DIXIÈME LEÇON
Résumé £;énéral sur le xiii" siècle. — Grands hommes dé cette époque; mouvement général des esprits. — Influence delà France sur rimaginalion; trois mythologies nouvelles. — Paris, rendez-vous scientifique. — Italiens célèbres venus à Paris. — Ouvrage écrit en français par Brunetto Latini. — Influence dec Provençaux sur Tltalie; détails à cet égard. — Premiers essais de poésie sicilienne. — Poésies italiennes de la fin du xiii= siècle. — Précurseurs de Dante. — Quelques circonstances de la vie de Dante. — Ses études; son caractère; son génie.
Messieurs ,
Nous avions choisi comme dernière expression de la langue et de l'esprit français , au xiii^ siècle , Thibaut, comte de Champagne, et l'historien Joinville; mais ces exemples ne suffisent pas pour indiquer le grand travail des imaginations à cette époque, et l'influence que dès lors la France exerçait sur l'h^urope. Ne mettons pas de vanité nationale dans les recherches d'antiquités : cela serait puéril ; mais n'évitons pas une vérité iùstorique, flatteuse pour notre pays.
Nous avons fixé notre attention sur deux esprits originaux que produisit la France au xiii<> siècle; il nous reste à considérer le mouvement d'étude et d'activité littéraire qui, en partie excité par la France, se communiquait aux autres nations, et qui fait de cette époque, trop négligée, un des âges mémorables de l'esprit moderne.
Ce qui caractérise un siècle, ce qui l'élève, c'est le nombre des hommes éminents et le progrès général des esprits. Lorsque plusieurs hommes éclatent et dominent, et que dans la foule les esprits sont remués, le siècle est grand et doit laisser une trace durable * c'est le trait distinctif du xiir siècle.
Alors, comme au xvi", vous voyez sur les trônes et dans les cloîtres , dans la vie guerrière et dans la vie civile , beaucoup d'hommes extraordinaires et fortement caractérisés; et d'abord, à la première place de la chrétienté, sur le siège de l'Église romaine, c'est Innocent III, dont le pontificat fut si long, si laborieux, si grand ; qui, persécuteur et charitable, écrasa dans des flots de sang la malheureuse race des Albigeois, et par toute l'Europe releva les mœurs et les études du clergé. Dans le nombre de ses successeurs paraît un Grégoire IX, digne de lutter contre saint Louis.
En France, trois grands rois, Philippe Auguste, saint Louis, Philippe le Bel, dont un seul fut homme vertueux, mais qui tous exercèrent une haute domination sur les hommes de leur temps.
En EspagTie, la monarchie chrétienne s'agrandit
SOUS Ferdinand III. Alphonse X, dans un règne souvent malheureux , protège et cultive les arts , et fait admirer en lui une science que Ton appelait alors so gesse.
En Allemagne, paraissent deux princes héroïques et politiques à la fois, Frédéric Barberousse et Frédéric II : l'un, dont le règne agité embrasse quarante années, conquérant de Tltalie et de la Terre sainte, joignant à la hardiesse aventureuse de la chevalerie la sagesse d'un roi , le second , sans cesse occupé de guerres et d'études, parlant presque toutes les langues de rOrient et de l'Europe occidentale , poëte , philosophe, naturaliste, déployant avec plus de rudesse et d'imagination, comme il sied au moyen âge, cette activité, cette passion des arts et cette liberté de penser qu'un prince du même nom reproduisit au xviii« siècle.
En Angleterre, ce n'est pas la supériorité des princes qui favorise le progrès des esprits; c'est leur faiblesse, leur chute, leur exil. Jean sans Terre, par ses revers et sa honte, développe le génie de sa nation, plus que Guillaume ou Richard n'avaient fait avec toute leur gloire. Il donne la grande Charte à l'Angleterre.
A côté de cette action puissante qui, dans lexiii® siècle, fut exercée par plusieurs princes, on voit aussi se déployer la force populaire : c'est en Italie qu'elle renaît, dans le pays qui avait conservé le plus de traces de la civilisation antique; elle y renaît, à la faveur de la religion moderne. Singulière contradiction de la destinée' la même cause qui avait c(uitribué le plus
efficacement à détruire l'ancienne société , ressuscite quelque chose de Tancienne liberté. Les démocraties italiennes s'élèvent à l'ombre de la chaire pontificale. On le voit surtout au xni« siècle. C'est pour l'Italie l'époque de la lutte acharnée entre les guelfes et les gibelins ; c'est alors que vous voyez s'élever, grandir, lutter toutes ces villes rivales, qui dans leurs murs renferment des magistrats électifs, un sénat, une place publique, une tribune enfin, tous ces grands instruments de liberté et de génie dont la Grèce et Rome avaient fait tant d'usage.
Cette ardeur politique , cette vie populaire ne se retrouvait qu'en Italie; mais l'activité des esprits s'exerçait déjà dans une grande partie de l'Europe, en France surtout. Le nombre des écrivains que la France produisit dans ce siècle, la variété très-grande de leurs ouvrages, l'empressement curieux des lecteurs, la publicité diverse que la parole, que le chant donnaient à ces écrits, tout cela n'appartient pas seulement à l'érudition littéraire, mais à l'histoire. C'est un fait mémorable où se manifestent le travail et le progrès des esprits. Les romans de chevalerie et les fabliaux avaient fait toute la littérature du xii" siècle; l'âge suivant les vit se multiplier avec plus d'abondance encore; et, de plus, il produisit force traductions en langue vulgaire, et même des traites scientifiques. Les contes et les romans ne furent plus la seule lecture : preuve incontestable que les esprits devenaient plus éclairés et plus studieux! Nous ne pouvons analyser devant vous les volumineux manuscrits des
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poëmes chevaleresques de Huon de Villeneuve, ou d'Adenez dit le Pioi. Un de ces ouvrages a, dit-on, plus de soixante-dix-sept mille vers de dix syllabes; et beaucoup d'autres n'en ont pas moins de vingt mille. Tant de vers supposent peu de poésie. Ausîi, pour faire connaître ce qu'il y a d'ingénieux dans quelquesuns de ces ouvrages, nous préférons citer plus <,Hrd les versions en prose que l'on en fit dans les siècios suivants ; car ces récits n'y perdent rien ; et l'on peut étudier d€/ cette manière le progrès de la langue et le rafrinement successif des esprits retravaillant ce vieux fonds de la chevalerie, Ylliade du moyen âge.
En attendant, voulons nous résumer toutes les créations poétiques achevées ou versifiées dans le xni« siècle, un mot suffit ; le moyen âge a employé trois mythologies : la mythologie chevaleresque, la mythologie allégorique, et la mythologie chrétienne, si Ton me pardonne cette expression. Ce n'est pas la pensée particulière d'un homme de génie qui éclate dans ce travail; c'est une imagination collective, semblable à celle qui créa les belles fables de l'antiquité. Ainsi se forma cette mythologie chevaleresque, empruntée au Nord, à rOrient, aux fables arabes et aux légendes chrétiennes, ces génies, ces enchanteurs, ces fées, ces géants, ces nains, ces animaux magiques. L'imagination, entourée de tant d'êtres fabuleux, ne tarda pas à personnifier les vices, les vertus, les pensées. Ce fut jne seconde mythologie tout allégorique; elle remplit le Roman de la Rose et d'autres poëmes du temps : on en retrouve quelque chose dans le gracieux génio
de Pétrarque ; elle a passé tout entière dans les premiers poètes anglais; elle se mêle aux libres récits de Chaucer; elle remplit le poëme savamment travaillé, mais ennuyeux, de Spencer.
Quant à la mythologie chrétienne, si l'on permet cette profane alliance de mots pour exprimer ce qui ne peut se dire autrement, elle fut plus heureuse ; elle inspira, dans le temps où elle avait le plus de force, un homme de génie qui lui consacra un immortel monument. Les dogmes du christianisme une fois déposés dans les esprits, l'imagination ne s'était pas arrêtée; on se racontait les rêves des légendes, les terreurs de la piété. Pour l'ignorance, le culte des saints était devenu tout un paganisme plein d'histoires fabuleuses. La religion, comme le gouvernement féodal, avait son merveilleux, ses romans de chevalerie, tels que la Légende dorée de Pierre de Voragine. A côté des fabliaux profanes qui se moquaient si librement des prêtres et des moines, il y avait de pieux fabliaux, des récits édifiants et comiques, où d'ordinaire le diable était pris pour dupe : c'était la partie burlesque du merveilleux chrétien..
Voilà ce qu'avait inventé l'imagination du moyen âge, et ce qui , dès le xiii° siècle , formait en France toute une littérature, imitée par les autres nations. Source principale des récits chevaleresques, la France était de plus une sorte de rendez-vous scientifique. Paris, la Sorbonne, l'Université avaient grand renom dans toute l'Europe ; les Italiens mêmes ont avoué cette supériorité précoce de la France. Un homme d'Aiiglt^
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terre, d'Allemagne ou d'Italie, devenait-il célèbre dans son pays par ses talents, une tentation naturelle l'attirait vers Paris. C'est ainsi qu'Albert le Grand, né à Cologne, admiré des Allemands, vint enseigner dans l'Université de Paris ; c'est ainsi que saint Thomas, né \ dans la ville d'Aquino en Italie, vint à Paris étudier sous Albert le Grand , et que l'Anglais Roger Bacon , génie inventeur, passa dans cette ville plusieurs an- :.iées de retraite profonde et d'étude.
Quelle cause donner à cette préférence pour Paris? Etait-ce la célébrité que les inventions des trouvères avaient obtenue dans les autres contrées? Était-ce 'éclat de l'Université de Paris, les bulles dont les Dapes l'avaient dotée, la protection que lui assuraien*. es rois? N'était-ce pas surtout le progrès que la société politique avait déjà fait en France sous saint Louis? Si vous considérez l'état de l'Europe, nulle part il n'y avait alors autant d'ordre et de justice que dans la capitale du royaume de France ; et ce qu'on y trouvait encore de barbarie était partout dans l'Europe.
On venait donc à Paris étudier la scolastique et la théologie; les étrangers y apprenaient le français, et s'exerçaient à l'écrire comme un beau et savant langage. Un Italien, Brunetto Latini, qui fut le maître de Dante, se trouvait à Paris en 1266; il suivait les cours célèbres de cette époque ; il entendait deux professeurs, Italiens de naissance, qui étaient venus enseigner à Paris la dogmatique et la scolastique; et i écrivait son livre intitulé le Trésor, compilation assez confuse : il l'écrivait en français , dans un style déjà
fort intelligible pour nous. Il donne ainsi la raison de ce choix :
Se aucuns demandoit pourquoi chis livres est 6crit en roumans, pour chou que nous sommes Ytalien, je diroie que ch'csl pour chou que nous sommes en France , et pour chou que la parleure en est plus délilable et plus commune à toutes gens.
Voilà comment un Italien écrivait à Pans le français en 1266.
Mais il vint un peu plus tard , dans la même ville , un personnage bien autrement célèbre dans le souvenir des hommes; c'était vers 1304; beaucoup de monde, clercs et laïques, étaient accourus dans la grande salle de l'Université pour entendre une thèse qui devait être soutenue de quolibet, « sur tout ce qu'on voudra. » Le tenant était un étranger, jeune encore, d'une physionomie haute et grave; il y avait quatorze champions attaquants; chacun présentait sa question et sa difficulté avec tous les arguments que la science du temps pouvait fournir. Lorsque ces quartorze chevaliers scolastiques eurent passé, le tenant reproduisit lui-même toutes les questions; puis il les reprit, et, avec une infinie variété d'arguments, terrassa chacun de ses quatorze adversaires'. Cet étranger était
* Fu questo pocta di mcravlglio'^d capacilà, c di mcmoria fcrmissima, c di perspicace inlollelto, in lanlo che essendo egli a Parigi, c qiiivi sosloncndo in una qiiisliono {de quolibet) che in una scuola di tcoloi^i si faccva, quiUlordici quislioiii da diversi valcnluoniini e di diverse nialcric , con loro ari,'o-
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le Dante , qui , banni de son pays, voyageait alors en France pour son instruction.
Ainsi voilà les points les plus opposés qui se rapprochent et se confondent dans ce vaste cadre du moyen âge. Nous étions occupés de ces romans chevaleresques et de ces fabliaux, œuvre originale, mais assez grossière, d'une langue naissante; nous assistions à ces débats scolastiques où se consumait tant de vigueur d'esprit en vaines subtilités et en latin barbare , et nous rencontrons là le créateur de la poésie moderne , l'homme qui imprime à sa propre langue l'originalité, la pureté, la durée.
Il n'est pas sans doute, dans l'histoire littéraire du moyen âge, de physionomie plus difficile à retracer, où paraissent davantage et le génie individuel et le génie du temps. A côté de Huon de Villeneuve et du poëte Adam , surnommé le Bossu d'Arras, et de tant d'autres trouvères aux sobriquets bizarres, il faut regarder cette grande et haute figure de Dante. D'où vient-il? Comment cette nation, qui naguère n'avait pas de langue écrite, a-t-elle tout à coup tant de génie? Voilà ce que nous cherchons. Nous aurons pour guide les études mômes de Dante; car ce n'est pas un esprit inculte qui grandit sans communication avec
menti pro e contra fatti da'proponenti , senza mettcr tempo in mezzo, raccolte ed ordinalamente corne poste erano slate, récité, poi quel medesinio ordine segucndo, soltilniente solvendo e rispondendo agli argomcnti contrarj ; la quai cosa quasi miracolo da tutti i circunstanti fu reputata. {Vila di Dante Ali' ghieri, per Boccaccio.)
ses contemporains. Non, il en est l'expression la plus énergique, la plus haute; mais il en est l'expression fidèle. Il domine la foule, et il en est sorti ; il a les idées de tous les hommes de son temps; c'est leur langue qu'il parle; il l'élève à je ne sais quelle sublimité simple, inconnue avant lui; mais il la prend dans l'usage populaire, et il ne s'en saisit point par une inspiration aveugle, instinctive; il la prend avec science, avec choix; c'est un génie studieux autant que créateur; il innove et il imite. Nul exemple ne saurait mieux faire comprendre l'influence des autres hommes sur le génie le plus original qui s'élève au milieu d'eux.
Nous allons , avant de le regarder en face et de l'admirer, prendre ses papiers, consulter ses notes, savoir de lui ce qui se passait autour de lui.
Dante a fait, je ne sais dans quelle année de son exil, un ouvrage sur Y éloquence vulgaire, ou plutôt sur la langue vulgaire : cet ouvrage, nous le séparons en ce moment de Dante, et nous le consultons comme une œuvre grammaticale et littéraire du temps. Là Dante procède comme tout philosophe ou théologien habile du xiii« siècle ; il recherche curieusement qui a parlé le premier de l'homme ou de la femme ; il conclut en faveur de l'homme, à cause de son droit de prééminence; puis il se demande en quelle langue Dieu a parlé à l'homme. Il résout ainsi le problème souvent agité de l'invention humaine, ou de la transmission divine du langage : il reconnaît l'hébreu pour l'idiome originel et donné de Dieu.
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Descendant de ces antiquités mystérieuses à l'Europe moderne, il distingue Irès-bien la grande famille des langues slaves et celle des langues de race latine.
Ces dernières n'en font qu'une , dit-il , bien qu'elles paraissent trois. Pour signe d'affirmation les uns disent oc , les autres oil , les autres si : ce sont les Espagnols , les Français et les Italiens. La preuve de l'origine commune de ces trois langues est dans le grand nombre de mots semblables qu'elles emploient.
Puis, après avoir indiqué les territoires et les limites géographiques de ces idiomes, il en définit les caractères.
La langue d'oil, à cause de son agrément et de sa facilité, a pour elle de posséder tout ce qui est inventé ou écrit en prose vulgaire, les livres remplis des actions des Grecs et des Romains, les longs récits d'Artus, et beaucoup d'autres ouvrages d'histoire et de science.
N'est-il pas curieux de voir cette supériorité de la prose française déjà reconnue dans le siècle de Dante, et par Dante lui-même? Quant à la langue de si, aux yeux de Dante, elle se divise en quatorze idiomes qui remplissent toute l'Italie au delà et en deçà des Apennins, au nord, au midi, au centre. Il se demande ensuite si cette divion est complète.
Non, dit-il, chacun de ces idiomes se subdivise lui-même en un si grand nombre, que je porterais à mille tous les dialectes, toutes les variétés de langage qui se parlent en Italie.
Cette multitude mêm^ de lang-^ges nous expliquera,
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je crois, pourquoi la langue italienne fui si tardive à se fixer, à se constater visiblement par des écrits. Tout homme doué de quelque invention voulait être entendu au delà des murs de sa ville; il était tenté de choisir, non pas un de ces patois de Tltalie, mais une langue durable, vivace : il écrivait en langue latine. Ce n'est pas tout; lorsque le souffle du génie moderne commençait à dominer, lorsqu'il fallut bien se détacher de cette latinité morte, ou qui ne vivait plus que dans les églises et dans les greffes, les premiers hommes qui , en Italie , sentirent en eux quelque talent poétique, pour rendre en langue vulgaire les émotions du cœur, cherchèrent un autre idiome moderne qui leur offrît ce caractère d'unité qu'ils ne trouvaient pas en Italie : le provençal devint pour eux la langue littéraire. Cette influence que la langue des trouvères obtenait en Angleterre par la conquête et l'envahissement politique, la langue des troubadours l'exerça sur l'Italie du Nord par le seul pouvoir du goût et de l'harmonie.
Ainsi se touchent les diverses parties du tableau que nous avons à retracer. Dans nos recherches sur la poésie romane, nous avons presque toujours cité de préférence les poètes qui appartiennent à la France méridionale; mais beaucoup d'autres qui ont parlé cette même langue romane étaient des Italiens de Gènes, de Milan, dc3Iantoue, de Modènc. Ce n'est pas que le provençal fût la langue vulgaire autour d'eux ; mais la multitude des dialectes qui se partageaient l'Italie engageait ces poètes à s'emparer d'une langue plus fixe,
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plus durable, pour lui confier leurs chants et lem gloire. Il n'est pas sans doute un nom plus italien que celui de la maison d'Esté. La maison d'Esté s'unit dans notre souvenir à la gloire des grands poètes de l'Italie. Eh bien , au milieu du xiii« siècle, la faveur de cette famille, amie des lettres, était toute pour la Provence. C'était l'esprit provençal , c'était la poésie provençale qui régnait à cette cour. Un monument curieux l'indique : c'est un manuscrit de 1254, conservé dans la bibliothèque de la maison d'Esté. Vous y trouverez la preuve de cette prédominance de la poésie provençale, qui venait vaincre l'Italie jusque sur son propre territoire. Nous citerons le fragment d'une notice , qui , dans ce manuscrit, précède diverses poésies romanes du xiii^ siècle.
Maîlre Ferrari fut de Ferrare; il était jongleur, et s'entendait mieux à trouver, c'est-à-dire à versifier, en provençal qu'aucun homme qui fût en Lombardie. 11 connaissait bien les lettres; et, pour écrire, personne ne pouvait l'égaler. 11 fit beaucoup de bons et beaux livres. 11 était homme courtois de sa personne. Il voyagea, servit des barons et des chevaliers, et il s'arrêta dans la maison d'Esté ; cl quand les marquis tenaient cour et donnaient quelque fêle, les jongleurs qui s'entendaient en langue provençale, accourus là, venaient tous à lui, et le proclamaient leur maître ; et s'il en venait quelqu'un qui fût plus habile que les autres, et voulût entrer avec autrui en lutte d'invention, il lui répondait à l'improvisle; de manière qu'il était le premier champion poétique dans la cour du marquis d'Esté. (Tirab., t. IV, p. 31 1.)
Ces plaisirs, ces jeux de l'esprit, que nous avons
trouvés , sous une forme un peu grossière , à la cour de Philippe Auguste , s'animaient dans les petites cours italiennes de tout l'éclat de la poésie provençale. Aussi, quelles sont les autorités que cite Dante, les modèles qu'il invoque et qu'il veut imiter? Après les anciens, qu'il nomme dans un ordre assez confus, ce sont les poètes de la langue provençale. Dante avait beaucoup étudié les anciens, et en connaissait ur grand nombre. Il ne célèbre pas seulement les poètes, Virgile, Horace, Ovide, Stace, Lucain ; il parle des écrivains qui ont employé une prose élevée, Tite Live, Pline, Frontin , Paul Orose, « et beaucoup d'autres, dit-il, qu'une solitude amie nous invite à visiter. » Cependant, à le voir citer Paul Orose, abréviateûr inexact et barbare, à côté de Tite Live, on peut juger quelle confusion existait dans la bibliothèque et dans le goût du moyen âge *.
Mais après ces modèles inégaux, jetés pêle-mêle à l'imagination de Dante, il admirait surtout les troubadours, Bertram de Born , Arnaud Daniel, pour avoir chanté, 'un la guerre , l'autre l'amour ^. Il étudiait soigneusement les formes de leur versification et de ieur langage. Parfois il dit : « Arnaud Daniel fait ainsi
• Ncc non alios qui ausi sunt altissimas prosas, ut Tilum Li vium, Plinium, Fronlinum, I*aulum Orosium, et multosaliod, quos arnica solitudo nos visitarc invitai. {De Viilgari Elô~ quentin.)
' Girca ha^c, illustres viros invcnimus vulgaritor poelass?, scilicel, Bcrtramum de Dornio, arma, Arnaldum Danielem. amoruin. {De Vulgari Eloquenlia.)
la stance; et moi aussi j'ai fait des stances semblables. »
Crédit et faveur de la poésie provençale dans les cours d'Italie; influence de cette poésie sur les premiers essais en langue italienne ; voilà deux faits d'abord reconnus.
Mais une autre influence concourut à ranimer les lettres en Italie. C'est ici que paraît Frédéric II, et son règne agité et glorieux qui remplit la première moitié du xiii" siècle. Ce qui se passait à la petite cour d'Esté se réalisait avec bien plus d'éclat à Naples et à Palerme. Frédéric, Allemand d'origine, mais né en Italie, élevé en Italie, roi des Romains à son berceau, et pupille d'Innocent III, garda toujours une préférence pour les Italiens, et ne négligea rien pour éveiller leur génie. Dans l'intervalle de ses courses guerrières en Allemagne et en Palestine, dans les vicissitudes de son pouvoir, attaqué tour à tour par les princes allemands et par les papes, Palerme était pour lui un lieu d'asile et de repos, où il réunissait les savants de toutes les nations. Par une des nombreuses singularités de son caractère et de sa vie, ce prince, qui avait fait une croisade par ordre du pape, s'entourait dans ses États de serviteurs et de confidents mahométans. Mais alors les Orientaux étaient pour les chrétiens ce que les chrétiens sont aujourd'hui pour eux, des maîtres et des modèles dans les sciences naturelles et les arts utiles à la vie. De même que, de nos jours, Mahmoud confie sa garde à des Arméniens, et ses armées à des officiers francs, Frédéric II remplissait sa cour d'émirs.
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Il avait sans cesse près de lui des astronomes, ou plutôt des astrologues arabes, et n'entreprenait rien sans leur avis. Mais cette superstition pour les sciences orientales, qui lui attira le reproche d'impiété, ne le rendait pas moins favorable aux arts naissants de l'Occident. Je doute fort qu'il ait composé ce livre fameux de Tribus imposiorihus , dont les papes l'ont accusé , et que personne ne connaît; mais il a fait quelques chansons, qui sont à peu près le plus ancien monument que l'on ait conservé de la poésie italienne. Son chancelier Pierre Desvignes, homme savant et philosophe, a laissé également des poésies, qui, par le sujet et les sentiments , se rapprochent beaucoup de celles des troubadours. Ainsi c'est encore l'influence provençale qui , par un détour, en se mêlant au dialecte sicilien, vient réagir sur l'Italie.
Quand un prince fait des vers, nul doute que le nombre des poètes ne se multiplie dans ses États. Les chansons et les bienfaits de Frédéric II éveillèrent l'imagination des Siciliens. « L'empereur Frédéric, nous dit un vieux recueil de Nouvelles, fut un trèsnoble seigneur; et les gens qui avaient du mérite venaient de toutes purls à lui, parce qu'il était homme donnant volontiers, et qu'il faisait gracieux visage ; et ceux qui avaient quelque talent particulier accouraient vers lui, troubadours, beaux parleurs, hommes d'art, jongleurs, baladins, gens de toute espèce. » Sans doute, sous le soleil de la Sicile^ le goût de la poésie avait du toujours être instinctif et populaire; mais depuis Frédéric, et à son exemple, il fut cultivé par des hommes
de profession savante, Mazzeo di Ricco, Guido, Arigo di Testa, Jacopo, Stefano. Ils ne chantèrent que la passion et le plaisir.
Cependant sur le continent la même influence s'exerçait, et, comme l'a remarqué Dante, par l'illusion que le pouvoir de Frédéric faisait aux hommes, ce que l'on écrivait en Italie s'appelait sicilien. La Sicile avait l'honneur de donner son nom à tout le génie naissant de l'Italie. A Vérone, à Pise, à Mantoue, on s'était lassé de la langue provençale. Plusieurs hommes de talent commençaient à donner à l'idiome italien les mètres des troubadours, sans altérer son caractère national. La plupart de ces poètes sont inconnus, à moins que Dante n'ait daigné rappeler leurs noms, en les effaçant de son prodigieux éclat. Ce n'est pas qu'une étude attentive ne puisse apercevoir, dans ces premiers rudiments d'une langue qui se forme et d'un génie qui se prépare, de précieuses traces du travail que faisait alors l'esprit humain. C'est vers ce temps que, soit par des transmissions venues de l'Orient, soit par quelques créations savantes ou fortuites de l'esprit européen, plusieurs découvertes commençaient à se répandre; que, par exemple, la boussole fut révélée aux hommes. Vous trouvez cette grande découverte constatée dans une pièce galante d'un Italien du xiii« siècle, qui compare la direction de l'aiguille aimantée au mouvement de son cœur vers l'objet de ses vœux. * •
On pourrait ainsi rechercher dans ces vieilles poésies, frivoles en apparence, de curieux indices sur
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Tétat des connaissances à la tin du xiii^ siècle, malj on y trouverait peu de génie, et, ce qui doit étonner davantage, fort peu de naturel. Le langage de la passion y prend souvent un tour affecté : ces poètes imitaient. Toutefois , au milieu de cet effort pour égaler les Provençaux et les Siciliens, Tltalie tendait à sortir de cette multiplicité un peu confuse de langages, dont parle Dante. Elle devait se former tôt ou tard un parler qui ne fût ni de Pise, ni de Florence, ni de Padoue ; qui fût emprunté à tous les idiomes, et qui les dominât. C'est ce que Dante appelle un parler cardinal, illustre , aulique ; c'est une sorte de langue littéraire , extraite de la langue commune. De nos jours, en Italie, sous quelques rapports, la langue écrite est une langue morte que l'on étudie dans les livres, inconvénient véritable pour la force et la naïveté du langage. Mais au temps de Dante, et pour Dante, la langue écrite , quoique évidemment distincte de la foule des dialectes populaires, s'étudiait, non dan&les livres, mais dans les hommes; elle était à la fois langue savante et langue vivante, choisie et naturelle, privilégiée et populaire. De là. Messieurs, la différence entre le style de Dante et celui d'Alfieri. L'un est une œuvre animée d'une vie immortelle; l'autre une belle copie de la mort. L'un et l'autre cependant ne pouvaient appartenir qu'à l'Italie.
Mais revenons. Depuis près d'un siècle, par l'exemple dos Provençaux, par la protection de quelques princes, surtout de Frédéric II, par le nombre des écoles, par les débats théologiques, par le réveil spon ■
tiiné de l'imagination, sous un beau ciel, et dans une riche nature, un grand travail se faisait en Italie. Déjà, dans la foule des poètes, on distinguait Guido Guinizzelli de Bologne, Guittone d'Arezzo, Guido Cavalcanti, dont les canzoni sont plus d'une fois cités par Dante. Des écoles de littérature étaient établies à Florence. La religion ne s'opposait pas à ce nouvel essor des esprits. Une grande révolution s'était faite à cet égard, ou plutôt un retour vers le premier esprit du christianisme. Au VF siècle , Grégoire le Grand écrivait à un évêque pour le réprimander sévèrement de ce qu'il avait permis l'enseignement de la grammaire, c'est-àdire des lettres. « Le nom de Jupiter, lui disait-il, ne doit pas se trouver dans une bouche accoutumée à prononcer celui de Jésus-Christ. » Au XF siècle, Grégoire VII défendait impérieusement à un roi de Bohême de faire traduire les livres de YÉcriture dans la langue vulgaire du pays, de peur que les vérités saintes ne fussent exposées à des interprétations téméraires.
Riais, dans le xiii* siècle, l'Église romaine, si habile dans l'art d'approprier sa domination au mouvement des esprits, au lieu de les retenir, semble les pousser vers l'étude et la science. Vous voyez le pape Honorius III déposer un évêque pour n'avoir pas étudié le grammairien Donat. Les nouvelles confréries religieuses qui s'établissent, celles de Saint-Dominique et de Saint-François ne s'enferment plus dans l'usage exclusif d'une langue savante, chaque jour moins comprise du peuple; on les voit emprunter, pour la pré-
dication et les cantiques, la langu*3 usuelle du pays, et ressusciter ainsi l'action populaire, qui signalait le christianisme à sa naissance. Sous ce rapport, l'ordre des franciscains, qui , né en Italie , s'étendit si rapidement, contribua beaucoup au progrès de la lan- •gue et de la poésie italienne. 11 substitua souvent aux hymnes latines de l'Église des chants pieux en langm vulgaire.
Un peuple immense se réunissait pour redire ces chants. Un frère dont le nom a été conservé, frère Pacifique, en avait fait la musique, et dirigeait les voix des religieux et de la foule. Voici quelques vers de ces hymnes, un des plus anciens monuments qui nous soient restes de l'italien vulgaire :
0 très-haut Seigneur, à vous la gloire, la louange et Thonneur ; à vous se rapportent toutes les actions de grâces ; il n'est pas d'homme qui soil digne de vous nommer. Soyez loué el exalté, Dieu souverain de toutes les créatures et ci^ particulier du soleil, votre ouvrage, par lequel brille ce jour qui nous éclaire.
Ces prières, animées par des voix jeunes et harmonieuses, donnaient à la langue vulgaire toute l'autorité du zèle religieux. Au xvi" siècle, quand les protestants, aux portes de Paris, chantaient quelques cantiques de David rimes en français par Marot, le fanatisme du temps s'indignait de cette profanation des choses saintes et la réprimait par des bûchers et des échafauds. Cependant l'Italie pontificale en avait donné l'exemple, trois siècles auparavant.
Quoi qu'il en soit, l'iniiuenee des cours, l'enthousiasme religieux et la galanterie chevaleresque, tout se réunissait, à la fin du xiiP siècle, pour multiplier les essais de poésie italienne. Quelque créateur que soit le génie de Dante, le prodige de son langage et de son rhythme, ses tercets si bien soutenus, tout cela n'est pas sorti de sa seule pensée. Les poètes italiens, ses prédécesseurs, avaient déjà fait briller un travail ingénieux de style ; et parfois dans leurs canzoni ils égalent les troubadours, ces premiers maîtres de la poésie moderne. L'instrument était à demi trouvé; mais il fallait" remployer à de grandes conceptions poétiques, et lui faire dire encore autre chose que des chants de piété ou d'amour.
Ces trois mylhologies, que nous avons désignées plus haut comme l'œuvre du moyen âge, n'avaient pas toutes pris racine en Italie ; la fiction chevaleresque y tenait peu de place. L'Italie ne partage point la gloire d'avoir créé cet ordre de sentiments et d'idées qui lui inspira plus tard les deux chefs-d'œuvre de sa poésie épique. Le motif qui nous a fait expliquer la chevalerie par la féodalité explique assez l'absence des inventions chevaleresques en Italie. Dès la fin du xii^ siècle, la domination à 1? fois excessive et régulière de l'Église, les divisions des villes, le nombre des républiques avaient substitué, dans l'Italie, à l'esprit féodal l'esprit clérical et l'esprrt de commerce et d'industrie. Or, point de féodalité dans le fait : point de chevalerie dans la fiction.
Quant à cette mythologie allégorique dont s'amusa
la France du Nord, qui a produit de si longs et , il faut le d'ire, de si ennuyeux poëmes, Tltalie ne parut pas s'en aviser. Je ne sais si Tesprit vil des Italiens dédaigna ces inventions pénibles et détournées ; mais ce qui domine dans les premiers essais de la poésie italienne, c'est la scolastique et l'amour : ce fut l'inspiration de Dante. Ce grand homme, aie bien considérer, était tout à fait de son temps ; et c'est dans le travail d'imagination qui portait à leur plus haute puissance des croyances alors générales, que se trouvent le caractère et la sublimité de son génie.
Les événements de sa vie furent-ils pour quelque chose dans ce génie^ et la biographie, stérile quand il s'agit d'un écrivain vulgaire , d'un de ces écrivains anonymes, sous leur nom, ne serait-elle pas ici vraiment instructive? Elle se rattache au second grand intérêt du moyen âge. Les croisades furent le premier, le second fut la querelle du sacerdoce et de l'Empire : toujours la religion ; la religion agissant au loin contre l'Asie mahométane ; la religion agitant au sein de l'Europe contre le pouvoir civil.
Le Dante, si supérieur à ses contemporains qu'on les a tous oubliés devant sa gloire , avait été précédé de tant de poètes, que dans le nombre il s'en trouvait déjà du même nom que lui. Oui, ce grand nom de Dante, que l'esprit harassé des landes du moyen Age attend avec impatience, vous le rencontrez une première fois , et vous êtes trompé. Il s'agit d'un Dante, né aussi dans la Toscane, fameux à la fin du xiii" siècle, et dont les sonnets éveillèrent, dit-on, le génie d'une
jeune Sicilienne, la première femme poëte qui soil nommée dans la littérature d'Italie. Elle prenait plaisir à s'appeler la Nina de Dante.
Mais ce faux Dante va disparaître. Le grand poëte est né au milieu de toutes les passions de guerre et de vengeance qui divisaient les guelfes et les gibelins. Il sortait d'une famille remplie de ces passions, la famille Alighieri, attachée au parti guelfe, à ce parti qui, soulevé contre l'empereur d'Allemagne, cherchait dans la défense des papes la liberté de l'Italie. Tout jeune, il porta les armes pour cette cause, il était à la bataille de Campaldino, où les guelfes de Florence furent vainqueurs des gibelins. Le crédit de sa famille, son génie naissant, tout l'appelait à ces honneurs civiques qui, dans l'Italie du moyen âg'e, renouvelaient les périls et les grandes ambitions de la Grèce et de Rome. Il fut successivement officier, ambassadeur et prieur, c'est-à-dire un des six magistrats suprêmes de Florence. Il y avait dans la constitution de cette ville de quoi nous expliquer le développement précoce du génie italien ; elle était fondée sur la liberté, les sciences et les métiers. Florence avait d'abord été, comme l'ancienne Rome, sous le joug de sa noblesse; mais elle s'en affranchit ; et la ville entière forma une fédération où n'entraient que les professions savantes et les métiers utiles. Ces idées, qui sembleraient hardies, même de nos jours, étaient nées, dans le xiii^ siècle, de la situation des cités d'Italie. Dante était inscrit sur les registres de Florence dans la sixième classe, sous le titre de physicien, c'est à-dire médecin. C'est
de là qu'il fut bientôt élevé à la dignité de prieur; et c'est alors que comlTiencèrent tous ses malheurs.
Le parti guelfe vainqueur s'était partagé entre deux familles puissantes, les Cerchi et les Donati. Tout parti qui se divise envoie des recrues à ses ennemis. La minorité invoque ceux qu'elle combattait autrefois contre ceux qui l'oppriment aujourd'hui.
Un accident, commun alors dans les villes d'Italie, vint aider aux troubles de Florence. Les guelfes à Pistoie s'étaient également divisés en deux partis ennemis. Après des luttes longues et sanglantes, voulant, dit Machiavel, finir leurs dissensions, ou les accroître en les faisant partager à d'autres , les principaux de ces deux factions vinrent s'établir à Florence ; ils y trouvèrent des alliances toutes prêtes dans les haines des Cerchi et des Donati; ils rajeunirent et enflammèrent ces haines, donnant leurs noms de blancs et de noirs aux deux partis , et chaque jour les mettant aux prises : aux promenades publiques et dans les cérémonies des funérailles, dans tous les lieux où l'on se rencontrait, le sang coulait. Dante était favorable aux blancs : cependant, magistrat de Florence, il voulut rétablir la paix, et il fit bannir les chefs des deux partis. Mais les blancs furent bientôt rappelés, et les' noirs conspirèren^; ils curent pour eux le pape, le petit peuple, et t^.harles de Valois, prince français, appelé pour rétablir l'ordre dans Florence. Désigné comme blanc par les noi7^s, Dante eut sa maison pillée, et fut condamné au bannissement et au feu , s'il était pris. Nous ne réviserons pas ce procès.
Dante avait aimé passionnément son pays, on le voit par les malédictions mêmes qu'il lui jette du milieu de son exil. Il ne pouvait oublier cette Florence qu'il avait défendue de son épée, servie dans les conseils, et qu'il devait tant illustrer de son génie. Mais c'était une âme de feu, généreuse, implacable. Guelfe, proscrit par les guelfes, il se fit gibelin. Je ne sais pas s'il a bien fait ; mais ces esprits ardents, élevés, vont toujours d'un extrême à l'autre, leur inconstance même vient de leur énergie : ne leur demandez pas les vertus modérées et la résignation à l'injure. Voilà Dante gibelin : mais quoique ce parti fût celui de l'empereur, il offrait peu de chances à l'ambition. Banni de sa ville, Dante se réunit aux gibelins dans une entreprise inutile contre Florence, puis-il erra dans l'Italie, s'arrêtant tour à tour chez le seigneur de Goubio, chez les Scaliger, princes de Vérone, à Ravenne, à Mantoue.
Ce fut ainsi, errant, malheureux, qu'il acheva son sublime ouvrage. Ce travail n'était pas seulement une préoccupation poétique; c'était sa vengeance, c'était son arme. Maître de l'enfer, du puigatoire et du paradis, les possédant par droit de génie, il pouvait là donner des places à ses ennemis et à ses amis. Cet exilé, ce banni aue vous aviez chassé de Florence, dont vous aviez rédigé la sentence de mort, il avait à peine un asile; il était obligé, comme il le dit, de monter et de redescendre l'escalier d'autrui, et de sentir combien est amer le pain de l'étranger. Cependant il était bien plus puissant que vous. Du milieu de sa fuite, d«
son exil, il pensait, il écrivait, il punissait ses ennemis. Il y avait trois hommes qui s'étaient montrés ses persécuteurs; il ne les tuait pas, il les laissait à Florence ; mais il disait dans ses vers que ces trois hommes étaient morts, qu'il les avait vus dans l'enfer, que leurs corps n'avaient plus qu'une apparence de vie animée par des démons. Ces récits terribles faisaient fuir les Florentins à l'approche des trois damnés vivants , qui eux-mêmes peut-être n'étaient pas sûrs d'être en vie, et ne savaient s'ils n'étaient pas en effet des démons, et si le poëte n'avait pas dit vrai.
Voilà la terrible puissance que le génie de cet xiomme exerçait sur ses contemporains; voilà ce qui vous expliquera sans peine pourquoi ses chants étaient répétés partout, pourquoi il avait mille occasions de s'impatienter en rencontrant un forgeron ou un ânier qui estropiait quelques-uns de ses vers. Cette gloire populaire était m("lée de je ne sais quelle terreur mystique qui s'attachait au nom , à la présence du poëte. Vous savez cette joie de Démosthène, le jour où il entendit une femme du peuple disant : « Vois-tu cet homme? c'est Démosthène. » Dante recueillait souvent de ces témoignages naïfs d'admiration populaire. A Vérone, passant près d'une porte où plusieurs femmes étaient assises, il entendit une d'elles dire à voix basse : « Voyez-vous cet homme? c'est lui qui va en enfer quand il veut, et qui en revient, et qui rapporte des nouvelles de ceux qui sont là-bas; » et une autre répondre : « Ce que tu dis doit être vrai; ne vois-tu pas comme il a la barbe crépue et le teint
noirci? c'est le feu et la fumée de Tenfer. » 11 sourit en continuant son chemin \ et ne fut pas fâché de cette crédule terreur qui inspirait plus de foi dans ses vers.
Ainsi votre pensée se figure cet homme de génie mêlé à ses contemporains, et solitaire parmi eux, profondément ulcéré, guelfe par patriotisme, gibelin par vengeance, mais ne flattant pas plus les empereurs qu'il n'épargne les papes , entassant à son gré toutes les puissances de la terre dans ces fournaises qu'il allume. Inquiet et fier, il change incessamment d'asile. Il est pour les savants un grand théologien :
Theologus Dantes, nullius dogmalis cxpcrs.
Cest le premier vers de l'épitaphe inscri te à Ravenne sur son tombeau. Pour le peuple , il est une sorte d'être intermédiaire entre l'homme et le démon ; il sait les choses de l'enfer ; il connaît les noms des damnés. Ce n'est pas un poëte de cabinet; il y a quelque chose en lui du vates de l'antiquité, quelque chose même de plus grand ; car ses prédications ne se bornent pas aux événements de cette vie terrestre; il prophétise au delà du temps et du monde. Cependant ce banni tournait toujours ses yeux vers Florence : un trait manquerait à son caractère, s'il eût moins regretté son pays. Mais, quand de Florence on lui offrit un rappel indigne de lui, il faut voir avec quelle force
' Sorridendo alquanlo, passo avanli. {Vild di Dante, per Boc-
IIACCIO.)
il le refuse, et comme il se défend contre le pardon injurieux qu'on veut lui infliger. Sa réponse est adressée à un religieux de cette ville, qui s'était vivement intéressé pour lui •
Par votre lettre, que j'ai reçue dans les sentiments de respect et d'affection qui vous sont dus, j'ai compris avec reconnaissance combien mon rappel dans ma patrie vous tenait au cœur. Votre bienfait me iie d'autant plus étroitement, qu'il est plus rare aux exilés de trouver des amis. Maintenant je vais répondre au contenu de celte lettre, el si ma réponse n'est pas telle que le souhaiterait peut-être la pusillanimité de quelques hommes, je la remets affectueusement à l'examen de v-otre prudence, avant une décision dernière. Voici ce qui m'a été annoncé par les lettres de votre neveu, du mien et de plusieurs amis. D'après une ordonnance récemment faite à Florence, louchant les banni.^, si je voulais payer une certaine somme d'argent, et me soumettre à offrir cotte humiliante rançon, je pourrais être absous et rentrer aussitôt; en quoi je trouve deux choses risibles et mal assorties. Je le dis, mon pore, pour ceux qui ont exprimé de telles conditions; car vo- *.re lettre, écrite avec plus de discrélion el de sagesse, ne contenait rien de semblable.
Est-ce là ce rappel glorieux qui ramène Dante Alighieri dans sa patrie, après quinze ans d'absence? Est-ce bien ce qu'a mérité son innocence, manifeste à to\il le monde? Est-ce le prix de ses sueurs et de sa persévérance dans l'étude ? Loin de moi, loin d'un homme serviteur de la philosophie cette bassesse du cœur toute charnelle , qui me ferait, à la manière d'un certain demi-savant et de quelques autres infâmes, m'offrir moi-même à la honte !
Loin d'un homme qui proche la justice une telle faiblesse, qu'ayant subi l'injustice , il donne de l'arficnt à ceux qui Ton faite, comme à des bienfaiteurs!
Ce n'est pas là mon chemin pour rentrer dans la patrie, mon nèrc; mais si , par vous et par les autres, il pcul se trouver quelque autre voie q-.ii ne soit pas contraire à la renommée de Dante, à son honneur, je la prendrai sans hésiter. S'il n'en est point de semblable pour entrera Florence, jamais je n'entrerai à Florence. Eh quoi! ne verrai-je point partout où je voudrai la lumière du soleil et des astres ? ne pourrais je point partout contempler sous le ciel les plus ravissantes vcrilés , à moins que je ne sois auparavant redevenu sans gloire, ou plutôt avec ignominie, citoyen de Florence? et certes, le pain ne me manquera pas.
Voilà quelle était cette âme d'homme. Il fallait la montrer, avant d'étudier le génie de poëtc.
Dante avait d'abord voulu composer son grand ouvrage en langue latine. On cite même quelques vers de ce premier essai :
Ullima régna canam, fluido contermina mundo Spiriiibus quae lata patent
Mais le progrès de la poésie italienne , les hommages qu'il recevait dans les villes où il promenait son malheur, montrant, comme il le dit lui-môme, les blessures que lui avait faites la fortune, tout le jetait dans l'idiome vulgaire : c'est au peuple qu'il veut parler.
Les contemporains s'étonnèrent d'abord que de si hautes pensées fussent abaissées à la langue commune. Dans un ingénieux morceau de critique sur Dante, on a cité une anecdote curieuse qui marque parfaitement cette disposition des esprits au moyen âge. Un jour un pèlerin était entré dans le monastère
de Corvo, et se tenait en silence devant les religieux; un d'eux lui demanda ce qu'il voulait et ce qu'il était venu chercher; l'étranger, sans répondre, contemplait les arcades et les colonnes du cloître. Le religieux lui demanda de nouveau ce qu'il cherchait ; alors il tourna lentement la tête, et, regardant le religieux et ses frères, il répondit : La paix! Frappé de ce langage, le religieux le prit à l'écart, et comprit à quelques mots que c'était Dante ; et comme il en était tout ému, Dante, tirant un livre de son sein, le lui donna gracieusement, et dit : Frère, voici une partie de mon ouvrage que peut-être vous ne connaissez pas. Je vous laisse ce souvenir.
Je pris ce livre ', ajoute le religieux, et, après l'avoir serré contre mon cœur, j'y attachai mes regards en sa présence, avec m grand amour. Mais, on reconnaissant le langage vulgaire , (C ne pus cacher un ctonnemcnt dont il me demanda la cause. Je répondis que j'étais surpris qu'il eût chanté dans cette langue, parce qa'il me paraissait chose difficile, ou plutôt incroyable, que de si profondes pensées pussent être reproduites à l'aide des mots dont le vulgaire fait usage, et qu'il ne me paraissait pas convenir à une science si haute et si digne d'être ainsi vétuc à la mode du petit peuple. Et lui : « Vous avez raison ; et moi môme j'ai partagé votre façon do penser. Et alors que les semences de cet oavrage, peut-être jetées par îe ciel , commencèrent à germer dans mon sein , je choisis le plus r.oblo langage, et j'y fis môme quelques essais : mais quand je considérai la condition du siècle présent, que je vis les chants des illustres poètes du temps presque tenus pour rien , et les nobles personnages, pour le service desquels on
^ Le Globe, 27 janvier 1830.
écrivait ces choses dans ce bon temps, abandonnant (ô dou-, leur !) la culture des arts libéraux aux plébéiens, je jetai alors cette faible lyre dont je m'étais d'abord chargé, et j'en accordai une autre plus appropriée a l'oreille des modernes; carie pain qui est dur convient mal à la bouche des nouveau- nés. » Cela dit, il ajouta beaucoup de choses pleines d'une passion sublime.
Ainsi, caractère fort et passionné, caractère qui sert au génie et lui donne sa forme, vie agitée, errante, malheureuse, comme l'imagination et la théorie cherchent de nos jours à la rêver pour le poëte, et comme les vicissitudes du moyen âge la faisaient sans peine, voilà ce que d'abord nous offre Dante.
Je n'essayerai pas aujourd'hui de parler de son ouvrage. J'ai à peine esquissé confusément quelques traits de lui-même; je les laisse dans votre imagination,pour qu'elle les achève.