‹ Cours de littérature française (volume 2)Chapitre 14 sur 28 · IV · texte numérisé non relu

IV

des hommes^ qui sfe livraient au plaisir de nmaginatîon ipour elle-même , ou plutôt qui la faisaient servir à la défense de Tinfortune, à Tànathème du crime? Je vais mppeler des noms qui ont été souvent signe de contradiction entre les hommes , et que , tour à tour , la partialité contemporaine a exaltés ou flétris, a chargés d^àpothéoses ou de calomnies.

Nous Tavons dit; dans ce travail des esprits qui précéda Temportement des troubles civils, les imagination» s*étaient élancées vers tout à la fois ; elles embrassaient des espérances de progrès illimités dans les sciences; elles rêvaient le renouvellement du monde des^ idées avant de mettre la main à la réforme du monde social. Mais lorsque 1789 arriva, et qu'il remit au peuple tout pouvoir de changer et de détruire, alors cette activité réelle fit disparaître ces rêves de rimagination solitaire, ces ambitions du génie spéculatif. On se mit à l'œuvre , et l'on n'écrivit plus que pour agir. Cependant quelques hommes nés pour les^ arts, au milieu de cette violente préoccupation, gardaient l'instinct de leur vocation, même en se mêlant à cette activité politique que personne ne pouvait éviter ni s'interdire; ils étaient encore poètes, écrivains, rêveurs, métaphysiciens, philoso* phes»

Ge célèbre et infortuné Condorcet, quelques jours avant Tépoque où , proscrit par la tyrannie décemviraie, ii errait sans asile, portant sur lui son gage d'affranchissement, le poison, Condorcet écrivait encore desp«gc9animées d'un enthousiasme calculateur, dans lesquelles , s'appuyant sur toutes les théories de la science , il apprécie Ik perfectibilité indéfinie de l'espèce humaine; et rêve un progrès continu de sagesse,

de justice, de bonheur, au milieu de tous les délires de la force et de la tyrannie.

D'autres esprits conservaient des illusions semblable&t entretenues par Fimagination* De leurs études continuées au milieu de tant de périls, du grand speotacle que. ce renouvellement du monde donnait aux hommes , devait sortir une littérature nouvelle, dont rinfluence se prolongera sur l'avenir . La poésie, la philosophie morale et les études historiques devaient recevoir, de ce terrible renouvellement des esprits un caractère nouveau.

Parmi les poètes de cette époque , il en est deux, portant le même nom, issus du même sang, et qu^on ne peut séparer : ce sont les deux Chénier. Une tristesse uniforme se répand sur leurs destinées si diffé* rentes. Un intérêt particulier s'attachait à leur naissance, à leur éducation, à leurs premières années. De plus cruels souvenirs ont fait oublier cet intérêt. Fils d'un homme savant , qui passa la plus grande partie de sa vie dans les consulats d'Orient, ils étaient nés tous deux à Constantinople, 4'une femme belle et spirituelle, d'une Grecque. Oui, cette femme était spirituelle. Il est resté d'elle des pages élégantes, ingénieuses, où le goût français, qu'elle avait appris de son mari, est animé par je ne sais quelle grâce asiatique. Ce sont deux lettres sur les mœurs de son pays, deux lettres dont le sujet offre un contraste analogue à celui de sa propre, destinée , d'abord brillante , heureuse , puis désolée par les regrets. L'une de ces deux lettres a pour objet les danses de la Grèce moderne. Madame 'Ghénier se chargeait d'apprendre à un savant de France le& «vicissitudes, et les formes diverses de cet art ingé- Diooix transmis de l'antiquité, et soig^dcusement con-

serve par les jeunes filles qui dansent sur les bords de la mer Noire et dans les îles des Princes. Avec une érudition locale et féminine, relevée par Tétude de la ;

poésie antique , elle explique , elle décrit la candiote, farnaute, le balaristo ; et dans les chants modernes qui accompagnent ces danses symboliques, elle retrouve, à peine altérés, les souvenirs de la fable et de Thistoire, les noms d'Ariane et d'Alexandre. C'est la dissertation la plus gracieuse qu'on puisse lire.

L'autre lettre est consacrée au récit des cérémonies funèbres dans la Grèce chrétienne, encore toute remplie des débris poétiques de ses anciennes mœui*s. C'est une vive et touchante esquisse de ces peintures qu'a tracées, de nos jours, avec plus de détail, le docte et ingénieux Fauriel. On y voit des exemples, alors inconnus, de ces myriologues, de ces chants improvisés par le deuil des femmes grecques sur le tombeau d'un frère, d'un époux, d'un fils, et tout pleins de douleur et de poésie.

Élevés d'abord sous les yeux de ce père ingénieux, savant, et de cette mère brillante d'imagination, de grâce, les deux Chénier devaient être poètes; c'était pour eux tout à la fois une impression du premier âge et un don de naissance. J'aurai peine à juger leurs écrits. Ce n'est pas que ma préférence hésite; mais tant de souvenirs touchants se lient au nom de ces deux poètes, tant de graves pensées et de questions délicates sur le goût se présentent à la fois, que j'éprouve une confusion d'idées qui sera trop sensible dans mes paroles.

Envoyé de Constantinople en France, André Chénier, l'aîné des deux frères, fut placé dans un collège de Paris. Son goût vif pour les arts, son instinct de

Tantiquité, comme d*une patrie, se montrèrent d'abord. En apprenant la langue grecque, alors très-négligée de nos savants, il semblait se souvenir des jeux de son enfance et des chants de sa mère. Il fit des progrès rapides dans toutes les études classiques. A quatorze ans, plus instruit que tous ses compagnons, il était poète; il traduisait Anacréon etSapho, et rendait avec grâce la douceur et la passion de ces chants nationaux pour lui. Au sortir du collège, il entra dans la vie militaire, qui convenait peu à son humeur libre et rêveuse. Il la quitta, et se livra de nouveau à de fortes études, à la méditation assidue des chefs-d'œuvre antiques, retenant son talent pour le fortifier, et ne se hâtant pas d'écrire.

Son frère, plus jeune que lui, se précipita plus vite vers la renommée littéraire. Après des études incomplètes et rapides dans le même collège, après quelque séjour dans une garnison, emporté par l'ardeur de la célébrité, il se jette dans cette carrière de la tragédie, si haute et pourtant si fréquentée, qui semblait alors, par la multitude des concurrents et la facilité des succès, une continuation immédiate de la rhétorique. Il fait sa tragédie ôiAzémire, jouée et même applaudie, je crois, à Fontainebleau. Puis, esprit supérieur, il s'aperçoit, dans son succès, de tout ce qui manque à son talent; il recommence de sérieuses études, au moins sur l'école française. Une an^bition ardente lui impose trois ans de retraite, pendant lesquels tout va changer en France.

Il préparait sa tragédie de Charles IX pour cette époque nouvelle, que son frère ne salua pas d'abord avec moins d'ardeur. Les voilà donc tous deux contemporains, spectateurs animés des mêmes événe-

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ments, le plus jeune accrIJissant à la hâte sa célébrité, Fautre commençant la sienne. Parlons d'abord d*André Chénier ; c'est justi^e : il avait la préséance de rage; il a eu celle de Téchafaud. La destinée de ces deux frères offre d*abord un tragique intérêt. En repoussant avec horreur les traditions de la calomnie, on voit en eux un lamentable exemple du malheur des révolutions. L'un d'eux se dévoue lentement à l'étude de l'art : sa gloire est obscure ; son imagination est à la fois studieuse et passionnée ; et quand ce grand renouvellement de 1789 arrive, il en est saisi vivement. Les premiers vers connus d'André Chénier sont un hymne d'enthousiasme et de joie sur la fameuse séance du Jeu de Paume; c'est l'inauguration pindarique de la révolution sociale. Les premières tragédies célèbres de Marie-Joseph Chénier sont des tragédies partiales, comme il le dit lui-même, tout empreintes de la véhémence des passions nouvelles: c'est Charles IX, Henri III ; ce sont des pièces qui, flétrissant d'un légitime opprobre les vieux forfaits de la souveraineté absolue, étaient, surtout à l'époque où elles parurent, de menaçantes allusions pour une souveraineté affaiblie et tombante. Cette voie commune d'enthousiasme et d'ardeur pour la réformation sociale, où s'étaient précipités les deux frères, ils ne la suivirent pa$ longtemps du même pas ni avec le même cœur. André Chénier était de la race de ces hommes généreux que l'on voit paraître au commencement des révolutions, qui se passionnent avec une courageuse candeur pour toutes les nobles idées de liberté, de réparation, de justice ; qui les réclament, au péril de tous leurs intérêts ; et puis qui, lorsque les révolutions s'avancent ou s'égarent, lorsque les réformes demandées par des

ftmes généreuses, et souvent repoussées par d'imprudentes résistances, sont tombées dans des mains bru taies et violentes, s'indignent, se séparent, deviennent transfuges du plus fort, et désertent vers le parti des vaincus et des opprimés.

Ainsi, quand la révolution fut souillée, quand des meurtres ensanglantèrent des théories, alors son âme fut saisie d'indignation. Cependant cette émotion de sa pitié ne devint pas une réaction de sa raison; il ne rejeta pas les principes généreux et libres qu'il avait d'abord embrassés; il les retint avec la même énergie; il les professa avec la même éloquence; mais il sépara les assassins des réformateurs. Et ainsi, se dévouant presque à une double haine, il continuait de proclamer toutes les théories de liberté, et d'attaquer avec une vertueuse colère tous les promoteurs d'anarchie. C'est une voie d'honneur et de courage, ce n'est pas celle d'une longue vie, dans les temps de révolution.

Son frère était-il, au fond de l'âme, plus timide ou plus violent? Ce qu il fit bien au delà pour le parti républicain, était-ce un emportement de sa passion ou un sajcrifice de sa faiblesse? Je ne veux pas le juger sévèrement. Je regretterais d'insulter une de ces ombres au profit de l'autre; elle m'en désavouerait. Ce n*est que la leçon morale que nous cherchons ici. Nous ne dirons que ce qui tient au développement du génie qui s'élève, quand l'âme s'épure.

Tandis que, par des écrits polémiques, André Chénier signalait sa haine contre des tyrans démocrates, et qu'en silence son imagination toute grecque se répandait dans des poésies d'une grâce ravissante, son frère obtenait la célébrité bruyante du théâtre, devenu le tumultueux écho des passions politiques. Les lettres

le conduisirent à la tribune. Poète tragique et patnotique au milieu de ce drame épouvantable d'une révolution, il devint orateur. Il survécut à des temps affreux qui le menaçaient lui-même. Il vit plus tard sa gloire littéraire s'accroître. Son frère fut plus heureux : il ne fut que victime ; il porta, jeune, sa tête sur réchafaud, où il n'avait fait monter personne.

Cependant, Messieurs, il ne faut pas que ce parallèle, dont la vérité seule est assez sévère, devienne injuste pour multiplier des contrastes.

Celui dés deux Chénier qui avait pour lui la célébrité de la tribune, les applaudissements du théâtre, et qui semblait emporté, égaré par les passions violentes du temps, qui même fut associé à Facte le plus coupable de cette époque, son âme cependant conservait et manifesta plus d'une fois des sentiments généreux. Lorsque l'auteur applaudi de Caïus Gracchns faisait entendre ces paroles : Des lois, et non du sang, ce peu de mots prononcés était un effort de courage. A une époque moins menaçante, lorsqu'une sorte de controverse publique s'établit entre les deux frères sur le club trop fameux qui fit trembler les assemblées comme les trônes, on doit remarquer l'extrême modération de Marie-Joseph Chénier. On s'aperçoit qu'il craint le danger du débat, et qu'il voudrait émousser la vivacité des coups qui lui sont portés à lui-même, pour ne pas exposer la main qui les porte. Enfin, dans ces jours atroces, où les premiers héros de la réformation civile étaient depuis longtemps poursuivis, où Barnave et tant d'autres avaient péri, où les premiers persécuteurs mêmes étaient déjà victimes, lorsque André Chénier fut jeté dans les cachots, son frère s'intéressa vivement pour lui. C'était trop peu sans doute;

mais lui-même alors, dans son rapport pour exclure les restes de Mirabeau du Panthéon, ayant osé ne pas nommer Fidole immonde qu'on substituait au grand orateur, se trouvait, pour ce courage de réticence, exposé au supplice : loin de pouvoir protéger, il avait à peine le crédit de vivre encore quelques jours. Le Tibère de l'anarchie l'avait désigné, du haut de la tribune, par une de ces allusions, présage de mort. Il ne paraissait plus dans l'assemblée décimée. Cependant, poète encore, il chantait les glorieuses victoires que la révolution opposait aux crimes de ses chefs, et qui servaient à leur puissance ; et ce n'était pas de sa part un calcul de crainte, mais un effort de zèle pour son frère. On le vit souvent, auprès de Méhul, le célèbre musicien, méditant avec lui les paroles et l'air de ce Chant du Départ, qui fut entendu à la journée de Fleurus. Il espérait que cette offrande poétique, tout animée de passions républicaines, plairait à l'impitoyable orgueil des décemvirs, et rachèterait la vie de son frère. Il espérait obtenir à ce prix la grâce d'une si chère victime. Il ne l'obtint pas.

Après plusieurs mois de captivité, André Chénier, avec trente-huit coupables comme lui (il y avait dans le nombre un autre poëte, Roucher, auteur des Mois), André Chénier fut traduit devant le tribunal de mort. Il était accusé d'un crinie bien étrange , d'avoir conspiré son évasion de prison et le renversement de la république. Ramené dans son cachot jusqu'au supplice, ses dernières pensées furent toutes de poésie et d'enthousiasme. Il faisait encore dejs vers à l'instant où l'échafaud l'appelait. Il y a peu de vers inspirés si près de la mort. La voix du poëte, dans cette horrible

attente, resta ferme et sonore :

comme un dernier rayon, comme un dernier zéphyre

Anime la fin d'un beau jour, Au pied de Téchafaud j*essaie encor ma lyne.

Peul-étre est-ce bientôt mon. tour; Peut-être avant que l'heure en cercle promenée

Ait posé sur Fémail brillant.

Dans les soixante pas où sa route est bornée,

Son pied'sonore et vigilant.

Le sommeil du tombeau pressera ma paupière ;

Avant que de ses deux moitiés Ce vers que je commence ait atteint la dernière.

Peut-être en ces murs effrayés Le messager de mort, noir recruteur des ombres,

Escorté d'infâmes soldats, Remplira de mon nom ces longs corridors sombres.

Il était huit heures du matin; on appela André Ché» nier, et la pièce n'a pas été achevée. Monté sur le tom bereau fatal, il se trouva près de Roucher, esprit généreux, cœur droit, enthousiaste partisan des premières réformes politiques de la France. Moins jeune que son compagnon de suppliée, Koueber tenait plus à la vie cependant : il était heureux époux, heureux père. La veille de ce jour, il avait, pour dernier sou- V6nif, envoyé son portrait à sa femme et à sa fille, avec ^& vers touchants :

Ne vous étonnez pas, objets sacrés et doux, Si quelque ombre funeste obscurcit mon visage ; Lorsqu'un savant crayon dessina cette image, L'échafaud m'attendait, et je pensais à vous.

Quand les deux poètes furent près Tun de Fautre, Roucher s'arma du même courage; ils s'entretinrent de leurs travaux, de leurs anciennes espérances. An-

dré Chénîer avait beaucoup de pensées de gloire; il se frappa plusieurs fois sur le front, en disant : « Et pourtant, il y avait là quelque chose! » Puis les deux amis récitèrent entre eux la première scène d' Andrth maque :

Oui, puisque je retrouve un ami si fidèle...

C'est ainsi qu'ils arrivèrent à l'échafaud.

Ce meurtre de plus fut consommé trois jours avant le 9 thermidor.

Maintenant, a-t-il fallu que la partialité politique empoisonnât la douleur du frère qui survivait, en lui reprochant le crime de la terreur? Depuis cette fatale époque, souvent la haine de parti, souvent la polémique jeta sur Chénier ce calomnieux souvenir. Écoutez sa défense. Aujourd'hui je ne dirai que cela de son talent :

On in*ose accuser!

Moi, jouet si longtemps de leur lâche insolence.

Proscrit pour mon discours, proscrit pour mon silence,

Seul attendant la mort, quand leur coupable voix

Demandait à grands cris du sang^ et non des lois /

Ceux que la France a vus ivres de tyrannie,

Ceux-là même, dans Fombre armant la calomnie,

Me reprochent le sort d'un frère infortuné

Qu'avec la calomnie ils ont assassiné!

L'injustice agrandit une âme libre et fière.

Ces reptiles hideux, sifdant dans la poussière.

En vain sèment le trouble entre son ombre et moi ;

Scélérats! contre vous elle invoque la loi.

Hélas ! pour arracher la victime aux supplices.

De mes pleurs chaque jour fatiguant vos complices,

Fai courbé devant eux mon front humilié;

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Nais ils vous ressemblaient : ils étaient sans pitié. Si, le jour où tomba leur puissance arbitraire, Des fers et de la mort je n'ai sauvé qu'un frère Qu'au fond des noirs cachots Dumont avail plongé, Et qui, deux jours plus tard, périssait égorgé, Auprès d'André Chénier avant que de descendre J'élèverai la tombe où manquera sa cendre, Mais où vivront du moins et son doux souvenir, Et sa gloire, et ses vers. dictés pour l'avenir. Là, quand de thermidor la septième journée Sous les feux du Lion ramènera l'année, mon frère, je veux, relisant tes écrits, Chanter l'hymne funèbre à tes mânes proscrits, Là, souvent tu verras, près de ton mausolée, Tes frères gémissants, ta mère désolée.

Quelques amis des arts, un peu d'ombre et des fleurs ; Et ton jeune laurier grandira sous mes pleurs.

Cependant une fatalité dépIoFable donnait un prétexte, un argument à la calomnie. Vers le temps même où la cruauté des inquisiteurs populaires allait atteindre André Chénier, son frère venait d'achever une tragédie de Ti;moléon ; et, dans cette tragédie, le sauvage et faux héroïsme d'un frère immolant son frère à la liberté de son pays était exalté par le poëte : bien plus, un démenti était donné à Fhistoire.

Dans le beau et pathétique récit de Plutarque, at milieu de l'hésitation que lui-même éprouve à condamner Timoléon , vous voyez cependant la nature satisfaite et vengée par la peinture éloquente de cette mère, qui ne pardonne point au frère assassin de son frère et libérateur de son pays, qui le repousse, qui le maudit, et le fait douter de son prétendu héroïsme, en lui opposant les anathèmes d'une mère.

Chénier avait effacé ce trait de caractère authentique, selon rhistoire et selon la nature. Dans sa iable tragique, Timoléon, s'éloignant de Corinthe, après son horrible victoire, était embrassé et presque félicité par sa mère. N'abusons pas cependant de ces apparences : elles sont fausses et trompeuses. A l'époque où Chénier achevait Tinioléon^ il prodiguait à son frère les soins de la plus inquiète amitié. Il lui avait ménagé un asile qui semblait assuré.

Enfin, cette tragédie de Timoléon, loin d'être une flatterie ou une excuse pour les assassins démagogues^ était pleine des mêmes cris de justice et de pitié qui les avaient offensés dans Caïus Gracchus, Aussi futelle frappée d'interdiction, et le manuscrit même saisi. Elle n'était pas une apologie des proscriptions politiques, elle était censurée par les proscripteurs.

Dans cet ouvrage, Chénier s'était trompé comme poète; il avait fait mentir, par une fausse exaltation tragique, le cœur de cette mère qu'il mettait sur la scène. Hais il trouva dans le cœur de la sienne une justification invincible, à mes yeux. Cette femme, qui avait élevé l'enfance de ses deux fils, qui leur avait communiqué l'amour des arts, et dont l'âme fut déchirée par la mort cruelle de l'un d'eux, elle garda pour celui qui survivait l'affection la plus tendre. Elle resta constamment près de lui, bénissant avec amour ses soins et son respect filial. Elle savait donc bien qu'il n'était pas la cause de son malheur, puisqu'elle n'en voulait être consolée que par lui. Chénier s'est trompé comme poète; mais il est irréprochable et comme fils et comme frère : j'en suis sûr; j'en jure par le cœur de cette mère. (Applaudissements.)

Je regrette que ces dates fatales nous fassent sortir

de rémotion paisible des lettres. L*étude de Fart semble froide en présence de ces cruels souvenirs.

Où en étais-je tout à Theure? et que me reste-t-il à dire? Je voudrais apprécier le génie d'André Chénier. Le premier caractère qui frappe dans ce poète , c'est un goût singulier de Tantiquité, une manière neuve de la sentir et de la rendre.

La littérature du xvii* siècle avait admirablement saisi la beauté du style grec et du style romain, dans ce qui tient à la pureté de Texpression, à la justesse de Fimage. Mais la vérité des mœurs, la naïveté du sentiment avaient beaucoup perdu. On en sait la cause, et il n'est pas besoin de chicaner la gloire de ces grands hommes.

Cette puissante étiquette du siècle de Louis XIV , cette préoccupation dominante des usages de la cour, avaient souvent altéré la vérité du pinceau de Racine. Admirateur si éclairé des Grecs, Racine n'aurait pas osé traduire la simplicité de Théocrite; et cependant Théocrite est lui-même l'élève d'une littérature savante qui remonte à la simplicité, par système.

Au XVIII* siècle, la poésie, tout artificielle lorsqu'elle était sérieuse, et n'étant vraie que dans les choses peu poétiques, le scepticisme et Fironie, n'avait pas connu le beau simple de l'antiquité; elle le dédaignait. Voltaire lui-même pensait sur Homère et sur Théocrite à peu près comme Fontenelle ; il les trouvait màe» et grossiers.

Quant aux classiques du second ordre , imitateurs d'imitations successives, ils avaient, malgré le goût et le talent de la Harpe, un sentiment très-peu vrai de la poésie antique; et dans les littératures étrangères, ce qui, sous des formes diverses, offre un isaraitlère

hardiment original, leur échappait ou les blessait.

À la fin du xviii« siècle, de Saint-Pierre avait seul rendu à la prose française un coloris nouveau, par la simplicité et par une réminiscence naïve du goût antique ; c'était Tœuvre de son génie, de ses malheurs et de ses études. André Chénier fit la même chose dans .la poésie. Cest un solitaire plein d'imagination et de goût , qui se sépare de son temps , tout à la fois par instinct et par réflexion, et qui est poète autrement qu'on ne pouvait Tétre autour de lui. Sa vie, moins dis traite que celle de son frère, plus méditative, plus repliée sur elle-même, lui donna quelque chose de plus rare et de plus élevé. Jeune, il avait erré en Angleterre; il y avait vécu trois ans pauvre et obscur, dans un isolement dont il a peint la tristesse. Il s'y pénétra du génie de cette littérature originale et forte, qui doit plaire en proportion de la liberté des esprits; et la' rudesse du goût anglais se mêla pour lui à la perfection de l'élégance antique. Il sentit Shakspeare comme il aimait la poésie grecque.

Il y avait une grande dissidence de goût entre les deux frères. Ëtrange caprice de notre esprit ! Nous restons parfois obstinément attachés à une seule des idées qui dépendaient d'un système, quand nous avons rejeté ou brisé tout le système.

. Marienloseph Chénier, novateur illimité dans l'ordre politique, était presque timide dans les lettres. Hardi à renverser un trône et une société tout entière , il eût craint de violer les bienséances de l'ancienne littérature monarchique. Ses tragédies, pour la forme, la pompe, le langage, sont jetées dans le moule connu. L'allusion en est violente et passionnée; la poésie fai- .ble et sans couleur. Si Ton excepte Tibère, œuvre tar-

dive d'une inspiration vengeresse , le théâtre de Chénier ne paraîtra qu^une imitation affaiblie des anciens modèles , imitation où il n'y avait de nouveau que ce qui était passager.

Au contraire, André Chénier, qui s'arrêta bien avant son frère dans la carrière des innovations politiques, avait bien plus d'audace de poète et d'écrivain. Las du faux goût d'élégance qui affadissait la littérature , il méditait à la fois la reproduction savante et naturelle des formes du génie antique, et l'application de ce langage aux merveilles de la civilisation moderne. C'est ainsi qu'il voulait chanter la découverte du Nouveau- Monde, et célébrer, sous le titre d'Hermès, les grands progrès des sciences naturelles. En même temps il s'essayait à renouveler les grâces naïves de la poésie grecque dans de courtes élégies , admirable mélange d'étude et de passion , où la simplicité a quelque chose d'imprévu, où l'art n'est pas.sans négligence, et parfois sans effort, mais qui respirent un charme à peine égalé de nos jours.

Enfin , cette muse ambitieuse de gloire , éprise de pensées nouvelles, puisait au cœur généreux d'André Chénier une verve de malédiction et de haine, qui peut remplacer les ïambes perdus d'Archiloque. Revoyons quelques-unes des pages où sont gravées avec le plus d'éclat les pensées de ce poète enlevé sitôt. Un caractère auquel ne peuvent guère échapper les grands écrivains d'une seconde, d'une troisième époque, l'esprit de système, inspirant jusqu'à la simplicité, se retrouve dans les écrits d'André Chénier. Il a commencé parla critique; témoins les fragments de ce poème de YInvention , où il donne la théorie de ses nouveautés noétiques. Ce précieux essai renferme les vues les plus

\ kh DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 305

\ justes sur Faudace légitime du talent, sur les routes véritables de Tinvention , sur cette espèce de fidélité infidèle qui s'attache aux derniers imitateurs des premiers modèles. Il ne méconnaît pas la gloire des grands génies de la France ; mais il leur souhaite de vrais imitateurs, c'est-à-dire des imitateurs qui ne leur ressemblent pas. C'est la doctrine de La Fontaine, si original en se croyant disciple des anciens.

n me faut du nouveau, n*en fût-il plus au monde»

Quoiqu'il fût aisé de choisir , dans les essais didactiques d'André Chénier, des vers pleins d'art et de goût, dignes des plus sévères modèles, son charme est surtout dans ces pièces inventées d'après les Grecs, dans ces idylles retrouvées, où l'imagination seule s'est donné l'émotion immédiate et pittoresque d'un temps qui n'est plus ; tels sont V Aveugle, le Jeune Malade. Enfin, ce charme se retrouve, plus grand encore peut-être, dans l'émotion intime du poète, attendri sur le sort de la Jeune Captive.

Bien qu'André Chénier soit un poète habile, ce qu'il est surtout, c'est un poète ému* Son art est plein de candeur. Il est une part de ses œuvres que la gravité de cet auditoire ne permet pas de rappeler. Rien, dans notre langue, ne surpasse la douceur gracieuse et passionnée de ses élégies. C'est la seule idée qu'il nous soit permis d'en donner ici. Je ne puis vous lire, même, cette idylle si pure, le Jeune Malade, où les plus charmants souvenirs de la Grèce , l'ardeur de la tendresse d'une mère, le désespoir et la joie de l'amour sont retracés avec une grâce sans égale et une ineffable harmonie. Les vers les plus mélodieux de Lamaiv

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tine ont reçu, peut^tre, Tinspiration de eette poésie, et ne Font point effacée. Et puis n'oublions pas cette autre idylle qui, comme VArisUmoûs de Fénelon, semble une page d*un manuscrit grec, mais traduite par quelque chose de mieux qu'un moderne, cette touchante et «ubiime idylle- de Cil t^eu^fe ;

c Dieu dont Tare est d'argent, dien de Glaros, écoute! Sminthée-Apollon, je périrai sans doute.

Si tu ne sers de guide à cet STCugle errant. >

C'est ainsi qu'achevait Taveugle en soupirant, Et près des bois marchait, faible, et sur une pierre S'asseyait. Trois pasteurs, enfants de cette terre. Le suivaient, accourus aux abois turbulents Des molosses, gardiens de leurs troupeaux bêlants. Ils avaient, retenant leur fureur indiscrète. Protégé du vieillard la faiblesse inquiète ; Ils Técoutaient de loin ; et s*approchant de lui :

— a Quel est ce vieillard blanc, aveugleet sans appui? Serait-ce un habitant de Fempire céleste?

Ses traits sont grands et fiers ;^e sa ceinture agreste Pend une lyre informe, et les sons de sa voix Emeuvent Tair et Tonde, et le ciel et les bois. »

Hais il entend leurs^as, prête Foreille, espère, Se trouble, et tend déjà les mains à la prière,

— a Ne crains point, disent-ils, malheureux étranger; (Si plutôt, sous un corps terrestre et passager.

Tu n'es point quelque dieu protecteur de la Grèce, Tant une grâce auguste ennnoblit ta vieiL'esse !) Si tu n'es qu'un mortel, vieillard infortuné. Les humains près de qui les flots t'ont amené Aux mortels malheureux n'apportent point dMnjures. Les destins n'ont jamais de faveurs qui soient pures. Ta voix noble et touchante est un bien&it des dieux;

Hais aux clartés du jour ils ont fermé (es yeux. »

— « Des marchands de Gyméiin^aYaient'pris avec eux^ Tallais voir, m*éloignant des rives de Carie,

Si la. Grèce pour moi n'aurait point de patrie,

Et des dieux moins jaloux, et de moins tristes jours;

Car jusques à la mort nous espérons toujours.

Hais pauvre, et n'ayant rien pour payer mon passaget

Us m'ont, je ne sais où, jeté sur le rivage. »

— « Harmonieux vieillard, tu n'as donc point chanté? Quelques sons de ta voix auraient tout acheté, d

Et puis ce vieillard chante ; il chante longtemps, il chante admirablement . c'est Homère.

Enfin, lorsqu' André Chénier fut jeté dans les épreuves, quand le cœur lui battait fort, et autrement que pour des illusions poétiques, son génie, qui semble élégiaque, prenait une mâle vigueur pleine de colère et de mépris. Tels sont ces vers improvisés au moment où il apprit qu'un homme d'exécrable mémoire, Collot-d'Herbois, proposait de fêter le crime de ces soldats étrangers, à la soldé de la France, qui s'étaient révoltés contre leur chef, et l'avaient égorgé par servilité pour la démocratie toute-puissante. Ces vers sont une amère ironie; André Chénier se charge de faire le dithyrambe de la fête «donnée aux assassins:

Salut, divin triomphe! entre dans nos murailles :

Rends-nous ces guerriers illustrés Par le sang de Désille et par les funérailles

De tant de Français massacrés.

Jamais rien de si grand n'embellit ton entrée s

Ni quand l'ombre de Hirabeao

S'achemina jadis vers la voûte sacrée,

Où la gloire donne un tombeau; Ni quand Voltaire mort et sa cendre bannie

Rentrèrent aux murs de Paris, Vainqueurs du fanatisme et de la calomnie

Prosternés devant ses écrits.

Un seul jour peut atteindre à tant de renommée ;

Et ce beau jour luira bientôt; Cest quand tu porteras Jourdan à notre armée.

Et Lafayelte à Fèchafaud !

FauMlTentendre encore pleurant et honorant Char lotte Corday, ou décrivant, avec une familière et horrible énergie, les boucheries de la tendeur :

Quand au mouton bêlant la sombre boucherie

Ouvre ses cavernes de mort, Pauvres chiens et moutons, toute la bergerie

Ne s'informe plus de son sort.

Les enfants qui suivaient ses ébats dans la plaine.

Les vierges aux belles couleurs Qui le baisaient en foule, et sur sa blanche laine

Entrelaçaient rubans et fleurs, Sans plus penser à lui, le mangent s'il est tendre.

Dans cet abime enseveli J'ai le môme destin. Je m'y devais attendre.

Accoutumons-nous à l'oubli.

Oublies comme moi dans cet affreux repaire,

Mille autres moutons, comme moi, Pendus aux crocs sanglants du charnier populaire,

Seront servis au peuple-roi.

Que pouvaient mes amis ? Oui, de leur main chérie

Un mol, à travers ces barreaux, A versé quelque baume en mon &me flétrie ;

De l'or peut-ôtre âmes bourreaux...

Mais loul est précipice. Ils onl eu droit de vivre.

Vivez, amis; vivez conienls.

En dépit de Bavus soyez lents à me suivre.

Peut-être en de plus heureux temps J'ai moi -môme, à Taspect des pleurs de Finfortune,

Détourné mes regards distraits ; A mon tour aujourd'hui mon malheur importune.

Vivez, amis; vivez en paix.

Quelle voix de poète!

Je tf ai point rappelé les beaux vers d'André Chénier, qu'un illustre écrivain fit connaître à la France. Hais • relisons, pour dernier hommage à la mémoire de ce poète, les vers sur la Jeune Captive. Ils lui furent inspirés par Fintérét le plus tendre qui ait préoccupé, et peut-être un peu troublé ses derniers moments.

Le grave Tertullien raconte que, même au milieu de cette captivité sainte où, dans le ii" siècle de notre ère, la cruauté d'un préteur plongeait tant de chrétiens, il se conservait quelque chose des faiblesses humaines et des passions profanes, et que la prison des martyrs mêmes vit naître plus d'une fois des sentiments que la mort expiait, sans les détruire. Ainsi, dans les cachots de la terreur, parmi tant de victimes réunies, plus d'une fois les âmes furent touchées d'une autre inquiétude, d'une autre émotion que la crainte de mourir.

Les vers d'André Chénier s'adressaient à une personne jeune, d'un nom illustre et d'une rare beauté. Ils respirent un charme de passion et de douceur naïve, qui en fait un des chefs-d'œuvre de la poésie moderne; c'est la plus pure des élégies tendres; c'est un style dont la richesse, pleine de symboles et d'ima

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ges, a quelque chose de riant et de nouveaa oomme la jeunesse:

L*épi Baissant mûrit delà fans respecté^ Sans crainte dv lïressoir, le pampre tout Tété

Boii les doux présents de Faurore; Et moi, comme lui belle, etjeune comme lui.

Quoi que Theure présente ait de trouble et d*emiui,

le De veux pas mourir encore.

L^illusion féconde habite dans mon sein.

lAme prison sur moi lès murs pèsent en vain;

J'ai les ailes de respèranee :

Échappée aux réseaux de lV>îseleur eniel, Plus vive, plus heureuse, aux campagnes du del

Philomèle chante ti s'élanccb

Est-ce à moi de mourir? Tranquille je m*endors, El tranquille je veille ; et ma veille aux remords

Ni mon sommeil ne sont en proie* Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux ; Sur des fronts abattus^ mon aspect dans ces lîenr

Ranime presque de la joie.

Mon Ixeatt «voyage encore est si loin de sa fin! Je pars, ,etdes ormeaux qui bordent le chemin

J'ai passé les premiers à peine.

Au banquet de la vie à peine commencé»

Un instant seulement mes lèvres ont pressé

La coupe en mes mains encor pleine*

Je ne suis qu^n printemps, Je veux voir là moisson; El comme le soleil, de saison en saison^ Je. vcnx) achever mon aanée»

Brillante sur ma Uge et Thonneur du jardin^ Je n*ai vu luire encor que les feux du matin. Je veux achever ma journée.

Ainsi, triste et captif, ma lyre toutefois S*6veillait, écoutant ces plaintes, cette voix,.

Ces vœux d'une jeune captive ; Et secouant le joug de mes jours languissants^ Aux douces lois des vers je pliais les accents

De sa bouche aimable et naïve.

Voilà quel fut ce poète, plein d'art et de génie, dans ses ouvrages inachevés, exprimant avec une merveilleuse douceur les sentiments les plus délicats de Tâme, et capable de Findignation la plus énergique et le mieux vengeresse»

Vous voyez qu'il était de la famille des grands poètes : c'est ce mélange de tendresse et de colère, cette vivacité d'âme qui fait peindre Françoise de Rimini et les cercles de l'enfer. Mais Dante, proscrit par les fureurs civiles, avait eu le temps, dans l'exil, d'achever son ouvn^. André Cbénier, prissi vite parFéchafaud, ne laissa voir que l'e^érance dhin beair génie.

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