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386 LITTÉRATURIE
soi'XAirrB-ï>EfrxTt;ME hçon.
foAnmn *eft docuîiws politique» 4e M. de Maislre — Publicistes thèocratiques sous J'empire ; événements qui favorisaient leur théorie. — Le livre du Pape; côté faible de cet ou* vrage; défaut -de sérieux et de fdi. — Réflexiens «ir le ti»i' ikBl âe:r«oteur. ^ Eësumé'snr Ja iUMérature du commw^ cenient de oe siècle dans ses .r^fpport^ avec F&ge précédât, soit qu'elle le répète, le continue ou le combatte. — Esquisse sommaire des principales productions; caractère des nou< veaux talents. — 'Conclusion du Coar^.
Mëssieu&s^
Tfous allons* cëunir, 3ans cette dernière séance, une grande vsiriété de sv^ets. Ce sera tout à la fois un résumé et un pa^ogiramme. Ce qui nous occupe encorat ce sont les différents contre-coups du xviii« siècle sur Pépoipie iprteente. E» «diorobant >à manquer œs m- &c»enoe&, >6omiDe no0S touchons à desxM^ntemiporainsY BOtts (tâcAierons de ne pas trop multiplier les 4H>ins pp0pre&, et de juger surtout les doolrtnes.
Trois opinions ont survécu au xvui<* sièiflet et boiH inspirées ou par ses leçons ou par da haine -de 80S exemples : Topinion u}XT(mkmta%'M, dont ^ ^vous ai déjà cité rinterprète le plus ingénieux et le^plus hardi ; Vopin ion sceptique, qui n'est qu'un écho du xviii« siècle ; l'opinion spiritualiste, qui sera l'âme du xix«.
Toute la science philosophique et littéraire se résout
AO DIX-H»t;iT|Èllfe SIÈCLE. 38T
àms ces trois opinion» diverses. Celle des trois qui somblelaplusétrangeet la plus disparate devait naître de cette disposition naturelle à Tesprit humain, qui souvent, lorsqu'il a épuisé toutes les conséquences d^un principe, d'une théorie, se rejette à l'autre bouHdu principe, de la théorie opposée.
La dernière opinion , la dernière expérience du xviii^ siècle, avait été la réforme sociale poupée à l'excès, l'abolition deâ anciennes croyances et des an ciens pouvoirs. Pour quelques imagination^^ k la fois vives et systématiques , la première réaction inteHectuelle contre ces violences, ce fut l'abaissement volontaire de la raison devant une autorité religieuse,, in^ faillible, absolue, avec laquelle on voulait mater et humilier Iia^ puissance populaire qui' avaU tsunt abusé du déchaînement de sa force.
Ainsi, Messieurs , à peine vous voyez en France Tordre social de nouveau sortir d'un camp, que des publicistes, des théoriciens se présentent pour afipuyer par le raisonnement les intérêts du pouvoir absolu. €'était, sans doute , le profond , le juste dégoûti dies» violences démocratiques; c'était, je le veus, lahai-ne du passé pkitôt que la flatteriu du^ présent, qui' inspirait ces Cdf»plaisan<tes théorie»; elles n'en profitaient pas moins au maître m>uveau. Quelques-^ns do ces publicistes , attachés à d'autres intérêts, longtemps zélés pour une autre cause, semblaient lui pardonner son usurpation en faveur de son despotisme. L'habile conquérant des esprits , comme du trône , attentif à démêler dans cliaque opinion ce qui pouvait ôtre'Utilie à l'obéissance, se gardait bien de dédaigner cette colère que l'ancienne fidélité ou l'ancienne piété gardait aux opinions indépendantes. Il l'exploitait poun ia^ serviibude commune,
et il savait bon gré aux faiseurs éPutopies qui rêvaient une monarchie plus absolue même que son pouvoir.
Des événements politiques, des faits visibles pour tous les yeux Venaient appuyer ce travail purement spéculatif de quelques écrivains. On avait vu, dans les dernières années du xviii» siècle, au milieu d'une société encore paisible , le discrédit , la dérision des croyances religieuses, Favilissementde Tautorité ecclésiastique. Plus tard, la persécution avait relevé le clergé en l'immolant; elle avait remplacé les évéques mondains et les abbés gros décimateurs par des martyrs de prison ou d'échafaud ; les épigrammes avaient disparu devant la pitié pour les victimes ; la foi avait repris Tautorité du malheur et du dévouement : de là ce retour de rinfluence religieuse^ qui suivit les temps les plus cruels de l'anarchie.
D'autre part, l'ambitieux général, qui ne voyait dans la religion qu'un instrument de pouvoir, ce même homme qui, dans l'expédition d'Egypte, avait témoigné tant de respect pour les imans et pour la loi mahométane, affectait de protéger l'antique foi delà France. Il avait pensé que le culte rétabli attacherait à son pouvoir tous les cœurs qui conservaient le regret et le souvenir des anciens autels , et que ces autels relevés vieilliraient son trône nouveau et le consacreraient tout ensemble.
Trente ans après l'époque où Paris avait retenti de l'apothéose de Voltaire, quelques années après ces jours d'anarchie délirante , où l'extinction entière du culte avait été solennellement proclamée, il imagine de ressusciter, pour appuyer sa monarchie moderne et guerrière, la sanction pontificale. Il rend, pour son usage, à cette souveraineté ecclésiastique de Rome, un droit
que Louis XIY n'aurait pas voulu lui reconnattre, et dont Charlemagne avait profité dans Fignorance d'un temps barbare. Au milieu des vieux représentants de tous les principes philosophiques et démocratiques qui avaient animé la révolution , entouré lui-même du reste éclatant des armées républicaines et de cette garde musulmane qui brillait comme une réminiscence de ses victoires d'Egypte , il fait apparaître toute une pompe religieuse, tout un cortège épiscopaï, et le pape lui-même venant sacrer la dynastie nouvelle dans la cathédrale de Paris.
Cette grande escorbarderie du conquérant, cette confiscation de toutes les anciennes doctrines religieuses au profit d'une usurpation si récente, cette habile combinaison qui opposait TËglise à la Vendée.et s'appuyait à la fois sur la révolution et sur le pape, ne pouvait, du reste, se faire impunément, et devait jeter dans les esprits des pensées différentes de l'intérêt du conquérant, et qui réagiraient plus tard contre sa puissance.
En effet, ce que le moyen â^e même n'avait pas sou^ fert sans quelque résistance, ce que la France avait repoussé du temps de la Ligue, ce que nos anciens par* lements avaient toujours combattu comme une folle prétention , ce qui aurait fait frémir d'indignation, ou plutôt sourire de pitié tout l'esprit sceptique du xviii» siècle, en un mot, la dictature personnelle du chef de l'Ëglise, le transfèrement des couronnes par sa main, ou du moins avec son assistance, et, de plus, le renversement de l'ancienne hiérarchie ecclésiastique, la déposition des anciens évêques par la volonté seule du pape ; tout cela ne pouvait s'accomplir sans relever,
aux yeux de la foule, le pouvoir pontifical. Le conque*
fBXkt ik*«^it voulu qu'une cérémonie, uffe dôoopation^; rimis , par va^ contre^coup singuliep , de cette révolu» tton^ qui tfViait prod«tfité ratiéantiseementdu sacerdoce et du culte, sortait la plus éclatante ms^ifestation de te suprématiio pontificale gouvernant TÊglise et disposantdes trdnes. Vingt ane avaient suffi pour parcourir ces d^ux extrémités de la politique humaine. A la v^ rite, c'était un simulacre plutôt qu'une restauration tiftritablé du pouvoir religieux ; mais il en restait quelle chose dans la pensée de la touie et des spéculatifs^ Aussi, du premier jour que le chef du nouvel empiie Mf invoqué, eut ressuscité cet appui de la religion^ il cs^éa contre lui-même un immense contre-poids. IL est bien: v)rài que, plus tard, il s'empara de Rome,, et qu'il e&fil une ville de provione,. do&t Paris était la capi«tale ; il' est bien vrai que^ dans son palais de Fontainebleauv il' ânt le souveraine pontife prisoniûer, et qu'il afgj^ite^pi^ojet d'un sehiisme et d'une église nationale; HMils il a^it^ par le premier acte de son avènement, élevé beaucoup plus la puissance pontificale qu'il ne pouvait jamais l'abaissel*. Il avait donné de» armes à la j^KKpauté, en se faisant couronner par elle. Cetle Sourde tim» active protestation, cette confédération f^gieMse qui se forma eontre lui dans la France ,. k Belgique, l'Italie, l'Allemagne, et lui suscita ^e redoutted)let»' inimitiés, se liait à cette reconnaissance de la souve^itieté pontificale, dont il avait donné l'exemple. Hatntenant , lorsque les faits avaient ainei démeati les o^i'Aions du xviii*» siècle , lorsque , dans un intei^ talte si court, il s'était opéré une si prodigieuse réactions non fmsseulement detbéories, mais d- événements, peut^on« s'étonner que des^ esprits vifs , des logiciens à imagination aient tir« de ce spectacle tiMitun s^stèiae?
AU Dix^'ftirrri&ne siëcle. 391
Cest rMée qui m présente à ta4eetupe éa H vpe^ remarquable de M. de Maislre, intitulé le Pâme. Comme Topiniou qui a dicté ce livre a exercé et garde encore sa puisBance, eumine^elie a sas orateurs, ses métsrphysiciens, ses politiques, on ne peutToubli^r parmi les principaux résultats du contre-coup de la révolution mv Pépoque présente.
Essaierai-je d'examiner en peu de mots, devant vous, ce livre du Pape ? L'érudition en est variée, curieuse , partiale. II faudrait, pour la réfuter, plus de temps et surtout plus de savoir que nous n'en avons. L'en«eiable du livre est ingénieux- et fortement lié; Tautear ne necule jaAiais devant les eonaéq^iences de soa« propre ftystème^. Sa- manière de se défennii^, ^est d>ex^g^er 61^ d'affîrmer hardiment. Dans la portion- historique de éon ouvrage, on sent un esprit ardent et préoccupé que rien n'arrête, et qui fait, à son aise, Vutopie du passé.
H. de Haistre , placé , dans notre époque, entre les gouvernements militaires et les essais de gouvernements libres, entre les baïonnettes et les discours, enfre ces assemblées de quatre cents ou cinq cents personnes qui discutent , et ces nombreuses armées permanentes, regarde tout ce monde en pitié, et il expose son système :
Vous voulez, dit-il, qiœleS' hommes soient henreox, et pour cela, qalls soient libres ctgouveraés par les lols<: rien de mieux. Moi aussi, moi, qui méprise les assamfeléesy le peuple et toute liberté de penser, exeepièlamienne,je veux q;ueje pouvoir soit juste, soit raisonnable; je veux, comme vous, le triomphe d*une loi impartiale et souveraine, mais vous procédez mal. Au lieu de mettre le contre-poids en bas, au lieu de chercher danB^ la foule une force de résistance aveugle cl violente, il ftttttcrèer une force de direction éclairée, incorruptible, infati-
lible. Cette force, elle existe, elle est devant vos yeux : c^estle souverain pontife.
Voici pour la théorie ; maintenant, pour la pratique, les exemples sont là, dit-il *
Est-<;e que, dans le xi«, dans le xii« siècle, le souverain pontife ne régnait pas sur les consciences? est-ce que cette souveraineté des consciences ne lui donnait pas la souveraineté des personnes ? est-ce qu'il ne déposait pas les rois, est-ce qu'en déposant les rois, il ne soulageait pas les peuples, s'ils étaient opprimés? Eh bien, ressuscitez cet ordre de choses, vous qui voulez des résistances, des garanties, reconnaissez au pape la souveraine autorité sur les rois et sur les peuples, mettez en loi tous les gouvernements représentatifs de la terre, si Ton peut parler ainsi, et sans combat, sans révolution, sans anarchie, par sa seule autorité, il maintiendra la justice et la liberté dans FEurope.
Maintenant les détails , les développements de cette théorie, animés par une éloquence spirituelle, paradoxale, outrecuidante, la vivacité du style, l'intrépidité des assertions les plus étranges , tout cela fait de l'ouvrage de M. de Maistre un livre curieux et original.
Que manque-t-il pour que ce soit un grand, un bel ouvrage? Deux choses, je croîs, Messieurs : une sérieuse conviction, une véritable foi, La conviction peut fort bien se trouver dans un ordre d'idées inapplicables. Dn esprit vigoureux et préoccupé peut imaginer un système impossible à réaliser, et qui ne lui apparaisse pas moins avec une grande évidence de réalité.
Mais, quand la conviction manque, la violence même ne donne pas de sérieux aux paroles. L'écrivain paradoxal ressemble alors au faux brave u plus il fait de bruit , moins il est sûr de lui-même. Sous le faste de
ses dédains, sous Forgueil de ses affirmations, on apep» çoit quelque chose qui vous avertit que tout ce qu'il dit ne lui paraît pas , à lui-même , praticable et vrai. S*agit-il de la résurrection d*un ancien système, de Fapologie d*un état de choses qui n*est plus et que Ton veut rétablir; si cet emprunt, fait au passé, n'est pas compris et développé dans Fesprit même du passé, je ne puis croire à la franchise du novateur. Prenez-vous des raisons philosophiques, ou faites-vous des calculs de sagesse mondaine pour appuyer Tautorité de Grégoire yil , pour la réclamer de nouveau ; vous êtes, à mes yeux, inconséquent et peu sincère. Vous demandez le despotisme de la foi en alléguant des raisons de prudence et d*utilité. Mais vous n'avez donc pas la foi, c'est-à-dire la seule chose qui pourrait rendre , pour vous, ce qye vous deniandez , également juste et pos» sible?
J'admets, quoique l'esprit du christianisme ne suppose rien de semblable, qu'une imagination ardente et pieuse, un spéculatif, soit frappé de ce besoin d'une autorité suprême, absolue sur la terre, et de cette impuissance de l'établir assez sage, assez éclairée, en n'employant que les contre-poids humains, qu'alors il se réfugie, de désespoir, au pied de. la chaire pontificale, et lui donne la dictature. Mais il faut que ce soit une foi ardente, un enthousiasmesans calcul qui adopte et me commande cette croyance à Yinfaillibilité d'un homme. Si ce sont des raisonnements tout humains; tout profanes, si c'est une sorte de machiavélisme avoué qui vient me demander cette croyance, je la refuse; si vous raisonnez, votre système est faux. Mieux vous raisonnez humainement, plus votre système est faux dans l'ordre divin, qui seul peut le légitimer. Il ne
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suffit pas de crier qu*il serait infiniment utile à Fordeeque tout le inonde crût à VinfaiU^ilité d'un homme. On ne saurait croire en vertu d'un calcul d'intérêt ; et cette croyance ne pourrait avoir la salutaire puissance dont vous parlez, qu'à condition d'èlre spontanée, in«^ volontaire , irrésistible. Yoilà le premier vice , le vice radicalement destructif du système de M. de Maistre. Que dfrez-vous d'un homme qui rattache le salut et le bonheur de l'espèce humaine à la foi dans Vinfaillibir lité du pape, et puis q^i vous démontre cette infailli' bilité surnaturelle , par les mêmes considérations d'utilité et d'expédition des affaires, qui ont motivé le caractère irrévocable des arrêts de cours souveraines?
Écoutez -le, Messieurs; voici les paroles du texte :
Quand môme on demeurerait d'accord qu'aucune promesse divine n'eût été faite au pape, il ne serait pas moiiTs infaillible ou censé tel, comme dernier tribunal : car tout jugement dont on ne peut appeler est et doit être tenu pour juste dans toute association humaine, sous toutes les formes de gouvernement imaginables; et tout véritalile* homme d'État m'entendra bien lorsque je dirai qu il no s agit pas seulement d'& savoir si le souverain pontife e$t^ m^ïs s'il doit être infaUliblei»
C'est-à-dire que, par une espèce de franc-maçonnerie de gouvernement, par ces demi-mots compris des ha^ biles, vous croyez imposer l'enthousiasme et la foi^ Oui, l'intérêt public et la nécessité que les procès fi« nissent nous obligent, sans croire inffaillible un arrêt souverain, de le croire définitif et de l'exécuter. Nous contré-pesons l'avantage de l'ordre général et le désavantage possible d'un mauvais jugement, et nous donnons la préférence au premier intérêt , par l'exercice mên^ , et non par le sacrifice de notre raison^ Hais
AU DiX-nUITIÊME SIÈCLE.
lorsque, sur des questions d'un ordre surnaturel , on vient employer un moyen grossier de prudence , une espèce de fin de non-recevair judiciaire, pour commander la soumission du sens commun au plus ^rn* croyable des miracles, à VinfiHllibittté ré&idanl sur la tête et dans la pensée d*un boirnne, fAors la rahion tout entière se soulève , et *Péloqnettt écvivain n'est «plus qu'un sophiste , qui s^ei^ prts dans ses fptiretes. ^Âipplaudissements.^
Dans les dboses d'ordre spii^itud , on peut in^poquer une révélation mystérieuse; maîis le principe de 'Futilité, dans les choses de ^Di^u, 'la convenance, la con^ modité de la foi, pour gagner du temps et pour 8dl>réger les débats, quel défaut de foi dans un pareil argument'! Combien les défensurs sincères de la suprématie pontificale s'en seraient indignés'! Dites -nous , 'oéldbve écrivain , puisque vous comparez le pape à 4a eonr royale , admettez-vous , en certain cas , la reqiuiU ci-vile contre Tinîaillibilité du pape? 'Qu'aurait dit €rr&goire YII, dans son orgueilleuse foi en Dieu 'et en luim^me, si, pour justifier sa suprématie,'on't'eùt eoimparé aux sept juges impériaux qui assistaient, éans fta vlHie dePise, aux plaids tenus par la comtesse Maftbvlrde? N*eût-rl pas excommunié son bérétique défonseur?
Cette partie du livre de M. de Maistre, èlajvt à 'tel point dénuée de foi, et n^appuyant un ^rolt prétendu divin que sur des callculs mondains, la dernière igpi{dication qu'il a fafHe de ses propres principes devient presque dérisoire. Tai beau relire la remontrance ipiHl suppose présentée par une nation du Nord au saintpère , pour le prier de la débarrasser de son mi ; j'ai Deau admirer le soin loysrl aveclequel l'auteur a rédigé ce modèle de requête, à Fusage des peuple? opprimés
OU mécontents, je me dis : Rien de cela n'est sérieux; ce qui était faux en raisonnement ne deviendra point vrai dans la pratique. Publiciste ingénieux, avez-vous jamais imaginé de bonne foi que, dans Fétat présent de FEurope , il fût possible de mettre en pratique ce détrônement pontificalement administratif (on nf), sur requête, et par simple bulle? Vous citez le moyen âge? Jamais pareille chose ne s*est passée, même dans le moyen âge! Et votre interprétation de l'histoire n'est-elle pas aussi fausse que votre interprétation de la foi ? Que voyon&-nous dans la férocité de ces temps et dans la lutte des vassaux et des princes? La souveraineté pontificale, quelquefois bienfaisante, quelquefois injuste, s'élève et trouve des alliés, des vengeurs, des complices; mais ces passions humaines, dont elle se sert, ne lui opposent^elles aussi aucune résistance? Sa suprématie est-elle paisible?
Grégoire YII réussit-il sans trouble , sans violence, à détrôner les rois? Quelque autre pape a-t-il jamais prononcé une exclusion du trône, qui n'ait été suivie de résistance et de guerre? Non, cette souveraineté pontificale, en tant qu'elle s'exerçait sur le temporel, loin d'être une pacification publique, était une révolution de plus dans un ordre social si tumultueux et si violemment agité. C'était une cause de guerre de plus, et non la fin 4^aucune guerre. Savez-vous quel était le langage de Grégoire VII, quand il exposait cette dootrine renouvelée ^ éduicorée , systématisée par M. de Maistre?
Qui ne sait que les rois etles princes ont tiré commencement de ceux qui, méconnaissant Dieu, par Torgueil, la rapine, la trahison, les meurtres, en un mot, par tous les crimes à la fois,
à rinstîgalîon du diable, prince du mondQ, ont prétendu, dans leur aveugle passion et leur intolérable arrogance, n*étant qm des hommes, dominer si^r leurs égaux ?
Que voyez-vous là, si ce n'est un manifeste de guerre entre les pouvoirs rivaux? C'est le pape de Rome qui écrit contre Tempereur d'Allemagne. La suprématie pontificale est une arme, au milieu de cette féodalité toujours armée. Qu'elle ait, plus d'une fois, frappé l'injustice et le crime; qu'elle fût même plus sage que les autres pouvoirs du temps : nul doute ; mais elle n'eut jamais cette force pacifique et cette sagesse infaillible qu'on lui attribue. Il y a donc, dans cet exem* pie emprunté au moyen âge, altération des causes et des faits.
Tous les écrits de Grégoire VII, que M. de Maistre considère comme le Louis XIV, comme le Pierre le Grand de son système, comme le Richelieu de la théocratie, tous ces écrits ne renferment rien qui soit emprunté à une théorie de pacification générale. On dirait que Grégoire VII veut élever, à son usage , une espèce de califat chrétien, et mettre sous ses pieds toutes les autres souverainetés.
Il compare dédaigneusement un roi, un empereur à un prêtre ; il humilie le roi par la vue de sa faiblesse, et le représente, au lit de mort, demandant les secoui's du prêtre. Sans doute l'esprit humain a pu profiter, pour son émancipation, de ces coups portés par le sacerdoce au despotisme militaire ; mais il retombait sous un autre joug : et souvent les deux jougs se sont^réunis pour le- mieux accabler.
Quoi qu'il en sOit, cette doctrine, telle que la résume
M. de Maistre, que serait-ce autre chose que la repro- • IV. 23
S98 LITTÊRATVAfi
duction de Tancien sacerdoce égyptien ?>CeÉte doctrine, vous îe savez, Bossuet ravaitvîvement combattue dans la candeur de sa soumission à Louis XIV ; il avait réfuté les ultramontains de son siècle, plus sincères et taussi plus conséquents que eeu-x d;u nôtre. Aussi Bossuet est qualifié par )M. de Mai&tre du titre d'hérétique: « Bossuet, s'il tte siest pas repenti, dit-il, est mort hérétique. » Pauvre Bossuet, mort hérétique! Bouvaitil s'attendre à un pareil anathème, lancé un jour contre lui, par un officier, un laïque, un homme du monde, exagérant toutes les opinions et Jes doctrines religieuses, et les soutenant .par des argumwts empruntés à Fespril sophistique dlun auUîe âge? Il n'aiivï^t pas imaginé cela.
Ainsi, pour la théorie et pour les faits, pour ie. raisonnement spéculatif et pour >les»rech^ohesJiistoriques, le livre de M. de Maistre me passait >SQU(vwtlpo^ ter à faux. Restent le talent de illauteu^^ Ufi vérités particulières qu'il exprime, ae je, ne .sais quoi d'élo- -quent et d-animé qui lui ;apparlieDt. A part lesystème, 4e<su}Qt embirassé par l'-auteur est graii^d etibeau.^U'hi^ toîre du pûntificat romain, sa naissan^^e, ses progrès^ son influence sur la fonnatioii des monarchies européennes et sur la .«ivilisation , Tunité d'esprit qui le efflMieléirise, et semble up syoïbole humain de son unité veligteuaev^nfinles événeoients extérieurs, œ mouvement du monde, .<iui, ,aptès >avQir affaibli ^rÊgUse de Rome par les.schîsmes, luiiianiène de ^nouveaux disciples par l'indiftéreoce, OQS vigissitudes singulières ^quioot fait^aujourd'hui /raffermir Ja chaire «pontificale de Saint-Pierre par ies.armes ;des {pui^sftnoes protes- )tan(es ; tout ^oéla sans doute .présente un des j)lus 'Vastes problèQcs.que le génie bi^rique puisée traiter
avec profondeur et variété. Le livre de Montesquieu, La Grandeur et la Décadence des Romains, ce ï?ésumé sublime et incomplet, n'embrassait pas, peut-être, un texte aussi fécond et aussi grand. Je regrette que le système ait prévalu sur le récit. Ce n'est pas «que l'ouvrage de M. de Maistre ne renferme deschoses grandes et vraies sur l'action morale de l'Église romaine, si :r la puissance de ses rites et de sa langue immuable ( t cosmopolite, sur son influence politique et ses efforts pour assurer l'indépendance nationale par la religior, See vues sur la doruition de Constantin, pièce fraud: « leuse, qui dépose cependant d'un fait authentique., son apostrophe aux détracteurs de Grégoire VII, s(.û âpre censure des empereurs d'Allemagne, son tableaiU du schisme oriental, tout cela est historique «et semé de grands traits.
Rien de plus élevé que le tableau de l'Italie consei> vée parla puissance pontificale. L'auteur invoque avec éloquence le patriotisme ; mais partout il favorise les doctrines qui mettent aujourd'hui la moitié de l'Italie sous le joug de l'Âutriobe. ^
Si Ton regarde comme uae œuvre littéraire ce manifeste ingénieux, savi^nt, paradoxal, contre la société moderne, l'auteur manque souvent de naturel dans son style, comme de vérité daiis ses idées. Sa viv^ imagi* nation lui donne un langage brillant et coloré. II est remarquable, qu'étranger, 4^ loin 4e la France, il ait manié si habilen>^t notre langue, flnnemi dédaigneux du X'Vin* siècle, son ;&tyle e^t, sous .quelques rapports, d'une date plus ancienne .et d'uae verve plus franche ; mais il tombe aussi quelqm fois dans une étrange affectation deseiMce<^t.de subtilité.:
Dans Tordre moral et dans l'ordre physique, les lois de la fermentation sont les mômes. Elle nait du contact, et se proportionne aux masses fermentantes. Rassemblez des hommes rendus spirittmix par une passion quelconque; tous ne tarderez pas de voir la chaleur, puis Texaltation et bientôt le délire : précisément comme dans le cercle matériel, la fermentation turbutenle mène rapidement à L'acide, et celle-ci à la putride. Toute assemblée tend à subir cette loi générale, si le développement n*en est arrêté par le froid de l'autorité, qui se glisse dans les interstices et tue le mouvement.
Cela veut dire sans doute qu'il ne faut pas d'assemblées politiques ; mais cette manière d'attaquer le gouvernement représentatif me paraît aussi faible au fond que mauvaise par la forme.
Voyons dans M. de Maistre un homme de beaucoup d'esprit, plutôt qu'un génie profond; un écrivain éclatant et paradoxal, plutôt qu'un grand écrivain. Quoi qu'il en soit, il est le Sénèque de l'école ultramontaine ; et, par sa vive imagination, il a mérité d'être anoelé le prophète du passé.
vn autre écrivain, dont je parlerai peu, parce qu'il est vivant, s'est attaché aux mêmes doctrines et les a revêtues de son énergique éloquence : c'est M. de La Mennais. Sous quelques rapports, disciple de M. de Maistre, il a son indépendance et son originalité à lui, comme tout écrivain supérieur. Il offre ce caractère actuel de l'école ultramontaine, de défendre l'autorité par l'indépendance, et de porter quelque chose de démocratique et d'impétueux dans l'apologie, ou plutôt dans la consécration du pouvoir absolu. Il est inutile de dire combien il a de verve, de talent, de vigueur; on ne peut lui refuser surtout ce talent d'une controverse spirituelle, animée, mordante, telle qu'elle se déve-
lopp6 dans les États libres. Plus coloriste que créateur, plus passionné que philosophe, il ne peut cependant être retenu dans les entraves du système qu'il défend, et, en voulant la théocratie et le pouvoir absolu, il est emporté, par son génie, vers la dissidence et la liberté.
Voilà, jusqu'à présent, les plus célèbres organes d'une école qui ne doit pas se fortifier dans l'avenir. Le principe de l'autorité, développé par M. de La Mennais, comme un corollaire de l'ouvrage de M. de Maistre, n'a rien de nouveau. Un jésuite, cité par l'illustre auteur de V Indifférence, avait exprimé celte opinion. Dans son zèle pour l'autorité, il va jusqu'à déclarer qu'elle est la seule règle de nos jugements ; que, hors de l'autorité, il n'est aucune voie possible d'arriver à la vérité. Dans cet excès, les opinions les plus opposées finissent par se touîher. L'éloquent auteur de r Indifférence embrasse les sophismes par lesquels le sceptique Bayle s'amusait à renverser tous les fondements de la croyance, et à nier le raisonnement et le bon sens. M. de La Mennais adopte, au profit de Ydutorité, les arguments du pyrrhonisme. C'est ainsi que, dans l'ordre politique, le pouvoir absolu et Tesprit démocratique, poussés au maximum, se touchent, se confondent. Napoléon argumentait de la souveraineté du peuple pour s'attribuer un despotisme illimité :
En Angleterre, disait-il souvent, il faut une opposition, parce que le pouvoir est monarchique, aristocratique, fraotiouuaire, et que, dès lors, la nation est distincte de lui; mais ici, je suis le peuple, moi ; le peuple m'a transmis ses pouvoirs. 11 ne peut donc avoir un intérêt séparé du mien ; me contredire, c'est attaquer Finlérôt public tout entier en moi.
• Ainsi il pfoscrîvait toute liberté an nom (f une prétendue souveraineté populaire, comme les publicistes théocratiques suppriment le raisonnement au nom dfe la raison universelle. C'est la même logique, le même imbroglio des opinions Tune dans l'autre.
A côté de cette école ultramontaine, le mouvement de réaction contre le xv!!!" siècle élevait une autre école, qui s'appelle elle-même éclectique ou spiritualiste, et qui existait avant d'avoir un nom : c'est l'école du libre eo^mien, La révolution politique, après s'être fondée sur le scepticisme, avait fini pa^être épouvantablement affirmative. Elle proscrivait tout ce qui ne hii ressemblait pas à elle-même. Vpus voyez dans quelles opinions extrêmes certains esprits s'étaient réfugiés pour combattre les restes de cette doctrine. D'autres esprits, plus élevés, Je crois, embrassant les choses humaines d'une vue plus indépendante, voulurent faire un choix dans les doctriti'es de la révolution et de tous les temps. Ils cherchèrent le vrai et le beau sous toutes les formes ; ils furent justes envers le passé et envers leur temps.
C'est à cette école que je rapporterai l'ouvrage le plus célèbre des commencements du xix« siècle, fe Génie du christianisme. Ce livre est né, sans doute, du mouvement d'aversion et d'effroi qu avaient inspiré les fureurs démocratiques. C'est une réclamation éloquente contre le renversement de tout un ordre social; c'est une invocation de ce qu'il y avait de grand et de noble dans les anciennes docti'ines; c'est un anathème lancé sur les crimes de l'anarchie et de la force poptflaire. Mais ce n'est pas un avertissement de fuir à l'autre extrême ; ce n'est pas l'apothéose du pouvoir lïiéocratique, par protestation contre la tyrannie des
clubs; ce n'est pas la haine de la pensée libre, par protestation contre Fanarchie.
Non, ce bel ouvrage semble dicté surtout par un vaste éclectisme, par une haute et vive intelligence, qui réunit l'enthousiasme des vieux temps et la raison moderne. C'est une magnifique apologie des bienfaits du christianisme, et non des fautes de ses ministres; c'est le développement poétique, et souvent sublime, de toutes les grandes choses inspirées par la religion, depuis les bonnes œuvres jusqu'aux pensées de génie. C'est l'idée que les ppemières libertés du monde moderne, l'abolition de l'esclavage et les commencements de l'émancipation politique se rattachent au christianisme. Dans les œuvres de l'esprit humain, il faut distinguer, à égalité de génie même, celles qui regardent vers l'avenir, ou celles qui se retournent vers le passé : les dernières ne seront jamais que des oraisons funèbres; les autres peuvent avoir une puissance active et créatrice. Tel est l'ouvmge de M. de Château*» briand ; toute l'espérance de nos institutions y peroe déjà sous des formes presque uniquement littéraires. En terminant ses admirables tableaux, les yeux fixés sur l'avenir, il célèbre les trois ou quatre grandes découvertes qui, dit-ilt, ont changé le monde, la découverte de l'Amérique, la liberté de la presse, le gouv^r^ nement représentatif. Sans partialité contemporaine, ne voit-on pas là ces révolutions récentes de TAmérique, aujourd'hui tout à fait indépendante de l'Europe, et peuplée d'autant d'États libres qu'elle recevait autrefois de colonies d'aventuriers? N'y voi<?-on pas la reconnaissance anticipée de cette tribune de la presse, tribune toujours ouverte, invincible sauve* garde, que M. de Chateaubriand a si puissamment oon-
tribuéà fonder parmi nous, et qui doit prendre place dans le droit public de tous les peuples modernes ? N'y voit-on pas le gouvernement que nous avons, et qu'un préjugé servile voulait borner à l'Angleterre ? Ainsi cet ouvrage aux poétiques réminiscences, aux belles traditions, était plein d'un avenir déjà commencé et qui se dévoile encore. Personne, aidé du li^ vre de M. de Maistre, et le portant sous le bras, ne» peut s'en retourner vers le xi" siècle et retrouver Grégoire VII foulant à ses pieds le diadème de l'empereur Henri. 11 y a là une infranchissable barrière de siècles écoulés. Mais la liberté, la justice, elle appartient à cet avenir placé devant vous, et qui s'étend à mesure que vous vivez.
Tel est, dans un illustre exemple, le caractère de cette philosophie spiritualiste, qui réunit l'esprit épuré du christianisme et le travail de la civilisation. Elle a déjà produit des philosophes, des orateurs, des poètes, et satisfait aux aptitudes les plus variées du talent. Là, se place, dans un rang à part, cet homme de bien et d'éloquence, esprit original et nerveux, qui a porté à la tribune la même lumière dont il avait éclairé les études philosophiques, et qui a défendu les droits du pays, comme il avait, par ses doctrines généreuses, réhabilité l'intelligence humaine. N'y rangera-t-on pas encore cet illustre orateur de la chambré des pairs, publiciste d'une raison si haute et si pénétrante, qui n'a jamais fait servir la parole qu'à la science et à la justice, et n'est ému que de la passion de la vérité ?
Reste l'école sceptique, plus directement issue de l'esprit qui a précédé les troubles civils de la France, elle en est le reflet, tandis que les autres en sont le contre-coup. Je ne puis, à ce sujet, ni discuter long-
temps, ni surtout indiquer des noms. Une chose doit vous frapper, c'est rabaissement où était tombée cette école à répoque où les libertés publiques, réclamées autrefois par ses premiers organes, disparaissaient sous le règne de la force. Quelques-uns d'entre vous se souviendront peut-être du singulier projet de couronner le Catéchisme de Saint-Lambert dans la solennité des prix décennaux. Le Catéchisme de Saint-Lambert î c'était, au commencement du xix® siècle, le dernier résultat, le résidu, le capu^ mortwum d'une théorie philosophique qui a\ait été si puissante.
Je ne dis pas que , depuis cette époque, des esprits plus vigoureux n'aient relevé l'étendard et ne le tiennent d'une main plus ferme. Je ne nie pas que la doctrine même de l'intérêt n'ait eu quelques sectateurs désintéressés, qui ne se sont pas rendus aux arguments de la force plus qu'à ceux du spiritiuilisme, et qui n'ont pas plié devant un injuste pouvoir; mais j'indique seulement à quel point l'école sceptique en était arrivée au commencement du xix« siècle, comment l'école ultramontaine ou mystique était à la fois forte en talents et restreinte dans son action, combien l'école spiritualiste était éclatante de génie et puissante sur l'avenir, combien elle renfermait de germes féconds et d'opinions qui se communiquent.
Là se termine le résumé, pour ainsi dire, abstrait de notre époque. Le reste serait une nomenclature de contemporains toujours complaisante et suspecte. La durée chronologique d'un siècle n'est pas le terme de sa durée intellectuelle. J'ai conduit le xviii« siècle jusqu'au moment où il devient tout ce que nous entendons, tout ce que nous voyons, où il est en vous et se confond avec une époque nouvelle que vous eommen-
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cez. Je m'arrête au moment où je me trouve en face de vous. Je n'essaierai pas de prophétiser sur le XIX* siècle : il est pourtant moins compromettant de prédire que de nommer. Pour nous borner à quelques traits incontestables, ilsembl^ que les caractères dominants du siècle nouveau seront la science histo^ pique, la philosophie morale, Téclectisme en lil^téra^ tore, ce qui est plus favorable au savoir qu*à Toriginalité, enfin réloqu«nce politique. J-e ne dis pas, je ne vouikafe pa« dire que le génie poétique ne vienne heureusement s'y mêler. Déjà la lyre a trouvé de nouiveaux aecents de l'âme, et le drame s'agite pour être à la fois idéal et naturel.
Au risque de me répéter pour dire vrai, je remarquerai que dans la circulation d'idées des gouveiinements libres, dans cette fermentation publique de la pensée, il y a quelque chose qui, stérile pour le gKanNl nombre, doit féconder le talent. Je doute qu'un paiys puisse jouir longtemps de la faculté de tout^ dire, sans qu'il s'élève accidentellement des hommes de génie qui diront des choses admirables. C'est une épreuve du calcul des probabilités; c'est une chance établie sur l'impossibilité morale que la pensée soit excitée de toutes parts, sans faire vibrer çà et là quelque corde nouvelle. Rien de semblable sous le joug fiistueux de l'empire. La longue polémique contre le passé, ou himt* les rêves libres de l'imagination poétique, étaient presque les seuls champs ouverts au talent. Les Martyrs, cette conception si étrangère au temps présent, cette œuvre d'inspiration et d'étude à la fois, l'homme de génie qui l'a faite, né dans un temps pliis libre, n'eût pas cherché peutrêtre l'asile d'une action semblable; mais avec quelle vigueur il
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eflt porté dans Thistoire ses pinceaux éclatants de coloris et de jeunesse t
rimagine donc, Messieurs, que diverses parties delà Kttérature grandiront à la faveur de cette indépendance générale des esprits. Timagine aussi que la langue, le goût, subiront des révolutions inévitables. Les révolu* lions de la langue sont-elles un résultat que Ton puisse arrêter ou blâmer , et les révolutions du goût dépen-> dentrclles des écrivains ? Deux questions qui s'olYVent ici d*elles-mémes. Les révolutions de la langue, nou« a*en sommes pas maîtres ; elles nous emportent à notr<i msu. Il n'y a pas de langue qui puisse demeurer staMoti» naire; le mot nouveau qui m'échappe, malgré moi, le prouve. Il y a cependant, peur les langues, une époque de perfection et de maturité. Un homme d'esprit du XVIII* siècle, Italien, écrivant le finançais , prétendait qu'il est absurde, en fait de langue, de croire une époque meilleure qu'une autre. J'en demande pardon à Galiani'.Tout n'est pas de convention dans le langage; ou du moinsy il y a une convention plus vraie et plua durable que les autres. Le style de Rabelais était le bon français locals accidentel; d''une époque et d'un génie ; mais il n'exprimait pas cet état de société dans lequel le vrai domine sur L'accidentel, et qui offre à la généraliM de l'espritt luimaia> le ptiis^ dépeints de vue en rapport avec lui-même. Il y a dans les langues, comme dans to goût, une partie certaine, durable, et une partie variable. Tant que' le variable l'emporte sur le certain, c'est que la langue n'était pas finie, qu'elle est incomplète ;. ^and le contraire ai?rive,.voufi reconnaissez Tépoq^ade maturité d'un idiome. Ce n'est pas que le temps,,q.ui use les mots comme les pièces de monnaie, ce n'est pas qsiie mille influences^ de mceurs, de coutumes, d'imitations
étrangères , ne viennent encore modifier la langue. Il se fait des aliuvions; mais le fleuve ne se déplace plus. Et tout écrivain jaloux d'être lu de Tavenir doit rester fidèle au type primitif, de sorte que le caractère anciennement national de la langue prédomine dans ses ouvrages sur les variations accidentelles.
Que ceux d'entre vous, Messieurs, qui se destinent a rinstruction de la jeunesse recommandent toujours rétude attentive des grands écrivains du xvii« siècle, parce que, dans les belles productions de cette époque, la partie durable et vraie l'emporte infiniment sur la partie variable et accidentelle, et que l'avenir ne pourra mettre dans la langue française plus de formes justes et vraies que n'en ont laissé ces premiers et heureux génies. Quant au goût, cette même influence de la société, qui agit sur les esprits, qui les féconde, qui les éveille, qui les excite, comment voulez-vous qu'elle n'agisse pas sur le goût? Ainsi la philosophie sera plus sérieuse et plus métaphysique à la fois. L'histoire sera plus expressive, plus familière et plus détaillée. L'âge où est arrivée une nation, les vicissitudes qu'elle a subies, les crises politiques par lesquelles elle a passé, les communications qu'elle a eues avec d'autres peuples , lui donnent l'intelligence des temps divers, et lui ôtent cette espèce de dédain aristocratique que la France de Louis XIY avait pour tout ce qui ne lui ressemblait pas.
Ce sont là des sources fécondes pour la littérature française; voilà ce qu'elle peut faire encore de sa langue et de sa liberté ; voilà comment, sans perdre le caractère national, mais en le développant, le goût peut se rajeunir. Un tel mouvement succède toujours aux grandes révolutions politiques : il s'est perpétué
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plus d*une fois sous le pouvoir absolu ; il doit être plus puissant sous la liberté. Espérons encore, pour le France, un âge glorieux dans les arts du génie.
En attendant que cette époque se réalise , nous allons bientôt nous replonger dans Tétude progressive et lente du génie français. Nous allons le reprendre à son berceau, mais avec bien plus d'exactitude et de détail que nous ne Pavions fait encore. Nous essaierons de démêler d'abord les origines de la langue et de l'esprit français. Disciple d'un érudit inventeur, je remonterai jusqu'à ces premiers types habilement retrouvés,* jusqu'à cette langue romane, corruption intermédiaire entre la langue latine et les premiers monuments de la langue française. J'en suivrai les deux divisions principales sur le sol français; puis j'indiquerai les rapports qu'elles "offrent avec les littératures du midi de l'Europe et avec la littérature anglaise , qui seule, dans le Nord, reçut par la conquête l'empreinte du vieil esprit français.
Cette étude , qui commencera l'an prochain , verra se renouveler plusieurs fois nos auditeurs; car nous remonterons lentement toute cette histoire des mœurs et des idées modernes manifestées par les lettres. Ce sera d'abord l'étude des faits plutôt que celle de l'art. L'esprit humain sera l'objet de nos recherches, et, pour ainsi dire , le personnage dont nous recueillerons les traditions et les anecdotes à travers une foule de monuments peu connus. En étudiant l'imagination littéraire du moyen âge, nous étudierons l'histoire simultanée de cette grande époque chez plusieurs peuples, italien^ portugais, espagnol, français du midi et du nord. D'abord pénible, mais curieuse, cette histoire s'animera d'un intérêt plus vif, à mesure que nous
avancerons vers la lumière des arts, qui se lève en Italie dès le XIII* siècle.
Avant de commencer cette tâche, que je ne me flatte pas de remplir, avant de préparer les études très-variées par lesquelles je voudrais rajeunir tout à la fois le sujet et le professeur, il est un autre point de vue que j'ai réservé pour nos dernières séances de cette année. Ce sont des prolégomènes, où j'essaierai de caractériser ce qu'il y a d'éléments communs et antiques dans la formation des littératures européennes : c'està-dire, je rechercherai les premières influences litté^ raires et morales répandues par le christianisme, au milieu môme de la civilisation grecque et latine. Péviterai, dans un double motif, par un intérêt de variété pour les auditeurs, et de prudence pour moi, de rentrer dans les vues si ingénieusement exposées par uil savant collègue ; mais , en laissant de côté les monufments historiques dont il a fait une si profonde ana^ lyse, je suivrai, dans les ouvrages des Pères de VÈglise, les traces premières de l'esprit nouveau qui fermenta sous le fumier de la barbarie, et qui jette une si vive lumière dans le poëme de Dante.
J^ montrerai comment la littérature moderne existait , en quelque sorte , avant les peuples nouveaux. Indépendamment de ces chutes d'empire qui, dans la chronologie Vulgaire, distinguent et séparent les époques, il y a des renversements d'idées morales, il y a des révolutions accomplies au fond des âmes, et qui transforment les idées et les langues des peuples. Ainsi, la première apparition des écrits bibliques ,^ la prédication et la vie chrétienne commencèrent, au cœur de la civilisation antique, la suciété moderne, avant que les races fussent changées, avant qu'il y eût, pour ainsi
dire, un moule nouveau de peuple pour recevoir lea idées nouvelles.
Ici, Messieurs, je termine ce long tableau du xviii* siècle, en vous remerciant de la bienveillance inspiratrice dont vous avez honoré mes constants efforts. Le Cours est achevé. Il ne me reste plus qu'à en préparer un nouveau , moins incomplet , mieux ordonné, plus instructif. Je cesse de parler aujourd'hui , pour commencer à étudier demain. (Vifs applaudissements.')