VINGT-NEUVIÈME LEÇON
Nouvelles observations sur l'histoire. — De l'esprit philosophique et de la vie sociale du xvnr3 siècle dans leurs rapports avec le talent historique.=--Trois formes principales de composition historique. — De Robertson considéré comme imitateur de Voltaire. — Défauts de son ouvrage.— Comparaison de Brantôme et de Robertson, racontant la catastrophe qui termina les jours de Marie Stuart. — L'historien doit être poète pour être vrai.
Messieurs,
L'histoire est un genre de littérature si élevé, si profitable , si particulièrement conforme à l'esprit et à la vocation de notre temps, que vous me pardonnerez quelques développements sur un tel sujet.
Je l'avoue, je suis embarrassé de tout ce que j'aurais à dire. Cet embarras fait même une partie de ma leçon, en ce sens qu'il exprime la prodigieuse quantité de vues diverses et d'observations qu'il faudrait réunir pour avoir et pour donner une complète intelligence
de la forme historique Pardonnez, Messieurs:
mais nous ne sommes plus entre nous : il y a trop de personnes célèbres, de trop hautes supériorités qui m'écoutent.
Messieurs, dans la dernière séance, j'ai rapidement exposé quelques points de vue sur les qualités de l'historien : je vous ai soumis quelques critiques, quelques doutes plutôt sur la forme historique adoptée par Hume.
Je pourrais continuer cette tâche, examiner encore cet historien tant admiré dans le xvme siècle, chercher ce qui manque à son talent, quelles en sont les hautes parties, en quoi ce talent peut servir de modèle ; mais je me demande auparavant s'il est possible d'imiter une forme dans l'histoire, ou plutôt si chaque forme ne doit pas naître tout à la fois de la nature particulière du sujet, de l'époque de l'écrivain, et de son propre talent; et si dès lors l'histoire n'est pas nécessairement de tous les genres le plus libre, le plus varié, le plus incapable d être assujetti à aucune règle, à aucun calcul d'imitation.
De cette idée doit-on conclure l'inutilité d'un cours littéraire appliqué à l'histoire? Non, sans doute; mais on y voit un nouvel exemple de cette vérité, chaque jour plus vivement sentie, que la littérature, science expérimentale au plus haut degré, s'étend, se renouvelle, se rajeunit suivant tous les accidents de la pensée humaine, sans pouvoir jamais être encadrée dans un type de principe ou dans un type d'exécution fait par le génie des hommes qui ont précédé. L'histoire est peut-être le champ le plus heureux pour cette éternelle indépendance du talent.
Malgré notre admiration pour le génie des historiens antiques, ce ne sont pas eux que nous proposons pour modèle exclusif.
Malgré notre admiration pour les grands talents historiques du xvi« siècle, ce ne sont pas eux qui peuvent nous présenter la forme la mieux assortie de notre époque.
Mais un caractère essentiel à l'histoire, et qui doit s'y retrouver sans cesse, c'est la liberté d'esprit, c'est une vue de la vérité, indépendante de toutes les cuii-
sidérations secondaires et des préjugés de la passion ou de la servitude. C'est là, sans doute, la gloire de Hume ; c'est là l'éloge que l'on peut opposer à toutes les critiques, à toutes les tentatives de critique que j'ai faites sur son ouvrage. Ce n'est pas seulement par le mot esprit philosophique que j'exprimerai ce genre de supériorité. Je ne crois pas qu'on ait besoin , comme Raynal, d'intituler son livre : Histoire philosophique de l'établissement et du commerce des Européens dans les deux Indes. Je ne crois pas que le mot philosophique, inscrit en tête d'un ouvrage, ajoute rien au caractère du livre. Si la philosophie n'est que la liberté d'esprit, elle n'affecte pas un titre particulier, elle se révèle sous mille formes ; elle n'est pas dans l'adoption de tel ou tel système; elle est partout répandue, elle est inscrite dans la narration elle-même; elle est l'âme de l'écrivain et la puissance qui agit sur le lecteur, et qui lui communique à la fois l'intérêt et la confiance.
Voilà souvent la haute qualité de Hume. Après cela, que , préoccupé de l'esprit de son temps, dédaigneux des controverses théologiques, il n'ait pas toujours compris la révolution d'Angleterre; que les pensées de libertés politiques cachées sous les formes religieuses aient inspiré une sorte de répugnance à son esprit sceptique, j'en conviens. Que son âme raisonnable et froide ne se soit pas suffisamment animée des faits qu'il raconte, pour en conserver l'impression fidèle et vivante ; qu'il ait parfois manqué de vérité, parce qu'il manquait d'imagination, j'en conviens encore.
Mais il est une autre cause d'infériorité qui ne tient pas à son talent, qui tient à son époque, qui ne lui est pas personnelle , mais qui s'étend aux historiens du
même siècle. Essayons de l'indiquer. S'il est un genre de littérature où l'homme, pour ainsi dire, domine l'écrivain, où la vie active ait besoin de fortifier et d éclairer les méditations du cabinet, certes, c'est l'histoire. Tous les historiens de la Grèce étaient hommes publics, excepté peut-être Hérodote, sorte de poëte à une époque où ia poésie était la puissance politique du temps, s'il est permis de parler ainsi , à une époque où Solon, pour faire changer une loi, venait réciter une élégie sur la place publique d'Athènes.
A partir de ces temps éloignés, partout, dans la Grèce, vous rencontrez des hommes à la fois orateurs, généraux et historiens. Leur talent de peindre et de raconter naît de tous les autres talents, de tous les autres exercices de leur esprit, au milieu d'une vie publique et agitée. Même caractère à Rome ; même caractère dans ce xvie siècle, curieux mélange d'imitation antique, d'imitation servile quelquefois, et d'originalité naïve et féconde; singulière époque où l'on écrivait en latin par habitude, où l'on se transformait en citoyen de Rome, et où cependant on avait au plus naut degré cette ardeur de science , cette soif de curiosité, cette jeunesse de la nation et de l'individu, ce mouvement progressif de l'esprit humain dont se vante notre siècle, et qui portait alors tant de grands hommes à tant d'entreprises aventureuses, à tant de découvertes dans la pensée, lorsqu'ils n'en pouvaient faire dans la nalité, comme Christophe Colomb : car l'esprit d'aventure, réalisé d'une manière sublime par la découverte de Colomb, est le caractère non-seulement de
l'action, mais de la pensée au xvr siècle.
Les noms des historiens que cette époque nous présente, Machiavel , Guichardin , Davila, Fra-Paolo, de
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Thou, rappellent l'idée de la vie active mêlée à la spéculation littéraire. Tous furent hommes d'État, ambassadeurs, généraux, acteurs enfin dans les événements de leur temps.
Au contraire , depuis cette grande époque d'ordre et de régularité, qui s'appela le siècle de Louis XIV, et qui s'étendit plus ou moins sur toute l'Europe par l'influence du pouvoir ou par celle de l'imitation , l'activité politique devint presque toujours étrangère aux écrivains. Dans les pays mêmes qui conservaient les formes de la liberté, quelque chose de méthodique et de régulier est substitué aux passions du xvie siècle ; les lettres, dans leur audace même, semblent une profession isolée et paisible. Il y a de l'esprit d'aventure philosophique, mais sans mélange de vie active. Les hommes qui pensent ne sont plus les mêmes que ceux qui agissent; lors même que l'état social leur donne l'action, ils la refusent, ils la dédaignent; ils se font hommes de lettres de préférence à tout; et l'homme de lettres se regarde comme un penseur en titre d'office, comme un oisif privilégié qui doit agir sur l'esprit des contemporains, seulement par la supériorité de la raison et l'éclat du talent.
Eh bien, cette disposition d'esprit, commune à tout le xvme siècle, ne me paraît pas favorable à la perfection du talent historique. Dès lors, en effet, le travail littéraire, le soin du style, doit, chez l'écrivain, prédominer sur tout autre soin; l'intelligence des passions violentes doit lui manquer. Comment, d'un cabinet ou d'une académie, entendrait-il les cris du forum ? comment distinguera-t-il ce qu'il y a de constant ou d'accidentel dans les passions populaires? Étranger aux scènes d'une vie tumultueuse, ne sera-t-il pas na-
turellement conduit à dédaigner, du haut de sa raison, tout ce qui ne ressemble pas à sa raison?
Ce défaut, visible dans Hume, tenait, pour ainsi dire, à la civilisation élégante et paisible, à tout le loisir littéraire du xvnr3 siècle. Je le trouve dans Robertson comme dans Hume. J'admire cette école écossaise , cette belle colonie savante qui se forme tout à coup dans le Nord, cette élite d'esprits éclairés, qui établissent à Edimbourg une société libre, véritable académie, non de mots, mais de pensées, dans laquelle on s'exerçait sur tous les objets de l'intelligence humaine, en appliquant à cette noble étude le talent de la parole. Mais, malgré mon respect pour ces réunions savantes, je n'y trouve pas tout ce qui peut donner l'intelligence des passions et l'expérience du monde politique.
Je vois s'y former le talent d'un Dugald Steward et »l'un Smith, plutôt que le génie d'un Thucydide, dun Salluste , d'un Tacite. 11 n'y a pas assez d'activité dans cette vie studieuse; il n'y a pas assez de contre-coup des passions humaines. 11 y a trop de calme, trop de bonheur, trop de sécurité, quelque chose de trop régulier dans la vie d'un ministre d'Edimbourg, comme Robertson, ou d'un philosophe d'Edimbourg, comme Hume, pour que j'espère rencontrer dans leurs écrits la vive peinture des passions qu'ils n'ont jamais connues , l'intelligence profonde des révolutions qu'ils n'ont ni vues de près ni redoutées dans l'avenir.
Au contraire, dans certaines périodes voisines des grandes mutations sociales, l'intelligence historique appartient, pour ainsi dire, à tout le monde, et seulement est plus vive chez les hommes de talent, devenUi les interprètes de la pensée commune.
Je ne dis point cela, Messieurs, pour flatter une vanité d'individu, ni même une vanité d'époque ; car souvent on vante son époque pour se vanter soi-même, parce que nécessairement on y est compris. Toute prétention à part, il est certain que, vingt ans, trente ans après la révolution d'Angleterre , dans l'ébranlement qui agitait encore les âmes , on devait entendre trèsbien tout ce qui tenait au génie des troubles civils, oï reconnaissait très-bien les passions politiques, habillées en formes religieuses. Voyez plutôt le livre de Burnet et celui de Clarendon.
De même, de nos jours, après cette commotion terrible de la France, après ces grands spectacles, si voisins de nous,, dont la puissance a frappé toutes les imaginations, et subsiste toute vivante dans la pensée même de ceux qui n'en parlent pas, une intelligence politique nous a été donnée par cette rude école des événements ; c'est une sorte de rapide instinct et de facilité à comprendre dans l'histoire les passions analogues à celles dont le retentissement se prolonge encore pour nous par le souvenir. Par là nous sentons mieux ce qui trouble et bouleverse les États, que toute la philosophie du xvme siècle n'aurait su le faire, à moins que l'imagination , la première des puissances après la réalité, ne fût venue la suppléer. Mais l'imaination était précisément la qualité qui manquait à ces hommes supérieurs , à Hume , à Robertson ; l'un et l'autre n'avaient que l'étude et la raison , et ils n'étaient pas aidés par le spectacle de grands événements. Or, l'étude et la raison, en l'absence de la réalité, ne sont pas assez puissantes pour retrouver l'impression contemporaine, pour rendre la vie à ce qui est mort. Robertson, Messieurs, est un homme d'un âme pure,
d'une vie honorable et calme. Fils d'un ministre presbytérien d'Edimbourg, après de fortes études, il entra dans le ministère ecclésiastique, se dévoua sans relâche à des devoirs modestes, et cultiva toutes les vertus de famille, s'occupant à élever six jeunes frères qu'il avait. Je me trompe, Messieurs; dans cette carrière si paisible, il lui arriva cependant un événement politique. Au milieu de la paix du XVIIIe siècle, vous savez que l'entreprise, plus hardie que sérieuse, du prince Edouard, fit soulever une partie de l'Ecosse. Dans sa chaleur de conviction presbytérienne, Robertson, quoique attaché au ministère ecclésiastique, se crut obligé d'aller combattre pour la maison régnante : il quitta Edimbourg, et courut s'enrôler dans L'armée royale. Mais l'expédition du prince Edouard, précisément parce qu'elle ne trouvait plus de passions assez violentes pour la soutenir, précisément parce qu'elle était une sorte d'anachronisme dans le xvme siècle, était déjà tombée avant que Robertson eût appris à faire l'exercice.
Après cet essai de la vie active, si court, si promptement abandonné, le jeune Robertson reprit les travaux paisibles auxquels il était destiné par goût, par état. Il s'exerça beaucoup à la controverse, mais non plus avec la vieille ardeur puritaine, et cette véhémence de Knox qui jadis avait agité toute 11 mis en feu l'Angleterre. Cette éloquence paraissait alors une passion hors d'usage. Robertson, au contraire, imitait la sage régularité et le bon gOÛl d'expression des prédicateurs français. Kn même temps, écrivain soigneux et correct, il s'attachait a épurer son style de ces idiotismes ecns^ais qu'affecte aujourd'hui le célèbre romancier d'Edimbourg; du tond de ii. 23
l'Ecosse , il se modelait sur le langage des écrivains tout à fait anglais qui vivaient au milieu de la ville de Londres.
Ainsi, Messieurs, et la nationalité presbytérienne, si l'on peut parler ainsi, et la nationalité écossaise, Robertson les perdait dans cette vie tranquille, dans ce goût de lecture cosmopolite, plus favorables à la supériorité de la raison qu'à l'énergie du talent et à l'éloquence
Je ne parlerai point ici de Robertson comme orateur religieux. Il importe cependant de rappeler un de ses sermons, qui semblait déceler en lui le goût des études historiques: c'est un tableau de l'état du monde à l'avènement du christianisme. Ses grandes vues, à ce sujet, sont peu d'accord avec l'esprit sceptique et dédaigneux qui animait la littérature historique du temps, et ne faisait comparaître le passé devant la raison moderne que pour s'en moquer, et le juger de haut. Mais Robertson, en cela séparé de Voltaire, n'en est pas moins un disciple de ce maître célèbre, un de ceux qui ont étendu l'influence de l'école française dans l'histoire, en lui donnant plus de gravité. C'est là, Messieurs, le titre particulier de Robertson ; c'est là son genre d'originalité. Il a rendu sérieuse, mais un peu froide, une forme historique, sur laquelle le brillant génie de Voltaire avait jeté tant de grâce, de vivacité légère et moqueuse.
Ici je m'adresserai quelques questions nouvelles. Je ne chercherai plus, comme je l'ai fait dans la dernière séance, les qualités personnelles qui sont nécessaires à l'historien; je considérerai les diverses formes d'histoire possibles, d'après la nature des circonstances et des sujets. Sous ce rapport, je conçois trois formes
historiques; la forme que j'appellerai conjecturale, c'est-à-dire celle qui convient à l'histoire des temps antiques, sur lesquels il nous est parvenu un petit nombre d'ouvrages incomplets et mutilés, sans qu'on puisse y suppléer par des monuments originaux et primitifs : car je ne parle pas ici des compilations historiques. Prendre des pages dans Tite-Live et dans Tacite, et les mettre en prose française, c'est traduire; ce n'est pas écrire l'histoire.
Mais cette antiquité qui nous arrive, sans autres monuments que les créations des hommes de génie, peut offrir à la pensée un travail ingénieux et original ; c'est l'application de cet esprit moderne si exact, si investigateur, si curieux, à l'intelligence et à la critique de ces récits éloquents, mais rapides, incomplets, qu'a faits le génie de l'antiquité. Ainsi, lorsqu'un homme supérieur comme Niebuhr, s'appuyant sur l'étude d'un petit nombre de passages négligés ou mal compris, empruntant des conjectures, des analogies, des inductions à la connaissance des lois qui occupaient une si grande place dans la vie du peuple romain, cherche à refaire une partie de l'histoire romaine, j'appelle ce travail une histoire conjecturale. J'admets dans ce travail de hautes qualités de l'esprit, la sagacité, la divination du bon sens et celle de l'érudition ; mais c'est un genre d'histoire à part: quand on devin ne peut pas décrire; quand on conjecture, on ne peut pas conter avec naturel, avec aisance : on a trop besoin de l'appui d'une preuve pour se livrer au mouvement du récit, et pour détailler avec confiance C6 qu'on n'a découvert soi-même qu'avec un mélange de doute. Cette forme convient à notre époque toute- les fois qu'on voudra raisonner sur l'antiquité, et refaire, avec
l'esprit d'exactitude particulier à nos âges modernes, l'histoire des peuples qui ne sont plus.
Le second genre de littérature historique, suivant moi, c'est l'histoire critique ou savante; je la distingue de l'histoire conjecturale; je l'applique spécialement à ces époques à la fois mal connues et remplies de monuments, où la vérité a besoin d'être cherchée, mais non pas d'être devinée; je l'applique à ce moyen âge, par exemple, que l'on a généralement si mal compris, si mal raconté, si défiguré par un vernis moderne, mais qui cependant existe tout entier si on veut le trouver, caries sources ne manquent pas; une foule de Fies des Saints et de recueils théologiques renferment,si vous savez y lire, toute l'image du temps ; on est accablé, pour ainsi dire, par le nombre de monuments. Là, seulement, il faut que la sagacité de l'écrivain refasse l'histoire avec des matériaux qui n'étaient pas destinés à cet usage; il faut que le critique soit d'autant plus pénétrant, d'autant plus attentif, que les témoins ont été plus négligents, plus inhabiles, plus insouciants du véritable intérêt de la vie humaine : le travail de l'historien ressemble alors à celui du magistrat qui, dans les dépositions les plus confuses ou les plus passionnées, surprend la vérité à laquelle le témoin ne pense pas, qu'il ne veut pas, que souvent il ne sait pas bien lui-même. Je donne à cette histoire le nom de critique, ou de savante, à cause des recherches infinies qu'elle demande.
A Dieu ne plaise cependant que je lui refuse d'autres qualités; elle peut même déguiser habilement son véritable caractère; elle peut se transformer, et, au lieu de savante, paraître naïve, pittoresque. Mais, remarquez-le bien, c'est l'étude seule des monuments pri-
mitifs, c'est le soin minutieux des détails qui fera la substance et l'originalité de cette histoire. De nos jours, par exemple, l'histoire d'un pays qui a disparu, d'une puissance qui n'a pas laissé de traces, a été vivement et heureusement racontée en dix volumes. Personne ne trouve le livre trop long. Les mêmes faits, abrégés par une autre plume, auraient peut-être lassé l'attention du lecteur.
L'intérêt alors vient tout entier des détails ; ces détails, disséminés dans le chaos du moyen âge, sont réunis par une adroite et ingénieuse érudition ; l'œuvre du critique se cache et disparaît, on ne voit plus que l'œuvre du peintre.
Ce qu'il importe, c'est que par une imagination toute locale, toute passionnée pour les circonstances les plus indifférentes, mais en même temps les plus réelles d'un temps qui n'est plus, vous nous fassiez comprendre, sentir, voir ce que la critique seule a pu démêler dans les monuments si nombreux et si confus du moyen âge.
Enfin j'arrive à une histoire que j'appellerai l'histoire complète, celle où vous êtes assez rapproché des événements pour que la critique ne soit plus de l'érudition, et que vos recherches ne soient plus ég dans un dédale de documents incertains, contradictoires, bizarres : ce sont les temps qui nous touchent, ce sont les temps écoulés depuis Le w° siècle, depuis la découverte de l'imprimerie. À partir de cette époque, la civilisation s'estassez perfectionnée, méi n
gardant des traces de barbarie, les secours de la science
sont devenus assez nombreux, tous 1rs faits de la \ie
des peuples ont été assez soigneusement enregistrés
ii m
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pour que l'intelligence, aidée par le travail, découvre la vérité : depuis cette époque aussi le degré de certitude des faits^a commandé la multitude des détails à l'écrivain. Les détails n'ont plus été un ornement pittoresque, un moyen de vérité locale, mais une portion indispensable de l'histoire elle-même.
Ainsi, Messieurs, histoire conjecturale, histoire critique, histoire complète, voilà les trois formes principales que la diversité des sujets et des temps peut indiquer à l'écrivain.
L'histoire conjecturale n'a pas de règles précises, elle est toute dans la pensée de l'écrivain ; les applications en seront fort rares, autrement elles seraient souvent capricieuses et fausses : le bon sens rigoureux deRobertson n'a rien tenté de semblable.
L'histoire critique ou savante, c'est-à-dire le dépouillement de matériaux infinis, rebutants, barbares, mais qui renferment la vérité positive, était plus faite pour plaire à son esprit intelligent et laborieux : mais on peut traiter ce genre d'histoire de deux manières fort opposées, ou par le développement à la fois le plus judicieux et le plus détaillé, ou par des résumés exacts et rapides qui suppriment tout détail inutile à la connaissance de la vérité, qui ne gardent que ce que l'esprit de l'écrivain lui-même a créé en le faisant sortir de l'immense variété de ses notions et de ses souvenirs.
C'est la forme que le xvme siècle préférait; c'est l'entreprise de Voltaire dans YEssai sur les mœurs et l'esprit des nations. Cet ouvrage, fort vanté par les critiques anglais, par Blair en particulier, est le modèle qu'a suivi Robertson. Mais Voltaire lui-même, Messieurs, n'avait pas rempli tout le dessein de son ouvrage : il y a une sorte de contradiction entre le titre
et la forme de son livre. En effet, décrire les mœurs et l'esprit des nations, ce n'est pas raconter les événements historiques, tantôt avec éloquence, tantôt avec une ironie rapide et superficielle, puis s'arrêter, et vous avertir qu'à cette époque on avait tel usage singulier, telle habitude bizarre, telle superstition absurde. La véritable peinture des mœurs, c'est celle qui, fondue tout entière dans le récit, se manifeste sans que l'historien vous le dise, vous saisit par l'originalité plus qu'elle ne vous instruit par l'érudition.
Ce qui a trop manqué même à Voltaire, Robertson ne Ta pas eu. On admire, on loue beaucoup son Introduction à l'Histoire de Charles-Quint : certes, il y a dans cet ouvrage un calme de raison, une sage distribution de parties, quelque chose de régulier et de progressif tout à la fois qui plaît à la pensée. .Mais cette introduction est accompagnée d'un volume de notes; et, chose remarquable, c'est dans les notes que vous trouvez tous les détails originaux. Il semble que l'écrivain ait oublié cette vérité si simple, que, pour être court, il faut être caractéristique; que si vous dites peu de paroles, ces paroles doivent avoir quelque chose qui frappe et laisse un long souvenir. Vous supprimez beaucoup de circonstances ; réservez-en donc quelques-unes de tellement vives, de tellement singulières, que la pensée ne puisse s'en délivrer jamais.
Tout au contraire, Robertson nous dira que tel peuple barbare, envahisseur de l'Europe civilisée, avait au plus haut degré la passion et le fanatisme de la guerre. Voilà ce qu'il place dans son récit ; mais 1rs caractères de celte férocité sauvage, cette peinture si singulière du camp des barbares, cette multitude qui se presse autour d'un barde de la forêt, chantant des
vers belliqueux, ces vieillards et ces enfants pleurant de ne pouvoir suivre leurs fils ou leurs pères au combat, tout ce détail enfin, raconté par l'ambassadeur romain, par Priscus, avec la terreur qu'il en a reçue, et qu'il a rapportée à la cour de Byzance, voilà ce que Robertson rejette dans ses notes, et ce qui manque dans son livre. Ce n'est pas avec des auditeurs tels que vous, que j'ai besoin d'insister davantage. Un exemple suffit.
Ce n'est pas tout encore, Robertson, cet esprit si judicieux, si sage, a fait d'autres omissions, d'autres oublis qui ne nuisent pas seulement à la vérité locale et pittoresque, mais à l'intelligence complète des événements. Je citerai le plus grand de tous, les croisades. Robertson les juge comme Voltaire ; et il ne les explique pas assez, précisément parce qu'il les juge ainsi. Il vous dira d'abord :
Tous ceux qui revenaient de la Palestine racontaient les dangers qu'ils avaient courus en visitant la terre sainte, et ne manquaient pas d'exagérer la cruauté et les violences des Turcs.
Puis il ajoutera
Qu'un moine fanatique conçut l'idée de réunir toutes les forces de la chrétienté contre les infidèles, et qu'on doit attribuer à son zèle l'exécution de cette bizarre entreprise.
Ainsi, la cause, c'étaient les pèlerins qui revenaient de la Palestine ; le moyen, c'était un moine fanatique ; le résultat, une bizarre entreprise. Cependant, Messieurs, que de choses, avant les croisades, qui les appelaient, qui les préparaient! Et parmi toutes ces choses, comment l'écrivain oublie-t-il une de ces grandes physionomies qui seules caractérisent toute une
époque de l'histoire ? Comment oublie-t il Grégoire VU? Comment ne s'est-il pas souvenu qu'avant les croisades une tentative de suprématie religieuse et politique, une tentative de califat chrétien, avait été faite, en opposition à ce califat mahométan qui avait conquis l'Asie? Comment a-t-il oublié que Grégoire VII avait prêché une croisade, qu'il avait écrit à tous les mécontents de l'Europe, à tous les ducs en révolte contre les princes, à tous les princes en révolte contre l'empereur, qu'il s'était offert pour chef de cette croisade, et 'que, s'adressant à Henri IV lui-même, il lui écrivait :
Les chrétiens d'outre-mer, dont un grand nombre est chaque jour massacré comme des troupeaux, ont envoyé humblement vers moi, pour me prier de secourir nos frères, afin que la religion chrétienne ne soit pas de nos jours, ce qu'à Dieu ne plaise, tout à fait anéantie. Et moi, touché d'une vive douleur jusqu'à désirer la mort, car j'aimerais mieux mourir que de le* abandonner, et de commander à l'univers au gré d'un orgueil charnel, j'appelle, j'anime tous les chrétiens à défendre la loi du Christ, à sacrifier leur vie pour leurs frères, et à faire briller la noblesse des enfants de Dieu. Les Italiens et les ultramontains ont, par l'inspiration de Dieu, accueilli mes conseils. Déjà plus de cinquante mille hommes sont prêts, s'ils peuvent m'avoir, dans cette expédition, pour chef et pour pontife, à se lever en armes contre les ennemis de Dieu; et ils veulent, sous sa conduite, parvenir jusqu'au tombeau du Seigneur.
Certainement, quand de pareils manifestes se faisaient à une époque où l'on n'en faisait pas beaucoup, vous voyez combien cette idée des croisades, que Pierre rErmite a réalisée vingt ans plus tard, était déjà vivante. Au lieu d'appeler Pierre L'Ermite un moine fanatique, il fallait peut-être remarquer ce mouvement des esprits, constant sou- diverses formes.
qui fait qu'une idée s'exécute lorsqu'elle est devenue populaire, contagieuse, lorsqu'après avoir été le projet de l'homme de génie placé en haut, elle devient la passion de la foule. La croisade ! un pape l'avait prêchée inutilement, malgré sa toute-puissance; il la voulut, sans pouvoir la faire, quoiqu'il fût Grégoire VII. Mais que cette idée fermente et mûrisse, vingt ans plus tard un simple ermite l'exécute !
Je demande pardon de ces remarques ; mais c'est surtout dans un ouvrage rapide et condensé, comme l1 Introduction de Robertson, qu'il importait de saisir .es causes, les traits caractéristiques des événements. Vous n'avez pas le droit de vous substituer à la vérité, de mettre des opinions à la place des faits, ni surtout d'oublier Grégoire VIL
Voilà quelques essais de critiques sur le bel ouvrage de Robertson. Que quelques-uns de mes plus jeunes auditeurs, les seuls que je puisse appeler un peu mes élèves, veuillent bien le relire dans cette pensée, et se demander si l'écrivain philosophe qui abrège et qui résume leur tient lieu de la réalité des monuments originaux. S'il n'en est pas ainsi, il a tort; il n'a le droit d'abréger que sous la condition de tout dire.
Telle fut, en Angleterre, l'application du talent et de la philosophie à ce genre d'histoire, que j'appelle plus particulièrement critique et savante.
Si nous venons maintenant à l'histoire complète et détaillée, à celle qui embrasse des époques assez rapprochées de nous, pour que les circonstances en soient bien connues et bien comprises, nous verrons qu'elle impose à l'historien de grands devoirs, et nous nous demanderons si l'éccle anglaise les a parfaitement remplis. Le premier de ces devoirs, c'est encore la vé-
rite locale ; c'est que l'histoire, en étant détaillée, devienne du moins une image entière et fidèle des temps qu'elle décrit. Pour cela, il faut un grand effort; il faut que l'historien se sépare de son propre temps et des habitudes qui l'entourent. En effet, ne croyez pas, Messieurs, qu'il n'appartienne qu'au xvne siècle d'avoir commis la faute de donner sa propre couleur à toutes les époques. Sans doute, dans le xvne siècle, cet éclat même de la civilisation française, cette vive et orgueilleuse préoccupation que la France avait d'ellemême, cette espèce d'égoïsme qui, de Louis XIV, avait passé à toute sa nation, et qui nous faisait croire que nos idées étaient la raison même, qu'on ne pouvait pas la concevoir autrement, tout cela devait fausser pour nous la vérité clans l'histoire. Il y eut une tentative involontaire de répandre sur tous les temps la couleur de cette époque. Chose singulière! les historiens se croyaient tous, en conscience, dans l'obligation d'atténuer ce qui était rude et grossier. Fleury, par exemple, le plus candide, le plus intègre des historiens, aurait dû, ce me semble, quand il raconte les premiers temps de l'Église, puiser dans l'admiration chrétienne le respect de la vérité locale. C'est ainsi que Racine avait peint les mœurs juives avec bien plus d'exactitude que les mœurs grecques. Mais cette même impression n'a pas empêché Fleury d'altérer le caractère des évêques du ive siècle, pour les rapprocher du type adopté dans la cour de Louis XIV. Saint Chi tome avait bien moins de convenance que Bossuet. Fleury fait passer une couche d'élégance et de régularité uniforme sur ces aspérités des grands hommes et des grands caractères d'une époque de renouvellement.
De même, Messieurs, en Angleterre, l'école historique éprouvait le besoin de donner à toutes choses, non pas la régularité formaliste du xvne siècle, mais une sorte de justesse philosophique. De même notre temps a peut-être la tentation et l'habitude d'imprimer à toutes les époques une sorte de rationalisme politique, si je puis m'exprimer ainsi.
A ce sujet, je hasarde une remarque sur l'ouvrage d'un homme que j'honore infiniment, M. de Sismondi. Par la même préoccupation qui faisait que l'abbé Velly donnait à la cour de Ghilpéric quelque chose de l'élégance et des pompes de la cour de Louis XIV, M. de Sismondi donne à la monarchie de Hugues Capet quelque chose de la division administrative de notre temps ; il éprouve le besoin de porter la réminiscence de notre organisation politique, de nos formes de gouvernement et de liberté, dans des temps rudes et barbares où la liberté même était un accident, où rien n'était volontaire ni prémédité.
Lorsqu'on voit, à des époques éclairées, des hommes de talent tomber, sous une influence fort diverse, dans une faute analogue, on doit sentir combien la tentation qui nous pousse à cette faute est puissante et presque inévitable. Elle me frappe dans Robertson. J'en vais citer un exemple : c'est l'histoire de Charles- Quint, sujet heureusement choisi, et qui me paraît favoriser ce que j'appelle le développement de l'histoire complète, de l'histoire à la fois authentique et trèsdétaillée, parce que les monuments sont rapprochés et innombrables. Cette histoire de Robertson, parmi tant de beaux épisodes et d'événements singuliers, nous présente à la fois l'Amérique et la réforme.
Le xvme siècle s'est écrié : Quel admirable historien
que Robertson ! comme il a été impartial en racontant l'histoire de la réforme! comme il a fait exactement la part de Léon X et de Luther! et tout le monde d'applaudir.
Messieurs, la réforme a changé le monde; elle est née de causes probablement inévitables; mais elle a été déterminée par des hommes qui ajoutent quelque chose à la fatalité même, qui en sont l'instrument le plus actif, et qui partagent son empire. Sans les causes antérieures, on ne concevrait pas l'action de ces hommes ; et sans ces hommes, les causes paraîtraient encore impuissantes et seraient ajournées dans leurs effets. Peignez-moi donc les hommes! Il ne suffit pas que Robertson se montre à moi impartial envers Luther et Léon X; il faut que son récit soit assez complet, assez personnel, assez local, pour qu'en le lisant je conçoive et le rôle des deux personnages et la puissance qu'ils ont exercée l'un et l'autre.
J'ouvre ce livre, et je trouve le moment si décisif de la bulle publiée par Léon X contre Luther:
La publication de cette bulle, en Allemagne, dit l'historien, fit naître des sentiments divers, etc.
Luther ne fut ni déconcerté, ni intimidé par cette sentence, à laquelle il s'attendait depuis quelque temps. Après avoir renouvelé son appel au concile général, il publia des remarques sur la bulle d'excommunication; et persuadé pour lorsque Léon avait été tout à la fois coupable d'injustice et d'impiété dans ses procédés contre lui, il déclara hautement que ce pape était l'homme de péché, ou fAntechrist, dont l'apparition était prédite dans le Nouveau Testament, il exhorta tons les princes à secouer ce joug si ignominieux, et s'applaudit publiquement du bonheur d'avoir mérité d'être l'objet de l'indignation ecclésiastique, pour avoir osé réclamer et défendre la liberté du genre humain.
ilO LITTÉRATURE
Voilà ce que dit Robertson de Luther; mais s'il en est ainsi, Luther est un homme fort raisonnable, fort calme; comment a-t-il agité si violemment les âmes? Luther parle comme Robertson lui-même l'aurait fait. Si Luther a eu la fantaisie d'appeler le pape l'Antéchrist, cette expression singulière se trouve comme perdue et cachée dans une phrase grave de l'historien.
Voulez-vous savoir ce que c'était que Luther? pourquoi il agitait l'Allemagne avec des thèses latines 9 Vous le savez mieux que moi. Cependant je vais vous le dire.
D'abord, l'érudition du xve siècle et les fortes études de ce temps peuplaient toute l'Allemagne d'une génération de jeunes étudiants pleins d'ardeur, pour lesquels la langue latine était à la fois une langue sacrée et populaire. Ainsi, quand Luther écrivait des thèses en latin, il parlait à un peuple ardent et passionné. Ce n'est pas tout : est-ce que ces thèses offraient des raisonnements pleins de gravité, comme aurait pu les faire Robertson lui-même pour réclamer la liberté du genre humain ? Cette idée-là devint puissante trois siècles plus tard; elle n'était pas née du temps de Luther. Ces thèses, quoique Luther soit un homme de génie, étaient bien rudes, bien grossières : il y avait à la fois une verve théologique et une verve populacière; c'était Rabelais en chaire, mais Rabelais plein de haine et de violence ; il ne publiait pas des remarques contre la bulle du pape, il lançait un pamphlet latin que tous les gens passionnés du temps pouvaient lire et comprendre; ce pamphlet était intitulé: Contre la bulle exécrable de l'Antéchrist. Voilà ce qui saisit les esprits; cela s'entend. Que disait-il dans cet écrit singulièrement intitulé? il ne réclamait pas la liberté du genre humain; au contraire, il concluait de ses doctrines sur
la grâce et la prédestination, qu'il ne fallait pas faire la guerre aux Turcs, afin de contrarier le pape qui, à cette époque, voulait qu'on la leur fit. Puis il disait :
Le pape est un loup possédé du malin esprit ; il faut rassembler tous les villages et tous les bourgs pour lui courir sus.
Ces paroles étaient accompagnées de quolibets latins: satanissimus, sanctissimus, comme en aurait fait Rabelais. Ces quolibets étaient commentés par des écoliers de vingt-cinq ans, dans les cabarets à bière d'Allemagne. Au milieu de ces bouffonneries, comme Luther avait une âme grande et hardie, comme c'était un homme de génie et un fondateur qui déguisait le sublime de l'audace sous le burlesque, il disait de ces paroles qui retentissent dans toutes les âmes fortes :
On m'appelle à Rome. J'attends, pour y comparaître, que je sois suivi de vingt mille hommes de pied et de cinq mille chevaux.
On m'a appelé à la diète de Worms; j'y suis allô. Le diable sait bien que ce n'est point par crainte. Lorsque j'ai paru à Worms devant l'empereur, rien n'aurait été capable de m'effrayer, quand même j'aurais été sûr de trouver autant de diables qu'il y avait de tuiles sur les maisons.
Messieurs, croyez-vous que lorsqu'on a corrigé Luther, comme Ducis corrigeait Shakspeare, quand on Ta réduit dans des formes aeadémiquement dessinées, on a conservé Luther? Ces paroles cachées dans de
gros in-folio, et qui alors ont retenti dans tout»1 l'Allemagne, ces paroles sont inséparables de Luther;
à l'histoire de les faire revivre. Autrement on n'a pas d'idée de cette éloquence qui, comme il le dit luimême, ravageait les monastères. Si au lieu de cela on
met des expressions froidement régulières, si on me donne une espèce de compte rendu au lieu d'un récit vivant, je ne vois plus l'homme, je n'entends plus sa parole, je ne conçois plus sa puissance.
Voilà, Messieurs, ma plus grande objection contre Robertson ; cet esprit si sage, si éclairé, si raisonnable, cède involontairement au besoin de corriger ce qu'il raconte, il répand une couleur de régularité, de justesse, sur les caractères les plus violents, sur les temps les plus âpres, les plus désordonnés. Il en résulte que la forme du récit n'étant plus en rapport avec la violence des événements, on ne conçoit pas que quelque chose de si paisiblement raconté ait ébranlé le monde. Ainsi l'infidélité naît du malheur qu'a l'historien de n'avoir pas assez d'imagination et de passion. Un autre exemple va justifier cette remarque : dans un ouvrage justement estimé, YHistoire d'Ecosse, Robertson a raconté la mort de Marie Stuart. Là, tous les souvenirs nationaux se présentent à lui; il n'avait plus besoin de retrouver par l'érudition une époque éloignée de lui; la tradition populaire avait conservé en Ecosse mille souvenirs de Marie Stuart; une jalousie anti-anglaise faisait que la haine religieuse, d'abord attachée à la jeune et belle reine, était remplacée par un sentiment d'intérêt et de pitié. Cependant je veux prendre dans Robertson le récit de la catastrophe qui termina les jours de Marie Stuart, puis le relire dans un historien que vous croyez bien peu pathétique, bien peu fait pour sentir et pour plaindre le malheur, dans ce scandaleux Brantôme, et vous verrez comment le sentiment de la vérité, comment l'imagination passionnée donne à Brantôme plus de goût, plus d'éloquence que la sage et philosophe impartialité du talent ne pouvait
en donner à Robertson. Je prends ce qui est caractéristique dans les deux récits .
Le 7 février, les deux comtes arrivèrent à Fotheringay, et demandèrent à voir la reine. Us lurent en sa présence Tordre de l'exécution, et lui dirent de se préparer à mourir le lendemain matin. Marie les entendit jusqu'à la finsans émotion; et faisant le signe de la croix, au nom du Père, du Fils et du Saint- Esprit : a Une âme, dit-elle, n'est pas digne des joies du ciel, lorsqu'elle s'afflige parce que le corps doit endurer la main du bourreau; et quoique je ne dusse pas attendre que la reine d'Angleterre donnerait le premier exemple de violer la personne sacrée d'un prince souverain, je me soumettrai à ce que la Providence a décrété pour moi. » Mettant alors la main sur la Bible qui était près d'elle, elle protestasolennellementqu'elle était innocente de la conspiration qu'on lui imputait contre la vie d'Elisabeth, etc.. Ses domestiques, pendant cette conversation, étaient baignés de pleurs; et, quoique effrayés par la présence des deux comtes, ils cachaient avec peine toute leur douleur. Mais ils ne furent pas plus tôt retirés, qu'ilscoururent à leur maîtresse, et éclatèrent en expressions passionnées de tendresse et de douleur. Marie, cependant, non -seulement retenait un calme parfait d'esprit, mais elle s'efforçait encore de modérer leur excessive douleur; et tombant à genoux avec ses domestiques, elle remercia Dieu de ce que ses souffrances touchaient à leur fin, etc.
L'auteur ajoute quelques détails; je ne choisirai que ceux où il y aura contraste entre les deux récits :
Le lendemain, Marie est conduite au supplice. Le doyen de Pélerborough commença alors . n long discours convenable à la situation présente, et offrit ses prière a Dieu en faveur de Marie, mais elle déclara qu'elle ne pouvait en conscience !'•'• coûter et se joindre à lui; et, tombant à genoux, elle répéta une prière latine. Quand le doyen cul fini SOS dévotions, d'une voix qu'on entendit de toutes parts, Marie recommanda, eu
anglais, à Dieu l'Eglise affligée, et pria pour la prospérité de son fils et pour le long règne d'Elisabeth, etc... Ensuite elle se prépara pour l'échafaud, en étant ses voiles et ses vêtements. Un des exécuteurs ayant voulu, avec rudesse, l'aider dans ce soin, elle le reprit avec douceur, et elle lui dit avec un sourire, qu'elle n'était pas accoutumée à se déshabiller devant tant de spectateurs, ni à être servie par de tels valets.
Singulière occupation de la pensée, qui fait que ces grands désastres, après plusieurs siècles, deviennent un sujet d'étude pour l'imagination, et qu'on peut, sans ridicule, raisonner sur le degré de talent et de vérité qui en reproduit l'image ! Ce récit a-t-il conservé Marie Stuart tout entière? Voyez-vous là et ce qui rend sa mort si touchante et ce qui l'explique? voyez-vous là cette ironie de femme et de reine, cette finesse moqueuse d'esprit, qu'au milieu de sa détresse elle a conservée juqu'au dernier moment? voyez-vous en même temps cette ardeur de la foi catholique et de la foi presbytérienne, ces deux croyances mises en face l'une de l'autre, et se signalant par des persécutions et par des martyres ? vous expliquez-vous ces profondes antipathies qui faisaient que la belle, que la jeune, que la catholique Marie devait périr par un ordre de la moins belle, de la moins jeune, de la protestante Elisabeth? voyez-vous ces choses dont Walter Scott, avec son beau talent, vous a donné l'idée dans ce roman de l'Abbé, qui est plus vrai que l'histoire ?
Vous en trouverez la 'trace dans Brantôme, esprit aussi frivole que Robertson était sérieux, mais qui avait vécu dans le temps de Marie, et qui sentait, par l'impression contemporaine, tout ce que la gravité studieuse et solitaire de Robertson n'a peut-être pas bien entendu :
Le dix-septiesme donc de febvrier l'an mil cinq cent cinquante-sepl, arrivant au lieu où cstoit la reyne prisonnière, chasteau appelé Fotheringay, les commissaires de la reyne d'Angleterre, par elle envoyez (je ne diray point leurs noms, car il ne serviroit de rien), sur les deux ou trois heures aprez miny, et estant en la présence de Paulet, son gardien ou geoslier, font lecture de leur commission touchant l'exécution à leur prisonnière; lui desclarant que le lendemain matin ils y procederoient, l'admonestant de s'apprester entre sept ou huict.
Elle, sans s'estonner aucunement, les remercia de leurs bonnes nouvelles, disant qu'elles ne pouvoient estre meilleures pour elle, pour voir maintenant la fin de ses misères, et que dès longtemps elles'estoit apprestée et résolue à mourir depuis sa détention en Angleterre; suppliant pourtant les commissaires de luy donner un peu de temps et de loysir pour faire son testament et donner ordre à ses affaires, puisque cela gisoitàleur volonté, comme leur commission portoit. A quoi le comte de Shrewsbury luidit assez rudement : « Non, non, madame, il faut mourir; tenez-vous preste demain entre sept et huict heures du matin. On ne vous prolongera pas le délay d'un moment. »
Cela me paraît plus expressif, je l'avoue; cela rend mieux la vérité que l'espèce de réponse officielle placée par Robertson dans la bouche de la spirituelle et maligne Marie :
Quoique je ne pensasse pas que la reine d'Angleterre donneraitle premier exemple de violerlapersonne sacrée d'une princesse souveraine, je me soumets à ce que la Providence a décrété pour moi.
Au lieu de cette phrase si grave sur les droits des t£tM couronnées, 3Iarie avait répété plusieurs lois : • Je vois ce que fait pour moi ma bonne sœur. » Brantôme n'a pas oublié ce mot; il rapporte égale-
ment un détail bien touchant dont le génie de Schiller a tiré un merveilleux parti, et que Robertson a négligé. Mais poursuivons ce parallèle.
Vous avez vu ce que Robertson a dit de ce ministre presbytérien qui adresse à Marie un long discours convenable à la situation présente. Mais pouvait-il y avoir un discours convenable à la situation de Marie, dans la bouche du valet théologien de ses persécuteurs ? Fallait-il que Robertson ne se souvînt que de son attachement à l'Église presbytérienne? fallait-il qu'il ne conçût pas la nature humaine? n'était-il pas naturel que l'âme de Marie, non-seulement par sa foi, mais par sa colère, se soulevât tout entière contre ces prières hérétiquespour elle, et prononcéespar l'homme qui approuvait sa sentence, et qui allait bénir sa meurtrière?
On lui amena un ministre pour l'exhorter, mais elle lui dict en angiois : « Ah ! mon amy, donne-moi patience, » lui déclarant quelle ne voulait communiquer avec luy, ni avoir aucuns propos avec ceux de sa secte, et quelle estoit apprestée à mourir sans conseil, et que telles gens que luy ne luy pouvoicnt apporter aucune consolation ou contentement d'esprit.
Ce néanmoins voyant qu'il continuoitses prières en son barragouïn, elle ne laisse de dire les siennes en latin, eslevant sa voix par-dessus celle du ministre ; et puis redit qu'elle s'estimoit beaucoup heureuse de verser la dernière goutte de son sang pour sa religion, plus que de vivre si longuement, et qu'elle ne pouvoit s'attendre que nature parachevast le cours ordinaire de sa vie, et qu'elle esperoit tant en celui qui estoit représenté par la croix qu'elle tenoit en sa maîn, et devant les pieds duquel elle se prosternoit.
On voit là, ce que Robertson n'a pas dit, toute l'émotion, toute la chaleur de la foi catholique opposée à la
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foi protestante; on voit cette vivacité d'antipathie, qui rend insupportables à la douce Marie les paroles du ministre protestant, et les lui fait repousser avec une impression de haine et de dégoût si bien rendue par la triviale énergie de Brantôme.
Quel est le résultat littéraire de toutes ces réflexions? c'est qu'en rendant justice à l'école écossaise du xvin« siècle, en honorant au plus haut degré cette impartialité, cette liberté d'esprit, née en partie du bonheur des institutions anglaises, en partie de l'imitation de notre littératune, nous regrettons qu'il lui ait manqué un sentiment plus vif de la vérité. Ajoutons de plus que l'imagination, qui se compose à la fois de vivacité et de sensibilité, cette imagination qui voit ce qui n'est pas devant ses yeux, qui est touchée de ce qu'elle n'a pas senti elle-même, est une qualité nécessaire du grand historien; et l'on peut dire en ce sens qu'il a besoin d'être poète, non-seulement pour être éloquent, mais pour être vrai.