TRENTIÈME LEÇON
Suite de l'examen des historiens anglais formés à l'école française. — Gibbon. — Sa jeunesse studieuse. — Son scepticisme. — Nullité de sa vie parlementaire. — Séjour de Gibbon à Paris. — Observations sur son ouvrage. — Sa vue fausse des premiers temps du christianisme. — Citations de saint Justin. — Réflexions diverses.
Messieurs,
On m'a fait l'honneur de m'écrire deux lettres critiques, mais bienveillantes : dans l'une, on m'accuse de juger trop vite les plus célèbres historiens de l'Angleterre ; dans l'autre, de m'écarter trop longtemps de la France. Il me faut une double excuse pour ce double reproche : je parle brièvement des écrivains anglais, parce que je dois surtout en parler sous le rapport de l'influence que la philosophie française exerçait sur leur génie; je m'éloigne de la France, parce qu'au xvme siècle la France est partout, que sa littérature agit dans toute l'Europe, comme puissance intellectuelle et comme puissance politique. On donnerait, Messieurs, une idée incomplète et fausse du génie français au xvnr3 siècle, si on le séparait de l'Europe, si on ne saisissait pas le lien et le rapport qui l'unissaient à tous les efforts tentés ailleurs par l'intelligence humaine, si l'on ne cherchait point partout la trace et les monuments de son action.
Mais en même temps j'éviterai toute digression qui
ne se lie pas, qui ne se rapporte pas à la France. II est quelques historiens anglais que je négligerai, parce que leurs talents et leurs ouvrages , remarquables en eux-mêmes, ne justifient pas ces rapports d'imitation et d'analogie que je cherche entre la France et les autres nations de cette époque. Fergusson, auteur d'une savante et curieuse histoire de la république romaine, ne nous occupera pas : Fergusson, qui s'appelle trop modestement un compilateur, n'est point un élève de l'école française, n'écrit pas sous l'inspiration de la philosophie promulguée par Voltaire.
Mais un des plus célèbres historiens anglais, un de ceux qui ont traité à la fois avec science et avec talent un vaste sujet, Gibbon, doit attirer nos regards. Il est, au plus haut degré, élève de l'école française. Il réunit à une érudition du Nord l'indépendance, les vues, les préjugés, les formes de style même, que la philosophie française affectait au xvinc siècle. Nulle part cette .niluence n'est plus sensible, et dans ce qu'elle a de libre, d'instructif, et dans ce qu'elle a de faux pour la critique et pour le goût.
Ici je suis encore singulièrement frappé des difficultés de l'examen que je me propose. Embrasser, en effet, dans un court espace, avec des notions incomplètes, cet immense spectacle du monde romain analysé, décrit par Gibbon, apprécier tant d'efforts d'érudition et de sagacité, énoncer un jugement, même timide, sur le travail d'une vie tout entière et d'une si haute intelligence, c'est, de ma part, une tentative à peine excusable. Cependant l'ouvrage de Gibbon est un monument historique d'un ordre si élevé, la rie, les principes littéraires et philosophiques de Gibbon sontun événement si remarquable dans le xvinc siècle,
et tellement lié à l'histoire de la littérature française, qu'il me serait impossible de ne pas m'en occuper avec vous.
L'Angleterre s'était illustrée dans la cairière historique par ces ouvrages de Hume et de Robertson, qu'avait inspirés le génie de la France. Une place restait encore éprendre; c'était dans l'histoire savante et critique appliquée à l'antiquité. Hume et Robertson avaient écrit les faits du moyen âge et les faits modernes; mais ce travail d'érudition et de conjecture qui démêle l'antiquité, cette histoire exacte d'un passé lointain restait encore à faire.
Cherchons d'abord quelle vocation naturelle et quelles études destinaient Gibbon à cette noble tache. Vous ne me reprocherez pas, Messieurs, de mêler ainsi la biographie aux vues générales de critique et de littérature. C'est par la vie entière d'un homme , par le tableau de son caractère, de ses pensées habituelles, ïjue l'on peut acqmérir la complète intelligence de ses ouvrages et de son talent.
Gibbon me paraît, dès sa jeunesse, avoir été appelé à cette grave et difficile mission de l'histoire philosophique. Je le vois, dès l'âge de quinze ans, préoccupé vivement, quoiqu'il eût une âme froide, de ces controverses théologiques, si attachantes pour les esprits qui ont quelque force et quelque curiosité. Un des premiers événements de la vie du sceptique, de l'indifférent Gibbon, c'est d'avoir changé de religion, non point par hasard , par pauvreté , par caprice , comme Rousseau , mais par réflexion et par conviction. A quinze ans, Gibbon qui , dans le calme de la maison paternelle, avait déjà commencé des recherches historiques, avait médité une histoire critique, de quoi?
du règne de Sésostris, Messieurs; Gibbon, saisi par [a lecture de l'éloquent ouvrage de Bossuet sur les Variations des églises protestantes, se fait catholique.
Son père, élevé dans les habitudes de l'Église établie , fut très-mécontent de cette érudite et soudain.conversion. Pour punir Gibbon, l'enlever à l'influence de quelques docteurs catholiques de Londres et le remettre dans le sein de l'Église protestante, il l'envoie à Lausanne.
Là, Gibbon, dans un apprentissage à la fois rude et assez instructif, revint ou se laissa ramener à son ancienne foi. Son âme était peu faite pour la résignation aux sacrifices pénibles et la résistance à l'autorité. Il nous dit lui-même que la vie assez triste, et même la table assez mauvaise de la maison où il était retenu, hâtèrent sa conversion. Pardonnez, Messieurs, cette minutieuse circonstance; mais l'homme qui a débuté ainsi dans la vie et dans la carrière théologique ne me paraît pas bien disposé à concevoir l'enthousiasme désintéressé des martyrs.
Cependant, après sa conversion, le jeune Anglais prolongea son séjour à Lausanne. Un autre intérêt le goût de la littérature, de l'érudition, rattachait vivement. Il se livra sans tin , sans repos, à d'immenses études.
Messieurs, tous les sentiments saisis avec sincérité, avec ardeur, sont des bienfaits pour l'âme ; et pent-étre aucun ne mérite mieux ce nom que l'amour de l'étude. L'amour de l'étude, à votre âge, renferme en lui seul plusieurs vertus; car il épargne bien des fautes, éloigne bien des t'ail>l«'>^-s. Gibbon, instruit des langue*
anciennes et modernes, passa cinq années à Lausanne, lisant, et faisant un journal de s,.*, lectures. H récrivait il. 14
en français. Rien n'est plus intéressant qu'un journal de voyage, où chaque petit fait, chaque impression des lieux, chaque souvenir est naïvement déposé. Quelque chose de nouveau, qui semble avoir aussi son intérêt et son mouvement, c'est un journal de lecture, où sont enregistrés les faits, les vues que présente le cours d'une longue étude. On se plaît à voir un esprit attentif et laborieux, qui, comptant chaque jour le nombre des pages qu'il a lues, consigne dans une rapide analyse les idées qu'il recueille, les impressions qu'il reçoit, et pour ainsi dire les accidents , les rencontres de ce voyage intellectuel. Ainsi Gibbon, dès l'âge de vingt ans , lut successivement d'immenses recueils dont s'effraierait notre paresse actuelle : par exemple, les Antiquités romaines en douze volumes in-folio de Grévius ; puis il lut YHistoire de l'Italie antique de Cluvier, ouvrage très-court, qui n'a que deux volumes in-folio, et qui cependant l'occupa plusieurs mois; puis tous les poètes latins ; mais il les lisait avec cette attention, avec cette sagacité, qui déjà révélaient l'historien s'attachant à tout étudier, les détails de mœurs, les singularités de costumes, enfin cherchant l'histoire dans la littérature.
Vous savez que Lausanne est une ville toute française. Il n'y manque , Messieurs , que notre domination. L'usage familier de la langue française jetait naturellement Gibbon dans l'étude de notre littérature. La disposition sceptique de son esprit le préparait encore mieux à goûter les écrivains français du xvme siècle. Aussi, parmi ces lectures si graves et si savantes, que Gibbon marque sur les feuillets de son journal , après Spanheim, Nardini, Cluvier, on voit paraître un pamphlet de Voltaire ou un discours académique de
Thomas. La candeur de l'étranger et du studieux disciple se montre dans l'admiration excessive que lui inspirent tous les beaux esprits de la France. A propos de Thomas, il écrit sur son journal :
J'ai achevé l'Eloge du dvcde Sully. M. Thomas est un grand orateur. Quelle force dans la pensée ! quelle rapidité dans le style! Il a l'âme d'un citoyen, l'esprit d'un philosophe et le pinceau d'un grand peintre. C'est Démosthène, mais Démosthène qui a sacrifié aux Grâces.
Voltaire, le prince des gens d'esprit et des moqueurs, ne trouve pas que Thomas sacrifie aux Grâces. Dans une de ces lettres où il jette des vers charmants avec la même facilité que des lignes de prose, il écrivait :
J'ai lu cet éloge éloquent Que Thomas a fait savamment Des dames de Rome et d'Athène.
On me dit : Partez promptement; Allez aux rives de la Seine, Et vous en direz tout autant, Avec moins d'esprit et de peine.
Mais Gibbon prenait l'élégance un peu affectée de Thomas pour de la grâce ; comme il a cru lui-même, avec sa plaisanterie un peu lourde, atteindre la vivacité légère et gracieuse de l'esprit français. C'est encore une note pour l'examen de son ouvrage Souvent, nous le verrons, il a mis une raillerie froide et pesante, une ironie à la fois insipide et cruelle, a la place de celte gaieté brillante, hardie, capricieuse de Voltaire.
Mais nous n'en sommes pas moins frappés de cette ardeur érudite, de cette investigation de l'antiquité, de ces études si assidues, si variées, qui occupaient la
jeunesse de Gibbon; et nous nous souhaitons à tous la même force et la même patience.
Après cinq ans de lecture à Lausanne, car la lecture était la vie de Gibbon, il revint en Angleterre, où son père le trouva savant et converti. Là, ses premiers travaux indiquèrent à quel point et le goût des lettres et le goût de la langue française avaient préoccupé son esprit. Il écrivit un livre en français. La littérature se produisait, pour ainsi dire, à ses yeux, sous la forme de notre langue et de notre esprit. Cet ouvrage n'était d'ailleurs que l'expression du goût exclusif de l'auteur. Il avait pour titre : Essai sur l'élude de la littèrature.
Je ne dirai point que ce soit un bon livre. On y trouve peu de vues, nulle originalité surtout, mais une grande passion littéraire , l'amour des recherches savantes et du beau langage. Gibbon, il nous l'apprend, cherchait alors à calquer son style sur deux écrivains dont il n'a guère égalé la nerveuse et rapide concision, Pascal et Montesquieu ; mais il travaillait à copier , à reproduire les formes de leur langage.
Ce livre de Gibbon n'eut pas, comme vous le pensez bien, grand succès à Londres. Le goût national ne s'accommodait pas beaucoup de cette importation, non-seulement des idées, mais des mots mêmes de la langue française. On répéta de tous côtés, à Gibbon, ce qu'Horace s'était dit à lui-même, pour ne plus écrire en grec :
In silvam ne ligna feras.
Quelque temps après ce début, qui n'avait pas été favorable à la gloire du jeune écrivain, son goût pour l'érudition le conduisit en Italie. Vous concevez bien
que cette passion de lecture dont il avait été saisi dès la première jeunesse dut s'animer encore en approchant de cette Italie, espèce de monument vivant et perpétuel de l'antiquité. Son journal de voyage se confondit cette fois avec son journal de lecture. Je crois que, de tous les voyageurs qui regardent les lieux et observent les monuments, Gibbon est celui qui a le plus songé aux textes des auteurs.
Telle était encore cependant l'incertitude de son esprit sur l'étude à laquelle il se fixerait de préférence, telle était sa curiosité universelle, que nous voyons dans son livre de poste des lectures indiquées à la date de Gènes et de Florence, et qui ont pour objet les antiquités du Nord et la mythologie Scandinave. A Florence, il lisait YEdda du savant Mallet.
Enfin il arrive à Rome, et c'est alors que toute i studieuse ardeur qui, depuis dix ans. le préparait à 'intelligence de l'antiquité, c'est alors que ces lectures ci longues de Grévius, de Gronovius. et de tous nommes qui avaient fouillé dans les décombn Rome, agissent en lui, et qu'en présence des lieux, la pensée d'un grand ouvrage se révèle à son esprit. Il faut l'écouter lui-même :
Ce fut à Rome *, le 15 d'octobre 1764, que, rêvant parmi les ruines du Capitole, à l'heure où des moines, pieds nus, chantaient les vêpres dans le temple de Jupiter, lap
de décrire la décadence et la chute de cette ville Releva loul a coup dans mon esprit.
Un écrivain rempli de talent et de lumières, qui, fort jeune, a revu et enrichi de notes précieuses la
1 Gibbon, Memoirsof my Life and writings, p. 100.
traduction de Gibbon, s'est arrêté sur ce passage remarquable; et, dans cette impression de Gibbon, il aperçoit la source de quelques-uns des préjugés qui ont trop dominé son ouvrage. Il lui semble que Gibbon, préoccupé de ce contraste entre les triomphateurs romains et quelque» moines qui chantaient vêpres, n'a pas assez aperçu la grande, la salutaire influence d'un culte qui changea le monde, et fit sortir du milieu même de la barbarie tout le génie moderne.
(Juoi qu'il en soit, cette vue immédiate des lieux saisissant un esprit qui avait reçu déjà toutes les notions de l'étude, Gibbon semblait mûr pour commencer son grand ouvrage. Mais, revenu à Londres, il s'arrête longtemps encore, il reprend la collection de tous les écrivains de l'antiquité romaine; il les relit dans une intention d'artiste et de savant tout à la fois ; il étudie dans tous les historiens grecs et latins les belles formes de la composition et du langage; et, la plume à la main, il parcourt de nouveau poètes, orateurs, critiques, jurisconsultes, glossateurs, cherchant partout les moindres éléments, les moindres indices de la vérité, pour servir à ce grand ouvrage qu'il préparait, sans le savoir, depuis si longtemps, et que la vue de Rome lui a, pour ainsi dire, commandé.
Je m'arrête avec complaisance sur cette ardente vocation, et à la fois cette patiente préparation du talent: c'est un bel exemple à suivre; et si tout à l'heure nous voyons que tant de travail, tant d'études, que cet enthousiasme de curiosité savante n'a pas suffi encore pour élever le monument historique à toute sa hauteur, combien l'idée que nous avons cherché à vous donner des devoirs de l'historien ne semblera-t-elle pas encore s'agrandir dans votre esprit !
AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. ri",
Mais, Messieurs, nous l'avons dit, nulle part l'homme ne domine plus l'écrivain que dans la composition historique ; nulle part l'inspiration de l'âme n'est plus nécessaire que dans ce travail, où il faut tant d'art et tant d'étude.
Nous avons vu, jusqu'à présent, Gibbon, studieux disciple des anciens, des modernes, portant au plus haut degré la curiosité littéraire. Mais quand il revient dans son pays, n'a-t-il pas autre chose à faire? sa vie tout entière sera-t-elle celle d'un homme de cabinet, d'un contemplatif, d'un philosophe, d'un indiffèrent laborieux enfin?
La naissance de Gibbon, la fortune de son père, lui permettaient d'aspirer au parlement; mais il avait peu de goût pour les devoirs politiques. Il s'excusa d'abord, en disant qu'il était étranger aux passions de pays et de parti, qu'il n'était pas bon patriote, et il se replongea dans ses études. Quelque temps après, cependant, on lui offrit, c'est l'expression de sa lettre, un siège indépendant, et il l'accepta. Il entra doue à la chambre des communes en 1764; il y vit une grande époque du parlement britannique. Jamais, depuis un demi-siècle, de plus grands hommes n'avaient paru dans cette arène; jamais de plus grands intérêts n'avaient inspiré la conviction et l'éloquence : il s1 sait des débats touchant l'Amérique, de l'insurrection généreuse des colonies, des lois arbitraires et vi. tes qui les avaient opprimées et poussées au désespoir, du démembrement qui menaçait l'empire. Que fit Gin bon? il resta silencieux et ministériel. A Dieu ne plaise, Messieurs, que par ces paroles je prétende jeter sur lui trop de défaveur. Cependant il nie semble que, pour un homme dont la voeation était I étude de
l'histoire et des grands intérêts de l'humanité, jamais plus pressante occasion ne s'était offerte de prendre part à la vie active; jamais plus grave et plus haute question n'avait dû passionner son âme, et réveiller tout ce qu'il y avait en elle de chaleur et de talent.
Certes, Messieurs, devant ces grandes colères de lord Chatam, tantôt s'irritant contre la barbarie politique d'un ministère qui soulève des hordes sauvages pour dévaster les colonies britanniques, tantôt s'indignant qu'après tant de violences on finisse par la faiblesse, qu'on démembre l'empire de la Grande-Bretagne, et qu'on reconnaisse l'entière indépendance de cette Amérique qu'on a si longtemps opprimée, certes, il y avait là plus d'un moment, plus d'une inspiration pour le patriotisme et l'éloquence. Aussi Gibbon fut-il tenté plusieurs fois de parler. Il raconte, dans une lettre datée de 1775, qu'il assistait exactement à de bien longues séances, depuis dix heures du matin, par exemple, jusqu'à trois ou quatre heures du matin le jour suivant :
J'aime, dit-il, ces distractions d'affaires mêlées à mes études. Quant à savoir si la chambre des communes 1 peut devenir profitable à moi ou au pays, c'est une autre question. Je reste encore muet pendant le débat de nos affaires d'Amérique : j'ai eu quelquefois la tentation de parler; mais quoique assez bien préparé pour le fond, j'ai craint de ne pas réussir pour la forme, et je suis demeuré sur mon banc, sain et sauf, mais sans gloire. En tout, bien que je me flatte encore d'en faire l'épreuve, je doute que la nature, dont je n'ai pas à me plaindre sous quelque rapport, m'ait donné les talents d'un orateur; et je sens que je suis entré au parlement beaucoup trop tard pour les exercer.
1 Gibbon's Letters, p. 354.
Cependant, Messieurs, il n'avait pas encore quarante ans, il n'avait que trente-huit ans.
Quel parti donctira-t-il de sa présence au parlement? il reçut du ministère la place de lord-commissaire du commerce, « place, dit-il, honnête et commode. »
Voilà pour l'utilité positive. Quant à l'utilité morale, il l'indique aussi :
Après quelques flatteuses illusions, dit-il, la prudence me condamna à rester dans l'humble rang de muet. Je n'étais pas armé par la nature ou par l'éducation de cette énergie de pensée et de voix :
Vincentem strepitus et natum rébus agendis.
La timidité était en moi fortifiée par l'orgueil, et le succès même de mes écrits me décourageait d'essayer ma voix. Cependant je profitai beaucoup de cette assistance habituelle aux débats d'une assemblée libre. Huit sessions que je passai dans le parlement furent une école de cette science politique, la première et la plus essentielle qualité de l'historien.
J'ai toujours quelque peine de songer qu'un homme qui, par sa profession d'historien, était voué à l'indépendance et à la vérité, ait assisté si longtemps au parlement d'Angleterre sans que, malgré les craintes et les hésitations de l'amour-propre, le cœur lui ait lit de parler; et puis, si je vois que cet homme, pour prix de son assiduité et de son silence, était devenu lord-commissaire du commerce sous le ministère de lord North, de ce ministre a la fois despotique et malhabile qui violenta L'Amérique et la perdit; de ce ministre dont Fox a dit ;< qu'il égalai! en st-n> inverse les conquêtes d'Alexandre, » c'est-à-dire qu'il avait perdu plus de paysque le héros macédonien n'en avait con-
quis, j'éprouve alors quelque regret Je commence à
craindre que Gibbon n'ait eu l'âme un peu molle, un peu froide; et je doute que ce soit une disposition favorable pour le rigide et noble ministère de l'historien.
Cependant, Messieurs, au milieu de ces assiduités parlementaires, Gibbon avait enfin achevé la première partie de ce grand ouvrage, préparé par le spectacle des lieux et par des études si profondes : deux volumes de son livre avaient paru. Vivement accueilli, vivement critiqué, la réputation de cet ouvrage s'était répandue au loin. Gibbon vint donc en France recevoir le prix du succès; car c'était en France que l'on distribuait les couronnes. A cette époque, la France était comme cette Athènes pour laquelle Philippe et Alexandre faisaient la guerre, et dont le suffrage donnait la gloire.
Vous vous attendez, n'est-ce pas, à voir le philosophe Gibbon aussi bien accueilli que le philosophe Hume ? Au risque de me répéter, je vais vous lire, d'après lui-même, le procès-verbal de sa réception ; vous y reconnaîtrez cet esprit français du xvnr3 siècle, si séduisant pour les étrangers :
J'ai vu, dit-il, le ducde Choiseul ; j'ai diné par accident avec Franklin; j'ai causé avec l'empereur; j'ai été présenté à la cour, et successivement, ou plutôt très-vite, je me trouve lié avec tout ce qu'il y a de plus considérable dans Paris. Ils prétendent qu'ils m'aiment, et je les crois sincères. Pour moi, je me sens heureux et à l'aise dans leur société, et je regrette seulement de n'être pas venu deux ou trois mois plus tôt. Chaque jour je suis contrarié par le départ des personnes que je commençais à connaître beaucoup...
Deux mots vous donneront une idée de ma journée.
Je vais aller à la Bibliothèque du Roi, où je resterai jusqu'à midi. Au retour, je m'habillerai pour dîner chez le duc de Nivernais. De là j'irai à la Comédie-Française, dans la loge gril-
lée de la princesse Beauveau; et je n'ai pas encore décidé si je souperai chez madame du Deffant, chez madame Necker, ou chez l'ambassadrice de Sardaiçne *.
Voilà cette vie élégante, douce, oisive , ce grand salon littéraire et philosophique de Paris, que Gibbon venait chercher, et pour lequel on quittait le parlement d'Angleterre, surtout quand on n'y parlait pas. (Un rit.)
Enfin Gibbon, après cette excursion si brillante à Paris, retourne à Londres; il continue avec une grande assiduité, une vive patience, ce vaste travail qu'il avait si fort avancé. Lord North tomba du ministère; Gibbon tomba, par contre-coup, de sa place du commerce, el il se retira, peu de temps après, à Lausanne. C'est là qu'il a terminé sa grande tâche historique; c'est là que nous le verrons reparaître à son avantage; c'est là que cette passion pure et vive pour les lettres, que cet enthousiasme de l'étude qui, dans une âme douée de peu d'élévation et d'énergie, faisait germer du moins un noble sentiment, l'environnent à nos yeux d'une sorte d'éclat qu'on ne lui trouve pas au milieu des distractions du monde et des abaissements delà servitude au pouvoir : c'est là que j'aime à considérer Gibbon. La vérité des impressions qu'il éprouve alors lui communique une sorte d'éloquence touchante, et de sensibilité bien rare sous sa plume. Je crois que vous aininvz les dernières paroles de ses }lèm ires, où il annonce La fin de son ouvrage :
Ce fut, dit-il, le jour ou plutôt la nuit du 27 juin 1787, outre onze heures et minuit, que j'écrivis les dernières ligi ma dernière page,dansun pavillon de mon jardin. Après ifOb
4 Leltevs, t. I, p. 325.
posé ma plume, je fis quelques tours dans une allée couverte d'acacias, d'où la vue domine sur les champs, le lac et les montagnes. L'air était doux, le ciel serein; le disque argenté de la lune se réfléchissait dans les eaux, et toute la nature était Aans le silence. Je ne dissimulerai pas que j'avais une première émotion de joie en ce moment qui me rendait ma liberté, et peut-ê\e allait établir ma réputation. Mais mon orgueil fut bientôt abaissé, et une humble mélancolie s'empara de moi, à la pensé que je venais de prendre congé de l'ancien et agréable compagnon de ma vie, et que, quelle que fût la durée ou parviendrait mon ouvrage, les jours de l'historien seraient désormais bien courts et bien précaires '.
Dans cette mélancolie touchante d'un homme qui vient d'achever l'ouvrage de trente ans d'étude, qui espère un peu la gloire et qui songe à îa brièveté de la vie, il y a quelque chose d'éloquent et même de naïf que jamais Gibbon n'a surpassé dans les endroits les plus ornés et les plus brillants de son ouvrage.
Nous venons, Messieurs, de parcourir la vie de l'historien ; nous savons à quel homme nous avons affaire : et cette précaution n'est pas inutile ; car un historien est une espèce de guide, de cicérone, qui vous conduit dans le passé. Avant de vous fier à lui, de le croire sur sa parole, d'adopter ses opinions, de partager ses passions, il faut que, par une sorte de familiarité intime, vous l'ayez bien connu : telle erreur de son caractère vous prémunira contre une erreur de ses récits.
Jusqu'ici dans Gibbon nous n'avons reconnu qu'un seul noble et grand sentiment, la passion de l'étude. Ainsi, tout ce qui dépendra de ce sentiment sera remarquable dans son ouvrage : profonde connaissance
* Memoirs ofmy lifeand writinqs.
des monuments, lecture immense et soigneuse, recherche des matériaux les plus inconnus, comparaison ingénieuse de toutes les données que peut offrir l'histoire, reconstruction du passé par le travail etle calcul ; nous pouvons espérer chez lui ces rares mérites** mais cela ne suffit pas encore. Gibbon avait entrepris une des plus grandes tâches que puisse se proposer l'esprit moderne : il racontait à la fois la fin de l'antiquité, le moyen âge, et tous les commencements du monde nouveau. Une foule de talents divers, indépendamment des talents nécessaires à l'historien, lui étaient commandés par l'immense variété de son ouvrage. Tantôt il lui fallait cette élévation antique qui convient à la peinture de ces temps reculés que l'éloignement nous fait paraître dans une sorte de perspective magique; tantôt il lui fallait l'intelligence forte et naïve du moyen âge; tantôt des couleurs graves et pompeuses; tantôt une peinture simple et familière; quelque chose d'un Romain et quelque chose d'un Gaulois; enfin il lui fallait, comme dans toute œuvre humaine, un principe d'unité, une pensée première qui L'inspirât et lût l'âme de son ouvrage. Cherchons quelle fut cette pensée.
Je le dirai, Messieurs; il me semble que l'esprit de Gibbon, si peu sensible aux institutions de son pays, si peu frappé de l'heureuse image dune nation libre, se gouvernant par ses propres lois, s'est trompé sur le véritable point de vue du sujet qu'il avait choisi. L'empire romain, tel que le despotisme et la force militaire l'avaient fait, lui parut le chef-d'œuvre de la civilisation. L'empire romain, gouverné par un bon 61 despote, lui parut le modèle désirable pour le genre humain. Le christianisme lui-môme l'ut a ><•> yeui une espèce d'accident barbare qui dérangeait cette barmou.
nie de domination et de servitude paisible. Voilà le point de départ de Gibbon. Tout ce qu'il y aura de contraire à cette prépondérance régulière, à cette hautaine dictature de l'empire romain, tous les mouvements libres et sublimes de la pensée, toutes les hardiesses du dévouement, toutes les magnanimités du sacrifice le choqueront, le blesseront; il ne se dira pas que, depuis trois siècles, un joug de fer, bien rarement allégé par la volonté passagère d'un bon prince et d'un grand homme, pesait sur le genre humain. Il ne se dira pas que jamais les hommes n'avaient si misérablement obéi. Non, il lui paraîtra qu'il y avait une puissance militaire forte et disciplinée, une obéissance entière et rapide, des préteurs, des préfets, des généraux, des empereurs, une cour, et qu'à tout prendre, les hommes étaient heureux, puisqu'on les dominait. Voilà sa vue de l'histoire romaine.
Il ne lui semblera pas que le christianisme était un contre-poids donné à l'esclavage du monde ; il ne remarquera pas cette révolution, qui faisait que la liberté, chassée du forum et du sénat, s'était réfugiée dans le stoïcisme; que, chassée du stoïcisme, et devenant plus populaire, plus cosmopolite, elle s'était réfugiée dans l'Évangile. Il ne sera nullement touché de cette revendication que la pensée humaine fait d'ellemême. Non, les chrétiens lui paraîtront des perturbateurs; il lui semblera juste qu'on les immole; il sera sans pitié pour eux. 11 vous dira qu'à tout prendre les lois de l'empire étaient rigoureuses, mais sagement exécutées. A ses yeux, la philosophie de Pline le Jeune excusera les rigueurs exercées par ce proconsul de Bithynie contre les chrétiens ; il ne sera pas frappé de la profonde dégradation où était tombé l'esprit humain,
pour qu'un homme tel que Pline fît conduire au supplice des hommes qu'il jugeait innocents , et qu'un prince tel que Trajan approuvât cette barbarie, et écrivît à Pline : Vous avez tenu la marche qu'il fallait Ce flegme de la tyrannie, ces ordres hautains qui tombent du trône des Césars, qui commandent une cution, qui autorisent une proscription, tout cel I raît à Gibbon un élément de cette grande et Faste prospérité de l'empire romain.
Eh bien ! Messieurs, j'avoue que je ne connais pas dans l'histoire une erreur plus grave et plus offensante pour la raison. Je ne parle pas ici dans un»; vue théologique ; je considère l'esprit humain en loi-même : j'observe cet instinct de liberté morale qui se transforme, sans jamais périr, tantôt énergique et hardi, dans le forum, tantôt solitaire et contemplatif, dans le cabinet du stoïcien, tantôt ardent, passionné, enthousiaste, dans les catacombes des martyrs. Partout je reconnais la grandeur de la pensée humaine, partout j'aperçois quelque chose qui élève L'homme, quelque ehose qui commande le respect, L'admiration; et lorsqu'il me semble que l'écrivain se met du parti des bourreaux contre les victimes, lorsqu'il me semble que, par un préjugé philosophique, préjugé comme an autre, il jette une dérision froide et cruelle sur des hommes qui enfin n'avaient d'autre I l'autre
crime que de mourir pour leur croyance, que de ue pas sacrifier leur foi à leur rie, j'entre dans une e de colère contre l'historien qui l'ait servir L'éruditi le talent à fausser, à méconnaître la véritable dî de la nature humaine. ( Vif$ applaudisiementi.)
Voilà, Messieurs, le côté moral de cette grande question; les autres vues -ont inférieures et secondaires;
elles n'intéressent que l'art et le goût. Toutefois, je dois vous faire remarquer, sous le rapport de la composition, le défaut du système adopté par Gibbon. Il retarde jusqu'au troisième volume l'exposition des progrès du christianisme; il concentre dans deux chapitres tous les fait:, toutes les vues que lui présente cette grande résolut' on. Mais n'auriez-vous pas éprouvé pour l'intérêt comme pour la vérité, un vif et profond plaisir à voir plus tôt ce grand avènement du christianisme? Pourquoi ne pas me montrer, dès le règne de Marc Aurèle, les chrétiens dans un coin du tableau? Ils étaient déjà nombreux et puissants; ils présentaient des suppliques à l'empereur. Quel intérêt d'ailleurs dans ce spectacle d'un prince philosophe, généreux, et de ces hommes purs, innocents, persécutés sous son règne! Quelle leçon de tolérance sur les erreurs de l'esprit humain! Un monarque sage et bienfaisant était sur le trône, et les chrétiens gémissaient dans les cachots, dans les mines. Antonin le Pieux et Marc Aurèle avaient un amour élevé de la vertu, l'enthousiasme du devoir et du sacrifice; les chrétiens, obscurs et dédaignés, nourrissaient, sous les symboles de leur cuite, les mêmes sentiments; mais la forme séparait ceux que devaient réunir l'instinct et la vertu : le maître généreux persécutait les sujets innocents.
J'ouvre ce volume de saint Justin, et j'y lis ces paroles :
A l'empereur Tite Élie Antonin le Pieux, Auguste, César, à son fils, très-véridique et philosophe, à Lucius, fils de César par la nature, et d1 Antonin par l'adoption, à rassemblée sacrée du sénat et au peuple romain, au nom de ceux qui, parmi tous les hommes, sont injustement haïs et persécutés, moi,
l'un d'eux, Justin, fils de Priscus, habitant de la ville de Néapolis dans la Palestine, j'adresse ce discours et cette prière.
N'y a-t-il pas dans ce début si simple et si ferme, dans cet exorde du malheur, quelque chose qui me fait connaître, bien plus que les raisonnements de Gibbon, la puissance prodigieuse que devaient prendre ces hommes dans une société où la conquête el le despotisme avaient entassé tant de malheureux, de mécontents et d'esclaves? Ainsi, Messieurs, la fidélité dramatique eût été la fidélité historique. Gibbon oublie ce langage si sublime pt si naïf; il me dit que I s Pères de l'Église versaient les flots impétueux de leur diffuse éloquence. Ces expressions, dédaigneusement et frivolement critiques, ne me donnent aucune idée de cette éloquence simple et populaire, qui était le grand instrument de la réforme chrétienne. Je crois donc, Messieurs, qu'au lieu de réunir dans une dissertation ses vues et ses remarques sur l'influence du christianisme, l'historien aurait mieux fait de prés< les chrétiens dès qu'ils ont paru dans le monde, de faire incessamment contraster leurs progrès, leurs nions, leurs souffrances avec le reste de l'empire, la domination des Césars.
Mais la dissertation tardive et froid.1 que l'historien a voulu substituer à ce vivant tableau est-elle au moins complète? Je ne crois pas qu'elle indique toutes I- s causes des progrès du christianisme, en tes résumant ainsi : l'intolérance des chrétiens, la croyance (Tune vie à venir, l'existence ou la supposition de faits miraculeux, les vertus chrétiennes, el la forte constitution de l'Église primitive. Kt d'abord, sommes-nous ici dans l'histoire? cette manière mathématique (Ténu-
mérer les causes me fait-elle connaître, sentir, toucher les événements? n'est-ce pas un travail arbitraire de l'historien? Que m'importe la longue réflexion qu'il ajoute :
Dans les caractères les plus vertueux et les plus honnêtes, il est facile de démêler deux penchants bien naturels : l'amour du plaisir et l'amour de Faction... Si l'amour du plaisir est épuré par l'art et la science, s'il est embelli par les charmes de la société, et qu'il soit modifié par les justes égards qu'exigent la prudence, la santé et la réputation, il produit la plus grande partie du bonheur que l'homme goûte dans la vie privée. L'amour de l'action est un principe d'une espèce plus forte et dont les effets ne sont pas si certains... Nous pouvons donc attribuer à l'amour du plaisir la plupart des qualités aimables ; à l'amour de l'action, la plupart des qualités respectables et utiles. Un caractère sur lequel ces deux puissants mobiles agiraient de concert, et dans une juste proportion, semblerait constituer l'idée la plus parfaite de la nature humaine.
Et que me fait cette homélie semi-stoïcienne, semiépicurienne? A-t-on jamais regardé l'amour du plaisir comme l'un des principes de la perfection morale? et de quel droit faites-vous de l'amour de l'action et de l'amour du plaisir les seuls éléments de l'être humain? Est-ce que vous faites abstraction de la vérité en ellemême, de la conscience et du sentiment du devoir? est-ce que vous ne sentez point, par exemple, que le sacrifice du moi à la justice et à la vérité est aussi dans le cœur de Fhomme, que tout n'est pas pour lui action ou plaisir, et que, dans le bien, ce n'est pas le mouvement, mais la vérité qu'il cherche?
Et puis, Messieurs, dites-moi, Thucydide, Tacite, ces maîtres de l'histoire, ont-ils jamais introduit dans leurs récits un fragment de dissertation sur le plaisir
et sur Vaction? Messieurs, même au point de vue exclusivement philosophique, l'écrivain, qui' je suppose, que .j'admets sceptique, devait, pour expliquer cette prodigieuse influence, ce rapide progrès du christianisme, me retracer d'abord la profonde dégradation morale OÙ était tombé l'Empire; il fallait me peindre cette décrépitude des anciennes croyances, et pour cela me montrer cette vaste paix du monde romain à peine troublée par quelques misérables guerres à l'extrémité des frontières; puis, au milieu de celte paix, la sourde agitation d'un peuple immense, qui, n'ayant plus ni liberté ni institutions, voyait devant ses yeux les tyrannies fantasques et honteuses des princes, les vices des grands, les misères des esclaves, les rêveries des sophistes, et attendait dans une oisive anxiété quelque chose de nouveau dans le monde; puis il me fallait rendre compte de ce besoin de la nature humaine, de cet amour du grand, du beau, de cette passion du sacrifice qui est innée dans l'homme, et qui veut que la vie matérielle, de toutes parts satisfaite, quel'aisanee, la richesse, le repos, le plaisir le tourmentent bientôt. et qu'il s'élance d'une force indicible vers quelque chose d'inconnu et d'illimité. ..
Après que l'historien m'aurait montré ce caractère de l'homme, et combien il était froissé, dégradé par le misérable état de l'empire romain, il fallait qu'au lieu de se moquer de quelques hyperboles, de quelques métaphores orientales dont je ne me soucie pas, il M dît : Voyons ce que faisaient ce^ chrétiens; que taient-ils? que disaient-ils? tandis qu'il y avait un philosophe qui bavardait dans SOO école, un prêteur qui commandait d'injustes et cruels supplices, un maître
qui torturait ses esclaves, des luis barbares approuvé* B
par Pline le Jeune, et qui voulaient que, si un maître était assassiné dans sa maison, tous ses esclaves fussent mis à mort , au milieu de cette abjection du genre humain arrivent des hommes qui s'écrient hardiment :
Continuez, magistrats, condamnez, frappez, tourmentez, exterminez nos corps. Votre injustice est une preuve de notre innocence : naguère, en condamnant une vierge chrétienne à la prostitution, vous avez confessé vous-mêmes que pour nous la souillure du vice était plus affreuse que tous les supplices et tous les trépas. Du reste, votre cruauté la plus inventive est sans pouvoir. Elle devient un attrait pour les âmes courageuses. Nous nous multiplions à mesure que nous sommes moissonnés : les chrétiens naissent du sang des martyrs. Plusieurs de vos sages, Cicéron, Sônèque, ont exhorté à la patience contre les douleurs et contre la mort; mais leurs discours font moins de disciples que nos exemples. Cette obstination même que vous nous reprochez est une instruction. Quel homme, à ce spectacle, n'est pas agité par le besoin d'en connaître la cause? Qui ne veut s'approcher de nous? et, après s'être approché de nous, qui ne veut souffrir comme nous, pour obtenir la miséricorde de Dieu, et mériter, au prix de son sang, le pardon de ses fautes? Aussi, nous bénissons vos arrêts de mort; instruits qu'il y a maintenant opposition entre le ciel et la terre, et qu'à l'instant où vous nous condamnez, Dieu nous absout et nous couronne. [Applaudissements.)
Voilà pour le côté moral. Maintenant, le point de vue historique échappe également à Gibbon; il ne s'aperçoit pas de la puissance prodigieuse que ce culte nouveau, ainsi propagé par la douleur et l'enthousiasme, exerçait dans le monde; il fait des calculs arithmétiques; il compte qu'il y avait dans Rome probablement vingt fois plus de païens que de chrétiens; il ne s'aperçoit pas que la puissance, que la domina-
tion, que le nombre presque es! dans l'ardeur du zèle, dans la grandeur des motifs qui vous inspirent et du dévouement qui vous immole : le savant historien néglige cela. Comment ne pas voir, cependant, que la vieille société tombait? comment croire que des supplices pouvaient Tétayer, lorsque, dès le 11e siècle, un des orateurs du christianisme adressait ces paroles au gouverneur romain?
Une nuit et quelques torches suffiraient pour nous venger, s'il nous était permis de rendre le mal pour le mal. Maisà Dieu ne plaise qu'une religion divine se venge par les armes terrestres, et refuse des souffrances qui sont une preuve pour elle !
Que si, dédaignant une vengeance timide et furtive, nous voulions nous montrer ennemis à découvert, le nombre, le pouvoir nous manquerait-il? Croyez-vous que les Numides, les Marcomans, les Parthes, et tout autre peuple renfermé dans les limites d'un seul territoire, soient plus nombreux que non?, peuple du monde entier? Nous ne sommes que d'hier, el nous remplissons tout ce qui est à vous, les cités, les IL forteresses, les assemblées, les camps, les tribus, les pal sénat, le forum ; nous ne vous laissons que vos temples.
Nous qui donnons notre vie de si grand cœur, quelle guerre, quelscombatsn'aurions-nous pas soutenus, même à fort-, gale, si dans notre sainte loi il n'était pas ordonné de mourir plutôt que de tuer les autres? Mais bien plus, sans nous armer, sans nous défendre, nous aurions pu vous accabler, en séparant de vous. Si tout ce peuple nouveau, brisant ses nœuds, se retirait loin de vous, dans quelque contrée de l'univers, votre empire ne pourrait survivre à la perle île tant de citoyens, quels qu'ils soient : VOUS resteriez, tremblants de votre solitude! et au milieu du silence et de la stupeur «le cette grande cité qui semblerait frappée de mort, vous chercheriez en vain sur qui vous pouvez régner.
Quelle cause a produit L'erreur de Gibbon ' est-ce m
retour sur le christianisme de son temps? Rien n'était moins juste. Sans doute, quelqu'un qui aujourd'hui, d'un sentiment vrai d'enthousiasme pour cette époque héroïque de l'Église primitive, conclurait qu'il faut admirer le monachisme byzantin du xve siècle ou le monachisme ultramontain de nos jours, cet homme se tromperait étrangement; mais il faut que l'impartialité de l'historien et du sage distingue les époques, qu'il admire ce qui était grand, sublime à son origine, et qu'il blâme ce qui n'en est que la faible, l'impuissante, l'hypocrite parodie. (Applaudissements.)
Il me serait facile, Messieurs, de multiplier mes remarques sur les deux célèbres chapitres de Gibbon; je pourrais relever cette espèce de complaisance avec laquelle il explique, il justifie toujours les rigueurs du gouvernement romain. Je pourrais même relever le paradoxe bizarre par lequel il cherche à atténuer, quoi? la proscription de Néron. Et que lui importe la bonne renommée de Néron? en quoi s'étonne-t-il que le fléau du genre humain ait été le fléau des chrétiens ? Ah ! que ces paradoxes sont bien réfutés d'avance par Tertullien, quand il dit, dans son langage inimitable, que je n'essaierai pas de traduire :
Tali dedicatore damnationis nostrae etiam gloriamur. Qui enim scit illum, intelligere potest non nisi grande aliquod generi humano bonum a Nerone damnatum.
Oui, c'était sans doute un grand bienfait pour le genre humain que cette croyance proscrite par Néron.
Je ne m'arrêterai pas non plus à discuter quelquesunes des erreurs dans lesquelles une partialité bien étonnante a entraîné l'érudition non moins étonnante de Gibbon. Je ne m'arrêterai pas à le voir discutant le
martyre de saint Cyprien, et trouvant que parer qu'on lui a seulement coupé la tête, et qu'on a laissé recueilli! son sang par les chrétiens, le gouvernement romain était très-indulgent et très-sage. Je ne suivrai pas non plus Gibbon, lorsqu'il nous dit ailleurs que les chrétiens étaient très-passablement dans les mines, dans les cachots, qu'ils avaient l'espérance d'être délivrés à l'avènement d'un nouvel empereur. Eh quoi! de ce que la barbarie de la politique et la barbarie même du fanatisme sont forcées de s'arrêter quelquefois, de ce qu'elles ont leur lassitude involontaire, de ce qu'elles ne peuvent pas tuer toujours, vous concluez qu'il faut être indifférent au sort des victimes, et vous les trouvez bien heureuses de n'être pas tout à fait mortes! (Applaudissements.')
Enfin, Messieurs, aprèsavoir relevé ces erreurs d'un grand esprit, d'un savant homme, d'un studieux historien, je devrais aussi, pour compléter cette portion pénible de ma tâche, indiquer certaines fautes de dans lesquelles il est tombé. Cette froideur d'âme cette espèce d'insensibilité sèche et moqueuse, se mêlent trop souvent en lui à une expression loin maladroite. Je ne puis me faire à Gibbon (je ?ous demande pardon), disant que les évêques instituaient les prêtres, et que cette génération spirituelle les dédommageait du célibat qui leur était imposé. Ah ! combien il eût été plus intéressant et non moins philosophique de rappeler ce qui s'était passé an concile de N de montrer les évêques discutant sur la loi du célibat, et, au milieu de la foule des rigoristes, un vieillard
vénérable, un martyr. Paphnutios, l'un d.
seurs des églises égyptiennes, élevant la roix - 1 leur
disant : <• Prenez uarilf, il ne faut pas que !<• cour de
l'homme soit trop dénué d'affections ! » Combien ces peintures naïves et vraies du christianisme étaient à la fois plus favorables à la tolérance et plus d'accord avec la vérité que les lourdes épigrammes de Gibbon! Il imitait Voltaire, me dira-t-on. Au bas des pages de Voltaire, je lis cette inscription de l'Arioste : Ne touchez pas aux armes de Roland : n'allez pas, avec un esprit savant, laborieux, mais sans grâce, sans chaleur, n'allez pas saisir les flèches légères de ce brillant génie; votre scandale sera sans excuse et sans charme. Puis-je me faire à Gibbon me racontant avec une froideur insultante le sac de cette malheureuse Byzance, de cette Byzance qui, j'espère, n'est occupée que provisoirement par les Turcs, quoiqu'elle le soit depuis trois siècles? {Applaudissements réitérés.} Puis-je me faire à Gibbon, au milieu des désastres de cette ville prise d'assaut, disant avec une gaieté qui fait mal :
Que parmi les jeunes vierges des monastères, traînées captives par les soldats, quelques-unes, sans cloute, devaient préférer les grilles du sérail à celles de leur cloître ?
En vérité, il faut que vous ayez un bien grand fond de gaieté, une ironie bien inépuisable, pour rire ainsi au milieu des ravages de la force, du sang et des morts. Vous le dirai-je, Messieurs, comme l'a éloquemment remarqué mon collègue et ami M. Guizot? c'est surtout pour décrire les triomphes matériels de la force brutale que l'historien réserve la pompe fastueuse de son langage. Il semble qu'il s'extasie quelquefois, comme un historiographe de Tamerlan, en présence des épouvantables exploits de ce destructeur. Ah ! je voudrais qu'il eût gardé son enthousiasme pour les triomphes, pour les combats, pour les souffrances de
la vie morale, qu'il eût moins admiré la force matérielle, et un peu mieux senti l'âme et la pensée.
Je sens que la parole m'emporte. Ces critiques sont justes, sont vraies, je le crois, puisque je les énonce; cependant elles auraient leur injustice, si elles fermaient nos yeux sur le grand mérite du travail de Gibbon, si elles nous faisaient méconnaître ce qu'il y a d'élevé, de fort, de progressif dans cette composition, dont quelques parties sont irrégulières et mal ordonnées. Non, sans doute, il faut admirer en lui un esprit rare, un talent qu'il est beaucoup plus facile de censurer que d'égaler. Si Gibbon, sous quelques rapports, est commentateur de Montesquieu, qui, peut-être un peu systématique et un peu théâtral dans la première partie de la Grandeur et la Décadence des Romains, est admirable dans la seconde, il a cependant au— i - 1 part de création et d'originalité. Donnons-lui donc une gloire littéraire assez haute; reconnaissons en lui plusieurs des grands dons du talent, ceux qu'il a souhaités surtout; et, s'il lui a manqué les dons de rame, lachaleur, l'enthousiasme, la sensibilité, ajoutons qu'il ne paraît pas les avoir cherchés; et mon dernier reproche, c'est de lui dire qu'il ne serait peut-être pas assez offensé de ce qu'on les lui refuse.