‹ Cours de littérature française (volume 4)Chapitre 37 sur 44 · LE JUGE · texte numérisé non relu

LE JUGE

Su», revenons à no» moutons :

Qu’en fut-il?

LE DR a ri En.

Il en prit six aulne»

De neuf francs.

Ce juge représente un véritable bailli <le village du vieux temps. Il se creuse la tête pour voir comment on peut tirer le drap des moulons, et les moulons du drap. Vient la morale : c'est qu'un fripon, alors même qu’il a l'avantage d'élre homme de loi, peut fort bien être trompe par le fripon qu'il a défendu.

Palhelin a ordonné à son client de se défendre comme un mouton, de dire bée pour toute réponse. C’est un ordre de circonstance, qui ne doit pas durer plus longtemps que le procès. Mais Agnelet se sert du môme moyen, pour payer l’avocat de sa peine. A ces bée répétés, Palhelin s’écrie, par un souvenir plaisant de sa propre friponnerie :

. . Me fais-tu manger de l'oie?

Maugrebleu, ai-je tant vescu ,

Qu’un bergier, un mouton vestu,

Un villain paillart me rigolle?

Ainsi, messieurs, au quinzième siècle, on avait déjà trouvé la comédie. Quant au drame sérieux, nous avons encore longtemps à l’attendre.

VINGT ET UNIÈME LEÇON

Suite de la poésie française au quinzième siècle. — Villon; autres poètes de la même époque. — Digression sur la poèsiectrangèrede notre temps. — Romans üc chevalerie.

La Oamo du lac. — Jean de Paris. — Ouvrage» historiques du quinzième siècle. — Connues.

Messieurs,

Nous sortons par degrés du moyen âge, pour entrer dans la civilisation moderne. Il n’y a pas une époque précise, un jour fixe, où l’on puisse dire : Ici finit le moyen âge. Mais un mouvement, plus rapide sous quelques princes, cl jamais interrompu, conduit insensiblement les esprits de celle ’ rudesse, de cette ignorance, ou de ce confus savoir à des idées justes, à des sentiments élevés, à une sociabilité nouvelle. Lequinzièmc siècle est le temps le plus marqué de cc passage mémorable. La littérature y devient plus active et plus variée, surtout eu France.

Le quinzième siècle ne nous offre aucun grand génie, mais beaucoup de travail cl beaucoup d’esprit. C'est une difficulté dans le cadre que nous nous sommes proposé. Comment analyser une littérature à la fois stérile cl féconde, citer tant de noms obscurs? Il faudra nous attacher à quelques caractères généraux de celte époque, en faire une abstraction qui nous dispense de nommer toutes les personnes, et de raconter toutes les anecdotes.

Poésie, romans, histoire, voilà ce que nous lâcherons de résumer. Sans doute, messieurs, cette élude, qui, dans la longue série de souvenirs que nous avons retracée, a paru plus d’une fois languissante, doit prendre un nouvel intérêt â mesure que nous approchons du terme cl que not£ entrevoyons la lumière des arts. Déjà la langue, si confuse et si variable pendant plusieurs siècles, a pris plus de correction cl de force. Déjà elle offre, dans la vivacité pittoresque de ses tours, un type national qu’on ne saurait trop étudier. C’est la remarque de F’ériélon cl de La Bruyère, du plus naturellement élégant, et du plus savamment ingénieux des écrivains français. On s’écarte aujourd'hui du caractère de notre langue, par recherche cl par ignorance. L’acception primitive des mots, leur sens natif, et partant leur vérité, leur grâce s'est altérée, s’est effacée. Oii innove, non pas dans le génie de notre langue, mais contre son gc'nic, toujours clair

el précis. S’il esl un préservatif contre cette erreur, c’est l’étude de l'antiquité française, en remontant jusqu’à Froissarl et à Joinville.

Je reprends, messieurs, la division que j’indiquais, cl je vais parcourir beaucoup de choses, dont un petit nombre mérite d’élre étudié.

Nul poète en France, a ii quinzième siècle, hormis peut-è!re Charles d’Orléans; le drame inférieur à tout , la poésie légère, souvent heureuse dans sa négligence, cl pleine de saillies ; un progrès de la la langue cl de l'art des vers.

Nous ne nommons pas tous les poêles qui, dans le temps, ont été les rivaux de Charles d'Orléaus, ou même lui ont été préférés, parce qu’ils étaient plus savants. Il y avait ce malheur que beaucoup d'bommcsqui if étaient nés avec aucun talent pour la poésie , trompés par leurs éludes, faisaient des vers. Christine de Pisan, par exemple, était belle, vertueuse, savante, mais nullement poêle. Cependant, comme elle savait l'italien et le latin, qu’elle était personne d’elude cl d’esprit, elle composa des vers toute sa vie. Ses ouvrages sont illisibles, ennuyeux ; mais ils furent admirés des contemporains.

11 n’en est pas de même d’uri homme qui avait fort mal étudié, doyt la vie fut misérable, déshonorée, cl dont l'imagination Tut abaissée souvent à ce qu’il y a de plus vil, enfin qui fut escroc, avant d’élre poète, Villon. Enfant de Paris, comme on disait alors, ses idées, scs sentiments, scs images, vous montrent ce qu'était la corruption d’une grande ville. C’est un homme dont le théâtre est la petite halle, le marché, le Pré-aux-CIcrcs; scs tours sont des friponneries; quelques-uns de ses vers même sont en style d'argot, langue qui a vieilli comme l’autre. Marot, qui, par l’ordre de François l*r, dont le goût délicat s’amusait cependant aux poésies de Villon, lit paraître une édition plus soignée de ce poêle, disait de ces pièces : « Touchant le jargon, je le laisse à corriger et à expliquer aux successeurs de Villon, en l’art de In pince eftju croc. » Quant au reste de scs poésies, peu nombreuses, il y a bien de la rouille encore; mais elles ont parfois un caractère qui plaît, el que l'on n'atleiidrait pas surtout d’un pareil homme. C’est une sorte de mélancolie, un retour amer et triste sur celte vie si courte, si gâtée par le vice cl par la folie.

On se demande où Villon a puisé de tels sentiments. Il est vrai qu’il a vu de près la mort, qu'il faillit deux fois être pendu, et qu’un appel extraordinaire le sauva. Mais ce n’est pas alors qu’il fut mélancolique. Les pièces faites dans la prison du Châtelet sont lootes bouffonnes ; il nargue la potence avec des expressions si grossières, que k-

cynisme en détruit la hardiesse. Mais, quand il est libre, heureux, et que, sous la protection de quelques grands seigneurs libertins, qui aimaient en lui leur poète, il prul mener une douce vie, c’est alors qu’il tombe dans celle étrange mélancolie, qui lui a inspiré quelques vers pleins de charme et de tristesse :

Où tout les gracieux gallans Que je suiroyc au temps jadis.

Si bien cliantans, si bien parlans,

Si plaisans en farrts et en dicts?

Les aulcuns sont morts et roydis,

D’culx n'est plus rien maintenant ;

Repus as eut en paradis.

Et Dieu sauve le remenant !

Et ailleurs ;

Dictcs-moy, où, ne en quel pays Est Flora, la belle Romaine,

Archipiada, ne Thais,

Qui fut sa cousine germaine ?

Mais où soot les neiges d'antau (1) ?

La ruyne blanche comme ung lys,

Qui chantoit à voix de sireinc,

Bertbeau grand pied, Bietris, Allys Ilarembouges nui tint te Mayne,

Et Jehaunc la boum* Lorraine,

Que Anglois bruslèrcnt à Rouen :

Où sont-ils. Vierge souveraine?

Mais où sont les neiges d'autan ?

C’est le charme d’Horace et d’Anacréon. Rien de plus mélancolique et de plus aimable que cette évocation des beautés célèbres, ces paroles gracieuses, cl cette chute uniforme qui les renvoie toutes au néant, cl les fait disparaître, comme la neige de l’an passé.

Ainsi cet escroc, ce gibier de prison, avait une âme de poète, cl, dans une vie honteuse et un siècle grossier, il a eu quelques inspirations qui égalent ce que, dans une civilisation éclairée, un génie dclicjl el pur peut exprimer de plus touchant. Cela justifie fort bien Buileau de l'avoir mis en tète de nos vieux poètes.

Je ne dénombrerai pas tous ses successeurs immédiats; je ne parle pas de Pierre Micbaud, de Martial de Paris, de Coquillarl, de Guillaume Crétin, de Jean Lemaire, de Jean Bouchet; je laisse même de côté Jean Marot, père d'un meilleur poète que lui, et Oclavicn de Sainl-Gelais, bien qu’il ail de la grâce cl du goût, et qu’on trouve de lui des vers d’amour qui, malgré son évêché, lui firent, dans son temps, beaucoup d'honneur.

Sans analyser exactement ces poêles du quinzième siècle, je ne tirerai qu’une conséquence de leur nombre cl de leurs productions variées : il n’y avait pas d'homme de génie, il n’y avait pas de vraie poésie; mais un goût très-vif des plaisirs de Pcs-

I) Dr l'an Irrmn

TABLEAU DU MOYEN AGE

prit. Cela tic fait pasépoque dans l’histoire des arts; mais c'est une circonstance remarquable de la civilisation du temps. Les intelligences ont gagné, le sentiment des arts se répand, le langage a quelque chose de plus correct et de plus fin; mais rien de grand et d’original , aucune de ces créations qui nous avaient frappés si vivement en Italie, et que semblait favoriser la vivacité première d'une littérature naissante.

Aujourd’hui, messieurs, dans notre sévérité contre nou^-mémes, nous sommes fort injustes : nous essayons de rabaisser nos grands poètes, je ne dis pas au profil des poètes antiques, mais en l'honneur des poètes d’Angleterre et d'Allemagne. C'est une innovation plus facile que vraie. D'abord les modernes que l'on met si fort au-dessus do Racine, manquent précisément du caractère qui seul pourrait justifier une telle préférence , celte imagination naïve accordée à certaines époques où l'imitation, le système, le calcul, n'ont pas encore gêné les plus heureux talents. La récente et célèbre poésie du Nord est réfléchie, savante, artificielle, («œlhe , qu'un homme éloquent a proclamé le seul poêle du dix-huitième siècle, est, si vous voulez, le plus habile des poètes alexandrins ; cette épithète explique ma pensée et abrège ma phrase. Goethe appartient â une école, et à une école subtilement naturelle, laborieusement téméraire, qui prémédite avec soin, qui déduit avec artifice ce que les impressions paraissent avoir de plus excentrique et de plus capricieux. Même doute sur lord Ryron. Ce n’est pas dans la simplicité ardente du génie que Byron a fait ses ouvrages; c'est avec une connaissance profonde et un dégoût savant de ce qui exisUiilavantlui.il y a dans sa poésie une sorte de spleen de la pensée, comme du cœur; il cherche avec effort «les émot ions nouvelles dans l’art, comme la satiété lâche d’inventer de nouveaux plaisirs dans la vie. Si donc le grand âge littéraire de la France mérite le reproche de n’avoir pas une ppésie assez simple, assez native, ce n'est pas en vertu de ce reproche qu’on devrait préférer la poésie étrangère à la nôtre.

Celle apologie m’entraîne un peu; mais j'achève. On n’a pas objecté seulement à nos poètes ce goût d’imitation, ce soin trop visible, cet art trop régulier; on se plaint que leur imagination s’occupe trop peu des objets réels et familiers de la vie : ils sont poètes de cabinet et poètes de cour; ils ont affaibli la vérité par l'élégance, et l’émotion par l’éliqucllc ; ils n’ont pas assez emprunté soit à la solitude, soi là la vie active; ils n’ont pas su puiser dans le mélange avec cc que la société a de moins élevé, dans l’cludc des sentiments les plus abjects du cœur humain, des couleurs fortes et puissamment originales ; ils sont soumis à une loi rigoureuse qui

ne leur permet que ce qui est noble, décent, régulier. Ainsi leur diapason est moins élendu, leur voix a des timbres moins variés. Ce reproche est plus spécieux que l’autre. Il est vrai qu’unccertahie vérité rude et nue a effraye notre poésie trop élégante. Ce qu’il y a de plus intime dans l'âme a été parfois dédaigné par elle, comme dépourvu de dignité. Et encore que d'exceptions à cc reproche! Corneille, Molière , La Fontaine. Cependant il est vrai de dire qu’on Iroiivc quelques teintes de plus dans Shakspeare, Millon , Thompson , Schiller , et que celte poésie faisant moins de choix dans les objelsde la nature, parait oser plus dans l’expression.

Le quinziéme siècle, avec sa rudesse et sa liberté, aurait pu nous donner cet avantage; mais comme il n’a pas produit d'hominc de génie, il n’a pas eu d'influence décisive. Il n’a pas affranchi le langage, cl il a légué une poésie assez timide è des écrivains admirables.

Mais l’esprit français, un peu contraint et réservé dans la haute poésie, avait réussi de bonne heure dans l'art de conter. En ce genre, le naturel, la facilité, la gaieté lui appartiennent dès le douzième siècle. Ces dons indigènes se fortifièrent par l’habitude et l’exercice. On les retrouve, au quinzième siècle, dans le style de ces grands romans, qui faisaient alors le passe-temps de tout ce qui lisait. On uepeut pas nurabrerces ouvrages. La plupart u'claient que des copies plus modernes d'anciens romans, des variantes de langage sur un sujet connu; mais l’art de conter s’y renouvelait toujours. J'aurais eu peine à traduire les premiers textes, sans les altérer : quand je les relis dans la rédaction du quinzième siècle, je les retrouve plus intelligibles et non moins naturels.

Dans la foule de ces récits, il en est un peu connu, je crois, et le plus ingénieux du monde : c’est une épisode de Merlin l'enchanteur, vieille invention du dixième siècle. L'auteur conte ici comment l'habile enchanteur perdit sa puissance ou du moins sa liberté.

Il y avait une fée très-bienfaisante qui protégeait la fille de la comtesse Viviane, dame du Lac. Cette bonne fée avait doté la petite Viviane de tous les dons, de tous les charmes , cl particulièrement du pouvoir de rendre fou l’homme le plus sage. La comtesse mourut ; ol la jeune fille resta maîtresse dans sa seigneurie. Un jour qu’elle chassait en grand équipage, elle rencontra l'enchanteur Merlin, à pied , dans la forêt. L’enclianlcur Merlin conçut une passion très-vive pour la jeune héritière, et se fit sans peine accueillir dans le château du Lac. Mais Viviane craignait de donner sa main à quelqu'un qui serait plus puissant et plus habile qu’elle, {.'enchanteur demanda et obtint un

an d’épreuve. Dans cet intervalle il multiplia les prodiges de sa féerie, pour embellir le château du Lac et amuser la suzeraine. C’élaient des feux d’artifice, comme en font les enchanteurs, de merveilleux jardins plantés en un moment, des grottes illuminées, des cascades, des tournois où Merlin remportait toujours le prix, des spectacles, des comédies excellentes où Merlin jouait mieux que personne. Pendant ces agréables essais, le roi Artus, à qui son conseil de ministres ne suffisait pas, cl qui avait toujours besoin de l’enchapteur Merlin, le faisait chercher partout. Artus, selon l'auteur, était alors attaqué par les Romains. Averti de son péril, l’enchanteur Merlin quitte à grand’ peine le château du Uc, arrange les affaires du roi Artus, chasse les Romains, et revient achever son temps d’épreuve. Les fêles recommencent plus ingénieuses et plus élégantes que jamais. Tous les génies de Pair et des eaux sont aux ordres de l’enchanteur pour varier les amusements aur château du Lac.

Mais rien de tout cela ne satisfait Viviane; son inquiétude s’accroît avec les prodiges de l’enchanteur. Elle voulait de lui quelque chose de plus: c'était son art même, sa science. Elle écoutait avec soin les paroles mirifique» qu’il laissait échapper. Elle lisait furtivement dans sou grimoire, au lieu de regarder ses fêles. Insensiblement elle apprit ou devina beaucoup de choses; tantôt c’était le secret d'évoquer les génies et de s’en faire obéir , tantôt l’art de traverser les airs, ou de se transformer, tantôt l’art d’endormir à volonté, enfin tout le bagage d’un enchanteur. Alors la dame lui dit :

Beau doulx ami, je veux que vous m'enseigniez comme je pourrais un homme enclore et enserrer, sans murs, sans tours, sans fers, mais que jamais neyssit, sans mon vouloir.

Le pauvre enchanteur vit bien ce que cela voulait dire.

Hélas! damoisdlc, répondit-il, bien vois que vous voulez me tollir ma liberté; ruais ie suis si surprins de vostre amour, que à force, le veuilfé-je ou non, me convient octroyer voire volonté.

El puis, il enseigne ce secret dernier à l'intelligente Viviane. Celle-ci ne tarde pas à le mettre en usage. Ces beaux jardins du château ri’étaient fermés que par une haie d'aubépine blanche, toujours en fleurs. Viviane enchante la haie, de sorte qu'elle devient une barrière infranchissable» Ce n’est pas tout: au-dessus et au-dessous de la haie un obstacle invisible ferme le passage; les oiseaux sont forcés d'arrêter leur vol ; les poissons ne peuvent suivre le cours du ruisseau au delà du parc enchanté. Merlin l’ignorait encore, ou plutôt ne voulait pas s’en apercevoir; Viviane enfin l'agréait pourépoux; et il prodiguait les derniers prestiges de son art pour les fêles de ses noces.

Mais de nouveaux embarras étaient survenus au roi Artus. On invoque Merlin à la cour; un brave chevalier, son ami. part pour le chercher. 11 arrive à la belle haie d’aubépine ; et vous croyez bienqu'il ne peut pas traverser. Il se fatigue, il se désespère, ,

et finit par tomber de sommeil. Un voix lui apprend que Merlin est captif. A son réveil, une vaste avenue se présente devant lui ; elle conduit à une grotte magnifique, où Viviane permet que Merlin donne encore quelquefois des consultations à ses amis. Le chevalier, accueilli d’abord* par la belle Viviane, dépose tout appareil militaire, et arrive à la grotte. Il y trouve Merlin toujours très-habile magicien, excepté pour lui-méme. Il en reçoit d’excellents conseils pour tirer le roi Artus d'embarras. Merlin l’accompagne jusqu’à la fatale haie, l’embrasse , et lui dit :

Adieu vous die, messire Ganvaiu, mon chieret doulx ami, qui jadis m’avez vu le plus sage des hommes, cl de maintenant me trouvez le plus fui : mais folie qui vientd’amour est pardonnable; et telle est la mienne: oresdoncques,messire Gauvain , recommandez-moi au roy Artus, à Genièvre la belle roync. à tous les compagnons de 1a Table ronde, 1 tous les hauts barons, et aux nobles et vertueuses daines, demoiselles et pucelles de la Grande-Bretagne; car plus ue me verront, ui ne m’oiront parler.

Cet épisode bien conté plairait sans doute. L’idée première en est inflAimenl spirituelle. Il y a ce qui plaît et ce qui est rare, un mélange d’imagination et de vérité morale, ce que Wieland a tant cherché ^

et n’a pas trouvé avec son Obéron . le secret de mettre de la malice et de la philosophie dans des contes à dormir debout. Rien au monde ne pique davantage le goût, et n’égaye mieux la réflexion.

C’est un sujet charmant qui méritait Voltaire ou l’Arioslc. Eh bien! celte invention, je ne sais à qui elle est : clic n’a pas de nom. Cela prouve beaucoup d’esprit dans le quinzième siècle.

Il est un autre roman d’un genre fort différent, dont je dois dite aussi quelques mots. Ce n’est pas un récit chevaleresque; c’est à la fins an romande mœurs et une satire politique contre les Anglais.

Sôusce rapport, il indique une préoccupation du temps. Le litre est : Jehan Je Pari». Quel est ce Jean de Paris? C’est un prince qui n’est pas dans ITiisloirc ; car il ne s'agit point là du roi Jean battu par les Anglais : tout au contraire. Ce Jean de Paris, s'il ne bal pas les Anglais, du moins se moque d’eux. A la mort du roi son père, il projette de réclamer la main d’une princesse d’Espagne, qui lui était promise depuis l’enfance. Mais il apprend que le vieux roi d’Angleterre a formé le même dessein, qu’il est attendu par la cour de Rurgns, et qu'il fait faire ses emplettes de noces en France. Le t

jeune roi s’arrange pour que les marchands de Paris vendent aux acheteurs anglais ce qu’ils ont de moins beau cl de plus commun. Le roi d’Angle-

TABLEAU DU MOYEN AGE

terre , arec son cortège et scs présents . demande permission de passer par la France. 11 débarque à Calais cl se met en roule pour la frontière. Mais il est bientôt rencontré par un autre voyageur, dont le train est plus brillant, la suite plus nombreuse, et qui pourtant ne se donne que pour un bourgeois de Paris. Partout ce bourgeois devance le roi. Arrive-t-on dans une auberge, Jean de Paris a loué toute l'auberge. Il veut bien en céder quelque chose au roi d'Angleterre, et l’invite même à souper, u Voilà, lui dit-il, mes cousins du faubourg Saint - « Honoré et du faubourg Saint-Denis. > C'étaient les ducs d'Orléans cl de Bourbon. Oii sert en magnifique vaisselle d'argent : « Vaisselle de voyage,

« dit Jean de Paris, que j'ai prise par le conseil u de ma bonne mère, et pour ne point casser « d'assiettes. •»

On le voit, cette pauvre France, qui avait été tant pillée par les Anglais dans le quinzième siècle, aimait, daus ses romans, à se faire plus riche qu’eux.

l.c roi d'Angleterre est ébloui, régalé, mystifié. Il manque de chevaux ; Jean de Paris lui en donne. Il est arrête par une rivière; Jean de Paris le fait passer sur deux bateaux, qu'il a, dit-il, menés en roule avec lui. Arrivé en Espagne , Jean de Paris , par son cortège, les belles étoffes cl le luxe de ses gens, éclipse tout à fait le roi d'Angleterre. Il s’est pourvu de tout; il donne des tournois , des bals. Le roi d’Angleterre et les seigneurs de sa suite sont les plus gauches du monde. Jean de Paris, avec ses garçons de boutique, fait admirablement les honneurs de la fête. Jean de Paris étonne total le monde, plaît surtout i la princesse, se fait connaître et l'épouse. Le roi d’Angleterre s’en retourne bien moqué.

Celte analyse est très-froide aujourd’hui ; mais vous devinez combien ce roman devait amuser les lecteurs du quinzième siècle. C'est l'image du bon ton de Paris, à cette époque; c'est une plaisanterie qui, sans être toujours de bon goût, est vive et nationale.

D'autres ouvrages du même tomps réunissent les aventures chevaleresques, les mœurs de cour cl les moeurs bourgeoises. Le plus piquant de ces livres, malgré quelques longueurs, est le Petit Jehan de Saintrè , ou l’histoire de la Dame auz belles Cousines. Mais le sujet est si délicat que je n'en puis rien citer. Voilà mou seul jugement.

Un autre roman célèbre, de la même époque, c’est l’histoire de Gérard de Nerer» et de la belle Euriant. On sait qu’il a fourni la plus louchante situation de Tancrèdc, celle où le chevalier combat pour l'honneur de la femme qu’il croit infidèle. Dans le vieux roman, fort altéré par M. deTrcssan,

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