‹ Cours de littérature française (volume 4)Chapitre 31 sur 44 · MESSIEURS · texte numérisé non relu

MESSIEURS

Le talent historique, en langue vulgaire, qui signaleau quatorzième siècle l’Italie et l’Espagne, se retrouve sous la même date eu France, avec non moins de bon sens et plus de charme. Ce synchronisme entre les littératures romane* serait complet, si nous pouvions y comprendre une province d'Espagne qui cul sa couronne et son idiome à part, le Portugal ; mais le Portugal, qui devança l'Espagne dans la carrière des découvertes aventureuses, eut plus tard qu'elle des chroniqueurs et des historiens. Ce n'est qu'au milieu du quinzième siècle que la langue cl l'esprit de la nation sont assez fixés pour que l'histoire soit écrite avec une supériorité digne des événements.

Il est, à celle époque, un chroniqueur portugais qui eut à raconter cette tragédies! touchante d'Inès de Castro, cl à. peindre cet implacable amour de don Pèdre. C’est Bertrarn l.opez, gardien des archives de Portugal déposées dans la Tour du Tombeau , historiographe, cl pourtant narrateur sincère et pathétique. Mais fidèle à la chronologie, non moins importante pour les idées que pour les faits, nous ne voulons pas antidater un examen des éloquentes chroniques de Lopez. Nous en parlerons ailleurs. Aujourd’hui, uous sommes au quatorzième siècle et en France.

Combien l'Italie était déjà brillante et cultivée! quel beau réveil de l'esprit humain que celte poésie sublime, celte élévation métaphysique, cet art délicat et passionné! Pourquoi la Frauce en était-elle si loin, elle dont la langue, dont la poésie semblaient

Il s'aventura uncnuit.ct s’en vint à la demeure de messire Bertrand (t). et sc mit en son pouvoir, armé d’une épée et sur son cheval. Et comme il était là, descendu du cheval sur lequel il était venu à la demeure de messire Bertrand, il dit à Bertrand : « Monte à cheval. Il est temps que nous allions... «Personne ne lui répondit, parce qu'ils avaient fait savoir au roi Henrique comment leroidon Pèdre était dans la demeure de messire Bertrand. Quand le roi don Pèdre vil cela, il pensa que la chose allait mal. et voulut monter sur le cheval sur lequel il était venu ;ct uu de ceux qui étaient avec messire Bertrand se mit à la traverse, et dit :• Attendez un peu; * et il lui montra qu’il ne le laissait point partir. Et cet le même nuit vinrent avec le roi don Fernando de Castro, et Diego Gonzalez d’Oviedo, tilsdu maître d'Alcanlara. et Rodriguez de Scnabria. et d'autres. Et lorsque te roi don Pèdre fut venu là, et lorsqu'il fut entré dans la demeure de messire Bertrand, comme nous l’avons dit. le roi don Henrique le sut, parce qu'il était déjà U, averti et armé de toutes ses arme*, et le bassinet en tête, attendant ce fait. Et il vint lâarmé. et il entra dans la demeure de messire Bertrand. Et comme le roi don Heorique vint, il se mit à la traverse du roi don Pèdre; et il oe le connaissait pas. car il y avait un long tcmpsqn'il ne l’avait vu. Et on raconte qu’un cavalier de ceux de messire Bertrand dit : • Prenez garde, voici votre ennemi ; « et le roi don Henrique doutait encore si c’était lui. Et on raconte que le roi don Pèdre dit deux fois:» Je le suis, je le sui*. «Et alors le roi don Henrique le reconnut, et le frappa avec uu dague au visagc;et on ditqucferoi don Pèdre et leroidon Henrique

(I ) Aventura.* una nn«h«,« vmow paca la pmada d« M'»rn Beltran. — Crenitm M r.y Ptdro. p. Ut.

650 cotas DE LITTERATURE FRANÇAISE.

d’abord plus hâtives que la langue et ta poésie italiennes? Nous retrouvons ici la necessaire alliance de Hiisloirc cl de la littérature; nous sommes obligés de demander aux événements la cause de celle inégalité dans le progrès des nations vers les arts.

La France, au quatorzième siècle, fut livrée à l'anarchie, à la guerre civile, aux invasions étrangères. Quand on voit les règnes malheureux de Philippe de Valois et de Jean , celle captivité du roi , celle prise de possession de la France par les Anglais, la folie de Charles VI et les crimes d’Isabeau de Bavière, on explique comment deux siècles ont séparé l'cpoquc littéraire de la France et celle de l'Italie.

Gardons-nous de penser toutefois que, dans cette infériorité où elle était retenue par ses malheurs, la France n'ait pas montré plusieurs signes de progrès social. Un premier fait l'atteste : je parle de l’assemblée des étals sous le roi Jean. Jusqu’à présent, nous nous sommes avancés dans l'histoire littéraire du moyen âge , sans trouver encore ce grand symptôme du développement d’un peuple, la puissance politique de la parole, le talent appliqué à autre chose que la distraction des esprits, et servant à gouverner les peuples.

Les silencieuses cortès de Castille ne nous ont rien offert : un court passage d’Ayala a pu faire présumer que leur liberté était presque un cérémonial. Nul monument d'éloquence républicainedans les républiques d'Italie. I/Anglelerrc, nommée ici par anticipation , l’Angleterre, dans les luttes de scs barons contre Jean sans Terre, agit beaucoup plus qu'elle ne parla ; ou du moins, s’il est vraisemblable que, dès cette époque, la forme du gouvernement y produisit l'c!oqucncc, des documents mutilés ne permettent pas de juger quels furent alors chex les Anglais le caractère et l’effet de cette puissance nouvelle.

Il scmblequ'en France, au milieu du quatorzième siècle, de plus grands périls, de plus grandes épreuves pour le patriotisme devaient animer les assemblées alors si fréquentes. Jean H, menacé d'une nouvelle guerre contre les Anglais, convoque les états en 1535. Les députés de la noblesse, du clergé et des bonnes villes sont réunis dans les salles du parlement de Paris. Le chancelier ouvre les états par un discours, où il déclare, entre autres promesses, que le roi n'altérera point les monnaies : c’était alors la ressource la plus habituelle des rois et l'abus qui cxcilaildavantagc l'inquiétude etla révolte des esprits. Puis, le chancelier demande des troupes cl de l'argent. Les trois ordres répondirent , chacun par l'organe d’un seul orateur, qu ils étaient appareillés de vivre et de taourir avec le roi ; mais ils décrétèrent que l'unanimité

des trois ordres était nécessaire pour toute proposition.

Ainsi, messieurs, sous l’immobilité apparente de la société française, un grand progrès s’etait accompli. Le tiers étal, si longtemps inferieur et opprime, était devenu l’égal des deux autres ordres.

31ainlenant(lccroiriez vous?), dans Icshisloriens du temps, dans leplusingénieux de tous, cette déclaration si importante est à peine indiquée. Froissart, avec sa légèreté de troubadour, se borne à dire que les états mirent «corps et avoir au service du roi ;» et il calcule le nombre des hommes d’armes, et l’argent de l’impôt. I.c grand événement qui se passait dans ces états est comme indifférent à l'imagination de l'historien; il disparaît à scs yeux, devant le bruit militaire, l’esprit de chevalerie et la domination royale. Ce n’est pas tout cependant. Le roi déclara, par une ordonnance, que les fonds alloués pour la guerre seraient levés par des commissaires, et surveillés par des intendants que nommeraient les états, que nulle somme ne serait distraite de cet usage; et que , si on (entait de Je faire, tes députés étaient tenus, sous la foi du serment, de résister à cette violence. Il renonça désormais à toutes les vexations qui faisaient le privilège de sa maison et de sa cour, au droit de prendre sur les gens du peuple, blé, vin, vivres , charrettes , chevaux, et soumit scs officiers au payement cl à la poursuite, pour les choses qu’on leur aurait fournies. Il s'engagea, pour lui-mémc et pour sa maison, à ne jamais exiger de prêts par force ;il interdit aux créanciers la faculté de transférer leurs droits à des personnes privilégiées. Il promit que nul sujet du royaume ne serait plus enlevé à scs juges ordinaires, etc., etc. Voilà quelques-unes de* nombreuses réformes et des garanties de justice quo renfermait celle ordonnance, espèce ^Je charte, presque semblable a celle que les barons anglais venaient d’imposer à Jean satiS'Terre.

La captivité du roi de France et la nouvelle convocation des étals par le jeune Dauphin accrurent encore cel esprit de liberté. Les débats de celte époque orageuse, s'ils s'étaient fidèlement conservés, offriraient sans doute uii curieux monument du génie français; on y verrait combien le tiers état s’était élevé depuis deux siècles, pour cire entré en partage avec les deux ordres qui avaient eu si longtemps le privilège de la guerre et de la science. Nous aurions vu là ce qu'il est difficile de trouver ailleurs, une expression vive de l’esprit du tiers état, une éloquence sérieuse cl pourtant populaire.

Les livres de cette époque, excepté les fabliaux, sont toujours de la littérature ecclesiastique ou chevaleresque; ce sont toujours des raisonnements Ihcologiques, ou des descriptions de beaux faits

d'armes, de tournois et de fêtes seigneuriales. La pari du peuple, bien moins grande dans la littérature qu'elle ne dut l'étre dans les assemblés des étals, se bornait à des vers malins, où Cnn salirisait plutôt les vices du clergé que l'insolence et la tyrannie des nobles. Le monument le plus curieux de celte libre poésie, c’est le Roman de ta Rose. commencé dans le treizième siècle par Jean de Meung, achevé dans le quatorzième par Guillaume de Lorris. Un défaut du Roman de la Rose, c'est qu’il est difficile de le lire, et peu séant quelquefois d’en parler. C’est un ouvrage singulier, spirituel cl docte pour le temps. Il n’appartient plus à cette littérature naïve qui ne se souciait pas de l’anliquité, et qui, dans son style gaulois, dérivait de la langue latine, sans le savoir. #

Rcmarquez-tc, messieurs, lorsque, dans nos projets d’innovations, nous accusons les deux derniers siècles d'avoir intercepté la poésie nationale des siècles antérieurs, et d’avoir, en se faisant Grecs et Romains, supprimé cet esprit indigène, ces croyances naïves de votre vieille France, nous nous méprenons sur un fait. Celte littérature née du sol, cette fleur des champs, n’a guère existé; toujours quelque germe étranger était là.

Dès le milieu du treizième siècle, vous voyez l’antiquité surgir de toutes parts cl pénétrer en tous sens celte littérature, qu’à sa rudesse on serait tenté de croire instinctive et originale. Le Roman de la Rose , par exempté, est surchargé de souvenirs antiques; c’est la glose de t’Jrt aimer d'Ovide, avec un mélange d'abstractions, d’allégories, de subtilités scolastiques. Dans ce cadre, que l’esprit galant et chevaleresque du siècle avait choisi, le poète a jeté mille traits malicieux. II en est quelques-uns qui expliquent comment La Fontaine aimait si fort le Roman de ta Rose. La Fontaine le lisait patiemment, curieusement ; ce vieux style le faisait travailler. Il arrivait à quelques traits piquants contre les moines, contre le clergé; cela soutenait son attention. Un peu à la gène dans la gravité de son siècle, il était reconnaissant de trouver dans un vieil auteur ce qu’il aurait bien voulu dire, ce qu’il laisse quelquefois deviner dans ses fables. Cela lui inspirait trop de faveur pour cette poésie, dont il aimait les malices bien plus que les négligences. Je suis sûr que le jour où, lisant le Roman de la Rose, il a trouvé ce petit passage :

Le dieu d'Amour, cil qui départ Amourettes à sa devise.

C’est cil qui les amans attise.

Cil qui abat l'orgueil des braves.

Cil lait les grands seigneurs enclaves.

Et fait servir roy ne et priucese.

Et repentir none et abbesse,

La Fontaine a été fort satisfait.

Voilà les beautés du Roman de la Rose.

Maintenant essayerai -je une analyse? dirai-je que dans ce poème le principal personnage, en quête pour obtenir le but de ses vœux, est traversé par Mâle-Bouche et Dangier, et autres acteurs allégoriques ; qu’il est rassure par Bel-Accueil ; qu’il s’entretient avec des amis, discute avec des dames; qu’une foule d'histoires sont racontées ; qu’on trouve là, je ne sais pourquoi, les cruautés de Néron, la mort de Sénèque, ailleurs celle de Lucrèce, un morceau sur l’alchimie, des digressions sur Roècc et son livre, des épisodes de chevalerie, un éloge de saint Augustin ? C’est une bibliothèque mal rangée. Il y règne quelque chose de celle singulière variété de souvenirs qui préoccupait le Dante , lorsque, libre, à la faveur de son cadre immense, il mêlait Saladin cl Virgile, Tristan et Charlemagne, tout enfln. C'était le caractère du temps. L’homme de génie savait tirer de celle confusion un effet sublime : le conteur agréable, comme Guillaume de Lorris ou Jean de Meung, en profitait pour débiter, à tort et à travers, tout ce qu'il avait appris.

Sur ce point, les deux auteurs du Roman de la Rose n’ont rien à se reprocher l’un à l'autre. Du reste, ce qui est rare, le continuateur parait avoir plus de talent que l’inventeur. Jean de Meung écrit avec diffusion, mais beaucoup d’esprit ; ses satires devaient singulièrement amuser les contemporains; il a quelques traits de cette moquerie, dont Rabelais fut un si grand maître. On racoole de lui, que voulant obtenir les honneurs d’une belle sépulture ecclésiastique, il avait légué au couvent des Cordeliers deux coffres pesants et qui semblaient remplis de choses précieuses. Après toutes les cérémonies faites eu grande pompe, quand on ouvrit les coffres, on n’y trouva que des ardoises chargées de figures et de signes géométriques. Les moines, trompés, voulaient reprendre à Jean de Meung ce qu’ils lui avaient donné, la sépulture; mais un arrêtât* parlement, dit-on, prévint ce scandale. Que l'anecdote soit plus ou moins douteuse, Jean de Meung, s’il n’a pas attrapé les moines après sa mort, s’en est du moins fort moqué de son vivant. Nulle part, l’oisiveté, le luxe, l'avarice que l'on reprochait aux gens d’église, ne sont attaqués plus vivement. Ces épigrammes, fussent-elles injustes parfois, sont historiques. Elles montrent surtout que la lutte contre l'Église était, au moyen âge, beaucoup plus tolérée qu'on ne le croirait; qu’il y avait même dès lors, Ce que l'on vil éclater en Allemagne au seizième siècle, un secret accord entre les princes et les libres esprits; que les princes, fatigués des menaces et des extorsions de la cour de Rome, ménageaient la hardiesse de quelques trouvères et de quelques savants, comme une arme à opposer à

esa cours de littér.

celle puissance. La soc i clc moderne a offert depuis le treizième siècle jusqu'au dix-seplième, ces alliances accidentelles du pouvoir avec l'esprit, ces tentatives de libre examen , tacitement protégées.

Mais le Roman de la Rose et la Bible Guxot , cette autre satire grossière et fidèle des mœurs du temps, tout cela ne peut se comparer à l’éclat poétique de l'Italie. Le premier écrivain de la France, alors, ce fut un chroniqueur. On peut le remarquer: tout siècle de révolutions développe le talent historique. Voyex notre époque: ce n’est pas simplement par l’étude, c'est, pour ainsi dire, par le contre-coup des faits, que les esprits sont portés aujourd'hui vers l'histoire. Dans le dernier siècle, de grands talents écrivirent l'histoire; mais le spectacle de grands événements leur manquait. La supériorité même de leur esprit, en les rendant juges sévères du passé, satiriques ingénieux, ne les rendait pas peintres expressifs cl naturels d'événements qu'ils n’avaient pas vus, cl dont rien ne leur donnait l’idée, dans l'élégance sociale et la douce tranquillité de leur temps. Au quatorzième siècle, époque d’ignorance, où les arts se développèrent peu dans la France agitée de révolutions et de guerres, il était naturel, au contraire, que le talent d'écrire l’histoire naquit des événements. Ainsi, tandis que vous voyez les Villani s’élever en Italie. Ayala porter dans les chroniques espagnoles un naturel âpre, une éloquence nue et simple, en France, la vivacité du coloris, l’enjouement de l’imagination animent le récit historique: Froissarl a commencé d’écrire.

Quel était Froissarl? Un homme d'église, un bon chanoine, qui même avait été quelque temps curé; et cependant son histoire et ses poésies ne sont, comme il le dit , que récits de guerre et d’amour.

Il faut prendre le quatorzième siècle comme il a été; il ne faut pas s’effaroucher de voir un clerc tonsuré faire un volume de poésies galantes, ne rester en place nulle part, être toujours à ta suite des fêles et des noces, mener joyeuse vie, laisser son argent chez les taverniers, par exemple, cinq cents écus chez les taverniers de Lesline, village où il était curé. Tout cela était fort simple. Deux choses manquaient alors: le sentiment de la décence cl celui de l'humanité.

Né â Valenciennes, dans le Hainaut , vers l’an 1£57, Froissarl était fils d'un peintre d'armoiries. Il étudia pour devenir prêtre bien qu'il parût avoir peu de vocation; car il nous dit lui-méme que dès douze ans il n’airnait que

Veoir danse» cl carollcs,

Oir ménestrel» et parole»

Qui s’apertieonent à déduit.

■VITRE FRANÇAISE

Scs goûts allèrent se fortifiant avec l’âge.

Au boire je pren» grant plaisir •

Aussi fai-jc en beau» draps vestir.

En viande freschc et nouvelle,

Quant à table me voy servir.

Mon esprrit se renouvelle.

Violettes en leurs saisons.

Et roses blanches et vermeilles Xoy volentiers; car c’est raisons;

Et chambres pleines de candeillrs.

Jeux et danses et longues veilles,

Et beaus licts pour li rafreschir.

Et au concilier, pour miculx dormir,

Epices, clairet et rocelle ;

En toutes ces choses véir Mon esperit sc renouvelle.

Avec cès inclinations, aussitôt qu’il eut pris les ordres sacrés , il s’attacha d'abord â la maison de sire Robert de Namur, seigneur de Monlfort. Ce seigneur, qui remarquait en lui une curiosité naturelle, une perpétuelle attention à s'enquérir des faits d’armes, l’engagea, fort jeune encore, à composer la chronique des guerres du temps. Froissarl se fit historien : c’est le litre qu’il se donnait lui-méme. Je suis un historien, disait-il en se présentant^ il faisait des questions sur toutes choses. Être un historien à celle époque, n’était pas condition facile. Que raconter ? Le passé? On l’ignorait faute de livres. Le présent? Mais nulle communication régulière entre les peuples; du secret autour des princes (car plusieurs étaient absolus déjà) ; peu de liberté ; les troubadours avaient péri, depuis la croisade sanglante des Albigeois. Pour savoir, il fallait courir les aventures, être un historien errant, comme il y avait des chevaliers errants. Il fallait aller de ville en ville, de château en château , et voir sur les lieux , apprendre des personnages mêmes tout ce qu’on voulait dire. Cette ambulante étude convenait à l'humeur libre et hardie de Froissarl; et, s’il voyagea pour écrire l'histoire, je crois qu’il se fil historien pour voyager. Il sc mit à l'œuvre dès fâge de vingt ans; mais il eut quelques distractions qu’il nous raconte.

Sur l’eure de prime,

S’ésbatoit une damoiselle A lire uu rommant ; moi, vers elle M’en vini, et li dis doulcement Par son nom : a Ce rommant. comment L’appellés-vous, ma belle et doulce?»

Elle cloT atant ta bouche;

Sa main dessus le livre adoise.

Lors respondi, comme courtoise,

Et me dit : • De Cléoraadés ■ Est appcllés; il fut bien fés,

• Et dictés amoureusement.

« Vous forés, si dire comment

• Vous plaira dessus vostre avis. •

Froissarl consentit sans peine à dire son avis. La dame â son tour lui demanda des livres.

«... Jeune homs, je vous prie Qu'un rommant me prestés pour lire.

TABLEAU DU MOYENS AGE. (x,.i

Bien véc», nu vuu» le failli dire.

Que je m'y e»bas voulcnliers ;

Car lires es! un douls mesticrs.

Froissart, cri prêtant scs livres, y joignait des vers ; il allait au bal et dans les compagnies. Tout à coup il apprit que la jeune demoiselle, qui était riche cl de noble maison , allait sc marier. Il en fut malade de chagrin, trois mois durant, lit des vers bien tristes; cl enfin il lui prit envie d’aller outre-mer, hors du pays pour se remettre un peu en Sfintc.il partit pour l’Angleterre, où il fut trèsbien accueilli par les seigneurs, les dames cl demoiselles. La reine Philippe de llainaul le protégeait beaucoup. II faisait des vers; et maigre la mélancolie qu'il avait apportée de France, il passait assez bien son temps, il s’ennuyait toutefois. La reine, qui eu devina le tnolif, lui dit :

Dorénavant eongié vous donne,

Mais je le vueil et si l'ordonne Qu’encor vous reveniez vers nous.

Puis , elle lui fit présent de chevaux , argent cl joyaux. Il partit, retrouva en France tous ses chagrins, et résolut de s’éloigner encore. Il revint en Angleterre, auprès de la reine, qui le reçut mieux que jamais, cl le fit son clerc. En celle qualité, il faisait des poésies d’amour. Mais il s'occupait toujours de sa grande chronique, et il profitait de la faveur des princes pour voyager et s’inslruire. Il alla visiter l'Écosse,. alors pays perdu. 11 approcha familièrement du prince de Galles, le grand homme de ce siècle. Il suivit à Milan le duc de Clarcnce, qui allait épouser la fille de Galéas II. Des fêles, voilà ce qu'il fallait à Froissa rl ! Celles de Milan curent quelque chose de plus remarquable que les tournois et les parures : c’était la présence des trois esprits les plus agréables du temps, Froissart, Boccacc et Chauccr. Il parait que Froissart sc mêla beaucoup des préparatifs du bal, et qu'on y dausa même un virelai dont il était Fauteur, cl qui fut très-applaudi. En rappelant ces succès et ces plaisirs de cour, Froissart n’oublic pas les florins d’ur cl les ducats que lui donnèrent gracieusement le comte de Savoie et le roi de Chypre.

Froissart avait bien envtedc retourner en Angleterre et d’y retrouver la protection de celte bonne reine Philippe; mais il apprit sa mort. Désolé, il revint à son pays , cl on lui donna la cure de l.eslines, dans le diocèse de Cambrai. Il la gatda peu de temps, et reprit la vie plus agréable des cours. Il alla près de Wenceslas, duc de Brabant, prince généreux, et qui faisait des vers. Froissart lui servit desccrélaire et de poète; il retouchait les vers du duc, cl y mêlait les siens. Il réunit le tout dans un roman de Méliador, ou du chevalier au soleil d’or. Wenceslas mourut : Froissart chercha une

autre cour et un autre maître. Il passa au service du comte de Blois, qui le fit clerc de sa chapelle, et il y composa pour sa cour des pastourelles et des épithalamcs. De là il eut envie d’aller voir la cour de Gaston Phœbus, comte de Fuix. Il sc mil eu roule sur un bon cheval , avec une lettre du comte de Blois, et menant en laisse quatre lévriers. Eu cet équipage, il arrive à la cour de Béarn cl y reçoit le plus gracieux accueil. Il assistait tous les soirs au souper du comte.

Là, toutes 1rs nuits, je lisoie Devant lui, et le solaçoie D’un livre »lc Mdyador,

Le chevalier au soleil il'or.

Lequel il ooil voulcnliers ;

Kl nie «liât : • C'est un bcaus mesticrs.

Brans maistres, de fair telles choses. •

Dedans ce romane sont encloses Toutes les chançons qur jadis Faisoit le bon duc de Braibant.

Dont l'àme soit en parady* !

Le comte de Voix aimait les vers; il passait pour le prince le plus vaillant, le plus aimable cl le plus généreux de son temps. On vantail sa courtoisie et sa magnificence. Enfin, on ne pouvait lui reprocher qu’une seule action : il avait tue son fils. Il n'y a pas, messieurs, dans ce langage une surprise préméditée, mais une expression des mœurs du temps. Il est vrai, ce crime épouvantable, qui ajoute tant à l’infamie de Philippe II, et qui souille toute la renommée de Pierre le Grand, le comte de Foix l'avait commis, et telle était encore la barbarie des mœurs, au quatorzième siècle, que l’horreur naturellement attachée à un tel forfait disparaissait presque dans les qualités chevaleresques du prince, et que Froissart vous raconte cela sans indignation, sans effroi. Froissart avait été trois mois de Vhostel du comte; il avait adtnircsa bonne mine, son humeur libérale, sa sagesse, sa piété même; du reste, nul souci.

En quiltaut cet excellent prince, Froissart partit à la suite de la comtesse de Boulogne, qui allait épouser le duc de Berry. Il fut encore là de toutes les fêles, et Gt une pastourelle pour le lendemain des noces.

Il obtint , vers ce temps , le canonicat de Chimay. Puis il se remit à voyager [dus que jamais, pour la composition de sou histoire. Il allait de la Hollande en Picardie, de Paris à Valenciennes, se trouvait aux conférences de Lollinghcn , à Feutrée d'Isa beau de Bavière à Paris, à l’entrevue du pape cl de Charles VI dans Avignon , au serment de Gaston de Foix, dans Toulouse, regardant, écoutant, questionnant.

Il lui restait quelque chose à dire sur les guerres d’Espagne, etil lui manquait pour cela le témoignage des Portugais. On l'avait assuré que plusieurs clic-

valicrs (Je celle nation se trouvaient à Bruges. Il part pour Bruges; il apprend là qu'un autre chevalier portugais, vaillant et sage, était en Zélande; et le voilà qui se met en route pour aller en Zélande, savoir des nouvelles du Portugal. Il y trouve son homme, gracieux cl accointable , et le tient six jours de suite, lui faisant raconter des histoires et anecdotes, qu'il couche par écrit. Apres avoir épuisé la mémoire de ce chevalier, il part pour une nuire recherche. Il vieillissait; et son ardeur de savoir et de courir n'en «tait que plus vive. Il s’embarqua de nouveau pour l’Angleterre. Il a conté lui-meme sa réception à la cour, cl comment il présenta au roi Richard II son romande Mèliador.

Si le vis en sa chambre, dit -il, car tout pou rv eu je l'avoie. cl luy mis sur son iict; et lors l'ouvrit et regarda dedans, et luy plut 1res- grandement; et plaire bien luy de voit; car il estoit enluminé, escrit et historié, et couvert «le vermeil vcloux à dix clous d’argent dorez d’or, et rose d’or au milieu, à deux gros fermatix dorez, cl richement ouvrez, au milieu rosiers d’or. Adonc, demanda le roy de quoy il (raitoit, et je luy dy : D'amour. De reste rrspoucc fui tout resjouy ;et regarda dedans le livre en plusieurs lieux, et y lisit, car moult tien partait -et lisoil François; et puis le Ht prendre par un sien chevalier qui se nommoit mesure Richard Credon, et porter en sa chambre de retraict, dont il me iist bonne chcrc.

N'est-il pas édifiant, messieurs, d'entendre un poète dire que son livre a du plaire, à cause de la reliure, et parce qu’il était enlumine et hittoriè? C’est une joie d'auteur bien modeste. Mais à celle époque la beauté du manuscrit avait grande part dans ic mérite de l'ouvrage.

C’était au petit lever du roi d'Angleterre que ce livre avait été présenté, et tout le monde entourait Froissarl ; un écuyer du roi imaginant alors que ce poêle était de plus un historien, s'approche, et lui dit : u Mcssirc Jehan, n’avez-vous pas trouvé « quelqu’un qui vous ail parlé du voyage que le roi •i a fait en Irlande? — Ncnni , répond Froissarl. » Et voilà ce personnage qui lui raconte tout ce qui s’csl fait en Irlande ; et Froissarl le met dans sa chronique.

Ainsi figurez-vou9 ce poêle de cour, et ce chroniqueur ambulant, toujours en quête d'événements qu’il recueille tantôt par hasard, tantôt avec beaucoup de peine. Je ne sais s'il portail avec lui des livres, ni où, ni comment il travaillait. Mais, à force de voyages, d’allées et de venues, celle grande chronique se trouva faite, au milieu de la vie la plus remuante qui fut jamais. Seulement vous me demanderez ce que devenait, pendant ce temps, son canonical de Chimay. Ce canonical.il n’y allait jamais , excepté dans les deux ou trois dernières aimées de sa vie, quand il ne fui plus homme de fêtes et de plaisirs. Ce fut sans doute dans cette retraite qu'il écrivit la dernière copie de scs chroniques, ou ne sait pas vers quelle année.

On a soupçonné Froissarl d’avoir fait des variantes dans ses récits. On a dit que, changeant de maître, allant d'une cour à l’autre, il altérait parfois les manuscrits de son histoire, selon les lieux et les temps. Aucuns ont prétendu que lorsqu’il passait le détroit et visitait la cour de Richard, la chronique avait quelques pages de plus, où les Anglais étaient toujours vainqueurs et fort aimés dans (es provinces conquises. Puis, de retour en France, il abrégeait, changeait, ajoutait, dit-on. Le reproche nous parait peu fondé. Froissarl travaillait partout à son histoire; mais ce qu’il lisait à la cour des princes, c’étaient surtout romans et vers d’amour. Quoi qu’il en soit, la chronique de Froissarl, dans l'état où elle nous a été rendue par un habile éditeur, offre une assez grande Impartialité. Il y a sans doute peu d’indignation pour les pillages et les cruautés des Anglais; mais ce n’est point par une traîtresse complaisance pour le plus fort, ce n’est point par une lâche désertion du vaincu : c’est qu’un certain sens inoral, une certaine chaleur d'humanité , manquait à l'historien comme à scs personnages. Les faits hideux de vengeance, de perfidie, qui nous révoltent, excitaient alors assez peu d'étonnement; cl l’historien serait infidèle à son temps, s’il avait marqué pour son compte plus d'émotion et de colère. 11 aime les Anglais, cela est vrai; mais il aime aussi la bravoure des Français. Il est pour le prince Noir. Il est aussi pour Bertrand Duguesclin; et quand Dugucsclin, avec scs cômpag'nies franches cl scs habitudes d’homme de guerre, fait de mauvaises actions, ce qui lui arrive parfois, quand ce rude chevalier laisse assassiner don Pcdrc dans sa tente, Froissarl jette le manteau là-deS9us; cela ne l’»n« digne pas ; il est tout aussi indulgent pour Duguesclin qu’il peut l’étre même pour un roi d’Angleterre.

Nous avons indiqué, bien ou mal, comment l’homme a vécu , et comment il a fait son livre; comment ses distractions furent son travail, son élude; comment c’cst sur les grands chemins et dans les cours, dans les fêtes, qu’il a recueilli les documents de son ouvrage.

Maintenant, ce livre, que nous paraît-il? Une histoire presque universelle des Étals de l’Europe, depuis l’année 1322. jusqu'à la Gn du quatorzième siècle. Je dis presque universelle ; car, dans la pensée de l'auteur, ce qui prédomine, c’est l'Angleterre et la France ; l’Angleterre, avec scs victoires, son invasion ; la France, avec la défaite de son roi Jean, les victoires et la sagesse de Charles V, les malheurs et l'égarement de Charles VI. Autour de ce centre de récit, premier objet de l'historien, venaient se réunir des histoires tout entières, ameuées là comme par épisode. Duguesclin et le prince

TABLEAU DU MOYEN AGE

Noir, après s'être heurtés en France, sc rencontrent en Espagne. Froissart suit scs héros. L'Espagne le fait penser au Portugal. Ainsi, nulle distribution savante et systématique, la pré accu pat ion de Thistoricn devenant la règle de son récit. Quelquefois d'heureux contrastes, d’adroites transitions, l’historien mis en scène, ses aventures mêlées aux faits do l'histoire. Par exemple, dans ce voyage qu'il fit pour conduire quatre lévriers à Gaston de Foix, il rencontra sur la roule un chevalier, nommé messire d'Espaingdu Lion, homme habile dans les négociations et dans les guerres. Il l’accoste, et tout en chevauchant de concert, il l’interroge. Il rencontre une ville fortifiée, un château fort : il questionne le chevalier, qui raconte à Froissarl que cette ville a clé emportée d'assaut, que ce château fort a clé pris par ruse, enfin, tout ce qui s’est passé. Froissart met cela dans son récit, avec tout le dialogue. Quand on lit Hérodote , on aime qu’il vous parle de son voyage eu Égypte, de scs questions aux prêtres des dieux et de leurs réponses. Froissart, qui n’avait pas lu Hérodote, fait : comme lui ; il intercale dans ses chronique $ son voyage de Blois à Orthcz, cl tous les récits que lui fait le chevalier.

En chevauchant le gentilhomme et beau chevalier, dés qu’il avoit dit au matin les oraisons , devisoit tout le jour avec moi , demandant nouvelle , et aussi quand je lui en demandois, il m'en répondoit...

Aprèsdiner, le chevalier médit : « Chevauchons ensemble tout souef , nous u'avons que deux lieues de ce pays qui talent bien trois de France jusques à notre gite. •> Je répondis ; « Je le vueil. «

Et ailleurs :

Messire Espaing du Lion me dit : » Messire Jean, allons voir la ville.— Sire, dis-je, je le vueil. • Nous passâmes au long de la ville et vînmes à une porte qui sied devers Palamininch, et passâmes, et outre, vînmes sur les fossés. Le chevalier me montra un pan de mur de la ville , et me dit :

« Yéez-vous ce mur illec ? — Oïl , sire, dis-je, pourquoy le dites-Yous ? — Je le dis pourtant, dit le chevalier, vous vécz bien que il est plus neuf que les aultres. — C'est vérité, répondis-je. — Or, dit- il, je le vous conterai, par quelle incidence ce fut, et quelle chose, il y a environ dix ans, il en avint. Autrefois vous avez bien oui parler..., etc. #

Celte forme est employée tout un demi- volume ; ! et bien qu’elle soit accidentelle, l'art n’aurait pas mieux imaginé. C’est un passage de la narration générale à une foule de petits détails, qu’il eût été difficile de semer dans celle narration. Les pauvres historiens modernes sont accablés sous le nombre des faits cl des circonstances; ils sont obligés de les exposer dans un récit bien long ou de les résumer en réflexions abstraites. Froissart ne suspend jamais le récit; mais il change le narrateur : j tantôt c’est lui, tantôt un pcrsonifagc.il se réserve I les grands événements, les batailles, les fêles; il ! les raconte comme fi! en avait été spectateur. Puis ;

cette foule de menus faits et d’anecdotes qui gêneraient sa marche, il en charge parfois un interlocuteur; et la vivacité de l’entretien ajoute une nuance au récit cl pique l’attention du lecteur. Conter est tout le génie de Froissart ; mais il conte admirablement.

Nous avons noté dans Villani les recherches instructives, la précision des détails, le soin de la vérité, nou-sculenienl dans la peinture, mais dans l’explication des événements. Rien de tel dans Froissart; il ne s’inquiète pas des causes et des moyens. Son livre en ressemble d'autant plus aux romans de chevalerie, où l’on ne dit jamais les détails prosaïques de la vie. Vous ne trouverez rien d’exact dans Froissart, sur les impôts, le commerce , les provisions de guerre; mais il décrit parfaitement les drapeaux, les devises, les champs de bataille et les cours, tout ce qui frappait l’imagination et les yeux. Il ne donne pas la statistique du camp, mais il donne le tableau des tournois. Quant à la pcinluredcs hommes, elle est admirable. Édouard 111, le prince Noir, le roi Jean, Charles V, le connétable de Clisson, Bertrand Duguesclin . Gaston, toutes ces physionomies sont là: vous entendez les discours de ces hommes, soit que l'historien les répète littéralement, ou qu'il les invente, dans un parfait rapport avec leurs caractères et avec leur temps qui est le sien. Le dirai-je? à cet égard, il me parait avoir un avantage sur les anciens. Dans les discours qui parsèment leur histoire, vous reconnaissez l’écrivain plus que le personnage. I/élégaiicc de Tilc-Livc, la précision ornée cl brillante de Tacite ont empreint d’un caractère à peu près semblable tous les discours qu’ils rapportent; mais les paroles que Froissart met dans la bouche de Charles V, au lit de mort , ont düélre prononcées; l'auteur n’y est pour rien. S'agit-il de personnages inférieurs, de bourgeois, pour lesquels Froissai t n’a pas granJ goUl, l’historien conserve leur langage avec une parfaite simplicité, malgré sa préférence pour les tournois et le beau monde de la chevalerie.

Dans le siècle dernier, on a voulu mettre en scène le dévouement des six bourgeois de Calais. On a fait une tragédie qui est la chose du inonde la plus fausse, bien qu’elle ail eu grand succès. Tous ces bourgeois sont plus que des chevaliers; ils paraissent uniformément guindés à un ton d’bcroïsme. Lisez Froissart; tous les personnages y sont vrais. Le gouverneur de Calais aura son courage cl sa fierté a lui; c'csl un homme d'un autre ordre que les bourgeois ; il parlera autrement. Les bourgeois qui ne sont pas des citoyens d’Athènes ou de Rome , n’auront pas celte rage de mourir que leur a donnée Dubelloy : et c’est là le sublime

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de leur action; avec un cœur d’homme, un cœur de bourgeois , si vous voulez, avec peu d’envie d’être lue, ils se sont offerts pour leur pays. Ils. craignent d'clre pendus ; et, malgré la peine que cela leur fait, ils vont chercher le roi qui est bien capable de les faire pendre sur place. Quand ils arrivent devant le roi d'Angleterre qui est fort irrité et veut qu'ils meurent , rien ne les défend, que la pitié de la reine; elle est là enceinte, et la vue de ces six hommes, la harl au cou, lui fait mai ; elle pleure et demande si bien leur grâce que le roi l’accorde , tout en grondant.

Il y a un fait que Froissarl n'a pas dit: cette bonne reine d’Angleterre, tout en larmes à la vue de ces six hommes qu’on va pendre, quand le roi très-clément leur a pardonné cl a seulement pris tous lears biens, elle accepte une part de la confiscation et garde à son profil la maison d’un de ces malheureux, qu'elle a fait renvoyer la vie sauve.

Toujours ce même défaut de délicatesse morale dans le moyen âge. J’imagine que Froissarl a négligé ce fait, parce qu'il n’a pas été blessé du contraste. On mettait les vaincus à rançon; ils n’étaient pas pendus ; c’était bien assez pour eux : du reste, leurs maisons étaient bonnes à prendre.

Mais écoulons le récit de Froissarl, admirable, à celle nuance près :

.... Lort mesure Jean de Vienne vint au marché, et fit sonner la cloche pour assembler toutes manières «le gens à la balle. Au son de la cloche, vinrent hommes et fcmmcs ; car moult désiraient à ouïr nouvelles, Quand ils furent tous venus et assemblés en la halle, hommes et femmes, messirc Jean de Vienne leur démontra moult doucement les paroles toutes telles que ci-devant sont récitées, et leur dit que autrement ne pouvoit être, et eussent sur ce avis c-t brève réponse. Quand ils ouïrent ce rapport, ils commencèrent tous â crier et pleurer, et n’eurent pour l'heure pouvoir de répondre ni de parler, et mêmeincnl mcssiie Jean de Vienne larmoyoit moult tendrement.

line espace après se leva en pied le plus riche bourgeois de la ville, que on appcloit sire Euslaehc de Saint-Pierre, cl dit devant tous ainsi :* Seigneurs, grand'pitié et grand tnéclit-f seroit de laisser mourir un tel peuple, que ici a. par famine ntt autrement, quand on y peut trouver aucun moyen... J'ai si grâud’espérauce d'avoir grâce et pardon envers notre seigneur , si je meurs pour ce peuple sauver, que je vueil être le premier, et me mettrois volontiers en ma chemise, à uud chef, et la liarl au col, en la mercy du roy d’Angleterre. • Quand sire Eustache de Saint-Pierre eut dit cette parole, chacun l’alla adorer de pitié; et plusieurs hommes et femmes se jetoient à scs pieds, pleurans tendrement; cl éloit grand'pitié de là être, et eux ouïr, écouter et regarder.

Secondement , un autre très -honnête bourgeois et de grand’aifaire, et qui avoit deux belles demoiselles à lilles. se leva et dit tout ainsi qu’il ferait compagnie à son rompère sire Eustache de Saint-Pierre; et appcloit-on icelui sire Jean d'Air.

Après, se leva le tiers, qui s’appeîoit sire Jacques de Vissant. qui était riche homme de meubles et d’héritage, et dit qu'il ferait à ses deux cousins compagnie.

Ainsi lit sire Pierre de Vissant, son frère: et puis le cinquième, et pu s le sixième, et se dévêtirent là ces six bourgeois tous nuds en leurs tu ais et leurs chemises en la ville de Calais, et mirent liart en leur col, ainsi que l’ordonnance

le portnit,et prirent les clefs de la ville et du chaftèl, rhaeuît en tenoit une poignée...

Si sVji allèrent les six bourgeois en cet étal que je vous dis. avec messire Gautier de Jtanny, qui les amena tout bellemcut devers le palais du roy...

Le roy éloil à cette heure eu sa chambre, à graud'eompagnie de comtes, de barons et de chevaliers. Si entendit que ceux de Calais venoienten l’arroy qu’il avoit devisé et ordonné ; et se mit hors, et s’en vint eu la place devant son hôtel, et tous ses seigneurs après lui, et encore graudTuison qui y survinrent pour voir ceux de Calais, ni comment iis unir oient, et tnrim-menl la royne d’Angleterre, qui moult étoit enceinte , suivit le roy, son seigneur. Si vint messira Gautier de Manny, et les bourgeois près lui qui le suivoient... Le roi se tint tout coi, et les regarda moult cruellement; car moult haïssoit les habitons de Calais. Ces six bourgeois se mirent .tantost à genoux par devant le roy, et dirent ainsi, en joignant leurs mains : « Gentil sire et gentil roy, réel nouscy six qui avons été d'ancienneté bourgeois de Calais et grands marchands : si vous apportons les clefs de la ville et du cliastel... Si veuillez avoir de nous pitié et mercy par votre très-haute noblesse...» Le roy les regarda (rè-ireusemeut ; cl. quand il paila, il commanda que on leur coupât tantost les télés.

Tous les barons et les chevaliers qui là étaient en pleurant prioientsi acciiesque faire pouvoienlauroyqu’ilen voulusl avoir pitié et mercy; mais il n'y vouloit entendre. Grinça le roi les dents, et dit : » Qu’on fasse venir le coupe tète. «

Adonc fit la noble royne d'Angleterre grand 'humilité, qui était durement enceinte, et pleurait si lendmncut de pitié, que elle ne se pouvoit soutenir. Si jeta à genoux par devant le roy, son seigneur, et dit ainsi : <• Ha. gentil -sire, depuis que je repassai la mer en grand péril , si comme vous savez, je ne vous ai rien requis ni demandé ; or, vous prie-j'-jhumblemcat et requiers en propre don, que pour le Fils de sainte Marie. et pour l’amour de moi, vous veuillez avoir de ces six hommes mercy. •

Le roy attendit un petit à parlerai regarda la bonnedame. sa femme, qui pleurait à genoux moult tendrement; si lui amollit lecteur ; car «nuis T'eut courroucée au point ou elle étoit ; si dit : » 11a , dame, j’aimasse trop mieux que fous fussiez autre part que cy. Vous me priez si acertes que je ne le vous ose reconduire; et combien que je le fasse avec peine, tenez, je les vous donne ; si en faites votre plaisir. - La bonne dame dit : * Monseigneur, très-grand mercy ! • Lors se IcTa la royne, et lit lever les six bourgeois, et leur ôter les cordes d’entour leur col. et les emmena avec li en sa chambre, et 1rs lit reveslir et donner à disncr tout aise, et puis donna à chacun six nobles et les ht conduire hors de l’ost à sauveté.

Les peintures de la vio féodale tracées pnrFroissarl présentent tous les contrastes de rudesse cl de courtoisie chevaleresque, de barbarie et d’humanité. Une Tnfinic variété liait de sa naïve exactitude. (Son âme vive et mobile, enjouée plutôt que forte, est un miroir fidèle où sc reflète tout le moyen âg»*. Vous a-t-il raconté quelque grand événement, a-t-il peint cet héroïsme des bourgeois Calais, dont il ne parait pas fort attendri pour son compte, mais qu’il a rendu si touchant par l'émotion des spectateurs , il vous dira d’aussi bonne foi un conte de fées. Oui , un conte de fées; le mol n’csl pas exagéré. Pendant son séjour à Orlbez , Froissarl était étonné de voir à quel poiul le comte de Foix était promptement instruit de tout ce qui sc passait cri pays étranger. Il s’enquiert auprès d’un écuyer du comte, qui se prend à rire, cl lui dit : « Voiremenl faut qu'il le sache par voie de nécromancie.» A ce mot, l'historien ouvre les dent oreilles, et presse

TABLEAU DU MOYEN AGE

Pécuycr de s’expliquer, promettant bien de n’en dire mot, tant qu’il sera en ce pays. L’écuyer le tirant à part, dans un angle de la chapelle du châtcl d'Orlhez, commence son conte, dont Froissart n’a rien perdu. Il y avait en ce pays un sire deCorasse, qui savait à point nomme tout ce qui se faisait en Angleterre, en Allemagne, en Hongrie, et le rap-, portail à notre bon seigneur Gaston de Foix. — Comment cela? — Il avait à ses ordres un esprit malin qui venait lui tout conter; cet esprit s’appelait Orton. Quand on sait le nom d’un génie, on est bien sûr de son existence.

Mais d’où venait ce génie? — Le sire de Corassc disputait quelques dîmes de son église à un clerc de Catalogne. Il fut condamné par le pape à Avignon. Le clerc vint avec la sentence pour sc mettre en possession; mais le chevalier n'en tint compte, et renvoya le clerc avec menaces. Quelque temps après, une nuit qu’il dormait, il est réveille par un bruit affreux dans sou château; et le lendemain scs gens lui dirent que toute sa vaisselle était brisée. Même noise, même désordre la nuit d’après dans la chambre du chevalier. 11 ne peut sc tenir de crier :

« Qu'est cc?<> El le tapageur invisible lui répond :

« C'est le clerc de Catalogne qui m’envoie : tu lui fais grand tort, car lu lui ùtes les droits de son héritage, et je ne le lairray en paix que lu lui aies fait bon compte. — Ali ! lui dit le sire de Curasse, le service d’un clerc ne vaut rien, laissc-le en paix et me sers. » Le malin esprit, en effet, change de condition, et sc donne au chevalier, qu’il venait visiter toutes les nuits, lui apportant nouvelles de tous les lieux du monde. Le sire de Corassc tenait au courant Gaston, qui approuvait fort l'emploi d'un émissaire aussi prompt, et surtout aussi peu dispendieux. Malheureusement, par le conseil de Gaston, le sire de Corassc voulut connaître la ligure de son messager. Nouvel incident conte longuement. Orton sc déguise en deux fétus de paille, puis apparaît sous la forme d’une truie maigre. Le sire de Corassc lâche sur elle scs chiens. Le malin esprit, indigné d’un tel procédé, ne revint plus faire «le rapport au sire de Corassc, qui mourut l’année suivante. Voilà ce que s’est laisse conter, cl ce que redit sérieusement le bon Froissart. Villani aurait su que Gaston de Foix entretenait des espions dans les cours d'Europe, cl l'argent que cela lui coûtait. Froissart, endoctriné par le récit de l’écuyer, soupçonne seulement que le comte Gaston, depuis la mort du sire de Corassc , s’est procuré quelque autre messager diabolique.

Heureusement, de ces contes à dormir debout Froissart passe à des récits de la plus expressive vérité.

J’ai cité la mort (Je Charles V; il y a beaucoup

d'autres tableaux non moins grands. Le roi Jean, prisonnier dans la tente du prince de Galles, offre une peinture admirable. Vous vous souvenez de l’entrevue de Paul-Émile et de l*cr#e dans Tite- Lifc. Paul-Émile n’y parait qu’un vainqueur dur cl dédaigneux, auquel l’historien a prêté quelques lieux communs de morale philosophique. Froissart est bien supérieur, en étant plus simple.

-Quand ce vint au soir, le prince de Galles donna à souper au roy de France et à monseigneur Philippe, son fils, à monseigneur Jacques de Bourbon, et à la plus grande partie des comtes et des barons de France qui prisonniers étoient. Et assit le prince le roy de France ri son fils monseigneur Philippe, monseigneur Jacques de Bourbon, mouseigneur Jean d’Artois, le comte de Tancarvillc, clc , etc., à une table moult haute et bien couverte; et tous les autres barons et chevaliers aux autres tables. Et servoil toujours le priuce au devant de la table du rov, et par toutes les autres tables, si humblement comme il pouvoit. Ni oneque ne sc voulut seoir J la table du roy, pour prière que le roy lui sçul faire; ainsi disoit toujours qu'il n’éluit encore mie encore si suffisant qu’il appartenu! de lui seoir à la table d’un si haut prince et de si vaillant homme que te corps de lui étoit, et que montré avoil la journée.

C’est que le prince de Galles, bien que vainqueur du roi Jean, sc souvenait qu'il était son vassal. Ainsi, du milieu de celle féodalité si cruelle, si barbare, sortait une urbanité nouvelle. Le souvenir d’un certain devoir faisait que le vassal victorieux dans une bataille servait à table humblement son seigneur vaincu et prisonnier.

Et toujours s’agcnouilloit par devant le roy, cl disoit bien : « Cher sire, ne veuillez mie faire simple chère, pour tant si Dieu n'a voulu consentir lui y votre vouloir; car certainement monseigneur mon père vous fera toute l'honneur et amitié'qu'il pourra, et s’accordera à vous si raisonnablement que vous demeurerez bons amis ensemble à toujours. El m'est avis que vous avez grand’raison de vous réjouir, combien que ta besogne ne soit tournée à votre gré; car vous avez aujourd'hui conquis le haut nom de prouesse, et avez passé tous les mieux faisans de voire edié. Je ne le dis mie, cher sire, sachez, pour vous railler ; car tous ceux de notre partie et qui ont vu les uns et les autres, se sont par pleine science à ce accordés, et vous en donnent le prix et le chapelet, si vous le voulez porter. ■

A ce point commença chacun A murmurer; et disoieut entr'eux, François et Xnglois, que noblement et à point le prince avoil parlé. Si le prisoierit durement, et disoient communément que en lui avoient et auroient encore gentil seigneur, s’il pouvoit longuement durerel vivre, et en telle fortune persévérer.

Dans certains récits de bataille, dans le récit de la bataille de Crccy, Froissart est véritablement homérique. Un ne saurait décrire avec plus de force le choc de ces deux masses d'hommes d’armes qui sc heurtent. Arrivez vous dans le château de Gaston de Foix. il est impossible de peindre avec plus de grâce la vie oiseuse, les délices, les fêtes de celle cour. Passez-vous en Espagne, la tyrannie de Pierre le Cruel , la hardiesse de Henri de Translamarc , I» génie du prince Noir, sont devant vous. Rcn- Ircz vous en France, la sagesse de Charles Y, son

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