COURS DE LUTTER
activilé, son administration habile et réparatrice, sont décrites avec un soin et un sérieux , que fait ressortir l’enjouement habituel de Froissarl. Grands événements, anecdotes familières, nations diverses, Anglais, Flamands, Français, tout se mêle et se succède sans confusion ; et jamais les couleurs de l'historien ne sont semblables , quoiqu’il soit toujours naïf, naturel, abandonné.
DIX HUITIÈME LEÇON
Etude nécessairement simultanée de l'Angleterre et de la France au moj>en Age. — Faible influence de la civilisation romaine sur l’Angleterre. — Race teulnniquc incessamment renouvelée. — Efforts de Guillaume le Conquérant pour faire prévaloir l’idiome français en Angleterre. — Résistance de la langue nationale. — Monuments de cette langue au douzième siècle. — Poésies des ménestrels. — Chants populaires. — Robin Hood. — Imitation de nos romans et de nos fabliaux. — Imitation de l'Italie. — Cbauccr; de lui et de ses ouvrages.
Messieurs ,
La France est trop mêlée à l'Angleterre dans le quatorzième siècle , pour que nous puissions bien connaître la littérature de l’un de ces pays, sans ctudicr celle de l’autre. Avant d’aller plus loin en France, nous sommes pressés de voir quels germes la conquête de Guillaume, c’est-à-dire l’invasion guerrière et politique du génie français, avait laissés en Angleterre, et quelle influence à son tour l'Angleterre, par ses victoires, exerça sur notre patrie.
Celte réciprocité d'invasions entre la France et l'Angleterre, ce contact perpétuel d'alliances ou d'hostilités pendant plusieurs siècles, est un des grands spectacles du moyeu àgc. De là vint qu'une nation du Nord, une race tcutonique reçut de bonne heure une forte empreinte de la civilisation romane; de là celte singularité qui nous montre les inventions cl les formes des troubadours et des trouvères dans l'idiome tout germanique de la vieille Angleterre. Ainsi, se louchent et sc réunissent les diverses parties du vaste sujet que nous avons essayé de parcourir.
En effet, messieurs, vit-on jamais deux pays, sc détestant davantage, plus intimement unis? La langue, les lois, les usages, les familles françaises occupent le sol anglais avec Guillaume ; la nation anglo-normande possède à sou tour une partie de la France, et voit soi» roi couronné dans Paris.
Durant ce long intervalle et cette lutte opiniâtre qui change de terrain, les langues indigènes des deux pays sc sont mêlées; le français a d'abord prévalu comme langue du vainqueur et comme laogue savante ; puis le vieil idiome anglais a réfleuri sur sa souche tcutonique, d’abord tout
ébranchéc par le glaive des Angevins et des Poitevins qui suivaient Guillaume.
Mais avant de suivre les époques de celle révolution, il faut chercher quel était l’ancien dépôt de civilisation romaine laissé dans la Grande Bretagne. Les Romains n'avaient jamais conquis et possédé ce pays au môme point que les contrées méridionales de l’Europe. Ils y avaient rencontré, dans les provinces du Nord , une invincible résistance, et partout une soumission incertaine et agitée. Ils n’avaient pu y faire dominer leurs mœurs; les Bretons rejetèrent longtemps l’idiome latin : tinguam romanam abnuebant ; et bien que les nobles du pays eussent fini par l’apprendre, il n’y devint pas d’un usage fréquent et populaire. Aussi, à l’époque de l’affranchissement du monde par les barbares, lorsque le joug romain fut levé, nul peuple ne redressa la tête plus promptement que les Bretons. Il faut entendre là-dessus leurs vieilles ebroniqurs. « Les Césaricns, disent- elles (car les « Romains ne furent jamais pour les Bretons qu’un « poste de soldats étrangers), ayant opprimé l’Ile « pendant 400 ans et extorqué par an 3,000 livres « d’argent, repartirent pour la terre de Rome, afin « de repousser l’invasion de la horde noire. Ils ne n laissèrent , à leur départ, qoe des femmes et de k petits enfants, qui tous devinrent Cambriens. »
Ainsi la vieille race barbare et indigène reparaît en un moment sur le sol breton. Cet événement est accompli dès le cinquième siècle; et on pourrait supposer que toute trace de la langue et de la civilisation romaine disparut en même temps de la Grande-Bretagne. Mais depuis la première entrée des légions, une autre cause avait agi ; et si elle ne servit pas là comme ailleurs à compléter et à doubler, pour ainsi dire, la prise de possession des Romains, elle devait en maintenir du moins quelques restes.
Avec les proconsuls, les généraux, les soldais, les percepteurs d'impôts, étaient venus, dès le second siècle, les prêtres d'une religion nouvelle. Sous le César Constance, qui commandait l’armée romaine en Bretagne, ils curent beaucoup de puissance ; et la foi , secrètement protégée , fit de grands progrès. Cependant leur action n’étant pas aidée par une entière soumission du pays aux usages de Rome, elle fut moins complète que dans les Gaules. Les Églises chrétiennes qui se conservèrent dans la Grande-Bretagne, firent des schismes à leur manière, et furent de bonne heure séparées de l'Eglise de Rome.
Vous le savez, le christianisme, presque à sa naissance, avait vu les hérésies se multiplier en Orient, parce que la culture des lettres, les prétentions orgueilleuses de l’esprit et le talent sophis-
lique y faisaient naître les disputes. L'Occident, au contraire, moins savant, avait été moins divisé. La foi était aidée par l'ignorance des peuples et la difficulté qu'ils avaient à imaginer eux-mêmes une erreur. Ce que que le savoir et la métaphysique faisaient en Grèce, l'indépendance d'esprit, la haine du joug et de l’idiome romains, rattachement aux usages nationaux, le firent en Angleterre.
Ainsi, dès la première conquête, médiocre influence de l'esprit romain sur celui de la Grande- Bretagne, action du christianisme, tardive, inégale, indépendante de l’Église romaine : voilà ce qui doit expliquer comment ce pays, voisin de la Gaule, subjugué comme clic par les Romains, et depuis conquis par elle, a gardé dans sa langue une nationalité si distincte et si fortement marquée.
Celte nationalité ne cessa de se fortifier par les invasions elles mclangesde peuples, qui survinrent, après l'éloignement des Romains. C'étaient comme autant de couches homogènes, malgré quelques variétés apparentes, qui s'amoncelaient sur le même sol. Ainsi, les invasions saxonnes se mêlèrent à la race cambrienne, sans l’altérer. Ainsi les Danois, qui succédèrent aux Saxons, n’élaicut qu'une autre famille de la même race du Nord. Ainsi les Normands. qui vinrent après les Saxons et les Danois, ii'claient eux-mêmes que des Danois adoucis par le ciel de France et recrutés par des Français. A ces révolutions se rattachent trois époques du langage parlé dans la Grande-Bretagne. Dans la première, qui dure trois cent trente ans, depuis l’invasion saxonne, ce langage est appelé british-saxo. Les Danois parurent ensuite : c’était une variante de la première conquête. Là commence la seconde époque de la langue, le daniah-saxo , dans lequel furent écrits les ouvrages du roi Alfred. Puis vinrent les Normands transformés en Français, comme des voleurs qui auraient pris les habits de ceux qu’ils avaient tués. A leur suite ils amenaient des hommes de toutes les provinces de France, cl se confondaient avec eux par la langue cl les usages. De là date une troisième époque dans la langue de la Grande-Bretagne, le normand-saxo, principe de la langue actuelle.
Vous le voyez, l'Angleterre fut sans cesse ramenée à son origine ^ar les causes mêmes qui altèrent celle des autres peuples, par les invasions étrangères. Ces invasions lui amenaient autant de nuances de sa propre nature. Elle se retrouvait toujours, en s’alliant, même par force, à des parents un peu éloignés.
Voilà comment ce fond de nationalité anglaise, sans cesse surchargé par des éléments qui, dans leur hostilité meme, avaient quelque chose de sympathique avec lui, a survécu à tout, et à travers
quelques influences véritablement étrangères, s’est maintenu toujours. Voilà, pour nous réduire à la question littéraire, comment la langue anglaise est encore aujourd'hui une langue tout à fait tcutonique, malgré ce que la conquête normande devait y laisser de formes françaises.
Rendantes luttes des Saxons contre les Danois, l’Angleterre avait eu un grand homme; cl soudain s’était opéré le mouvement que produira toujours un grand homme, dans un siècle barbare. Plus savant que Charlemagne, Alfred avait lui-méme cultivé les lettres, et traduit en langue vulgaire Paul Orosc et Boèce, les deux auteurs favoris du moyen âge. Mais ces hommes que la naturcjclte par hasard au milieu d’un siècle qui n'est pas fait pour eux, obtiennent beaucoup de gloire cl if exercent qu’une influence peu durable. Cependant au nom d’Alfred viennent se lier les noms d'Alcuin et du vénérable Bède. Les lettres latines furent cultivées avec soin dans les monastères anglais; et la théologie servit à ranimer le goût de l’élude. C’est une réponse à l’opinion de ceux qui ont regardé le règne de la théologie dans le moyen âge, comme une époque perdue pour l'intelligence humaine. La théologie a été la forme que prenait alors la pensée. De même que, dans un autre temps, toutes les idées se traduiront cii idées politiques, cl s'appliqueront aux grands problèmes de la société; ainsi , dans le moyen âge, les esprits sc faisant une occupation à la fois plus subtile et plus désintéressée, toutes les idées, toutes les forces du raisonnement s’appliquaient à la vie future. Mais par cela même que cette occupation toute métaphysique avait quelque chose de vague et d’incertain, elle avait aussi quelque chose de grand, de hardi , de singulièrement favorable à l’élévation et à l’originalité de la pensée. Ne vous étonnez donc pas que sous cet amas théologique on trouve parfois une étonnante sagacité, un grand esprit stérilement consumé. Le théologien d’une époque eût clé le philosophe d’une autre. Les théologiens anglo- normands du douzième siècle nous offriraient plus d’une marque de cette vérité. 3Iais ils ont écrit en langue latine; et c'est surtout dans la langue vulgaire que nous cherchons à constater les travaux et les progrès de l'intelligence. C’est là qu’elle nous parait indigène et moderne.
La langue vulgaire anglaise, telle que la conquête la trouve et la modifie, voilà notre élude.
Guillaume est arrivé; il a gagné la grande bataille d’Hastings; tout tombe devant lui; il fait périr plusieurs des grands d’origine saxonne qui ont échappé au champ de bataille; il dépouille les couvents, les églises; il chasse les évêques; il fait dresser un grand livre noir où sont inscrits les gens suspects, c’cst-à-dirc les nobles, les riches ; il les
ggo
dépouille, cl rael à leur place des Normands, des Français, des gens de la conquête. Tout cela, messieurs, a été supérieurement retracé par un habile écrivain, cl je ne veux pas essayer une contrefaçon de ses vives peintures. Maiscc qu’il n’a pas décrit, ou du moins ce que l'on peut décrire avec plus de détails, c'est la révolution du langage, ^iprcs celte invasion. C'est là, sans doute, le plus faible, le plus imperceptible des intérêts, dans l’histoire de la coi quête. Cependant ce point de vue peut offrir aussi quelque importance historique.
Voulez-vous savoir jusqu'à quel point l’esprit des conquérants a transformé la nation conquise? Regardez à l'idiome du pays. Dans un mélange de plusieurs peuples, il y a, vous le savez, un singulier rapport entre la prédominance des mots et celle •les races. Le sang anglais a prévalu, puisque aujourd'hui la langue anglaise est seule restée maîtresse. La grammaire ici nous apprend l'histoire. D’abord le conquérant, un des plus impérieux dominateurs qui aient jamais pesé sur le monde, en même temps qu’il s'emparait des couvents, des châteaux, des terres, de l'argent, des femmes du peuple vaincu, en même temps qu’il s'ingérait dans tout, réglait tout, forçait scs nouveaux sujets d'clcindrc leurs feux à six heures du soir, voulut aussi les dépouiller de leurs souvenirs, et leur prendre leur idiome natal.
On vil là celle naturelle résistance de l’homme aux influences excessives, illimitées, que la force veut exercer sur lui. Malgré tous les efforts du vainqueur pour décrédilcr la langue anglaise, die pré-
valut. Un évêque, savant et pieux, était chasse de son siège parce qu'il ne parlait point français. Des témoins déposaient-ils en anglais devant les tribunaux, c’était merveille si on les écoutait. Il nes’agissait pas la d'interprètes jurés; on mentait, quand on ne parlait pas français. Aussi tous ceux qui voulaient avoir quelque faveur ou même quelque repos, les ambitieux, les gens paisibles, parlaient français comme ils pouvaient. Les couvents, ou du moins tous les emplois supérieurs des couvents étaient onnés à des Français qui avaient importé leur artguc, et exigeaient qu’on la parlât autour d’eux, anl que la main de fer de Guillaume fut là, on prononça fort mal le français en Angleterre; on y tJela*1 *,eaucouP ^'incorrections j mais on le parla. seursSC sotl*'nl encore sous ses premiers succesecr * * Vani1^ même finit par s’accommoder de
a*>°r^ SCIT1bl»il un joug onéreux. Beaucoup
U Anglais inrli»* J ° . *
dre a ve ®encs croyaient à ce prix se conlon- „ prov ^ 1 raCC ^CS Cün(Iucranls. « Les hommes de M dialcclCC,| li'1 Ul* chroniqueur, oublient leurs « hirc C.°V. C C?rnou«i»cs, de Galles cl de Devonss clU(Rcni à parler français, pour paraître
« nobles. » Le chef-lieu de ce français qu'ou parlait en Angleterre, était Rouen. C’était de là que venaient incessamment à la cour de Londres des trouvères qui entretenaient le goût de la langue et de la poésie romanes.
La conquête de In Normandie sous Philippe- Auguste fut le premier Coup porté à celle influence; la communication des deux pays ne fut plus aussi fréquente; le français d’Angleterre, sépare de sa couche continentale , fut moins jeune , moins vivant; il eut bientôt quelque chose d’étrange et de suranné, dont en France on se moquait. Cependant la cour du roi d’Angleterre et la plupart des seigneurs maintenaient toujours l’usage exclusif du français : et dans les écoles publiques, le français seul était enseigné et parlé. Voilà ce qui me parait prouvé par un passage très-curieux d'un auteur anglais du quatorzième siècle:
Les enfants à l'école, contre l’usage de toutes les autres nations, sont forcés d’abandonner leur propre langue, et de dire leurs leçons, et tout ce qui les occupe, en français : ainsi l’ont établi les Normands, depuis leur première venue eu Angleterre. Les enfants de gentilshommes sont instruits à parler français, du jour où on les remue dans leur berceau, et où ils peuvent parler et jouer avec un hochet. Les gens du pay s veulent ressembler aux gentilshommes, et se plaisent à parler français . pour être crus tels. Cette mode était fort usitée, depuis le premier temps; elle eommeuce à s'affaiblir un peu car John de Cornouailles, un maître de grammaire, a changé la leçon dans son école, et l'étude du français en celle de l'anglais. Richard de Laincry et d’autres ont appris de lui celte manière dVnscigucr; de manière qu'aujiaird'hiii, l'an de X.-S. 13H5, cl la neuvième année uu roi Richard IL dans toutes les écoles d’Angleterre, les enfants abandonnent le français et apprennent l'anglais.
Ainsi, vous le voyez, c’est seulement trois siècles après la conquête que la loi tyrannique de Guillaume commence à fléchir, et quelcscnfanls des Anglais peuvent apprendre à lire dans leur langue.
Il faut que l'instinct national soit bien fort pour que celle domination si longue d’un idiome étranger n’ait pas laissé dans la langue anglaise des traces plus nombreuses. Il est vrai, la langue nationale, chassée des écoles publiques, avait contitiriué de lutter dans les familles contre l’idioinc étranger des vainqueurs. Le maintien obstine du langage et des mœurs faisait partie de la résistance du peuple. Nul doute que celle portion de l'Angleterre qui répugna si longtemps au pouvoir des Normands ne s’attachât à la vieille langue du pays, comme au symbole même de sa liberté et de sa défense. Il semble que ce puissant intérêt a dû produire quelques poésies, quelques chants populaires, où le vieil anglais, le british-mxo , sc retrouverait d'autant plus pur, et préservé par une haine patriotique de la contagion de l'idiome normand. Toutefois, il subsiste peu de ccs monuments origiuaux, de ces protestations en langue nationale contre l’invasion étrangère; je n’cu connais
LiGI
aucune qui date des premiers jours de la conquête. Les plus anciens essais de poésie anglaise qui nous nient été conservés, offrent un tout autre caractère. En meme temps que Guillaume le Conquérant employait la rigueur de scs édits pour proscrire l'idiome national, il faisait servir la langue anglaise même à sa politique. Voici comment.
Travaillait-il à dépouiller les riches monastères saxons, ou à les transférer à des hommes de race normande, il chargeait sans doute quelque ménestrel de faire en langue anglaise des vers moqueurs contre les moines, et préparait ainsi leur spoliation aux yeux du peuple. On est fort tenté d'admettre celle conjecture, lorsqu'en remuant les plus anciens débris de l’idiome anglais, on trouve, au lieu de chants populaires contre l'avarice et la tyrannie des vainqueurs, un conte satirique sur les moines, qui fut chanté dans un festin public , à la c;*ur de Guillaume. Quoi qu'il en soit, la langue de ce conte est le brUish-taxo, légèrement modifié par la nouvelle conquête; on y reconnaît tous les types de l’anglais actuel, avec des variantes d'orthographe.
Au loin snr la mer. près l'Espagne occidentale, est une île de Cocagne : nulle terre sous le ciel n'abonde en autant de biens. Quoique le paradis soit joyeuxet brillant. Cocagne est d'un plus bel aspect. Qu’y a-t-il dans le paradis, que verdure et fleurs? Malgré le plaisir qu'on y trouve, il n’y a pas de viande,' mais seulement du fruit ; il n’y a pas de salle il manger, mais beaucoup d’eau pour éteindre la soif.
Le poêle contait alors que dans celle lie de Cocagne, symbole des couvents anglais, et supérieure au paradis, on trouvait de grands châteaux bâtis tout eu pâtés de perdrix et en poudings, etc., etc. Voilà les plaisanteries satiriques d’un temps grossier. Elles n’ont d'autre intérêt pour nous que d'avoir servi les projets du conquérant.
Cet idiome anglais et celte poésie populaire , que les vainqueurs employaient contre les vaincus, dévoient aussi donner aux vaincus plus d’une arme contre leurs maîtres. Si les Normands plaisantaient les riches abbés du pays, pour les dépouiller, les Anglo-Saxons tâchaient de mettre leurs églises à couvert , en célébrant la gloire et les miracles des sainls'qu’ellcs avaient eus. De là, grand nombre de légendes versifiées au douzicmcsiècle. Les saints de ces légendes étaient toujours de race saxonne, de bonne vieille race. L’imagination du pauvre peuple semblait les invoquer contre les Normands.
Aux faits merveilleux qui remplissent ces histoires, se mêlent parfois de Louchaulcs anecdotes. J’aime mieux les pieuses Relions des vaincus que les durs sarcasmes commandes par les vainqueurs. Il est, par exemple, une légende de Thomas Beckelt, qui ofTre un début , sous la rudesse du vie;*! style anglo-normand, plein de charme etd'intérét. Vous
savez que Thomas Beckelt, dont l’histoire a été de nos jours habilement restaurée par la vive imrginalion de M. Thierry, était un homme de race anglaise , -qui devint favori d'un roi normand, archevêque de Caulorbery , lutta contre ceux qui l’avaient protégé, fut martyr do son courage ou, si l’on veut , de son ambition. La légende raconte la naissance de Tburoas Beckelt, et rapporte à ce sujet une anecdote gracieusement romanesque.
Le père de Thomas Beckelt, Gilbert, Anglais de race et homme assez obscur, était parti pour U croisade, dans l’espérance d’acquérirquelquc gloire sous la bannière normande. Il fut fait prisonnier et retenu dans la maison d’un chef sarrasin. Il intéressa vivement la Allé de son maître, cl par le secours de celte jeune femme, qui d'abord sacrifia son amour à la liberté de celui qu’elle aimait, il s’échappa. Mais il laissait après lui de trop puissants souvenirs. La jeune fille, ennuyée de son absence, s’enfuit aussi pour le retrouver. Elle ne savait que deux mots d’anglais , London et Gilbert, le nom de son amant cl le nom de la ville où il était ne. Suivant la légende, elle s’embarque avec ce secours dans un port d'Asie, cl répétant toujours London et Gilbert, elle arriva jusqu'à Londres. Perdue dans celle grande ville, et redisant ces deux mots, elle attire la foule autour d'elle. Les uns voulaient l’exorciser ; d'autres cherchèrent Gilbert. Enfin , l’homme qui était appelé de si loin reconnut cette voix.
Les plus graves personnages de l'Église furent consultés sur cet événement, ce voyage extraordinaire, celle persévérance; ils déclarèrent tout d'une voix qu’il fallait baptiser la jeune fille et l’épouser. El c'cst de ce mariage que naquit le grand martyr, Thomas Beckelt. Voilà une histoire fort gracieuse, si elle n’csl pas véridique. Il y a deux ballades populaires qui la racontent, et une Vie des saints qui la consacre; ainsi, n’en doutez pas.
Voilà quelques essais de l'imagination du peuple conquis. Longtemps les vainqueurs en firent peu d'estime. A la cour de Guillaume et de ses premiers successeurs, on n'accueillait que la poésie française des trouvères, ou les chants méridionaux des troubadours. «
Richard Cœur de Lion faisait, nous l’avons dit, des vers dans les deux dialectes romans. La pièce célèbre qui lui cal attribuée sc conserve sous les deux formes; et si Blondel, qui, suivant la chronique, découvrit par scs chants le roi prisonnier, était un trouvère, il est certain que Richard eut souvent à sa cour et dans son camp des troubadours, dont il était le protecteur et le rival, tandis qu'il paraissait au contraire négliger fort la langue et la poésie du peuple anglais. Cependant ce prince.
qui dédaignait scs sujets, cl qui. dans sa vie aventureuse, habita si peu l'Angleterre , fut l’homme dont les exploi is remuèrent le plus fortement l’imagination des Normands et des Anglais. Il força deux peuples, divisés sur tant de choses, à s’accorder en un point, l'admiration pour le roi Richard.
Aussi c'est surtout à dater de son règne, cl à l'occasion des souvenirs de sa vie, que $è manifestent les premiers signes du talent poétique en langue anglaise. Au commencement du douzième siècle , lorsqu’on écrivait un roman de chevalerie en Angleterre, ou l'écrivait en français, parce que ce n'était qu'un homme de race normande, ou un protégé des Normands à qui venait une telle idée. Depuis le roi Richard , je vois le goût de la chevalerie , l'imagination chevaleresque sc répandre, s'étendre à toutes les classes du peuple, et les récits d’aventures, les romans, se multiplier dans la langue du pays. Je vois alors un grand nombre de romans français traduits en anglais.
On avait en Angleterre ce roman d'Alexandre le Grand, qui sc retrouve dans tous les pays de l'Europe; on avait des romans d'Hector et d'Achille, de Jason et d’IIercule, de Charlemagne, de Roland, d'Olivier, des douze Pairs, des Chevaliers de la Table ronde, de l'enchanteur Merlin, de Lancelot du Lac, etc.; les uns, traditions défigurées de la poésie antique ; d'autres imités de la France ; d'autres nés du sot anglais. Parmi ces derniers, rien n'offre plus d'intérêt et de poésie que le roman historique de Richard Cœur de Lion. C'est un reflet des croisades et de l'Orient. On y voit quelle vive impression le ciel de Syrie avait faite sur les guerriers septentrionaux ; c’était pour eux le pays des merveilles et de la magie. Le roman de Richard est presque contemporain du héros; et cependant, les faits y sont partout altérés, pour faire place à l'Orient. Richard, vous le savez, était né du second mariage d’Èléonorc de Guieunc. Nul fait plus connu et plus difficile à oublier que ce mariage qui avait valu de belles provinces aux Anglais, et coûté tant de maux i la France. Le poêle n’en tient compte. Il n'hésite pas i donner pour racrc à Richard une princesse de Syrie, que le roi d'Angleterre a fait demander en mariage par ambassadeurs. On voit, au premier livre du roman, la Gllc du Soudan remonter la Tamise, dans toute la pompe de son cortège oriental. Ce sont des fêtes merveilleuses, des trésors extraordinaires, des talismans, des miroirs magiques, toute la féerie def Mille et une Nuits. Celle influence arabe, qui naissait en Espagne de la conquête, les Septentrionaux allaient la chercher eux-mêmes à sa source; cl elle sc reproduit dans toute la lillératufechréliennequi suivit les croisades.
Parmi les poèmes chevaleresques, alors si multipliés chez les Anglais, il en est où l'on trouve un caractère de liberté qui appartient au génie particulier de cette nation. Le roi Alfred avait dit dans son testament , que les Anglais doivent être aussi libres que la pensée. La trace de ce vœu d'un bon roi se retrouve dans les plus anciens monuments de la poésie anglaise, après la conquête. Les Anglais portèrent un esprit d'indépendance politique jusque dans leurs fictions chevaleresques. Ce peuple, qui semble avoir emprunté à l'esprit litigieux des Normands, ses vainqueurs, de nouvelles forces pour défendre ses droits, et qui fit servir la procédure à la liberté, montre ce caractère dès le treizième siècle. 11 est indocile, frondeur, peu ébloui de la pompe des cours , et très-empressé à relever les fautes des rois et les vices des évêques. Ses fictions les plus frivoles en apparence ont un but moral. Scs romans de chevalerie ont quelque chose de plus sérieux que les nôtres. L'écrivain ne sc borne pas à entasser des aventures merveilleuses; il tAche d'en faire sortir quelque instruction utile et souvent hardie. Un de ces romans m'a frappé, sous ce rapport. On y raconte les infortunes'd'un roi puni de son orgueil par la plus étrange mystification. Le début seul suffira pour indiquer la forme de l'ouvrage.
En Sicile était un noble roi, beau, fort et vaillant jeune homme. Il avait, dans la grande Rome, un frère, pape de toute la chrétienté, et en Allemagne un autre frère, empereur, qui battait les Sarrasins. Ce roi était appelé le roi Robert. Personne ne le vil jamais avoir peur; on le nommait le I ictorieux. En aucun pays, il n’y avait son pareil, roi ou duc. de loin ou de près; car il était la fleur de la chevalerie. Sou frère était empereur ; son autre frère vicaire de Dieu, pape de Rome, comme je l'ai dit auparavant : il se nommait le pape Urbain. Il aimait également Dieu et les hommes. L'empereur s'appelait Valamoo. Il n’y avait pas un plus vaillant guerrier après son frcrc de Sicile, dont je vais parler quelque peu.
Ce roi peusa qu'il n'avait pas d’égal dans le monde, de loin ni de près ; et dans sa pensée, il eut de l’orgueil ; car il n’avait d'égal nulle part. Une nuit de la Saint-Jean, il voulut aller à l'église pour entendre les vêpres ; et il lui sembla u'il était U trop longtemps : son esprit était plus occupé es honneurs du monde que de Jésus, notre Sauveur. A Magnifient, il entendit un vers qu'il fit répéter au clerc dans sa propre langue; car il ne savait pas ce qu'on chantait en latin. Le vers était ce que je vous dis :
Depotuii patentes de tede,
Et exaltaeii kumites.
Le clerc dit tout franchement : «Sire, telle est la puissance de Dieu, qu’il peut élever ce qui est bas, et abaisser ce qui est élevé, en un moment. Sans mentir Dieu i>eul faire sa volonté en un clin d'oeil. • Le roi dit. avec une toile pensée : • Vous lisez et chantez des fables. Oui pourraitme réduire à telle extrémité? Mon nom est fleur de chevalerie. Je puis détruire Inès ennemis; il n’est pas d'homme sur terre qui puisse tenir contre moi : donc c'est une chanson frivole. • Il pensa follement ainsi, et, dans cette pensée, le sommeil le prit sur son siège, comme raconte le livre.
Quand lesvèpres furent achevées, un roi tout semblable à lui se leva et sortit. Tout le monde le suivit, tandis que le
véritable roi était oublié. Le nouveau roi, je tous le dirai, était un ange divin, envoyé pour abattre son orgueil. L'ange mena joyeux déduit dans la salle du palais. Chaque homme était content de lui. Le roi se réveilla. Il crut qu'il était arrivé un malheur à ses gens ; car il était là tout seul ; et une nuit noire tombait sur lui. Il appela ses hommes : il n*y eut personne qui dit: Oui. Mais le sacristain de l’église à la fin. vint tout doucement près de lui. et dit : • Que fais-tu ici, mauvais larron? Tu es ici pour commettre félonie, pour voler Dieu et la sainte église. • Le roi s'enfuit bien vite . comme un homme qui serait égaré; il s'arrêta devant son palais, et appela le concierge : ■ Faux traître, ouvre les portes, vile. • Le portier dit : « Qui appelle ainsi ?» Il répondit : • Tu verras bien qui nous sommes; tu sauras bien que je suis ton maître. Tu seras couché bien bas en prison, et pendu comme un traître, au nom de ta loi. • Enfin le roi entre et arrive dans la salle, où il trouve sa place occupée par l'ange, qui lui fait mettre un habit de fou ; et il est le fou de la salle.
Nous ne suivrons pas celle singulière histoire. L’empereur Valamon fait inviter le roi de Sicile à se rendre è Rome auprès de leur frère le pape. L’ange reçoit l'invitation, et fait le voyage eu grande pompe, avec le pauvre fou à sa suite. L’épreuve est longue et fort diversifiée; Rome et l’Eglise ne sont pas épargnées par le malin romancier; et le rui, transformé en fou, apprend plus de choses dans sa nouvelle profession qu’il n’en avait su pendant tout son règne. Enfin, l’ange trouvant ta leçon suffisante, se fait connaître, et remet le roi de Sicile sur son trône.
Voilà, ce me semble, messieurs, dans un roman du treizième siècle, le germe et l’exemple de celte sorte de gaieté maligne et sérieuse que les Anglais s’approprient sous le nom caractéristique dVmmour . gaieté qui fait le principal mérite de Swift et de Sterne, et semble naturellement appartenir à un peuple spirifael occupé de ses affaires, et se servant de l'esprit pour aiguiser le bon sens, et non pour s’en passer.
Presque tous les romans de chevalerie qui furent remaniés par les poètes anglais du treizième cl du quatorzième siècle, rcçurenlquelque chose de cette teinte ironique cl hardie.
Il est une autre poésie plus indigène, mais d'un intérêt fort limité, qui naquit alors des suites de la conquête. Elle n’a pas le caractère élevé, la grandeur de patriotisme que l’imagination moderne se plaît à y supposer. C'est tout simplement la poésie des braconniers et des bandits, que la rigueur des lois refoulait dans les forêts de la Grande- Bretagne.
Il y a seulement celle différence que, dans le moyen âge et dans un pays subjugué, un bandit avait quelque chose d'un chevalier et d’un proscrit, deux caractères honorables cl poétiques.
On l’a bien compris de noire temps, parce quo l’exemple était sous nos yeux. Nousavons lu les poésies des clephlcs, pendant que les clephles, de voleurs devenus citoyens, se battaient pour leur pays.
La conquête de Guillaume, la domination de ses successeurs, les insolences des seigneurs normands, avaient créé dans !'Auglclcrre un grand nombre de fugitifs et de mécontents, hors la loi du pays, dont ils étaient les défenseurs. Cantonnés dans les bois, les marais, les montagnes, ils faisaient la guerre au gibier du roi, cl parfois aussi sc vengeaient du gouvernement par le pillage des voyageurs. Le peuple , accablé de taxes et de corvées par les Normands, admirait l’audace de ces hardis braconniers, cl les aidait, quand il pouvait, à échapper à la tyrannie commune.
Il est un des héros de celte vie aventureuse, dont le nom est resté très-célèbre en Angleterre : Robin Hood. C’était, vous le savez, un braconnier par état, chef de voleurs par accident. Parmi les attributs de la domination normande, un de ceux auxquels les vainqueurs tenaient le plus, c’était la chasse exclusive. Des lois terribles punissaient loi infracteurs de ce privilège. Chasseur intrépide , bientôt voleur entreprenant, Robin Hood fut célébré par l'imagination populaire dans toute la Grande- Bretagne. Son nom retentissait, comme de nos jours, dans les lies de l’Archipel et dans la Murée, les noms de Nikitas, de Colocolroni cl d'autres chefs, qui avaient acquis beaucoup de gloire, eu enlevant des moutons cl parfois des pachas.
Les romances du Cid nous relracent l'Espagne héroïque et chrétienne du moyen âge. Les fabliaux dcRudbeuf et des autres trouvères parisiens nous montrent la sournoiserie moqueuse des mœurs bourgeoises. Les vieilles ballades sur Robin Hood et ses compagnons offrent un caractère d'originalité fort différent, et propre à l'Angleterre. Sous l'extérieur uniforme de la poésie du moyen âge, sous ce coloris identique de barbarie, lâchons de saisir ces nuances diverses , ces variantes de la situation cl de l’imagination des personnages. Toute la poésie normande et picarde ne donnerait rien de semblable à tel chant sur les braconniers anglais du treizième siècle. Ce u’csl plus ,ni l’imagination chevaleresque, ni la galanterie provençale,! ni la malice bourgeoise, bien paisible dans les rues étroites de la cité, se raillant des prieurs et des moines. C’est la poésie du montagnard; c'est la libre audace de l’homme des bois qui n’a que son arc et scs flèches, et le sentiment de cette vive et fraîche nature d’Angleterre et d’Écosse.
Marquons soigneusement ces différences dans l'uniformité du moyen Age. Car, il faut l'avouer en passant, messieurs, toute cette littérature des siècles d’ignorance est un peu monotone. Il n’y~aque l’arl qui sache produire la variété. C’est le charme de ces grandes époques de lumières eide bon goût, que notre satiété moderne se plaît à critiquer.
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Voici une vieille ballade qui peut-être a subi quelques corrections de siècle en siècle, cl a clé plus ou moins refaite par l'imagination qui la chantait, mais donl le fond est bien anglais, bien montagnard :
Quantité taillis e*l brillant et le gazon beau, et Ica feuilles larges et longues, il est doux, en se promenant dans la forêt. d'écouler le chant des petits oiseaux.
Le merle chantait, perché sur une branche, si fort qu'il réveilla Robin Houd, dans le bois où il était couché.
» Ma foi, dit legeoti! Robin, j’ai fait cette nuit une rêve : j’ai songé de deux robustes bourgeois qui pouvaient se battre corps à corps avec moi.
u II m'a semblé qu’ils me frappaient et ine liaient, et me prenaient mon arc. Si je suis Robin eu vie sur cette terre, je me vengerai d’eux.
— Les rêves sont légers, dit Petit-Jean, comme lèvent qui souffle sur la colline. Si le yeuta été plus fort que jamais cette nuit, demain il peut se tenir coi,
— Levez-vous. tenez-vous prêts, mes braves hommes ; Jean viendra avec moi. Je vais chercher là-basces robuste» bourgeois, dans la verte forêt où ils sont. •
Alorsils jetèrent sur eux leurs habits verts, et prirent chacun son arc; et ils s'avaucêreut pourchasser dans la forêt, jusqu'à un bouquet de bois, ou ils se plaisaient le plus d’ordinaire.
Là. ils aperçurent nn robuste yeoman qui s'appuyait contre un arbre. Il portail à son côté une épée et une dague, qui avaient tué bien des gens ; et il était enveloppé dans un manteau , qui couvrait sa tête et sa taille.
« Tenez-vous là, maître, dit Petit-Jean, sous cet arbre : et j’irai à ce robuste yeoman là-bas. j>our savoir ce qu’il veut. — Ah ! Jeau. tu ne licus pas garnison près de moi ; je trouve •cela singulier. Quand donc, ai-je envoyé mes nommes en avant, et me suis-je tenu derrière? N’était la peur de faire éclater mon arc, Jean, je lebriserais la tête. »
Comme souvent les paroles engendrent la haine. Robin et Jean se séparèrent. Et Jean est parti pour Barncsdale. Il coonait tous les chemins. Et quand il vint à Barucsdalc, il y eut grande douleur; car il trouva deux de se» compagnons tués sur une pelouse; et Scarlelt fuyait à pied, à travers les troncs d’arbres et les pierres; carie fier shérif, avec cent quarante hommes, courait après lui.
<> Je vais tirer un coup, dit Jean ; avec la force du Christ, je fer«i que ce shérif, qui court si vite, voudra s’arrêter. ■
Alors Jean banda son arc et le prépara pour tirer. L’arc était d'un bois tendre, et tomba à scs pieds. • Malheur à toi, maudit bois, le plus maudit qui soit jamais venu sur uq arbre! tu es ma perte aujourd'hui, quand tu devrais être mon secours. ■
Le coup ne fut que faiblement tiré. Cependant la (lèche ne partit pas en vain ; car elle rencontra un des hommes du shérif, et William A T reut fui tué.
Il aurait mieux valu pour William ATrcnt d'avoir etc au lit bien triste, que d’être ce jour sur la pelouse verte du bois, pour rencontrer la flèche do Petit Jean.
Mais comme on dit, quand les hommes viennent aux mains, cinq valont mieux que trois. Le shérif eut bientôt 'pris Petit-Jean et l’attacha contre tm arbre.
u Tu seras traîné dans la plaine et pendu haut sur la colline.— Mais lu peux manquer Ion dessein, dit Jean, si c’est le vouloir du Christ. •
Ne parlons plus de Petit-Jean, et pensons à Robin Ilood, comment il est allé vers le robuste vcoman, là où il se tenait sou» le feuillage.
u Bonjour, bon compagnon, dit Robin. — Bonjour, bon compagnon, dit celui-ci. Il me semble par cet arc que tu portes dans ta main, que tu dois être un bon archer.
J’ai perdu mon chemin et ma matinée, dit l’yeoman.— Je te conduirai à travers le bois, dit Robin ; bon compagnon, je serai ton guide.
— Je cherche nn banni, dit l’étranger; on l’appelle Robin Hood; j’aimerais mieux trouver ce lier banni que quarante bonnes livres sterling.
— Maintenant viens avec moi, vigoureux gentilhomme, et in verras tôt Robin. Mais d’abord prenons quelque passetemps sous ces arbres verts; faisons quelque épreuve au plus fort, dans le bois. Nous avons chance de rencontrer ici Robin Hood. au premier moment. •
Iis coupèrent deux branches d’épines qui poussaient sous un buisson et ils les placèrent entrelacées , pour faire un hut à leurs flèches. « Commence, bon camarade, dit Robin Hood. — Non, par ma foi , bon camarade, dit l’autre; tu seras mon guide. •
Robin tira le premier, et neraanqua le but que de la largeur du doigt. L’homme était un bon archer, mais il ne pouvait en faire autant. Le second coup qu’il tira, il mit dans la guirlande; mais Robin tira beaucoup mieux que lui ; car il perça la branche du milieu.
• Bénédiction sur loi, dit l’borame, bon compagnon ! Si ton cerf était aussi bon que ta main, tu vaudrais mieux que Robin Hood . Maintenant, dis-moi ton nom , sous les feuilles du bois.
— Non. ma foi, dit Robin, jusqu’à ce que tu m’aies dit le lien.— Je demeure dans la vallée, dit celui-ci, et j’ai juré de preudre Robin ; et quand on m'appelle par mou vrai nom, je suis Guy de Gisboru.
— Ma demeure est dans ce bois, dit Robin ; je suis Robin Hood de Baroesdale, que tu as si longtemps cherché. *
Quiconque ne leur est ni allié ni parent, aurait eu beau spectacle «le voir ces deux hommes se rencontrer avec leur.» sabres flamboyants, de voircomment ils combattirenldeux heures d'un jour d’été, etc.
L’adversaire de llobiti Uood est un yeoman, c’est-à dire un homme de cette riche bourgeoisie qui forme encore aujourd'hui la garde nationale de l'Angleterre, et qui monte à cheval, dans l'occasion, pour repousser les briseur* de métier*. Le yeoman est luè, comme vous le croyez bien. Le héros braconnier. Robin Uood, sort du bois tenant à la main la télé de son ennemi, comme Rodrigue, dans les romances espagnoles, apporte celle du comte de Gormas. Il tue le shérif, et délivre Petit- Jean qu’on allait pendro. Et vive Robin Hood! vivent les braconniers! mort au shérif! voilà la morale du poème.
Ainsi, messieurs, dans celte revue fort incomplète, nous avons déjà noté divers genres de poésie : fabliaux satiriques, dictés par les conquérants contre les moines du pays; poésie religieuse, pieuses légendes de saints, destinées à lutter contre l’invasion guerrière, ecclésiastique cl civile des Normands; poésie populaire à la gloire des braconniers hardis et des chefs de bindos. Nul de ces essais ne marque encore la naissance d’une littérature. Les romans de chevalerie, indigènes ou imités, étaient les seuls ouvrages de quelque importance qu’eût produits la langue anglaise; mais la poésie en était fort rude et sans aucun art.
Au treizième siècle, la France, comparée à l’Angleterre, était plus développée pour les lettres et pour le goût, et bien moins avancée dans la pratique de la liberté et l’art du gouvernement.
Ce n’csl qu'au milieu du quatorzième siècle qu'eufiula littérature anglaise possède un écrivain, un poète, un homme en qui on ne peut mécou-
ualtre beaucoup d'esprit, l’art de conter, et ce mélange d'érudition eide naïveté qui rend si piquants plusieurs écrivains du moyen âge. Je parle de Chauccr. C'est de lui que la plupart des critiques anglais datent le premier âge de leur poésie littéraire. bien plus récent que les troubadours, venu après te Dante, Pétrarque et Boccace, Chaucer, qui fut leur élève, ne saurait leur être comparé. Il a cependant son mérite et son tour original. Mais il est fort difficile à traduire, ou pour la langue ou pour la bienséance, il a de plus beaucoup écrit ; et j’avoue qu’embarrassé souvent par sou vieux style, ses idiotismes, scs allusions, je ne l’ai pas lu tout entier. Tâchons du moins de déméler quelquesuns des caractères de son époque et de son talent.
Né à Londres, en 1328, Chauccr s’éleva par l'esprit de cour et de flatterie. Il fut de bonne heure page d’Ëdouard 111, puis confident du duc de Laucaslre, puis envoyé d’Angleterre à Paris, ensuite à Gènes. Il vit, il connut Pétrarque en Italie. C’est de lui qu'il emprunta le sujet de celle touchante histoire de Griselidis, si bien racontée par Boccace. Il en met à son tour le récit dans la bouche d’un clerc d’Oxford, avec un prologue de quelques vers à la gloire de Pétrarque :
Je veux vous dire un conte que j'ai appris i Padoue d’un digne clerc, qui a mérité ce titre par scs discours et scs oeuvres; il est maintenant mort et cloué dans sa bière. Je prie Dieu de donner le repos à son ime, François Pétrarque, le poêle lauréat, ce clerc illustre, dont la douce éloquence illumina l'Italie d’un éclat poétique , comme Tite-Live l'avait éclairée par la philosophie, les lois et toute autre scieuce...
Ainsi c’est un homme du Nord qui vient puiser à la belle civilisation du Midi. Ce n’csl plus l’esprit natif de la vieille Angleterre, plus ou moins mélangé d’esprit normand; c’est un lettré anglais qui connaît bien les deux Italie», et a devant lui plusieurs modèles. Chauccr savait à fond la langue latine cl l’écrivait avec goût ; il traduisit la Consolation de Boèce, On voit qu’il avait lu tous les ouvrages latins de Pétrarque; cl quand il imite les poèmes italiens, où Boccace avait lui-méme imité les Latins, souvent il abandonne la copie, pour s’attacher a l’original, qu’il rend avec plus d’énergie cl de fidélité que ne l'avait fait Boccace. Ainsi, dans Jicile el Palàmon, épisode emprunté de la Thisiide , il reproduit d’après Stacc la belle description du temple de Mars faiblement esquissée par Boccace.
Terrarum exutia eirckm f et faetigia lempli
Captœ intigniban! gent *», cal» laque ferro
Fragmina porlarum, bcllalricetqne carinte.
Bellorum tolu» in arit
Snngni.*, el ineerni» gui rupin* ab urèibn» ignin
Tous ces traits revivent avec une grande force dans le vieil anglais de Chaucer.
Malgré celte étude el ce goût d’imitation classique, il n’est pas de meilleur peintre que lui du moyeu âge; pas d'écrivain où les mœurs, l’esprit, le langage de ce temps soient mieux conservés. Voilà son originalité. C’est un trouvère anglais; c’est un conteur de la cité de Londres. 11 imite nos fabliaux et les chants amoureux des troubadours. Mais il a son caraclèrc propre de liberté politique et religieuse; cl son imagination savante est nourrie de fables orientales, comme de réminiscences latines.
Aujourd'hui, messieurs, j’eflkurc à peine cette analyse sur laquelle nous reviendrons. Indiquons seulement quelques points.
C'est Chaucer qui marque le premier développement de la poésie anglaise. Le français n’est plus pour lui la langue de la conquête, mais une langue littéraire. C’est ainsi qu'il a traduit ch vers le Roman i le la Rose, comme il aurait Unité un ouvrage classique des anciens. Dans cette version, il lutte habilement contre le style de scs deux modèles, el semble parfois l’emporter, soit qu^ son anglais paraisse moins vieilli que le français de Jean de Meung, soit qu’il ait ajouté quelques traits de hardiesse. Car, ü faut le dire, à ses titres d’homme de cour, de savant, d’ami de Pétrarque, d’imitateur de Boccace, il joignait celui d'hérétique. Il fut un des premiers disciples de Wiclcf, dont la secte alors naissante hâta l'émancipation de l’esprit anglais.
Rappelez- vous quelle place la religion occupait dans les esprits au moyen âge, combien elle était plus puissante même que la chevalerie. Or, tandis que, dans les pays tout à fait catholiques, l’Eglise de Rome retenait les vérités chrétiennes sous le voile de la langue latine , et ne permettait pas qu’elles fussent exposées en langue vulgaire , le premier signe, le premier effort de l'hérésie fut de traduire la Bible pour tout le monde; et la popularité de la religion accrut ainsi celle de la langue. De méineque la traduction de la Bible par Luther servit puissamment à fixer l’allemand, je ne doute pas que les versions de Wiclcf et de scs disciples n’aient hâté le perfectionnement et étendu l'action de la langue anglaise. Chaîn er se fil le poète de celte réforme, c’est-à-dire toutes les pensées hardies qui étaient enveloppées dans la théologie de Wiclcf, toutes les inductions, toutes les conséquences que les esprits libres pouvaient tirer de la lecture immédiate de la Bible, Chauccr les exprimait vivement et les animait par dei satires contre la cour de Rome el les abus de la vie monacale.
La chevalerie même n’est pas épargnée par le bon sens épigrammalique de Chauccr. Les romans
Digiti;
WiG COURS DE LITTÉRATURE FRANÇAISE.
de chevalerie régnaient partout; eh bien! dans Cbauccr, vous trouve*, sous une forme ironique, la protestation de h saine raison et du goût contre ce genre d'imagination stérile à force d’etre extravagant. Son air Thopaa est le précurseur de Don Quichotte. Celte parodie fait partie des Contes de Cantorbery, recueil d'historicllcs, dans le goût du Dècaméron, mais écrites en vers, avec moins de charme et de poésie que n'en offre la prose de Boccace.
Le cadre de ce recueil est du reste ingénieux. Chaucer ne suppose pas, comme l'a fait Boccace, avec une insouciance immorale, des récits amoureux, au milieu d’une peste; il rassemble à Southwarlc, dans une auberge, divers pèlerins venus pour honorer la châsse de Thomas Bcckelt. Dans l'inaction de la soirée, ces pèlerins se content des histoires touchantes ou gaies. Leur réunion scdlc est assez dramatique. Elle offre tous les états, tous les personnages du moyen âge, un chevalier, un écuyer, un médecin, une abbesse, un moine, un huissier de la cour ecclésiastique, un étudiant, un vendeur d'indulgences, etc., etc. Cbauccr, parlant à son tour, commence l'histoire de sir Ihopas. Il accumule tes enchantements cl les prodiges. Mais au milieu du récit, lorsqu'il avait déjà tué grand nombre de géants, un des auditeurs l’arrête et lui dit : « Plus de ces contes pour l'amour de Dieu ; « vous ne faites que perdre le temps ; ne rimez pas » davantage. Ditesnouscn prose seulement quelque •( chose où il y ait un peu de gaieté cl d'instruc- « lion. >• Chaucer laisse là sou histoire et commence une allégorie morale de Mclibée, quia pour épouse la Prudence et pour flllc la Sagesse.
Toute cette histoire est assez commune, mais elle renferme de sages conseils et une excellente morale pour un faiseur de contes, parfois licencieux, comme Chaucer. C’est un des premiers essais de la prose anglaise. Malheureusement Chaucer est peu piquant lorsqu'il est moral.
DIX-NEUVIÈME LEÇON
Nouveaux details sur la poésie anglaise au quatorzième et au quinzième tiède. — Poètes érudit» : Gower.— Ménestrels. — Médiocrité de toute cette poésie. — Imitation moderne du vieux style anglais: essais p%endnit^met de Chatterton. — Caractère de la poésie française au commencement du quinzième siècle. — Charles d'Orléans.—Reproduction artificielle de notre vieille poésie ; ClotiMe de Surville.
Messieurs ,
Au quatorzième siècle, la langue française, importée par les Normands, sc conservait encore en Angleterre, dans tous les actes publics, comme
le symbole de la conquête. Ce qui nous frappe en cela, c'est le résultat politique. Si l'on songe en effet que, peu d’années après celle époque, l’Angleterre avait à demi subjugué la France, qu'un roi d'Angleterre s’était fait l'héritier présomptif du royaume de France, et que son fils, enfant, fut sacré à Paris, dans l'église de Notre-Dame, on jugera sans peine à quel point l’ancienne naturalisation de la langue française en Angleterre pouvait favoriser l'envahissement de la France, et servir à confondre les deux peuples sous un même joug. Cela peut expliquer aussi comment, jusqu’à la fin du quinzièmesièclc, Icsaclcsdu parlement britannique furent rédigés eu langue française, et comment, aujourd’hui même, c’est en français que le roi d'Angleterre prononce c.-rtains mots caractéristiques, certaines formules sacramentelles de sa prérogative. Ces mots sont là, comme le reste, le débris d’une grande ambition, celle de régner sur la France.
Mais ce français de chancellerie a peu de rapport avec les lettres. La prononciation normande, qui déjà gâtait notre idiome parisien, était encore gâtée par l’accent anglais. Aussi les Anglais de race se moquaient de ce français de conquête, implanté dans leur pays. Chaucer est rempli d'allusions plaisantes à ce sujet. Parle-t-il d’une abbesse, dans le prologue de ses Conles de Cantorbery. il la représente ainsi :
La supérieure était une nonne souriant d’on air simple et doux. Elle c’avait pas de plus grand serment que par saint Elov.Elleparlait français, bel et bien, d’après l'école de St rat tardât Bowe; car elle ne savait pas le français de Paris.
Quoi qu'il en soit, un progrès de la langue anglaise suivit cette longue influence de la nôtre. Le style de Chaucer est en partie formé sur le modèle du Roman de la Rose et de nos meilleurs fabliaux. Non-seulement, il imile avec art plusieurs tournures de notre langue, mais souvent, par une bigarrure moins heureuse, il introduit dans sou style anglais des mots, des phrases toutes françaises; par exemple, ce refrain, qui coupe une de scs ballades anglaises : » J’ai tout perdu, mon temps •i et mon labeur. »
Ailleurs, il conserve en français les noms de nos personnages allégoriques : Faux-Semblant , Bel - Accueil, etc.
On voit qu’à celle époque les hommes de cour, les magistrats et les savants, en Angleterre, étudiaient cl employaient noire langue, presque comme le latin. On lit dans un vieux règlement d’Oxford que les écoliers de celle université n'avaient la permission de causer entre eux qu’en latin ou en français. Enfin tous les poêles anglais du quatorzième siècle savaient assez bien notre langue pour l’écrire.
TABLEAU DU MOYEN AGE
Le principal riva) de Chaucer, Gower, avait fait un grand ouvrage en trois parties : spéculum me ditanlis; rox clamant is; confessio amantis. C’est un poème polyglotte. La première partie était en vers français, la deuxième en latin, la dernière en anglais. Le livre est d’ailleurs fort ennuyeux dans les trois langues. C'est de la poésie scolastique, comme toute la pocsie savante du moyeu âge; et le génie du Dante n’est pas là. Gower a fait d’autres poésies françaises plus agréables et plus courtes, entre autres, un recueil de ballades, qui tomba jadis au pouvoir de Fairfax, général habile, et, de plus, curieux antiquaire, mais pauvre homme d’Etat, facilement dupé par Cromwell. F.n tète de ce recueil, on lit quelques vers que je vous citerai :
A l'université de tout le monde Jehan Gower ceste ballade envoie ;
Et si je n’ai de François la faconde.
Pardonnez-moi que je de ce fourvoie.
Je suis Anglois ; si quie* par telle voie Estre excusé : niais quoique mal on die, l.'amour parlait en Dieu se justilie.
* Cependant ce poète, qui fut fort goûté à la cour, qui réunissailà une facilité naturelle de versifier en ang’ais, des connaissances assez étendues, qui savait le latin , le grec , l’histoire , la mythologie, la scolastique et l’alchimie, n’a du reste aucun génie. On voit que la littérature anglaise, hormis les heureuses saillies et la verve satirique et déjà hérétique deCbauccr, n’était alors inspirée que par la France et l’Ilalic. Le goût assez grossier des poètes angla s se distinguait du reste fort peu entre ces différents modèles. De mauvaises compilations latines du douzième siècle, telles que le Gesla Homanorum, étaient consultées avec plus de soin que les élégants écrits de Pétrarque.
Savez-vous comment Gower parle du premier grand poète moderne? « Un certain poète d'Italie, dit-il, qui était appelé le Dante... #Singularilé de la gloire! Comme elle est lente à sc former! Voilà le premier hommage que le Dante ait reçu dans la patrie de Millon ! Boccacc était surtout admiré pour son savoir et ses compilations latines. La science était si nouvelle alors, qu’elle semblait du génie, et qu’on vous savait grc d'un souvenir, comme d’une invention. Cela jusliflc-t-il les objections répétées de nos jours contre l’élude et l’influence des littératures classiques? Nullement. Sans doute elles semblaient accabler quelques esprits faibles qui, surchargés tout à coup de tant de souvenirs, succombaient sous le poids. Leurs ouvrages, stériles d'invciilruns, sc remplissaient de lieux communs empruntés à l’antiquité; mais l’ignorance ne les eût pas mieux inspirés.
Il y avait dans le peuple quelques esprits plus vifs, qui, sans culture cl sans lettres, étaient
poêles. Nous ne parlons pas de ces bardes gallois, qu’Édouard persécuta et dont les vers sont perdus. Mais il y avait des ménestrels, semblables à nos troubadours. Ils étaient inviolables; ils avaient le droit d'entrer en tous lieux; on leur devait le vivre et le couvert ; cl ils s’acquittaient en chansons. Je trouve à cet égard un édit curieux , daté du quatorzième siècle, cl rendu par ce même Édouard, destructeur des bardesdu pays de Galles:
• Edouard, par la grâce de Dieu..., aux shérifs, salut. — Attendu que beaucoup de personnes fainéantes', sous couleur de profession de ménestrels, ont été. et sont reçues â boire et à manger dans les maisous des autres, et ne se sont contentées, S moins de présents des maîtres de la maison ; voulant réprimer ces procédés oulragcux et celle paresse, avons ordonné qéc personne ne pourra s’introduire, pqur boire et manger, dans les maisons des prélats, comtes et barons, à moins d’être ménestrel , etc., etc.; il n’en pourra venir U que trois ou quatre au plus, le même jour. Et quant aux maisons de moindre qualité , nul n'j pourra eutrer, à moins d'être demandé; et ceux qui le seront devront se contenter de boire et de manger, sans faire aucune demande; et s'ils pèchent contre celte ordonnance, ils perdront le rang de ménestrel. •
Comme la liberté fut hâtive dans la vieille Albion, cette poésie des ménestrels se mêla de bunno heure à des intérêts politiques. Un jour que le roi Édouard II, tenant grande cour plénière, recevait scs prélats, ses barons, et, suivant l’usage agreste du temps, dînait sous la feuilléc, une femme, habillée en ménestrel, s’approcha, sur un coursier de bataille, tout auprès du roi, et lui chanta une chanson qui renfermait la plus vive satire de tout sou gouvernement. Ensuite, usant du privilège de femme cl de ménestrel , elle piqua des deux et se relira, laissant la cour très-ébahic cl le roi trèsirrilé de cette adresse.
Vous pouvez croire que de bonne heure aussi les puissants s’inquiétèrent d’une pareille liberté; elle était odieuse à ceux qui gouvernaient, et chère au peuple qui croyait y voir une protection. Plusieurs édits montrent les ménestrels persécutés. L’espèce de proscription qui jadis avait frappé les hardes gallois au milieu de leurs forêts, suivit ces chantres plus civilisés qui circulaient dans les cités et les villages d’Angleterre. Vous voyez se prolonger jusqu'au règne d'Élisabeth celte lutte des chanteurs contre les hommes puissants. Uri des actes qui les frappent date du règne de la despotique Élisabeth. Par cet acte, tout ménestrel errant doit être jugé et puni comme vagabond. Ou n'excepte que les acteurs d'intermèdes, appartenant à des barons du royaume, ou à quelque personnage de rang plus élevé. Ainsi celte poésie hardie cl libre des premiers temps était réduite à la domesticité. Au reste, il ne semble pas que, même dans ses jours de liberté, elle ait eu quelque grande inspiration. Je lis attentivement l’histoire de la poé-
«ftft COURS r>E LITTERATURE FRANÇAISE.
sie anglaise de Warton, le recueil de Pcrcy; je parcours les vieilles chroniques; je cherche, je compulse, cl, Je l’avoue, je ne trouve aucun génie dans les restes de celle vieille poésie anglaise. I.c pur, l'académique Addison s'est amusé, dans quelques chapitres du Spectateur, à comparer à Virgile la ballade populaire de Cbcvy-Chasc; mais son admiration nous semble un peu sublite. Je ne trouve donc, à cette époque, aucun monument de l'originalité anglaise que l'on puisse comparer à ce que faisait alors la France où même l'Italie dans les arts : point de chroniques comme celle de Froissart; point de vers comme ceux de Pétrarque. Ce n’est pas que l’on n’écrivll beaucoup en Angleterre. Toutes les inventions de France et d’Italie , au quatorzième siècle, étaient aussitôt traduites en anglais. La communication d’idées en quatre ou cinq nations de l'Europe était dès lors très fréqueiilc cl très-rapide. Ce degré de civilisation, qui semble le caractère de notre époque, celle circulation littéraire qui nous apporte si vite un roman de Waller Scott ou des vers de Byron, est plus ancienne qu’on ne le croit ; elle date du treizième et du quatorzième siècle.
L'Angleterre, alors, ‘empruntait beaucoup plus qu’elle ne créait. Elle traduisait nos romans et nos fabliaux. Mais sa poésie nationale était stérile, cl sans grandeur. La Action est venue depuis aider à la vérité. On a supposé , dans une époque tresrérenlc , des compositions anglaises, dont la date se rapporte au moyen âge. C'est une ruse et un passe- temps des littératures vieillissantes de contrefaire le passe cl d’en imiter les formes cl le langage, pour rajeunir le présent. Cette tentative fut faite en Angleterre. Elle doit vous intéresser, parce qae le nom du contrefacteur poétique rappelle un esprit original.
Au milieu du dernier siècle , on vit parattre, dans les journaux de Bristol , des poésies données sous le nom de Rowlcy, prêtre anglais du quinzième siècle. Ces poésies offraient beaucoup d'imagination et une vive sensibilité; les formes, les constructions étaient surannées; l'orthographe, plus encore. L’Angleterre savante fut fort occupée de cette découverte. On avait vu successivement paraître une description de moines passant sur le vieux pont de Bristol, un fragment prétendu de la tragédie d’OEIIa, des chœurs de ménestrels, un chant sur la bataille d’flasling9.
Quel était l'auteur de ces publications? Un cnfantde quinze ans, Chatterton. Il y avait dans l’âge, dans l'inexpérience d'un tel éditeur, quelque chose qui favorisait la Action. On devait croire qu’il disait vrai; car comment aurait-il eu l’habileté de mentir ainsi ? Comment ce savant archaïsme pou-
vait-il appartenir à un enfant? On admira donc beaucoup ccs vieilles poésies, jusqu'au moment où Walpolc, esprit An et curieux antiquaire, découvrit la fraude.
Maintenant, comment cette fraude a-t-elle été faite? Il faut eu dire quelques mots. Nous achèverons l'esquisse de la vieille poésie anglaise, en marquant parquets artifices un homme de talent la simulaitau dix-huitième siècle. Chatterton était Als d’un maître d’école. Rêveur et studieux dès l’enfance, il montra une sorte d’attrait cl de curiosité instinctive pour les impressions gothiques et les anciennes écritures. Hans la modeste succession de son pauvre père, il sc trouvait quelques vieux papiers, tires d’un coffre autrefois déposé dans la cathédrale de Bristol. Le petit Chatterton s’applique longtemps à les déchiffrer, aies transcrire, à imiter la forme des caractères; et puis, il annonce d’un air mystérieux, à sa mère, qu’il a découvert un trésor. Peu de temps après il envoie au journal de Bristol la première pièce qui attira l’attention.
Eh bien ! ces belles poésies, cet enfant dequinzo ans les avait faites. C’était un génie singulier, d’une dissimulation étonnante à ccl âge, et jetant une sorte de naïveté dans ces œuvres si complètement factices. Passionnédc gloire et de fortune, le pauvre enfant quitte Bristol, et vient à Londres avec scs vieilles poésies cl une vivacité d’imagination qui s’intéresse à toutes les querelles politiques. II est accueilli par les whigs, engagé à écrire pour l’opposition. Il écrit dans les journaux des morceaux de polémique, qui ne sont pas ennuyeux, après soixante ans, cl où l’on remarque une intelligence des querelles du temps et une Anesse’de réflexion satirique, merveilleuse dans un petit antiquaire de seize ans, qui n’avait jamais fait autre chose qu’aller à l’école et ftpier de vieux manuscrits. Adopte avec cette faveur qui est la protection que donne le public, Chatterton s'imagina qu’il allait tout obtenir. Il répétait même, qu’avant de mourir, il aurait rétabli le peuple anglais dans scs droits. Mais celle faveur publique s’adressait à un jeune homme sans prévoyance; et elle était elle-même peu prévoyante. Ou accueillait avec empressement Chatterton; on ic comblait d’éloges; on admirait sa science, sou génie, son courage, et on ne savait pas s'il avait dîné; et lui, fier et dissimulé, cachait sa misère, comme il avait déguisé son talent poétique, pour le faire mieux applaudir. On le voyait sans cesse dans les réunions brillantes; il enchantait tout le monde par la vivacité de sa conversation, par ce mélange de sarcasmes contre les ministres du jour, et de prétendues découvertes sur la poésie du quinzième siècle. Puis , il sortait de là; il ren*
TABLEAU DU MOYEN AGE
trait dans son grenier et tâchait de dormir , parce qu’il n'avait pas de quoi manger. Ce rôle pénible, rc mélange de misère et de célébrité, de souffrances physiques et de succès d’amour-propre, il le soutint quelque temps arec une singulière énergie. Puis, un jour, ce pauvre enfant, désespéré, s’empoisonna. Aussitôt qu’on apprit sa mort et tous ses malheurs, l’intérét, l’enthousiasme prirent un caractère plus sérieux. Quand il fut mort, on s'occupa de savoir comment il aurait pu vivre. On fît une souscription. Ces paroles ne voulaient pas provoquer un rire d'ironie. Ce secours tardif ne fut pourtant pas inutile. Chatterton , au milieu de ses bizarreries, aimait tendrement sa mère et sa sœur. Lors même qu’il n’avait rien pour lui, il leur envoyait des présents et leur parlait sans cesse de sa fortune et de ses espérances. On recueillit cl on publia scs œuvres au profil de sa famille : c'étaient les prétendues poésies de Rowlcy et des traductions d’originaux qui n’ont point existé ; car Chatterton avait un goût singulier pour ce genre d’imposture littéraire.
Mais cette fiction ne pouvait se soutenir devant des yeux exercés. Rien de plus malaisé que cet effort pour se transporter dans le passé, pour en prendre le costume et le langage. On imite, on emprunte quelques formes de style, quelque locutions surannées ; mais le caractère des idées vous trahit toujours. On sait combien nos grands poètes même ont manqué la vérité des mœurs grecques et romaines. Shakspeare est plus infidèle encore aux costumes de l’antiquité, quoiqu’il soit plus fidèle au fond même de la nature humaine. La vérité du moyen âge n’csl pas moins difficile à saisir pour un moderne. Que serait -ce quand il s’agit, non pas seulement d’imiter le moyen âge, mais d’en être, de faire un ouvrage antidaté du quinzième siècle? Je laisse de côté les fautes matérielles , les confusions de style, qui décèlent l'artifice; je ne m’arrête qu'aux idées. Dans un des prétendus chants de Rowley, sous la vieille orthographe et les vieux mots, arlistement combinés par Chatterton, je retrouve ce que je vais traduire :
O toi! que reste-t-il maintenant de toi, OEIIa, l’enfant chéri de Paveoir? Que mon chant soit hardi comme ton courage, et aussi durable pour la postérité!
Je reconnais tout de suite la forme de la pensée moderne, bien que Chatterton eût écrit ce texte d’une écriture gothique et sur du vieux parchemin qu’il avait soigneusement sali.
Mais laissons là cette fraude trop évidente d’un rare et malheureux jeune homme. Ce qu’il y a de sûr, c’est que la vraie poésie anglaise du quatorzième et du quinzième siècle n’a produit, à l’exception de Chauccr,rien de puissant et d’original. Les
philologues anglais peuvent étudier, pour l’histoire de leur langue, les poèmes de Lygdale, pleins d’imitations italiennes; la vieille chronique de Hardings. Les règnes de Richard III et de Henri Vil comptèrent beaucoup d’obscurs versificateurs, mais aucun qui puisse trouver place dans une revue générale et comparée des litératures. Le grand mouvement du génie anglais n’a daté que de la réfornje.
Dans les recherches sur le travail et le développement des esprits, il faut tenir grand compte de l’apparition accidentelle des hommes de génie. On répète que tout homme est l’ouvrage de son temps; mais il est vrai de dire que tel siècle a été l'ouvrage d'un homme. Sans cet homme le siècle continuait à cheminer dans une ornière tracée : cet homme parait et le pousse ailleurs et plus loin. Ce grand accident d’un homme de génie, venu à propos dans les arts, l’Italie l’éprouva dès la fin du treizième siècle : l’Angleterre n'eut quelque chose de semblable qu'au seizième. Jusque-là, et dans le temps qui nous occupe, clic était, pour les lettres et la poésie, inférieure aux autres nations. La longue durée de ses guerres civiles, les agitations de son gouvernement , tout cela détournait les Anglais de ces paisibles éludes, déjà si florissantes en Italie , et ranimées en France, sous Charles V et dans les dernières années de Charles VII.
Ainsi, revenons à notre France. Ce mélange des deux peuples , commencé par la conquête de Guillaume et tristement continué pour nous par l'invasion de Henri V, mil, pendant soixante ans, les deux nations ennemies dans un commerce perpétuel d’usages et d’idées. Si Gower faisait des vers français, nos plus ingénieux poêles de cette époque savaient parfaitement l’anglais. Quelques-uns d’eux et le premier de tous, Charles d’Orléans, ont fait des vers en cette langue. Si on avait parlé français à la cour de Guillaume et de ses premiers successeurs, en revanche, à celle cour, que le duc de Bedforl, au nom de Henri VI, tenait à Vincennes, les seigneurs français lâchaient de prononcer l’anglais. Cependant la politique des princes anglais, comme rois et comme vainqueurs, était toujours d’affecter l’habitude familière de la langue française.
Du reste, les mêmes événements étaient l’unique préoccupation des deux peuples. Parcourez-vous , dans les deux idiomes à cette époque, tout ce qui n’est pas traduction ou théologie , partout vous trouvez la bataille d’Azincourl : c'est le grand souvenir. Les chroniqueurs racontent qu'au retour de Henri V à Londres , après cette victoire, la salle de Westminster était remplie de musiciens et de pi êtes. On chantait :
Ils virent saint George marcher devant le roi ; ils son-
nêreol gaiement de la trompette, pour commencer la grande bataille- Nos archers tiraient de grand cœur, et firent bientôt saigner le* Français; leurs flèches passaient vite; ils en perçaient nos ennemis, à traders les cuirasses et les bcanmes.. . Sept mille furent tués eu rang. . . Les Français, malgré tout leur orgueil, s'enfuirent. Je me rends, criaient-ils de toutes parts, etc., etc.
Je n’achève pas. Mais, rentrez-vous en France, la même image vous poursuit. Si je parcours les poésies d'Alain Chartier, il me parle de quatre dames attachées de cœur à quatre guerriers, qui se trouvaient à cette funeste journée. Chacune d’elles raconte et son amour et sa douleur; un des guerriers a été tué glorieusement sur le champ de bataille, un autre fait prisonnier et conduit en Angleterre ; on ignore le sort du troisième ; un dernier est bien portant, et s’est enfui. Vous devinez sans peine des quatre dames quelle est la plus malheureuse : celle qui ne pleure que l'honneur de son amant.
Voilà, messieurs, sous la plume du pédantesque Alain Chartier, une marque de ce qui nous intéresse le plus, l'intime union des pensées, des sentiments d’un peuple avec sa littérature. A d’autres époques, ce sont les traductions, les imitations, les systèmes qui défrayent la littérature. Elle est certainement plus puissante et plus vraie , lorsque ce sont les événements du jour qui en deviennent le sujet et qui en font à la fois la nouveauté et la passion.
Alain Chartier, malgré l’hommage inusité que Marguerite d’Écossc lui rendit pendant qu’il dormait, était un commentateur assez lourd, un traducteur assez plat, un historien assez ennuyeux. Cependant, ce sentiment patriotique, ce regret cruel que les malheurs de la France communiquaient à tout cœur digne de les sentir, arrive jusqu'à lui; et dans son poème des Quaire Dames, il y a plus de talent qu’on ne devait en espérer de son nom.
Celte bataille d’Azincourt, dont nous ne faisons plus ici qu’une date littéraire, se lie pour nous au souvenir du plus heureux génie qui soit né en France, au quinzième siècle, d'un poêle véritablement original, que Boileau ne connaissait pas, puisqu’il ne lui a pas accordé la louange réservée pour Villon,
D’avoir su le premier, dans ees siècles grossiers,
Débrouiller Part confus de nos vieux romanciers.
Ce poète était un prince, Charles d’Orléans, né d'une princesse italienne, Valcntine de Milan. Cette origine et l'éducation qu'elle suppose ezpliquent le goût si pur de Charles d’Orléans. L’heureux reOet de la civilisation italienne était passé sur lui.
Jetée au milieu de la cour cruelle et corrompue d’isabeau de Bavière, Valcntine de Milan, par sa
douceur, ses aimables vertus, était la consolatrice de l’infortuné Charles VI. Mais ses grâces mômes et la supériorité de son esprit , mai compris d’un siècle barbare, la faisaient accuser de magie. Vous avez présente à la mémoire l’horreur de ces temps, la misère du peuple, les assassinats de prince à prince dans les rues de Paris. Le roi était fou ; son conseil a peu près. L’époux de Valentine , Charles d’Orléans, et le duc de Bourgogne , se disputaient le pouvoir. Le duc de Bourgogne fait tuer son rival; puis, rentré au couseil, il raconte le crime, en disant que le diable l’a tenté. Le roi n’y peut rien; Valeutine fuit avec ses enfants. On trouve un cordelier, Jean Petit, qui , devant les grands et le peuple assemblés à la place Maubert, prononce un long discours pour justifier et célébrer l’assassinat du duc d’Orléans. Valentine de Milan ne survécut pas à l’année de son deuil.
Élevé sous les yeux d'une telle mère, dans le goût des fêtes et des arts , témoin de ses vertus et de son courage, Charles d’Orléans avait dix- sept ans lorsqu’il la perdit. Au lit de mort, elle avait chargé ses enfants de poursuivre le meurtrier de leur père. Ainsi, la première pensée de Charles d'Orléans , si fort en conlasle avec la gaieté poétique et galapte de son caractère, fut la vengeance. Il s’arme, se ligue avec les ducs de Bourbon et de Berry, et fait la guerre à l’assassin de son pète. Le duc de Bourgogne meurt assassiné. Réuni alors à la couronne de France, le jeune Charles d’Orléans Agure à la bataille d’Azincourt. Fait prisonnier, il est conduit en Angleterre, et il y fut gardé vingtcinq ans.
Cette captivité nous a valu le volume de poésie le plus original du quinzième siècle, le premier ouvrage où l’imagination soit correcte et naïve, où le style offre une élégance prématurée, où le poète, par la douce motion dont il était rempli , trouve de ces expressions qui n’ont point de date, et qui, étant toujours vraies, ne passent pas de la langue et de la mémoire d’un peuple. Sans doute quelques empreintes de rouille se mêlent à ces beautés primitives; mais il n'est pas d’étude où l'on puisse mieux découvrir ce que l'idiome français, manié par un homme de génie , offrait déjà de créations heureuses.
Ce n’est pas que l'éducation poétique de Charles d’Orléans ne paraisse se lier à celte école subtile et allégorique, dont le Roman de la Rose était le code; sans cesse Faux- Semblant, Bel- Accueil, Dangier , et autres personnages , Agurent dans ses vers. Plus d’une fois, il altère ce qu’il sent luiméme par les choses qu’il imagine, ou plutôt par les imginations toutes faites qu’il emprunte. L’allégorie était devenue une espèce de mythologie, dont
TABLEAU DU MOYEN AGE
les poètes n’osaient sc départir. Mais, sous ce costume nouveau, sa démarche est gracieuse et libre. Et puis, quand il regrette la France et les affections qu*il y conserve, il est poêle de cœur.
Ce- n’est pas tout; il est aussi très-spirituel. On doit le remarquer, l’esprit, qui n’est pas la plus précieuse qualité dans les lettres, est celle qui peutêtre vient le plus tard. L’esprit est moins naturel, moins spontané que le talent; il se forme de tout ce qu'il entend ; il suppose une société savante, habile, raffinée. Au moyen âge, ce n'est pas l’esprit qui domine dans les lettres. Il y a telle nation dont les poésies , pleines de grandeur, n’offrent aucune trace d’esprit, dans le sens moderne du mot. Charles d’Orléans a surtout de l’esprit dans l’expression et dans le tour. C’est un esprit, comme celui de La Fontaine, formé d’enjouement, de délicatesse et de malice. Est-il rien de plus gracieux que sa première élégie sur lui -même?
Au temps passé, quand nature me fisl En ce monde venir, elle me raist Premièrement tout en la gouvernance De une dame que on appdoit Enfance,
En luy faisant eslroit coumandemeot De.moy nourrir et garder tendrement.
Sans poiut souffrir soing ou mélancolie Aucunement me tenir compaignie.
Jeunette vient ensuite, et je ne vous dirai pas toute son histoire ; mais elle conduit le poêle à uri manoir, où il est fort bien reçu, en disant son nom. Après beaucoup d’instructions, il reçoit là des lettres patentes ainsi conçues :
Dieu Cupidon et Vénus la déesse,
Ayant pouvoir sur mondaine Iresse,
Salut de coeur par notre grant bumblcssc A tous amants ;
Savoir faisons que le duc d’Orléans .
Nommé Charles , à présent jeune d’ans ,
Nous retenons pour l'un d» nos servants,
Par ces présentes ;
Et luy avons assigné sur uos rentes Sa pension en joyeuses attentes,
Pour en jouir par nos lettres patentes,
Tant que voldrons ;
En espérant que nous le trouverons Loyal vers nous, ainsi que fait avons Ses devanciers, dont contents oous tenons Très -grandement, etc., etc.
N’esl-on pas surpris de trouver dans celle langue rude et nouvelle un si facile et si ingénieux emploi des formes qui résistent le plus à la poésie? Celta manière d’assouplir gaiement la langue de la chancellerie, de parodier les édits royaux , semblerait appartenir au style de Voltaire. Et voyez d’ailleurs comme le langage' est aisé, coulant, naturel, pour le quinzième siècle.
Vous jugez bien , messieurs, d'après les lettres patentes qui furent délivrées au duc d’Orléans,
et dont il a fait grand usage , que je ne puis pas analyser tous ses ouvrages. Je les indique avec le sang-froid d’un antiquaire, comme avait fait M. l’abbé Sallier. Presque toutes ces poésies, le monument le plus gracieux de nuire vieille langue, sont très-frivoles par le sujet.
Je ne parle pas d’une chanson latine, non publiée, mais qui se trouve dans le manuscrit original, avec ce refrain :
Laudes Deo tint atq ne gloria.
Je laisse aussi de c6té deux chansons anglaises , qui montrent à quel point Charles d’Orléans avait mis à profit sa captivité ; et j’étudie en grammairieg ses chansons françaises.
Sons le rapport de l’art, remarquons d’abord qu’il observe rarement le mélange alternatif des rimes masculines et féminines. Cette règle n’était encore suivie que dans les rondeaux et dans quelques pièces en vers d’inégale mesure. Charles d’Orléans y porte une grâce singulière. Ses vers sont entrelacés habilement ; scs refrains amenés avec goût.
Charles d’Orléans n’était pas seulement poêle galant et délicat; il était guerrier, il était prince. Captif depuis celte malheureuse journée d’Azincourt, sachant les misères de la France, tant ravagée par l’Anglais, il devait exhaler sa douleur dans ses vers. Mais, je l'avouerai, ce qu’il regrette surtout, c’est le beau soleil de France, le beau mois de mai , les danses et les belles dames de Fraucc. Il a peu de mélancolie sur le reste. Il semble homme d’buraeur vive et gaie, qu’un sourire et un rayon de soleil raniment tout à coup. Scs paroles sont charmantes, pour chauler le beau temps et les doux loisirs.
Les fourriers d’été sont venus Pour appareiller son logis;
Us ont fait tendre ses lapis De fleurs et perles tissus.
Coeurs, d’ennny piera morfondus,
Dien mercy, sont sains et jolis;
Allea-vous-rn, prenez pays.
Hiver, vous ne demourez plus.
Les fourriers d’été sont venus...
Le temps a laissié son manteau De vent de froidure et de pluye.
Et s’est vestu de broderye '
De soleil riant, clcret beau.
II a’y a besle, ni oyseau.
Qui en son jargon ne chante et crye : Le temps a laissié son manteau De vent, de froidure et de pluye.
Rivière, fontaine et ruisseau Portent en livrée jolie Gouttes d’argent d’orfèvrerie :
Chacun s’habille de nouveau.
Le temps a laissié son manteau, etc.
Bien queCharles d’Orléans nous paraisse souvent trop distrait des maux de la France par les plaisirs qu’il trouva dans l’exil, il s’attendrit parfois au nom de son pays ; et ses vers ont alors le charme d’un demi-sourire , au milieu des pleurs.
En regardant vers le pays de France.
Ung jonr m'advint adoure sur la mer;
Qu'il me souvint de la doulce plaisance
Que je soulois audit pays trouver.
Si commençay de cueur & souspircr ;
Combien certes que grani bien mefaisoit.
De veoir France que mon cueur amer doit.
Alors chargeai en la nef d'espérance Tous mes souhaits, en les priant d’aller Oullre la mer, sans faire dcmouraoce,
Et à France de me recommander.
Ailleurs il plaisante avec grâce sur le bruit de sa mort, répandu dans la France, qu’il n’a pas vue depuis si longtemps, et il se donne à luimémeun certificat de vie, dans une forme poétique •t gaie.
Nouvelles ont couru en France Par maints lieux que i’estoye mort;
Dont avoient peu desplaisance Aulcuns qui tne bayent à tort :
Aultres en ont eu desconfort .
Qui m’ayment de loyal vouloir,
Comme mes bons et vrays amis.
Si fais à toutes gens savoir Qu’encore est vive la souris.
Je n’ay eu ne mal, ne grevante.
Dieu mercy , mais suis sain et fort;
Et passe temps en espérance,
Que paix, qui trop longeraent dort,
S'esvei liera, et par accort A tous fera lyesse avoir.
Pour ce, de Dieu soient maudis Ceux qui sont dolents de veoir Qu’encore est vive la souri».
Ou remarquera que l’expression de Charles d’Orlcans est ingénue, familière, sans avoir jamais rien de bas. C’est sa grande supériorité sur Villon, qui aurait mieux valu, nous dit Marol, « s’il avait de- « meuré en la cour des rois et des princes, où les «jugements s’amendent et les langages se polis- « sent. » Il y a dans Charles d'Orléans un bon goùl d’aristocratie chevaleresque , et celle élégance de tour, celle fine plaisanterie sur soi- même, qui semble n’appartenir qu’à desépoques très-cultivées. Il s’y môle une rêverie aimable, quand le poêle songe à la Jeunesse qui fuit , au temps , à la vieillesse. C’est la philosophie badine et le tour gracieux de Voltaire, dans scs stances à M™0 du Dcffant :
Je fu» en fleur au temps passé d'enfance;
Et puis après, devint fruit eu jeunesse;
Lors m'abattit de l’arbre de plaisance,
Vert et non mûr, Folie ma maîtresse.
oileau se vantait avoir parlé poétiquement de
la perruque : Charles d'Orléans , (oui brillant elle- , valier qu’il est, parle de ses lunettes î
Par les fenestres de mes yeolx.
Au temps passé, quand regardoye,
Àdvis m'estoit, ainsi m’aid Dieu,
Que trop plus belles veoyc Qu’à présent ne fais; maisj’estoye Ravy en plaisir et lyesse,
Es mains de madame Jeunesse.
Or maintenant que deviens vieulx,
Quand je lis au livre de ioye.
Les lunettes prens pour fe mieulx ;
Par quoy la lettre me grossoye,
Et n’y vôy ce que je souloye.
Pas n’avoye cette loiblesse Es mains de madame Jeunesse.
Jeunes gens, vous deviendrez vieulx.
Si vivez, et suivrez ma voye.
Sans doute il y a dans ces poésies charmantes un reste de négligence et de dureté qui arrête quelque peu le lecteur. C’est pour nous une épreuve, une pierre de louche certaine, pour démêler d’avec les contrefaçons modernes ce qui porte la date véritable du moyen âge. Quel que soit l’heureux génie d’un écrivain de ce vieux temps, il reste toujours quelque chose de gothique et d’étrange.
Ce caractère est plus adoubi dans les poésies de Charles d’Orléans que partout ailleurs, si vous les comparez aux vers d’Alain Chartier, et même aux vers de Christine de Pisan , fille d'un astrologue italien, que le sage roi Charles V avait fait venir à sa cour. Mais il y a dans le style et la pensée de ce temps, un reste de rudesse choquant pour le nôtre. Si donc jamais on vous montre des poésies du quinzième siècle, où le plaisir que vous éprouvez soit sans interruption et sans effort, où le style, chargé seulement, pour mémoire, de quelques mots surannés, coule du reste avec aisance et soit partout précis cl clair, dites-vous bien que ce n’est pas du moyen âge; il y a mensonge plus ou moins habile.
C’est par un nouvel exemple de ces fraudes littéraires que je terminerai celte revue comparative et trop abrégée. Nous avons eu, comme les Anglais , une contrefaçon élégante, une spirituelle mystification sur la poésie de notre quinzième siècle. De meme que Chatterton leur a forgé le vieux IVowley, nous avons cru quelque temps à Clolilde de Surville. Ses poésies retrouvées ont fait grand bruit en France, il y a vingt ans. Le monument est curieux : c’est une petite construction gothique, élevée à plaisir par un moderne architecte. Hais le goût qui a présidé à celle œuvre factice , la vérité des sentiments qui se cache sous la combinaison du langage, tout cela mérite d’élrc étudié.
En 180$, on annonça les poésies inédites de Clo- Ulde de Surville, noble dame du quinzième siècle. Ce nom de Surville n’était pas inconnu dans notre histoire, et avait clé récemment porté par un mar-
quiide Surville, homme de coeur el d'esprit, qui serviten Amérique, revint en France pour cmigrcr, y rentra pour combattre , et fut cruellement mis à mort par une commission militaire.
Il parait que le marquis de Survillle, passionné pour la poésie, avait d'abord été poète moderne , ; vu qu'il était né dans le dix-huitième siècle. Ses cs~ sais se perdirent dans la foule. AI. de Surville alors tâcha de vieillir sa muse. Une curiosité féodale qui lui faisait relire avec plaisir les vieux litres de sa famille, le portait à imiter l'ancien style. Ses amis ont prétendu qu'il avait retrouvé les poésies d'une arrière-bisaïeule, qu’il les avait déchiffrées, transcrites (car on n’a jamais montré la copie originale), et que, peu de jours avant de mourir, il avait recommandé par une lettre ce précieux dépôt. A-t-on supposé celle lettre? ou bien a-t-il voulu lui-même tromper surunechosc aussi frivole, dans un moment si solennel et si triste? Quoi qu'il en soit, l'authenticité de ces poésies n’en est pas moins invraisemblable. Quand on a lu Charles d'Orléans, ou reconnaît dans les poésies de Clotilde une fabrication moderne qui se trahit par la perfection même de l'artifice.
Les objections techniques se présentent d'abord. Clotilde, dans scs poésies, est beaucoup plus savante que son temps. Elle cite des livres qu'on n'avait pas: elle parle des satellites de Saturne qui n'étaient pas encore découverts : elle observe dans sa versification des règles qui n’existaient pas : elle est fidèle à l'entrelacement rigoureux des rimes: elle évite avec scrupule les hiatus de voyelles. Enfin, sous les vieux mots accumulés et sous la vieille orthographe,' die a je ne sais quel tour d'idées modernes, et cette élégance d'uu idiome depuis longtemps assoupli. Mais, la fraude une fois prouvée, reste le mérite de la fraude en elle-même. Ces poésies sont charmantes. Admettez-vous que ce soit un raisonnable et bon travail d'écrirecn vieux français, comme on écrit en latin ou en grec, il faut goûter beaucoup les poésies de Clotilde de Surville. Je ne dis pas qu’un profond philologue comme M. Rayuouard, ne puisse noter dans celte œuvre en langue morte, des erreurs grammaticales, des anachronismes de mots, des barbarismes , et parfois une correction vraiment fautive pour le quinzième siècle; mais les qualités même qui prouvent la supposition de l’ouvrage, augmentent l'attrait de la lecture. C'est un certain degré de précision et de clarté peu connu dans le moyen âge. La justesse, l'ordre, la liaison des idées manquaient alors. Celle netteté de l'esprit, qui a passé des ouvrages les plus sérieux aux plus frivoles, ne se faisait pas sentir dans les idées, hormis en Italie, où la langue avait été subitement perfectionnée par trois hommes de génie.
Quand je lis Clotilde de Surville, tout me montre une main moderne. On a eu beau choisir de vieux mots qu’on a eu soin d'expliquer au bas de la page ; le tour, le mouvement, la phrase sont d’une date récente. Écoulez ces vers charmants :
Clotilde au sien amy doulce mande accolade,
A son espoulx, salut, respect, amour!
Ah ! tandiz qu’esplorée et de cœur si malade, Tequiert la nuict, te redemande au jour.
Que deviens, où cours-tu? loiog de ta bien-aymée Où les destins enlraisnent donc tes pas ?
Faut aue le dire, hélas ! s'en croy la renommée,
I)e Bien longtemps ne te revoyrai pas !
Bellone, au front d’arbain, ravage uos provinces; France est en proye aux dents des léoparts :
Banny par ses suhjccts, le plus noble des princes Erre, et proscript en scs propres remparts,
De chastels en cbastels et de villes en villes,
Contrai net de fuyr lieux où devoit régner;
Pendant qu'bommes félons . clercs et tourbes serviles, L'ozent, ô crime ! en jusdment assigner !...
Non non; ne peult durer tant coulpabte vertige :
O peuple franc, reviendrai à ton roy !
Cette lecture ne vous a pas laissé un moment d'embarras. C'est le français moderne, à la netteté des constructions. C'est une contrefaçon trèsélégante, trop élégante peut-être.
Kucore une remarque. M. de Surville était un fidèle serviteur de la cause royale. Il s’csl plu, je crois , dans la solitude cl l’exil , à cacher scs douleurs sous ce vieux langage. Quelques vers de ce morceau, sur les malheurs du règne de Charles VII, sont désabusions visibles aux troub es de la France à la fin du dix-huilièine siècle. C’est encore une explication du grand succès de ces poésies. Elles répondaient à de touchants souvenirs; comme l'ouvrage le plus célèbre du temps, le Génie du Christianisme, elles réveillaient la pitié elflallaieul l’opposition.
Vous êtes trop jeunes, messieurs, pour avoir souvenir de cela. On aimait à trouver, sous le puissantcmpcrcur,des souvenirsd'opposiliondans une femme poêle du quinziéme siècle. Ce plaisir est perdu pour nous. Il reste l'œuvre ingénieuse d’un homme de talent, cl , chose remarquable ! quelques poésies pleines de naturel cl de sensibilité, sous un travail évidemment artificiel. Ce travail même atteste cependant l'impossibilité, pour une époque, d’en contrefaire une autre. La leçon de goût qui sort de là, c’est qu'il ne faut pas tenter sous son propre nom ce que l'on ne peut faire non plus sous un faux nom. Que chaque siècle écrive la langue qu'il parle. Une époque de raffinement ne doit pas simuler la barbarie. Ôi on la simule sous un nom ancien, la contrefaçon se trahira ; si ou essaye de la simuler sous son propre nom , ou restera tout à la fois inférieur à son temps el à soi-méme.
m COURS DE LITTERATURE FRANÇAISE.
'fHHWHHHHHHWHHHUHWtHHWHWWHHW-F VINGTIÈME LEÇON.
Suite de la poésie française. — De la chute et de la renaissance da l’art ilramatiauc. — Premiers essais de la religieuse Hroswitbe. dès le onzième siècle. — De l’origioc des mystères. — Idée de ce genre d’ouvrages. — Soties, Moralités.— l.e Sarelier. — l.'Acocat Pathelin.
Messieurs,
Nous avons encore à parler de la poésie française au moyen âge ; mais , quelle poésie ! Nulle élégance nulle douceur harmonieuse; une simplicité sans charme, une grossièreté sans force. Convenons bien de ce fait : la vraie poésie, naturelle, expressive, brillante de coloris et d’images, en France, elle ne fut jamais contemporaine que du bon goût ; nous n'avons pas eu de poésie à la fois rude et sublime. Il n'y en a pas moins dans ces œuvres, faibles et barbares, de précieux indices d'originalité nationale et le sujet d’une élude sur le travail de l’esprit humain et ses lents progrès. C'est là qu'il nous faudra chercher aujourd’hui la renaissance du plus beau des arts, du plus savant, du plus difficile, de celui que l'antiquité grecque avait porté si loin, qui mourut avec l’avénemcnt du christianisme et l'invasion des barbares , qui fut scizesièclc5 avant de reparaître, et qui se montre alors avec tant d’éclat cl de diversité, en Espagne, en Angleterre, en France; l'art dramatique enfin. Ce qui va nous occuper, ce sonlquelqncs études , les unes vulgaires, les autres presque inédites, sur le premier débrouillement du théâtre dans l'Europe moderne. Je ne vous promets pas un égal intérêt dans tous les détails. Je crains que votre attention ne soit quelquefois trompée, comme l’ont été mes recherches. S’il est cependant une portion de la littérature qui soit intimement liée avec toute l'existence d'un peuple, qui serve à la fois à former ses mœurs et à les constater, c'est le théâtre. Ce que nous savons le mieux de la Grèce, c'est peutêtre ce que nous a dit Aristophane, dont le drame était pourtant si allégorique et si fabuleux. Nous avons perdu beaucoup d’anecdotes de la civilisation romaine, parce que chez elle le théâtre, imité du grec, était une œuvre littéraire, plutôt qu'une expression sociale, et que les comédies vraiment romaines, ces pièces obscènes et populaires dont parlent Tcrlullicn, saint Augustin, Arnobe, ont entièrement disparu pour nous.
Le coup mortel porté au théâtre vint du christianisme. Tandis que la philosophie grecque florissail encore et faisait dominer son langage jusque dans le palais des Césars, le théâtre, dès longtemps déchu, faute de génie, était chaque jour avili par ses excès et par la prédication chrétienne. Il méritait cet anathème. Impudique à un degré que notre
imagination moderne ne peut concevoir, ce théâtre devait révolter les chastes regards de cette population nouvelle, qui naissait de la fange du vieux peuple. Parcoures les premiers écrivains du christianisme, Albénagoras, Terlullicn , Cypricn, et tant d'autres; vous voyez leur colère s'allumer au seul nom de théâtre : poètes, acteurs, spectateurs, ils enveloppent tout dans leurs âpres censures. Bien plus: Julien essaye-t-il une restauration du paganisme, un récrépisssement de ce vieil édifice, une de ces réformes, c'est d'interdire les théâtres païens aux prêtres païens, « Avertissez-les, écrit-il au « grand pontife Arsace , qu’un sacrificateur ne u doit pas fréquenter le théâtre, ni boire dans un « cabaret, ni exercer quelque métier vil ou honte teux. » A dater du règne de Constantin, la législation porte témoignage de la sévérité du christianisme envers le théâtre. On voit, par divers édits, qu'il était défendu aux comédiens convertis de remonter jamais sur la scène, aux comédiennes de porter des pierreries et des étoffes précieuses, aux juges de fréquenter les théâtres , hormis les jours de fête, pour la naissance ou l’avéneiuenl de l’empereur.
On rappelle ces faits anciens , parce que c'est là qu’il faut chercher l'origine et l’excuse de l'anathème qui a longtemps pesé sur celle profession de comédien, si honorée dans la Grèce. Ce u 'étaient pas des hommes récitant en public de beaux vers eldc nobles maximes, qu’avait frétris la prévention chrétienne: celaient des mimes, des bateleurs qui figuraient tout ce que l’imagination impure peut réver de plus déshonnête. Cependant le christianisme déshonora le théâtre sans le détruire; et même, ce qu’il y eut jamais de plus infâme dans les scandales de la scène, se vitdansConstantinople chrétienne, et y fut représenté par une femme qui devint impératrice, Théodora.
Ainsi, le christianisme avait frappé d’anathème tous les théâtres, avait confondu presque dans une haine commune, la pureté païenne de Sophocle et les souillures des mimes romains; et cependant, lorsqu’il est vainqueur, corrompu lui-même parles mœurs d’Oricnl, il souffre, dans la ville bâtie pour être chrétienne, de plus grandes turpitudes que n'en avait vu la Grèce idolâtre. La chaire chrétienne protestait depuis longtemps, et en vain : Constantinople était ivre de la licence du théâtre , comme de la pompe des cérémonies saintes. Telle est l’image qu'offrent souvent les sociétés vieillies, où tes éléments les plus contraires subsistent à côté l'un de l’autre , dans une égale impuissance de se supporter ou de se détruire. Ce fut, pendant quatre siècles, le sort du monde romain.
Mais ce qui vint ajouter la ruine à i’aualhèmc, ce
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qui abolit enfin Je théâtre, ce fut l’invasion des barbares. Partout, dans l'Occident, où s’établissent tes barbares, les jeux de la scène ont cessé. Dans la douleur des peuples exprimée par quelques écrivains du temps, le regret des théâtres perdus se place presque à côté de tous les autres regrets de la patrie asservie et malheureuse. Un évêque, je m’en souviens, reproche aux habitants de Trêves, qu'après la désolation de leur ville, le massacre de leurs plus illustres citoyens, l’armée barbare s’étant retirée, leur première pensée, leur première supplique à l’empereur fût pour le rétablissement d’un théâtre.
Mais bientôt tout fut détruit, et le prétoire et le cirque. Le clocher seul de l’église surmonta cet amas de cendres cl de décombres, entassé par les barbares. De ces cirques magnifiques, de ces théâtres découverts, qu’on admirait dans les villes de Trêves, de Nîmes, de Lyon , de Marseille, de Poitiers, on en était venu i la rusticité de la cour de Clovis , qui , pour se distraire dans sa vieillesse, avait mandé de Rome un joueur de flûte. C’étaient la toute la pompe et toute la musique du palais.
Ainsi, messieurs , au septième siècle , mettez à part Constantinople, foyer de civilisation et de vices, égout de la vieille société, ou se conservaient sa science et ses arts, comme ces chefs-d’œuvre de l'antiquité qu’on a retrouvés dans la vase du Tibre ou sous les eaux croupissantes des marais Ponlins, mettez à part Constantinople, partout ailleurs les théâtres, les jeux dramatiques étaient détruits.
Mais il semble que l’esprit de l'homme ait incessamment besoin de ces émotions qu’inspire un spectacle tragique et majestueux , ou de celte distraction vive et gaie que donnent la satire et la raillerie comique. A peine le théâtre est-il tombé, bien moins sous les anathèmes du christianisme que sous la hache des barbares, qu'on voit, du milieu même de l’Église, sortir un nouveau théâtre. Oui, ces cérémonies saintes, ces pompes sévères, ces commémorations mystiques de notre foi, pendant lesquelles, d'abord, on proscrivait, comme une impiété, tout spectacle et tout jeu public, deviennent elles-mêmes un spectacle licencieux et profane. Au lieu de célébrer les fêles, on les représente, on les joue, si je puis parler ainsi. On substitue aux symboles, â la prière, la représentation dramatique et détaillée. S’agit-il de la fête de Noël, on figure dans l’église tout ce que raconte l’Évangile, la crèche, les bergers, l’adoration des mages. Puis, ce besoin de gaieté grossière, que les hommes éprouvent d’autant plus qu’ils souffrent davantage, introduisit bieutôt dans ces tragédies toutes faites que la religion donnait, un mélange de comique. Voici ce que rapporte Cédrene, auteur byzantin du onzième siècle :
Théophy lacté est l'auteur de cette pratique encore subsistante. d’offenser, dans les jours de fêtes. Dieu et la mémoire des saints, par des propos indécents, des rires, des cris, au milieu même des hymnes saints, que nous devons offrir à Dieu avec contrition de cœur, pour notre salut. Il avait rassemblé une multitude d’hommes déshonorés, et avait mis à leur tète un certain Euthrmc. qu'il avait donné aussi pour intendant de l’église. Et il 1rs instruisit â mêler à l'office divin des danses sataniques, des cris inconvenants, et des chansons prises dans les rues et les mauvais lieux.
Ainsi voilà un évéquequi avait attaché un théâtre â son église. Les cérémonies saintes étaient pour lui mêlées d'intermèdes comiques, où figurait une troupe de mimes , auxiliaires des prêtres. Et ce n’est pas dans les contrées ignorantes de l’Europe, c’est à Constantinople que celle innovation bizarre s’établit.
De là, sans doute, les abus qui passèrent dans nos églises d’Occidenl; celte fête de l’Ane: Adventarit asinus pulcher et forliisimus ; cette procession du Renard, et mille autres folies grossières, devenues la petite pièce du culte religieux.
Ces grossières tentatives s’ignoraient elles-mêmes, ne savaient pas qu’elles étaient sur la route de l’art théâtral, et que même elles allaient à ccl art sublime par un détour qu’avait suivi le génie grec. En effet, les érudits en conviennent, c’est dans les mystères d'Eleusis qu'il faut chercher la première origine de l’art théâtral. Ces mystères , où l’enseignement religieux, la révélation du dogme, la prière étaient mêlés à des représentations riantes ou terribles qui servaient d’épreuves aux initiés, ont pu, dit-on, donner l’idée de celte tragédie grecque, dont les premiers essais gardaient encore un caractère symbolique et religieux. Ainsi , nos farces grossières du moyen âge, nos pieuses parodies de l'Èvangilc , jouées gravement dans les églises, devaient conduire à la tragédie, comme les initiations d’Éleusis conduisaient au Promèthie d’Eschyle et è VOEdlpe de Sophocle : seulement nous nous sommes plus écartés que les Grecs de cette origine de l’art.
Cependant, à côté de ce débrouillement si pénible et si lent des esprits, alors qu’ils repassent par tous les degrés de barbarie, et qu'ils recommencent, sans traditions et sans souvenirs, toutes les tentatives et tous les hasards de la pensée ignorante, il y avait quelques éludes, quelques essais solitaires qui remontaient directement aux modèles antiques. Ces éludes, presque toujours inséparables du travail spontané des esprits dans le moyen âge, nous devons en parler ici. Nous avons rarement fait mention des ouvrages de cette époque, écrits en langue latine, parce que le vrai caractère des peuples ne se montre que dans l’emploi de leur langue vulgaire. Leurs impressions, leurs idées sont toujours altérées par l’usage nécessairement
fi7G coins DE LITTERATURE FRANÇAISE.
artificiel d'une langue morte. On ne peut les bien connaître qu'en les écoutant parler, pour ainsi dire, à travers la distance des siècles.
Cela posé, voyons cependant si celte littérature latine du moyen âge, lien de communication entre l'antiquité classique cl l’esprit moderne , n’offre pas quelques essais qui aient préparé la renaissance de l'art dramatique en langue vulgaire. Nous avons déjà nommé Hroswilbe, cette religieuse du monastère de Gandershcim, au onzième siècle. Dans la solitude du cloître, elle avait lu Térencc; et, sur ce modèle elle eut la pensée d'écrire, dans la même langue, de petits drames, consacres à des sujets religieux. Elle essaya, la première, ce qu'ou a renouvelé dans le seizième siècle, d’enlever aux auteurs profanes leur style. Elle a fait six pièces dans ce goût; personne n’en a parle. Ces six pièces sont fort courtes. Je ne sais si elles furent jouéea souvent : un passage me le ferait croire.
Ainsi, en Allemagne, dans un monastère qui comptait cinquante religieuses de noble famille, il parait que, vers, 1030, on avait dressé un petit théâtre, comme à Saint-Cyr, sous il®0 de Maintenon, et que là quelques jeunes sœurs, ayant sans doute obtenu dispense pour s'habiller en hommes, représentèrent une espèce de tragédie, la Conrereion de Gallicanut . Voici le sujet de la pièce : Constantin le Grand avait promis de donner la belle Constanlia, sa fille, à un Jeune Romain de haute naissance et de grand courage, mais encore attaché au culte des faux dieux. Une guerre suspend ce projet : le jeune amant y vole et se couvre de gloire dans un combat, où il est miraculeusement sauvé. Touché de ce secours de la Providence, il se laisse convertir à la foi par deux officiers de l'empereur, Paul et Jean. Dans sa pieuse ferveur, il renonce à la main de la princesse, qui, de sou côté, se consacre à la vie religieuse. Voilà le premier acte, où l'unité de temps, comme vous le voyez, n’est pas fort rigoureuse. C’est une pièce libre, qui, en tout, dure vingt-cinq ans. Au second acte, trois empereurs ont déjà passé; c'est Julien qui règne. Julien, après avoir exilé Gallicanus, le fait tuer en Égypte. Puis sa persécution s’attache avec plus de violence et de haine aux deux officiers du palais qui avaient autrefois accompli l'heureuse conversion de Gallicanus. On ne voit pas le motif de cette colère. Mais l’auteur, dans la prose assez correcte de son drame , fait habilement parler Julien. Il y a là un sentiment vrai de l'histoire; Julien uc parait pas un féroce et stupide persécuteur, comme l'auraient imaginé les légendaires du sixième siècle. La religieuse de Gandershcim avait saisi le caractère de Julien : on le voit avec sa modération apparente , son esprit impérieux cl
ironique. Il ne peut triompher de l'obstination chrétienne des deux officiers de l’empereur; il les exile, en laissant prévoir leur supplice.
Je traduis celle scène. Ce qui fait l'intérêt de ce morceau, ce n’est pas le degré de talent, c’est la date ; c'est que, dans le onzième siècle, au milieu de la grossièreté féodale et de l’ignorance, lorsque rien ne rappelait le souvenir de ce grand art du théâtre , une femme ail écrit, et que des femmes aient joué cet ouvrage.
jolie*.
Je n'ignore pas. Jean et Paul. que vous avez été dès l'enfance attachés au service des empereurs.
JB Aï.
Nous l'avons été.
JOLIE!
Il convient dès lors que, placés près de moi, vous serviez dans le palais où vous avez été nourris.
PACL.
Nous ne servirons pas.
JOLIS*
Est-ce moi que vous ne servirez pas ?
JB Al.
Nous l'avons dit.
JOLIE!
Est-ce que je ne vous parais pas un Auguste ?
PAUL
Un Auguste, bien différent de ses prédécesseurs.
JOLIE!
En quoi ?
JBAI.
En religion et en vertu.
JOLIE!
Expliquez-vous.
paol.
Les glorieux empereurs Constantin, Constant et Constance. auxquels nous avons obéi, étaient très-chrétiens, et se glorifiaient de servir Jésus-Christ.
JOLIE!
Je le sais ; mais je ne veux pas les imiter en cela.
PACL.
Tu n'imites aue le ma). Ils étaient assidus à l'église ; et, ôtant leurs diadèmes, ils adoraient à genoux Jésus-Christ.
JOLIE
Vous ne me forcez pas à la même chose, sans doute?
JE Al.
Aussi tu ne leur ressembles pas.
PAOL.
Comme ils offraient leur eocens à Dieu , ils relevaient par leur vertu l'éclat du diadème impérial, et réussissaient dans toutes leurs entreprises.
JOLIE!
Et moi aussi.
JEA!.
Ce n'est pas de la même manière ; pour eux, la grâce divine les accompagnait.
% min.
.Niaiserie' Autrefois j'ai suivi sottement cet pratique»; j’ai été clerc dans l’église.