‹ Cours de littérature française (volume 5)Chapitre 12 sur 21 · ONZIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

ONZIÈME LEÇON

Essence du poëme épique ; il doit renfermer toute la science d'un temps. — Caractère de la Bible et des poëmos homériques ; impossibilité de cette épopée encyclopédique dans les temps modernes. — Parallèle entre les âges successifs de l'antiquité et ceux des temps modernes ; âge divin , âge héroïque. — Fausse analogie entre Yâge héroïque de l'anliquilé et le moyen âge. — Science du moyen âge contraire à la naïveté primitive. — Éléments poétiques de cette même époque. — Imagination de Dante. — Sa Vita nuova. — Considérations sur la Divina Commedia.

Messieurs,

Nous avons esquissé la vie de Dante. Voyons maintenant son grand ouvrage. Depuis cinq siècles, ce poëme est l'orgueil et l'étude d'une nation spirituelle et singulièrement née pour les arts. Il est resté comme un monument original qui n'a point servi de modèle. On imite Shakspeare; on fait des tragédies d'après Shakspeare; et Schiller semble parfois atteindre jusqu'à lui. Je ne sache pas qu'on ait imité Dante, que ce

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prophète de poésie ait laissé son manteau à personne, et que des génies semblables soient nés de son inspiration.

Quelle est donc cette forme de génie, haute et inaccessible, qui n'a été vue qu'une fois? Quel est cet ouvrage de Dante? Faut-il le nommer poëme épique? Y a-t il plusieurs ordres de poëmes épiques? Peuventils appartenir à tous les âges d'une nation, ou sont-ils exclusivement dévolus à une première époque de jeunesse et de candeur, à une puberté de l'imagination dans les peuples, qui, une fois passée, ne se retrouve ni ne se remplace?

A ces questions spéculatives, que réveille le nom de Dante viennent se joindre plusieurs points de vue littéraires sur l'art, sur la fiction, sur le naturel et la poésie du style. 3Iais d'abord la Comédie de Dante estelle un poëme épique? Qu'est-ce qu'un poëme épique? quels en sont les éléments et les caractères? Montesquieu, qui aimait à décider les questions par des plaisanteries, se moque des gens qui croient qu'on n'a jamais fait que deux poëmes épiques, et qu'on n'en peut plus faire. Ces gens-là peut-être n'ont pas tort. Un poëme épique, est-ce autre chose que le monument le plus complet de l'imagination et des croyances d'un peuple? Sous ce rapport, le poëme épique ne convient qu'aux temps où l'on sait peu de chose, où l'on imagine, où l'on sent beaucoup. Un tel ouvrage doit être j'encyclopédie d'un siècle et d'une nation. Vous figurez-vous un poëme épique naissant de nosjours, parmi les innomblables classifications de la science et les iru-

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vaux variés des esprits, dans noire société si laborieuse et si compliquée? Comment créer une fiction qui soit une croyance? comment résumer tant de faits et d'idées? Il serait impossible de renfermer dans le ^lus long poëme une partie des pensées, des inventions, des sciences qui préoccupent les contemporains. Comment répondre à cette grande curiosité que le poète doit satisfaire? Le poëme épique, vaste comme le monde, lorsque le monde est très-borné, c'eslYlliade et YOdyssèe, soit qu'on y reconnaisse l'œuvre d'un génie unique, selon la croyance d'Aristote et de toute l'antiquité, soit que l'on prétende y démêler la production fortuite et artificielle des travaux poétiques de tout un siècle, comme l'a supposé Vico. Quoi qu'il en soit, tout ce qui existait d'idées pour les Grecs, depuis leur théogonie la plus haute jusqu'aux arts industriels dont ils avaient l'usage, depuis la morale sublime qui respire dans la belle allégorie des prières, jusqu'à l'industrie de l'ouvrier qui, sur son enclume portative, battait les feuilles d'or pour en revêtir les cornes du taureau consacré, tout ce que sentait, tout ce que savait, tout ce qu'inventait la Grèce du temps d'Homère, est dans Ylliade. Les livres saints des Hébreux offrent ce même caractère de l'épopée antique. Tout ce qui occupait ce peuple, depuis les rites durs et minutieux auxquels son humeur indocile était asservie, jusqu'à renthousiasme religieux et poétique dont il était saisis tout ce qu'il connaissait, depuis les pratiques de l'agriculture et de la vie pastorale jusqu'aux métiers qu'il apprit de son commerce avec Ophir, jusqu'à l'art dif-

ficile de graver en pierres fines ' ; tout ce qu'il faisait enfin se trouve dans l'épopée biblique.

Mais tout ce que savaient les Romains est-il dans VÉnéide? Au siècle d'Auguste, YÉnéide pouvait-elle être le résumé des croyances et des pensées du peuple romain , tel que l'avaient laissé tant d'années de guerre civile et de corruption? est-elle l'image de celte société ambitieuse, politique et savante, qui, vaincue par ses vices, se soumettait à un despote? n'était-elle pas plutôt une distraction studieuse, un travail tout littéraire? Dans le soin que prend Virgile pour corriger, pour épurer les formes rudes de la mythologie homérique, et les rapprocher de furbanité romaine, qui n'y croyait pas, n'aperçoit-on pas que le siècle du poëte n'est plus épique? Que dire des poëmes nés dans la décadence de la littérature latine? tous furent également des œuvres d'imitation, et non des monuments de génie. Ce qui, pendant une longue suite de siècles, ne s'était pas reproduit, le poëte épique qui sait tout ce que savent ses contemporains, et élève tout ce qu'ils savent et pensent à la plus haute puissance d'imagination et de génie ; cet homme, qui avait manqué au monde depuis Homère, a-t-il pu, a-t-il dû se retrouver dans le moyen âge? est-il né à cette époque, ou ne doitil jamais naître ? car nous ne pouvons l'espérer de nos jours. Ici se présente cette histoire psychologique de l'espèce humaine où se complaît la littérature alle-

^ Vous prendrez aussi deux pierres d'onyx où, vous graverei hs noms des enfants d'Israël. (£xode, xxvai, 9.j

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mande. Pénétrante et mystique, elle a pris plaisir nonseulement à décomposer la pensée dans l'individu, mais dans les races et dans les divers âges du monde. Ramenée à la théologie par l'abstraction philosophique, elle s'est dit qu'au commencement des nations il y avait une époque d'inspiration religieuse et d'autorité sacerdotale ; on l'a nommée Yâge divin. Lorsqu au règne de la foi se mêle celui de la force, lorsque les guerriers entrent en partage avec les prêtres, que toute inspiration ne sort plus du sanctuaire, mais que les hommes, rudes encore, ont en eux quelque chose de hardi qui les porte aux grandes entreprises, alors commence Yâge héroïque. Puis vient Yâge humain, où nous sommes, et qui se prolongera.

Messieurs, dans ce système, dans cette espèce d'inventaire abstrait des procédés de l'espèce humaine, la poésie épique appartient à Yâge divin; ou plutôt elle se trouve sur les confins de Yâge divin et de Yâge hé' roïque. Homère marque le moment où les anciennes hymnes, la voix sacerdotale qui sortait du temple, ne parlaient plus seules au peuple. On célébrait les exploits des héros, en même temps que les traditions mystérieuses des dieux. Cotte alliance éclate dans Y Iliade.

En rappelant cet exemple, les critiques allemands affirment que le monde moderne, à dater du nioyi-n âge, a précisément offert le même spectacle. Il leur a semblé que le moyen âge avait exactement renouvelé ces diverses époques de l'antiquité. Dans la domination des prêtres chrétiens sur les ruines de l'empire,

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dans la croyance aux légendes et aux miracles, ils ont vu Vâge divin. La féodalité et les ordres chevaleresques leur ont offert \âge héroïque.

Disons-le cependant, Messieurs, sans méconnaître quelques analogies apparentes, l'esprit humain est plus libre et plus varié que ne le veulent ceux qui essayent de le renfermer ainsi dans le compas d'un système. Il ne reprend pas inévitablement la même route; il ne refait pas, à des siècles de distance, un travail tout à fait semblable. Sa progression une fois commencée ne s'arrête pas ; les secousses rétrogrades qu'il éprouve laissent subsister quelque chose de l'esprit qui avait précédé; et, en ce sens, on peut dire que jamais la même époque ne saurait se reproduire deux fois avec des caractères absolument identiques. Ainsi, les pren)iers siècles du moyen âge offraient, dans la suprématie sacerdotale, dans la nij aïologie populaire des légendes, dans les mœurs guerrières des seigneurs, une ressemblance extérieure avec Vâge divin ou Vâge héroïque de la Grèce; à la bonne heure; mais il s'y mêlait une différence profonde, c'était cette tradition, ce débris de civilisation romaine qu'avaient reçus les premiers temps modernes. Remarquez-le ; notre âge divin et notre âge héroïque avaient hérité de l'âge analytique dos Grecs et des Latins. De là ces formes savantes, ces habitudes subtiles de raisonnement qui se montraient au milieu de l'enthousiasme et de la rudesse d'une société naissante. Le moyen ûge ne pouvait pas abolir la trace de cette antiquité savante et railonneuse qui avait existé avant lui; il ne pouvait pas

empêcher que, de toutes parts, des rayons de cette lumière n'arrivassent à lui. Il dénaturait les idées qu'il en recevait. De la philosophie ancienne il faisait la scolastique; à la morale de Platon, ce dernier degré de la sagesse humaine, divinisé par TÉvangile, il me lait des coutumes féroces : mais cette alliance même donnait une physionomie nouvelle au moyen âge, et interdit la comparaison entre cette époque et toute autre. Le moyen âge est un chaos d'éléments disparates, un amas confus, où les débris de la civilisation romaine, comme autant de fossiles d'un monde antédiluvien, avaient survécu à l'inondation de la barbarie, et se conservaient entiers et reconnaissables, au milieu des créations nouvelles. C'étaient deux sociétés réunies. L'une était là, morte et gisante; mais sa langue, ses lois, ses livres demeuraient à l'usage d'une partie de la société vivante, et lui communiquaient, toute jeune qu'elle était, quelque chose des souvenirs et des expériences d'une vieille civilisation.

Aussi, dans les écrivains du viii« siècle même, vou.î retrouvez telle réminiscence de la philosophie antique, qui semble une anticipation de notre humanité moderne. Eghinard pense et s'exprime comme l'homme le plus vertueux d'un siècle éclairé. C'est que, par l'étude et le souvenir, il appartenait à d'autres temps que le sien. Par les monuments de la belle civilisation romaine, il avait deviné la nôtre. Voilà ce qui fut donné au moyen âge, et ce qui n'avait pas existé dans Vâge héroïque de la Grèce. Il en résulte que ce caractère de candeur primitive, d'originalité féconde, mais

bornée, d'imagination épuisant tout un monde contemporain, et ne sachant rien au delà, ne pouvait appartenir à la jeunesse de nos temps modernes, comme il avait appartenu à la première époque de l'antiquité. S'il y a eu un Homère dans le moyen âge, il n'a pas dû être seulement le témoin, l'interprète de la société féodale ; il n'a pas dû seulement sceller dans ses vers l'alliance de Yâge divin et de Vâge héroïque : il a fallu qu'il se souvînt de ce vieil empire romain, qui avait préexisté, et que son imagination fût remplie de César, d'Auguste, de Constantin, de Cicéron, de Virgile. Il a été savant de la science du passé ; et dès lors il devait être peintre moins naïf de son temps. Quelle que fût la liberté de son génie, la nouveauté de son langage, il n'a pas été libre du joug de toute imitation. Il n'a pas échappé à cette forme érudite qui est imprimée à toute la littérature moderne; il naissait dans un siècle qui déjà pliait sous le poids des souvenirs.

Cependant, si la simplicité de Yâge héroïque ne se retrouvait pas dans le moyen âge, si elle ne pouvait renaître, beaucoup de choses se réunissaient pour favoriser l'inspiration poétique. Celle idée d'un homme qui chante pour les autres hommes un long récit de faits merveilleux, cette idée, si elle n'est qu'un procédé de l'art, doit manquer de puissance. Mais au moyen âge, malgré ce mélange des deux civilisations, et cette tradition romaine qui nuisait à la naïveté, il y avait dans les âmes beaucoup d'ardeur et de foi. Tout ce qu'elles savaient des temps passés prenait à leurs yeux

la forme de leur temps. Alexandre, nous l'avons vu, était le premier des chevaliers; Virgile, dont les vers n'avaient jamais cessé d'être cités dans les chroniques les plus barbares, n'était pas seulement un poète; c'était un prophète et même un enchanteur. Cette illusion date du iii« siècle du christianisme, où Constantin, prêchant, le jour de Pâques, dans la principale église de sa ville nouvelle , interprétait, comme une prédiction de la naissance du Messie , l'églogue :

Ultima Cumaei venit jam carminis aetas.

Cette illusion superstitieuse attachée au génie d'un grand poëte s'était conservée dans tout le moyen âge. Virgile avait eu sa légende. On racontait l'histoire d'un miroir magique où il voyait, dit-on, l'avenir.

Ainsi, à nos yeux, différence et ressemblance du moyen âge avec les temps héroïques de l'antiquité. Il n'avait pas comme eux cette naïveté, cette ignorance que ne surcharge aucun souvenir; il était obsédé par une civilisation antérieure; mais, comme eux, il était plein d'enthousiasme et de crédulité poétique.

Maintenant que cet enthousiasme, tout en se mêlant aux souvenirs de l'antiquité, s'attache au plus grand intérêt des temps nouveaux, une œuvre originale, quoique savante, a dû naître. Cet intérêt, celte préoccupation du moyen âge, c'était la vie à venir. On rapportait toutes les actions à ce but : la trace en est partout. Les seigneurs donnaient à leurs serfs la liberté, ou dotaient lesrouvenls, proptcr proxiniuin Dei

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judicium. La fin du monde et la résurrection étaient les idées les plus familières à Timagination des hommes. Il paraît que , par la fausse interprétation d'un passage célèbre de l'Évangile, le monde chrétien resta longtemps sous la terreur imminente d'une destruction universelle. Comment vivait- on? comme dans un pays désolé par une révolution sanguinaire, ou par quelque contagion. Une crainte perpétuelle s'affaiblissant à la longue, on s'occupait des plaisirs et des intérêts de la vie; puis on revenait à cette idée prédominante et terrible, la fin du monde, le purgatoire, l'enfer.

Un passage que j'ai cité au commencement de ce cours indique combien l'éloquence chrétienne et la politique pontificale abusaient de ces terreurs populaires pour fonder leur pouvoir. Sans cesse les prédications du xi« et du xii« siècle remettent cette image du dernier jugement devant les yeux des hommes. Un poète de génie, connaissant à peu près tout ce qu'on savait de son temps, devait être naturellement porté à saisir un pareil sujet : puis, s'il y avait dans la disposition de son âme une sorte de mélancolie ardente, ce choix s'expliquera mieux encore. Ici, je ne suivrai pas les critiques italiens qui, sans amour-propre national, ont cherché les traces d(?s inventions de Dante dans le roman provençal de Guérin le malheureux, et dans quelques fabliaux. Je n'examinerai pas non plus ce qu'il doit à son ancien maître Brunetto Latini. Dans un poème allégorique, celui-ci raconte qu'ayant appris l'exil des guelfes, ses amis, troublé par la douleur, il

s*égara dans une forêt, et parvint au pied de hautes montagnes couvertes d'une foule d'hommes et d'animaux qui mouraient et se reproduisaient à la voix d'une femme dont la tête touchait au ciel. Cette femme, qui était la Nature, lui expliqua les mystères de la création, et finit par lui enseigner son chemin pour sortir de la forêt, et trouver la philosophie et l'amour : le poëte obéit, et rencontre Ovide qui lui sert de guide. Je ne chercherai pas si cette fiction, assez froide, a pu inspirer Dante; je me demanderai plutôt si, en étudiant les autres écrits de Danle lui-même, ceux qui ont échappé à sa première jeunesse, on n'aperçoit pas les traces de l'imagination faite pour tracer cette œuvre infernale et céleste dont tout son siècle lui donnait l'idée. Quand on veut savoir ce qui a inspiré Milton, on lit tous ses ouvrages, et dans le Telrachordon, sous l'amas barbare de la scolastique, on aperçoit, comme une illumination soudaine, la brillante esquisse du Paradis perdu : le poëte se révèle. Vous voyez que cet homme, au milieu de la guerre civile et de la théologie du long parlement, est obsédé de la création sublime qu'il porte en lui. De même, je demande à tous les écrits de Dante le secret et la trace de son inspiration. Il est un premier écrit de Dante, œuvre originale, où vous pouvez reconnaître et prédire l'homme qui fera le paradis, le purgatoire et l'enfer : cet ouvrage est la Vila nuova. C'est un récit d'amour; c'est la confession d'un poëte, et non-seulement d'un poëte plein d'âme et de tendiesse, mais d'un poëte habile rit savant Sous ce rapport, il offre un singulier eontrasiu

d'enthousiasme et de pédanterie qui marque l'homme et le siècle.

Il s'agit, pour Dante, d'encadrer quatorze sonnets qu'il a faits à différentes époques pour Béatrix ; chaque sonnet a sa notice, pour* ainsi dire; on peut y retrouver la vie de Florence à la fin du xiii^ siècle, vers 1295. Déchirée par les factions des gibelins et des guelfes, Florence n'en était pas moins une ville de galanteries et de fêtes : les réunions de plaisir, les promenades, les danses, les rencontres à l'église (déjà l'église, en Italie, était un rendez-vous) semblent les principaux incidents de cette vie occupée par l'amour. De touchants usages , pareils à ceux de la Grèce moderne, se mêlaient aux cérémonies des funérailles; c'étaient autant d'inspirations qui développaient le talent poétique et l'émotion mélancolique de Dante ; car le génie de ce grand poète n'est pas italien , mais rêveur, triste, exalté : s'il était moins naturel, je le dirais germanique.

Voici, par exemple, le sujet de l'un de ses sonnets :

Ce fut le bon plaisir du Seigneur dos anges d'appeler à sa gloire une jeune dame , d'une très-grande beauté, et qui était fort aimée dans la ville. Je vis son corps inanimé dans le cercueil, au milieu de beaucoup de dames qui pleuraient d'une façon touchante. Alors me rappelant que je l'avais vue faire compagnie à la plus belle de toutes, je ne pus retenir quelques larmes ; et, en gémissant, je me proposais de dire quelques paroles sur sa mort, en mémoire de ce que je l'avais vue parfois avec ma dame.

Mais ce qui, dans la Yita nuova, fait surtout cou-

naître l'âme agitée de Dante, ce qui le montre sous lo. joug de. la fantaisie poétique, c'est un long récit dont je ne veux rien retrancher, tant les expressions en soni originales e't suffisent pour expliquer tout son génie! Cela vous semblera-t-il un songe, une vision , une extase' N'importe. Si vous y trouvez quelque chose de bien extraordinaire, de bien étranger aux procédés habituels de la raison, pensez que ce n'est pas avec un sens calme et rassis que l'on ose ces créations sublimes de la Divina Couimedia , et souvenez-vous du mot de Sénèque : Nullum est magnum ingenium sine aliqua mixtura dcmentiœ.

Une imagination puissante, une sensibilité vive, ces deux âmes de la grande poésie, ne peuvent être portées à l'excès sans toucher quelquefois au délire. II faut vous faire connaître cet homme de génie, dussiez-vous croire un moment que cet homme de génie était fou :

Peu de jours après , il arriva qno j'éprouvai dans quelque partie du corps une douloureuse infirmité. J'en souffris sans relâche, pendant beaucoup de jours, un mal Irôs-cruel, qui me réduisit à une telle faiblesse, qu'il me fallut rester là, comme ceux qui ne peuvent se mouvoir. Le neuvième jour, me sentant une douleur presque intolérable, il me vint un penser sur la dame que j'aimais. Quand j'eus songé quelque temps à elle, je me reuiis à penser a ma vie affaiblie, et voyant combien le cours en était incertain, quand môme je serais en santé, je commençai à gémir au dedans de moi sur une telle misère. De là, soupirant avec force, je me disais : « De toute nécessite, il faut que la belle l'éatrix une fois se meure. » Et alors un si i'oil égarement me saisit, que je fermai les yeux et comuuMK'ai

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à travailler, comme une personne frénétique, et à imaginer mille choses. Dans le commencement de l'illusion où s'égarait ma fantaisie, il m'apparut des figures de femmes échevelées qui me disaient : « Tu mourras pourtant. « Et puis, après ces femmes, il m'apparut d'autres ligures de femmes diverses et horribles à voir, qui me disaient : « Tu es mort. » Mon imagination ayant commencé à errer, j'en vins à ce point de ne pas savoiroù j'étais; cl il me semblait voir marcher des femmes échevelées, gémissantes, merveilleusement tristes; et il me semblait voir le soleil s'obscurcir, cl les étoiles devenir d'une telle couleur que je les croyais en deuil, et la terre trembler.

M'cmervcillant de celle vision, et tout épouvanté, j'imaginai qu'un ami venait me dire : « Ne sais-lu pas? ton admirable dame est partie de ce monde. » Alors je commençai à pleurer d'une façon déchirante; et non-seulement je pleurais en imagination, mais je pleurais de mes yeux, et je les mouillais de véritables larmes. Je crus regarder vers le ciel, et il me semblait voir une multitude d'anges qui retournaient en haut, et avaient devant eux une nuée irès-blanche; et il me parut que ces anges chantaient un hymne glorieux ; et il me semblait entendre les paroles de leur chant, liosanna in excelsis , et je ne crus pas entendre autre chose. Alors il me parut que mon cœur, où était renfermé tant d'amour, me disait : « Cela est vrai : elle est morte notre dame bien-aiméc. » Et il me parut que j'allai pour voir le corps où avait habité cette âme noble «îl bienheureuse; et celle imagination trompée, qui me montrait ma dame morte , fut si forte, que je crus voir des dames qui couvraient sa tôte d'un voile blanc; et il me semblait que son visage avait un tel air d'humilité, que je croyais l'entendre dire : « Je vois la source de la souveraine paix. » Dans cette imagination , j'appelais la mort, en lui disant : « Mon chérie, viens à moi, ne me sois pas cruelle ; viens à moi, qui te désire beaucoup, et qui déjà, tu le vois, porte tes couleurs. y> Et ^uand j'eus vu remplir tous les douloureux offices que l'on rend aux corps 'nanimés, il me parut que je retournais dans

ma chambre ; et là, il me parut que je regardais vers le ciel ; et mon illusion était si grande, que je commençai à dire à haute voix : « 0 belle âme ! que bienheureux celui qui te voit ! »

Pendant que je disais ces paroles avec un douloureux sanglot, et que j'appelais la mort, une jeune dame qui était assise près de mon lit, croyant que mes pleurs et mes paroles étaient causés seulement par les souffrances de ma maladie, se mil à pleurer de crainte. Les autres dames qui étaient dans la cham bre s'aperçurent que je pleurais, par la plainte qu'elles viren* faire à cette dame; et, l'obligeant de se retirer, elles vinrent vers moi pour me réveiller, croyant que je révais, et elles me disaient : « Ne dors plus, et ne le décourage pas. » Et comme elles parlaient ainsi, mon illusion cessa au moment où je voulais dire : « 0 Béalrix, sois bénie ! » El j'avais déjà dit ô Béatrix ! lorsque, revenant à moi, j'ouvris les yeux, et je vis que j'étais dans l'erreur; et quoique j'eusse prononcé ce nom, ma voix était tellement brisée par les sanglots et les pleurs que ces dames ne purent m'enlendre, à ce que je crois.

Cette pieuse extase, cette vision mystique, ces anges mêlés au souvenir de Béatrix, tout cela ne vous révèlet-il pas la véritable inspiration de \à Divine Comédie? Faut-il la chercher ailleurs, et la croire empruntée de quelques fabliaux? N'est-il pas manifeste que Dante la portait en lui, jusque dans sa iièvre et dans ses rêves ? *

Maintenant que vous connaissez les songes mystiques, les pieuses hallucinations qui devaient servir à la pensée du poète , il faut chercher en lui ce que le moyen âge ne pouvait rejeter, l'élément technique, la science, et, pour ainsi dire, la scolastique de la poésie, comme on la concevait alors.

Nous nous trompons souvent lorsque nous suppo

sons au moyen âge moins une étude qu'un instinct, une création immédiate et spontanée de sentiments et de pensées nouvelles. Tout à l'heure je rappelais les différences qui le séparent de la vieille antiquité grecque; elles éclatent partout. Ce père de la poésie moderne, ce Dante, qui avait tant d'invention dans les extases fébriles de sa jeunesse, veut-il écrire : quelle que soit la native et indomptable originalité de son génie, il écrit d'après des règles et des modèles. Il est disciple de la Bible et d'Aristote, de Virgile et des scolastiques. Sa passion et ses rêves lui ont donné cette première idée d'une femme bénie, apparaissant au milieu du chœur des anges; sa science orthodoxe fera plus tard de cette femme le symbole de la théologie; et il sera guidé par elle dans son céleste voyage. Puis il consultera la poétique des anciens , pour disposer de ces inventions si nouvelles. Il raisonne, d'après leur autorité, sur la forme et le titre de son poëme. Ce n'est pas au hasard qu'il a pris le nom de Comédie; il en donne l'explication et le motif dans une lettre qui peut servir de préface à son ouvrage.

La comédie, nous dit-il, est un genre de composition poétique qui diffère de tous les autres. 11 diffère de la tragédie, en ce que la tragédie est belle et paisible dans le début, horrible à la fin. La comédie, au contraire, s'annonce par de graves embarras, mais aboutit à quelque chose d'heureux, comme on peut le voir dans les pièces de Térence. De là quelques poètes ont coutume de souhaiter par forme de salut amical un commencement, tragique et un dénoùment comique. Ces deux genres diffèrent également par le langage. Celui de la tragédie est

élevé , suDlime ; celui de la comédie est détendu et simple, comme le veut Horace dans sa poétique. C'est par là que le présent ouvrage s'appelle Comédie. Si vous regardez le sujet , il est d'abord horrible et hideux, c'est l'enfer; et il est à la fin heureux, désirable, gracieux, le paradis. Si vous regardez le langage, c'est un style détendu et simple, puisque c'est la langue vulgaire dans laquelle conversent les femmes.

Cette manière de raisonner semblera peut-être bien subtile dans sa naïveté : il est singulier que le paradis soit comparé à un dénoûment de comédie. Mais dans ces bizarres mélanges d'idées, vous ne reconnaissez que mieux avec quelle force l'antiquité régnait sur tous les esprits cultivés du moyen âge. On ne lui échappait qu'en étant simple troubadour, faisant quelques vers pour sa dame, sans souci de tout le reste du monde. Mais sitôt qu'on essayait quelque sujet plus grand, on retombait sous la puissance de l'antiquité. C'est merveille de voir comment Dante, à l'appui de ces conceptions fantastiques, a soin de citer Horace, et comment il examine dans son poëme le sujet, Yagent, la forme, le but, le titre, et la leçon philosophique. L'abbé le Bossu ne ferait pas mieux; et c'est ainsi qu'il procédait dans l'analyse de Ylliade. Mais croyez-vous qu'Homère se soit avisé, de son temps, d'un travail d'esprit aussi scolastique? et ne voit-on pas là, sous des traits bien visibles, la différence entre l'originalité antique, toute pure et naïve, et celle du moyen âge, souvent complexe et laborieuse?

Mais, toutes ces distinctions une fois marquées, reste l'œuvre elle-même, ce monument d'un génie

créateur, encoie plus original par son àme et sa mélancolie que par ses inventions, ayant la plus vive sensibilité de haine et d'amour, et là toute une source de poésie; reste enfin cette expression complète de là science et des passions d'un temps : la théologie et là guerre civile.

C'est avec cette double disposition, l'une instinctive et passionnée, et l'autre studieuse et scolastique, que Dante a fait tout son ouvrage. C'est la cause et des beautés sublinies, et des détails étranges ou fastidieux pour l'avenir qui remplissent ses chants.

Il fallait des imaginations bien occupées de l'enfer, pour qu'on leur en offrît de si longues descriptions. Mais le génie du poëte a triomphé de cette difficulté. L'écueil du sujet se montre davantage dans la suite. L'imagination humaine est moins puissante à peindre la félicité que la souffrance. Le paradis donne moins que l'enfer au poëte; son invention s'épuise; et il se rejette sur une scolastique savante, qu'il expose avec un rare talent d'expression, mais qui répand pour nous, sur la fin du poëme, la froideur et l'ennui. Je dis pour nous, Messieurs, car c'est une critique opposée par notre siècle au siècle de Dante : ces subtilités mystiques, ces raisonnements de saint Bonaventure et de saint Thomas avaient pour les contemporains un grand intérêt didactique; s'ils déplaisent aujourd'hui . nous n'en devons pas moins admirer la grande et simple machine du poëte, et la majestueuse unité de sa trilogie.

Souvenirs de l'anticiuité. scienc.^ théologique, ima-

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gination, passion . voilà les caractères de Dante, et les éléments de son poëme. Ils se mêlent et se corrigent l'un l'autre avec une singulière naïveté. Adorateur de Virgile, Dante ne conçoit rien de mieux que de prendre ce poëte païen pour guide et pour patron da^ns le monde surnaturel des chrétiens. Mais au-dessus de Virgile, au-dessus de la poésie même, il place la théologie, la science sacrée. Comment lui apparaîtelle? sous les traits de cette Béatrix de la Vita nuova. Les allégories sont froides d'ordinaire ; Dante seul en fait une toute passionnée, apothéose de foi et d'amour. Ce souvenir, cette grande puissance d'un ancien amour a tant de force, que l'image de Béatrix est partout dans le poëme. D'ai)ord invisible aux yeux de Dante, elle l'a protégé de loin, lui envoyant Virgile ; mais elle se manifeste elle-même aux abords du paradis; et cette claire vision semble la première des joies célestes que le poëte va décrire. Béatrix, éblouissante de lumière, a les yeux fixés sur le soleil ; Dante regarde Béatrix; et il monte, attiré par une invincible puissance. Fiction pure et sublime ornée d'une ravissante poésie!

Pour égaler par la parole ces créations si neuves de la pensée, pour rendre tout cet idéal sensible et naturel, il fallait, ce qui est la vie des ouvrages, la beauté et la vérité du style ; et c'est là peut-être le plus grand caractère de Dante. Il est surtout immortel par la perfection de ce langage qui semblait né d'hier, et était déjà si fécond et si riche, qu'il devient la source inépuisable où se trempe et se fortifie l'idiome italien. Mais comment interpréter et reproduire, dans une

langue étrangère, cette perfection si vivement goûtée par les nationaux? Nous ferons quelque essai de tra' duction littérale. La langue italienne de Dante avait de grandes affinités avec le provençal. Ce sont souvent les mêmes tours, la même vivacité simple. Ainsi se lient et se rapprochent nos études diverses sur le moyen âge. Le style de Dante, c'est la langue du génie, parmi ces idiomes contemporains que nous avons réunis dans nos recherches. Mais cette supériorité n'empêche pas des ressemblances que nous aurons soin de conserver. L'italien de Dante a, comme le vieux français; ce je ne sais quoi de court, de vif, de passionné, que regrettait Fénelon, et que nous essayons de contrd'aire.

Choisissons un exemple dès le début de l'ouvrage. Dante raconte que, dans le milieu du chemin de la vie, il se trouvait errant par une forêt obscure, et exposé à des bêtes féroces, lorsque devant ses yeux s'offrit quelqu'un qui, par un long silence, semblait avoir perdu l'usage de la voix :

Quand je le vis dans ce grand désert : « Prends pitié de moi, /ui criai-je , qui que tu sois, ombre ou homme véritable. » Il me répondit : « Je ne suis plus homme ; je le fus. Mes parents furent Lombards, et tous deux de Mantoue. Je naquis sous Jules, assez tard ; et je vécus dans Rome sous le grand Auguste, au temps des dieux faux et menteurs. Je fus poëte. et je chantai le pieux fils d'Anchise , qui vint de Troie, après que le superbe llion fut brûlé. Mais toi, pourquoi retournes-tu à celte forêt fatale? Pourquoi ne pas franchir ce mont délicieux qui est le commencement et la cause de toute joie ? — Es-tu ce Virgile, celle so'irce qui répand un si large f.euve d'éloquence?

lui répondis-je le front rougissant. 0 gloire et lumière des autres poêles! que j'aie pour moi la longue étude et le grand amour qui m'ont fait chercher ton livre ! Tu es mon maître et mon modèle; tu es le seul dont j'ai pris ce beau style qui m'a ftiit honneur'. »

Virgile lui promet de le guider dans le royaume éternel, et ils se mettent en route, « comme le jour s'en allait, et que l'air obscurci délivrait de leurs fatigues les animaux qui sont sur la terre. » Virgile alors raconte quel motif l'a conduit vers Dante :

J'étais, dit-il , parmi ceux dont le sort demeure suspendu , lorsqu'une dame bienheureuse et belle m'appela. Je la priai de me commander. Ses yeux brillaient plus que les étoiles. Elle commença de me dire ces douces paroles , d'une voix angélique, dans son langage : <s Ame généreuse de Manloue, dont la gloire dure encore dans le monde, et doit durer autant que le mouvement, mon ami, et non celui de la fortune, est arrêté dans son chemin sur la plage déserte, et rejeté en arrière par la crainte. Je tremble qu'il ne soit déjà si fort égaré , que je ne me sois levée trop tard pour le secourir, d'après ce que j'ai entendu de lui dans le ciel. Maintenant, va, et avec ta parole ornée , et avec tout ce qui a puissance pour le sauver, aide-le tellement que je sois consolée. Je suis Béatrix, moi qui te fais aller ainsi. Je viens d'un lieu où je désire retourner. L'amour m'a conduite et me fait parler. Quand je serai devant mon seigneur, je me louerai souvent de loi à lui. » xMors elle se lut».

> Virgile achève ce récit, oii figurent encore deux immes mystérieuses, une qui n'est pas nommée et

» Dante, Inferno, vers 6o-87, cliunt i. • « Jufer., vers 52-77. ch. ii.

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une autre qui, sous le nom de Lucie, représente, diton, la grâce divine. Ce sont elles qui ont averti Béatrix des périls de son amiv !

Voilà les gracieux auspices sous lesquels s'avance le poëte toscan ; et son guide, en les rappelant, lui dit: « Pourquoi n'as-tu pas hardiesse et confiance, lorsque trois femmes bénies prennent soin de toi dans la cour du ciel? » Quel charme ineffable dans ces paroles, et quel contraste terrible va les suivre ! A cette touchante protection de trois femmes célestes veillant sur un poète, à cette douce voix de Virgile, qui répète leurs paroles et sert de guide à leur ami, succède tout à coup la voix de l'enfer lui-même.

Per me si va nella citlà dolente .

Par moi on va dans la cilé des larmes; par moi on va dant rélcrnelle douleur; par moi on va chez la race damnée. La justice anima mon grand créateur; je suis l'ouvrage de la divine puissance, de la suprême sagesse cl du premier amour. Avant moi, rien n'existait que les choses élernelles; et moi je dure éternellement. Laissez toute espérance, vous qui entrez.

C'est ainsi que le poëte nous agite incessamment par les images les plus opposées, et fait naître une admirable variété dans la monotonie même de son terrible sujet. Ne croyez pas, comme l'a dit légèrement Voltaire, que l'ouvrage de Dante soit un pocme bizarre, où l'on remarque seulement deux ou trois morceaux d'un style naïf. Sans doute le génie, surtout à la naissance des arts, a ses hauts et ses bas, ses

' Infer., ch. m, v. 1-9.

élans et ses chutes; mais Dante se soutient par l'éclat de l'expression, et languit rarement. En laissant à part ces épisodes tant de fois admirés, ces extrêmes opposés de la grâce et de l'horreur, Françoise de Rimini, Ugolin, le poëme de Dante est à chaque page rempli d'admirables beautés. Quelque chose de l'art antique s'y mêle, dans le style, aux formes simples d'un style nouveau. Aussi Dante ne craint pas de s'associer à ces grands hommes, dont il est le disciple. Rien de plus ingénieux et de plus aimable que son initiation au milieu d'eux dans une sorte de vestibule de l'enfer, où sont retenues quelques grandes âmes du paganisme. Au moment où Virgile reparaît au milieu d'elles.

J'entendis, poursuit Dante, une voix s'écrier : « Honorez le grand poêle; son ombre absente est de retour. » Quand la voix eut cessé, je vis quatre iirandcs ombres venir à nous. Elles n'avaient dans leur aspect ni joie ni tristesse. Mon maître me dit : « Regarde celui qui, avec une épée dans la main, précède les autres comme leur seigneur, c'est Homère, poêle «ouveraii>; l'autre est Horace, le satirique; Ovide est le troisième, et Lucain est le dernier. » Ainsi je vis se réunir cette belle école du raailre de la grande poésie, qui plane, comme un aigle, sur la tôle des autres poêles. Quand ils curent parlé quelque temps ensemble, ils se tournèrent vers moi, avec un salut amical. Mon maître sourit d'autant ; comme chacun d'eux a de commun avec moi le nom de poète qu'a fait retentir la voix solitaire, ils me font honneur, et do cela ils font bien ; ils me reçurent dans leurs rangs, et je fus le sixième parmi ces grands génies.

C'est dans cette école antique que le théologien sco-

lastique, que le chef de parti courageux, que le banni vindicatif avait appris 1 art des vers. C'est du mélange de cette étude et de son génie qu'est sorti le prodige de son style, tantôt simple et sublime, comme celui d'Homère, tantôt plus satirique que celui d'Horace, plus riche et plus varié que celui d'Ovide, plus mâle et plus fier que celui de Lucain.

Mais le temps nous presse; nous reviendrons sur cet ouvrage, chef-d'œuvre et symbole du moyen âge, oîi le profane et le sacré, l'antiquité, les mœurs modernes, tant de choses, bouillonnent confondues. Pour en parler moins longuement, nous avons besoin de l'étudier encore.

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