoutumé à bien savoir les nouvelles, ne fùt-cc que pour en tirer de l'argent ; c'est un homme qui fait déjà la banque, et qui prête à des rois étrangers; car, sur ce point, certains
usages de l'Europe contemporaine étaient connus dès le treizième siècle. Un tel historien n’aura pas toujours celle candeur et celle imagination qui vous plaisent dans Froissart; il ne sera pas narrateur si minutieux, peintre si brillant des combats, des t tournois et des fêtes ; il s’en inquiète surtout pour savoir le prix des étoiles et des armes. Hais tout ce qui tient A la richesse, à l’accroissement des villes, a la population, aux denrées, enfin mille «iêtails qui semblent n intéresser que l’esprit statistique de notre froide et calculante Europe, déjà vous les trouvez dans ces premiers narrateurs italiens : il y en a des traces dans Riccordano Malaspinn. Avec la rude simplicité de ces phrases où le môme mot est dix fois répété, vous arrivez toujours à quelque détail précis. Encore quelques années, vous trouvez l'historien exact cl complet , Villani. Cet homme est le contemporain de Froissart; il parle une langue à peu près aussi simple, et cependant sa manière d’écrire l’histoire est tout opposée. Villani était un riche marchand de Florence; il avait toute l’expérience et le sérieux de cette profession. Tout ce quc.Froissarl néglige et dédaigne, occupe Villani. De plus, il avait étudié les ancfcns, que Froissart ne connaissait pas, et il prend chez eux une gravité de stylequi se môle à sa science des affaires et de la vie.
Villani était venu jeune à Rome pour un devoir de piété , au jubilé de Bonirace VIH. L’aspect de Rome lui donna l’idée d’ccrire l’histoire de Florence, sa patrie; il commence aussitôt. Toute sa vie n’en est pas moins occupée d'affaires : il est directeur de la monnaie à Florence : il est trois fois prieur, fou premier magistrat ; il est envoyé en ambassade dans la plupart des villes d’Italie ; il ne cesse pas scs opérations de commerce. Elles tournèrent mal à la fin : il était associé dans une compagnie de banque qui avait avancé de grandes sommes au roi d’Angleterre. Les troubles de l'Angleterre et l’embarras de son roi; un autre prêt au roi de Sicile, tout cela compromit la banque de Florence; et avec une rigueur que les habitudes commerciales avaient dès lors établie, Villani et ses associés sont jetés en prison. Voyez toutes les vicissitudes de cet historien. Pèlerin, commerçant, magistrat, banqueroutier, il passe par tou* les états. Cela suffit pour marquer le contraste entre les habitudes d'un historien d’Italie et celles de nos historiens de France, écuyers on troubadours. Le seul caractère qui les rapproche, c’est cette candeur de piété, cette bonne foi crédule qui leur fait raconter miracles, prédictions, pronostics singuliers. L'expérience de la vie pratique ne corrige pas Villani de cette prévention universelle : et l’on est tout surpris de voir ce même homme , si judicieux , qui vous explique si bien les séditions par des causes matérielles, et
marque srjuslc le prix du blé, vous dire ensuite comment tout avait clé prophétisé par un saint ermite du voisinage. Voilà le trait do ressemblance. Du reste, tout diffère dans l’intention cl la marche des deux historiens. Je vais, par de courtes citations, faire ressortir ce contraste.
Voici pourquoi Villani a écrit son livre :
Une grande partie des chrétiens qui vivaient alors firent ce pèlerinage, les femmes comme les hommes, de divers pays, de loin et de près; et ce fut lachoselaplus étonnante que l’on vit jamais, que, pendant toute l’année, il y ait eti à Rome, outre le peuple romain, deux cent mille pèlerins, sans compter ceux qui étaient sur les routes, pour aileron pour revenir ; et des vivres étaient fournis à tous, aux chevaux comme aux personnes, avec une grande patience, sans bruit et sans désordre; cl j’en puis témoigner, car je fus présent là, et j’ai vu. l)es offrandes faites par les pèlerins, il y cul un grand trésor pour l’Eglise; et les Romains parle commerce devinrent tous riches. Mc trouvant à ce bienheureux pèlerinage dans la saiutc ville de Rome, voyant les grandes et antiques rhoses qu'elle renferme, et lisant les histoires des grandes actions des Romains, écrites par Virgile et par Sallustc, Lucain, Tite-Live, Valérius, PauIOrose et autres maîtres de l’histoire, qui décrivent les petites choses comme les grandes, pour donner mémoire et exemple aux siècles à venir, je leur ai emprunté le style et la forme, quoique je ne fusse nas un disciple digne de faire œuvre si grande. Mais considérant que notre cité de Florence, fille et créature de Rome, était en train de monter eide s'élever aux grandes choses, de même que Rome était sur son déclin. il me parut à propos de rapporter dans ce volume et dans ccttc nouvelle chronique tous les faits et les commencements delà ville, autant que je le pourrais, de rechercher. de découvrir et de suivre le récit des événements passés, présents et futurs. Et ainsi, avec la grâce du Christ, dans l’année 1300, revenu de Rome, je commençai à compiler ce livre, à la gloire de Dieu et du bienheureux saint Jean, et pour célébrer notre ville de Florence.
Vous voyez que l llalicn, avec cc commencement d’études classiques confuses qui lui arrivent par la découverte des manuscrits, regarde Virgile comme un historien, et met Paul Orose à côté de Tite-Live, Voyons maintenant comment débute Froissart. Il n’a rien lu des anciens; on dirait qu’il ne sait môme pas s’il a existe des Romains ; il ne sait que ce qu’il a vu ou entendu ; il croit que les événements ont commencé avec lui , et ne s’inquiète pas an delà :
J’ai commencé jeune, de l’âge de vingt ans, et suis venu au mondeen même temps que les faits et aventures, et si y a| toujours pris grand'plaisance plus qu'à autres choses; et si Dieu m’a donné la grâce qucj’ai été bien de toutes parties, et des hôtels des roys.et par spécial du roy Édouard, et de la noble royne sa femme, madame Philippe de Uainaut, à laquelle en ma jeunesse je fus clerc, et la desservois de beaux dits et traiclé* amoureux ; pour l'amour du servicede la noble dame à qui j’étois, lous autres grands seigneurs, ducs, comtes, barons et chevaliers, dequetque nation qu’ils fussent, ra'aimoient et me voyoient volontiers. Ainsi au titre delà bonne dame et à ses côtés, et aux côtés des hauts seigneurs, en mon temps, j'ai recherché la plus grande partie de la chrétienté. Partout où je venois, je faisois enquête aux ancieDS chevaliers et écuyers quiavoient été dans les faits d'armes, et qui proprement en sçavoient parler ; et aussi aux anciens hérauts d'armes pour vérifier et justifier les matières. Ainsi ai-je rassemblé la nobleet haute histoire; et tant que je vivrai, par la grâce de Dieu, je la continuerai ; car plqs j’y suis et plus y labeure, plus me plqit. Car
aitui,eommele gentil chevalier ou écuyer qui aiincles armes, en persévérant et continuant, se nourrit et perfectionne ; ainsi en labourant et ouvrant, je in 'habilite et nie délecte.
Il y a grande différence , comme vous voyez , entre le sérieux, la candeur grave cl pieuse de l’un des historiens, cl la gaieté, l'enjouement, l’indifférence de l'autre, qui s'occupe surtout de s’amuser.
Ainsi, messieurs, au commencement du quatorzième siècle , l'Italie n’était pas seulement plus inventive, plus puissante en imagination que les autres pays de l'Europe ; elle était plus sérieuse, plus savante, plus capable d’écrire l'histoire et de raisonner gravement sur les intérêts des peuples. C’est IA, sans doute, le grand mérite de Villani; car, du reste, il n'a rien de cette vivacité qui nous platl dans l'roissart. Chez celui-ci souvent les faits sont altérés, confondus; il n'y a de parfaitement vrai que l'impression de l'historien pour les choses qu'il aime, fêtes, tournois, parures. Les détails qui ne seraient pas des peintures, l'ennuient. Au contraire, Villani ne néglige rien de ce qui sert à la vérité. Il a, par avance, plusieurs caractères des historiens modernes; il explique les faits; il rend compte des causes et des moyens. Ce n’est pas qu’il ne s’anime parfois , et ne décrive avec force ce qu’il a vu; mais alors même, il conserve son exactitude et sa précision d'homme d'Ëlal.La naïveté, la candeur de diction qui sc mêlent à cette fermeté de bon sens, lui dounent, sans génie, une sorte d'originalité. Sous ce rapport, il a quelque ressemblance avec Comines. Les mois dont il se sert sont simples cl naïfs; la pensée est forte et pénétrante. Dans une guerre, dans une sédition, il racontera simplement les faits; mais en même temps, il vous fera bien connaître les ressources de commerce et d'impôt, et toute la situation de chaque peuple et de chaque parti.
Il est malaisé de traduire Villani ; sa pureté de langage, vantée par l’Académie de la Crusca, nous échappe; et son style nous paraît un peu nu. Tâchons cependant de saisir le caractère de scs écrits : choisissons un événement remarquable; l'oppression où fut réduite Florence, lorsque le duc- d’Athènes , envoyé sous prétexte de pacifier la ville, de calmer les haines entre les Guelfes et les Gibelins, s’empara du pouvoir absolu. Vous ne trouverez pas dans ce récit l'indignation républicaine des écrivains antiques; point d'enthousiasme, point de colère. Le débulest simple et sans passion, et, s'il est permis de le dire, tout à fait bourgeois.
Il y a parmi nous autres Florentins un vieux prohibe :
PJ»r«nr« p««
Si elk neil toute «oaIÏ7«ntu.
Bien que ce proverbe soit grossier de style et de rime, il l« trouve par expérience qw'il est de fort bon sens, et qu’il
s’applique à notre sujet. En effet, ce duc n’eût pas récité trois mois, qu'il déplut à la plupart des citoyens par ses iniques procédés, comme nous l'a vous dit. Les gratin* et 1rs puissants qui avaient d'abord gouverné le pays, se voyant icduils à rien, le haïssaient à uiort. Aux hommes de condition moyenne et aux artisans, sa souveraineté déplaisait parle mauvais état de la contrée et par Je poids insupportable des impôts et des gabelles. El tandis que les citoyens avaient d'abord espéré que sous son gouvernement les dépenses diminueraient, il lit le contraire. F.t par les mauvaises récoltes, le blé monta à plus de vingt sous le setier, ce qui mécontenta le petit peuple.
Villani continua ce récit des griefs de Florence contre son nouveau maître; puis il montre trois complots qui se forment, et qui manquent, parce qu'ils ncsontquc des entreprises particulières pour l'inîérét ou la vengeance de quelques grandes familles; puis une dernière tentative irrésistible, parce qu’elle est générale et populaire. Celte exposition est digne de Thucydide.
La ville de Florence était ainsi agitée. suspecte et odieuse au duc; celui-ci avait découvert les conjurations faites par tant de citoyens et manqué son projet pour réunir et sur prendre les nobles ; d’autre part, les principaux citoyens se sentant coupables de complots, sachant la mauvaise inten (iondu duc, et voyant qu’il avait plusdedoux ccoti cavalier*
•le sa suite, et que chaquejour il arrivait à son secours de, gens du seigneur de Bologne, et que d'autres hommes de la Romagne avaient déjà passé les monts, ils craignirent que le retard ne leur vînt à péril, sc souvenant du vers de ~ Lucaio :
Tmtlo morai, umpir notait dtffrrrt parati*.
Les Adhémar, les Médiciset les Donati, le jourde Sainte. Anne de l'anuée 1543, ordonnèrent que, dans le Marché- Vieux et à la porte de Saint-Pierre, quelques pauvres gens allassent se déguiser et criassent ensemble : Am armrs, aux arme» ! Et ils tirent ainsi. La villeélait troublée et dans la terreur. À l'instant, comme il était ordonné, tous les citoyens furent armés, à cheval ou à pied, chacun dans son quartier, porlaut les bannièresde l'armée du peuple et de la commune, et criant :<• Meurent le duc et scs suivants, et vivent le peuple et la eommuoe de Florence, et la liberté ! •
Et sur-le-champ la ville fut barricadée et fermée à l'entrée de chaque rue et de chaque quartier. Ceux d’au delà de l'Arno, grands et peuple, se conjurèrent ensemble et se baisèrent sur la bouche, et barrèrent les têtes des ponts, résolus, si le pays de l'autre côté de l'eau sc perdait, de tenir bravement sur cette rive.
Ce récit, où une citation de Lucain succède à un proverbe populaire , n’est pas éloquent; mais il peint au naturel; il dit co qui s’est f.iit:*voilà le génie du chroniqueur italien.
Villani eut pour continuateurs son frère et son neveu ; tous deux, avec moins de talent, ont la mémo candeur cl la même exactitude. Celle école, ou plutôt cette famille d'historiens atteste, par sa manière d’écrire, les singuliers progrès de l’Italie au quatorzièmesiècle. On y voit quccetlcnation devançait alors les autres, précisément parccl esprit sérieux, positif, cette activité, cctto science des affaires. * qu’elle a depuis négligés, et qui ont fait passer le sreptre à d'autres nations. Il y a dans les Villani quelque chose du sens et delà liberté d’un historien
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anglais. C était l'œuvre de l'esprit républicain ; mais cette influence n'était pas unique.
I.c caractère de l'Italie, à celte époque, était multiple et varié, comme les formes des souverainetés qui la partageaient. Ici, des démocraties actives, turbulentes, pleines d'émulation, où le travail et le talent conduisaient aux premiers honneurs; là, des aristocraties , royautés à cent tètes , qui tenaient tout un peuple en haleine, cl le faisaient travailler incessamment à leur grandeur; là, de petites dominations toutes guerrières, cl s’appuyant sur la force; là, de petites cours élégantes, voluptueuses, hospices ouverts aux savants, aux poètes.
Dans les républiques, dans la portion sérieuse et agitée de l'Italie, on n'écrivait moins qu’à Naples, sous la protection de ce bon roi Robert , qui n'avait souci que des lettres cl des plaisirs. Cependant Florence cul le privilège de produire tous les hommes de génie de cette époque, mais ce n'est pas à Florence qu'ils passèrent leur vie. I,e Dante était banni; Pétrarque, fils d’un banni; Boccace, Florentin par son père, était né à Paris, et n'habita que peu de temps sa patrie, bien qu'il y ait rempli les dignités civiles, auxquelles nul homme célèbre n'échappait dans ces petites républiques. Boccacc est à nos yeux un écrivain du royaume de Naples , où il passa scs plus belles années ; il exprime parla mollesse de ses écrits celte civilisation voluptueuse . des cours d’Italie.
Là, nous rencontrons une des physionomies les plus originales du moyen âge; elle se trouve incidemment mêlée à nos récits: c’est Jeanne de Na pies. Vous croyr.zpeut-élrc,aprèsavoir lu l'histoire et le roman, que le personnage de Marie Stuart est unique dans le monde; que celte beauté, cet esprit, ces malheurs, celle facilité d’étre coupable, ce don d’élrc séduisante, ce mélange de coquetterie eide raison, de frivolité et de force d'dmc, que tout cela, dans un tel degré, ne s’est vu qu'une fois, et qu'il n'y a qu’une Marie Stuart. Eh bien ! il y en a deux. Dès le quatorzième siècle, non pas dans la sauvage Écosse, mais sous le ciel de Naples, il était né une femme qui , comme Marie Stuart , fut reine charmante, coupnblcet malheureuse; qui. folle de plaisir et de fêles, se jouait avec grâce, au milieu des factions, elqui,suspeclcd'avoir fait mourir un époux indigne d'elle, péril elle-même par la main qui lui disputait le trône. Jamais deux médailles n’ont mérité d’élrc autant rapprochées; jamais deux figures originales ne furent plus semblables.
Nous avons parlé de ce bon roi Robert, qui faisait lui-même des Examens littéraires, cl se montrait prolrcleur si généreux de tous les hommes célèbres de l’Italie. Jeanne de Naples était sa petitefille; elle était née de son fils, qui mourut jeune cl
ne monta jamais sur le trône. Le roi Robert vieil* lissant, inquiet sur l'avenir de sa couronne, voulut à tout prix assurer l'héritage de sa petite-fille; il la maria presque enfant à André de Hongrie, qui, descendant de la maison d'Anjou , avait des droits au royaume de Naples. Cet étranger, avec ses habitudes du Nord et le cortège d’une chevalerie barbare, arrivant au milieu des fêles ingénieuses de la cour napolitaine, fut mal accueilli. Bientôt il devint odieux à la jeune princesse , qui passait son temps à faire des factures, à écouter, à chanter des vers, et s'entourait de poêles, inconnus aujourd'hui, parmi lesquels était un homme d'immortelle renommée, Boccace. Il composait des romans pour cette cour; il y faisait librement figurer la famille du roi, surtout une fille naturelle de ce prince, dont il était aimé, et qu’il a eclébrée»sous le nom de Fiammetta.
Après la mort du roi Robert, le maringede Jeanne fut troublé plus violemment par des jalousies et des haines. André mourut assassiné, presque sous les yeux de la jeune reine , cl sans doute de son aveu. André, quoique haï, fut vengé. Naples se souleva contre les meurtriers ; Jeanne en livra quelques-uns pour victimes; et l'année suivante elle épousa le plus coupable, Louis dcTarcnlc, son cousin. Mais bientôt la vengeance vint du Nord. André de Hongrie avait un frère, vaillant capitaine. qui saisit avidement une occasion de ravager l'Italie. On vit paraître aux portes de Naples les lances hongroises, précédées d’un grand étendard noir, sur lequel était peint fort grossièrement le meurtre d'André. La reine s’enfuit par mer, et passa dans ses États de Provence. Perdu dans ce désastre de la cour galante de Naples, Boccace fil une cglogue latine sur les maux du peuple vaincu et l’exil de la reine. La peste vint aider les Napolitains ; et cette armée d'hommes du Nord, sans combattre, dépérissait sous le ciel d'Italie. André s'éloigna chargé de dépouilles. La jeune reine reparut arec sa cour. À peine eut-elle rétabli le luxe et les fêtes, que le terrible vengeur revient de Hongrie avec dix mille cavaliers. Nouvelle fuite de la reine de Naples et de scs poêles ; nouvelle églogue de Rbccace.
Jeanne, pendant son premier exil, avait cédé an pape le territoire d'Avignon, où résidait la cour pontifirale. Elle se soumit alors à sa sentence, et ofFrit de répondre devant lui, sur la mort de son époux. Voilà sans doute un exemple éclatant de cette haute juridiction religieuse du moyen âge. tant regrettée par quelques publicistes moderncs.Cc spectacle est grand : une reine, accusée du meurtre de son mari, arrête la guerre déchaînée contre ses peuples, en se rendant au tribunal du pape. Elle est jugée, non pas comme le sera Marie Stuart, par
(ici ennemis, au grc d’une Élisabeth, plus occupée de se défaire d'une rivale que de punir une coupable : libre et reine, elle se présente, dans Avignon , aux commissaires du pape. Une longue instruction commence : Jeanne de Naples parla plusieurs fois devant scs juges; Pétrarque écrivit pour sa défense. La jeune reine avouait qu’elle avait eu pour son epoux une insurmontable aversion; mais elle attribuait ce sentiment, qui avait encouragé les meurtriers, à quelque maléfice jeté sur clic. Les cardinaux trouvèrent l'excuse suffisante; Jeanne fut acquittée.
Le frère et le vengeur du roi mort, ayant appris la sentence pontificale, sans objection, sans plainte, relira ses troupes, et refusa même une riche amende que les juges avaient imposée à la reine. Celte fois, par l’autorité du pape, une sentence fut mise à la place d’une guerre; et les peuples durent bénir la puissance protectrice qui terminait leurs maux et jugeait les différends des rois.
Avec l’absolution pontificale, Jeanne remonta paisiblement sur son trône. Je ne voulais que faire connaître cette cour voluptueuse et sanglante , où s’était formé le génie de Roccace. Je ne suivrai pas davantage la vie de celte reine, qui, perdant l’époux qu'elle s’était donné par un crime, en choisit un troisième, guerrier aventureux, dont l'ambition remuante harassa les faibles Napolitains. Délivrée de ce maître impérieux, elle s'unit à un quatrième époux; et enfin , comme la Providence est plus sévère que le pape , elle périt, belle encore et puissante de séductions, par l’impitoyable barbarie de Charles de Durazzo, l'héritier de son choix, qui la fil étrangler en prison.
J’ai dit, messieurs, que celte cour de Naples fut l'école où se forma Roccacc. Son père, adonne au commerce, avait voulu l'élcvcr pour sa profession; ' mais l’esprit de Boccacc, libre, insouciant, ami des plaisirs, ne pouvait s’y plier ; il fut cependant quel- ■ ques années à Paris, dans la boutique d’uu marchand. Je ne sais s’il y lut nos vieux fabliaux, qu’on l’accuse d'avoir beaucoup imités. Nul doute au moins qu’il n’ail parfaitement su la langue des trouvères, et qu’il n'ait pu, dans la suite, facilement les ctudier. Us furent pour lui ce que les troubadours avaient été pour Pétrarque, des modèles infiniment surpassés. Roccacc garda toujours souvenir de Paris; et i! y fait de fréquentes allusions dans ses récits. Mais Paris, sale, mal bâti, ne pouvait l'inspirer, comme cette cour de Naples, dont il a retrace les délices dans ses romans, du reste assez médiocres, de Fi'ocopo et de FiammcUa, et mémo dans son poème de la Thèséitle.
C’est à la cour de Naples, qu'il faut imputer la liberté excessive du Dècamèron. C’est aussi là
qu’on doit trouver l'explication d’une chose qui m'a toujours choqué dans ce livre original , le plus ancien chef-d'œuvre de la prose moderne. Je veux parler de ce bizarre contraste entre le prologue et le sujet, ou plutôt de celle insouciance immorale qui place tant d’histoires frivoles et licencieuses au milieu du tableau d'une peste. Thucydide, retraçant un fléau semblable, est partout austère et triste, et ne badine pas avec les vices et la corruption des mœurs, qu'il montre gravement comme une des suites de ce fléau. Mais Roccace, à côté de celle horrible contagion qu’il décrit avec tant de force, place une petite société , qui , dans la plus charmante retraite, s'égaye à des récits d’amour.
Je reconnais là celte vie de Naples. Roccacc est insouciant, comme les maîtres qu’il avait servis. Il avait vu celte cour de Jeanne, où les crimes se mêlaient aux fêtes, ces spectacles de sang et de supplices qui n'interrompaient pas les danses du palais; il avait vu celte reine intrépidement frivole à l’approche d’une invasion de barbares, abandonnant scs États à leur vengeance, cl ramenant bientôt sa cour brillante dans Naples saccagée, fuyante! revenant encore. Cette persévérance dans les plaisirs, au milieu des périls et des malheurs d’un peuple, lui servit de modèle : c’est l’inspiration qui a dicté le singulier plan du Dècamèron.
Un savant littérateur a nié le défaut que j’accuse; il dit que les récits du Dècamèron ne forment pas toujours un si étrange conlrasto avec le terrible début de l’ouvrage; qu'il y a des histoires tragiques, des histoires touchantes et pures . comme celle de Grisclidis. N'imporle : la licence occupe tant de place dans ce livre , que l’excuse inc paraît faible. Seulement Jeanne de Naples cl sa cour m’expliquent ce désordre et ccl égoïsme fie gaieté, au milieu de la peste.
Mais cela ne fit pas la perfection originale du Dècamèron. Boccace est de l’école du Dante et de Pétrarque, école qui nous rappelle ce que nous oublions trop , combien l’étude de l’antiquité a été salutaire, combien elle le sera toujours. On semble croire que les anciens retrouvés ont pu nuire au génie moderne ; qu’ils nous ont embarrassés de leur présence, et nous ont empêchés d'être aussi originaux que nous l'aurions élc sans eux, et qu’en les mettant aujourd'hui de côté, on reprendrait celte originalité qu'on a manquée longtemps par leur faute. Rien de plus douteux. Je vois dans le moyen âge des génies qui se développent sans les anciens, et d’autres qui ont reçu leur secours : la grandeur originale appartient à ces derniers. Quel troubadour ou quel trouvère peut se comparer au Dante et à Pétrarque? C’est qu’en effet celte contemplation inspirante de la littérature antique
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ne pouvait pal détruire l'originalité native. Elle était ce que l'éducation est, à toutes les époques, pour les esprits vigoureux, une force et un moyen bien plus qu'un obstacle; elle ne les submergeait pas dans de vieux souvenirs, toujours moins puissants sur l'imagination que les choses présentes; mais elle préparait leur esprit et leur âme à sentir plus vivement, à rendre avec plus de force ce qu'ils voyaient autour d'eux.
Cette heureuse influence se montrait surtout lorsqu'ils 'parlaient en langue vulgaire, cl sur des sujets modernes. Pétrarque n’égale Virgile que dans les sonnets italiens. Boccacc n'a point de génie quand il écrit, même en langue vulgaire, son poème grec de la Thètéide. Son érudition latine, sa demi-connaissance du grec, son savant traité de la Généalogie des dieux # tout cela, fort admiré de son temps, serait ignoré du nôtre. Mais Boccacc n'avait pas impunément étudié Cicéron , Virgile, lloracc, Térencc et presque tous les grands écrivains de l'antiquité, qu'il recherchait, transcrivait avec un soin merveilleux. Il puisa dans cette élude un goût exquis d’élégance et de naturel, un art (in et délicat ; et, cet art se mêlant aux premières et vives allures d’un idiome naissant, que l'auteur n’avait pas besoin de forcer pour le rcndrcoriginal, delà vint le style le plus savant, le plus naïf, le plus gracieux que l'on eût encore vu dans nos langues modernes. Savez-vous qu’il y a du Cicéron dans Boccacc? — Quoi ! le style du grand orateur dans les pages d’un faiseur de contes?— Oui; ces formes périodiques, ces phrases si habilement prolongées, cet art de réunir et de grouper une foule d'idées accessoires, ces liaisons savantes du style, celte élégance, celte harmonie se retrouvent dans les descriptions et les récits de Boccace. C'est son langage naturel , toutes fbs fois qu'il n’est pas licencieux ou comique. Ces vengeances de l’amour, les combats de l'amitié, la résignation de la vertu lui ont inspiré ccttc éloquence. Je ne puis pas parler du reste.
Au quatorzième siècle, les contes manuscrits de Boccacc étaient lus en Italie de tous ceux qni savaicntlire. Pétrarque, grave, sévère, religieux même dans ses faiblesses, traita le Dècamèron avec indulgence. Après l'avoir loué sur le commencement et sur la fin, la description de la peste et la louchante histoire deGrisclidis: « Si j’ai rencontré, m disait-il à son ami, quelque trace de licence, « vous étiez excusé par votre âge , à l'époque où m vous avez écrit cet ouvrage, par le stylo et la «tangue, par la frivolité des sujets cl des Icc- « leurs. (I)» Singulière excuse, il faut l'avouer, que
(I) PeNirUlm •mu in Ipao tean.itu ; cl «i qui.l Uvitiii tiherinru McmrlKl , via* lune liaa . dum U acnSerea , •Ivtiia
donne ce bon Pétrarque! Dans un écrit dangereux pour les mœurs, il semble que l’emploi de la langue vulgaire n’était qu’un tort de plus.
Aussi, quand l’imprimerie commença, et que les éditions de Boccace se multiplièrent, on devint plus rigoureux. La cour de Rome , en particulier, fut très-blessée du livre; elle y blâmait surtout la liberté de certains traits contre le clergé. Choisissons un exemple.
Boccace raconte qu’il y avait à Paris un marchand juif, fort honnête homme, quoique juif , cl qui avait un ami fort bon chrétien. Le chrétien voulait toujours convertir le juif ; et celui-ci se défendit longtemps; mais enfin il annonce à son ami le dessein d’aller à Rome. « Rome est le siège de la chrétienté, la source de la religion cllc-mèmc; si je ne me convertis pas à Rome, où me convertirai-je?» L’ami s’effraye de ce projet: aller à Rome, et voir ce qui s’y passe, lui parait un grand moyen de ne pas se convertir. Le juif part , observe tout dans Rome, et revient. Le chrétien ami, fort inquiet, vient savoir le succès du voyage. Le juif lui dit : « J’ai vu qu'il n'y avait à Rome aucune piété,
« aucune dévotion, aucune bonne œuvre dans auu cun prêtre; que l’avarice , la gourmandise, la « fraude, l’envie, la débauche, l’orgueil et des cho- « ses pires encore, s’il se peut, étaient toutes en « faveur, et que c'était plutôt l'officine du diable « que le temple de Dieu. Il m'a semblé que le sou- « verain pasteur et ceux qui l'entouraient faisaient «: tout pour détruire le christianisme. Cependant je « vois que le christianisme prospère et s'agrandit; « qu'il s'élève chaque jour. J’cnai conclu que votre k religion était vraie, puisque la cour de Rome « et les cardinaux ne pouvaient pas la détruire. « J'en ai conclu qu'à défaut de ces hommes qui « devaient en être les appuis, et qui en sont les « fléaux, il faut que ce soit l’Esprit saint lui-même. « la main de Dieu qui soutienne le christianisme. « Ainsi, allons à l’église, et là, selon les usages de « votre sainte foi, faites-moi vite baptiser. »
Quelle profondeur de malice dans cette histoire!
Ce qui avait librement circulé, avant la découverte de l'imprimerie, excita les graves et tardives inquiétudes de la cour de Rome au seizième siècle. Le livre fut censuré, prohibé, frappe d'anathème.- Alors une grande négociation s'établit entre un Médicis, souverain de Florence, et la cour do Rome. On envoya quatre ambassadeurs florentins, citoyens considérables; et le pape nomma de sou côté plusieurs commissaires. On passa deux ans à discuter le Dècamèron , à retrancher des passages, à supprimer des histoires, à remplacer des mots, ù
u! .oma . ip • reniai Irvitaa el rni-nm qui lalia Jcrltiu vile-
bantur
TABLEAU DU MOYEN AGE
couper la-moilié d'un récit. H en résulta une édilion solennellement publiée, qu’on appela l 'édition de» Député», en mémoire des grands travaux et des immortelles conférences qui avaient préside à celle œuvre. Aussitôt que celle édition officielle fut publiée, tout le monde acheta des contrefaçons, où l’ouvrage original était complet.
Pour nous, messieurs, nous n’aurions pas mémo parlé de ce livre, s’il n’avait pas fallu achever la comparaison entre les diverses littératures de l’Europe, au moment où elles commençaient à se caractériser. Déplus, l'extrême popularité du Déc améron, l'influence qu’il eut dans le quinzième et le seizième siècle, est un Irait de mœurs qui fait partie de l'histoire. Si l’on songe q"c plus tard des récits semblables se sont trouvés sous la plume et sous le nom d'une reine; si l’un se souvicnldclavic de cour que retrace Brantôme, et que laisse deviner Marguerite de Valois, on avouera que Boccace est le peintre le plus curieux cl le plus vrai des mœurs que la rude corruption du moyen Age avait léguées au seizième siècle.
Sous un autre rapport, on est surpris que, tant d'années avant le grand schisme de Luther, un lialien ail écrit si librement sur les saints et les miracles. C’est un supplément populaire à la hardiesse plus sérieuse du Dante, c’est le second aigue de la grande révolution qui déjà se préparait. Chez Boccace, celte audace est couverte par la licence des mœurs; singularité commune dans le moyen âge. I.a liberté philosophique toute seule aurait fait brûler l’auteur; clic prit pour manteau la licence des mœurs; elle a passé sous celle sauvegarde. La morale n'admet point une telle excuse; mais à part ce qu’elle blâme dans Boccace, il reste une admirable peinture sociale. Quand on cherche les hommes qui ont eu du génie avant Molière, à la manièrede Molière, il faut nommer Boccace. Quand on veut trouver des traits de comédie aussi bons que ceux du Tartufe, il faut les chercher dans BoCcacc, il faut relire l'histoire de cet hypocrite, qui, après une vie désordonnée, s’avise de vouloir mourir saint homme, trompe un prêtre par une confession de novice, s’accuse presque d'avoir lue une puce avec trop de colère, meut jusqu’à l’agonie, est canonisé après sa mort, cl fait, dit Boccace, tout autant de miracles qu’un autre saint.
Voilà comment Boccace est devenu l’écrivain le plus populaire de l'Italie; voilà pourquoi nous n’essayerons pas de le traduire. Pour nous en détourner, le scrupule littéraire suflirail, même à défaut d’un autre; car on ne saurait atteindre à ce style habile et moqueur, à cet art facile de couler. Aaïf comme le vieux français, ce style a bien plus d’élégance; la forme eu est correcte, pure , classique;
malheureusement le fond ne l’est pas du tout. C’est un motif pour nous d’abréger. Cependant, si l’on s’étonnait de m’entendre ici parler de Boccace, je rappellerais qu’un respectable prélat italien, nionsignor Bottari, a lu devant l’Académie de la Crusca plusieurs dissertations où il établit que les intentions de Boccace avaient été toujours parfaitement innocentes ; que ni la morale ni la religion ne pouvaient se plaindre de lui ; qu’il était de tout point irréprochable. Je ne pense pas comme le prélat ; aussi, je ne cite pas Boccace. Mais si l’on me reprochait d’avoir nommé Boccace, même sans le citer, je citerais monsignor Bottari.
QUINZIÈME LEÇON
Itoinanzo espagnol ; comment dérivé du latin. — Longue influence de la laogue latine en Espagne. — Vieux monument» de la poésie castillane. — Vers d’Alphonse le Sage. — Fragment d'un poème du Cid. — Humancn du Cid.
Messieurs,
Nous aïons vu, des ruines fécondes de la civilisation romaine, sortir de nouveaux idiomes, de nouvelleslilléralures.Nousavons suivi celle grande révolution dans lesGaulcsdu Nord et du Midi. Nous l'avons retrouvée dans l’Italie, dans ce chef-lieu de l'ancien monde, où les invasions barbares, tant de fois renouvelées, étaient aux prises avec tous les monuments et tous les souvenirs du génie romain, et où dès lors une langue nouvelle avait du commencer plus tard, et sc perfectionner plus vite que partout ailleurs. Pour achever ce tableau et marquer l'espèce de synchronisme moral que nous avons annoncé, il faut nous occuper aussi d'un pays dont la langue n’est pas moins immédiatement dérivée du latin, qui, voisin de la France méridionale, en adopta longtemps l’idiome poétique, qui plus lard imita les Italiens, et qui cependant conserve un génie propre et une physionomie puissamment originale. Ce pays, c’est l'Espagne.
Rien, messieurs, n’est arbitraire dans le cercle d’études que nous avons tracé. Partout se montro l'étroite parenté des langues de l’Europe méridionale ; et mille rapprochements de mœurs et de génie se mélentà celte première affinité, d'autant plus sensible qu’on la cherche dans un temps plus reculé.
Et d’abord, messieurs, rappelons que, dans l’Espagne comme dans les Gaules, Rome avait mis la main partout ; que scs usages militaires et civils, scs lois, ses mœurs, sa langue avaient pris, à la longue, possession du pays. De retour en Espagne, après trente-cinq ans d’absence, Martial trouvait dans sa petite ville de Bilbilis des punîtes envieux qui censuraient ses épigrammes latines . et à
Cordoue un poète qui les récitait sous son nom (1). Sénèque, Lucain, Flora*, toute une école d'écrivains, attestent avec quelle distinction les natifs ou les colons d'Espagne cultivèrent les lettres romaines. Là, comme ailleurs, la prédication chrétienne fortifia l’œuvre de la conquête; cl l’on compte beaucoup d'Espagnols parmi les écrivains de l'Église latine.- Il semble cependant que le silo de l'Espagne avait dû permettre qu'il se conservât quelques traces d'anciennes mœurs, à l'abri des montagnes et des rochers. Quoique la puissance romaine eût tout fait pour bannir d’Espagne le nom carthaginois, il était resté dans plusieurs cantons une tradition de l'idiome punique. Mais , dans les villes, la langue latine avait prévalu.
Ainsi, messieurs, aux derniers temps de l'empire, vers le sixième siècle, la langue et la civilisation romaines dominaient exclusivement sur la Péninsule. Là, comme dans la Gaule, se reproduisit cette double prise de possession, exercée par le pouvoir civil et par l'Église. Or, vous le savex, quand on cherche pourquoi le génie romain pénétra si profondément toutes les nations qui furent touchées par lui, on n'en trouve pas d'autre cause que ces deux envahissements successifs des légions et de l'Église. Au quatrième et au cinquième siècle, vous voyez l’Espagne chrétienne jeter un grand éclat. Elle eut de nombreux docteurs, des poètes, des hérétiques. Elle fut le siège de plusieurs célèbres conciles. Ses évêques étaient renommés pour leur loi, et souvent loues par saint Augustin. Celle influence religieuse et savante que l’Espagne avait d'abord reçue de litalie, elle la recevait aussi de l'Afrique, dont les côtes septentrionales étaient alors un des pays les plus civilisés de la terre. Vous savez la gloire des Églises d'Afrique, à cette époque, leurs débats, leurs cinq cents évéques, la splendeur de Carthage, ses temples, ses écoles, scs théâtres, où l’on représentait d'anciennes tragédies latines, et des comédies de Piaule. De nos jours , un conquérant, pour injurier l'Espagne qu’il n’avait pu soumettre, disait d’elle: « N’y pensons plus, l'Espagne est en Afrique. » Par une singulière vicissitude, au cinquième siècle, ce voisinage de l'Afrique entretenait en Espagne la civilisation et la science. Cet étal se prolongea jusqu'au temps des invasions, qui , de toutes parts, entamèrent l'empire romain. Les plus humains et, pour ainsi dire, les plus dociles des barbares, échurent pour conquérants â l'Espagne: ce furent les Visigolhs. Ils adoptèrent le christianisme, et prirent en meme temps des principes de législation civile inconnus aux autres peuples. Aussi, dès le sixième siècle, vous
(1) Die, r«|«, ni pütior poclv,
!*• gia(M rcriUt m«M libella*.
L>bri »n. *p U-
voyez tout un système de justice sociale s’élever en Espagne et succéder à l’administration romaine, abolie par la défaite. L’F.spagne vécut plusieurs siècles sous ces maîtres nouveaux, qui reçurent sa religion.
Esl-cc à l'époque de cet établissement des Gollis qu’il faut reporter l’origine de la langue espagnole? Doit-on supposer, avec un savant célèbre, que ccttc langue dérive d’une langue romane, uniformément parlée itan t l’Europe du Midi? ou ne faut-il pas croire plutôt qu’elle naquit de la lutte cl du mélango de la langue latine, anciennement naturalisée en Espagne , avec quelques restes d'anciens idiomes, et la langue des nouveaux envahisseurs ? Cette seconde hypothèse est, je crois, la seule vraisemblable, du moins pour les parties de l'Espagne qui ne louchent pas au midi de la France. Il est visiblc.que, les éléments barbares qui se mêlaient à la langue romaine étant divers, l’altération ne devait pas être uniforme. Une cause particulière voulait, je crois, qu’en Espagne le type romain se défendit longtemps et laissât de très-fortes empreintes dans la langue nouvelle. Encore aujourd'hui, en espagnol comme en italien, on peut écrire plusieurs lignes qui seraient a la fois latines et modernes. Si la langue espagnole a conservé fréquemment les mots cl les désinences sonores du latin, il ne faut pas s'en étonner; quelque chose a dû rendre le latin plus puissant et plus durable en Espagne que partout ailleurs : c’est le pouvoir et l'action législative des évêques.
Dès le sixième siècle, vous voyez régulièrement établies en Espagne des assemblées épiscopales, où se discutaient les lois civiles. Ces conciles politiques parlaient latin, beaucoup mieux sans doute que les barons et les grands vassaux de Charlemagne : le latiu était la langue unique de l’Église. Or, plus l'hommoqui parlait latin avait d'influence, plus les formes du latin sc perpétuaient dans la nation. Ainsi je n'hésite pas à dire que ces nombreuses assemblées d’évéques, qui remplissent toute l'histoire d’Espagne, depuis le cinquième jusqu'au huitième siècle, furent une cause permanente de domination pour le latin, et qu’enfln, lorsque celle langue s’altéra , scs types durent laisser une trace profonde dans la langue nouvelle. Un monument remarquable de celle intervention épiscopale, c’est le recueil de lois promulgué dans le seizième concile de Tolède, vers la fin du septième siècle. Écrit en latin, sous le litre de Forum judicum. ce recueil ne fut traduit en castillan que dans le milieu du treizième siècle. Jusque-là, sans doute, il était, sous la forme latine, suffisamment intelligible pour les juges cl le plus grand nombre des habitants. La conquête arabe même ne parait pas avoir détruit cet étal de
choses. En refoulant les peuples vaincus autour de leurs églises et de leurs prêtres, elle dut même les rattacher, dans quelques provinces, à la langue latine, comme à une langue sacrée, dans laquelle les vaincus pouvaient plus librement invoquer Irur dieu et maudire leurs ennemis. Il est certain du moins que les rois mores d'Espagne, au huitième siècle, empruntèrent souvent la langue latine, dans les ordonnances et les actes publics qui s'adressaient i leurs sujets chrétiens.
Ce que Bossuet a dit de la France, avec une espèce de joie, qu'elle était une monarchie fondée par des évêques, serait bien plus vrai de l'Espagne. Mais, chose singulière! celle influence prédominante du corps épiscopal y fondait, non pas la monarchie absolue, comme le voulait Bossuet, mais une monarchie libre et tempérée. Cosl le caractère qui règne dans le Forum juilicum . Celte loi est très-supérieure aux autres lois des peuples barbare*, presque toujours fondées sur le droit du plus fort, entre le maître et l'esclave, et sur le droit de représailles entre les égaus. Au contraire, la vieille loi espagnole suppose une justice antérieure et générale, qui seule peut rendre'lc pouvoir légitime. I.cs évêques élisaient les rois, et les rois devaient gouverner selon les lois. Tel fut le régime sous lequel vécut l’Espagne jusqu'* l'invasion des Mores, au commencement du huitième siècle.
Cette cote d'Afrique, où étaient nés tant d'hommes célèbres dont l'éloquence avait agité les Églises chrétiennes, envoyait maintenant * l'Europe un peuple nouveau, armé (oui à la fois du fanatisme et de la science, les Arabes, déjà maîtres de l’Asie. Alors plusieurs civilisations, ou, si vous voulez, plusieurs barbaries, tantôt luttant, tantôt confondues, couvrirent à la fois le sol de l’Espagne. Quelle langue prédominait dans ce chaos? Un auteur du dixième siècle, Liutprand, nous dit que, « vers Tanncc 728, il y avait dix langues en Espagne : 1* le vieil espagnol; 2° le canlabre; 3® le grec; 4® le latin; 3® l’arabe; G* le chaldéen ; 7* l'hébreu ; 8® le celtibérien; 9“ le valencien, et 10® le catalan. » On ne conçoit pas bien dans cette nomenclature quelle pouvait être la place du grec en Espagne. L’usage du chaldéen et de l’hébreu s’explique par la présence d un grand nombre de juifs. Le vieil espagnol, le cantabrc, le cellibérien désignent d’anciens idiomes qui avaient survécu à la conquête romaine, et qui, sans doule, en se mêlant avec le latin, donnèrent naissance à un romanno vulgaire, devenu le caetiUan. Quant à la langue arabe, il parait que d abord elle envahit une grande partie du territoire. Un écrivain du neuvième siècle, Alvaro de Cordouc, se plaint que les chrétiens de son temps écrivaient, recueillaient, publiaient les
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livres arabes. « Ils estiment moins, dit il, les rois- « seaux abondants de l’Église, qui coulent du pa- « radis. Ilélas! ô douleur! les chrétiens ne savent « plus leur loi (1). » Enfin les langues Valencienne ét catalane étaient évidemment identiques avec notre langue provençale.
Mais que cette langue ait été commune à toutes les parties de l’Espagne, au neuvième siècle, voilà ce que nous ne pouvons croire, malgré l’autorité d’un savant célèbre. Seulement, tous les dialectes romans de celte époque étant fort voisins de la souche primitive, se louchaient, se confondaient en beaucoup de points. Ainsi vous trouvez dans le vieil espagnol des lignes entières qui sont provençales; par exemple, dans un poème d’Alexandre, au douzième siècle, vous lisez :
Era etla Coriata unn ttobla cuzidad ,
Soir* f loda» ta» otra » aciu y tant boa lot...
Et ailleurs :
Vdieron una tn» de grand lrib»taeion Fo ptriarbada loda la procession.
Tuut cela, vous le voyez, n’est que du latin p!us 04i moius'altérc.
Aussi, M. Raynouard, dans un admirable travail philologique , dans sa Grammaire comparée de» tangue » du Midi, a ramené sous uii petit nombre de règles faciles cl claires les diverses altérations de la langue latine dans les différents idiomes. C’est une clef pour ouvrir ces belles littératures du Midi, trop négligées de nos jours. Avec celle ingé* nieuse méthode, une élude de quelques mois sufiit à donner l’intelligence de ces langues, dans leurs monuments les plus anciens.
La langue catalane ou provençale était parlée dans la Catalogne, dans la Navarre cl dans l’Ile de Majorque. Un autre roman, devenu le fond de l’espagnol moderne, était usité dans la Castille. La Galice cl le Portugal avaient un dialecte particulier, comme ils l’ont encore aujourd’hui.
Quand vit on enfin l’idiome castillan sortir de ia corruption du latin, et pousser, comme un jeune rameau, sur celle souche antique? Quand celle nouvelle langue eut elle une poésie distincte de celle des Catalans, qui se confond elle-même avec le provençal? Certes, si la grandeur romanesque des événements , l’ardeur patriotique et religieuse , les guerres étrangères et civiles, doivent agiter, enhardir 1 imagination, rien de (oui cela ne manquait à la Castille. Cependant le premier réveil de la poésie populaire y paraît assez tardif. Non-seulement la poétique Provence , mais noire Picardie, notre Normandie, semblent avoir produit des romans et
(I) Sanrhrz, t. I. p. 48.
Sü
63ft COURS DE LITTERATURE FRANÇAISE.
des poêles avant celle Espagne, où le climat (levait éveiller le génie. On peut croire que l'influence arabe, dominant à la fois par les armes cl par le savoir, arrêta, dans une grande partie de l'Espagne, l'originalité native des esprits. On s'étudiait à parler et à écrire la langue des vainqueurs. Encore aujourd'hui, la bibliothèque de l'Kscurial renferme beaucoup de livres arabes, composés dans le douzième siècle par des Espagnols chrétiens. Ces hommes, qui ne s’étaient par convertis à l’Alcoran, sc convertissaient, pour ainsi dire, à la science cl à la poésie orientale. Ils avaient pour la langue arabe cet attrait curieux qu'inspire la supériorité des connaissances. Il parait même que l'arabe était la belle langue à la cour de plusieurs de ces petits rois de Castille, qui, tour à tour, luttaient contre les Mores et s'unissaient à eux. Le castillan ne se conservait plus que chez les chrétiens des montagnes.
Ainsi l’invasion arabe avait accompli un des plus grands effets de In conquête : elle avait, en partie, arraché au peuple vaincu son idiome national. Si la conversion religieuse avait suivi, l'Espagne devenait entièrement arabe; car voici la règle historique : tout peuple conquérant qui impose sa religion, impose sa langue, et absorbe dans son unité la nation qu'il a soumise; mais si le peuple conquérant n'imposc que sa langue, têt ou lard le peuple vaincu reparaîtra.
Quoi qu'il en soit, l'époque où l'idiome national, qui semblait submergé sous la conquête arabe, prit un caractère, ne remonte pas au delà du onzième siècle. C'est alors que vous voyez les souverainetés chrétiennes se dégager au milieu des Mores, grandir, sc fortifier ; c'est alors que parait ce grand Cid, dont le nom remplit toute l'histoire d'Espagne, en fait longtemps tout le merveilleux et toute la poésie : cependant il ne semble pas qu'il se soit conservé de monuments, en langue vulgaire , tout à fait contemporains du Cid. Le poème du Cid, qui, pnr la simplicité du récit et la barbarie gothique du langage, parait plus ancien que toutes les romance s espagnoles, n'csl peut-être que du treizième siècle. C’esl vers ce temps que la monarchie castillane s'affermit. Alphonse le Sage, qui monta sur le trône en 1232, protège et cultive les sciences au milieu d’un règne agité.
Ce prince est un des hommes extraordinaires du moyen âge; il eut plus d’une fois à combattre ses sujets et scs enfants ; lie souvent par des traités avec les rois mores d’Espagne, il passa pour un impie. Le premier des princes espagnols, il se fit nommer empereur d'Allemagne. Pour acheter cette dignité, il appauvrit, il épuisa ses sujets par des impôts, tout eu se vantant d'avoir trouvé par sa science la pierre philosophale. Celle decouverte
cul été bien belle pour un roi, et aurait facilité son gouvernement! il aurait fait tout seul son budget, sans consulter les cnrlès! Mais il parait que cette ressource prétendue était vaine; car les peuples mécontents se soulevèrent contre Alphonse, qu'ils accusèrent d’avoir falsifie les monnaies : c'clait là sans doute tout son secret pour faire de l’or. Quoi qu'il en soit, le roi, pour se justifier, a consigné dans un poëmesa mystérieuse science. Il y raconte qu'ayant appris qu’il vivait en la terre d'Égypte un sage versé dans la connaissance de l’avenir, il l'a consulté par ses messagers; qu'il lui a même envoyé jusqu'au port d’Alexandrie le meilleur de scs vaisseaux, que le sage astronome s’y est embarqué, cl est venu avec empressement à sa cour, u 11 savait faire, ajoutc-l-il, la pierre qu’on nomme philosophale, cl il m’a enseigné cet art. Nous l’avons faite ensemble; depuis, je l’ai faite seul; et bien souvent mon trésor s’en est accru. >* Alphonse se compare, sous ce rapport, au roi Midas. El ii ajoute qu’il veut faire jouir de cette découverte sa patrie et sa famille. « Je veux, dit-il, vous donner un avis qui n’est pas de médiocre importance ; si vous devenez possesseur de ce trésor, vous le devez tout entier à celui qui vous le révèle. » Malheureusement, il exprime cette merveilleuse recette par des hiéroglyphes et des iignos que personne n’a jamais su déchiffrer.
Quoi qu’il en soit, c’esl de ce prince et de son règne que datent les progrès de la langue espagnole vulgaire, du roman espagnol ; car, rcmarquez-ie bien, celle expression de roman qui n’indique pas l’unité de formes, mais l'unité d'origine, s'applique à toutes les langues du Midi. En 1220, Jacques Ier, prince de Catalogne, avait défendu à ses sqjcls la lecture des livres saints en laogue romane « ne guis libros Pcteris tel iXoci Teslamenti in eosascio habcal. »
Alphonse le Sage, au contraire, fil traduire la Bible, en langue romauc, c'est-à-dire en castillan ; car le même mol indique ici deux dialectes fort differents. Du reste, si ce travail prouve une langue régulière, il ne parait pas que celle langue eût encore de véritable poésie. Le /lomancetv, celle espèce d’Iliade populaire que le goût de notre siècle admire avec raison, appartient à une époque plus récente, au moins dans sa forme actuelle; les pièces éparses qui le composent ont été retouchées et refaites , peut-être dans le quinziéme siècle. On y trouve des allusions mythologiques peu conformes à la simplicité chevaleresque et chrétienne des premiers temps. Mais il n'est pas moins vrai de dire que ces chants populaires sont un des monuments les plus originaux du génie moderne dans le moyen âge. Difficilement, on trouverait une poésie qui, sous la
négligence du mèlre cl du langage, eût plus de vivacité; cl malgré quelques traces d'affectation et quelques jeux de mots dont nous ignorons la date, nulle part la simplicité des mœurs primitives, ce mélange de générosité cl de férocité, n’est plus remarquable et plus intéressaut par le contraste.
Ces romances, nous l’avons dit, sont loin d’étre le plus ancien témoignage qui nous reste du Cid. Peut-être ne sont-c!!cs en grande partie que des fragments altérés de quelque grand poème perdu. Les exploits du Cid avaient été racontés par les More», comme par les chrétiens. On dit même que ce héros, qui , dans les vicissitudes de sa vie, tira plus d’une fois l’épée pour les ennemis de sa foi, avait près de lui deux écuyers musulmans qui furent les premiers historiens de sa vie. Ces récits furent répétés et traduits. Telle est l’origine vraisemblable d’un fragment sur le Cid, fort anterieur aux romance a, si l’on en juge par la rudesse de la versification et du langage. Un savant littérateur a déjà fait connaître quelques passages de ce poème qui u'embrassequ’une époque de la vieillesscdu Cid. Nous essayerons de revenir après lui sur ce sujet, en choisissant de préférence ce qu'il a négligé de traduire. Il ne s'agit pas là du premier coup d’épée de don Rodrigue. Ce n’est pas le Cid de Corneille, le jeune amant de Chimcne, avec son duel et son amour. Le chroniqueur espagnol raconte le dernier exil du Cid, qui, à l’âge de soixante-quatre ans, est banni par le roi Alphonse VI , et se sépare de sa femme cl de ses fils.
Pleurant de ses yeux, malgré sa force d'âme, il tournait la tête et regardait sa demeure. Il vil les jhh-Ics ouvertes et sans cadenas ; les perches de la fauconnerie vides, sans toiles et sans laucons et sans autours apprivoisés. Mon Cid soupira; car d eut de très-grands soucis. Mon Cid parla bien, et d’une voix très-calme: « Merci à loi. Seigneur père, qui es dans les cieux. Mes ennemis méchants m’ont enlevé cela. • Alors il se bâta de partir, et lâcha les rênes. A la sortie dcBivar, ils eurent la corneille à droite; et â l'entrée de Burgos, ils l’eurent à gauche. Mon Cid couduisait les hommes et levait la tète. Mon Cid Ruy Diaz entra dans Burgos. Il avait â sa suite soixante lauces ornées de bannières. Pour le voir, les hommes et les femmes s’étaient mis aux fenêtres, pleurant de leurs yeux , tant ils avaient de douleur! et ils disaient de leur bouche, pour toute parole :
• Dieu, quel bon vassal, s’il avait eu un bon seigucur ! - Mais persoune n’osait l’inviter, tant le roi Aphonse avait une grande puissance! Car, avant la nuit, ton ordre, écrit et scellé, était venu â Burgos avec un grand message annonçant que personne ne donnât logement â mou Cul, cl que tout homme qui lui dirait une simple parole perdrait les oreilles et les yeux de la tète, et de plus I® corps cl l'âme. Le peuple chrétien avait un grand tourment; car il u’osail rien dire de mon Cid. Le Cid alla droit à son logement ; il trouva la porte bien verrouillée par la terreur du roi Alphonse qui le voulait aiusi ; en sorte que si on ne les brisait parforce, « nulle ues’ouvrait. Les gens de mon Cid appelaient à liante voix. Le» gens de la maison ne voulaient pas répondre une parole. Mon Cid s'approcha, tira son pied de l'étrier et frappa un coup. Laporte ne s'ouvrit pas; car clkétait bien fermée. Une petite fille de neuf ans sc tenait l’œil au guet. • Cid, une antre fois, vous avez ceint l'épée dan* un bon moment.
Maintenant le roi a défendu de vous reccroir. A la uuit. sou ordre est venu avec un grand message,** fortement scellé. Nous n'oserions vous ouvrir, ni vous recueillir pour rien. Sinon, nous perdrions notre avoir cl nos maisons et de plus les yeux de la tète. Cid, vous ne gagneriez aucune chose à notre mal. Mais que le Créateur vous favorise d - toutes ses bénédictions. La petite tille dit cela, et tourna vers sa maison. Le Cid alors vil qu'il n'avait pas la lionne grâce du roi. S'étant retiré de la sorte, il traversa Burgos.
Tout cela ne ressemble guère sans doute à nos idées romanesques sur la gloire du Cid : mais je ne sais s'il est possible de mieux exprimer le délaissement de ce grand capitaine. Cette ville inhospitalière, ces maisons fermées, celle petite fille de neuf ans qui seule ose parler au proscrit, l’obéissauce résignée du Cid qui s’éloigne, tout cela forme, dans la rude négligence du chroniqueur, une peinture parfaitement originale.
Le Cid emprunte cinq cents marcs d'argent à un juif, rassemble quelques centaines de cavaliers, et va combattre les Mores. Après de grands exploits, dont il fait hommage à l'injuste Alphonse, le Cid s’empare de Valence, où il fait venir sa femme et ses filles. Assiégé dans sa conquête par l'empereur de Maroc, il remporte une grande victoire; i) se promet d’y trouver le trousseau de scs filles, que, pour plaire au roi Alphonse, il donne en mariage aux infauls de Carion. Je ne reproduirai pas la partie de cet épisode habilement rendue par M. de Sismondi ; les filles du Cid, livrées à leurs indignes époux, sont maltraitées par eux, et laissées pour mortes dans les bois de Corpcz. Ramenées à leur père, leur vue excite sa vengeance; il réclame justice auprès du roi Alphonse. Les corlès sont assemblées à Tolède; on y voit, dit le chroniqueur, les hommes les plus sages cl les meilleurs de toute la Castille.
Le cinquième jour, arriva mon Cid le Batailleur. lien voya devant Alvar Fanez, pour baiser le* mains du roi, son seigneur, bien qu'il sut qu'il arriverait le même soir. Quand le roi l'apprit, il fut louché II monta à cheval avec îles grands et alla recevoir celui qui était né dans une heure prospère. Le Cid vint à la hâte, arec les siens, compagnie* vaillantes qui ont un seigneur semblable i elle. Quand le bon roi Alphonse le vit, le Cid le Batailleur se jeta â terre. Il voulait s'abaisser et honorer soo seigneur. t>uand le roi l'entendit, il ne tarda pa* un moment : • Par saint Isidore ! en vérité, cela ne sera pas aujourd'hui. A cheval, Cid; sinon, je ne serais pas coulent. Nous vous saluons «l’Aine et de cœur; muu cœur est aflligé de ce qui vous (icse. Dieu veut que votre présence honore anjourd hui la cour. — /foie», • dil mou Cid le Batailleur.
Il baisa la main du roi. et il salua : « Grâces soient rendues à Dieu, quand je vous vois ! Je me soumets â vous et au comte don ll<enri*ji»e. et à tous ceux qui sont ici. Dieu sauve nos amis, et vous surtout, seigneur! Mon épouse dona Ximena est une dame d'honneur; elle vous baise les mains, parce que ce qui nous afflige vous pèse, seigneur. • — Le roi répondit : • Qu’il se fawe ainsi. •
■ Le roi retourna v«ts Tolède. • C.etle nuit, dit mou CM, je ne venx pas aller plus loin. Grâces soient rendîtes an eéi et que le Créateur vous favorise! Rentrez dan* la ville, sèi*
gtieur. Moi. avec las uiieas. je m'arrêterai à Saiut-Servao . Mes compagnies resteront là cette nuit; je ferai la veille dans ce saint lieu. Demain malin, j’entrerai dans la ville, et j’irai à la cour avant de déjeuner. • — Le roi dit : « Il me plaît. • Et il entra dans Tolède. Mon Cid Ruy Uiaz était demeuré à Saint-Scrvan. Il ordonna d'allumer des cierges et de les poser sur l’autel. Il eut le désir de veiller dans le sanctuaire même, en priant le Créateur. Ils dirent les matines au poiut du jour; la messe fut achevée avant le lever du soleil ; l'offrande du Cid fut bonne et complète.
Le poète chroniqueur continue son récit avec la même exactitude minutieuse :
Mon Cid partit de Saiul-Servanpour la cour. A la porte du dehors, il descendit de cheval, à son gré. Il entre prudemment avec tous les siens. Il marche enlouié d'eux, au nombre de ceut. Quand on vit entier celui qui était né dans une heure prospère. le roi don Alphonse, le comte don Hcurique et le comte don Raymond, selevèient.cl après eux, tous les autres; et ils reçurent le Cid avec grand honneur. Leroi dit au Cid :• Câ, venez, sire Batailleur, sur ce siège que je vous dois, bien qu'il déplaise à quelques-uns, vous serez assis mieux que noos. • Alors celui qui avait conquis Valence fit beaucoup de remeicimculs : «Siégez sur votre banc, dit-il, comme roi cl seigneur. Je m'assoirai là atec les miens.
Le roi approuva du cotât ce que disait le Cid; et mon Cid se plaça sur un banc. Les ccnt hommes qui le gardaient se mirent à l'entour. Tout ce qu’il y a de gens à la cour regardaient mon Cid et sa barbe longue et liée par uu cordon. Dans ses mouvements, il semblait bico un homme. Les infants de Carion, accablés de honte, ne pouvaient le regarder. Alors se lève debout le bon roi don Atphouse : «Ecoutez, hommes d’armes, et que le Créateur vous favorise. Depuis que je suis roi, je n'ai pas fait plus de deux assembléesde coûtés :1a première futàBurgos,et l’autre à Cari on. Je liens cette troisième à Tolède aujourd'hui, pour l'amour de mou Cid, ué dans une heure prospère, ai.n qu’il ait justice des iofants de Carion. Ils lui ont fait un grand tort, nous le savons tous. Soient juges le comte don Henrique, le comte don Raymond, et vous autres comtes qui n'ètesd'aucun parti, avec sagesse et prudence, parce que vous êtes exainiuateurs, pour choisir la justice. De paît et d'autre, •oyons en paix aujourd'hui. Je jure par saint Isidore, celui qui engagera mes cortès à me quitter perdra mon affection. Maintenant , mon Cid, fais ta demande; nous saurons ce que répondent les infants de Carion. «
Mon Cid baisa la main du roi, et se levant : « Je vous remercie beaucoup, comme roi et seigneur, de ce que vous tenez cette assemblée par amour de moi Voici ce que je demande aux infants de Carion. Pour meslilles qu'ils ontdélaitsées, je ne sens pas de déshonneur; car vous les aviez mariées, roi Mais quand ils emmenèreut mes filles de Valence la grande, bien que je les aimasse d'âme et de coeur, je leur dounai deux épées, Colada et Tison. Je les avais gagnées à la manière d'un baron, (tour me faire honneur avec ellrset vous servir. Quand ils abaudunuèi eut mes filles dans le bois de Corpez, ils ne voulurent plus avoir rien de commun avec moi; et ils pcrdiicnl mou affectiou. Qu’ils me donnent mes épecs, puisqu ils nesoul plus mesgeudres •
Les juges dirent : «C’est raison • Lcconitede Garcia dit : • Nous discuterons cela r Alors les infants de Carion se retirèrent à part avec tous leurs parents et le parti qu'ils ont là. Ils traitèrent vite la chose, et i'accoidèrenl. « Le Cid le Batailleur nous fait graude amitiéde ne nous rieu demander aujourd’hui pont l'houncur descslillcs : nous aurions traité avic le roi don Alphonse. Dounons-lui ces épées, puisque telle est sa demaude; et quand il les aura reçues, la cour peut sc séparer ; le Cid le Batailleur n'aura plus d'aune justice du nous »
Ayant ainsi parlé, ils revinrent à la cour : « Merci, roi don Alphonse; vous êtes notre seigneur. Nous ne le pouvons mtr, il nous a donné deux epées; puisqu'il les demaude, e< qu’il en a envie, nous voulons les rendre, devant vous « Ils découvrirent les épées, i'oladu cl T non, et les
posèrent dans la main du roi leur seigneur. Il tira les épées et illumina toute l’assemblée. Les poignées et les garnitures sont tout en or. Tous les vaillants nommes de la cour eu furent émerveillés.
Le Cid reçut les épées, baisa les mains du roi, et retourna au banc d'où il s’était levé; il les tient dans scs mains, et les regarde de plus en plus. On n’avait pu les changer; car le Cid les connait bien. Il tressaillit de joie dans tout son corps, et sourit. Il leva la main et se prit la barbe. • Par cette barbe que personne n’a arrachée, qu’elles aillent venger donà Elvire et dona Sol ! • Et il appdle son cousin, tend vers lui le bras, et lui donne Tison. «Prends-la, cousin; elle devient meilleure par son maître. *11 tend le bras à Martin Antolinezde Burgos.et lui donne Colada. • Martin Antolinez, preux vassal, prenez Colada; je l’ai gagnée sur un bon seigneur, le comte don Raymond Bérenger de Barcelone; je vous la donne pour que vous en ayez grand soin. S’il vous arrive de combatlreavec elle, vous gagnerez grand prix et grande estime. • Antolinez lui baisa la main, il prit et reçut l’épée. Aussitôt mon Cid le Batailleur se lève :
• Grâces soient rendursau Créateur et à vous, roi seigneur î Je suis payé maintenant de mes épées, Colada et Tison. J’ai autre chose à redemander aux infants de Cariou. Quand ils emmenèrent de Valence mes deux filles, je leur donnai en or et en argent trois mille marcs d'argent. Moi faisant cela, ils ont agi comme vous le savez : qu’ils me dounenl mon avoir, puisqu'ils ne sont plus mes gendres. »
Les infants, accablés, cèdent encore à celle juste demande, qu'ils croient la dernière. Alors le Cid éclate cii reproches plus violents; il réclame, non plus des restitutions, mais la vengeance de l'outrage de ses filles ; et il presse la cour de lui accorder le combat contre ces traîtres. Tout cela sans doute, malgré la rude négligence du langage, nous parait éclatant et poétique. Celte ruse du Cid, pour reprendre d’abord à ses ennemis scs propres bienfaits, ces deux épées remises aux deux champions que le Cid se destine et qu'il charge tout à coup de venger sa cause, voilà un grand spectacle d'imagination on d’hisloirc. Nous croirions le fait historique, tant le chroniqueur paraît peu capable d'inventer avec génie; mais peut-être n'a-l-il fait que copier une tradition populaire.
Après un débal sur la dernière demande du Cid, les infants sont assignés a paraître en champ clos dans un delai de trois semaines. I.e roi don Alphonse et toute sa cour viennent assister à ce combat, ou les infants de Carion tombent vaincus par les champions du Cid. Enfin, pour achever la vengeance et la gloire du hérus, scs deux fiilts outragées sont demandées en mariage par les infants de Navarre et d'Aragon.
Roman de chevalerie, pour ainsi dire historique, ce poème du Cid est un des monuments les plus curieux du moyen âge. La langue dans laquelle il est écrit, facilement intelligible, touche encore, de toutes parts, au laLin. Les mots d’origine arabe y sont fort rares. Ou u'y trouve pas, comme dans les romances, quelques-uns de ces traits laborieux cl* recherches qui décèlent une époque plus récente. Tout y est simple et grossier; mais if y règne une véritable originalité de mœurs cl de langage.
TABLEAU DU MOYEN AGE
D'une antiquité moins authentique, le recueil des romance» du Cid doit exciter cependant un vif intérêt. Il abonde en traits poétiques. Souvent on y retrouve aussi les traces de cette nature inculte qui éclate dans le poëme du Cid, et qu'a défigurée plus lard la galanterie chevaleresque. Je le dirai cependant, ce Romaticero, formé de chants accidentels, recueillis et remaniés è diverses époques, me parait un des arguments que l'on peut opposer à ceux qui donnent à l’Iliade une origine semblable et en font l'œuvre collcctiveel populaire d’un siècle. Vous ne trouverex dans le Romancero du Cid rien de cette belle ordonnance, de cette unité, de cet intérêt progressif qu’on admire dans l'cpnpée homérique Un a beau dire, le hasard ne peut pas simuler te génie.
3!ais, si quelques-unes de ces romances sont froides et communes, on trouve dans les autres des scènes d’une admirable naïveté, une vive expression de mœurs, des mots sortis du cœur. Le caractère de don Diègue, tel que l’a tracé Corneille, aurait pu s’emprunter à ces romances. Ce désespoir de l’honneur outragé, celte douleur de la vieillesse qui ne peut se venger, cet honneur espagnol enfin, sont rendus avec une force admirable dans les premières romances. Corneille ne para 1 1 en a voir con nu que deux, et même sous une forme très-inexacte. Son génie a deviné et remplacé le reste. Cependant, ne nous y trompons pas, si Corneille emprunte à ces romances la tradition si poétique des amours de Chimène, il l’a bien embellie par son langage.
Nous parlerons avec détail de ce recueil , messieurs. On l’a souvent défiguré, même en l’admirant. L’écrivain étranger qui, par ses éloges et ses traductions, a jeté le plus d’éclat sur ces romances. Herdcr, en détruit tout à fait la simplicité par son faux coloris germanique. On a plus d’une fois loué ces romances d'aprcs sa version, qui ne leur ressemble pas. Ainsi , dans la première, il supprime l'épreuve toute matérielle que don Diègue essaye sur les poignets et les bras de scs fils, pour chercher un vengeur. A cette torture , Corneille avait subslituéun admirable dialogue : Herdcr est moins heureux. Voici la traduction fidèle de l'original espagnol :
Diego Lainez songeait arec souci â la tache de sa maison, fidèle, riche ei antique, plus que celle d’Inigo et d’Abarca : et voyant que les forces lui manquent pour la vengeance, et que scs longs jours ne lui permeUcut pas de la piendre par lui-même, il ne peut plus dormir de nuit, ni g* ûter des aliments, ni lever de terre ses yeux ; il n'ose sortir de sa demeure, ni causer avec sesamis : il craint que le souille de sa boute ne les offense. Etaul à lutter avec ces nobles dégoûts, pour user d’une épreuve qui ne tournât point à mal, il fit appeler ses hls, et, sans leur dire une parole, il alla, leur prenant, l'une après l'autre, leurs jeunes mains fidèles, non pour y chercher les lignes de la chiromancie , car cette mauvj:k pratique n'était pas encore née en Espagne; mais, mal-
gré l’âgcct ses cheveux blancs, ('honneur doonan t des forces à son sang glacé. à ses veines, à ses nerfs et à tes froides artères, il serra leurs mains de telle sorte, qtlc les jeuues hommes dirent : « Seigneur, c’est assez ; qu’essayes-tu?qne veux-tu? Lâche-nous, car tu nous fais mourir. • Mais, quand il en vint à Rodrigue, l’espérance du secours qu’il cherchait étant comme morte, puisqu’il ne se trouve pas dans les deux premiers, celui-ci, les yeux rouges de sang, commeune tigresse d’Hircanie, avec beaucoup de fureur cl d’audace, lui dit ces mots : « Lâchc-les. mon père, ou malheur â toi ! Lâche-les ; car il ne te suffirait pas d’étre mon père, ni de me faire satisfaction en parole. Mais, avec ma main meme, je t’arracherai les entrailles, mon doigt se faisant passage en place de dague ou de poignard. • Le vieillard, pleurant de joie, dit : « Fils de mon âme, ton courroux uie soulage, et ton indignation meplait. Ces bras, mon Rodrigue, montre-les pour la vengeance de mon honneur, qui était perdu, s’il n'est reconquis et gagné par toi.» Il lui conta son injure et lui donna sa bénédiction, et l'épée, arec laquelle Rodrigue donna la mort au comte, et commencement à ses exploits.
Je ne prolongerai pas aujourd’hui ccl examen du Romancero. J’ai mieux aimé traduire que raisonner. Je reviendrai sur ce sujet, et je lâcherai de faire connaître quelques fragments curieux de cette vieille littérature espagnole, où l’on trouve de si belles choses anonymes, et tant de poésie, sans un grand poêle.
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SEIZIÈME LEÇON
Caractère surtout historique de la vieille poésie castillane. — - Romance du toi Rodrig.e, — Nouvelles observations sur le Romancero du Cid. — Poésies morales. — Don Santo Rabby. — L’esprit religieux de l’Espagne au moyen âge; moins intolérant que dans la suite. — Légendes versifiées. — Prose castillane.— I>ou Juan Manocl. — Le chroniqueur Ayala.
Messieurs,
Je réunirai, dans celle séance, des souvenirs furt divers, toujours sur un même sujet, la vieille littérature castillane.
Lorsque la critique est moins une leçon de goût qu'une recherche d'érudition, lorsque au lieu d'analyser îles chefs-d’œuvre, clic s'attache à découvrir quelques singularités inédites, quelques rares échantillons d’une barbarie plus ou moins originale, l'intérêt doit quelquefois languir. Si pourtant cela nous arrive, messieurs, la faute semble en être à moi. Est-il, au premier abord, une étude plus faite pour exciter l'intérêt et ranimer l'imagination, que celte histoire toute poétique de l'Espagne , ce mélange de religion , de guerre, d’amour, comme dans le reste du moyen âge, mais avec des nuances orientales cl plus forles? D’où vient cependant que les monuments de celte époque ne répondront pas à toute l’attente éveillée dans l’imagination par le noin de celte époque même? C’est que, pour les contemporains , la réalité n’avait pas tout le ebarme de grandeur et de poésie que nous y supposons vaguement. Aujourd'hui, paisibles rêveurs, évoquez,
! dans les palais de Grenade, dans les tours de i’AI-
haïubra, les souvenirs de l'amour et de l’honneur, vous croirez, au loin, entrevoir mille fantômes poétiques. Il vous semblera que l'Kspagiic était, au moyen âge . un pays d'enthousiasme et de génie. Jlais il n'en va pas ainsi. La Castille est moins féconde, moins variée dans sis vieux monuments littéraires, que ne le fut la Picardie, par exemple. Oui, feuilletez les romans des trouvères, au treizième siècle; une foule d'inventions heureuses , une abondance inépuisable d'imagination caractérisent ces provinces dont le nom, à force d'étre national, est devenu bourgeois et vulgaire à nos yeux. Au contraire, l’esprit tout échauffé d’une vague admiration, cherchez-vous ce que la longue lutte de deux religions , le génie des Mores et celui des chrétiens ont dù produire de neuf et de hardi dans les arts, hormis les belles romances du Cid , la moisson ne sera pas abondante.
Cependant, quelques traits distinctifs marqueront la poésie cspagno c à sa naissance. Le-premier, c’est un amour de la patrie, plus anime que chez les autres peuples du meme temps. Ce besoin qu'avait l’Espagnol de regagner pied à pied sa terre natale , cette présence assidue de l’ennemi , cette croisade permanente pendant cinq siècles , c’étaient là des aiguillons qui devaient exciter l’amour du pays jusqu'au fanatisme.
Aussi, dans cette littérature plus riche de l'Italie, de l’Angleterre , de la France, au moyen âge , vous ne trouverez pas, comme en Espagne, une suite de chants tout à faitnalionaux ; vous n’y trouverez pas, sur chaque événement, sur chaqucgrand homme du pays, uncroinaiicc populaire. C’est donc là le premier caractère de cette littérature du moyen âge en Espagne: moins variée, plus pauvre que celle des autres pays de l'Europe , elle est plus indigène, plus locale, plus historique.
L’imagination poétique de ce pcuplcscmblc avoir clé, pcndaul plusieurs siècles, absorbée par cet unique soin de iui-méme. Vous trouverez chez les Espagnols beaucoup moins que chez les autres nations fvmanes, les longs poèmes, les longs récits chevaleresques cl les fabliaux. Ce n'est qu'au sortir du moyen âge, quand l'Espagne cul échange son patriotisme, multiple, divise comme son territoire, contre la grande monarchie de Charics-Quinl , que sa littérature devient si féconde et si puissante à la fuis.
Cependant, après avoir fait prédominer, dans les origines de la littérature castillane, celte forme histurique de la romance populaire , nous rappellerons quelques essais d’un autre genre, quelques imitations de nos romans de chevalerie, et surtout quelques poèmes mystiques naturels au génie espagnol, mais qui, nuis doute, inspirés dans la mo-
ATIJRE FRANÇAISE.
nolonic du cloître, n’ont rien de la verve poétique des romance». Enfin, pour compléter cette r/vue de toutes les formes que la pensée recevait, à la même époque , dans les diverses contrées de l’Europe latine, nous opnscrons à Viilani cl à Froissart les premiersessais des chroniqueurs espagnols en langue vulgaire.
Le plus ancien monument de cette poésie espagnole, que j'appelle une suite d'annales, retenues par l'imagination populaire, c’est U romance dm roi Rotlrigue. Je la traduis avec une rigoureuse exactitude ; je tâche d'en conserver les expressions ; et, dans quelques idiotisme», vous reconnaîtrez plus d’une trace de la première cl étroite affinité entre les dialec'.cs romans.
Les armées de don Rodrigue perdaient courage et fuyaient, taudis que, dans un Huitième combat, ses ennemis étaient vainqueurs
Rodrigue s'éloigne de son pays et Je son camp royal. Il va seul, le malheureux ! nul compagnon ne lui restait.
Epuisé de fatigues, il ne pouvait plus conduire sou cheval. qui chemine au hasard, comme il lui plaît ; car il ne dirige plus sa route.
Le roi marche si accablé qu’il ne sent plus ; il est mort de soif et de faim, tellement que c’était pitié de le voir. Il est si couvert de saug, qu'il paraissait rouge comme la flamme.
Il portait toutes faussées ses armes qui étaient garnies de riches pierreries; il portait une épée dentelée comme une «CM par les coups qu'elle a reçus. Sou casque bosselé s'enfonçait sur sa tête; son visage était gonfle par la souffrance.
Il monte surla cime d’un céteau, le plus élevé qu'il aperçut. l)c là, il regarde son armée, comme elle est vaincue. Il regarde ses bannières cl les étendards qu’il avait, comme ils sont tous foulés aux pieds et couverts de poudre.
Il cherche des yeux ses capitaines; et aucuu ne paraissait. Il regarde la plaine teinte d'un sang qui coule en ruisseaux ; et, triste de ce spectacle, il sentait en lui une grande pitié.
Plcuraut de scs yeux, il parlait ainsi :
» Hier j'étais roi d’Espague; aujourd'hui je ue le suis pas d’un «eul village.
• Hier j’avais des villes et des châteaux; aujourd'hui je n’ai rien
• Hier, j'avais des créatures et un peuplequi me servait; aujourd'hui je n'ai pas uu créneau, qucjepnisse dire à moi.
• Malheureuse fut l’heure, malheureux fut le jour où je naquis et où j’bcritai d'une si grande seigneurie, puisque j’avais à la perdre tout entière eu un srul jour !
• O mort, que ne viens-tu! que n'enlèves-lu mon âme de ce corps misérable, puisqu’on l'en* rendrait grâces! •
La monarchie des Golhs est tombée. Yoilà le génie espagnol qui commence sous la servitude cl qui va grandir dans ce pénible apprentissage. Une résistance cl. un progrès continués pendant six siècles jusqu’au moment où les bannièresespagnolcs viendront assiéger Grenade, et où l’on chantera les Adieux du roi Boabdil, celte lente éducation d’un peuple, commencée par la défaite, achevée par la victoire, tout cela est marqué par autant de poésies, dont la simplicité fait la grandeur, où le poète n'est rien, où l'événement est tout.
Parmi les héros divers de ces chants . il eu est un
TABLEAU Dl! MOYEN AGE.
qui relaie par-dessus tous les autres, le Cul; son histoire est à la fois authentique et romanesque. Ailleurs, dans la France si guerrière, la chronique cl le roman sont deux choses distinctes. A l’exception de Charlemagne et de sa cour, dont l'histoire se perdait dans un passé déjà lointain, nos héros véritables ne servaient pas aux récits de nos trouvères. Les personnages de tous ces romans, dont s’csl amusé si longtemps l’esprit de l'Europe, et qui n'oulpu être tués que par l'imagination plus forte cl la raison moqueuse de Cervantes, ces personnages, Clcomadès, Tristan de Le. mois, etc., sont étrangers au monde réel. Mais IcCid est un héros intermediaire entre la Fable et l'Jiisloirc. Sc> grands exploits, ses conquêtes , sa Hère indépendance de la suzeraineté de Castille, tout cela est historique; et eu même temps le Homanceio fait du grand capitaine un chevalier errant qui sauve rhouucur des femmes et punit la déloyauté. I.a grandeur historique cl l'idéal du roman chevaleresque, voilà le Cid dans le Romancero.
Un jeune écrivain de talent et de goût prépare une traduction complète de ce recueil. Je désire beaucoup que son élégant travail soit bientôt public. Mais je n’essayerai pas de détacher quelque chose des cahiers qu’il a bien voulu me coiiûer : voulant toujours lier quelques idées a ix exemples que je rapporte , il faut bien que je traduise moiinémc ccs exemples, de peur que, sous une autre main, ils ne contredisent mes idées. Je vais donc vous citer encore les romances du Cid dans ma traduction, choisissant ce qui peut faire ressortir les diverses nuances de grandeur historique .et de beauté poétique. Je ne discute pas la question d’ancienneté. Nul doute, je le répète, que ccs poésies longtemps traditionnelles n’aient subi bien des variantes, par lesquelles chaque génération s'appropriait cette œuvre nationale. Cela même prouve combien elles sont indigènes. Elles se sont perpétuées en sc modifiant, toujours sous l’empreinte du caractère espaguol.
Oui, sans esprit de système, sans admiration paradoxale, il est impossible de ne pas goûter vivement ccs chauts. Je regrette que notre grand Corneille les ail à peine connus, et que, hormis deux romances mutilées cl confuses, il n’ait eu qu’un reflet de cette poésie primitive à travers des tragédies espagnoles du seizième siècle. Plus on admire la passion, la poésie, qui éclatent dans le Ctd de Corneille, ccl amour de Chiniène. si pur et si abandonné, ccs caractères de don Dièguc cl de Rodrigue, plus on sentira vivement les romances espagnoles.
bes romances esquissent rapidement ce que le poète français développe selon le génie de notre
lilô
théâtre. Tout y est plus simple et plus rude. Je ne rappelle pas les vers de Corneille; mais que chacun sc les récite à soi-méme. Prêtions le moment où le père envoie son fils à fa vengeance et ou le fils hésite entre son amour et son honneur. Voici maintenant la romance :
Le Cid testait pensif. se voyant jeiincd’âgc pour venger son père, en tuant le comte de Lozano II regardait la bande redoutable du puissant ennemi, qui avait, dans les montagnes, mille Asturiens scs partisans; il considérait comment, dans 1rs corlcs du roi de Léon. Fernand, le vote du comte était le premier, et son bras le meilleur dans les guerres Tout cela lui paraissait peu derant une telleinjure, la première qui se fût faite au sang de Lain le Chauve. Au ciel il demandait justice; Alatcrre.il demandait du champ; à son vieux père, liberté de combattre; à l'honneur, du courage et uu bras. Il ne s'inquiète pas de sa jeunesse, parce qu'en naissant le vaillant hidalgo est accoutumé A mourir pourh.-soccasionsd'honnetir.II découvrit une vieille épée de Mudarra le Castillan, qui restait là vieille et fouillée par la mort de son maître ; et songeant qu’elle seule suffisait pour la décharge de son devoir, avant de ta ceindre, il lui parla ainsi, tout agité : • Tiens compte, vaillante épée, que mon bras est celui de Mudarra et qu’il va combattre lui-même avec ce bras, parce que l'offense est sienne Je sais bieu que lu auras houle de te voir ainsi dans ma main; mais lu ne pourras avoir la honte de reculer d’un pas : tu ine verras sur le champ de bataille, aussi brave, que tu es de bonne trempe. Tu as recouvré un second maître, aussi bon que le premier.
Allons, allons au champ, parée que r’rst l'heure de donner au comte Lozano le châtiment que méritent sa langue si infime et sa main. « Déterminé, le Cid va ; et il va si déterminé, que, dans l’espace d'une heure, il demande vengeance au comte.
Le défi de Rodrigue au comte, la douleur et la joie du vieux don Itièguc, tout cela n’est pas moins énergiquement rendu que dans Corneille. Rodrigue apporte à son père la létc sanglante du coinlc, puis commence ce drame dcChimcnc poursuivant la mort de Rodrigue. Mais la Chimènc des romances espagnoles n’csl pas combattue par l'amour. (Jri mol seul du roi donne l'idcc que cet amour pourra naître. L’art du moyen âge n’avait pas imaginé ccs contrastes passionnés, où triomphe la tragédie moderne. Écoutez le romancier espagnol :
Le seigneur roi était assis dans son fauteuil à dos. jugeant les discordes de sa nation mal réglée : libéral et justicier, il récompense le bon et punit le méchant, parce que les châtiments et les récompenses font la sécurité des vassaux. Traînant de longs manteaux de deuil, entrèrent treute hidalgos, écuyers de Chiinène, fille du comte Lozano. Elle demanda aux huissiers envoyés vers elle la suspension des jugements. En ce moment, le roi envoya à la chambre de dona L'raca un message; et Chimènc commença ainsi ses plaintes, à genoux sur l’estrade : • Scigneur.it y a six mois que mon perc est mort sous les mains d’un jeune homme, que les tiennes ont élevé pour être meurtrier. (Quatre fois je suis venue à tes pieds, et quatre fois ma poursuite a obtenu des promesses, et justice, jamais. Doii Rodrigue de Bivar, jeune hommeorgurillcux et vain, profane tes justes lois; et tu favorises ce profanateur ; tu le caches, tu le couvres, et puis, l’ayant mis en sûreté,tu gourmandes tes juges, parce qu'ils ne peuvent le prendre. Si les bons rois représentent l’image de Dieu et son office sur la terre envers les humbles humains, il ne doit pas être roi bien craint cl bien aimé, celui qui manque en la justice, et encourage le* méchants. Tu vois cela, tu en juges mal ; pardonne, sijctc parle mal ; l'injustice change, dans une femme, le respect en colère.—
Gentille donzelle. répondit le roi Fernand, il n’est pas que vos plaintes ne puissent adoucir un cœur d’acier et de marbre. Si je garde don Rodrigue, pour votre bien je le garde : un jour viendraque par lai tu changeras en joietes pleura. «
Celle prédiction est le nœud du poème. Bientôt Chimène, qui réclamait la punition de Rodrigue, voyant sa valeur et sa gloire, le demande pour mari.
Grande était la renommée de Rodrigue de Bivar ; il avait vaincu cinq rois mores du pays des [Dores. I! les délivra de la prison où il les avait mis; ils sc rendirent scs vassaux; leurs pairs promirent pour eux. Le roi, qui s'appelait Fernand, était à Burgos : Chimène Gômez parut devant le bon roi. Elle se tenait humble devant lui, et exposa ses raisons. ■ Je suis fille de don Gômez, comte de Gormaz; donRodrigue de Bivar l’a tué avec valeur. Je viens demander que vous me fassiez une grâce en ce jour; eleequejevous demande, c'est Rodrigue pour mari. Je me tiendrai pour bien mariée, moi son honorable ennemie, parce que je suis certaine que ses exploits iront en croissant, et qu’il sera le plus grand, pour le rang, qu’il y ait dans votre terre. Vous m'accorderez un grand bienfait de lui faire grâce de bon cœur, parce que c’est le service de Dieu; moi-même je lui pardonnerai la mort qu'il a donnée à mon père, s’il consent â cela. * Le roi trouva bien ce que Chimène demandait; il écrivit au Cid ses lettres, lui disant qu'il vint à Valencia.où il était, pour une chose qui le comblerait de joie. Rodrigue, qui vil les lettres que le roi Fernand lui envoyait, monta sur Babieça.
C'est partout la même naïveté, la même rudesse de mœurs. I.cs principaux incidents de la glorieuse vie du Cid sont ainsi consignés dans une suite de chants populaires. Sa fidélité pour le roi don Sanchc; la mort de ce roi, assassiné sous les murs de Zamora ; l'avènement du frère de don Sanchc, don Alphonse; le refus altier du Cid de lui prêter serment, tant que ce roi n'aura pas déclaré qu'il est etranger à la mort du frère dont il prend la couronne; la docilité du roi, obligé d'obéir à un sujet si puissant, et de jurer peut-être un mensonge, pour obtenir eri revanche le serment du Cid ; les persécutions suscitées à ce héros ; son exil ; scs victoires; sa retraite chcx les Mores; son mariage avec une seconde Chimène; ses nouveaux exploits; le mariage et l'affront de ses filles; sa vengeance; la gloire de sa vieillesse; les rois de l’Orient qui lui envoient des ambassadeurs cl des présents; sa mort; son corps placé tout armé sur son fameux cheval Babieça, et ce corps inanimé qui gagne une dernière victoire et met en fuite les ennemis ; voilà l'épopce du Cid.
Je regrette que le célèbre Hcrdçr, dans sa traduction traduite par M. de Sismondi, ail constamment altéré la simplicité rude de ccs chants. Sans doute, il ne faut pas, dans notre littérature savante, habile, toujours un peu systématique, contrefaire la simplicité gothique; il ne faut pas, dans une composition moderne, écrire en moyen âge ; mais une plus grande faute, c'est, quand on traduit, de substituer notre siècle au temps passé.
Vieillir nos inventions, en les fardant d'une fausse simplicité; rajeunir les vieilles et rudes in-
ventions du moyen âge, en les animant d'un coloris sentimental, à la moderne, double mensonge que le goût doit également repousser ! Traduises le moyen âge, et ne l'inventex pas.
Mais Ilerder a tout à fait détruit le caractère des romances du Cid. Il a mêlé une élégance germanique du dix •huitième siècle, un tour factice d'imagination, à la rudesse de ccs chants, à leurs répétitions, à leur négligence parfois prosaïque; car, dans l’original, jamais l’expression n’a coûté d’efforts ; quand vile arrive toute poétique, fauteur s’y plaît cl la redit souvent; et quand elle manque, les faits parlent.
Lisez vous, par exemple, dans la traduction de Ilerder , la romance où le Cid est représenté dans sa vieillesse, entouré de scs filles, cl recevant un message cl des présents du roi de Perse, Hcrdcr a tout changé, tout embelli, tout gâté. Il représente le Cid endormi dans sou fauteuil , et Chimène du doigt faisait signe à scs filles de ne pas troubler le doux sommeil de leur père. Voilà bien les petits soins de sensibilité bourgeoise, que les poètes alleininds aiment à retracer. Mais cela ne va point à l’ardente activité du Cid. Ce grand capitaine ne dormait pas de jour. Rien de pareil dans l'original espagnol. Voici la vraie romance toute simple :
La renommée du Cid arriva jusqu'aux frontières de la Prrse ; car elle allait par tout le monde, disant ce qu'il était. Et comme le Soudan l’apprit, et qu'il sut bien la vérité des aclionsdu vaillantCid, il lui prépara un présent. Il chargea plusieurs chariots de grenades, de pourpre et de soie, d’or, d’encens et de myrrhe, et de beaucoup d'autres richesses. Et avec un de ses parents , de sa maison et de sa table, il envoya ce présent au Cid, en ajoutant ces mots : • Tu diras à Ruy Diaz le Cid que le Soudan se recommande â lui, parce que j'ai grand désir d'apprendre de ses nouvelles. Et par la vie de Mahomet, et par ma tête royale, je lui donnerais ma couronne, seulement pour le voir dans tnon pays. Qu’il reçoive de ma grandeur ces faibles dons, en signe que je suis sou ami, et le serai jusqu’à sa mort. •
L’Arabe se mit en route, et en peu parvint jusqu'à ''Valence, où il demanda permission au Cid de lui parler en face. Le Cid sortit pour le recevoir; et quand le More le vit. il trembla d’étre en sa présence. Et comme il hésitait dans son trouble à faire son message, le Cid lui prit la main, et dit :
• Tu es bienvenu , More, tu es bienvenu dans ma ville de Valence. Si ton roi était chrétien, j’irais pour le voir dans son pays. *
Avec ces discours et d’autres semblables, ils allèrent tous deux â la ville, où les habitants tirent une grande fêle. Le Cid lui montra sa maison, ses tilles et Chimène. De quoi le More était ébloui, voyant une si grande richesse. Le More y resta quelques jours à sc reposer, jusqu'à ce qu’il voulut s’en aller, et qu’u demanda permission de partir. Et en retour du présent qu'il recevait du Soudan, Rodrigue lui renvoya d’autres choses qu'il n'avait pas. Le More congédié, Roilriguc, avec sa Chimène et ses deux filles, rendit de grandes grâces à Dieu.
Ce n’est pas là le Cid assis dans un fauteuil, sans pouvoir remuer. Il montre sa femme et scs filles, comme un meuble : c'est la rudeS'C du moyen âge.
TABLEAU Dll
. Je ne veux pas multiplier sans fin ces citations. Qu’il me suffise d'avoir caractérisé la vraie simplicité de ces oeuvres primitives, simplicité admirable et historique, qu'on doit fidèlement traduire, mais qu'il ne faut pas simuler dans une œuvre moderne ; car alors elle perdrait son premier mérite, la vérité.
Tandis que, dans les Asturies, dans la Castille, dans le royaume de Valence, l'imagination populaire chantait les exploits du Cid, et que des poêles sans nom faisaient ces immortelles romances, une poésie plus savante et moins durable florissail dans la Catalogne et ('Aragon. C’est un fait curieux que les efforts, les libéralités, la protection politique employés à cet usage. Rien ne prouvera mieux d'ailleurs à quel point la poésie provençale était devenue classique pour une partie de l'Europe. Voici comment s’exprime Zurila, dans ses Annales d'Aragon, sous la date de 1398 :
Aux armes étaux exercices de guerre, qui étaient les ! passe- temps ordinaires des anciensprinces, succédèrent les inventions et la poésie vulgaire, cl cet art qu'on appelle la «/oie «ciVuce. On commença d’en établir des écoles publiques F.t ce qui. dans 1rs temps passés, avait été un hoimèlcexercice et uo délassement des travaux de la guerre, par lequel s'étaient signalés en langue limotime beaucoup de nobles esprits de la Catalogne et du Roussillon, s'avilit tellement que tous semblaient des jongleurs. Pour attester ce fait, il suflira de rappeler ce que dit le fameux cavalier don licnrique de Yillena : •> que pour fonder dans le royaume une grande école de la gaie science, à l'imitation des Provençaux, et pour attirer les plus excellents maitres de cet art, une ambassade solennelle fut envoyée au roi de France. ®
Ainsi voilà, dans le quatorzième siècle, en Espagne, au milieu des guerres civiles, le goût de la poésie poussé jusqu'à la science cl à l'abus. L’imitation de la Provence était complète, à la cour des princes d'Aragon, des comtes de Barcelone. Celle influence avait commencé au règne d’Alphonse U, roi d'Aragon, vers la fin du douzième siècle : elle se soutint longtemps; elle survécut à la décadence même de la poésie provençale sur sou propre territoire. Mais les troubadours catalans sc perdent , peur ainsi dire, dans le grand nombre des troubadours , cl ne font pas une gloire particulière pour l'Espagne. La poésie catalane s’est effacée devant l'idiome et la poésie castillans, cultivés d'abord avec moins d'étude cl d'éclat, et qui , plus tard , ont exclusivement prévalu.
Pendant ce règne de la poésie provençale au delà , des Pyrénées, la Castille, la Galice et le Portugal avaient toujours gardé leurs dialectes particuliers, immédiatement issusdu latin. C'est dans le castillan du treizième et du quatorzième siècle que sont écrites les romances du Cid. C’est dans cet idiome que nous trouverons encore quelques compositions étrangères nu reste de l'Europe, ou du moins plus spécialement marquées du caractère mystique de
MOYEN AGE. Gi'i
l'Espagne. Ce ne sont pas des fabliaux pieux et moqueurs, comme ceux qu'on faisait à Paris à Ja même époque. Ce ne sont pas des légendes insipidemout fabuleuses, comme quelques-unes d’Italie; ce sont des légendes mélancoliques et passionnées; quelquefois même ce sont des especes de drames. Peut-être, sous ce rapport, l'Espagne a-t-elle devancé les autres nations. Il est un de ces drames dont je dois dire quelques mots.
L’auteur, d'abord , est un personnage singulier du quatorzième siècle. Il était juif, nourri dans la science des Arabes. Cependant, au milieu de cette Espagne, renommée pour l'intolérance, il parvint aux emplois, aux honneurs; il fut protégé par plusieurs rois ; il excita la jalousie des évêques, et sc soutint par sou talent. Il s'appelait don Santo Rabby. La singularité de sa fortune est expliquée par ces noms : il était un noble pour les Espagnols, cl un saint pour les juifs.
Quoi qu'il en soit, don Santo Rabby fut poêle en langue vulgaire. On cite des fragments d’une allégorie morale et dramatique, qu’il a composée sous ce litre : La Danse générale. Elle est écrite dans un vieux castillan , rapproché du latin, et facilement intelligible. Qu’est-ce que celle danse ? direzvous. — Un drame, dont les personnages sont : la mort, un prédicateur et des personnes de toute condition, hommes, femmes, jeunes filles.
La Mort ouvrait la scène :
Je suis, disait-elle, la Mort inévitable pour toutes les créatures qui sont et qui seront dans le monde. J'appelle chacun et je dis : Hélas ! pourquoi t’inqiiètrvtu de cette vie si courte, qui passe en un momeut, puisqu’il n'est pas de [*éant si fort qui puisse sc préserver de cet arc? Il convient que lu meures, quand je te frapperai de ma flèche cruelle.
A ce protagoniste succède un prédicateur, qui, dans un long sermon, conseille de faire de bonnes œuvres, et de se tenir prêt pour la danse générale de la Mort.
Après lui, la Mort reprend, et dit :
Tout ce qui naît dans ce monde, en quelque condition que ce soit, vient à la danse mortelle. Celui qui ne voudra pas. je suis prête à l'y faire venir, de force ou de gré. Puisque le frère vous a prêché que vous ayez tous à faire pénitence, quiconque ne voudra pas y mettre ses soins est désormais désespéré.
I.a ronde va commencer. La Mort, promenant fis regards sur toute celle foule , s’écrie :
J'appelle d'abord à ma danse ces deux jeunes fillesque tu vois là si belles : clics sont venues à mauvaise iulentiou, pour enteudre mes chansons qui sont tristes. Mais ni les fleurs, ni les roses, ni les parures qu’elles ont coutume de pot ter ne les défendent. Si elles le pouvaient, elles voudraient bien se séparer de moi ; mais cela ne se peut ; car elles sont mes fiancées.
Il y a, je crois, dans le poète anglais Young,
une imagination semblable, la Mort qui, parce de diamants, vient au bal. Ce qui me frappe, c’est de trouver ces raffinements mélancoliques dans un poSte du moyen âge. Cela tient sans doute à la gravité naturelle, à la tristesse religieuse du caractère espagnol. L'identité nationale de chaque peuple sc marque surtout dans sa littérature. Dès l'origine et dans la rudesse de notre vieille langue, vous trouves déjà le badinage, le tour léger, l’enjouemenl de l’esprit français. I.'idiome italien y est élégant et gracieux dès la fin du treizième siècle. La sévérité mélancolique du génie espagnol est déjà tout empreinte dans les poésies castillanes de la même époque.
S’il en est ainsi, ce que doit surtout nous offrir la vieille littérature espagnole, ce sont des poésies pieuses. N’est-ce pas l’Espagne, en effet, qui reste la dernière sous le poids de ces habitudes monacales du moyen âge, renversées, dans l’Europe, par le schisme du seizième siècle et la philosophie du dix-huitième, cl affaiblies, même en Italie, par l’élégance sociale et l'esprit littéraire? Rien de tout cela n’a pénétré l’Espagne, malgré la double invasion des doctrines et des armes de la France. Les idées nouvelles y ont agité quelques esprits; mais elles n’ont pas remué ces masses profondes, qui restent dans l’admiralion et l’obéissance pour les moines. On doit donc céoirc que r*esl de bien loin que date un pareil pouvoir. On se tromperait.
Dans les treizième et quatorzième siècles, il y avait une sorte de liberté d'esprit chez les Espagnols. C'était leur bon temps; c’était leur siècle d’indépendance religieuse. Malgré l'esprit austère et passionné du peuple, cette présence d’un si grand nombre de musulmans au milieu des chrétiens, ce long partage du même territoire, ce commerce habituel, cette richesse, ce génie industrieux des Mores, tout cela avait adouci l’âpreté de la haine religieuse. De là, dans les rois chrétiens d’Espagne au moyen âge , une disposition à l’indépendance civile contre la cour de Rome. De là, chez le peuple espagnol, plus de liberté en matière religieuse, que dans tout autre pays de l'Europe. C'est ainsi que l’Espagne chrétienne défendit les Albigeois, cl qu'elle ne laissa point déposer ses rois par les excommunications du Vatican.
Les évéqucs'd'Espagne, au treizième et au quatorzième siècle , interviennent dans les affaires civiles, en hommes d’Élat. Ce privilège qu’ils avaient eu avant la conquête arabe, de concourir à l’élection des rois, les avertit de respecter un titre qu'ils peuvent donner eux-mêmes. On ne les voit point lutter par des anathèmes contre la puissance civile : ils aiment mieux la soutenir cl la partager. Que leur nation soit victorieuse, ou vaincue, on les voit,
par politique, favoriser les traités, qui, dans une ville . assurent aux chrétiens des églises, et aux Mores des mosquées. On les voit admettre même des distinctions gérantes entre les chrétiens qui ont été quelque temps sujets des Mores, et les chrétiens qui n'ont jamais subi ce joug : ils exigent moins des premiers. Voilà le spectacle qu'offrait, au quatorzième siècle , un grand nombre de villes d'Espagne, reprises par les Castillans sur les Mores.
Ainsi, à cette époque, rien de ce que vous voyez au seizième siècle, lorsque le farouche, l’impitoyable Philippe II brise les libertés de la nation espagnole et abat le courage, la hardiesse d’esprit, par l’établissement de l'inquisition. Au quatorxième siècle, rien de ces hymnes barbares, de ces exhortations au meurtre pour la foi, qui remplissent les pièces de Lopc de Vega et de Caldéron. La vieille poésie espagnole n’est pas impitoyable dans sa superstition. Parlant de quelques guerriers ennemis, clic dit qu’ils sont « hidalgo s, quoique Mores. » Certes , pour l’orgueilleuse et nobiliaire Espagne, n’était-ce pas une grande marque de tolérance , d’admettre qu'un mécréant, qu’un More fût gentilhomme?
Les légendes chrétiennes n’en étaient pas moins fort populaires. Après les romances historiques, la poésie mystique est ce qu’il y a de mieux dans la vieille Espagne. La piété était en Espagne indigène comme la valeur. On compte parmi les monuments de la langue castillane, au treizième cl au quatorzième siècle , beaucoup de légendes versifiées. C’était le Romancero de l’Église. Il se compose de ries de saints, ou de gloses poétiques de l'Evangile. Ce sont des vers rudes, sans éclat dans le style, mais avec une sorte d'invention dans les faits, uii tour d'esprit hardi: nulle trace de celle pompe, de ce faste de langage qui remonte à Lucain et à Sénèque ; l'hyperbole est dans la fable, et non dans le langage grossier, mais naturel. Le cadre de ces légendes est parfois très-poétique. Je nesais si notre critique moderne, subtile par satiété, n'a pas une admiration trop complaisante pour quelques vieux monuments du moyen âge, qui n’ont d'autre mérite qu’une extrême différence avec tout ce que nous voyons. Ce qui était commun dans le moyen âge, nous paraissant singulier dans le nôtre, finit même par nous sembler original. Je ne sais si je tombe «Jans ce défaut, mais voici le début d’un poème mystique espagnol qui m’a frappé. L’auteur veut raconter les douleurs de Marie pendant la Passion :
Au notn précieux de la sainte Reine, de qui cslnésalulel soulagement pour le monde, si elle me guide par la grâce divine, je voudrais composer un pocine sur ses douleurs, les douleurs qu'elle souffrit pour son divin Fils, en qui le péché n'eut jamaiscntréc, qui ne fit aucun mal, et fut trèsmal jugé. Saint Cernard, un bon tnoinr, fort ami de Rien.
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