‹ Cours de littérature française (volume 4)Chapitre 30 sur 44 · GI · texte numérisé non relu

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TABLEAU DU MOYEN AGE

▼ou’ul savoir l'excès de la douleur que je roui raconte. Mais il ne put trourer une autre roie que de s’adresser à celle à qui Gabriel dit : • Dieu soit arec roui. ■ Plusieurs fois, l'homme pieux, versantde vives larmes de son coeur affermi, fit àla glorieuse Vierge lademandequ'elielui envoyât cette consolation. L'homme de bien disait de toute son âme :

■ Reine des cieux. avec qui le Messie a partagé tout sou pouvoir, ne perds pas l’apanage de ta pitié. Toute la sainte Eglise y gagnera beaucoup, et aura plus de gloire devant toi. On saura de plus grandes nouvelles â ta louange que n'en publient tous les docteurs de France. • Le moine appuya si bien ses raisons, que sa voix monta jusqu'aux cieux. La sainte Marie dit : « Songeons à nous rendre lâ ; ce moine ne veut pas nous laisser de loisir. • La Vierge glorieuse descendit. vint à la demeure où le moine priait, le capuchon baissé. « Dieu te sauve, lui dit-elle. Mou âme déchirée me porte à te donner secours et consolation. — Dame, dit le moine, si tu es Marie, qui de tes mamelles as nourri le Messie, je voulais savoir de toi ce que tu as souffert Je m'occupais de cela, car en toi est tout<*mon espérance. — Frère, dit la dame, ne doute pas de la chose: je suis dame Marie, épouse de Joseph. Ce que tu medemandes me rend curieuse et pensive. Je veux que moi et toi nous composions un récit. — Signora, dit le moine, je sais bien que la tristesse ni la douleur ne le peuvent toucher ; car tu es dans la gloire de Dieu notre Seigneur. Mais je cherche conseil ; fai —moi cette grâce, je te prie, de me dire d'abord : Quand le Christ fut saisi, étais-tu avec lui? comment l’observais-tu ? avec qui l'écoulais-lu ? Je te prie de m>n parler quelques moments. — Frère, dit la dame, c’est chose pesante de renouveler mes afflictions ; car je suis glorifiée. •

La Vierge alors commence son récit : c’est la Passion y racontée, non plus par un disciple, mais par une mère. Le poème est terminé par une apparition de Jésus-Christ, qui deseend près de sa mère dans la cellule Ju saint homme. Cela est bien supérieur aux représentations à demi bouffonnes du quinzième siècle. Tout est grave et pathétique dans la légende espagnole , avec une extrême simplicité de langage.

Vous remarquez, par le choix que le poète a fait de saint Bernard, à quel point les grands noms de France étaient alors célèbres. Il est visible qu’à celle époque, c'était de la France que les idées religieuses, poétiques, se répandaient dans l'Europe. Plus tard, ce fut l'Italie que l'on imita; puis l’Espagne, au seizième siècle, quand elle cul l'Amérique et Charlcs-Quinl.

Aujourd'hui, nous u'en sommes qu'à l'époque ou l’Espagne, dans sa littérature encore peu féconde inventait surtout de pieuses légendes et des romances populaires. S’il existe en effet, en langue castillane, de plus longs poèmes, écrits au quatorzième siècle, ce sont des traductions de nos romans versifiés du treizième, du Roman d'Alexandre, du y au du paon, et de quelques autres. VAmadis seul vient du Portugal, ün trouve dans ccs ouvrages la même ignorance, le .même anachronisme de mœurs, qui caractérisent nos romans, et nul |>oésie véritable. Les beaux romans de la chevalerie espagnols sont du siècle suivant. Mais ce qui appartient à l'Espagne du quatorzième siècle, ce qui commence à marquer le progrès de

la langue et des esprils, ce sont quelques écrits solides cl sérieux en prose castillane. Un y reconnaît l’influence arabe ; car les conquérants de l’Espagne étaient ses instituteurs.

Un de ces écrits sc compose de leçons allégoriques et de stances , comme les aiinc l'imagination d'Orient. C’est, avec d'autres circonstances, la même forme que le Dolopathos , une suite de récits divers pour cclaircr l'esprit d'un prince. C’est un ministre qui joue là le rôle de sage , et n'emploie d'autre intrigue, à chaque occasion difficile, que de conter une histoire. Ce recueil, intitulé le Comte Lucanor , est l’ouvrage du prince don Juan Manoêl, qui, allié à la famille royale de Castille, occupa de grands emplois et servit avec gloire contre les Mores dans te milieu du quatorzième siècle. Son livre est un monument curieux de la gravite espagnole cl de l’esprit allégorique des Arabes.

Mais un monument plus important de la prose castillane, une antiquité bien autrement nationale, c’est la chronique d'Ayala. Un peuple n’a fait un grand progrès de civilisation que lorsqu'il possède sa propre histoire dans sa langue vulgaire. Joinville et Froissarl oui marque celle époque pour la France; les Villani , pour l’Italie. Ayala montre combien sous l'apparente uniformité de scs vieilles mœurs chrétiennes et chevaleresques, l’Espagne avait changé, pour être parvenue de scs traditions chantées à des récits graves, impartiaux, politiques. Les temps qu’il décrit ont d’ailleurs toute la grandeur de l'histoire. C’est l’époque de Pierre le Cruel, roi de Castille, et de son homonyme, le roi d’Aragon, auquel les peuples avaient donné le mémo surnom de Cruel. La Castille, que se disputaient Pierre le Cruel et Henri de Translamare, est un champ de bataille où se rencontrent le prince Noir et Bertrand Duguesclin. La politique étrangère sc mêle aux guerres civiles.

Le sujet ainsi était ce qui convient le mieux à l’histoire, vaste dans son unilc. Tout préparait Ayala pour la tâche d’historien; il avait été officier général, gouverneur de provinces frontières, chancelier du roi. Ainsi que Comines, avec lequel il a plus d'un rapport, il avait abandonné le prince qu’il servait pour passer à la cour d’un plus heureux et d'un plus habile. Mais ce double rôle, celle sorte de trahison, lui donnait de grandes lumières sur les événements. Bien de plus satisfaisant par la clarté, fieu de plus uct et de plus ferme que ses récits. On peut les opposer aux chroniques de Villani cl à la partie la plus sérieuse des chroniques de Froissarl, incomparable comme historien amusant. Ayala est un narrateur correct , expressif, nourri de faits cl de détails; chez lui, la beauté

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do récit consiste dans une. simplicité qui ne permet aucun ornement ni aucune altération.

Êtes -vous curieux de savoir quelles étaient, au quatorzième siècle, les corlès de Castille? Sans réflexions, une anecdote contée par Ajala nous dit comment le roi savait éluder déjà cl réduire à un cérémonial le droit des députés des villes :

t'n jour, le roi ilon Pèdre était assis dans les cortès qu’il tenait à Valladolid ; cl les députés du royaume avaient à lui répondre; et il y eut un grand débat mire les députes de Tolède et ceux de Burgos, pour savoir qui d'eux répondraient les premiers à ce que le roi avait dit... Don Juan Luncz de Lara, seigneur de Biscaye, soutenait le parti de Burgos, parce qu’elle est capitale de la Castille; et don Juan, dis de l’infant don Manuel, le parti de Tolède, disant qu’elle avait été capitale de l'Espagne : et par cette raisonnions les grands qui étaient là se divisèrent en deux partis. Le rot dit alors ces paroles que son père avait dites, dans une semblable occasion, aux corlès d’Alcala : « Ceux de Tolède feront tout ce que j’ai reenmu mandé, et ainsi j’ai parlé pour elle; par couséquent, c’est - à Burgos à répondre. » Et il se bt ainsi ; et les deux partis se tinrent jtour satisfaits.

Mais ce qui frappe surtout dans Ayala, c'est l’impassible fermeté avec laquelle il retrace les cruautés et les souffrances de scs personnages. Nulle pari , la férocité du moyen âge n’est plus fortement rendue. I/historien fait comprendre par lui-même scs héros : sa pitié les accuserait tropet les ferait croire des monstres, tandisqu’ilsn'étaientquedcshommcs passionnés dans un lemps encore barbare. Celle insensibilité du récit lient à ces fibres grossières du moyen âge, qui n'élaient pas plus remuées dans celui qui racontait les crimes que dans celui qui les avait faits. Cependant le récit même d’Ayala, sans exprimer l'émotion de l’écrivain, inonlrc, avec une admirable force, le progrès de la cruauté, le goût croissant du meurtre dans ce don Pèdre, qui lue ses cinq frères, sa femme, ses ennemis, scs courtisans, et meurt poignardé.

On le devine tout entier dans les détails de sa première cruauté, la mort de Garci Laso, ennemi du gouvernement de don Pèdre.

(l)Ce même jour, aussitôt, le samedi soir, après quelo roi était à Burgos, la reine dona .Maria, sa mère, ttivoy» un écuyer à Garci Paso, qui lui dit qu’elle l’envovail lui dire que. pour rien au monde, il nr vint au palais' le lendemain dimanche : et Garci Laso ne le voulut pas croire. Mais le lendemain dimanche, de grand matin, il fut atipa lais ; et les portes étaient bien gardées; et Garci Laso entra ; et avec lui Rui/Gonzalcz dcCastaneda, et PcroKuiz Carillo, ses beaux-frères, mariés à ses su-urs. et Gômez Carillo, fils de Pero Ruiz Carillo. et d'autres chevaliers et écuvers. Et dés qu'ils furent entrés où était le roi, la reine s’en 'fut dans une autre chambre: et avec elle était don Vasco, évéquedo Palencia, son grand chancelier. Et aussitôt que la reine fut partie de là, on prit trois hommes de In cité de Burgos. qui s’appelaient, l’un Pcro Fcrrandez de Médina, l’autre Alfunso Ferrandez, greffier, et 1 autre Alfunso Garcia de Camargo et par surnom hGauchw. El après que ces hommes de la cité eurent été pris et tirés à part, don Juan Alfonso de Alburqucrquc dit à un alcade royal qui était là, et que l’on

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nommait Domingo Juan deSalamanca : • Alcade, savez-von* cequcvotis avez à faire ? » Et l’alcade alors alla vers le roi* et lui dit tout bas, don Juan Alfonso l’entendant : » Seigneur, vous ordonnez cela ; car je n’ose dire ce quec'est. *- Et alor s le roi dit très-bas, pareeque ceux qui étaient là l’écoutaient ; « Huissiers, saisissez Garci Lato.» El don Juan Alfonso avait li. cemêmejour, trois écuyers, scs créatures, auxquels il se liait, avec d'autres hommes à lui, qni étaient debout, prêts ci armés, et tenaient des épées et des poignards ; et on les nommait Alfonso Ferrand*-/. dcVargas. Ruiz Fcrrandez de Escobaret Farrand Garcia Médina. Et quand le roi eut donné cet ordre de prendre Garci Laso. ces trois écuyers de don Juan Alfonso aussitôt saisirent Garci Lasotrès-hardiment; et alors Garci Laso dit au roi : • Seigneur, que ce soit votre merci de me faire douner un prêtre, poûr me confesser.* Et ildilàRuiz Ferrandezde Escobar:» Ruiz Fcrrandez, mon ami, je vousprie d'aller à doua I.éonore,raa femme, et de □l’apporter un billet d'absolution du pape, qu'elle a. * Et Ruiz Fcrrandez s’en excusa, disant qu’il ne le pouvait faire; et alors ils lui donnèrent un prêtre, qu’ils trouvèrent par aventure. Et Garci Laso se retira vers un petit portail, qui était, dans la maison, sur la rue, et là commença à parler avec lui de péuitouce. Et le prêtre disait depuis, qu'à l’instant où Garci Laso commençait à parler de péniteoce, il l’observait pour voir s'il avait quelque couteau, et qu'il ne luien trouva pas. A cette heure que Garci Laso fut pris. Ruiz Gonzalez dcCastaneda, et Pcro Ruiz Carillo, et Gômez Carillo. son Gis. et ceuxqui tenaient le parti de Garci Laso, se retirèrent dans un endroit du palais , et restèrent tous ensemble. Et dona Juau Alfonsode Alburqucrquc dit au roi : «Seigneur, ordonnez ce qu’il y a faire. » Et alors le roi chargea Vasco Alfonso de Portugal, cl Alvar Gonzalez Moran. deux cavaliers de la garde d'Alburquerquc, de dire aux huissiers qui tenaient Garci Laso de le tuer. Et ils furent au portail où était Garci Laso. et ils ordonnèrent cela aux huissiers. Et ceux-ri n’osaient le faire. Et cea hqissierss’appelaicnt, l’un JuanFerrandcz Chamorro.uu autre Rodrigo Alfonso de Salamanca. un autre Juau Ruiz de Ôna; et ce Juan Ruiz courut au roi, et dit :•> Seigneur, qu’or donnezvous de faire de Garci Laso ?» Et le roi dit : • Je vous ordonne de le tuer. »El alors l'huissier revint, et lui donna d’une massue sur la tête; et Juan Fcrrandez Chamorro lui donna d'un poignard (2). Et ils le frappèrent de beaucoup de blessures, jusqu’à ce qu’il mourut. Et le roi ordonna qu’ils le jetassent dans la rue; cl cela se fit. El ce niémejoiir ne dimanche, pour ce que le roi venait d’entrer dans la cité de Burgos, il y avait une course de taureaux sur la place, devant le palais de l’évêque, au lieu où gisait Garci Laso. Et on ne l’enleva point de là ; cl le roi vit comme le corps de Garci Lasoétait couché par terre, et comme les taureaux passaient sur lui. El il ordonna de le mrltrc sur un banc; et ainsi tout ce jour il resta là (3).*

Le seul remords de don Pèdre, son seul acte d'humanité, est de faire ôler un cadavre de dessous les pieds des taureaux. Du reste, comine ce court rccil est complet dans son horreur! Cette absolution du pape gardée en portefeuille, ce meurtre dans un palais, le combat de taureaux : en une page, vous avez toute l’Espagne, sa politique, sa religion , ses crimes et scs fêtes.

D’autres faits caractéristiques sortent du récit d’Àyala. Ainsi vous disserteriez beaucoup pour

( I ) DM, CM uaa porta.. 4M, COH vma brancha.

Lui donne, »u lieu d'cnccn», d'un poignard dan. le *eio.

(CoiniUf^

On a Muent, on traduirai) t, »<*» idiolitmet qui marquent l'affinité Je* lieu» hngu«t.

(3) Un lion me de talent, M. Cliatlc*, avait déjà traduit ce morceau, dan» une durartaiion piquante *ur Avala. Je n'ai pa« adapté ta version qui m'a paru «'éloigner quefquefni» du laite.

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savoir quelle était la civilisation des Arabes, comparée à celle des Espagnols , de quel côté était la supériorité. Un fait va vous le dire.

Cet abominable Pierre le Cruel est vainqueur, avec l'assistance du prince Noir. Il a tué impunément ses cinq frères, et repousse Duguesclin. Que fait-il alors? Il écrit à un sage docteur arabe pour lui demander des avis. Il semble qu'il veuille devenir bonncle homme, autant qu'il le peut. I.c docteur arabe lui répond une lettre empreinte de l'imagination et de la gravité orientale, pleine, au fond , de la philosophie la plus humaine et la plus sage. Il examine ce qu'a fait don Pèdre. Il lui dit : « Vous avex été tenté h; et sur chaque crime, il lui donne un conseil.

Après ce récit, l'historien continue à raconter toutes les cruautés de don Pèdre. Il dit seulement que celle IclLre l'avait louché, mais qu'il n’en tint compte. Ainsi, il semble que, dans cette épopée historique, si simplement racontée, vous avez une vision de sagesse, qui s’est montrée à Pierre le Cruel, Ta averti vainement et sc relire.

Ccsl un guerrier généreux, c'est Duguesclin qui est l'instrument à demi volontaire de la trahison par laquelle tant de crimes sont vengés. La guerre a recommencé; Duguesclin, délivré, a réduit aux abois le parti de don Pèdre. Il lient ce roi assiégé dans le château de Monliel. Don Pèdre, sans espoir, et trompé par de faux serments, vient, une nuit, à la tente de Duguesclin* et sc met en son pouvoir.

tombèrent à terre, et que le roi don Henrique le frappa, étant à terre, d'autres blessures.

Quelle était l'émotion de l’historien dans ce récit terrible? Il continue par ces mots : u El là mourut le roi don Pèdre , le 23 mars de ladite année ; » et il fait tranquillement un portrait de sa personne. Seulement un mot échappe cl révèle le sentiment de l'historien. « Il avait, dit -il, tué beaucoup « d'hommes dans son royaume, par quoi lui arriva u tout ce malheur. » Voilà toute la morale de celte terrible histoire, cl le génie du moyen âge.

DIX-SEPTIÈME LEÇON

Situation de la France au quatorzième siècle. — Propres politique de» esprits; importance nouvelle du fier* e/or. — Poésie satirique ; le UomaH de la Ho%e. — Influence des événements sur le talent historique. — Froissart; ses premières occupa lions ; sa vie errante; détails tirés de scs poésies. — Compositions de ses chroniques. — En quoi plus vrai qidè les liislürlUflÿ tîP*1><ni»iqarté.-' *6a manière de peindre.

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