VINGT-DEUXIÈME LEÇON
Buffon. — Caractère de son génie. — Son éducation; ses voyages, ses premiers travaux. — Buffon se consacre à l'histoire naturelle. — Comparé aux anciens. — De l'étude de la nature à l'époque de la renaissance. — Philosophie de Buffon.— Vue générale de ses ouvrages. — Son éloquence. — Son influence et sa vie dans le xvme siècle.
Messieurs,
Il est temps de remonter vers les grands objets, vers les grands travaux qui feront du xvnr3 siècle une date éternelle dans fhistoire du génie de l'homme. Pendant que l'imagination du poëte allait s'épuisant, et que l'art, énervé par la mollesse des mœurs, faiblissait chaque jour, cherchons à quelle hauteur s'élevait l'éloquence appuyée sur les sciences naturelles et spéculatives, et comment l'horizon des lettres s'étendait avec l'immensité de la nature et les espérances indéfinies de réforme sociale. Nous avons à parler de Buffon et de Rousseau.
L'éloge de Buffon ne nous est accessible que par un côté de sa gloire. Mais, bien qu'il nous faille admirer l'écrivain sans apprécier le naturaliste, et que la science, se dérobant à nous, semble ne nous laisser que son vêtement dans les mains, nous essaierons de rassembler sur cet homme illustre quelques vues et quelques souvenirs.
Au-dessus de toute science particulière, même de
la plus vaste, il est une science générale qui la dirige, l'éclairé, et qui en est distincte. Cette philosophie de la science a son langage, l'éloquence, qui répand l'intérêt et la vie là où l'esprit philosophique a porté l'ordre et la lumière.
Ce fut, dans l'activité du xvme siècle, un événement mémorable que l'apparition des trois premiers volumes de YHisioire naturelle, en 1749, un an après FEsprit des lois, comme si le génie français eût voulu marquer sans intervalle son ambition de tout soumettre à l'analyse, de tout embellir par la parole. Toutefois ce premier essai d'un ouvrage immense rencontra de graves objections dans les esprits sérieux faits pour l'étudier. L'admiration universelle ne vint qu'à la longue, et par cette imposante succession de travaux poursuivis pendant quarante ans. C'est à ce point de perspective qu'il faut juger l'influence deBuffon ; c'est dans ce long terme qu'il a fondé sa gloire, non par la dispersion de sa pensée sur mille sujets, comme Voltaire, mais par l'unité d'une même production, comparable, pour l'éclat et la durée, à ces belles stalactites qu'achève lentement la nature dans le silence des grottes d'Antiparos.
Le génie de Huffon s'était formé, comme il s'exerça, par un long et patient effort. Ce ne fut qu'à l'âge de quarante-trois ans qu'il prétendit ouvertement à la renommée d'écrivain.
Buffon était né à Montbar, le 7 septembre 1707, de Benjamin le Clerc de Buffon, conseiller au parlement de Bourgogne, et de dame Kinineline, femme de beaucoup d'esprit et de mérite, souvenir qu'il aimait
à rappeler, par tendresse de fils et par induction de
naturaliste Klevé avec soin et succès, rien ne montra II. il
d'abord en lui cet instinct passionné pour les recherches physiques, remarqué dès l'enfance dans Boerhaave, Tournefort, Linné, et d'autres savants célèbres. Ses premières études furent toutes de lettres et d'antiquités. Il les fit au collège de Dijon, avec les conseils du docte président Bouhier, vers le même temps que Charles de Brosses, et quelques autres jeunes gens d'esprit, qui soutinrent plus tard cette tradition de savoir et de bon goût héréditaire dans le parlement de Bourgogne.
Sur la fin de ses études, dans l'année de philosophie, Buffon prit goût aux mathématiques ; et sa vocation parut marquée pour cette science. La tendresse et la fortune de ses parents lui permettaient de ne pas se presser de choisir un état. Le premier usage qu'il fit de cette liberté fut de voyager. S'étantlié d'amitié avec un jeune Anglais de haute naissance, le duc de Kingston, et avec son gouverneur, homme fort savant, il les suivit à leur départ de Dijon, et visita en commun plusieurs parties de la France et de l'Italie. Cette course fut assez rapide ; et on regrette de ne trouver dans ses écrits presque aucune trace du seul voyage qu'ait fait ce grand observateur de la nature. Il le termina par un séjour de quelques mois à Londres, où il accompagna son ami, et vint se livrer avec ardeur à l'étude des sciences mathématiques, sur lesquelles la Société royale de Londres jetait alors tant d'éclat.
De retour en France, et près de sa famille, Buffon vint fréquemment à Paris, où l'attiraient à la fois la curiosité de la science et le goût de la haute société. Doué d'un tempérament infatigable et d'un grand empire sur lui-même, sa jeunesse était à la fois trèslaborieuse et très-dissipée, et la part qu'il faisait à
l'étude, comme celle qu'il abandonnait au plaisir, invariablement déterminée. Dans les derniers temps de sa vie, on voyait encore près de lui le vieux domestique qui, depuis soixante années, avait charge de le réveiller chaque jour à six heures du matin. Cette tâche, devenue facile à la longue, et grâce au court sommeil de la vieillesse, avait été fort rude d'abord, mais toujours exactement remplie. Malgré Ips veilles des soupers et du jeu, toujours debout à la même heure, Bufion prolongeait son travail une grande partie du jour; et souvent il a raconté que, dans sa plus vive jeunesse, nulle séduction, nul attrait de plaisir ne lui faisait avancer d'un moment l'heure de loisir qu'il s'était réservée. Cela suppose sans doute moins des passions vives qu'une volonté forte, ou plutôt une seule passion, celle de l'étude et de la gloire. Par là s'explique le prodigieux travail de Buffon, le caractère de ce travail, et peut-être aussi l'idée générale qu'il se faisait du génie, en le définissant une longue patience.
Ce fut dans cettevic qu'à la suite d'une querellede jeu il se battit en duel avec un voyageur anglais, incident qui ne nuisit pas à sa faveur dans le grand monde. Cependant ses travaux, opiniâtrement continués, commencèrent à fixer l'attention des savants. Il avait publié la traduction de laStatiq gétaux de Haies, et celle du Traité des fluxions, c'est-à-dire de V analyse infinité&imak wton. Reçu peu de temps après à l' Académie des sciences, Bufion y traita quelques sujets techniques. 11 fit, entre autres, plusieurs mémoires sur la croissance et la durée des bois, questions dont il s'était fort occupé pour ses propres domaines en Bourgi Mais rien dans ces études et ces travaux d'observation
ne révélait l'invention scientifique. Le génie de l'écrivain paraissait moins encore, quoiqu'on ait pu le soupçonner à quelques pages de préface en tête de ses premières traductions. Là même ce génie était simple, sans éclat, reconnaissant seulement à l'extrême précision des termes et à la mâle sévérité du style. Rien n'annonçait encore ces riches couleurs et ce luxe d'élégance, dont Buffon fut si prodigue dans sa maturité.
Une occasion particulière vint, non pas sans doute susciter le grand talent de Buffon, mais en réunir les forces, en diriger l'emploi. Le Jardin du Roi, cet ancien apanage du médecin de Louis XIV, avait paru enfin mériter une intendance à part. On en avait chargé le savant Dufay. A sa mort, Buffon, désigné par lui, et connu de la cour par ses succès dans le monde, obtint cette direction scientifique confiée de nos jours à la réunion des professeurs du Muséum. Dès lors l'ardeur de Buffon se fixa sur un seul objet, étudier, enrichir les dépôts d'histoire naturelle du Jardin du Roi, et, à côté de ces échantillons toujours si incomplets de la nature, décrire la nature ellemême, en raconter l'histoire, en expliquer les lois, en retracer les monuments.
Je ne doute pas que Buffon, auand il se proposa lui-même cette tâche immense, n'ait été saisi d'un enthousiasme dont l'empreinte se retrouve dans la solennité de son langage, et qui fit de lui un si éclatant promoteur de la science.
Il faut que ce sentiment ait eu bien du pouvoir sur l'imagination des contemporains : car voici ce que nous raconte Hume de l'impression que fit en lui la partie la plus conjecturale des ouvrages de Buffon, la Théorie de la terre :
J'étais, dit-il, arrivé, par mes réflexions, à un état de scoj>ticisme complet, lorsque je reçus ce livre ; et ce me fut une surprise extraordinaire devoir que le génie de cet homme donnait à des choses que personne n'a vues une probabilité presque égale à l'évidence. Cela me paraît, je l'avoue, un des plus grands exemples de la puissance de l'esprit humain.
Cette grandeur imposante, et si bien attestée par Tétonnement naïf de Hume, nous paraît le signe caractéristique du génie de Buffon. Par là aussi Buffon appartient bien plus à la famille des philosophes anciens qu'à celle des savants et des nomenclateurs modernes. Il commencerait volontiers son ouvrage comme Empédocle, par ces mots : « J'écris de l'univers. » Ni l'infini du monde réel, ni l'infini du possible, n'effraient son imagination. Il entreprend de tout raconter, en remontant aux causes de tout; et, dans une tâche où l'immensité des faits accable, il ajoute sans crainte l'immensité des hypothèses.
Cette affinité de Buffon avec les anciens sera le premier trait de sa physionomie. Sans doute, en ce qui concerne l'histoire naturelle, le génie propre aux anciens avait été corrigé par le génie particulier d'Aristote ; et ce grand homme a quelquefois anticipé sur l'exactitude de l'esprit moderne, comme Buffon a rétrogradé vers le sublime conjectural de l'imagination antique. L'examen du monde matériel, le génie appliqué non plus à la création d'idées sorties de lui-même, et inspirées par le spectacle de la société, mais à l'analyse, à la description d'êtres étrangers à l'homme, c'est là un travail (Tanière-saison pour L'intelligence humaine; c'est une tâche qui appartient à l'âge de la réflexion. Ce n'est pas seulement parce que la conquête de l'Asie ouvrait à la Grèce un nouveau momie,
qu'Aristote et Théophraste se portèrent avec tant d'ardeur aux sciences naturelles. Il y avait quelque chose de plus impérieux dans le cours même du génie grec, que ses travaux antérieurs poussaient vers de nouvelles recherches. Pline nous dit1 qu'Anstote composa ses livres sur les animaux pour satisfaire Alexandre, qui, dévoré d'une soif immense de savoir, avait chargé des milliers d'hommes de parcourir les forêts et les mers, afin de rassembler, pour le philosophe, des échantillons de tous les êtres. Anstote obéissait à une volonté plus puissante encore que celle d'Alexandre, à une loi de l'esprit humain qui, après tout ce que la Grèce avait fait dans l'imagination et dans les arts depuis trois siècles, ne lui laissait à scruter que la nature.
Ses travaux, à cet égard, sont d'une supériorité philosophique plutôt que technique, et par cela même ils peuvent avoir plus de juges et d'admirateurs ; ouvrez son histoire des animaux, vous n'y trouvez pas une science à part, une langue artificielle : pour être compris tout entier, le livre n'a besoin que d'être lu dans l'ordre même où il a été conçu ; tant les faits se touchent et s'éclairent; Aristote, si habile nomenclateur dans les sciences du raisonnement, n'a pas fait de catégories dans la science de la nature, peut-être parce qu'il la voyait trop vaste, et trop nouvelle encore pour être mesurée. Mais s'il n'a pas établi de genres, de classes, de familles entre les êtres, il indique les rapports entre les parties des êtres; s'il n'a pas les procédés de la méthode moderne, il en a le génie; et dans cette antiquité où les études anatomiques étaient
1 Plin., Hist. nat.
AU bïX-IILITIÈME SIÈCLE. 187
gênées par tant d'obstacles, il avait créé déjà cette science de Yanatomie comparée, la gloire de notre époque.
On dirait que la grandeur même de l'œuvre d'Aristote lui fait dédaigner tout ornement de langage. On ne peut citer de son ouvrage que des choses ; on ne peut en détacher une pensée qui ne soit liée à tout le reste. Il a, pour ainsi dire, écrit les aphorismes de la nature, comme Hippocrate ceux de la médecine ; et il réduit la postérité la plus savante à lui emprunter plus qu'elle n'ajoute à ses écrits. Il s'est dit: Quels sont les organes et les actes de la vie? il les a comptés, définis, comparés dans tous les êtres différents; puis iï a pris un type, l'homme, par exemple; il l'a décomposé, et il en a fait un point universel de comparaison, indiquant, à l'occasion de chaque partie de l'homme, les analogies et les difiérences que lui offrait la collection des êtres ; de manière qu'il n'y a dans cet ouvrage pas un fait répété, pas un fait inutile, pas un fait qui n'en n'explique beaucoup d'autres.
Dans un tel travail, le génie d'Aristotc a plus fait sans doute que le génie de son temps: mais, après lui, le même rapport nous frappe dans la rencontre des époques où sont cultivées les sciences naturelles. C'est dans le déclin de la haute poésie et de l'éloquence, après la chute de la liberté qui les emportait toutes deux avec elle, que s'élève Pline, compilateur curieux, comme Aristote était observateur inventif, n'ayant pas un Alexandre qui lui envoyât des échantillons de toute la nature, et lui dît: « Fais le catalogue de tous hs êtres vivants que renferment mes conquêtes; » mais ayant Rome pour spectacle, avec ses richesses enlevées à tous les peuples, son luxe raffiné, son san-
guinaire ampliithéâtre, son cirque de bêtes féroces, ses antiquités et ses bibliothèques. Lorsque Pline composa son livre, que restait-il aux Romains privés d'existence publique, et ayant passé l'âge le plus heureux du génie ? il leur restait de regarder ce monde extérieur qu'ils avaient conquis. A côté de cette passion de savoir, de cette curiosité infatigable qui semble remplacer dans Pline les passions de la vie publique, je remarque aussi un sentiment nouveau, inconnu aux beaux temps de la liberté grecque et romaine ; c'est une sorte d'affection et d'intérêt pour l'humanité; c'est le nom d'homme substitué à celui de barbare; c'est le reproche adressé à César pour le sang qu'il a versé et la grande injure qu'il a faite au genre humain; c'est l'éloge accordé à Tibère lui-même pour le soin qu'il a eu d'abolir en Germanie et en Afrique l des superstitions homicides , c'est un esprit de philosophie cosmopolite et tolérante, à laquelle se mêle pourtant un scepticisme amer et mélancolique.
Cet état moral, si marqué dans l'ouvrage de Pline, présente plus d'un trait commun au xvme siècle : aussi c'est surtout par des ressemblances avec Pline que Buffon se rapproche de l'antiquité.
Avec plus de goût, c'est la même imagination pompeuse, et tant soit peu monotone ; avec moins de hardiesse, c'est le même éclat de langage, la même richesse d'imagination descriptive. Dans la philosophie, ce rapport est plus sensible encore; et nous y reviendrons; mais il faut achever cette revue rapide des prédécesseurs de Buffon.
Si l'observation scientifique a besoin, pour se pro-
1 Elo£C répété par Tertullien.
duire, que les premières fleurs de l'imagination aient été cueillies, et que l'homme ait épuisé la première source de poésie qu il porte en lui-même, la barbarie, qui suit la décadence, n'est pas moins mortelle aux sciences qu'aux beaux-arts. Après l'abréviateur Solin, on ne voit qu'ignorance de la nature dans le moyen âge, jusqu'au livre de l'empereur Frédéric sur la fau conncrieei aux compilations de Vincent de Beauvais.
Sicuti regionum, ita temporum sunteremi et v asti tates. Vous pouvez, du ve siècle au xve, parcourir ces déserts dont parle Bacon, vous y trouverez quelques oasis et quelques terres fécondes pour l'enthousiasme et la poésie. Mais bien que cette époque ait recueilli, par transmission, par hasard ou par découverte, de merveilleux secrets dans les sciences physiques, l'histoire naturelle y fut presque entièrement négligée.
Ce n'est qu'à la renaissance qu'on voit cette belle étude reprise enfin, plutôt par l'érudition que par l'observation. L'étude de la nature ne fut d'abord que l'étude d'Àristote et de Pline; puis l'esprit de découverte s'éleva, et la science parut avec l'érudition. Au xvr' siècle l'histoire naturelle fut écrite en latin par Aldrovande de Padoue, dont le vaste recueil est encore cité. Mais la France eut dès lors la gloire de produire des observateurs de la nature qui voyaient et pensaient par eux-mêmes, tels que Belon, le savant voyageur, un des écrivains les plus expressifs de notre vieille langue descriptive, et Bernard de Paliss\. ce pauvre potier, sans éducation et sans lettres, qui, par ses essais opiniâtres, parvint à fabriquer Le plus bel émail, conçut les premières théories sur Pétat antérieur du globe, et écrivit avec génie l'histoire de ses
souffrances et de ses découveitA*.
Bientôt le Suisse Conrad Gesner, plus d'un siècle uvant Linné, allait créer les méthodes modernes et la nomenclature scientifique de la nature. Mais ce qui manquait encore, c'était cette élévation de vues qui fait le sublime de la science, et qui suppose un culte *rdent pour elle, ardorem quemdam amoris, comme disait Cicéron. Une des premières âmes où reparut, dans les temps modernes, cet amour puissant et créateur, c'est Bacon. En parcourant ses essais d'histoire naturelle, sa Silva silvarum, je vois le précurseur de Buffon. Bacon a dit quelque part :
Il y a dans le monde trois sortes d'ambition : la première, c'est de régir un peuple, de le dominer par son ascendant, et d'en faire l'instrument de ses desseins; la deuxième, c'est d'élever son pays et de le rendre dominant parmi tous les autres ; la troisième enfin, et la plus grande, c'est d'élever l'espèce humaine tout entière, et d'accroître le trésor de ses connaissances.
Quand je lis ces belles paroles, je crois reconnaître la source de cette ardeur paisible et patiente qui anima Buffon, qui le soutint, pendant une longue vie, au même degré de zèle pour l'étude et d'indifférence pour le reste. Là se trouve, avec son secret, celui de quelques âmes privilégiées, et faibles cependant. Une seulechose leur paraissant digne d'effort, une chose abstraite et spéculative, le progrès des connaissances, elles ne portent dans la vie réelle rien du sentiment élevé que suppose la vérité philosophique. Sublimes par un côté, elles sont timides et terrestres par l'autre. Elles traversent la vie, sans y trouver matière à d'autres sacrifices que ceux qu'elles font à l'étude, et sans éprouver d'autre enthousiasme que celui de la science. A ce caractère qui ne heurtait aucune opinion do-
minante, et se ménageait les faveurs du pouvoir, Buffon joignit l'éloquence, c est-à-dire une expression égale à la hauteur de ses études et de ses pensées. Par là il donna tout à coup une face nouvelle au spectacle de la nature, et dut frapper vivement l'imagination des contemporains. Sans doute ce n'était pas une chose inconnue que l'alliance de l'imagination et de la philosophie naturelle. L'invention, même dans lessciences positives, a toujours besoin d'imagination et d'enthousiasme. Le mathématicien Kepler a parlé quelquefois comme un prophète; et Descartes est plus poète que géomètre dans son Système du monde. Mais, dans notre xvne siècle, jusqu'à Fontenelle du moins, l'étude de la nature était demeurée contenue par celle de la théologie, comme s'en plaint Pascal lui-même. Et lorsque, dans l'âge suivant, au milieu de l'affranchissement général des esprits, Buffon entreprit cette histoire générale de la nature, dont Tournefort et d'autres n'avaient essayé que quelques parties, la nouveauté de la matière accrut la gloire de l'écrivain.
Il ne nous appartient pas d'étudier ici Buffon sous le point de vue scientifique, ni même de reproduire les objections que le goût de la science qu'il avait illustrée inspirait, de son temps, à des hommes du monde. Vous savez que Malesherbes avait assez approfondi l'histoire naturelle, pour faire d'excellentes critiques sur les première volumes de Boffon, et défendre habilement contre lui les divisions de Linné. Mais nous n'entrons pas dans cette controverse, que le temps a vieillie. Linné, que Buffon attaquait si vivement, a vaincu en principe : sa nomenclature, refaite et complétée, règne sur la science. Mais le génie de Buffon a survécu à son défaut de méthode. Cela même
fait sa gloire; car on s'approprie les méthodes, et non le génie. Cherchons seulement quelle est la partie de ce génie qui peut tomber sous nos éloges.
Dans les sciences positives, il y a toujours un côté difficile, étranger à la foule même intelligente, et un côté plus ou moins connu et populaire. Seulement la proportion à cet égard change avec le temps. Ce qui était réservé d'abord au domaine de la science, cent ans plus tard entre dans le domaine public. Les découvertes montent; une sommité nouvelle est atteinte par la science, et reste inaccessible aux notions vulgaires. Ainsi, quoique la foule s'éclaire, la supériorité scientifique se maintient et s'élève. Viendra-t-il un moment où toute science sera populaire ? toute vérité dérogera-t-elle jusqu'à être comprise par tout le monde? Ce qu'il nous importe de considérer, c'est le nombre de vérités que l'éloquence de Buffon enlevait à l'observation, pour les mettre dans le commerce courant de la pensée. Par là, tout à la fois, il a enrichi l'intelligence commune, et hâté les progrès de la science. Ainsi, lorsqu'il publiait, avec les commencements de son Histoire des animaux, sa Théorie de la terre, brillante ébauche d'une science qui n'était pas faite, non-seulement il popularisait une foule d'observations négligées jusque-là, non-seulement il devinait de génie ce que la science démontre aujourd'hui, par exemple, la combustion centrale du globe; mais, par le caractère seul de ses recherches, la sublimité de ses conjectures, de ses paradoxes même, il agitait les esprits, il appelait de loin les découvertes, il créait ce qu'il ne savait pas encore.
N'oublions pas qu'à l'époque où il énonçait son système, Voltaire, par une vue philosophique, qui n'en
était pas plus savante, se moquait de toute idée de déluge universel.
Que la mer ait couvert de hautes montagnes, disait-il, c'est une idée qui choque toutes les lois de la gravitation et de l'hydrostatique.
Et quant à ces innombrables débris de coquillages qui sont répandus partout dans le monde, il en expliquait la présence sur les cimes des Alpes par les coquilles que portaient et qu'avaient pu laisser dans leur passage la foule des pèlerins. Ne croirait-on pas que des siècles, que des révolutions stellaires se sont écoulés entre une pareille explication donnée par Voltaire et le temps où l'illustre Cuvier a dévoilé le monde antédiluvien, reconstruit les races perdues, et d'après une parcelle d'ossement incorporée dans la pierre, retrouvé l'organisation, la forme, l'histoire des existences qui n'appartiennent plus à cet univers? Non, Messieurs, dans l'intervalle il y a eu Buffon, son génie et son exemple.
Les études géologiques, plus mêlées alors de conjectures que d'expériences, avaient été le premier essai de Buffon dans la contemplation de la nature. Dès 1744, il écrivait son Discours sur l'histoire et la théorie de la terre; et en raillant les hypothèses fantastiques de ses prédécesseurs avec une sévérité de raison qu'il a plus tard encourue lui-même, il joignait du moins à ses propres systèmes quelques vues profondes et confirmées par la science. Il voyait déjà ce que démontre Cuvier, que le bassin des mers s'est déplacé, que l'Océan a séjourné plusieurs fois sur nos continents, qu'à l'époque la plus ancienne il nourrissait des espèces sans analogues connus dans la création actuelle, que
plus tard il avait laissé sur une couche plus élevée du même sol des produits pareils à ceux qu'il roule aujourd'hui dans ses eaux, mais transportés alors des mers de l'Inde sous nos climats. Ce n'était pas seulement d'après les belles recherches déjà faites par Bernard de Palissy, par Woodward, par Bourguet, par Réaumur, que Buffon exposait cette théorie. Elle était an des points trop rares qu'il avait découverts ou vérifiés par lui-même, en traversant plusieurs fois les Alpes *, l'Apennin, et en observant, soit dans les chaînes montagneuses de la Bourgogne, soit dans les carrières et les mines 2 de divers lieux, la configuration et la nature du sol.
Ce genre d'observations même, cette recherche des révolutions antiques du globe convenait mieux à la grandeur de son esprit que l'examen minutieux de l'ordre actuel du monde et des espèces vivantes. 11 se sentait plus à l'aise dans l'infini de la création et du temps. Aussi, même sans le secours des faits, il toucha de génie à la grande découverte de nos jours3.
Que n'a-t-il été donné à Buffon de pouvoir démontrer ce qu'il indiquait, de voir réunis tant d'échantillons du passé successivement apparus à Camper, à Pallas, à Blumenbach, et surtout de posséder ce merveilleux instrument de Yanatomie comparée, qui a rendu Cuvier inventeur là où beaucoup d'autres avaient découvert avant lui, et qui lui a valu la gloire de por-
1 Voir Théorie de La terre, p. 161.
* Ibid., p. 163.
3 « 11 peut se faire qu'il y ait eu de certains animaux dont l'espèce a péri : les os fossiles extraordinaires qu'on trouve en Sibérie, au Canada, en Irlande, semblent confirmer cette conjecture. >; (Ibid., p. 185.)
ter dans l'inconnu même le génie des méthodes, en reconstituant, d'après quelques fragments épars, des espèces anéanties, et en retrouvant, d'après ces espèces, trois âges successifs de l'univers antérieurs à l'homme ! 0 magnificence de la nature et de la vérité, plus merveilleuse que tous les systèmes ! Avec quelles paroles Buffon n'eût-il pas décrit cette histoire réelle du monde, attestée par des ossements, ce premier état du globe, rude et chargé de grossiers produits, d'énormes fougères pour toutes plantes, d'immenses reptiles, de lézards grands comme des baleines, pour tous habitants; puis cette seconde époque de la vie, ces végétations plus complexes et ces premiers essais de quadrupèdes, ces races de palœotherium, dont Cuvier décrit la nature et les instincts avec une certitude sublime; puis cette autre végétation, distincte et rapprochée de celle qui couvre nos campagnes, et en même temps, ces races gigantesques d'animaux, souveraines du globe en l'absence de l'homme, ces mammouths, ces mastodontes, ces megatherium, détruits par une dernière révolution que leurs débris attestent, et qui semble avoir précédé dans ce monde l'avènement de l'homme, et le règne de l'intelligence sur la matière enfin soumise et réglée !
0 combien ces prodiges authentiques auraient mieux inspiré l'éloquence de Buffon que tout ce qu'il suppose, après Leibnitz, sur la formation du globe! Que les planètes soient des fragments arrachés au soleil par le choc d'une comète; que la terre tombée de cet astre, comme un morceau de lave, ait bouillonné pendant trente-cinq mille ans; que cette fluidité primitive soit encore attestée par la forme mémo de la terre, par son renflement sous l'équateur et sa dépres-
sion vers les pôles ; que plus tard, en s'attiédissant, elle ait attiré les gaz et les vapeurs rejetés d'abord de sa surface brûlante, et qu'ainsi se soient formées les mers; qu'au bout de vingt-cinq mille ans encore elle ait commencé à jouir d'une chaleur plus tempérée sous les pôles, et que le septentrion, d'abord seul habitable, ait eu pendant quinze mille ans les plantes et les animaux de l'Orient, ce sont là des conjectures dont quelques parties sont aujourd'hui reproduites par la science. Mais, quelle que soit leur grandeur, l'imagination n'en avait pas besoin ; et il lui eût suffi d'avoir à dépeindre les trois âges anté-diluviens authentiquement retrouvés par Cuvier.
Il n'est guère cependant de plus belle lecture que ces hypothèses de Buffon ; et rien dans notre langue ne surpasse, pour l'élévation et la gravité philosophiques, son livre des Époques de la nature, et les divisions, les détails, le style de cette histoire conjecturale. Le tableau de la cinquième époque, lorsque les éléphants ont habité les terres du Nord, semble, au premier coup-d'œil, joindre l'évidence à la grandeur et fortifier par des témoignages incontestables le système du refroidissement de la terre. Mais une remarque bien simple détruit cet édifice par les faits mêmes qui l'appuient. Ces dépouilles de la zone torride, transportées en Sibérie, ces éléphants découverts sous la glace s'y trouvaient sains et entiers, revêtus encore de leur chair et de leur peau : ils avaient donc péri par un cataclysme soudain, par un déluge glacial, et non par un refroidissement successif.
Ce qui n'importe pas moins, et ce qu'on a quelque peine à démêler, c'est le principe même d'où dérivaient les théories de Buffon. Ce principe, il le cache sous la
majestueuse circonspection de son langage; et vous savez môme qu'il poussait fort loin la déférence pour le pouvoir ecclésiastique du temps. Toutefois, la philosophie atomistique semble avoir, au fond, dominé son esprit. Faut-il en croire tout à fait sur ce point Hérault de Séchelles1, qui, surprenant les confidences et les faiblesses de l'illustre vieillard, lui fait dire :
J'ai toujours nommé le Créateur; mais il n'y a qu'à ôter ce mot, et à mettre à la place la puissance de la nature, l'attraction et l'impulsion.
Il en coûterait de croire qrs les magnifiques invocations à Dieu, répandues dans les livres de Bufion, n'aient été que des ménagements pour les hommes : le peintre de la nature doit être le témoin de la Divinité. On ne peut s'empêcher cependant, à part même les confidences anecdotiques, de remarquer, dans le système général de Buffon, une opinion fort voisine du panthéisme de Pline. Ce sont parfois les mêmes expressions; c'est la même idée de cette nature, ouvrage vivant et ouvrier tout ensemble : Idemque rerum naturœ opus, et rerum ipso, natura. Bien plus, par sa théorie des molécules organiques vivantes, il arrive au système des générations spontanées.
Si tout à coup, dit-il, la plus grande partie des êtres était supprimée, on verrait paraître des espèces nouvelles, parce que les molécules organiques, qui sont indestructibles et toujours actives, se réuniraient pour composer d'autres corps organisés*.
C'est l'atomismc (TÊpicure; c'est le vieux système
1 Voyage à Montbard, 1785.
-' Epoques de la nature.
que Cuvier a si bien combattu par ses belles observations sur la constance des races. Enfin, cette hypothèse de la terre détachée du soleil parle choc d'une planète peut paraître une manière de se passer du Créateur. Mieux inspiré, Newton, en découvrant les lois mathématiques du monde, attestait d'autant plus l'existence du Dieu suprême, que Platon avait nommé par pressentiment Y éternel géomètre.
Quoi qu'il en soit, le doute ou l'incrédulité de Buffon n'abaisse pas son génie tant qu'il s'agit de concevoir les grandes catastrophes de la nature, ou d'en retracer les tableaux. Il a tout à la fois beaucoup de splendeur dans l'imagination et de généralité abstraite dans les vues. Par là, comme par les doctrines, il a plus d'un trait d'affinité avec le poëte Lucrèce, cet Homère didactique; mais, comme lui, il tombe dans la sécheresse et l'obscurité. Il a plus de grandeur apparente que d'âme, plus de pompe que d'émotion. Le dirai-je? malgré l'ardeur constante et la contemplation assidue qui domina sa vie, l'enthousiasme qui dut inspirer et soutenir sa longue entreprise semble manquer à son éloquence : le dieu n'y est pas.
Vingt-huit ans s'étaient écoulés entre les deux ouvrages de Buffon sur l'histoire immémoriale du globe ; et ce long intervalle, il l'avait rempli par ses recherches de tout genre et ses compositions lentement travaillées sur YHistoire des animaux. Le plan, qui manquait de méthode, était vaste comme la nature. Après l'étude de notre monde planétaire, la géologie de notre planète et la théorie de la génération, il ne s'agissait de rien moins que de parcourir toute la création, depuis l'homme jusqu'aux minéraux. La botanique même, négligée par Buffon, est discutée, sous le rapport de
la classification, dans son premier discours sur l'étude de l'histoire naturelle; et son dernier travail fut un Traité sur V aimant.
Ce cercle immense, BufTon n'en a sans doute parcouru que quelques rayons ; et là même, il a choisi sa part de travail, et s'est fait aider pour le reste. Le règne végétal, les poissons, les insectes ne Font pas occupé, sauf quelques inductions générales. Pour l'histoire des quadrupèdes, il a eu, dès le commencement, un coopérateur savant et scrupuleux, qui prêtait à son pinceau la précision des détails, et dont l'exactitude est encore admirée de nos jours. Plus tard, dans l'histoire des oiseaux, il fut aidé par des élèves qui ne lui offraient pas seulement des recherches utiles, mais un coloris formé sur le sien, et dont l'éclat parut quelquefois un reflet de son éloquence.
-Malgré ces omissions et ces secours, l'effort de Buffon n'en fut pas moins prodigieux. Dans cet effort, ce qu'il y a d'éminent et de rare, ce sont les considérations générales, la philosophie de la science et l'art de peindre, le génie de l'expression. Par les premières, nous n'entendons pas seulement les hypothèses de Buffon, ses systèmes sur l'origine du monde. Nous touchons à ce qui a le mieux marqué la. force de son esprit, ses vues profondes sur la topographie du globe, sur les différences entre les animaux des deux continents, sur leur dégénération, sur le mécanisme des espèces inférieures, sur l'unité de l'espèce humaine, vues neuves et indépendantes, les unes favorables, les autres contraires à la philosophie de son temps, niais toujours par des raisons originales.
Qui donc, avant lui, avait saisi de si haut et d'un regard fti£)rme toute la configuration du globe, ces gla-
ces croissantes des pôles, ces vastes mers coulant toujours de l'orient à l'occident, ce nouveau monde contigu à l'ancien par le nord de l'Asie, ces îles petites ou grandes, cimes isolées ou vastes plateaux des montagnes de continents ensevelis, et ces autres montagnes tout extérieures, arêtes osseuses de la surface du globe? Qui donc avait en même temps découvert et expliqué les rapports de toutes les espèces vivantes avec les accidents et les divisions naturelles du sol et des climats ? C'est là surtout que Buffon est sublime, c'est là que ses généralités paraissent non des conjectures, mais un ensemble de vérités aperçues et comparées d'un seul coup de génie.
Est-il vrai maintenant qu'à ses grandes vues sur le monde matériel, Buffon ait mêlé une métaphysique parfois obscure et indécise? L'histoire naturelle de l'homme conduisait au problème fondamental sur lequel le xvme siècle hésitait entre le matérialisme de Diderot, le scepticisme de Voltaire et la doctrine de Condillac sur la sensation transformée. La pensée de Buffon à cet égard fut soupçonnée de se rapprocher de celle d'Helvétius ; et on put croire que le hardi et frivole auteur du livre de l'Esprit avait puisé quelquesuns de ses arguments dans les entretiens du château de Montbard, où il séjourna souvent. Cette pensée, c'est que l'ordre de prééminence entre les espèces, l'homme compris, tient au degré du développement et de l'action des sens dans chacune d'elles. Un éloquent panégyriste de Buffon,Vicq-d'Azyr, mêlant à cet égard ses idées avec celles de son maître, en a conclu que l'homme instruit par le toucher, qui est un sens profond, doit être attentif, sérieux et réfléchi. Helvétius, partant de ce principe, avait dit que l'homme doit tout
au Dix-nurriÉUE siècle. 2(M
à la forme de sa main, et que si les chevaux avaient une main au lieu d'un sabot, ils bâtiraient des maisons. Mais on ne saurait attribuer un tel raisonnement au génie de Buffon. Quand l'homme emploie le toucher pour rectifier un autre sens, quand il passe sa main sur le bâton en apparence incliné par le mouvement de l'eau, est-ce le toucher qui fait naître l'intelligence ? ou plutôt n'est-ce pas l'intelligence qui se sert du toucher, et qui s'atteste elle-même par le choix de son instrument? Buffon le savait mieux que personne, et il était loin de tomber à cet égard dans l'erreur d'un disciple célèbre de Condillac, qui suppose que notre intelligence s'accroîtrait indéfiniment par une action plus étendue de nos sens. Buffon a dit au contraire en propres termes, en comparant l'homme à l'animal :
L'homme n'en est pas plus raisonnable, pas plus spirituel pour avoir beaucoup exercé ses oreilles et ses yeux ; on ne voil pas que les personnes qui ont le sens obtus, la vue courte, l'oreille dure, l'odorat détruit ou insensible, aient moins d'esprit que les autres, preuve évidente qu'il y a dans l'homme quelque chose de plus qu'un sens intérieur animal !
Et dans son beau Discours sur Vhommr, il revient à cette idée avec une grande îorce, affirmant que « l'âme « existe; qu'elle est d'une nature différente de la ma- « tière; qu'elle n'a qu'une forme très-simple, très-gé- « nérale, très-constante, la pensée; qu'elle est dès « lors, comme la pensée même, -indivisible et immaa té ri elle. » En un mot, il paraîtrait, si on peut le dire, plus convaincu de la spiritualité de l'âme que de l'existence même de Dieu ; car sa croyance à cet égard e>t .♦ondée sur l'observation même des faits ; et une simple
précaution de langage n'irait pas jusque-là.
Ce que Buffon avait établi par le raisonnement, ce qu'il répète dans sa belle description de Yhomo duplex, il le met encore poétiquement en action dans sa peinture du premier homme s'éveillani à la vie, et faisant par tous les sens à la fois l'essai de sa grande et noble existence, et comme le déploiement de son âme. Ajoutons que plus il avait réduit au simple mécanisme les autres animaux, plus il lui était impossible d'expliquer, par les causes physiques seules, l'organisation supérieure de l'homme.
Condillac a pris en défaut sur quelques points la série de mouvements, de sensations, d'idées que Buffon prête à sa statue animée. Mais Condillac avait-il mieux réussi dans son hypothèse d'une statue qu'il animait par degrés, et par la communication d'un seul sens à la fois? Les'deux philosophes ne rencontraient-ils pas le même écueil, en voulant juger un état inconnu par une expérience qui ne peut lui ressembler, et deviner avec la raison développée par les sens ce que les sens donnent à la raison? Il y a là quelque chose qui préexiste, et qu'on ne peut analyser; c'est la pensée même. Buffon satisfait-il à cette vérité, en attribuant à l'homme deux ordres de sensations, les unes corporelles, les autres spirituelles, et en appelant les idées des sensations comparées ? Condillac le suit et le presse à travers son langage plein de métaphores; et il semble le convaincre parfois de n'avoir pas voulu, ou de n'avoir pas su exprimer toute sa pensée.
Buffon ne repoussa point, et parut à peine remarquer les attaques de cet habile adversaire. Il continua, sans s'interrompre, la partie la plus belle, ou du moins la plus populaire de son travail, ses descriptions des. animaux. Vous savez comment elles se succèdent, sans
être assujetties à la méthode des classes et des g< qu'il reprochait à Linné, et OÙ il relevait de grandes erreurs, corrigées de nos jours. Dans ce magnifique dépôt du Jardin des Plantes, agrandi par lui, Buffon avait sous les yeux presque tous les échantillons de !a nature; il les voyait disséqués, analysés par. l'exact et fidèle Daubenton ; et, l'esprit frappé de ce travail, il écrivait. Sans doute ce secours étranger devait laisser place aux erreurs. « L'histoire de l'éléphant, dit Cuvier, est moins exacte dans Buffon que dans Aristote. » Mais si Buffon a mérité ce reproche, souvent renouvelé par le plus célèbre de ses successeurs, il n'en a pas moins tracé des peintures durables, qui seront étudiées autant que la science même, dont elles sont les ornements. Il a pu méconnaître ou confondre quelques espèces, mal définir certains caractères; mais avec quelle iorce il exprime ce qu'il sait, et comme il fait voir ce qu'il a vu!
On a détaché de son ouvrage quelques descriptions brillantes, qu'on admire à part. C'est lui faire tort : le mérite même de ses Vies des animaux, c'est l'ensemble, c'est la manière dont la tradition, l'observation, le récit, la critique, sont réunis et mêlés. A l'élégance trop pompeuse de quelques débuts vient se joindre la précision des détails et la simple netteté du récit ; et c'est là surtout qu'il est excellent écrivain.
La peinture vraie ou conjecturale des mœurs des animaux, la description des lieux qu'ils habitent, et ce contraste, ce mélange de la nature vivante et de la nature inanimée, offraient de vives couleurs. Pline les a quelquefois saisies dans leurs plus grandes diversités. Qu'il décrive le lion ou le rossignol, il est tour à tour énergique et brillant. Avec le même éclat, Buffon est
plus égal, plus élevé, plus pur. Pline appartenait à cette école d'imagination plutôt que de goût, qui produisit dans Tacite un peintre incomparable, mais qui partout ailleurs est empreinte de déclamation et de subtilité. Homme de lettres bien plus que de science, Pline jette souvent sur des fables ou des idées fausses un style recherché. Buffon, éclairé des lumières de la science moderne, est sévère et précis dans ses descriptions mêmes les plus ornées. Sa diction, plus irréprochable que celle de Rousseau, n'a pas les affectations qui se mêlent parfois au style si français de Montesquieu. Par un autre privilège bien rare, pendant quarante années on n'aperçoit pas de déclin ni de fatigue dans son talent ; et si l'on excepte quelques circonlocutions inutiles, quelques phrases pompeuses, tout dans ses écrits semble également jeune et mûr, vigoureux et poli. Souvent, avec une préoccupation savante, qui n'est pas moins expressive que la naïveté du fabuliste, il transporte à la peinture morale des animaux plus d'un trait emprunté à la nôtre; et il décrit leurs forêts, leurs déserts par la force de l'imagination, comme s'il les avait parcourus. Quoi qu'en ait dit un illustre écrivain, la bonté de cœur n'est pas étrangère à ses écrits. S'il a oublié le chien de l'aveugle, et avec lui l'image chrétienne du malheur et de la charité, il n'est aucun bon sentiment qu'il ne cultive et ne rappelle, l'amour de la paix, du travail, de la vertu, de la gloire.
Heureux de ses études, de sa fortune, de sa grande renommée, s'accommodant doucement des mœurs de son temps, il n'a ni cette misanthropie, ni cette verve amère de quelques philosophes; mais il n'en est pas moins ami de l'humanité, sans déclamation; et quoi^
qu'il fût seigneur un peu fastueux dans sa terre de Montbard, il exprime souvent des idées touchantes et praticables pour le soulagement du pauvre et l'amélioration du sort des peuples. Par là, Buffon, malgré sa réserve, figure dans cette mission philosophique du xvme siècle, mission qui eut ses erreurs de zèle, ses imprudents apôtres et ses faux prosélytes, mais qui n'en fut pas moins grande dans l'intention comme dans les effets, et dont l'influence a transformé la société française, et s'est étendue même sur les gouvernements absolus, qui la contestent, ou l'accusent. Au milieu du mouvement intellectuel de son siècle, le pouvoir de Buffon fut dans son éloquence ; et cette éloquence, exempte de passions et de querelles, tenait en grande partie à l'élévation même de ses études et au calme de sa vie.
Marmontel, dans ses Mémoires, reproche à Buffon d'avoir quitté, par orgueil, les salons philosophiques de Paris, où, dit-il, on ne lui accordait, avec raison, que le mince éloge d'élégant écrivain et de grand coloriste. Permis à Marmontel de compter pour peu cet éloge; mais, en vérité, si le mot de grand coloriste, inconnu dans la langue de Bossuet et de Racine, signifie quelque chose, on concevra difficilement plus grande louange pour un écrivain qui veut peindre la nature. Le langage métaphysique de Buffon a manqué parfois de précision, parce que sa pensée sur ce point n'était pas complètement nette et libre. Mais lorsque, saisi par les objets mêmes, tirant ses idées de ses perceptions, et les réalisant par la parole, il a peint les formes extérieures et les grâces sauvages, les instincts et les habitudes des êtres divers, lorsqu'en les étudiant, il a pris tour à tour pour eux des senii. 1-2
timents d'intérêt, d'affection, d'horreur, alors son style est inimitable, et le grand coloriste est le grand écrivain , l'homme de génie qui peint avec force la réalité.
Buffon, à cet égard, n'est pas seulement un écrivain à part, mais le créateur d'un genre nouveau, de cette éloquence descriptive qui doit succéder à l'épuisement des grands sujets religieux, moraux, politiques. Dans cette voie, Buffon, arrivant le premier, avec une imagination juste et un esprit élevé, et trouvant sous ses yeux une nature encore nouvelle pour le peintre phi-, losophe, n'a point exagéré les couleurs. Mais bientôt sont venus les imitateurs, les élèves que Buffon, malgré son orgueil, ou peut-être au nom de cet orgueil même, croyait assez inspirés par son génie, assez créés par sa présence pour pouvoir achever ses tableaux : mais lui seul était peintre. Ses plus ingénieux continuateurs n'étaient que des rhéteurs descriptifs; non peut-être qu'il ne soit rigoureux de désigner ainsi Guéneau de Montbéliard, mort tr, p jeune, et dont les pages brillantes furent confondues par le public avec celles de son modèle. Mais il est vrai cependant que sous sa plume et plus tard sous celle de M. de Lacépède, l'histoire naturelle prend un luxe d'images, un éclat de couleurs que ne soutient plus la correction du dessin, la pureté du trait ; on a dérobé le gros rouge dont se servait quelquefois le maître ; on l'a prodigué sans mesure ; et on a laissé sur sa palette tant d'autres nuances que seul il savait distribuer avec art et admirablement ménager.
Cet art était pour Buffon l'étude de sa vie entière , et, s'il définissait le génie, comme nous l'avons dit, une longue patience, c'était au travail de son style, plus
encore qu'à la conception de ses systèmes, qu'il appliquait cette expression. Son hypothèse de l'origine du monde, en eftet, il la conçut assez légèrement sur quelques vraisemblances, et jamais avec cette conviction d'inventeur que Newton avait acquise sur d'autres matières, en y pensant toujours : mais son style, l'ordonnance, la forme, l'expression de sa pensée, l'occupaient sans cesse.
Ses contemporains ont dit comment il travaillait, retiré dans ses châteaux de Montbard ou de Buffon ; ils ont décrit cette tour solitaire de Saint-Louis, environnée de jardins, où il s'enfermait dès le point du jour, ce cabinet sans livres, et sans autre ornement qu'une gravure de Newton, cette table verte où il écrivait : c'est là que Buffon méditait profondément, et composait avec une lente inspiration ses belles pério des, écrivant, effaçant, récitant à haute voix, et ne pouvant se satisfaire lui-même que par le plus haut degré d'élégance et d'harmonie. Après trente ans de ce labeur, il disait encore dans sa vieillesse : « J'apprends tous les jours à écrire : » et il ajoutait avec un naïf orgueil : « Il y a dans mes derniers ouvrages infiniment plus de perfection que dans les premiers, i Et ce témoignage est vrai, au moins pour les Epoques de la nature, qu'il écrivait à soixante-dix ans, et qu'il avait dix-huit fois recopiées.
Longtemps auparavant il avait, vous le savez, donné, dans une occasion solennelle, la théorie de ce grand art qu'il cultivait avec un soin si religieux. Reçu à l'Académie française après la publication de ses premiers volumes, il ne laissa pas languir sa parole dans un remerciement ou dans le panégyrique exagéré (Ton obscur prédécesseur; et il saisit tout d'abord son au-
ditoire du sujet même que sa présence rappelait, 1 eloquence, la perfection du style.
En général, un grand écrivain, dans les questions de goût, a pour type involontaire son propre talent. Les grands écrivains n'en sont pas moins les meilleurs critiques à étudier. Chacun d'eux ne donne qu'un point de vue de l'art ; mais ces points de vue divers sont supérieurs, et, en les comparant, vous avez l'art tout entier.
Ainsi, sur l'éloquence, après Aristote, Platon, Cicéron, Tacite, Bossuet, Fénelon, il y avait quelque chose à dire encore pour un homme de génie qui ne leur ressemble pas : ce sera le discours de Buffon sur le style. Fort admiré de son temps, ce discours parut surpasser tout ce qu'on avait conçu jamais sur un tel sujet; et on le cite encore aujourd'hui comme une règle universelle de goût. Ce n'est cependant que la confidence un peu apprêtée d'un grand artiste, et non la théorie de l'art dans sa belle et inépuisable variété.
Dès le commencement, Buffon, par une singulière préoccupation de lui-même et de son siècle, met, pour ainsi dire, la puissance oratoire en dehors de l'éloquence; ou du moins l'éloquence qu'il conçoit lui paraît bien différente de cette facilité naturelle de parler, qui n'est qu'un talent, une qualité accordée, dit-il, à ceux dont les passions sont fortes, les organes souples et l'imagination prompte.
Ces hommes, ajoute-t-il, sentent vivement, s'affectent de même, le marquent fortement au dehors; et, par une impression purement mécanique, ils transmettent aux autres leur enthousiasme et leurs affections.
Est-ce donc si peu de chose? sentir et transmettre
l'enthousiasme ! Ainsi l'entendait Démosthène, ce sublime et véhément logicien. Buffon veut que l'éloquence ne s'adresse qu'au petit nombre de ceux dont la tête est ferme, le goût délicat et le sens exquis, et qui « comme vous, dit-il à l'Académie, comptent pour peu le ton, les gestes, et le vain son des mots. Il leur faut des choses, des pensées, des raisons ; il faut savoir les présenter, les nuancer, les ordonner. Il ne suffit pas de frapper l'oreille et d'occuper les yeux ; il faut agir sur l'àme, et toucher le cœur en parlant à l'esprit. )> Mais cela même rentre dans les règles de cette éloquence communicative et populaire que Buffon dédaignait tout à l'heure, et dont Cicéron disait si bien . Res verba rapiunt : « Les choses emportent les paroles. » Il disait encore : Quid est eloquentia, nisi continuus animœ motus ? Définition d'orateur, à laquelle l'écrivain solitaire a dû substituer celle-ci : « Le style n'est que l'ordre et le mouvement qu'on met dans ses pensées. »
Buffon donne ensuite d'excellents et de vieux préceptes sur la nécessité de la composition et du plan. Oui, sans doute, pour bien écrire, il faut avant tout posséder pleinement son sujet : Nisi res subest percepta et cognita, inanis et irridenda verborum volubilitas. Mais si Buffon ajoute : u II faut former dans son esprit une suite, une chaîne continue, dont chaque point représente une idée; et lorsqu'on aura pris la plume, il faudra la conduire successivement sur co premier trait, sans lui permette de s'en écarter, sans l'appuyer trop inégalemi at, sans lui donner d'autre mouvement que celui qui sera déterminé par IV qu'elle doit parcourir, «je l'avoue, ce conseil rigoureux et cette image exactement compassée me parais- 11. 1 1
sent mal convenir à la verve de travail qui suit la méditation. Je doute que Fauteur lui-même, qui donne un semblable précepte, ait pu le suivre toujours ; et s'il a réussi du moins à s'y conformer, on y trouvera peut-être la cause de la roideur monotone mêlée parfois à son beau langage. Exprimer sa pensée, c'est la produire, c'est la rendre vivante au dehors; et par cela même, c'est souvent la transformer, l'agrandir, et non pas seulement colorer d'une teinte visible des caractères rangés dans un ordre immobile.
A cette règle que Buffon prétend dictée par le génie, il en joint une autre, dont il offre surtout le modèle; c'est le scrupule sur le choix des expressions, l'attention à ne nommer les choses que par les termes les plus généraux. Grand sujet de débat, Messieurs! c'est le précepte qu'on reproche à l'école classique, et qu'on a trop méconnu depuis elle. Mais il ne faut donner ni dans un excès ni dans l'autre. Notre xvnc siècle, si bienséant et si magnifique dans son langage, n'avait, vous le savez, nulle crainte de la propriété des termes : témoin Pascal, Corneille, Bossuet, Boileau lui-même, qui sans cesse ont usé du mot expressif et simple, du mot de la chose, Verba quibus deberent loqui, et n'ont cherché les termes les plus généraux, que lorsque \rimagination ou la pudeur s'en accommodait mieux. D'autre part, si le précepte de Buffon, appuyé sur son propre exemple, est trop exclusif, il faut avouer aussi qu'une crudité basse qui se sert du mot propre, pour indiquer des objets ou des images indignes d'être offerts à la pensée, n'est pas une richesse pour la langue et pour le talent. Changeons, s'il le faut, quelque chose à la catégorie des termes nobles ou bas. Le progrès de l'état social et des mœurs a déjà fait beaucoup
pour cela. Il y avait une fausse roture du langage, comme des hommes ; il y avait des choses moralement fort nobles, qui n'avaient point place dans le style noble. C'était un mauvais scrupule qui devait disparaître. Mais que ce qui rappelle des objets immondes, ou des idées obscènes, soit retranché de l'idiome des arts; qu'on n'imite point par raffinement le cynisme des temps grossiers; c'est un bon préjugé auquel le goût-etla vérité gagneront. « Le style est la physionomie de l'âme, disait heureusement un philosophe antique, Oratio vultus ariimi est. » N'est-ce pas un motif de conserver toujours à l'expression cette décence qui fait la dignité avec les autres et avec nous-mêmes? Dans ce mot, du reste, Messieurs, vous retrouvez l'axiome tant cité et souvent mal cité de Buffon : « Le style est l'homme même; » résumé naturel de son discours à l'Académie et de son génie tout entier.
Oui, Messieurs, en effet, si vous voulez retrouver l'image de cet homme à part dans le xvinc siècle, grave et même un peu fastueux, épris de la gloire avec circonspection, philosophe respectant tous les pouvoirs et presque tous les préjugés, gentilhomme cher à ses vassaux, comme dit Saint-Lambert, et paraissant devant eux le dimanche en habit doré, ayant plus de dignité dans les manières que de délicatesse dans les goûts, plus de bonté que d'émotion, toutes ces nuances morales peuvent se démêler dans le caractère même de son style, si soigné, si noble, si paré. Le mot est plus vrai encore dans un sens plus littéral, et pour exprimer la personnalité même de l'auteur. L'ensemble des connaissances, des sentiments, des idées, des erreurs de Buffon, forme, avec ses expresions, un tout indestructible qui appartient à l'avenir.
Sans le style, ses découvertes partielles, et à plus fortf raison ses erreurs, ne vivraient plus que dispersée* dans vingt ouvrages. Par le génie de l'expression, iî s'est fait une place durable dans l'instabilité progressive de la science; et ses ouvrages ont pu cesser d'être utiles, sans cesser d'être admirés.
La vie de Buffon, cette vie égale et puissante, s'écoula sans autres événements que ceux du travail. A quarante-six ans, jeune encore, et remarquable par son grand air et la dignité de ses traits, il s'était marié à une belle personne, dont il fut adoré. Ni cette union, ni ces places qui se confondaient avec ses études, ni les soins d'un crédit habilement ménagé, ne dérangèrent les heures de son assidu travail. Deux maladies seulement éprouvèrent cet homme, qui, comme Voltaire le lui écrivit, avait l'âme d'un sage dans le corps d'un athlète. A l'âge de trente-cinq ans, sa vue, naturellement courte, avait été affectée d'un phénomène bizarre et tenace, qui pourtant se dissipa. Beaucoup plus tard, après la publication d'une grande partie de son Histoire naturelle, il tomba pendant deux années dans une langueur qui lui ôta toute force de travail, et troubla de mélancolie cette âme si sereine et si calme. « Cette abréviation dans ma vie, dit-il à ce sujet, en a produit une dans mes ouvrages. J'aurais pu donner, dans les deux ans que j'ai perdus, deux ou trois volumes de l'histoire des oiseaux. » Car il ne comptait la vie que par le travail. Mais, cette épreuve passée, Buffon reprit une ardeur que la vieillesse ne suspendit plus.
Sa renommée allait s'accroissant; cher au public, honoré par le pouvoir, il avait tous les avantages de la faveur et de la popularité. Le Jardin du Roi et Mont-
bard fixèrent pendant quarante ans l'attention des savants de l'Europe. Les ouvrages de Buffon servirent au succès de Linné lui-même, en attirant la curiosité générale sur cette étude de la nature, où le savant professeur d'Upsal portait ses nomenclatures et ses méthodes, et que le philosophe français illuminait de son génie. Au milieu des querelles qui agitaient le xvme siècle, Buffon jouissait paisiblement de sa gloire. De toutes les parties du monde, on lui envoyait en tribut ce qui pouvait éclairer ses recherches. Durant la guerre maritime de 1777, des corsaires anglais ayant pris un navire qui portait des caisses adressées de l'Inde à M. de Buffon, elles lui furent respectueusement envoyées à Paris. Fier de tous ces dons, il ne s'en réservait rien que l'honneur d'enrichir le précieux dépôt placé sous sa garde, et qu'il avait transformé. Il voyait, en vieillissant, non-seulement ses découvertes, mais ses hypothèses grandir dans l'opinion. Un homme célèbre par ses talents, avant de l'être par son martyre, Bailly, l'auteur trop orné, mais éloquent, de l'Histoire de l'Astronomie, appuyait d'ingénieuses conjectures, dans ses Lettres sur l'Atlantide, le système du refroidissement progressif de la terre, et de l'ancienne température méridionale du septentrion. Bailly, admirateur dévoué de Buffon, lui rendait encore un autre hommage par la forme même de sa composition et de son style, qui, avec plus de luxe que de goût, paraissait inspiré par les belles pages de l'Histoire naturelle. D'autres élèves se formaient sous ses yeux, dans le même culte de son génie, la même imitation de son style. Gardant l'éclatante primauté de ses systèmes et de son langage, il dominait tous les travaux qui venaient s'ajouter aux siens: il en parlait
avec grandeur, dispensant la gloire en homme qui la possède. Ainsi, à la réception de la Condamine, en rappelant les voyages de ce courageux ami des sciences, il fut sublime dans un compliment d'académie.
Au dehors, sa gloire, moins vive et moins bruyante que celle de Voltaire, était plus universellement respectée. Il n'était point d'hommage qu'il ne reçût des savants et des souverains ; et les égards, les respects qu'obtenait son nom, s'adressant à la science ellemême, en secondaient l'accroissement. En France, l'insouciant Louis XV, qui faisait attendre une pension de douze cents livres à d'Alembert, avait voulu confier à Buffon l'intendance des eaux et forêts, et ordonnait, malgré son économie pour les choses utiles,* de ne rien refuser aux dépenses du Jardin des Plantes. Du vivant de Buffon, et sous ses yeux, sa statue était placée à l'entrée du Muséum, avec cette magnifique inscription :
Majestati naturae par ingenium.
Ni personne, ni surtout Buffon lui -même ne s'étonnait de tels honneurs.
Dans le Nord, cette impératrice Catherine, si attentive à flatter les écrivains de France, comme pour acheter leur silence et la séduction de la postérité sur ses crimes, lui adressait les plus rares produits de la nature dans ses vastes États. Il y a surtout une lettre d'elle à Buffon, avec de semblables présents et son portrait orné de diamants, peu de mois après le meurtre du jeune Ivan, dernière suite de l'attentat qui couronnait Catherine. Buffon ne sentit que l'enivrement de cette flatterie royale. En remerciant l'impératrice de ses dons, il lui écrivait à son tour . « J'ai pensé que c'était un présent de souverain à souverain, et
que si ce pouvait être de génie à génie, j'étais encore bien au-dessous de cette tête céleste digne de régir le monde entier. » En même temps, il envoyait à Pétersbourg son fils, jeune officier aux gardes, « sa vivante effigie, » disait-il, porter à l'impératrice son buste de marbre. Ce qui fâche un peu dans ce commerce d'admiration mutuelle, ce n'est pas seulement l'apothéose de Catherine, déjà tant louée par Voltaire, c'est de voir ^uffon invoquer une nouvelle descente du Nord vers e.Midi sous l'étendard moscovite, et pour accomplir, dit-il, la réhabilitation de cette partie croupissante de l'Europe. Quinze ans plus tard, les Russes en Italie n'ont que trop réalisé ce singulier vœu!
La longue vie de Buffon nous conduirait presque à la fin du xvmc siècle; et nous avons à remonter plus haut, pour décrire tout un caractère de cette époque, auquel il fut étranger. Cet homme si paisible, et tout à fait de l'ancienne monarchie, toucha presque à nos grands troubles civils, dont il ne soupçonnait pas l'approche. Il eut, dans sa vieillesse, pour admiratrice et pour amie madame Necker; et le dernier témoin de ses studieuses retraites à Montbard, son indiscret biographe, est un jeune homme qui devait bientôt porter dans notre révolution une trop funeste ardeur. Sans doute, il entra dans la destinée heureuse et complète de Buffbn de mourir à la veille de ce grand mouvement, qui eût confondu ses idées et épouvanté sa vieillesse. En proie depuis plusieurs années aux douleurs de la pierre, qu'il soutenait avec force d'âme, mais dont il ne voulut jamais essayer la périlleuse guérison, calme et laborieux presque jusqu'à sa dernière heure, BuffOH mourut à Paris, le 16 avril 17SS. Et au milieu de la vive attente et du souffle de mille passions qui
agitaient déjà les esprits, ses funérailles furent la plus grande pompe de douleur publique qu'on ait vue avant celles de Mirabeau, trois ans plus tard. C'est que le nom de Buffon était grand et populaire par la direction nouvelle des esprits. Il résumait; il illustrait toute la pensée scientifique du xvme siècle, comme Rousseau en représentait avec énergie la pensée politique.
Même au milieu des temps formidables qu'on allait traverser, le goût de l'histoire naturelle créé par Buffon se soutint, se marqua par des institutions, des travaux de tout genre. Et quand le tremblement de terre social eut cessé, la science se retrouva plus avancée dans les voies qu'avait ouvertes ou indiquées son génie. L'installation de la grande École normale de l'an ni retentit d'un hymne1 à sa gloire. Sa science fut partout cultivée jusqu'à l'excès, jusqu'à la manie ; et, ce qui en dit bien plus sur l'impulsion puissante qu'il avait donnée, il s'éleva un nouveau grand homme dans cette science.
Si la culture plus générale de l'histoire naturelle fit découvrir beaucoup d'erreurs dans Buffon, si des méthodes plus exactes prévalurent, sa gloire même scientifique2 a gagné cependant, plus qu'elle ne perdait peut-être. Quelques-uns des grands faits qu'il avait soupçonnés plutôt que prouvés, et que, suivant sa
i Éloge de Lacépède, par M. Cuvier.
8 Personne n'a mieux servi cette gloire, ne l'a fait mieux comprendre et ne Ta rendue plus instructive qu'un illustre académicien de nos jours, dans récrit intitulé : Buffon, histoire de ses travaux et de ses idées. En donnant à Buffon ce qui manquait à l'ensemble de ses ouvrages, mais non à sa pensée créatrice, l'ordre, la méthode, l'enchaînement et la subordination des parties, SI. Flourcns fait ressortir par la vérité seule le génie qu'il
belle expression, il apercevait par la vue de l'esprit, avant le témoignage des recherches, sont devenus par l'observation plus certains ou plus probables. Un esprit inventeur de nos jours, M. Fourier, disait que, dans les applications du calcul aux lois qui régissent la chaleur, il avait été guidé par les conjectures de Buffon . L'illustre Cuvier ne lui fut pas moins redevable. Buffon restera donc à jamais parmi les grands noms de la France : car il a lais:i des monuments immortels et une influence féconde.
interprète, et qu'il restitue; et dans un but plus élevé même qu'une juste louange, il joint à l'admiration éloquente pour un grand homme cette sagacité inventive qui dirige et anime la science.
VINGT-TROISÏÈME LEÇON
Rousseau, représentant et contradicteur de la philosophie de son temps. — Comment s'est formé son génie. — Ses influences opposées de moraliste et de publiciste. — Caractère tout politique de ses premiers écrits. — Ses erreurs sur la société et sur la liberté. — Comparé à Sidney et à Locke. — Sa puissance sur la révolution française.
Messieurs,
Je vais toucher un sujet grave et difficile, la philosophie du xvme siècle dans ce qu'elle eut de plus salutaire et dans ce qu'elle eut de plus hardi. Nous avons vu le génie des lettres brillant, profond, sceptique, corrupteur : nous allons le voir doublement novateur, voulant à la fois épurer la morale et transformer Tordre politique. Un homme que ses premières impressions et sa vie aventureuse, son malheur et son génie, avaient préparé pour ce rôle, s'en saisira hautement ; et à travers ses exagérations et ses erreurs, il le remplira souvent avec une imposante raison, toujours avec une vive éloquence. Vous avez nommé Rousseau.
Je ne veux, vous le croyez bien, ni l'admirer par tradition, ni le blâmer par convenance, mais, si je puis, l'expliquer et le juger. Ne prodiguons pas les mots de doctrine funeste, antisociale; cherchons comment le mal et le bien, l'égoïsme épicurien et l'amour de l'humanité, l'esprit vague de licence et l'esprit gé-
néreux de réforme se sont trouvés parfois confondus. Étudions surtout comment la philosophie du xvme siècle, instable, multiple, parlant des langues diverses, s'est combattue et corrigée elle-même; et voyons si, malgré ce qu'on lui reproche de faux principes et de fausses conséquences, ce n'est pas d'elle que sont sor tis un meilleur ordre politique, une législation plut équitable, des mœurs plus douces, l'égalité civile et la liberté publique de la pensée, ces grandes choses, en un mot, maintenant obtenues, ou demandées, ou souhaitées par tous les peuples civilisés.
Que si, pour atteindre ce terme, longtemps inconnu ou mal déterminé, la spéculation s'est souvent méprise et égarée, souvenons-nous que tout est mêlé parmi les hommes, et que c'est beaucoup d'arriver à la vérité après un long circuit d'erreurs. Les sectes religieuses qui ont bouleversé l'Angleterre au milieu du xvne siècle avaient mis en avant bien des théories insensées; et cependant c'est d'elles et de leurs opinions refroidies et calmées que sont venus les plus heureux progrès de la liberté et du caractère britanniques. Le parti philosophique, qui n'a pas exercé moins de puissance dans un autre temps, a conduit également, à travers bien des faux systèmes, la société française vers un état plus juste et plus digne de l'homme. Peut-être la raison et la modération seules sont-elles impuissantes à faire lesgrandschangementsdontlemondea parfoisbesoin. Montesquieu avait montré, dès le milieu du xvm° siècle, le point de sagesse et de justice où devaient revenir, après tant d'années, tous les efforts de réforme sociale. Rousseau n'avait ni la même profondeur, ni la même réserve ; mais il eut cette vive émotion qui commande aux âmes et se fait obéir. Il fut l'orateur du
xviiie siècle, sous l'ancienne monarchie : ce mot r ôiime son influence et sa gloire.
De Montesquieu à Rousseau quel immense intervalle ! quel contraste de vues et d'idées ! Et*cependant l'un de ces hommes suscitait l'autre ; ou plutôt ils étaient appelés tous deux par leur siècle, dont ils représentaient deux époques successives. Les abus et l'affaiblissement de l'ancien pouvoir, le respect d'habitude qu'il inspirait encore, l'indépendance d'esprit, à défaut de liberté civile, la curiosité des choses politiques, le commerce intellectuel avec l'Angleterre avaient appelé Montesquieu. Il travailla sur ces idées de son temps ; il les mûrit, il les éleva par vingt ans de méditation. Et lorsque son grand ouvrage fut achevé, cet ouvrage, accueilli avec tant d'admiration en Europe, semblait à peine assez hardi pour l'opinion de la France : tant l'ancien édifice de la monarchie s'était insensiblement affaissé sur lui-même !
Alors parut Rousseau , et à son premier ouvrage, deux ans après l'Esprit des lois, à cette satire des lettres et de la mollesse sociale, au milieu du monde le plus enchanté par tous les plaisirs de l'esprit et de l'élégance, on pouvait comprendre qu'un nouveau personnage était entré sur la scène, qu'une classe nouvelle, pour ainsi dire, avait pris enfin la parole, avec des passions plus fortes, en les couvrant toutefois encore de l'élégance et de la pompe exigées pour plaire. Ce n'est plus l'opposition fine et modérée de quelques académiciens ; ce ne sont plus les épigrammes profondes, mais discrètes de l'Esprit des lois; ce n'est plus cette indépendance qui flattait parfois les vices de la cour, et ne lui demandait que d'être favorable aux lettres. Sous le beau langage de Rousseau perce une
rancune démocratique, qui s'en prend à la philosophie comme aux abus, aux lettres comme aux grands sei gneurs, et frappe les premiers pour mieux atteindre les seconds.
Il n'y a pas seulement dans ce discours, comme le dit la Harpe, le dépit de n'avoir pas été invité chez madame Dupin, le jour où elle donnait son dîner de gen* de lettres : la blessure de Rousseau remonte plus loin. On sent l'irritation d'un homme supérieur tenu longtemps en dehors de la société ; il y a le souvenir de sa misérablejeunesse d'apprenti, de sa fuite sans asile et sans pain , de sa conversion forcée , de ses métiers de laquais, de séminariste, de pauvre musicien, de trucheman d'un moine quêteur, de copiste, de secrétaire, et enfin de commis de caisse à Paris, sans pouvoir arriver à rien, qu'à vivre à force de travail. Tant de peines et de mécomptes avaient agi sur l'âme de Rousseau, et éclataient en lui par un blâme amer, qui répond à des passions que trop souvent la société ignore et dédaigne, bien qu'elles fermentent dans son sein. Ce n'étaient pas les lettres qui déplaisaient à Rousseau. Quel homme les aima plus que celui qui, tout enfant, pleurait en lisant Plutarque, qui, dans sa jeunesse errante et pauvre, étudiait partout, et d'un âge déjà mûr, sans soupçonner encore son génie, s'exerçait dans les allées du Luxembourg à retenir par cœur les Églogues de Virgile qu'il avait lues cent fois? A vrai dire, ce que Rousseau attaque bien plus que les lettres mêmes, c'est l'esprit général du xviii* siècle. Sa dissidence est déjà marquée dans son début. Par là. ce Discours commence la mission politique de Rousseau.
Singularité remarauable dans l'histoire intellectuelle
du xviii6 siècle ! tout y était à la fois frivole et sérieux. Le premier cri de l'âme véhémente de Rousseau, sa première attaque contre la dégradation politique du temps partira du milieu d'une thèse académique, telle que s'en proposaient les rhéteurs de l'empire : « Le progrès des lettres et des arts a-t-il contribué à épurer ou à corrompre les mœurs? » Question qui n'en est pas une; car il faut en sortir pour y répondre; et elle ne renferme pas les vrais termes du problème. Qu'estce, en effet, que les arts, et surtout que les lettres, séparés des sentiments et des idées qui les font naître? Ne faut-il pas que les mœurs d'un peuple aient précédé sa littérature? Et cette littérature morne n'est-elle pas un produit et une forme de ses mœurs? La littérature est mauvaise, quand la société est mal constituée, faible, corrompue ; de même qu'un homme dit de mauvaises choses, quand il a un esprit faux et un mauvais cœur. Au lieu de résoudre une question mal posée, il eût mieux valu la retourner ainsi : « Quelle est l'influence de l'état social et des mœurs sur le progrès ou l'abaissement des lettres et des arts? » Alors, au lieu de ce blâme ingrat et déclamatoire jeté sur les lettres en général, il eût fallu les montrer souvent pures et sublimes, sauvegarde des mœurs qui les inspirent, et gloire de la nation qui les cultive.
Le programme de l'Académie de Dijon se conçoit pourtant ; la littérature avait tant d'éclat en France, qu'on s'accoutumait à la regarder comme une puissance qui existait par elle-même ; l'Académie était le seul corps politique de la nation, et Voltaire régnait sur les esprits : sa domination n'était souvent que l'art de plaire, en caressant à la fois les penchants des grands et ceux de la foule. Il semblait cependant, à
voir son brillant et facile empire, qu'il gouvernait son siècle, au lieu de le flatter. D'autre part, quand Diderot, esprit vigoureux et fait pour de hautes études, prostituait sa plume aux détails d'un roman obscène, on pouvait se demander si les lettres n'étaient pas le mauvais génie qui gâtait les mœurs; mais en voyant le souverain flatté dans ce livre, à chaque page, comme par une sorte d'alliance entre la licence de la cour et celle de l'écrivain, il fallait avouer que, là comme partout, c'était l'état des mœurs qui se reproduisait dans les lettres.
Quoi qu'il en soit, la question sophistique posée par l'Académie de Dijon dut frapper Rousseau par l'allusion facile aux vices du temps. Depuis 1741 qu'il était venu s'établir à Paris, avec une invention nouvelle pour noter la musique, et un projet de machine se soutenir dans l'air, il avait vu des académiciens, des savants, des artistes, des financiers, des grands seigneurs essayant tout; il avait tout essayé, no fi au fond qu'une chose, apprendre le grand art d'écrire. Il avait été fatigué du spectacle de bien des médiocrités littéraires que soulevaient un moment l'esprit de parti et la mode. Lié par hasard avec un jeune Allemand, qui, sifflé comme auteur dans son pays, était venu, comme amateur des lettres, chercher fortune en France, Rousseau, d'abord ami de Diderot et du parti encyclopédique, était mêlé, quoique obscur, à la vie philosophique du temps : il vit les lettres en elle ; et de bonne foi il les attaqua.
Je ne croirai pas qu'il ait eu besoin de ses visites au donjon de Vincennes et du conseil de Diderot pour prendre la question comme il le fit, et dire devant ce siècle amoureux des lettres : « Les lettres sont la perte
des mœurs. » Il lui suffit pour cela d'un peu d'humeur et d'un coin de vérité. Longtemps nourri dans la solitude, arrivé tard aux lettres, avec cette teinte d'originalité que fortifie le malheur, trop indépendant de caractère pour adopter un symbole d'opinions, ayant trop souffert pour n'être pas religieux, et appelé, par l'imagination du moins, au sentiment de la vertu, il ne pouvait admirer l'épicuréisme qui faisait le fond et la parure de tant d'ouvrages du xvnr3 siècle. Indépendamment de cette nature d'orateur qui éclatait en lui, et que la contradiction devait tenter, il fut, je n'en doute pas, très-sincère dans son Discours. La littérature du xvme siècle, tout en luttant contre le pouvoir, s'imposait elle-même à tout le monde avec ses préjugés, ses engouements, sa mode. Il se révolta; c'était un radical qui frappait sur les whigs ; et sa révolte fit en partie son génie : il eût langui dans une apothéose de la philosophie et des lettres. Dès ce premier Discours il commençait la double attaque qu'il mena de front contre le pouvoir et contre l'opposition, contre la Sorbonne et contre Ferney.
Ne parlez donc pas du paradoxe de Rousseau ; ne voyez pas dans ce Discours un caprice, un calcul, mais son génie même, ce génie fait pour préparer à la fois une révolution politique et une réforme morale.
Maintenant, le but expliqué, parlerons-nous du Discours? on le connaît assez. Qu'il suffise d'y remarquer la censure amère des écrits scandaleux du temps, le blâme jeté sur les écrivains qui vont saper les fondements de la foi, l'apostrophe au célèbre Arouet, « à qui le goût du temps pour les petites choses en a tant coûté de grandes; » enfin le conseil ironique donné aux souverains de protéger les lettres qui cachent la
servitude ou qui en dédommagent, et vous ne serez pas étonnés que ce premier ouvrage ait paru antiphilosophique à Voltaire et démocratique à la cour.
Voltaire répondit, en trois pages, par une historiette. Timon le misanthrope, après avoir bien déclamé contre les lettres, est, en sortant de chez lui, dépouillé par des voleurs, dont aucun ne savait lire, et se voit heureusement recueilli dans une maison de gens d'esprit fort lettrés qui lui donnent un excellent souper, et une plume et de l'encre pour achever sa thèse.
D'autres adversaires, M. Bordes, bel esprit lyonnais, le bon roi Stanislas, firent des réfutations en règle. Rousseau continua, dans ses vives et adroites réponses, de faire porter sur les lettres en général le reproche qu'il destinait à son siècle : mais son schisme était commencé, en même temps que sa célébrité. Le premier succès fut immense : c'était un paradoxe inattendu dans le xvme siècle, une nouveauté piquante, un réveil des conversations qui commençaient à s'endormir. Diderot écrivit à son ami : « Votre ouvrage prend tout par-dessus les nues ; il n'y a pas d'exemple d'un succès pareil. »
Si maintenant, assurés de la conviction, nous voulons juger le talent, il était tout formé dos ce premier essai : ce sont les études d'une vie entière tout à coup produites et jetées dans un ouvrage. Rousseau n'avait pas reçu l'éducation régulière, comme on l'entend, mais son esprit avait eu de bonne heure, et toujours, une forte culture.
Né à Genève, le 28 juin 1712, d'une mère, jeune
femme distinguée, qu'il perdit en venant au monde, et
il'un père, simple horloger, mais homme d'esprit et
«l'humeur entreprenante, vous savez qu'il fut el H. 15
,re des romans et les Vies de Plutarque, et que, tout enfant, il se passionnait à ces lectures. A l'âge de sept ou huit ans, privé de son père par l'exil, comme il l'avait été de sa mère par la mort, il commença, sous un bon ministre de campagne, ses études de latin ; ' puis vint sa vie d'apprenti, et, dans ce mauvais temps même, cette passion continue pour la lecture, qui marquait et hâtait à la fois le développement précoce de son esprit; puis, dans sa fuite, ses controverses de catéchumène à Turin, ses études d'italien et de latin dans la maison d'un grand seigneur de Savoie, son année de séminaire à Annecy, sous cet abbé Gâtier qui lui servit en partie de modèle pour son éloquent Vicaire savoyard, sa passion tenace pour la musique, ses efforts pour l'apprendre seul, enfin quatre ou cinq années de loisir laborieux à Chambéry et aux Charmettes, ces pénibles études recommencées à plus de vingt ans, ce latin appris de nouveau avec tant d'obstination et de patience, ce sont là, j'en conviens, des classes singulièrement faites; mais elles n'en valaient pas moins pour l'originalité du talent; et sauf quelques souvenirs déplorables, cette vie de lecture et de travail, coupée par tant d'incidents romanesques et de courses aventureuses, avivait bien autrement l'imagination et la rêverie qu'un cours régulier d'études au collège du Plessis.
Rousseau, dans ses Confessions mêmes, ne fait pas assez connaître ce travail de sa jeunesse. Il les écrivait à distance, et en se dévoilant, comme on se drape pour le public. Un témoignage de la même date que ses études en dit peut-être davantage ; c'est une épître fort mal versifiée, mais qui renferme le curieux catalogue de ses lectures. On y voit qu'il ne se bornait
pas aux livres du Père Lamy, et qu'il étudiait tous les grands ouvrages de philosophie et de science :
Tantôt avec Leibnitz, Malebranche et Newton, Je monte ma raison sur un sublime ton ; J'examine les lois des corps et des pensées. Avec Locke je fais l'histoire des idées; Avec Kepler, Wallis, Barrow, Reinaud, Pascal, Je devance Archimède et je suis l'Hôpital.
Pour la littérature et la morale, ses auteurs favoris. les compagnons de sa promenade, au lever du jour, étaient Montaigne et la Bruyère, qui peuvent remplacer tant de livres. Mais il étudiait beaucoup d'autres ouvrages, nommés dans son épître avec une confusion assez plaisante :
0 vous tendre Racine, ô vous, aimable Horace ! Dans mes loisirs aussi vous trouvez votre place : Laville, Saint-Aubin, Plutarque, Mézerai, Despréaux, Cicéron, Pope, Rollin, Barclay; Et vous, trop doux la Motte, et toi, touchant Voltaire, Ta lecture, à mon cœur restera toujours chère.
Vous me demandez peut-être quels sont Laville et Saint-Aubin, si étrangement accolés à Plutarque; et vous connaissez là ces erreurs du goût provincial qui admire parfois des ouvrages mort-nés à Paris. L'abbé Laville est l'auteur justement oublié d'un insipide traité du vrai Mérite; mais, à vrai dire, le marquis de Saint-Aubin, tout à fait inconnu de nos jours, n'est pas un écrivain sans mérite. Son traité de l'Opinion, ou Mémoires pour servir à l'histoire de l'Espril humain, est plein de recherches parfois originales; et, ce qui n'est pas sans intérêt, on y trouve la plupart des ob-
jections de Rousseau contre la culture des lettres.
L'office de précepteur rempli pendant une année à Lyon, chez M. le grand prévôt de Mably, avait terminé les études solitaires de Rousseau; un mémoire qu'il écrivit, à cette époque, sur les méthodes d'éducation, annonçait en lui déjà l'exactitude et la pureté du style, mais sans éclat, sans chaleur. C'est de là que, venu à Paris avec son système pour noter la musique, il vit pour la première fois les hommes célèbres du temps, et s'approcha de cette gloire littéraire pour laquelle il ne savait pas qu'il fût né.
Mais, bien que les années suivantes nous le montrent ou toujours occupé de musique, ou secrétaire d'ambassade à Venise, ou copiste, et faiseur de recherches scientifiques, aux gages de Mme Dupin et de M. Francueil, fermier général, ce qui fermentait le plus dans son esprit actif et laborieux, c'était le goût de la philosophie et des lettres. A Venise, secrétaire, et, comme il le dit dans ses lettres, domestique d'un ambassadeur, il projetait déjà le plan d'un ouvrage sur les institutions politiques. A son retour d'Italie, malgré sa dose nouvelle d'ardeur musicale, sa vie précaire, ses fonctions dépendantes, ce qui domine en lui, c'est l'étude de ce grand art d'écrire, auquel il n'ose ouvertement prétendre. On le voit assez par sa correspondance de cette époque, et surtout par une première lettre à Voltaire, aussi élégante et aussi précise que flatteuse. Sa liaison avec Diderot, esprit si inspirant et si facile, devait fortifier encore plus ce goût pour les lettres , et on peut regarder les cinq ou six années que Rousseau passa dans cette société, avant d'être célèbre, comme une préparation à tous ses ouvrages. Là, il s'enthousiasmait pour Richardson, dont il devait un
jour copier faiblement les caractères et surpasser le style Là, il discutait déjà les théories d'un traité sur l'éducation. Là, il se nourrissait de toutes les spéculationsdelaphilosophiemoderne,ets'exerçaitàlacontroverse sous toutes les formes. Il avait même, dès cette époque, esquissé le premier cahier d'une feuille dans le goût du Spectateur, qu'il devait publier avec Diderot. Mais à ce talent ainsi préparé, agité dans tous les sens, il manquait une occasion. Que cet esprit ardent et sérieux trouve enfin, ou croit trouver un sujet digne de sa conviction, vous aurez un homme éloquent. Le bois du sacrifice est amassé sur l'autel : vienne une étincelle d'en haut pour l'allumer ! L'éloquence est à la fois un don naturel et un grand art. Rousseau n'avait négligé aucune partie de cet art. L'étude de la philosophie, et surtout des philosophes de génie, lui avait donné ce fonds précieux d'observations et d'idées qui enrichit l'orateur. Quelques notions de mathématiques laborieusement acquises avaient fortifié la précision naturelle de son esprit. L'amour des champs, les souvenirs d'une vie errante avaient nourri sa vive imagination. Son goût s'était formé dans la solitude, loin des préjugés d'école et de parti. Il n'était pas jusqu'à sa langue qui ne fût excellente, malgré quelque peu d'origine exotique. Cette langue de Genève, il l'avait renouvelée aux sources abondantes de notre idiome , dans le français d'Amyot, dans Rabelais, Montaigne, Charron, dans tous nos vieux auteurs naïvement expressifs, que l'élégance moderne faisait chaque jour oublier davantage. Enfin, à la beauté de l'expression iljoignail par son instinct musical et presque italien,
ce sentiment de L'harmonie si recommandé par les anciens, et chez nous presque inconnu des écrivains qui
ne sont pas orateurs. Ajoutez cette verve d'humeur et de mépris contre le siècle, cette fierté républicaine, empruntée à des souvenirs de patrie et d'étude, et qui charmait notre mollesse monarchique, en la faisant rougir.
Tous ces caractères eurent bientôt l'occasion de se marquer plus fortement. L'Académie de Dijon, encouragée par la célébrité de son lauréat, voulut renchérir dehardiesse, et choisit pour programme d'un nouveau prix, « l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes. » C'était ou la plus haute question, ouïe lieu commun le plus vulgaire. Rousseau la saisit sous ces deux aspects, tantôt observateur profond, tantôt énergique déclamateur. Dès ce second ouvrage, il parut tout entier; son génie était trouvé, son parti était pris, sa politique déjà faite. Comme il avait attaqué les lettres en haine d'une société trop spirituelle et trop amollie, il méconnut l'institution de la société civile, par mépris pour la monarchie de Louis XV. Mais ce n'est pas l'abus du raisonnement que nous devons regarder ici, c'est l'influence de l'ouvrage.
Elle fut réelle; car elle appuyait la plainte du pauvre contre le riche, de la foule contre le petit nombre. Elle était particulièrement secondée par l'état de la société française, dans laquelle l'inégalité, irrémédiable parmi les hommes, était à la fois plus grande qu'il ne faut, et trop sentie pour être longtemps supportée. Ce discours, sombre et véhément, plein de raisonnements spécieux et d'exagérations passionnées, eut, je n'en doute pas, plus de prosélytes encore que de lecteurs. Il en sortit quelques axiomes qui, répétés de bouche en bouche, devaient retentir un jour dans nos assemblées nationales, pour inspirer ou justifier à leurs pro-
près yeux les plus hardis niveleurs, les ennemis de toute hiérarchie, depuis le droit arbitraire du rang jusqu'au droit inviolable de la. propriété.
Rousseau, l'ami sincère de la morale et de la justice, n'avait rien souhaité, rien prévu de semblable. Au fond, ce qu'il attaquait, c'était le despotisme, cette monstrueuse usurpation par laquelle un homme substitue son caprice, sa passion, ses vices, je ne dirai pas seulement aux volontés, mais à l'intérêt, au bien-être d'un peuple. Et on a rarement écrit d'aussi belles pages que celles où il retrace la naissance et le progrès d'un pouvoir semblable, et le zèle servile de ceux qui se pressent pour le soutenir, et l'abjection de ceux qui le souffrent. C'est une admirable contre-partie à la peinture que Platon a faite des folies tyranniques de la multitude.
Mais, pour arriver là, Rousseau avait prodigieusement forcé toutes les autres parties de sa thèse.
On ne sait si c'est audace ou artifice ; mais, au lieu de toucher la vraie question qu'offrait le xvme siècle, il cache sous une négation de toute société le besoin de réformer la constitution sociale de France. De là cet éloge de la vie sauvage, cette admiration et ce regret d'une vie antérieure même à la vie sauvage. alors que les hommes, nus et muets, erraient isolés sur la terre inculte, et que parfois deux êtres de sexe différent se rapprochaient par un instinct passager, sans souvenir et sans souci des fruits de leur union. Prétendre que c'était là pour l'homme un étal vraiment humain, et que depuis cette époque il dégénère, on ne saurait abuser davantage du paradoxe ef de l'humour misanthropique. À des traits semblables, on pourrait bien révoquer en doute la sincérité de Rous-
seau, ou croire du moins qu'il fut tenté, sans le savoir, par le plaisir amer de dire à cette société élégante et raisonneuse : « Un sauvage, un homme à demi brute, un Caraïbe aplatissant la tête de ses enfants pour les rendre imbéciles, est plus sage et plus heureux que