‹ Cours de littérature française (volume 2)Chapitre 13 sur 28 · CINQUANTE-HUITIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

CINQUANTE-HUITIÈME LEÇON

Retour à la littérature française. — Nouveau caractère quelle reçoit de la révolution.— Son rôle dans nos troubles civils. — Les deux Chénier. — Détails sur leurs premières années. — Dissentiment des deux frères. — Mort d'André Chénier. — Justification de son frère. — Talent neuf et original d'André Chénier.— Ses principaux essais. — Caractère distinctif de sa poésie.

Messieurs,

Je ne voudrais pas terminer ce trop long tableau littéraire du xviii« siècle par des souvenirs étrangers à notre pays. Mes digressions n'étaient que des parallèles in3tructifs ou honorables pour la France. Il est temps de les finir. Au nom de Féloquence, je vous ai presque conduits au greffe des tribunaux anglais. Je vous ai retenus bien longtemps à la chambre des communes. J'ai fatigué votre attention de tous les détails de la stratégie parlementaire , et je vous ai fait admirer les naturelles inspirations des grands orateurs britanniques. Ce que je cherchais là, comme ailleurs, c'étaient les lettres dans leur acception variée ; c'étaient le talent, le génie appliqués aux intérêts civils delà société. Mais si cette sérieuse et dernière vocation des lettres prédomine dans les Ëtats libres, elle est bien loin d'exclure toutes les autres formes brillantes de la pensée spéculative et de l'imagination. La tribune politique enrichit les lettres, moinh par le surcroît nouveau

d'une forme éloquente que par le mouvement général et l'allure franche et libre qu'elle communique aux esprits. Tout pays qui conserve, ou qui voit s'élever des assemblées délibérantes , renferme une source de rajeunissement moral. 11 nous reste, Messieurs, à suivre et à marquer ce résultat en France,^ dans les années de la révolution française. Il nous reste à examiner l'influence que cette révolution profonde, qui n'était pas un changement de pouvoir, mais un bouleversement

de société, devai t exercer sur l'imagination dans le présent et dans l'avenir.

Était-ce un trouble ou une régénération qu'elle devait apporter à la pensée? Devait-elle la rendre un moment folle et violente ? ou la laisser longtemps féconde et agitée de grands souvenirs? Enfin quels hommes ont paru faits pour la gloire des lettres , ont montré ou promis du génie, au milieu de cette tourmente destructive? En est-il quelqu'un dont nous puissions entrevoir l'immortalité à travers le crêpe funèbre des proscriptions civiles? En est-il quelqu'un que nous puissions reconnaître et suivre, à la trace de son sang, jusqu'à l'échafaud, qui lui enlevait la vie et la gloire? Il en est, hélas ! et dans cette longue histoire du génie français que je vous raconte, je ne puis supprimer de tels noms. Il y aurait bien mauvaise grâce dans une convenance politique qui craindrait ces tragiques souvenirs.

Je rentre au milieu de la France encore toute passionnée et toute sanglante; je n'écoute pas les cris bruyants de sa tribune; je me garde d'étudier sous les vains rapports de l'art ces paroles qui étaient des actions terribles et toutes-puissantes.

Mais y avait-il des lettres alors? Y avait-il des poètes,

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