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VINGT-DEUXIÈME LEÇON
Dernière époque du moyen âge. — Développement de l'érudition en Italie. — Papes lettrés et protecteurs des lettres. — Action de l'Italie renaissante «ur la Grèce dégénérée. — Influence réelle des Grecs de Constantinople. — Cômc de Médias, et Florence. — Rareté du génie; progrès du savoir. — Politien. — Savonarole.
Messieurs,
Nous touchons presque au terme du moyen âge. Nous voyons déjà le caractère de cette époque s’affaiblir et changer, à mesure que la savante littérature de l'antiquité reparaît cl que les découvertes modernes se multiplient. Mais ce qui marque la fin du moyeu âge, le grand événement , l'hégire delà raison humaine, c’est la découverte de l’impri* merle. Là commence, avec son éclat et sa force, la civilisation moderne.
Le pays où cette influence agit le plus, n’est pas celui qui avait eu l’honneur ou le hasard de trouver l'imprimerie. En cela, l'Italie fut devancée par l'Allemagne. Cependant, l'Italie nous montre, dès le quinzième siècle, un développement anticipé de toutes les facultés et de tous les vices de la civilisation moderne. Et, sans réduire tous les résultats de la pensée, non plus que les événements de l’ordre politique, à certaines fatalités rationnelles, on ne peut méconnaître celle avance que l’Italie garde longtemps sur les autres nations , parce qu’elle l’avait une première fois obtenue.
Ainsi, lorsque nous sommes encore barbares cl ignorants, l'Italie a son premier Age d'inspiration et de poésie; au temps où noire vieille langue commence A s'animer d'un instinct poétique, l’Italie a déjà son siècle d'érudition, son quinzième siècle ; à l'époque où, à notre tour, nous éludions laborieusement, rilalie a son siècle de goût et de génie perfectionné, son immortel seizième siècle. Les rapports de celle comparaison se retrouvent toujours; et notre dix-scpircmc siècle arrive, comme le seizième siècle de l'Italie, pour réunir également le goût et l'imagination , la science des formes , et l'originalité.
L'explication est facile. Celle multitude de petits États que la rivalité et que la liberté civilisent plus vile, ces princes nouveaux, qui cherchent dans la protection des lettres un moyen de séduction et de pouvoir, ce reste de culture romaiue jamais détruit en Italie, enfin et surtout l'influence pontificale, voilà ce qui devait hâter les progrès de l'Italie.
La papauté, dans son admirable instinct de domination, s’était successivement appropriée à l'étal des peuples; elle avait été toujours plus savante, plus habile qu'eux. Mais d'abord sa science était uniquement théologique, lorsque la théologie suffisait pour dominer, anéantir les intelligences. Plus tard, lorsque du sein de la théologie, qui se divisa comme un empire trop vaste, sortirent une foule de sciences, la métaphysique, la morale, la politique, la littérature, pour garder sa primauté l'Église lui donna plusieurs formes, l'appliqua, pour ainsi dire, à tous les travaux de l’esprit humain. Ces papes, qui longtemps avaient prohibé la littérature profane , ces papes, qui avaient interdit le goût et le génie presque comme une hérésie, devinrent les promoteurs les plus zélés de la restauration des lettres antiques. Quelques-uns même furent tout à fait des érudits , des écrivains.
Et c’est ici, messieurs, que le principe d'élection, qui contre-pcsait seul tant de causes d'asservissement attachées à la nature du pouvoir ecclésiastique, se montre dans toute sa force salutaire. Quels hommes étaient nommes papes? Souvent un pauvre clerc, un obscur étudiant, élevé par hasard dans l’école de quelque église cathédrale ou collégiale. Élu pape, cet homme aimait les lettres auxquelles il devait tout ; il les protégeait avec ardeur, et préparait l'émancipation laïque par ce même, éclat de savoir et d'éloquence qui relevait cri lui la majesté pontificale. Le pape Nicolas V, dans sa jeunesse, sous le nom obscur de Thomas de Sarzane, avait été copiste de manuscrits grecs cl latins; Pie 11 avait été le docte Æneas Sylvius.
Cependant cette même époque, où la papauté se montra souvent protectrice si éclairée des lettres,
vit les plus grands scandales de l'Église s'asseoir sur la chaire de saint Pierre. Je ne parle pas déco , long schisme d'Occidenl qui fit que pendant tant d'années, il n’y avait pasde pape qui n'eùlson antipape, et que, grâce à l'intervention du concile, on eût seulement trois pape9, au lieu de deux. Je ne rappelle pas qu'un de ces papes avait été corsaire dans sa jeunesse, et porta dans le sacré collège toutes les habitudes de son premier état. J'écarte le nom d'Alexandre VI, ce nom qui en dit trop pour en dire assez. Que dans un siècle, où de grands raffinements de corruption s'alliaient à des mœurs encore à demi barbares, qu'à la faveur d'un choix ihimilé, au milieu des ambitions si actives de l'Italie, quelques hommes impurs aient saisi la tiare, rien de plus naturel, à moins d'un miracle permanent que l'Église même ne promettait pas.
Ainsi, messieurs, dans un poinlde vue vraiment philosophique, il ne faut pas tirer une conséquence lmp forte de l'apparition de quelques hommes criminels, mais semblables à leur siècle, sur la chaire de saint Pierre. On doit, au contraire, avouer que , malgré ces honteux accidents , malgré ces odieux interrègnes d'un pouvoir dit infaillible, l'action générale des papes, au quinzième siècle, fut puissante et salutaire, qu'elle servit à polir les mœurs, à éclairer les esprits, qu'elle prépara tout ce qui devait se faire de libre et de grand , même contre leur pouvoir.
Les autres puissances de l'Italie ne secondaient pas ce mouvement des esprits avec moins d'ardeur. Ces Sforzc , élevés par la violence sur Te trône de Milan, ces héritiers de soldats farouches ne songeaient qu'à honorer les lettres , à encourager les savants. Un petit duc de Manloue avait établi dans ses Étals une immense ccole nommée Maison joyeuse, parce qu'elle offrait un système d'éducation où la gymnastique la plus salutaire, l’hygiène la plusagréablc, étaient mêlées habilement à l’assiduité de l'élude. Sans avoir d’aussi ingénieux établissements , toutes les autres villes d’Italie, principautés, aristocraties, démocraties, avaient multiplié les chaires savantes. Le spectacle que présente aujourd'hui l'Allemagne était alors en Italie. Les promeneurs de ce temps u’étaieut pas inactifs et faibles , comme nous :
Declamare docet, 6 ferrea peelora tecii!
Philelphe, par exemple, donnait cinq leçons publiques par jour. Il allait parfois, dans la même journée, professer à Bologne et à Padouc, et, avec une infatigable activité, distribuait la science à des auditeurs qui se renouvelaient sans cesse. Il y avait dans cette érudition quelque chose de la ferveur de l’apostolat ; cl les disciples ressemblaient à des
(itXj COURS DE LITTÉRATURE FRANÇAISE.
croyants. A la vérité , loulcs ces leçons n’étaient pas savantes el profondes; souvent ce n’était qu’une lecture, une interprétation de quelque auteur grec ou latin récemment retrouvé. Mais celle lecture était faite , était accueillie avec enthousiasme : ce tnot-à-mol était une découverte. Étudiants et copistes à la fuis, Icsaudileurs transcrivaient avec ardeur ces pages précieuses que le maître leur révélait.
Mais les hommes qui furent les héros de celle époque n'ont laissé que leurs noms; ou ne lit plus leurs ouvrages ; ce ne sont que des commentaires , bien surpassés depuis. Ces hommes étaient remarquables cependant ; ils avaient a la fois cnl housiasme el sagacité. Cet esprit de hardiesse et d’aventure qui appartient au moyen âge , avait passé même dans de studieux compilateurs. L'érudition n’était pas alors une science timideelsédentaire, enterrée dans l’inaction d’un cabinet ; elle s’exercait par des voyages cl des périls. Voulait-on devenir helléniste, on s’embarquait , ou partait pour Constantinople et pour l'Asie; on allait déterrer dans quelque ville, déjà conquise par les Turcs , un savant grec qui s’y cachait ; on obtenait de lui la science; on recueillait, parmi les barbares, quelques manuscrits ; ou lesrapportaiten Europe avec une joie inexprimable, qui éclate dans les lettres naïves de tous ces savants. Quelquefois on périssait dans ces doctes pèlerinages. Un de ces savants qui rapportait de Constantinople beaucoup de manuscrits, fit naufrage, cl fut frappé de la foudre « comme Ajax Olléc, » ne manquent pas de dire les autres savants. Ces érudits aventureux offraient une autre ressemblance avec les héros d'Homère ; c’étaient la même rudesse de paroles , la même violence injurieuse. Ces hommes remplissaient toute l’Italie du bruit de leurs querelles pour un passage, pour un mot. Un d’eux, dans sa moderne latinité, avait écrit Tvrcos ; un autre prétendait qu’il fallait dire Turcas ; el ce schisme de grammaire excitait, de part et d'autre, des torrents d’invectives. L’histoire de ces hommes prouverait que les lettres n’adoucissent pas toujours les mœurs. Ils s’accusent mutuellement et confusément d’adultère cl de plagiat, de vol el d’hérésie. Les fautes de ces hommes, les misères de leur vanité sont maintenant oubliées comme leurs services. Vous ne connaissez guère Ambroise le Camaldule, Jean Aurispa, Philclphe, J*aurcnl Valla, si dignes d’estime cependant.
Nous ne pouvons, dans celle revue rapide, que citer quelques hommes éminents , et résumer l'influence collective des autres. Parmi ces hommes , il faut placer au premier rang les Grecs réfugiés de Byzance. On a souvent exagéré leur influence ; mais il ne faut pas la méconnaître. En face de cette société nouvelle qui s’était lentement dégrossie, et
qui, des mœurs barbares de Clovis et de ses compagnons, était arrivée à la piété compatissante de saint Louis, à l’ingénieuse sagacité de Joinville, et plus lard à la finesse el au ferme jugemeut de Comines, il s’élail conservé une vieille civilisation gréco-romaine, débris fossile de l’ancien monde : c’était Constantinople. Seule, de toutes les villes de l’empire, Constantinople n'avait pas été prise par les barbares , jusqu'au moment du moins où nos Français y passèrent. Elle avait gardé le dernier résidu de la monarchie des Césars et tout l’étalage de domesticité impériale. Là, les races n’avaient pas été renouvelées ; elles étaient restées ce qu’avait fait Constantin, un mélange de llomains transportés et de Grecs abâtardis. Seulement la uuauce romaine s’était affaiblie; et le nom seul avait subsisté sous une forme grecque. Faiblement recruté par l’Occident, et resserré, emprisonné par les Turcs, l’État byzantin s’était maintenu dans une sorte d’immobilité, avec ses vieilles lois, scs mœurs corrompues, scs querelles ihéologiques et ses pratiques monacales. Il avait peu changé, du cinquième au douzième siècle ; il languissait, toujours le meme , dans des révolutions sans cesse renaissantes. Sa frêle cl convulsive existence xégélait dans les crises. C'étaient toujours des conspirations de palais, des intrigues de patriarches ou d’eunuques , une cour lettrée, superstitieuse el vile, un peuple ingénieux el dégradé, un reste de goût des arts sans génie, des inventions de tactique sans vertu guerrière, une science politique sans force el sans succès.
Le pouvoir absolu d’une part, et de l’autre un pouvoir ecclésiastique à la fois tyrannique et dépendant, avaient abaisse les âmes. En effet, el ceci ne sera pas une apothéose indirecte de l’Église romaine, mais une vérité historique, à Constantinople, le patriarche, accablé par la présence de l’empereur, et sans cesse occupé à des manœuvres subalternes pour servir ou contrarier le palais voisin de son église, ne pouvait s'élever aux grandes vues du chef libre des prêtres italiens. Le génie même de Photius divisa la chrétienté, sans affranchir le patriarcal de Byzance. Tandis que le clergé romain, n’ayant à résister qu’aux Césars lointains d’Allemagne , croissait en puissance embrassait la suprématie du monde catholique, les archevêques de Constantinople, assez forts pour troubler l'État et non pour le gouverner, continuèrent à végéter entre les conspirations et la servitude. Cependant ces empereurs de Byzance, enfermés dans un territoire que morcelait chaque jour la conquête, harcelés de querelles ecclésiastiques , sans cesse attentifs à doter un couvent, à gagner des moines, à déposer un patriarche, n’avaient, à
l’exception de Cantaeuzène, de Comnène cl de quelques autres, ni la grandeur d’âme antique , ni l’énergie des chefs nouveaux de l’Occident.
Ainsi, ce gouvernement de Constantinople se traînait au milieu d’un vain luxe et d'une politique laborieuse et stérile. Au onzième et au douzième siècle, il était beaucoup plus éclairé par ses réminiscences que lcreilcde l'Europe; mais il y avait une certaine vilelé de cœur et une timidité d’esprit qui le rabaissaient au-dessous de ces barbares. Normands, Bourguignons, Catalans, Anglais, dont il empruntait les secours et subissait souvent les violences. A vrai dire , ce n’est pas Constantinople qui a éclairé et civilisé l’Europe; mais plutôt, c’est le travail spontané «le l’Europe, c’est son premier progrès hors de la vie barbare, qui, vers la (in du quatorzième siècle, commençait à réagir sur Constantinople cl réveillait cette civilisation pétrifiée. Dans l’empire vieilli et épuisé de Byzance, cette tentative de renaissance fut courte, et bientôt anéantie sous les ruines, tandis que la civilisation vraiment nouvelle des Occidentaux continua son progrès, et s’enrichit des débris mêmes de la Grèce.
Dès le commencement du quinzième siècle, plusieurs lettrés byzantins, dégoûtes des humiliations de leur pays, émigraient en Italie. Leur influence fut utile : ils enseignaient la langue de leurs afeux; ils faisaient connaître leurs grands écrivains. Mais ce qu'ils trouvaient en Italie, celte sève d’un peuple nouveau, ce sang rajeuni et mélangé des fortes races du Nord, celle imagination populaire répandue dans un idiome naissant, cet esprit d’entreprises et d’activité commerçante, qui rendait les Génois maîtres des faubourgs de Constantinople, tout cela ne servait pas moins aux Grecs que leur littérature aux Occidentaux; et si l'empire n’cùl pas été tout à fait délabré, vermoulu, si les Turcs, qui s'en emparaient pied à pied depuis un siècle, u'eussent pas été là, on eût vu s'accomplir la régénération de la vieille Grèce par l'Italie moderne, bien plus que celle de l'Italie par la Grèce.
Le concile de Florence favorisait ce mouvement et ppuvait rapprocher les deux peuples. Il s’agissait d’obtenir la plus utile des croisades, un secours des princes chrétiens qui sauvât l’empire grec, et repoussât les Turcs en Asie. Un congrès Ihéologiquc avait dû précéder. Ce fut un grand spectacleque cet empereur et ces évêques d’Orient, ces successeurs de Constantin, et des Chrysostôme, avec leurs traditions pompeuses et monacales, ! leurs costumes à demi asiatiques, arrivant au milieu des villes républicaines de l’Italie. A Florence, déjà la démocratie cédait à celle popularité élégante et littéraire dont s'entouraient les Médicis. Ouels étaient donc ces hommes? Des marchands.
Encore un caractère de la société moderne, qui ne se retrouvait pas à Constantinople.
Jean de Médicis , fils d’un père enrichi par le commerce, et négociant lui-méme, avait occupé les principales charges de l’État, en servant toujours la cause populaire. Son fils, Côme de Mcdicis, lui succède, avec plus d’éclat, dans la faveur publique, fondement de ce pouvoir nouveau. Il avait acheté, pour ainsi dire, ses concitoyens en leur faisant part de son immense fortune. Il bâtit pour eux des portiques, des églises, des bibliothèques. L’esprit de faction ou de liberté sc soulève contre sa bienfaisante dictature ; il est chassé de Florence. Rétabli bientôt par la force, son pouvoir, que les gens de lettres ont tant célébré, fut d'abord rigoureux et cruel. Le bannissement, la prison perpétuelle, ta torture, la mort, frappèrent les plus hardis soutiens de l’autre parti. Mais ensuite Médicis reprit son autorité toute de munificence et do sagesse. Il emploie les nombreux vaisseaux de son commerce à recueillir des Grecs fugitifs et â se procurer des statues et des manuscrits.
Des la fin du quatorzième siècle , Florence , patrie du Dante et de Pétrarque, avait été la ville des arts comme celle de la poésie. La peinture, la statuaire , l'orfèvrerie l’avaient décorée de leurs ouvrages. Après un concours solennel, où des rivaux généreux s’claicnl empressés eux-mêmes de proclamer le vainqueur, le génie de Ghiberii avait ciseléces admirables portes du baptistère de Saint- Jean, que plus lard Michel-Ange, dans sa ferveur de chrétien et d'artiste , appelait les porte $ du paradis.
La munificence, ou, si l’on veut, l’adroite ambition de Médicis avait encore hâté ce mouvement des arts; son palais, ses jardins étaient remplis do leurs chefs-d’œuvre. Florence réunissait, en leur faveur, tout à la fois Ici avantages d’une cour, où le souverain récompense avec choix, et ceux d’une démocratie , où le suffrage du peuple donne la gloire.
C'est au milieu de cette ville qui naissait ainsi d’elle-méme, c’est dans cette civilisation de nouvelle race, que parurent les Grecs, et que-viol leur empereur, avec un cortège de courtisans et d’évêques. Voyez ce concile de Florence en 1439, si peu d’années avant la chute de l'empire et la désolation de Constantinople. Représentez-vous l’impérieuse obstination des docteurs italiens , et parmi les Grecs, les uns théologiens inflexibles, ne voulant rien céder, les autres politiques et prêts à transiger sur le symbole , pour obtenir le secours de l’Europe; et derrière eux tous, quelques lettrés, redevenus d'anciens Grecs, indifférents â l’Église et à l’empire, et disant tout bas. pendant que l’on dis-
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pute : « Ils ont beau faire, tout cela ne peut aller « loin ; il faudra bientôt en revenir aux anciens « dieux de la Grèce. » Pour de tels hommes, nous l'avons dit, la littérature était une religion. On conçoit avec quel zèle ils répandirent l’élude de cette belle langue grecque, qui n'avait pas cessé pour eux d'étre une langue vivante.
Quelques années plus tard, un jeune Italien, de haute naissance, dil-on, était saisi de la même idolâtrie que ces savants Grecs de Byzance; il quitte sa famille, il ne se fait pas moine, selon l’usage, il se fait Romain, Romain des premiers temps de la république; il prend le nom de Pomponius Lælus, et dans sa vie, pauvre, fière, libre, dévouée tout entière à la recherche des monuments et de l'histoire de Rome, il célèbre avec scs amis quelques rites singuliers, quelques commémorations savantes qui le Grent accuser de conspiration et d'impiété. C'était l’enthousiasme de l'érudition dans de jeunes esprits; c'était une passion de l'antiquité, fervente et puérile, assez semblable à celte idolâtrie pour le moyen âge, qui s'est emparée de quelques étudiants d'Allemagne, et a passé jusque dans leur costume.
Les parents de Pomponius, au premier rang de la noblesse de Naples, le priaient instamment de venir habiter au milieu d’eux ; il leur répondit par cette courte épttre en latin : •< Pomponius Lælus « à ses parents et alliés, salut. Ce que vous deman- «i dez est impossible. Adieu. » Pomponius avait aussi l'usage de débaptiser ses élèves et de leur donner des noms romains. EnGn, on dit qu’il célébrait annuellement la fête de Romulus, dans cette réunion nommée Y Académie romaine.
Ces fantaisies de jeunes érudits étaient assez innocentes. Je suis fâché que le pape Paul II ail pris les choses si fort au sérieux, et poursuivi les membres de V Académie comme des conspirateurs qui voulaient renverser le christianisme, la papauté, et rétablir immédiatement la république romaine. Dans le nombre était Platina, écrivain énergique cl correct en langue latine. Il fut mis à la torture, et s’en est souvenu plus tard, en écrivant l'histoire des papes.
Ces deux faits rapprochés, celte réminiscence idolâtrique de la vieille Grèce, au concile de Florence, ce paganisme littéraire de Y Académie romaine, indiquent assrz de quelle ardeur on fut saisi pour l'élude de l’antiquité. Quand ce goût allait jusqu’à la folie dans quelques esprits ardents, il était la passion de la foule. De toutes parts, on traduisait les auteurs grecs, on transcrivait les auteurs latins, on imitait, on copiait leur style.
Sous ce rapport, l'érudition devient, au quinzième siècle, un retard et une entrave pour l'esprit
humain. Celle Italie qui avait eu le Dante et Pétrarque, celte Italie si élégante, si poétique par la voix de ces deux grands hommes et du conteur Boccace , elle ne parlait plus italien. L'érudition dédaignait cette langue trouvée d’hier, ét déjà si belle. On n’écrivait plusqu’en latin des poèmes, des histoires, des traités, des dialogues, des foules d’ouvrages, plagiats ou parodies du passé. C’est en latin qu’on correspondait avec ses amis; c’est eu latin qu’on faisait des épigrammes ou des diatribes. Tant celte langue était populaire! L'influence de la littérature sur la langue nationale fut donc indirecte, et comme insensible. C’est en passant par une langue morte ressuscitée, c’est en la parlant avec plus de justesse cl d’art, que le goût perfectionné réagit alors sur l’idiome vulgaire. C’est ainsi qu’après une sorte de repos , prolongé pendant un siècle, l’italien, sous la plume de Machiavel, de l’Arioste, du Tasse, va se trouver plus flexible , plus élégant, plus pur, sans avoir rien perdu de sa vigueur et de sa grâce native.
Il y eut cependant quelques exceptions à ce travail oiseux et paisible des savants d’Italie, absorbés dans la contemplation de l'antiquité renaissante. Je citerai Polilien et Savonarole, l’un esprit élégant cl tout moderne, au milieu de son exquise érudition, le poète des Médicis; l'autre tribun religieux et politique, puissant par la parole. C’est dans Polilicn que nous retrouvons celle ingénieuse urbanité de Florence, telle qu’on la vil briller dans le palais de Médicis, et dans ses jardins de Fésolcsel de Careggi. Polilien est l’orateur de l’érudition, le poète de la critique. Ce zèle d’antiquité, si fantasque et si rude chez quelques savants, se montre en lui paré de grâces, de délicatesse et d’enthousiasme. Sans lui, nous aurions peine à concevoir ces leçons qui charmaient l’imagination des Italiens et semblaient, à leurs yeux, une soudaine révélation de l’art antique.
Figurez-vous, messieurs, la belle galerie de Médicis, ornée de ces chefs-d’œuvre de sculpture enlevés aux barbares, un auditoire de nations diverses, des Grecs réfugiés, des citoyens de toutes les villes d'Italie, et parmi eux ce Pic de la Mirandolc, d’un si fabuleux savoir, des étrangers d'au delà les Alpes, des barbares, comme on disait eu Italie, des Anglais, même. Polilien, l'ami du modeste dictateur de Florence, dont il élève les enfants, prend la parole. Poète habile eu langue vulgaire, Polilien donnait ses leçons en langue latine. Il commence l'explication d’Homère ou la lecture de Virgile; il y prélude par de beaux vers en l’honneur de ces grands poètes; puis il récite, il analyse, il compare leurs beautés. Usages antiques, principes du goût, inspirations du génie, artifices du langage, tout
TABLEAU DU MOYEN AGE
s'éclaircit cl se développe, à la voix du brillant interprète. Profond dans la science du droit romain, il mêle les recherches les plus curieuses à l’attrait de la poésie. 11 fallait l’entendre s’écrier alors, daos des vers tout vivants de vérité :
O vatum preciosa quies, ô gaudia solis Kola pii*, dulcis furor, incorrupla volupfas, Ambrositrque deuro mcnsie ! Quia talia cernons Regibus iuvidcal? Mollcm sibi prorsüs habeto Vcstem, aurum. gemmas. tantum bine procul esto. mali- Vulgus jadhæc nulliperrumpant sacra profaoi! [goum
A cette époque de renaissance, l’étude était une initiation, le goût des lettres un culte. Voilà ce que Politien exprime avec une vivacité charmante. A force de goût, Politien était naturalisé Romain du temps d'Auguste. Cette transformation était plus vraie que celle de Pomponius. Ces vers, on ne les distinguerait pas de la poésie de Virgile; ils en ont le tour libre, le mouvement et l’harmonie. Une passion s’y fait sentir, et leur donne le naturel. Celle passion, c'est l'amour des lettres, porté au point d’étre lui-même une poésie. Mais, on le sent, une telle source est peu féconde, l.e Dante, c’est tout un monde, c’est le monde moderne; il a ouvert un trésor de poésie nouvelle, toute une religion, toute une société. Les images de Politien, bien qu’elles lui soient données par une réminiscence si vire qu'elle vaut la réalité, ne mènent à rien et s'épuisent bientôt.
Quelquefois, dans ce langage convenu, il exprime des scnlimcnLs vrais, avec un charme singulier. Ainsi, après avoir retracé l'heureux sujet des Gèorgiquet, il s'écrie, presque du ton de Virgile :
Odieux puissants ! accordez-moi une telle vie; donnezmoi ce bonheur, ce délassement du travail , ces faciles richesses. Que l'ambition de mes voeux monte jusque-là. Jamais, certes, jamaisjenedemanderai que mon front envié brille de l'éclat du chapeau rouge, et que sur ma tête s'élève la mitre à triple couronne. Voilà cc que je rêvais paisible dans la grotte de Fétoles, au champ des Médicis, près Florence.sur ce moût consacré qui regarde d'en haut la ville d'Homère et les vagues lentement déroulécsderArno.dans cet asile heureux et ce doux repos que me donne Laurent, une des gloires d'Apollon, Laurent, l'appui fidèle des Muses persécutées. S’il me fait jamais de plus assurés loisirs, je sentirai le souffle d'un plus grand Dieu : ce ne seront plus la forêt et les rochers de la montagne qui rediront ma voix; mais toi-même, ô ma douce patrie! un jour peut-être tu ne dédaigneras pas mes vers, quoique tu sois, ô Florence! la mère de si grands poètes.
liane, ô cfclicolæ magni. conccditc \itam.
Sic mihi^delicias, sic blandimenta laborum.
Sic faciles date semper opes. Uàc improba sunto Vota tenus; nunuuam certè, nnnquain ilia precabor, Splendeat ut rntilo fious invidiosa galero, Tcrgeminâque gravis surgat mihi mitra corouâ.
Talia Fæsuleo lentus meditabar in aniro,
Rurc suburbano Medicum. quà nions saccr utbcm Mrr-oniam , loogiquè volumina despicit Arni.
Quà bonus bospitium felix, placidamque quietem Indulget Laurens, Laurcns haud ultima Pbu-bi Gloria, jactalis Laurens fida ancora Musis!
Qui si certa magis permiserit otia uobis.
Afflabor majore Deo; nec jam ardua tantum
Sylva meas voces, montanaque taxa loquentur;
Sed tu (si qua fides), tu nostrum forsitan olim,
O mea blanda altrix, non aspemabere carnera,
Quamvis magnorum geoitrix, Florentia vatum.
Nous ne sommes plus assex classiques pour être ravis de ces vers. Nous cherchons quelques Iraits de mœurs sous cc costume de poêle païen. Maoniant urbem , la ville d'Homère! Florence, pleine de Grecs fugitifs et d'admirateurs de la Grèce antique, était devenue, pour ces savants, la ville d’ilomère.
Mais ne vivait-on à Florence qu'à deux mille ans de soi? Ne trouvait-on de l’enthousiasme que dans les souvenirs? Fallait-il sc faire Romain, pour sentir palpiter quelque chose sous la mamelle gauche ?
... Nilne talil Icecà tub parle mamilla9
Oui, messieurs, il y avait en langue vulgaire une poésie ingénieuse, élégante , adulatrice ; celle que Politien, tout jeune encore, prodigua pour célébrer le tournoi où parurent les deux fils de Médicis. C’est le mélange le plus heureux de l’art antique et des formes du langage moderne. C'est déjà, dans un court essai, la manière gracieuse et brillante du Tasse. Mais c’était dans l’Église surtout qu’il y avait une éloquence active cl populaire. Pendant que ces disciples des Grecs, ces latinistes ingénieux, s’occupaient, dans la belle galerie de Médicis, à discuter sur le souverain bien et la belle poésie; tandis qu'ils traduisaient d’inspiration Homère et Sophocle; tandis que Marcile Ficin, dans sa mysticité platonique, interprétait Proclus, ou que Politien faisait représenter sa pastorale virgilicnnc d 'Orphie, des moines franciscains, dominicains et autres étaient inquiets et mécontents. Avec leur latin barbare, ils dominaient les esprits depuis neuf siècles; cette science nouvelle, profane et platonique les choquait beaucoup. Ils prêchaient contre Médicis et ses lettrés; et ceux-ci parfois allaient les entendre. Ces hommes avaient de l’éloquence; car ils agitaient la foule. Il en est un, oublié d’ailleurs, sur lequel nous avons le témoignage de Politien lui -même.
J'étais venu l’entendre, dit-il, avec une disposition de curiosité vague, et, pour dire vrai, presque de dédain. Mais dès que j'ai vu la taille de l'homme, sa contenance, et uu certain caractère nullement commun, dans ses yeux et dans son visage, j'ai attendu quelque chosedigne d’approbation. Il commence à parler; je suis toat oreilles : voix sonore, paroles élégantes, hautes pensées. Je reconnais l'habileté des incitée; je sens la période; je suis charmé par le nombre. Il commence sa division; je suis attentif : rien d'embarrassé, de vide, de traînant. Il tresse une série d’objections ; je suis pris : il en détache les nœuds ; je suis délivré.
Il introduit çà et là de petits récits; je me sens attiré. Il moduledes vers ; je suis saisi. U plaisante ; j’éclaledc rire, li pousse, il presse par de fortes vérités ; je me rends. II essaye des sentiments plus doux; aussitôt des larmes coulent sur mon visage. Il crie avec colère ; je suis épouvanté, et je voudrais n’etre pas venu. Enfin, selon la chose qu'il traite,
004 COIIUS DE L1TTÉR.
il varie ses images et les inflexions de sa voix, et il relève toujours le débit par le geste. 11 m’a toujours fait l'effet de graodirdans la chaire; au dclà,non-sculemenldcsapronrc taille, mais delà taille humaioe. Etudiant ainsi l'ensemble et le détaildcsesqualités. ma raison a cédé à ce prodige. Je croyais cependant que, la nouveauté une fois épuisée, il m'attacherait moins de jour en jour. Nullement, Le lendemain il m'apparut tout autre, et meilleur que lui-méme.
Celle peinture prouve autant peut-être la mobile sensibilité de Polilien que le talent du prédicateur.
11 faut ajouter de plus que ce prédicateur, terrible dans la chaire, n’élail pas de ceux qui faisaient la guerre aux beaux esprits profanes. Aimable et mondain comme eux, il devint Kami de Pic de la Mirandole et de Puliticn, et accepta les bienfaits de Médicis.
Vous venez de voir l'ingénieux érudit, l'élégant classique vaincu, ébloui par la parule vive cl variée de ce moine de Florence. Ajoutez quelque cîiose de plus à celte éloquence populaire ; qu’elle brave Mcdicis, au lieu d’élrc pensionnée par lui ; qu'elle soit libre, fière, factieuse, combien n'aura-t-elle pas de puissance! Il vint ce prédicateur, au temps mémo où la dictature de Laurent de Médicis semblait le mieux affermie.
Jérôme Savonarolc, dominicain, avait été nommé prieur du couvent de Saint-Marc à Florence. Il en! reprit de reformer les mœurs et l'étal politique de la ville. Médicis, en protégeant les lettres, semblait aussi protéger les plaisirs. Savonarole attaque vivcmcntccltccorruption,instrumcnldeservilude, et réveille la morale, au profil de la liberté. Une foule immense se pressait à ses sermons, et on dit inémcqu’il se Ot un grand changement à Florence. Cette guerre, que Savonarole faisait au pouvoir de Médicis, et quelquefois à sa personne, dura quatre ans. Citoyen tout-puissant d’une ville qui se croyait libre, Médicis n’essaya jamais rien contre le hardi prédicateur. C'était à la fois prudence et générosité. Probablement Savonarolc martyr eût été plus puissant. Auconlraire, Laurent de Médicis poussa le calme et la magnanimité de la patience jusqu’à la fin. Au faite de celte puissance cl dccclle gloire populaire qu’il gardait encore, malgré Savonarole, il est atteint d’une maladie mortelle. C’est dans les adieux de scs savants amis et dans leurs entretiens philosophiques, qu’il passe ses heures dernières. Savonarole se présente; il le reçoit; il écoule ses religieux conseils, comme il avait souffert scs publiques invectives. Mais Savonarole ne demandait pas seulement la conversion du pécheur: nue autre pensée, un zèle tout républicain se mêlait à sa foi. 11 voulait de Médicis une promesse d’abdication, s’il revenait à la santé. Médicis ne céda pas sur ce point : il se repenlit de ses faules, mais non pas de son pouvoir.
Dans l’anarchie qui suivit sa mort, le crédit
m HE FRANÇAISE.
j populaire de Savonarole s'augmenta. Florence sembla devenir une espèce de démocratie théocralique , dont il était le Samuël. Le successeur de Laurent, quoique élevé par Polilien, n'avait rien de l'habileté et du grand jugement de son père. Puis, les événements de l'Italie, l’invasion française et ta présence de Charles VIII, tout cela menaçait sa débile souveraineté. Savonarole se fille partisan des Français; aussi Comincs lui veut beaucoup de bien. Il faut l'entendre :
Moy eslanl arrivé à Florence, allant au-devant du roy. allai visiter uu frère prcschcur, appelé frère l/ieronymo. demeurant en un couvent réformé, homme de saincte vie... La cause do l'aller voir fut qu'il avoit toujours presebéen grande laveur du roy ; et sa parole avoit gardé les Florentins de tourner contre nous : car jamais prcschcur n’eut tant de crédit en cité... avoit toujours assuré la venue du roy... et avoit presché, avant qu'elle «vint, la mort de Laurent de Médicis... Plusieurs le blasmoient... D'autres y ajoutèrent foy... De ma part, je le réputé bon houime.
Ce rôle d'allié de rélrangcr ne détruisit pas son ascendant sur Florence. Il aida le départ des Français. comme il avait appelé leur présence, et il resla tout-puissanL par la prédication. Débarrasse de Médicis et des Français, il rétablit la république dans Florence. Scs sermons deviennent des harangues loulcs publiques. Un de ses discours était divisé en quatre points : la crainte de Dieu, l’amour de la république, loubli des injures , l'égalité des droits ettlrc les citoyens.
Malheureusement la chaire de saint Pierre fut occupée par l’abominable Alexandre VI. Savonarolc ne l’épargna point, cl attaqua dans scs discours 1rs infamies de la cour pontificale. Alexandre VI le somma de comparaître à Home : le peuple de Florence ne voulut pas le laisser partir. Ceprédicaleurroi était au plus haut degré de sou pouvoir. Une excommunication d’Alexandre VI ne l’effraya point. Le pape prit alors un détour habile pour l'attaquer.
Il y avait à Florence un franciscain, éloquent comme Savonarole, et peut-être plus fanatique. Suscité secrètement, il se mil à prêcher contre Savonarole. Le peuple se partage. Peut-être la véhémence de Savonarole l’eût emporté ; mais le franciscain imagine un autre moyen. Il promet de traverser sain et sauf un bûcher, cl défie Savonarolc d'en faire autant. Il y avait eu à Florence un exemple de ce défi. Au onzième siècle, le moine Pierre Aldobrandini, pour justifier sou couvent, avait ainsi, dit-on, traversé les flammes, cl mérité le surnom û'Jgneus cl la qualité de cardinal que lui donna Grégoire VU. Un disciple favoridcSavotiarole accepta l’épreuve pour son propre compte. Mais le franciscain déclara qu’il ne pouvait entrer dans le feu qu'avec Savonarolc lui-méme. On assure qu'il disait : « Je ne crois pas qu’il sc fasse un mi- « raclecn ma faveur; probablement je serai brûlé;
•i mais vous le serez aussi, el par là j'aurai rendu « un grand service à mon pays. » Savonarolc ne se pressait pas, cl subtilisait. «Si vous croyez au mira» u cle, disait-il, je suis prêt ; mais si vous n’y croyez « pas, je ne puis consentir; car vous commettez « un homicide en entrant au bûcher avec la cer- « lilude d’être brûlé; c’est une mauvaise action «i que je ne dois pas favoriser. » Il y avait autour de Savonarolc des enthousiastes plus francs : le frère Dominique de Pescia, son disciple, demandait instamment à traverser le bûcher avec un disciple du franciscain, tandis que celui-ci discuterait contre Savonarolc. La chose fut ainsi convenue.
Le bûcher est dresse sur la place publique. Un peuple immense accourt; beaucoup de gens voulaient encore se jeter au feu pour Savonarolc. Les magistrats contiennent cet enthousiasme. La cérémonie est commencée : Savouarole parait suivi du frère qui doit représenter pour lui au bûcher.
Il entonne : Prodeatil tcxilla rrgig. Le disciple du franciscain est prêt; maisSavonarole exige que le sien, en traversant les flammes, porte dans ses mains la sainte eucharistie. Le franciscain déclare que ce préservatif est un sacrilège , que d’ailleurs cela n’entre pas dans le premier traité. Les discussions sc prolongèrent en présence du bûcher pendant plusieurs heures, cl cufi:i, une grande pluie qui survint, arrêta la dangereuse épreuve.
Mais le coup était porté. Il était arrivé, messieurs, sous une autre forme, à Savonarolc ce que, dans les troubles publics de divers États , ont éprouvé des chefs puissants, de grands démagogues, lorsque le cœ.*r leur a failli , que le courage physique leur a manqué. Savonarolc eut peur du bûcher; et sa puissance tomba. En y réfléchissant, le peuple de Florence passa de son enthousiasme au mépris et à l’insulte. O. i était furieux d’avoir clé privé d’un si beau spectacle , d'avoir perdu un miracle. On le poursuivit d'outrages jusqu'à son couvent; cl le profond et atroce Alexandre VI, qui, de loin, avait tout disposé, cl qui sans doute avait prévu que l’esprit politique de Savonarolc refuserait cette folle épreuve, acheva bien vile l’ouvrage de la vengeance populaire. Des commissaires du pape arrivent; Savonarolc, mis à la torture, avoue qu’il a été un faux prophète, el qu’il a séduit le peuple par des mensonges. Il est condamné au feu .ivec son disciple el uii autre frère; il est brûlé avec eux sur la même place où il avait évité le bûcher; et de grand chef de parti , ou de grand martyr, il reste un obscur ambitieux , un fan i tique sans courage, qui cependant a été, à celle époque, l’homme le plus éloquent de l'Italie.
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VINGT-TROISIÈME. LEÇON
Suite de la littérature méridionale au moyen âge.— Portugal.—- Origine et caractère de sa largue. —Rapport intime des portos portugais avec les tre ubadours ; exemple cité. — Iiisliuct maritime des Portugais, marqué dans leur première poésie. — Progrès de leur littérature au quindètnc siècle. — Prose élégante. — Poésie mélancolique.—Esprit d’entreprise dont fut animée cette nation, et qui devait se communiquer à scs écrivains. — Annonce de sa gloire dans le seizième siècle.
Messieurs ,
II nousrcslcà suivre le dcnoûmcnldu quinzième siècle cl du moyen âge, dans les doux contrées ou s’élait le plus couservéc l'inspiration romane, le Portugal elles royaumes d’Aragon cl de Castille. Jusqu’à présent , par l’ordre de mon sujet, un peu par mon ignorance, cl pour gagner du temps, j'avais ajourné l’examen de celle littérature portugais, si intimement unie a notre ancien idiome méridional, curieuse par elle-même, illustrée au seizième siècle par un homme de génie, cl qui, même dans la stérilité de nos jours , a produit un des meilleurs poêles de l’Europe moderne, Francisco Manuel, mort en exil, traducteur élégant du beau poème des Martyr », et honoré d’une louange durable dans les vers de Lamartine.
Si les destinées politiques d'un peuple agissent puissamment sur le génie de scs écrivains , on ne doit pas s’étonner que le Portugal , trop négligé par les critiques européens, ail eu son âge de gloire littéraire. Aucune nation, dansle quinzième et dans le seizième siècle, n'a montré plus ü’audacc, n’a plus entrepris , n’a étonne les hommes par de plus grandes actions, que faisait ressortir la faiblesse de ce petit État,
Les antiquités du Portugal sc confondent avec celles de l’Espagne , et c’est là notre excuse pour n’avoir pas recherché plus tôt l'origine elles premiers progrès de sa langue. Séparé de l’Espagne par un étroit filet d’eau, le Portugal avait, en même temps qu’elle, subi jadis la conquête romaine. A travers les récits malheureusement mutilés des Latins, nous voyons que le Portugal, ta Lusitanie, était une de leurs plus importantes et de leurs plus belliqueuses provinces. Il fut dompté avec peine, et plus d’une fois, rebelle. Son climat, ses produits, son commerce le rendaient précieux à Rome. Nous n’avons point de détails sur les colonies romaines qui vinrent se mêler aux habitants nombreux du pays. Mais un fait historique, constaté pour nous par la grammaire, c’est que la civilisation romaine avait profondément pénétre dans la Lusitanie ; car aucune contrée de l’Europe n'a mieux conservé dans son idiome moderne l’empreinte du latin.
Ainsi, dans plusieurs recueils, on a cité des passages, les uns accidentels , les autres rédiges avec intention, qui offrent des suites de phrases a la fois latines et portugaises. Il est donc vraisemblable que, dès les premiers siècles de notre ère, la province entière de Lusitanie avait parle la langue latine, sauf peut-être quelques dittrici» de montagne où se conservaient des restes de vieux idiomes. Lorsque l'invasion barbare vint remplacer l'invasion romaine, le Portugal partagea le sort de l'Espagne. 11 passa sous le joug des Vandales et des Golhs ; et nul doute qu'a l’époque où leur domination en Espagne fut brisée par la conquête arabe, le Portugal n’ait aussitôt subi le même changement de maîtres. C'était la fatalité du voisinage: Romains, Vandales, Golhs, Arabes, tous ccu» qui conquirent l'Espagne assujettirent également le Portugal.
C'est donc au moment où l'Espagne renaissait à dlcmème et commençait à secouer le joug arabe, qu'il faudra chercher le renouvellement du Portugal, et voir celle contrée devenant à la fois indépendante des Mores, ses vainqueurs, et de l’Espagne, dont elle avait si longtemps supporté le joug et suivi les révolutions.
On peut s’étonner, messieurs, que dans un pays comme le Portugal, qui, malgré l’inquisition, a cultivé les arts, cl qui a produit beaucoup d’hommes ingénieux et savants, les recherches sur la vieille littérature nationale aient été si incomplètes. La preuve est là cependant. Les meilleurs livres portugais renferment peu de détails sur la formation et le débrouillement de leur idiome. On n'a rien cité de plus ancien qu’un fragment de trente-deux vers, en style assez confus, cl où M. Raynouard a le regret de ne point retrouver les formes de sa langue chérie. Ce morceau semble se rapporter à l'époque où les vainqueurs do Tarifa envahircut aussi la pointe occidentale de l'Europe, et touchèrent le Portugal.
Du reste, le Portugal ne nous en offre pas moins le rapport intime que nous cherchons entre les diverses parties de ce cours d'études sur le moyen âge. Si nous avious besoin à cet égard d’un lien historique de plus , nous pourrions le rattacher au premier affranchissement de ce pays. A la fin du onzième siècle, le Portugal, délivré de tant d’invasions successives, se forme en Étal indépendant, sous un prince français. Veuillez noter ce fait , messieurs; en l’année 107*2, le roi de Castille, Alphonse VI, ayant donné sa Hile en mariage à Henri de Bourgogne, delà maison royale de France, le fait gouverneur de la partie du Purtugal déjà délivrée des Mores. Henri de Bourgogne vient prendre possession, avec quelques chevaliers français, et
bientôt reçoit le litre de comte de Portugal ; voilà le commencement de ce royaume. Il amène à sa suite quelques troubadours; voilà les premiers poètes du Portugal. Il règne, il combat, il meurt, et laisse un fils dont le nom devient tout portugais, Alphonse llenriquez, prince vaillant et heureux , qui, dans une vie de quatre-vingt-onze ans ot un règne de soixante et treize, affermit ci régla cet Étal nouveau.
Que votre souvenir s’arrête sur cette origine française de la monarchie du Portugal. Là se rapportent de grands événements que l’on ne peut séparer de l’histoire littéraire , plusieurs victoires sur les Mores, la convocation des cortès à Lamego, la prise de Lisbonne, capitale et forteresse de la domination arabe. Grâce aux exploits de llenriquez, le comté de Portugal prit le nom de royaume. Ces événements supposent quelque civilisation contemporaine. Il faut croire qu’alors, vers la fin du douzième siècle, le Portugal ne le cédait en rien à l’Espagne. La guerre cl de grandes actions devaient y produire aussi des chants héroïques. Lisbonne était d'ailleurs plus commerçante et plus riche que toutes celles des cités d’Espagne qui n’claienl pas au pouvoir des Arabes.
Nul doute, messieurs, qu’à celte époque, la langue portugaise ne fût, sous tous les rapports, et malgré l’indépendance du pays, un dialecte, une annexe de ta langue espagnole. Elle se confondent surtout avec le galicien. Elle avait aussi un grand nombre de formes et de mots en commun avec notre langue romane. Elle a conservé ccttc nuance distinctive d'être plus douce et moins pompeuse que l'espagnol, d'assouplir et d'abréger les mots par la fréquente suppression des consonnes.
Une remarque plus curieuse, c’est la conformité d'intention poétique entre les plus vieux débris de la langue portugaise et les momimcnlsdc la poésie provençale. Ici les doctes conjectures de M. Raynouard ont le caractère de l'évidence. Il est manifeste que celle poésie provençale, qui, si elle n’était pas la seule poésie de l'Occident , était la poésie dominante cl privilégiée, avait, je ne sais en quel temps tellement pénétré dans le Portugal, que tout ce qui était poêle en ce pays, se disait, se sentait troubadour. Mais ce n’est qu’à une époque fort récente que des lémoignagncs décisifs sur ce point ont été recueillis. Si quelque chose pouvait faire comprendre l'ingrate insouciance du gouvernement portugais pojur l'ancienne gloire du pays, il suffirait de dire que nous devons à un Anglais la plus curieuse publication des vieux monuments de la langue portugaise. Sir Charles Stuart, le même diplomate qui apporta du Brésil unecoustitùtion aux Portugais, trouva dans la bibliothèque de Coïmbre
TABLEAU Dll MOYEN AGE.
un recueil de chansons inédites. Il l'a fait transcrire arec beaucoup de soin , et imprimer à Paris. Ce recueil atteste l'intimité de la vieille poésie portugaise et du génie provençal. Vous croiriez lire de ces vieilles poésies romanes dont je vous ai tant parlé, il y a trois mois. C’est la même imagination galante et mystique; c’est la même abondance de sentiments gracieux , et la même rareté d'idées. C’est une civilisation élégante et peu réfléchie, où domine heureusement la délicatesse envers les femmes et un point d’honneur amoureux qui élève et adoucit des moeurs encore barbares. Celte ressemblance de formes n’est pas le seul témoignage qui prouve et l’origine commune et l’étroite communication des langues provençale et portugaise ; sans cesse dans les vers des vieux poêles du Tagc, vous retrouvez le nom et l’autorité poétique des troubadours.
« Je voudrais, dit un de ces poètes , je voudrais « de grand cœur faire pour ma dame un chant, tel « que le devrait faire un troubadour. »Et ailleurs : « O reine et lumière de mes yeux ! je vois ici beau- « coup de troubadours qui trouvent d’amour pour » leurs dames. » Et ailleurs : * Quelquefois j'ai dit » dans mes chansons que je ne voudrais vivre sans « dames; et parce qu’alors’je cessais de trouver, « plusieurs me tiennent pour quitte de l’amour, »
Algua vexdix eu eo meu cant.ir
Oue oon querria viver seo sennor,
E por que m’ora quitey de Irobar ,
Muytos me teen por quite d'amor.
Ces paroles, qui n’ont pour nous, messieurs, qu'une valeur grammaticale , montrent , vous le voyez, qu’en Portugal, comme dans l’Aragon, comme dans la haute Italie, le trouvère provençal était le grand modèle : heureuse expression trop oubliée, qui raltachail la poésie au seul don d'inventer! En parcourant ces vieilles poésies portugaises, si semblables aux chansons provençales; j’ai remarqué cependant celle nuance individuelle, que chaque peuple apporte dans un travail commun , et dans l'imitation d’un même modèle. Au milieu de ces poésies, d’une galanterie assez monotone, on voit percer l’instinct qui a fait la gloire et la puissance des Portugais, ce goùl des aventures maritimes, celte ambition des navigateurs. Je n’en donnerai qu’un exemple, emprunté à une chanson d’amour assez languissante, et où U y a plus de répétitions que de beaux vers :
Tous ceux qui vont aujourd'hui sur mer, croient que le monde n’a pas de plus grande souffrance que celle de la mer; et ils neconnaissent pas d'autre mal. Mais il m’en arrive autrement. La souffrance d’amour me fait oublier les grandes souffrances de mer. La plus grande des peines est la peine d’ainourpour ceux à qui Dieu veut la donner: c’est une peine de mort ; ce qu’on souffre sur mer n’csl pas tel.
En bonne foi, c’est la plus grande peine de toutes celles
qui furent, sont, ou seront jamais. Ces autres qui ne connaissent pas l'amour, disent que non; mais moi je dirai ce qu’elle est. C'est la plus grande peine; elle fait oublier les maux de la mer, qui font mourir tant d'hommes.
Pardonnez-moi d’avoir recherché dans ces poésies assez fades un indice de l’entreprenant génie des Portugais. Cesl ce génie, marqué dès le douzième siècle, qui a porté si haut leur grandeur passagère, et qui, de celle petite province de Traos- Montcs, a fait un Étal si puissant aux Indes. Quand Lisbonne fut pris et que les Portugais purent remonter le Tage , ils héritèrent de l’esprit hardi et commerçant des Arabes. Sur terre, l’ambition des Portugais affranchis n’avait plus où s’étendre ; ils rencontraient sur leurs frontières une puissance plus forte qu’eux. La mer leur restait libre et saus bornes. Dès la fin du treizième siècle, avec les extrêmes périls rappelés dans ces vieilles poésies, ils s’aventurèrent sur de frêles navires. Leur audace est bientôt favorisée par cette belle invention de la boussole , anonyme comme presque toutes les grandes découvertes, mais qui se rencontre précisément à l’époque où le développement simultané de plusieurs nations de l'Europe avait besoin d’un tel secours. On la voit, dans un espace de temps presque indivisible, en Italie, en France, en Angleterre, en Portugal.
Le mariage d’une princesse anglaise avec Jean IOT, qui régnait à la fin du quatorzième siècle, donna naissance au plus habile promoteur de cel instinct des Portugais pour les entreprises de mer : ce fut le prince Henri, infant toute sa vie, sujet fidèle d’abord de son père , puis de son frère , mais l'homme le plus utile à ses compatriotes , parce qu’il porta leur force vers le seul point où elle pouvait agir et s’étendre. Il ne pouvait pas accroître le territoire de son peuple; il lui a donné l'Océan. Doué d'un génie pénétrant cl studieux , ayant fait dans sa jeunesse une seule expédition à Tanger, il sc retira dès lors loin de la cour de Lisbonne , à Sagrès, près du cap Saint-Vincent. Là, entouré de quelques juifs savants et de quelques-uns de ces Mores de Maroc et de Fez , qui étaient alors les savants du monde, il médite sur les ouvrages géographiques des anciens et sur les récits de quelques voyageurs du moyen âge; il étudie Ploléméc et Benjamin Tudel ; il profile de quelques notions que les croisades avaient fait arriver en Occident ; de quelques récits hyperboliques et menteurs descosmographes arabes induit la vérité; cl enfin, dans sa retraite, il dispose, il combine un plan certain de découvertes. Il le suit avec persévérance, durant un grand nombred’années. Il traçait lui-même pour ses navigateurs des instructions et des caries. Il leur disait, avec un vrai génie : « Allez vers le cap
colins DK LITTÉRATURE FRANÇAISK.
Bojador, celle barrière infranchissable; vous ne le franchirez pas; mais vous vous élèverez au large, cl vous ferez quelques découvertes ; puis vous rcviendrez; cl nous recommencerons jusqu’à ce qu’il soit franchi. » Deux capitaines, dignes de lui, exécutèrent scs grands desseins. A leur première navigation, ils découvrirent l'Ile aujourd'hui nommée Porlo-Sanlo. L’année suivante, ils reconnurent, en lui donnant le nom de Madère, une lie fameuse, visitée jadis par les vaisseaux de Carthage. Enfin, après quinze ans d’épreuves, le cap Bojador, ce cap det Tempête» qui semblait fermer l'Océan, fut franchi. Les vaisseaux du prince Henri touchèrent aux Iles Açores cl aux Iles du cap Vert: la roule de Vasco de Gaina fut préparée.
Voilà le génie, celle sagacité pleine de prévoyance cl d’audace qui mesure la portée des autres hommes, et, en leur commandant, les élève à la hauteur de scs propres desseins. Ce fut le caractère des plus grands hommes; elle prince Henri, dans son observatoire du cap Saint- Vincent, a montré celle rare puissance. Comme il l'avait prédit, comme il le voulut, le cap Bojador fut franchi, et les grandes découvertes commencèrent. Dans celte lie, que les Portugais nommèrent Madère, à cause des bois dont elle était couverte, on trouva une statue équestre, en bronze, ayant un doigt indicateur tourné vers l’occident. Le signal avait été donné, et la route était désormais ouverte. Ces grandes decouvertes, ces merveilleuses nouvelles de pays lointains, celte habitude de la hardiesse et du succès, animaient sans cesse le génie portugais et lui communiquaient une ardeur utile à toutes choses. Le prince Henri a beaucoup fait pour son pays, et même pour l’Europe; car les hommes qui donnent ainsi le premier mouvement sont en partie les auteurs des grandes choses qui se font même après eux. Par la grandeur de ces souvenirs que je retrace si faiblement, vous devez concevoir quelle était l'impression contemporaine. C’est ainsi que celle petite nation portugaise eut, pendant plus d‘un siècle, un degré d'enthousiasme et d’énergie, et comme un paroxysme de gloire d'où clic est bien tombée. C’est ainsi qu’ils avaient découvert cl fréquenté par le commerce ou par la guerre cinq mille lieues de cèles, conquis Goa , Alalaka, Ormus, l’Ile de Ceylan, fondé Macao , sur les frontières de la Chine , soumis une partie de l'Inde, devancé partout les Anglais, pris, avant eux, Ceylan: pardon, messieurs, je mu répète et me perds dans ccs conquêtes. Mais enfin, les Portugais, dès le quatorzième siècle, avec plus d'héroïsme et de grandeur, avaient déployé ce génie habile et dominateur, qui soumet à l’Ile britannique tant de riches contrées cl tant de millions d'hommes.
Nous avons dit souvent que la littérature est la parole écrite d'un peuple, qu’elle a nécessairement un degré de force cl d'éclat proportionné aux grandes actions qu'un peuple a faites, aux grandes émotions qu’il s’csl données. Ce contre-coup u’est pas toujours immédiat. Souvent c'est dans le recueillement qui suit l’activité des conquêtes, que le génie, éveillé par elles, s’exerce et se développe. Quelquefois c’est à la môme heure, cl sous une inspiration commune. Il n’est pas possible , et l’histoire le prouve, qu'un peuple sans courage, sans enthousiasme , ou politique ou religieux , produise de grands écrivains. Les écrivains sont les représentants de la pensée publique. Si cette pensée est faible cl morte, ils ne diront rien. Tout peuple abaissé par le despotisme perd le génie des lettres. On a eu grand tort de dire que, sous le repos du pouvoir absolu, les plaisirs de l’esprit et le progrès des lettres sont un dedommagement de la liberté perdue. On n’a pas môme ccl avantage. Voyez, de nos jours, l'Italie, l’Espagne, le Portugal.
Au moyen âge, le Portugal jouissait de cette libre constitution établie par les corlès de Lamego; et les entreprises et les succès glorieux de scs navigateurs y devaient animer les esprits d’un juste orgueil. Je l’avouerai cependant, le reflet de ccs événements sur les lettres ne fut pas d'abord aussi éclatant qu'on pourrait le croire. C'est au seizième siècle que l’on trouve un Camocns, si pr.ëtique par sa vie, son caractère, ses ouvrages. Mais, dans l’époque où nous sommes renfermés, il y a plutôt un mouvement général d’imagination qu'une prééminence de génie ; il n’y a rien surtout que l’on puisse comparer aux grands noms de l'Italie, dans le quatorzième siècle. C’est plus lard , après le développement de la grandeur portugaise dans l’Inde, que le génie de la nation parait : on le trouverait dans les lettres d’Albuqucrque, comme dans les vers du Camoéns, dans les sermons de quelques missionnaires,, comme dans les pages éloquentes de l’historien Barros. Les hommes d’action alors furent hommes de lettres ; et le talent d’écrire reçut de cette alliance une énergie particulière au seizième siècle. Mais, avant que ces immortelles découvertes des Portugais fussent entièrement accomplies, il semble que le génie de la nation demeurait absorbé par l’effort qu’elles lui coûtaient. Je nie représente, en Portugal, tous ceux qui avaient de l’ambition, de la hardiesse d’esprit, les yeux incessamment fixés sur l’Océan, et y cherchant, à perle de vue, la grandeur cl les destinées futures de leur pays : nulle distraction, nulle étude qui enlève les esprits à ccl unique soin.
Cependant, il y avait aussi, dans l’histoire intc-
TABLEAU Dl MOYEN AUE.
rieurc üu Portugal. îles événements, des catastroplies, dcscomhalsdc passion qui devaient intéresser vivement l'imagination et éveiller le talent. Tout le inonde connaît la touchante histoire d'Inès de Castro. La froidourdesversdeLa Motte n'a pu glacer le pathétique naturel d’un tel sujet. Il ne parait pas cependant que cette tradition ail fortement inspiré j la poésie contemporaine. On ne la trouve rappelée i que dans peu de vers , dont quelques-uns sont | attribués à don Pèdre lui-méme. Mais les vieux historiens du Portugal n'ont pas omis ce fait, que ! Ion serait tenté de révoquer en doute.
L'histoire des premiers souverains du Portugal ; a été racontée par une suite de chroniqueurs, lin ! des plus célèbres est Fernand Lopcz, gardien des ; archives déposées dans la Tour du Tombeau, lia i écrit la vie de don Pèdre, de l’époux de la malheu- I rcuse Inès. En Portugal, c’est un récit populaire ' que jadis régnait Alphonse, prince sévère cl justicier; que l'infant don Pèdre, son fils, veuf d’une J première épouse, s'élail épris de dona Inès, sn ! cousine, et dame d'honneur du palais. On montre même, près de Mondenogo, un ruisseau sur lequel | on dit que glissaient, enfermées dans une boite ! légère, les lettres des deux amants. Don Pèdre avait eu de cette union secrète deux enfants, que le cruel Alphonse fil tuer dans les bras de leur mère , qui en mourut de douleur. Don Pèdre, plein de désespoir et de fureur, prit les armes, mais il céda, et il attendit la mort de son père et son avènement, pour donner carrière à toute sa vengeance. Alors il sc fit livrer les assassins d'Inès, cl les punit du dernier supplice. On dit encore qu'il J fit retirer du tombeau les restes inanimés d'Inès, les fil revêtir d'ornements royaux , et présenta ce cadavre couronné aux hommages de sa cour. Mais cette lugubre apothéose de l'amour conjugal est sans doute le rêve des imaginations émues par le souvenir d'Inès. Il n’y a rien de tel dans le vieil historien. Son récit, sans cette terreur théâtrale, n'en est pas moins pathétique. On y trouve un caractère de gravité et de simplicité.
Quatre ans après être monté sur le trône, don Pèdre, qui n'avait pas parlé de sa douleur et de sa vengeance, réunit un jour les états de son royaume et scs principaux officiers, fait apporter les évangiles, les louche corporellement, dit le rhroniqueur, cl jure qu'il avait été l’époux légitime d'Inès, qu’il l’avait tenue pour sa femme digne et vertueuse, et qu'il demandait qu’un acte en fût dressé. Puis un des principaux du royaume, le comte Harcelles, prend la parole , et prononce ce discours rapporté par l'historien :
Amis, vous devez savoir que le roi, notre seigneur, qui règne aujourd'hui, étant encore enfant. s« trouvant au
im
bourg de Bragance, du vivant du roi Alphonve. sou père, reçut pour femme légitime Inès de Castro. qui fut fille de don Pedre Fernandez de Castro; et elle le reçut pour époux ; et ledit seigneur la tint toujours pour son’épouse. remplissant tousses devoirs, jusqu'au temps de sa mort. Et. comme ce mariage ne fut pas annoncé à tous les habitants du royaume, pendant la vie du roi Alphonse, par h crainte que son fils avait de lui, s’étant marié de telle sorte, sans son ordre et sans son aveu, par ce motif maintenant le roi, notre seigneur, pour décharger son ime, et pour dire la vérité, et ne point laisser de Joute à quelques-uns qui ne savaient pas de ce mariage, s'il avait existé oui ou oon. a fait serment sur les saints éVaugilei et a donné foi et témoignage que la chose s’est passée ainsi que je le dis. Vous le verrez par un acte qu'en a fait le notaire GoQzalloPerez. ici présent ; cl de plus, vous verrez le dire de l’évêque de Guarda et d’Etienne Lohato. ici présents, qui assistèrent à ce mariage. » Alors il fit lire tout haut le témoignage qu'il# avaient tons deux donne sur cela.* El comme la volonté du roi notre seigneur, dit-il. est que cela ne reste plus caché, mais qu’il lui plaît que tous le sachent, pour faire disparaître le doute qui pouvait jusqu'à présent exister à cet égard, il m'a ordonné de vous déclarer tout cela, pour ôter le soupçon do vos cœurs. Mais parce que, s'opposant à ce que je dis et à ce qui vous a été lu et déclaré, quelques personnes pourraient dire que tout cela ne suffisait pas. s’il n’y avait eu dispense, à cause du grand empêchement qui existait entre eux . elle étant la cousine du roi notre seigneur, comme fille de son cousin germain, i cet effet il m’a chargé de vous instruire de tout, en vous montrant cette bulle dans laquelle le pape lui permet de se marier avec toute femme, fût-elle sa pareute autant et plus queue l'était dona Inès.
Vous le voyez, rien de ce couronnement funéraire : une déclaration d’état civil seulement. Celle scène semble avoir pour objet, non d'étaler le délire de l'amour, mais de montrer, dans tout son jour, la vertu d’Inès, cl de proclamer la sainte légitimité de son union. Ce soin d'honnrer la vertu d’une femme aimée, celte reconnaissance, après la mort, du litre qu’elle avait caché durant sa vie, voilà tout ce que donne la vérité historique ; et cela même a sa grandeur et sa poésie.
Ajoutons seulement un mot, qui touche à l’exactitude historique. La huile que fit lire don Pèdre, cl qui renfermait l’autorisation, pour cc prince, de contracter mariage avec toute personne qu'il choisirait, fût elle sa parente ou alliée au degré prohibe, cette bulle , qui semble faite pour prévenir toute objection sur son mariage avec Inès sa cousine, est datée d’Avignon , cl de la neuvième année de Jean XXII. Or, à cette époque, don Pèdre n'avait que cinq ans. Faut-il supposer que le roi don Alphonse s'était procuré par avance une bulle à toute fin , pour le mariage futur de son fils? Il est plus vraisemblable que celte pièce est uric fraude de l'amour de don Pèdre, pour légitimer l’union dont le souvenir lui était si cher. Mais n'insistons pas sur ce détail : qu'il nous suffise d'avoir ramené à la vérité historique celte tradition du couronnement d’Inès après sa mort.
Celte cérémonie n'en est pas moins imposante et tragique, dans le récit de Fernand Lopcz. Elle est racontée aprè< plusieurs faits, plusieurs traits
7oO COURS DE LITTERATURE FRANÇAISE.
de caractère , qui ont montré don Pcdrc comme un justicier sévère , devenu implacable par une grande douleur. Ici , ce prince fait trancher la tête à deux officiers de son palais, coupables d’une lâche concussion. Ailleurs, il en condamne deux autres 4 mort, pour avoir tué un juif, crime souvent impuni dans le moyen âge. Ailleurs, dans son impartiale cruauté, il fait attacher à la torture un évêque accusé d'adultère. On sait quel était, depuis Grégoire VU, le pouvoir abusif des juridictions ecclésiastiques. En se réservant la connaissance de tous les délits commis par des clercs, elles les jugeaient avec cette indulgence partiale que montrent, de nos jours, les conseils de guerre, quand ils ont à statuer sur les violences des militaires contre les citoyens. Sous le règne de don Pèdre, un prêtre avait tué un homme. L’official ecclésiastique, pour toute punition, le dégrada du sacerdoce. Don Pèdre fait assassiner le meurtrier par un maçon. On amène cet homme devant le roi, qui , à son tour, le dégrade de l’état de maçon. Telle était, au moyen âge, la justice bizarre même d’un prince réformateur.
Quand don Pèdre eut établi ce caractère de justicier inflexible, et qu’il eut publiquement honoré la mémoire d’Inès cl la pureté de leur union, il tourne ses regards vers la retraite où s’étaient réfugiés les assassins d'Inès; il les fait demander à don Pèdre, roi de Castille, et aussi surnommé le Cruel. Les assassins d’Inès sont amenés; et voici comment le fait est raconté :
Alvar Gonzalez et Pero Coêlo furent traînés en Portugal, et conduits â Santarrm, où était le roi don Pèdre. Et le roi, dans le plaisir de sa veugcauuc, témoigna une grande douleur de ce que Diego Lopéz lui avait échappé par la mort. Et sans pitié, il tes fit mettre de sa main à la torture, voulant qu’ils confessassent de quoi ils avaient été coupables dans la mort de dona Inès, et ce que son père avait préparé contre elle . quand ils allèrent pour le crime de sa mort. Et aucun d’eux ne répondit à ses demandes. Et le roi, comme quelques-uns disent, frappa luimême au visage PeroCoêlo ; et celui-ei proféra contre le roi des paroles déshonnêtes, en l'appelant traître, parjure, bourreau des bommes. Et le roi enfin les fit tuer; et il fit arracher leurs co urs. Et il dit à celui qui les arrachait, que c’était lâ un agréable office.
Voilà, messieurs, les fidèles et épouvantables récits de Fernand Lopcz : on y voit à nu la férocité du moyen âge, dans un cœur irrité par la vengeance et l’amour. Fernand Lopcz, pour la simplicité rude cl la gravité, n’est pas inférieur à l'historien espagnol Ayala.
Mais la littérature portugaise avait dès lors d’autres litres de gloire. Ici, messieurs , se placeront quelques details rapides et fort incomplets sur le second âge de la poésie en Portugal. Je n'essayerai pas de suivre la filiation des talents, à partir deces vieilles poésies portugaises, imitées de celles des
troubadours. Il y a là, même pour les nationaux de nombreuses lacunes, qu’un étranger ne saurait remplir. Dans cet jntcrvalle, depuis le commencement du treizième siècle jusqu’au quinzième, l'étude des anciens, l’imitation de l'Italie moderne, gagnèrent en Portugal. Des universités s’établirent; la langue latine fut écrite avec art. La langue castillane était aussi, pour les Portugais, un idiome littéraire, dout'beaucoup d’entre eux firent usage.
Cependant la poésie nationale ne cessa pasd’èlrc cultivée. Cette lamentable histoire d’Inès de Castro inspira les poètes, comme elle avait animé le grave historien Fernand Lopcz. Ou a conservé , sur ce sujet, des vers attribués à don Pèdre lui-même. J'ai peine à croire qu'ils soient du féroce justicier. Je croirai plutôt que celte douleur de don Pcdrc était un thème tout préparé, dont s’emparait l’imaginalion des poêles.
Quant au caractère langoureux et tendre de ces poésies, celte forme, qui contraste avec les hardis travaux des Portugais, à celte époque, était commune à presque tous leurs ouvrages. Rien dans leurs chants nationaux , qui puisse se comparer aux romances du Cid ; mais une langueur gracieuse et louchante, et parfois une sorte de mélancolie moderne.
Le premier poète illustre dans ce genre de composition, s'appelait Marcias. Sa vie est elle-même un récit amoureux. Attaché à la cour, ami du marquis de Villcna, sa passion pour une noble dame lui fit encourir la disgrâce d u roi . On le mil en prison ; et un jourqu’à la fenêtre du donjon où il était retenu il soupirail sur son luth le nom de la femme qu'il aimait, il fut tué d'un coup d’arbalète par le mari jaloux. Ou l'ensevelit dans l'église dc£aintc-Catheri ne; et, avec ce mélange de religion et de galanterie, familier aux Méridionaux, on ne manqua pas de graver sur la pierre tumulaire placée près du chœur : « Ci-g(l Marcias l’ amoureux . » C’est l’épitaphe de ce martyr d’une espèce nouvelle. Sa légende inspira toute une école de poêles portugais.
Le Portugal est un charmant pays. De nos jours, lorsqu'un grand poète, fatigué de plaisir, ayant le spleen de la satiété et celui du génie, quitta tristement sa nébuleuse patrie pour sc désennuyer en courant le monde, a peine cul-il touché le Portugal, qu'il se sentit renaître à la vue de ce beau climat et de cette terre jadis glorieuse et toujours fertile.
Au moyen âge, celle même impression des lieux, cette molle cl riche nature, ce beau ciel sans nuages disposaient l'âme des Portugais à des chants aussi doux que leur vie était rude et guerrière. Oui ; audelà des mers , à Macao , à Goa , a Ceylan , le Portugais était indomptable, impitoyable, intolérant jusqu’à la fureur. Mais le Portugais sur les bords
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ed by Googli
TABLEAU DU MOYEN AGE
du Tage, lorsqu'il n'éuil pas enflammé par l'ardeur ! du combat et ta rapacité de la conquête, semblait un peuple paisible, occupé de labourage, et aimant à chanter scs doux loisirs. Ses poésies ont quelque chose de distinct, parmi les chants méridionaux.
En général, les peuples du Midi semblent peu réfléchis; ils sentent la vie, plutôt qu'ils n'y songent. Je ne sais quelle cause a rapproche la littérature portugaise de ce caractère de méditation et de mélancolie qu'on attribue surtout aux peuples du Nord. Il me vient en ce moment à la pensée celte expression du Camoëns, dans un de ses sonnets : « Camoëns, dont la lyre sonore sera plus cc- « lèbre qu’elle ne doit être heureuse. » Ce charme de tristesse ne peut se définir. On le retrouve, sous mille formes , dans les poètes précurseurs du Camoëns, et effacés par sa gloire. Ce n'est pas. chez le Portugais, celte gaieté bruyante, celte folle joie des Provençaux ; ce n’est pas non plus la gravité austère des Espagnols et cette Gcrtc qui craint de s’attendrir , et celte imagination pompeuse qui exagère cl manque le sentiment. Non ; c'est une émotion à la fois vive et réfléchie, qui se plaît aux images de l’amour et des champs. De là, naquit chez les Portugais une poésie pastorale.
Je lâche, messieurs, de distinguer les compositions originales de celles qui étaient communes aux * diverses nations de l'Europe. Je laisse de côté les romans de chevalerie, parce que les romans de che. valcrie appartenaient à tous les peuples, cl étaient un objet d'emprunt et de commerce. Mais je m'arrête à ces poésies, à la fois idéales cl naturelles, à ces pastorales, qui furent inspirées aux Portugais par leur beau climat et leur génie mélancolique.
Que Fontcnclle, dans les rues peu poétiques de R:;ucn, ou dans les salons encore moins poétiques de Paris, dans sa vie scientifique et mondaine, compose des églogucs , c’est une gageure de l'esprit et une preuve qu'on peut tout faire. Mais qu'au quinzième siècle un Portugais, à l'âme vive et langoureuse, errant sur les rires fleuries du Tagc, sur les bords du Mondencgo, près de ce ruisseau où don Pcdre venait trouver Inès, qu'un Portugais, plein de ces souvenirs alors récents, module des pastorales dans sa langue harmonieuse, qu'il fasse dire à scs bergers leur vie douce, leurs orangers, leurs moissons presque sans culture, doutez-vous du charme de cette poésie? Ne devaitelle pas être plus simple même que celle de Virgile, dont les poésies sont imitées de Théocrite, plus que de la campagne?
Les Portugais devaient avoir , dans un rare degré, le talent descriptif. Le pays l’inspirait; les entreprises .lointaines le développèrent encore. Ils quittaient les hords du Tage pour visiter les foréls
de l’ile de Ceylan, les rivages de Mozambique', la presqu'île du Gange. Dans les récits de leurs historiens éclatent tous les trésors , toutes les merveilles de ccs riches contrées. Camoëns, l'imagination remplie de la poésie antique, a négligé les tableaux de la nature orientale étalés sous ses yeux. A cet égard, les chroniqueurs, les voyageurs, les moines portugais ont été plus fidèles cl plus poètes que lui. Cherchons les premiers exemples de celle imagination descriptive, innée dans le Portugal et fortifiée par tant de causes étrangères. On la trouve, au quinzième siècle, dans les ouvrages de Bernard de Kibeiro, poêle cl romancier éloquent. Ces ouvrages , effacés dans son pays par l'éclat du Camoëns, offrent un caractère qui doit nous frapper dans notre étude attentive du développement littéraire chez les différents peuples.
Indépendamment des traits distinctifs de chaque peuple, il y a des nuances qui n'appartiennent qu'à une certaine époque, dans la vie de ces peuples. Montaigne a dit : * Le temps attache plus de u rides à l'esprit qu'au visage. > La même chose se retrouve dans les nations : leur génie s’attriste, en vieillissant. Quelquefois cependant ccs règles sont interverties. Nous trouvons un peuple qui, dans sa littérature, s’avise d’étre réfléchi et mélancolique, avant l’époque où tous les peuples devaient l'élre. Bernard de Ribeiro avait composé un roman qui porte tout à fait ce caractère ; c'est l'ouvrage intitule : Menina e Moça. On le croit rempli d’allusions aux événemçnts de la cour d'Emmanuel. Mais la forme en est tout idéale, et, comme on dirait aujourd’hui , romantique. Le peintre do Conrard cl de Mcdora désavouerait-il ce récit, que Ribeiro met dans la bouche d'une jeune fille, arrachée à la solitude où elle avait caché sa vie?
C'est sur ce moût désert que je passais mes jours, comme je le pouvais. De là je regardais comment la terre va so perdre dans les flots, et comment la mer s'étend loin du rivage, pour finir où personne uc peut la voir. Et quand la nuit venait recueillir mes pensées, quand je voyais les oiseaux chercher la retraite et le sommeil, je rentrais dans ma pauvre cabane, où Dieu est témoin des nuits que je passais. Ainsi le temps coulait pour moi.
Il y a peu de jours, eu gagnant la liauteur,je«is l’aurore se lever et répandre sa lumière entre les vallées. Les oiseaux s’appelaient par de doux chants. Les bergers conduisaient leurs troupeaux daus la prairie. Il semblait que cette journée devait être heureuse pour tout le monde. Mais alors mes chagrins sc pressèrent d'autant plus dan» mon âme et mirent devant mes yeux tout le bonheur que m'aurait donné ce beau jour, si tont u'élait changé pour moi. La joie de la nature m'attrista ; je voulus fuir...
Dans ccs paroles faiblement calquées sur la prose originale, ne reconnaissez -vous pas un lotir d'élégance et d'imagination mélancolique , qui semble prématuré, au quinzième siècle, et qui
appartient plutôt à l'école poétique de nos jours? N’est-il pas singulier que ces impressions se rencontrent dans les mœurs rudes du moyen âge , dans ce pays de marins cl de conquérants, sur cette terre du Portugal, où la civilisation semble si tardive, parce qu'elle a reculé devant le despotisme et l'ignorance?
VINGT-QUATRIÈME LEÇON
Retour à l'Espagne.— Des mœurs et du géuiearagonais. — Influence que dut avoir la constitution républicaine de l’Aragon. — Langue catalane. — Chronique de Ramon Muntaner.— Littérature castillaneau quinzième siècle. — Jean de Mena; Villena. — Poésie plus érudite qu'inspirée. — Chroniqueurs espagnols. — Développement nouveau du çénie espagnol. — Quelques mots sur les écrits de Christophe Colomb. — Résumé.
Messieurs ,
Je poursuis, et j’aurai bientôt terminé cette imparfaite revue de l’esprit méridional au moyen âge.
Nous avons à parler une seconde fois du peuple non pas le plus ingénieux, mais le plus original de cette époque, de celui qui, marque d’un caractère distinct, aurait montré une grande force d’imagination, même sans écrire. Il semble que, chez les Espagnols, indépendamment de la poésie qui brille dans quelques ouvrages, il y avait une poésie répandue dans les paroles, dans les mœurs et les actions, et qui tenait à la fois de la vivacité provençale et de la pompe asiatique.
Le lien qui réunissail'nos provinces méridionales et une partie de l’Espagne était un des plus forts que puissent avoir deux peuples, la communauté d’idiome.
Ainsi, sans recommencer nos recherches, un peu longues et pourtant incomplètes, sur la langue romane, nous rappellerons que celle langue, à la fois savante et populaire, était parlée dans la Catalogue, dans la Navarre, dans l’Àragon, et jusque dans les Iles Majorque. Elle s'y modifia sans doute, et donna naissance au dialecte catalan , dont les productions originales et nombreuses n'onl été, je le crois, appréciées, jusqu’à présent, dans aucun ouvrage d’histoire littéraire. C'est une lacune que j'indique, et ne me charge pas de remplir. Boulcrweek et M. de Sismondi u'en disent mot dans leurs ouvrages sur la littérature espagnole. Cependant il n'csl pas, dans le moyen âge, de plus curieux sou-v venir. Depuis le douzième siècle, une constitution forte, libre, savamment établie, énergiquement cl minutieusement défendue, régissait l'Aragon.Qui dit une constitution tempérée, suppose un degré de civilisation assez avancée, un développement actif dans les esprits, l'industrie commerciale, le don cl
l'exercice fréquent de la parole publique. Comment donc a-t-on négligé celte portion de la littérature du moyen âge, liée de si près à des institutions politiques?
Vers le milieu du douzième siècle, en i142, la Catalogne était soumise à des comtes ; plus tard , réunie à l’Aragon, elle eut le même roi. Mais, sous ces formes diverses, le fondement de la constitution aragonaise était une assemblée des ricoa hombrèa et des hidalgoa, qui avaient le droit non-seulement de délibérer sur tous les intérêts du royaume , mais de faire prévaloir leur volonté par la force. Plus tard s'y réunirent les délégués des bourgs et des villes. Jusque-là , vous ne voyez peut-être que le caractère commun des assemblées féodales du moyen âge, et l’ancienne division des trois ordres. C’est ainsi que cette assemblée luttait contre une royauté d’abord élective, ensuite héréditaire*, et toujours rigoureusement limitée. Mais une institution , particulière à ce pays , atteste avec quel soirr toutes les parties de la constitution avaient été balancées : c'était te Juatizxa, fidèle image de cette antique magistrature des éphores, qui régnaient sur les rois de Sparte. Le Jualizza n'était pas né cependant d’une imitation savante , étrangère au libre génie de l'Aragon. C'était originairement un magistrat choisi par le roi, et comme une espèce de censeur qu'il donnait lui-même à ses ministres, pour être averti de leurs fautes. Il était souverain juge du royaume, et recevait l'appel de toutes les sentences rendues par les autres juges, seigneurs ou baillis. Ce Justizza. auquel l'historien Zurita donne le titre de défenseur du peupla , devait déclarer, en toute occasion, si les actes du pouvoir étaient conformes aux lois fondamentales de l'Aragon. Celte constitution, vous le voyez, était sévère et laborieuse : l'expérience moderne a sans doute trouve mieux. Mais, ce que nous avons voulu noter, c'csl le développement moral que supposent de telles institutions.
Ce qui nous frappe surtout , c'est la prévoyance singulière avec laquelle étaient rédigées les constitutions deccl État. Montesquieu nous dilque, dans file de Crète, il y avait un droit d'insurrection, qui était le correctif et l’annexe de la loi fondamentale. Il en était ainsi dans l’Aragon, et non parles concessions de quelque faible monarque, mais par une disposition primitive de la loi. Il existait le droit d’union, c'est à-dirc le droit écrit de s’assembler, de prendre les armes, et de changer la personne du souverain, quand les lois étaient violées.
Vous pouvez croire que le roi , quelque résigne qu’il fût, par l’habitude, aux étroites limites de sa puissance , devait s’indigner de cet obstacle permanent et lutter pour le détruire. Au milieu du
TABLEAU Dll MOYEN AGE.
quatorzième siècle, après des soulèvements, des victoires et la vigoureuse résistance des nobles aragonais, nous voyons un roi anéantir le privilège de \'uniont et faire abroger par les cortès cet article de la loi fondamentale, l/imagination pittoresque du moyen âge et de l'Espagne marqua cet acte législatif. La salle des cortès, à Saragosse, était remplie de tous les députés des étals. On discuta en l'absence du roi. Quand la résolution de supprimer l'article fut adoptée, le roi parut, entouré de ses capitaines; et, s'avançant au milieu des cortès , il tire un poignard, se fait une blessure au bras, et en laisse couler le sang sur la page du livre de la loi où était inscrit l'antique droit de la révolte. « Que cette loi séditieuse, dit-il, qui a « fait tant d'outrage à la monarchie , soit effacée «> par le sang d’un roi ! »
Cependant, telle était l’empreinte qu'une liberté si précoce avait laissée dans tous les cœurs aragonais, que, malgré cette solennelle abolition du droit de résistance, l'habitude en resta toujours ; seulement elle se régla et s'adoucit. Le Juslizza fortifié devint le supplément de ce droit terrible. Avec une prudence toute moderne, les états d’Aragon substituèrent à la garantie violente et tumultueuse de la révolte, une sauvegarde paisible. Jusque-là, le Justiaxa était élu par le roi, et ne devenait tout-puissant qu'à l’abri d’une insurrection. Les cortès déclarèrent que le Justiaxa serait inamovible et inviolable; et ils balancèrent ainsi la force du pouvoir parla force d’un principe, principe d'autant plus remarquable dans ce siècle, qu’il n’était emprunté à aucune sanction religieuse mais à la seule idée du droit et de la justice.
Il est curieux, messieurs, de jeter un regard sur ces efforts de la liberté civile, dans le moyen âge, surtout si l'on réfléchit que ces efforts habiles et prématurés appartiennent au pays qui, dans nos temps modernes, a le plus perdu ses droits et son indépendance.
Les faits particuliers attestent à quel point la vertu salutaire de ces libres institutions élevait la condition du peuple aragonais parmi les autres nations et influait sur les mœurs et les lois du pays. Jamais la torture, cet interrogatoire de l'ancienne Europe, cette absurde barbarie, que l’Angleterre elle-même, malgré de meilleuresinstitutions, garda si longtemps, nefulrcçucen Aragon. Les cortès, par celte fierté qui naît de la liberté, déclarèrent que nul paysan aragonais ne pouvait être mis à la torture. Bien plus, quoique le zèle religieux, quoique cet amour profond du catholicisme, que les cérémonies extérieures, que l’antiquité de la foi, que la lutte fréquente contre les Mores avaient si profondément enraciné dans le cœur espagnol, fût
commun à la (Catalogne et à tout l’ Aragon, jamais ces deux provinces ne consentirent à supporter l'inquisition. Savez-vous par quel raisonnement elles repoussaient l'inquisition ? Ce n’était pas. j’en conviens, par une idée de liberté religieuse, de tolérance philosophique : ils étaient bien loin de là; ils n’imaginaient pas qu’on eût tort de contraindre la foi, ou mômede brûler les hérétiques; au contraire, ils croyaient qu’on avait raison de les brûler. Mais, au milieu de celte participation au fanatisme commun du temps, ils s'étaient préservés d'en faire l’application, par un principe de liberté civile. Ils disaient : « L’inquisition condamne sa ns confronter l'accusateur et lecoupable, sans écouler la défense; elle met les hommes libres à la torture; elle arrache l’aveu des accuses par un supplice qui précède la sentence ; elle confisque les biens des coupables : tout cela est contraire aux lois aragonaises et détruit les libertés que nous avons reçues de nos pères : nous ne voulons pas de l’inquisition. » Et puis, après cette profession de foi civile, après ce démenti donné par leurs principes politiques à leur croyance religieuse, les Aragonais coururent aux armes et brûlèrent le grand inquisiteur sur le premier bûcher qu’il eût élevé dans Saragosse. ( Applaudissement* . )
Messieurs, il ne faut brûler personne. Celte action cruelle, cette résistance indomptable fait pressentir de combien de génie eutbesoin Cbarles- Quint pour assouplir insensiblement la fierté du caractère aragonais, pour l’atteler, comme le reste de l'Espagne, à son char, et former, de tant'd'élémcnls indociles, sa grande monarchie. Quoi qu'il en soit, à côté de celle énergie violente , ce qui frappe dans le caractère aragonais, c'est un esprit légal, né de l’habitude des assemblées , et porte jusqu'à cette minutie des formes et celle étiquette constitutionnelle que l'on ne supposerait pas err Espagne.
Lorsque déjà l'habileté, les victoires de Ferdinand et les vertus douces, la popularité chrétienne d’Isabelle avaient assuré la puissance de deux époux, Ferdinand, entratné par un grand intérêt de politique et de guerre, est obligé de quitter scs Étals, et laisse la régence à Isabelle. A ce titre, elle avait le droit de présider les cortès; mais une vieille loi du royaume interdisait à tout étranger l’entrée de cctlc assemblée. Les étals délibérèrent longtemps avant de l’admettre; et la régente attendit leur décision pour exercer le pouvoir qu'elle avait reçu de Ferdinand. On s’étonnera peut-être de trouver ce respect des formes, cette procédure de la liberté, en Espagne, et au quinzième siècle.
Cependant ce peuple, si attentif à la défense de ses droits, sans avoir les doux loisirs et la gaie
coims DE LITTÉRATURE FRANÇAISE.
science des troubadours, cultiva beaucoup les lettres. Il eut, de bonne heure, non-seulement des poètes, mais des historiens.
Dès le treizième siècle, la valeur des guerriers catalans elara gonaisëlail célèbre danilc monde. Ils quittaient, par bandes, leur pays, et s’offraient, comme auxiliaires, à l’empereur grec et aux petits princes chrétiens d'Asie. C’élaicnl les Suisses du temps. Mais leur service, quoique mercenaire, tenait quelque chose de l’enthousiasme des croisades. Un gentilhomme catalan parlait de son château avec sa bande bien armée. Il guerroyait, pendant longues années, en Grèce et en Orient, puis, sur scs vieux jours, revenait eu Calalogncécrire ses campagnes. Ces chroniques de combattants cl de voyageurs ont uu grand charme ; elles me paraissent préférables aux chroniques espagnoles, même a celles d’Ayala. Il en est une, entre autres, celle de llamou Muntaner, la plus originale du monde. Ouvrez le livre; vous y verrez un vieil Espagnol, bien brave, bien pillard et bien pieux. Tranquille, après la vie la plus aventureuse, il est dans son château de Xiluella, et dort dans son lit, lorsque lui apparaît uu vieillard, vètude blanc, qui lui dit: « Muntaner, lève-toi, et songe à Taire un livre des grandes merveilles dont lu as été témoin , et que Dieu a faites, dans les guerres où tu t’es trouvé. » Muntaner hésite d’abord; mais la vision revient une seconde fois ; et il se met à écrire alors, « pour attirer les bénédictions de Dieu sur soi, sa femme et ses enfants. » Son récit a pour nous un double intérêt : il embrasse l'histoire d’une portion de la France. Au commencement du treizième siècle, le comté de Provence, le Béarn, la Gascogne, les villes de Carcassonne, de Béziers, de Montpellier, appartenaient à la couronne d’Aragon, cl lui étaient fort attachés. Muntaner fait très-bien concevoir par scs récits la cause de celle vive affection. Les libertés municipales de nos villes du Midi trouvaient un appui dans la libre constitution de la Catalogue. Bien n’était plus populaire que Jacques d'Aragon, à Montpellier.
Les actions de la grande Compagnie catalane offrent un vif intérêt. Les aventures de l'historien, le rapprochement de ses mœurs pieuses et rudes avec la finesse et la scolastique des habitants de Constantinople, sa bonne conscience de barbare, quand il pille, tourmente, insulte ceux qu’il est venu secourir, tout cela est dépeint au naturel. Mais nous n’insisterons pas sur celle chronique, récemment traduite en français.
Je ne parlerai pas des poésies aragonaises du moyen âge : d’abord, j’ai grand’peine à les entend rc; et u étant pas guidé dans mou choix, j’ai mal placé i elle peine et consommé beaucoup de temps, pour
expliquer des choses qui méritaient peu d’élre traduites. J'ai entrevu cependant quelques beautés dans un poëincd’un habitant de Majorque. Le dialecte de cet ouvrage se rapproche beaucoup des formes provençales.
Jesoubaiteraisqu’uribommeinstruitelstudieux voulût bien défricher ce champ nouveau de la littérature aragonaise; je suis convaincu qu'il en tirerait de précieux détails sur l’esprit de celle nation, et qu’il y trouverait des choses grandes et fortes; car il est impossible qu’il n'y en ait pas chez tout peuple où les âmes ont été développées par les événements cl les institutions.
A côté de cet Aragon, si agité par scs lois, qui a produit des talents que je ne connais pas, et que je recommande aux recherches, la Castille offrait des institutions plus paisibles. Cependant celle même influence delà vieille liberté du moyen âge, entretenue par les longues luttes des Espagnols pour regagner pied a pied leur territoire, se montre en Castille. Il n’y a pas ôcJustixsa ; les corlès, comme nous l’avons indiqué, d’après un passage d'Ayala, sont respectueuses et soumises. Telle est du moins l’impression qu’en donnent la plupart des historiens. Peut-être, écrivant sous Charles -Quint et Philippe II, la présence du maître leur a-t-elle interdit lalibcrléméme des souvenirs. Je trouve dans une vieille chronique, qu’en 1257, il y avait cent quatre-vingt-deux députés des villes aux corlès; puis, dans une chronique du quinzième siècle, je n’en trouveque dix-huit à une nouvelle assemblée. Rien n’explique cette différence. Les villes avaientelles perdu leurs cbarles? Le tiers état avait-il eu partie disparu de l’assemblée nationale?
La royauté n’en fut pas plus paisible. L’esprit de révolte remplaça l’esprit de liberté. Au milieu du quatorzième siècle, les grands d’Espagne, de l’ordre ecclésiastique et civil, sc réunirent pour perdre l'infortuné roi Henri IV. Une cérémonie insultante et bizarre le dégrada du trône. On fil solennellement le procès à une figure de cire, qui représen- (aii le monarque. La sentence lui fut prononcée. L archevêque de Tolède porte le premier coup à celle figure; et des coups successifs la dépouillent de scs insignes : singulier spectacle , contraire au bon sens et à la justice, et qui, loin d’attester le progrès des instituliousci viles dans la Castille, ne nous montre que le triomphe prolongé de ce même pouvoir des évêques, qui avait autrefois humilié les fils de Charlemagne.
Mais c’est trop raconter. Cherchons maintenant quels talents sont sortis, au quinzième siècle, de celte société espagnole, religieuse, guerrière, enthousiaste. Disons d’abord, pour être vrai, que si les vieilles romances duCid ont etc corrigées de
TABLEAU DU MOYEN AGE
mémoire dans le quinzième siècle, par ceux qui les chantaient, ce quinzième siècle, de lui-méme, n'a rien produit de comparable à ces romances, première effusion héroïque et naïve du courage espagnol. Déjà l’érudition, à laquelle je ne reproche pas, comme on l'a fait, d'avoir perdu l’esprit moderne, celle érudition qui a soutenu le génie là où elle l'a trouvé, mais qui ne le faisait pas, cette érudition qui grandit le Dante , mais ne soulève pas de terre Jean de Mena, ou tel autre, était entrée en Espagne. Un de scs premiers promoteurs fut le marquis de Villena. Il réunissait en lui le sang de deux maisons royales : son père était fils naturel d’un roi d'Aragon, cl sa mère fille naturelle d’un roi de Castille.
Il fut un généreux protecteur des lettres. Il avait d’abord voulu naturaliser la poésie des troubadours, dans un pays où leur langue était parlée. C’était lui qui avait fondé, à Saragosse , cette académie de la gaie science. Il mellail un grand zèle à rassembler des livres en toutes langues. Il écrivait en vers et en prose. 11 fit les mêmes efforts en Castille qu'en Aragon. Il voulait y porter aussi la langue et la poésie des troubadours. Mais cette tentative toute littéraire tic réussit pas. J'ai peu de choses à dire de Villena. C'est un de ces hommes célèbres de leur temps, qui n'intéressent guère la postérité, parce que leur génie n’csl pas resté sur le papier. Quelques poésies éparses , sous son nom, dans le Romancero général , paraissent faibles et froides. Villena était un grand seigneur, un homme illustre; il était l'ami particulier du roi Jean H, protecteur des lellrcs lui-méme; et cependant il fut sans cesse exposé aux accusations des moines d'Espagne. Sa science passait pour magic, hérésie, impiété. Villena meurt : ses livres tombent entre les mains des moines, à qui le roi Jean n’ose les refuser. Voici ce qu’en dit le médecin du roi, philosophe pour le temps :
... lieux chariots, chargés de livres qu’il a laissés, ont été amenés au roi; et comme on dit querc sont des ouvrages traitant de magie cl d'autres arts qu'il n’est pas bien d'étudier, le roi ordonna qu’on les portât au logis de frère Lopc de Barricnlos. Frère f,ope, qui se soucie moins d'être reviseur de grimoires que de gouverner le prince, fit brûler plus de cent volumes, qu'il n’a pas plus vus que le roi de Maroc, et qu’il n’entend pas plus que le doyen de Ciudad- Rndrigo... Il est restédans les mains defrèreLope beaucoup d’autres ouvrages précieux, qui ne seront ni brûlés ni rendus. Si vous voulez bien m’envoyer une lettre que je puisse montrer au roi, afin que je demande pour vous à Sa Majesté quelques-uns des livres de don Henri, nous sauverons ainsi un péché i l’âme de frère l,opc ; et relie de don Henri se réjouira de n’avoir pas |>our héritier l'homme qui lui a fait la réputation de magicien cl de sorcier.
Vous voyez, dès celte époque, commencer en Espagne la lutte renouvelée au dix-huitième siècle, entre quelques nobles éclairés et l’esprit étroit et persécuteur des moines. Villena est le devancier
d'OIavidès. Le haut clergé espagnol avait aussi la meme disposition à favoriser les travaux de l’esprit et les entreprises généreus«s. Il s’en est bien corrigé depuis.
Ce goût des lettres passa du marquis de Villena à un autre illustre seigneur de la thème époque, Mendoza de Satiliilanc. Toute la cour du roi Jean II, malgré les guerres , les trahisons, les conspirations perpétuelles, était préoccupée par la passion des lettres cl le désir d’avancer les études. De là, plusieurs académies fort anciennes en Espagne. Ce goût des arts ne se borna pas à la poésie. Dès le quinzième siècle, la peinture avait fait de grands progrès en Espagne. Vous savez qu’à l’époque récente où la visite des armées françaises nous révéla l'Espagne, on fut tout surpris de trouver, dans les monastères de ce pays, une admirable école de peinture, et toute une suite de tableaux saints, dignes de rivaliser avec les chefs-d’œuvre des grands maîtres d’Italie. L'Europe ignorait ce génie de l’Espagne. Il avait commencé dès le quinzième siècle, par l'influence des princes et des grands d'Espagne, empressés de favoriser les artistes cl les poêles. Ils avaient mieux réussi sur un point que sur l’autre : la poésicdccour a rarement de la grandeur.Toutes les poésies espagnoles du quinzième siècle, tous les vers de Jean de Mena et de ses imitateurs, sont bien loin des vieilles romances du Cid. On y trouve des réminiscences nombreuses de l’antiquité et des plagiats du Dante, le seul puête dont le nom avait pénétré avec éclat dans l'Espagne. Déjà les esprits commençaient à s’affaiblir en imitant, cl à s’emboîter dans les formes créées par un homme de génie et qu'il aurait fallu renouveler après lui. Un poêle de ce temps fil un long poème sous le Titre de Labyrinthe üe la rie. Rien de plus froid que cet ouvrage. C’est une contrefaçon du grand poème du Dante. Le poète s’est égaré dans un désert ; une femme mystérieuse lui apparaît et lui montre les images diverses de la vie humaine. La forme est copiée , et le génie manque.
Mais, me direz- vous, n’y avait- il pas, à celle époque, un sujet permanent d’inspiration pour l’Espagne, quelque chose qui, indépendamment de vos protectorats littéraires et des imitations de l’Italie, devait sans cesse aviver et rajeunir la littérature nationale? C’était la présence des Mores, de celle nation ardente, poétique, grande d’abord par sa victoire, cl qui, maintenant vaincue, cédant pied à pied la terre qu’elle avait conquise, vendait chèrement la gloire aux Espagnols. C’était la prise de ces villes ornccs et brillantes, de celte opulente Xérès , de ce magnifique Alhamhra, de ces palais féeries où s'étonnaient d’entrer les rudes cl vieux chrétiens des Asturies. Que de pieux enlhou-
titismes! quels sujets de triomphe et de poésie ! De là vinrent, dans le quinzième siècle, beaucoup de romances pleines de grâce cl d'originalité, où l'on trouve une agréable confusion du génie more cl du génie castillan. La frivolité s'y mêle à la grandeur. Elles onl quelque chose de celte architecture moresque, où une fantaisie d'Orienl a sculpté en dentelles des pierres colossales.
Cela peut-il se traduire? Je ne sais. Il en est une, par exemple, dont notre grand poète, M. de Chateaubriand, a pris avec grâce quelques traits charmants :
Le roi don Juau,
Un jour chevauchant.
Vit, sur la montagne,
Grenade d'Esuagne;
Il lui dit soudain :
Cité mignonne.
Mon cœur te donne,
Avec nia main.
Je t'épouserai.
Puis apporterai En dons à ta ville,
Cordoue et Séville.
Superbes atours Et perle fine Je te destine Pour nos amours.
Grenade répond :
Grand roi de Léon,
Au Biorc liée.
Je suis mariée.
Garde tes présens :
J'ai pour parure Riche ceinture Et beaux enfans.
Ce langage animé, cette vie donnée aux puissantes cités d'Espagne est bien oriental. Voici la romance espagnole, dans sa simplicité première :
Abeuhaniar. More de la Mauritanie, tu naquis sous des signes favorables. La uicr était calme, la luoe dans son croissant : un More qui nait sous de tris signes ne doit as dire de mensonges. Alors lui répond lo More (écoutez ien ce qu’il lui disait) : • Je ne t'en dirai pas. seigneur, quand cela devrait me coûter la vie; car je suis fils d'un More et d'une captive chrétienne. Quand j’étais tout petit garçon, elle me disait souvent de ne pas dire de mensonges, que 'c'était une graode vilenie. Ainsi donc, demande, roi ; car je te dirai la vérité. — Je te remercie, Abenbamar, de cette courtoisie. Quels sont ces châteaux hauts et resplendissants? t- C’est l'Albainbra, seigneur, cl l’autre est la Mosquée; les autres, les Alijares. travaillés merveilleusement. Le More, qui les travaillait, gagnait cent doubles chaque jour , et le jour qu'il ne travaillait pas, il en perdait autant. L'autre est le Généralif, jardin qui n’a pas son égal; l'autre, les Tours-Vermeilles, château de grande valeur. » Alors parla le roi don Juan (écoulez bien ce qu'il disait) : « Si tu voulais, Grenade, je me marierais avec toi ; je te donnerais en arrhes et dot Cordoue et Séville. — Je suis mariée, don Juan, mariée et non veuve; le More qui me possède me veut grand bien... •
Si les exploits glorieux du Cid avaient inspiré tant de belles choses à la poésie populaire , il semble que les dernières victoires des Espagnols sur les Mores, la chute de Grenade, rabaissement, la
fuite de ces maîtres étrangers, n’auraient pas dû moins heureusement animer l'imagination espagnole. Quel sujet de chant triomphal pour les chrétiens que l'exil de Boabdil et scs larmes, quand, du haut des monts Alpulaxaras, il aperçoit sa capitale au pouvoir des chrétiens! Le lieu où il s’arrêta est encore appelé, dans la tradition poétique du pays, le Dernier toupir du More (il Ultiko scsptno DtL Moro). Mais aucun chant célèbre n'a consacré ce grand souvenir. Les romances, alors fort nombreuses, furent plus galantesqu’hérolqucs. Le génie des vainqueurs parut s'amollir et sc modeler sur celui des vaincus.
Mais la littérature espagnole, au quinzième siècle , ne se bornait pas à reproduire les grâces un peu fardées et le luxe de l'imagination arabe : elle sc proposait aussi d’autres modèles et tâchait d'imiter les écrivains de Rome, dans la poésie et dans l’histoire. On voit, par des poésies de Jean de Mena, qu’Ovide, Proporce, Ti bulle, üoèce, Tite- Live, Cicéron, J u vénal, lui sont familiers. Il mêle leurs noms avec ceux du Dante et de quelques auteurs de romans de chevalerie. Ayala même traduisit Tite-Live. La plupart des chroniqueurs espagnols montrent celte connaissance et ce goût de l’antiquité. Nous avons, à dater du treizième siècle, les vie des rois d'Espagne et même celles de quelques ministres, comme Alvaro de Luna, écrites par des contemporains. Ces chroniques onl été fort louées par Doulerwcck. Je ne sais s’il les avait bien lues. II en vante la précision et le naturel; et c’est le mérite qui inc parait y manquer le plus. Cette naïveté de mœurs, celle vive peinture que l'on cherche dans les vieux récits, ne sc trouvent point là. Ce n’est ni Froissart, ni même Ramon Munlancr ; c'est un récit tout roide et tout solennel. Ces chroniqueurs étaient, la plupart, hommes lettrés et doctes, qui citent beaucoup Cicéron, Tite-Live, Sénèque, cl font de grands efforts, dans leur idiome encore rude, pour simuler les belles formes de la langue latine. Il en résulte que Je plus grand charme des chroniques en langue vulgaire, l'unité du style et des faits, manque à ces récits trop ornés. La pompe uniforme des chroniques latines du quinziéme siècle, cette fausse élégance qui détruit tout à fait la couleur locale du moyen âge, semble avoir passé dans ces chroniques espagnoles. Peut-être dira-l-onquecc langage est, pour les Espagnols, plutôt naturel qu’imité, et que ce faste, celle gravité des termes, ces phrases longues et emphatiques tiennent au génie même de la nation. La réponse est dans la vive simplicité des romances du Cid et dans la simplicité austère des anciens récits d’Ayaia. Rien n'est plus éloigne de l'enflure cl des faux ornements qui remplissent
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l'histoire des Illustres guerriers et h fie d’Alvaro de Luna. Ces ouvrages, en longues cl laborieuses périodes, semblent calqués sur les formes latines.
Mais le caractère unique de cette vie d'Alvaro de Luna, c'est d’être le panégyrique d’un favori, composé après sa chute, et même après sa mort. Jamais la flatterie pour un homme puissant, jamais l’enthousiasme de l’éloge ne furent poussés plus loin. Richelieu triomphant était moins loué par l'Académie. Et cette narration si pompeuse des grands services d’Alvaro de Luna est terminée par le détail de sou procès et de son supplice. C’est une fidelité fort honorable pourlc chroniqueur et pour le héros, premier modèle de ces ininislrcsqui, dans la vieille Europe, essayèrent de lutter contre le pouvoir des grands , par un peu de soulagement douué aux peuples. Il ne faut pas dire cependant, comme un critique espagnol , que cet ouvrage soit écrit avec la plume de Sallustc. J’en trouve le style vague et déclamatoire. L’auteur qui parait avoir été un confident intime d’Alvaro de Luna , ne rapporte pourtant aucun de ces traits simples cl familiers qui donnent tant de variété à l’histoire. Je ne sais, par exemple, si le dernier entretien d’Alvaro de Luna et du roi, son maître, est fidèlement rendu par ('historien :
Le roi voulant apaiser les craintesde Ruy T)iaz , et peutêtre les siennes propres, d’après les choses que lui avaient insinuées à l’oreille les personnes dont nous avons parlé, eut un longentretien avec son loyal grand maître. Il lui dit : • Tu sais, grand maître , quels maux amène et a toujours amenés l’envie, depuis le premier bommej usqu’à nos temps. On a vu toujours, et on voit la grande et heureuse fortune avoir pour compagne l'envie : et si une personne, quel que soit son mérite, jouit d’une fortune favorable, c’est chose forcéequ’il se trouredes hommes, tantôt plus, tantôt moins, selon le rang, pour lui porter envie... Aujourd'hui beaucoup de cavaliers de mes royaumes ont envoyé vers moi pour m’assurer que, si je t’éloignais de ma cour, ils viendraient tous me servir et seraient à mes ordres. C’est pourquoi, afin de calmer et d’apaiser le royaume, je te prie de vouloir bien te retirer; etjeeeprometsdctc conserver dans tes honneurs, rangs, seigneuries, terres, diguités, renies. •
Alvaro de Luna répond à son tour par une Inngne moralité et en citant des phrases de Scnèquc le philosophe; ce que j’ai peine à croire authentique. Il me semble que l'historien invente mal ou défigure ce qu’il avait appris. Je crois qu'il a substitué son érudition latine au langage naturel d'une âme fière et hardie, comme celle d’Alvaro de Luua. Généralement, ces chroniques espagnoles me paraissent empreintes d'une pompe monotone, qui peut offrir, sous quelques rapports, l’expression du caractère espagnol , mais qui souvent ne doit pas être vraie, même chcx eux, parce qu’elle ne le serait nvfie part.
Ainsi, messieurs, Icquinzièmcsiècle ne nous montre en Espagne aucun de ces monuments originaux el durables qui marquent le génie d’un peuple. La
littérature fut studieuse, sans génie ; elle produisit, sans inventer.
Si, pour nous reposer de celte course longue cl stérile, nous voulons trouver enfin dans l'idiome espagnol uii discours, un écrit d’une beauté durable, j'imagine qu’il faut nous adresser aux hommes qui ont agi et ont fait de grandes choses. Un d’eux n’était pas mémo Espagnol de naissance; il se servit de la langue castillane, comme du premier instrument qu’il trouvait là, et dont il avait besoin pour se faire entendre : c'était le Génois CuJorab. Je n’hésile pas à le dire, cet étranger qui n’apprit l'éspaguo! que tard, dans ses audiences cl dans ses placels pour faire agréer la découverte d’un nouveau monde, Colomb a été, dans son siècle, l'homme le plus éluquent de l’Espagne. C’est qu’il avait de grandes idées, qui emportaient avec elles des expressions sublimes ; c'est qu’il avait surtout de l'enthousiasme : Spiritus Dei ferebalur super aquas • Les formes extérieures de l’art, les phrases longues cl savantes n'avaient pas manqué , jusque-là, dans les chroniqueurs espagnols. Avec lui commence le sublime, la simplicité dans la grandeur. Je \ oudrais avoir non-seulement tout ce que Colomb a écrit pour s’expliquer, pour se défendre, mais luul ce qu’il a dit pendant sa longue attente el sa persécution, ses conjectures éloqueulcs, ses affirmations sublimes, ses vives réponses aux esprits légers ou envieux qui doutaient de sun géuie. Je voudrais qu’on nous cùl fait connaître, ce qui existe encore, le procès-verbal des conférences de Colomb dans le couvent de Simancas, avec plusieurs religieux qui opposaient à son dessein dos textes de l'Écriture eldes raisonnements tirés delà Cosmographie de Ptoléinée. Il ferait beau voir ce grand homme redressant par sa haute sagacité les notions incomplètes de la géographie antique, détruisant une fausse science par scs vues hardies et nouvelles; puis s’armant à son tour d'une foi enthousiaste contre une foi ignorante el craintive, s'emparant aussi de l’Écriture, non pour arrêter, mais pour étendre el élever l’esprit de l’homme interprétant ces paroles du prophète : « Mutti periransibunt , et multiplex erit scientia, comme une prédiction de ses découvertes , el croyant lire dans la Bible ce qu’avait inventé son génie. Je ne sais pourquoi Washington Irving ne nous a pas conservé tout ce débat, tout ce travail d’uu grand génie pour faire entrer sa pensée dans des esprits si inférieurs à lui.
Nous avons du moins le journal de Christophe Colomb et quelques-unes de ses défenses cl de scs suppliques. Ce journal est empreint de la plus vive émotiou pour les beautés de la nature et de la plus fervente piété. C’est un exemple de plus que, même dans la science, les grandes choses se font
par l'imagination et l'enthousiasme. C'est en mêlant la hardiesse et meme la chimère des spéculations aux combinaisons infinies des chiffres, que Kepler parvint à ses belles découvertes. L'âme a besoin de s’élancer pour atteindre au grand.
Colomb, plus que Kepler encore, avait ce tour d'imagination sublime cl mystique, ce goût du merveilleux porté dans la science.
Vous le savez , pour faire avec toutes nos forces la chose que nous voulons , il faut prétendre au delà. On a trouvé , dans le moyen âge, plusieurs secrets de chimie en poursuivant les rêves de l’alchimie. Colomb lui-même, ce n’était pas seulement la roule des Indes, Si-pango, ni môme tout un monde, qu’il cherchait avec (anl d’efforts; c’était le paradis. Déjà sûr de sa première découverte , il affirmait , plein de joie, dans ses lettres à Ferdinand , que bientôt il allait trouver les grands fleuves dont la source est dans l’Édcn, et que les nouvelles terres qu’il avait découvertes devaient, en s'élevant, aboutir à une atmosphère épurée, où la nature serait parfaite cl la vie bienheureuse; et il raisonnait avec toute la logique de la science, sur ce pieux espoir. Vif sentiment de la nature , naïveté du puëte, enthousiasme, qui rêve tout un monde idéal au delà du nouveau monde découvert, voilà le journal cl les lettres de Colomb pendant ses voyages. Rien dans la poésie descriptive n’est plus gracieux que la première impression qu’il a reçue des beaux rivages trouvés par son génie, de celte douce température, qu'il compare à celle du royaume de Valence dans une matinée de printemps, de ccs brises et de ces grandes forêts qui semblaient saluer l'abord de ses vaisseaux, liicnlôl après , ses défenses montrent une grandeur d’âme égale à son génie.
Le plus haut degré d’éloquence ne peut se produire de lui-même et isolé de la vie réelle. Il faut qu'il porte sur l’énergie du caractère, sur l’homme tout entier, et sur l’homme exercé par de grandes épreuves. Ainsi les puissants orateurs de l’ariliquité; ainsi, dans nos mœurs plus paisibles, ces grands évêques appuyant leur éloquence sur les œuvres d'une vie activement religieuse. Colomb, qui avait quelque chose de plus grand, ne doit pas cependant se comparer à ces hommes. La portion de son génie qui est tombée sur le papier et n'est plus que de l’éloquence, n'est pas fort étendue; j’en détacherai quelques fragments. Je laisse ce qu’on a souvent admiré, et je m’attache à un passage où parait surtout l'exaltation mystique de Colomb. C’est dans une lettre datée de son qua-
trième voyage, où cet homme prodigieux, avec de frôles embarcations dont notre habileté moderne n’oserait se servir, traverse des mers si nouvelles, brave tant de périls, consumé d'âge et de goutte. C’est une lettre adressée à Ferdinand et à Isabelle, et le compte rendu des dernières souffrances qu’il a éprouvées, retenu par la saison et par la détresse de scs vaisseaux sur une plage malheureuse. J’imagine que, sous l'enthousiasme rêveur et mélancolique de scs paroles, se cache une prévoyance politique et un avis pour Ferdinand. Déjà il avait éprouvé l’avare ingratitude de ce prince, la froideur d'Isabelle, les perfidies de la cour. Ecoutez son récit, dont la fin ressemble à un délire fébrile traversé par des éclairs de raison sublime :
Mon frère et le reste des nôtres étaient sur un navire, dans le (Icuve, et moi sur la côte, seul, consumé d'une fièvre ardente. Je gagnai arec eflort le point le plus élevé, appelant d'une voix lamentable, en pleurant, les capitaines de Vos Altesses et les quatre vents du ciel à mon secours. Mais ils ne me répondirent rien. Epuisé de fatigues, je m'endormis, et j’entendis une voix compatissante qui disait :
« O insensé ! lent à croire et à servir ton Dieu, le Dieu de tous les hommes : que fit-il de plus pour Moïse et pour David son serviteur. Depuis ta naissance il a toujours eu le plus grand soin de toi: lorsqu’il te vit parrenu à l’âge qu’il avait arrêté dans ses aesscins, il fit retentir ton nom dans toute la terre. Il te donna les Indes, qui sont une si riche partie du monde ; tu les distribuas comme il te plut, et il te donna pouvoir pour cela. Tu reçus de lui les clefs des barrières uc l'Océan, fermées jusque-là de chaînes si fortes; on obéit à tes ordres dans d immenses contrées, et tu acquis une gloire immortelle parmi les chrétiens. (Jue lit-il de plus pour le peuple d’Israël, lorsqu’il le tira d’Egypte? et pour David meme, qu’il éleva du rang de simple pasteur au trône de Judée? Reviens à ton Dieu, reconnais enfin ton erreur : sa miséricorde est infinie; ta vieillesse ne t'empêchera pas de faire de grandes choses; il tient dans ses mains les plus brillants héritages. Abraham n’avait-il pas plus de cent ans, lorsqu’il engendra lsaac, et Sara ellemême était-elle jeune? Tu réclames un secours incertain : réponds, qui l’a'tant et si souvent affligé? Est -ce Dieu ou le momie? Dieu maintient toujours les privilèges qu'il a accordés et ne viole jamais les promesses qu'il a faites; le service une fois rendu, il ne dit point que l’on n’a pas suivi scs intentions, et qu’il l’entendait d’une autre manière; il ne fait pas souffrir le martyr, pour le plaisir des bou. . vaux : il agit exactement comme il parle; tout ce qu’il promet, il le lient, et même au delà : tel est son usage. Voilà ce que ton Créateur a fait pour toi, et ce qu’il fait pour tous. Montre maintenant la récompensedes fatigues et des périls que tu as essuyés, en servant les autres. •
J’étais comme à demi mort, en entendant tout cela; mais je ne pus trouver aucune réponse à des paroles si vraies; je ne pus que pleurer mes erreurs. Celui qui me parlait, quel qu’il fût, termina en disant :• Ne crains pas, prends conliance ; toutes ccs tribulations sont écrites sur le marbre; et ce u'est pas sa us raison. » Je me levai aussitôt que cela me fut possible; et au bout de neuf jours le temps redevint favorable.
Il faul clore le quinzième siècle parcelle vision sublime, où rien ne manque, le génie, l'enthousiasme ff le malheur d'un grand homme.