‹ Cours de littérature française (volume 2)Chapitre 18 sur 28 · SOIXANTIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

SOIXANTIÈME LEÇON

Etat des lettres dans les années qaî suivirent la révolution. — Entrave au mouvement des esprits. — Littérature critique et traditionnelle. -Travail remarquable de Chénier sur cette^ époque. — Talents originaux diversement influencés par le souvenir de la révolution. — Madame de Staël. — M. de Maistre. — Traits généraux du caractère et du talent de Madame de Staël.— Ses premières années. —Supériorité de son génie. — But élevé de tous ses ouvrages. — Sa lutte contre Tesprit despotique de Tempire.

Messieurs,

Vous avez pu le remarquer, cette longue histoire du XVI II*' siècle, que je conte depuis trois ans, est cependant fort incomplète. Tai souvent oublié, abrégé, omis. Je ne cherche, je ne saisis que les points de vue littéraires qui tiennent soit à Fhistoire de Téloquence et à rinfluence des lettres sur les esprits, soit aux progrès de la société et aux révolutions du goût. C'est dans ce cadre limité que nous avons eu tant de sujets à parcourir. Aujourd'hui que nous approchons du terme et que je puis m'écrier: Italiam! ItaliamI je me garderai bien de vous a^rôter sur tous les souvenirs littéraires que présente la fin du xviip siècle.

Attentif à marquer, dans la révolution sociale de la France, les nouveaux éléments qui se préparèrent pour la pensée, les nouvelles inspirations que reçut le ta-

338 LITTÊR.VTURE

lent, j'ai montré cette poésie originale et savante dans André Cbénier, philosophique et hardiment satiri(}ue dans son frère. Faudrait-il également ramener sous vos yeux tant de noms connus et d'ouvrages presque récents? £ssaierai-je d'assigner, par une subtile analyse de quelques-uns de ces talents intermédiaires, TinAueace diverse de deux Apoques? DiraH^ 4^^ D^ Ulle, artiste ingénieux, poète spirituel et symétrique, brillant imitateur des grâces de Tancienne société, prit, au milieu de la proscription, de plus sublimes accents , poujr pronsettre rimiHftortailité au juste, et en menacer le coupaMe? Dirai^je* que p)u» tard, revenant de Fexil, et sur le déclin de Tâge, il porta dans ses poèmes trop nombreux une vigueur de coloris supérieure à Télégant artifice de ses premiers vcrs^ mais toujours trop dénué de naturel et de sensibilité? Rappellerai-je qu'un poète, laborieusement original, et quelquefois d'uae rare élégance, Lebrun, s'anima, dans nos troubles civils, d'une verve ou d'uine frénésie guierrière et patriotique? On le sait, et je n'aime pas à répéter ce qu'on a cent fois dit, mieux que moi, avant moi, à côté de moi. Ce jugement sur les éerivaias (|tti, nés dans lexviii* siècle^ ont commeOfCé Tépoquef présente^ et coloré leur talent d'une double» lumière, je le trouve balMtemeai exprimé dans le Tableau de laUttéraiurre^ de Chémee. Là, cet esprit amer et vébiémenli s^t élevé à l'imfMr^ tialité; il a secoué ses piséji^s de parti, aes. hautes Uttér aires, il a été juste eo^v^eis tout le iXMmde, aune grande exception près.^ ^^

Séparé de Delille par le plus ptofond diseentim^it politique, animé contre lui par les épigrammes mômes dont il l'avait souvent poursuivi, cependant il loue a.vec enthjQusiasme l'auteur du. poème de ïlmagmc^*

AU OIX-HUITI^MB SIÈCLE. 339

tion, et de tant d'autres ouvrages où» Tavt des vers, sans être assez varié, est porté à ua degré trop méconaa de DOS jours. Ce même €héaier, qui avait quatre ou cia<| haines accumulées coBire kt Harpe^ qui le haïssaiit pour leurs anciennes rivalités théâtrales avact 178d, pour leur division politique, pour sa eoaversion r^ ligieuse, qu'il appelait une apostasie^ enfin pour tant de critiques amères et injurieuses qu'il en avait reçues, eh bien ! dans une occasion solennelte, il rend à la Harpe la justice la phis sérieuse et la plus éclaisée. Il lutte pour son ennemi contre le jugement partial de ses propres amis; et dans une belle et judicieuse ana* lyse, il démontre la supériorité du Cours de littératyre.

Nous ne reviendrons pas sur ce jugement ni sur beaucoup de renommées contemporaines assez bien appréciées par Chénier, pour que la révision du pfl0€is soit superflue : omnia jum mlgata. Nous nous attar cherons seulement à quelques talents originaux qui ont fortement marqué la nouvelle direction de respvit français dans la littérature, la philosophie et la po- Ktique.

Ici viennent s'ofTriir de singaliers contrastes entre la grandeur des troubles dvite et les nouvelles occupations des esprits. Au milieu de cette société qui soet de ses ruines, et qui se reconstitue, avec des foniMS encore républicaines, sous la main despotique dt\m conquérant, vous voyez la controverse littéraire pve»dre une grande part de Tatteatioa puUiqae. Ces pasr sions politiques qui, après avoir fermenté dans la littérature de tout un siècle, avaient fait une si terriMe explosion, elles disparaissent, se cachent, se dissifl»alent sous quelque intérêt spéculatif de critique et de littérature. A ces diéories cmc auraient ébranlé le

monde, à ces débats gigantesques de la tribane, succèdent des dissertations sur le goût. Nos plus jeunes auditeurs ne s'en souviennent pas. Mais il y a vingC ans, cette nation conquérante, maîtresse au dehors des destinées de TËurope, semblait n'avoir d'autre discussion permise, d'autre exercice public de la pensée, .que la controverse sur la prééminence littéraire du xvir ou du xvin<» siècle, sur le bon et le mauvais style. C'était la part que le maître avait faite à l'activité des esprits sous son empire. On y reconnaît sa politique. Lorsque, par exemple, un esprit hardi et colère comme Chénier, un homme qui avait embrassé avec violence tous les intérêts de la révolution, s'occupait paisiblement à rédiger un long rapport sur les prix décennaux, et là, suivant l'instruction officielle, faisait un inventaire exact des grands et des petits poèmes, des tragédies, comédies et autres ouvrages de l'époque, et déclarait enfin, au nom de l'Institut, les divers degrés de mérite de tant de productions, et les titres de celles qui méritaient la couronne littéraire promise par décret impérial, croyez-vous qu'il n'y eût dans tout cela qu'une protection un peu trop administrative pour les arts de l'imagination? non, il y avait tout un calcul de gouvernement ; il y avait le souvenir et la crainte de ce prodigieux pouvoir que les lettres avaient exercé sur la France; il y avait cette sagacité qui, connaissant aussi bien le passé qu'elle n'avait pas vu, que le présent qu'elle exploitait, avertissait le maître qu'une littérature dont les hardiesses spéculatives avaient changé le monde social devait être régularisée, cadastrée, couronnée, si l'on veut, mais souniise. C'était un système assez semblable à cette hiérarchie poétique et officielle de la Chine, où une série d^examens bien soutenus, et

de compositions rédigées d'après les anciennes règles du gouvernement et du goût, conduisent un homme à tous les honneurs.

Le républicain Chénier, Ténergique et libre écrivain, était réduit à s'enfermer dans ce cadre étroit, et à servir ce plan d'organisation littéraire. Il pesait une à une pour le concours, il classait avec ordre beaucoup de renommées dont nous n'avons rien à dire, parce que vingt années ont été pour elles une postérité lointaine qui les a vu disparaître. Remarquable par le mérite du style, cet ouvrage de Chénier manque trop d'une vérité assez sévère. Il atteste les entraves dont le pouvoir absolu chargeait le talent tout en paraissant l'honorer.

Mais à côté de cette littérature officielle que le conquérant voulait établir, comme une distraction à ses conquêtes, et pour empêcher le public de songer à mal, il s'élevait une autre littérature plus libre, plus fière, qui gardait le souvenir des grands débats par lesquels la France avait été divisée. C'est véritablement celle qui est neuve et féconde, celle qui est née de la révolution et doit agir sur la postérité. Les dissentiments profondSf les haines de parti que laissent après eux de longs troubles civils, se retrouvant tout entiers dans cette littérature ; ils en sont l'âme et la physionomie. Par là elle aura sans doute un côté temporaire et périssable ; mais elle n'est pas factice comme celle qui, sous le niveau d'une timide régularité, se bornait à des imitations du passé. Je ne parle pas ici des vivants. Messieurs. Mais revenons à ma pensée.

Cette littérature indépendàlite, née du contre-coup de la révolution partiale, passionnée, sincère, je ne la signalerai que dans deux écrivains célèbres. Là je

chercherai rinfluence que Tespril; nouveait, ou le r^ tour systématique vers Fesprit ancien, espèce d'innovation rétrograde qui suit les troubles civils, avait exercée sur deux talents originaux. Je la chevcherai dans la littérature, dans Tarnùyseï philosophique et dans la politique spéculative. Ces d/eux noms sont inégalement connue en France. L'un vous est plus, fami- Uer, vous inspire plus d^attrait et de oonfianee. Pour oaoi, je ne les compare pas. L^un de ce& talents me heurte ei me repousse par le caractère génial de s» maximes ; l'autre a toute mon admiration, me séduit, m'intéresse, me gagne le cœur; mais ma prélërenee, ma sympathie, ma complicité d'opinion ne feroie pas mes yeux sur l'originalité que l'on a pu mettre à d^ iendre d'autres doctrinei^. Vous aves l'enthousiasme d^ votre âge pour le génie de madaafne de Staèl^ pour cotaient si spirituel, si élevé, si généreux, qui avait éiiergie d'honuine et grâce de femme, qui mêlait à tast d'imagination une raisoa ifine et profonde, et était toujours escorté par de nobles instincts de bontés de justice, de liberté, de courage. Les premières et les plus pures es^péranoes de la réforme sociale n'eurent jamais de plus éloquent interprète : sea écarH» inlé» ressenl^le présent et L'avenir.

L'autre talent dont je dm& vente enitretenif se eoaipose à la fois d'une imagination forteet d'uii^ mauvaise bumeur très*-véhémente. C'est ausà le speetade de la lévolution qui a fait nattreou excité ce talent. C'est le dégoût, l'horreur des scènes ou folles ou sanglantes , qui Font fait violemment rebrousser vers le& doctrines les plus dures et les plus serviles du pouvoir monacal^ et de l'ancien pouvoir arbitraire. Ce prédicateur de seF« vitude est un esprit indépendwt eihasardieux. Ce soi^

tien sy^ématiqtte de l'inquisition arail tout ce qu'il fallait pour devenir hérétique. Cet homme capri<* cieux, ardent, dédaigneux, réclamant par orgueil la servitude des intelligences , vous le savez , c'est M. de Maistre.

L'influeaee diverse des troubles dvils sur le talent se retrouve à plusieurs époques de Fhistoire. La révor hition d'Angleterre nous offre Texemple d'un homme qui, parti de points très*opposés , arrive , sous une autre forme, au même résultat que H. de Maistre. Hobbes était naturellement un esprit libre et sceptique. L'horreur profonde pour la révolution anglaise le transforme en partisan du pouvoir absolu. Comme Tanarehie était venue par rinfluence religieuse, il repousse à la fois la religion et l'anarchie, et ne veut que le despotisme politique. M. de Maistre, d'une imagination ardente et mystique, a été témoin d'une révolution violente et eruelle; il Ta vuejiaitreet se développer sous un priikeipe d'irréligion ; il a vu l'anarchie s'appuyer sur le mépris des croyances reli{pettaes« Plein de ces souvenirs, il invoque aussi le despolisme ; mais ce n'est pas cettti de Tautorîté civile : il la méprise comme trop feiible. Son recours est au despetisme religieux , à la théocratie. Ce pouvoir rel^iemx, il veut l'élever au* dessus de tout gouvememe»! cm) et de toute liberté d'examen ; il veut asservir à la fob les iatell^ences et lee trdnes, la liberté et ks reis.

Vous le voyez, sans ijutroduire dans les lettres une sorte de fatalisme rationnel , sans supf>oâer que les événements de chaque siècle obsèdent tout homme die génie, et le forcent à marcher dans certaines voies , à parler suivant un certain formulaire, il est impossible de méconnaître ces influences de la société sur les e&-

34 i LITTERATURE

prits, sur les plus grands esprits, sur ceux qui ont i air de mener les autres hommes.

M'arrétantà cette littérature philosophique, particulièrement inspirée par la révolution française , f ai choisi, pour personnifier les opinions diverses, deux noms, deux talents éclatants. Ici, j'éprouve plus d'un scrupule et d'une gêne d'esprit. L'histoire contemporaine est, dit-on, impossible à écrire avec une entière véracité ; la critique contemporaine, c'est-à-dire l'histoire des esprits, ne l'est pas moins. Lorsqu'on a vu, entendu, admiré quelque rare talent, cette froide et rigoureuse fidélité, qui jugerait sans aucune complaisance, sans aucune séduction de souvenir , me paraît bien difficile. D'une autre part, l'impartialité complète de la pensée est une chimère. Vous, qui jugez des talents opposés, pouvez-vous assez vous défaire de vous-mêmes , pouvez-vous assez vous débarrasser de votre esprit dont vous vous servez au moment même, pour ne pas sentir une préférence en faveur des opinions qui vous ressemblent, qui sont une partie de vous-mêmes? Il est donc possible que je sois partial.

L'auteur de Corinne et de V Allemagne, je l'ai connue, je l'ai vue tout aniniée de cette vie puissante, et de ce feu de génie qui brillait dans ses moindres entretiens, et qui lui donnait une nature de supériorité que l'on ne peut oublier ni retrouver. Cette personne vraiment admirable, dont les écrits, quelque talent qu'on y reconnaisse, ne sont qu'une épreuve affaiblie d'ellemême, réunissait plusieurs formes d'esprit et d'originalilé. Elle appartenait à deiix époques ; et avant tout, elle était elle-même. Élevée dans le xvin« siècle, dans ce temps où l'esprit était la seule affaire, sa rare intelligence avait reçu l'éducation la plus hâtive. Toute

petite, tout enfant, avec ses grands yeux noirs ètince» iant d'esprit, elle était là, dans le salon de son père, homme de talent , philosophe , ministre ; elle prenait part à tout. Elle conversait avec les premiers esprits du temps; c'était M. Thomas, un peu trop emphatique, et majestueux même dans les petites choses , mais enfin homme rare, ingénieux, muni d'une immense lecture et de cette érudition antique à laquelle le xviii® siècle avait trop renoncé. Penseur actif et laborieux, Thomas était parfois un peu subtil et déclamateur; mais il méditait beaucoup et étudiait tout. Là aussi était Raynal, esprit facile, irrégulier, qui, dans ses livres, faisait un amalgame singulier de statistique et de verve déclamatoire ; qui rassemblait une foule de détails précieux, et alors nouveaux, sur les colonies et le commerce, et y mêlait tour à tour de sages maximes de liberté et de virulentes apostrophes aux peuples et aux rois. Là venait l'illustre Buffon . Là se réunissaient encore des écrivains d'un vrai mérite, célèbres dans leur temps : Marmontel , poète oublié , littérateur instruit et ingénieux ; Champfort, si piquant par ses mots et ses écrits ; puis ces brillants auxiliaires de la littérature ; ces associés libres des académies, pour ainsi dire ; ces gens d'esprit qui n'écrivaient pas, et n'en avaient peutrêtre que plus d'esprit. Ceux-là composaient dans les salons. Un bon mot, un agréable récit, une controverse , quelquefois calculée d'avance, mais vivement soutenue, voilà leurs ouvrages. Souvent le bon mot, l'ingénieux paradoxe était répété par l'auteur dans diverses maisons ; c'é» taient les éditions successives du livre.

On le conçoit sans peine, ce mouvement de couver^ sation, cette joute des amours-propres, cette active circulation des idées, devaient être comme autant de

U6 LITtïHATOftE

soufflets de forge qui attiraient ie feu d'une jeune in* telligence. Il est tout simple que, douée d'une vivacité merveilleuse , et toujours excitée , mademoiselle Néekei* ait montré, dès l'ftge de douce ans, plus d*esprit que tou« \^ gens qtlî faisaient de resprtt8*;prèsd*eUe. Si ie xvm^ siècle avait duré toujours, ùoefar nienle littéraire qui enchantaitet occupait Paris eût pu se pro^ longer cinquante ou soixante ans, madame de Staél fût restée le plus brillant esprit de son temps. On eAt VQinté rinimitable vivaeilé de aes paroles. Elle eût éorit avec latent; mais elle n*eftt pas été ce qu'elle sera pour Tavenir. Apres cette édueatton d'esprit, de grâces et de frivolité, voilà que tout à coup on arrive devant Tœuvre si sérieuse d'une révolution sociale. L'esprit de madame de Staél passe à une aoovelle école. ËUe débute par l'enthousiasme. Fille d'un ministre «eélèbre et d'abord populaire, cette jeune femme, dont res^ml 0dneetait et animait tout, combien ne devait^Ue pas se plaire à oetle gravité nouvi^le des eMratietts ex<Àés par la tribune de l'assend^lée eonstatoaAte ! On sent dans ses ouvine^esavee quel ravissement «on ^aiafina'lion et son amoui^ropre'Ont joui de œtte tie inidleo^ tuelle, brillante, aetive, knpradente. <2«aad fdHe tu* eonte, avec une éloquenœ naïve, le bonbeur de ^îirre en i7S9, d'être agité chaque j^Mr par l'émotion de tant de nobles espérances^ et le speetade de tant de ebmm* gements, de voir enfin <sn réaliser tant de spédriaftinna et de vœux {diilosophîqiMa, «on sent, à la vivanité éa ^s paroles^ après tant tl'«nnées, cembèen fo tnemt % dû lui battre, et combien eea «nprestions^ au moment néme., devaient être inspirées. Seulenienteskt ne «aurait durer Icmgtemys. Getée Jtma de miel des rérolnlions, oette première jove, w premier nnlbmiBiaimn

AU DlXHaUlTIÈMB SIÈCLE. dKR

esi bieniât remplacé par une vertueuse indignatioa^ par des craintes, par des dangers inévitables. La gloire de M* Necker est renversée; des réformes salutaires et glorieuses sont suivies de tumultes démocratiques^ de vengeances impitoyables. Alors cette 4me si vive et 8t généreuse se replie sur elle*m^e.

Au brillant spectacle de civilisation qu'offrait Tancienne FraiM^e a sucoédé ranarcbie grossière et la vio* l&Bkce* Cette société élégante et spirituelle qui faisait la conversation dans Paris est dispersée parla terreur. Ainsi la rare intelligence de madame de Staël, qui, d'abord agacée^ excitée par l'éducation la plus ingé^ nieuse, s'était animée plus tard d'un vif enthousiasme, mûrit dans la réflexion et le malheur. Ce sont, Messimrs, ces diverses épreuves,^ senties par une âme mo* bile et passionnée, qui servirent à fonner l'originalité de ce grand talent spirituel et grave^ «nthousiasle et sensé. C'est ainsi que, dans cette brillante élève des entretiens du xvm« siècle, dans cet eiuptii tout exalté de spéculations généreuses, vous trouverez «ne force de raison et un sérieux capable de comprendre «t d'e&poser les omditioiift d'un État libre, mieux que r« l'ont fait des publicistes célèbres. C'est daite «^tte v«h riété d'éducations morales, unie à cette nature si rare, que je trouve la sourte de tant d'ouvrages opposés^ le» LMres mr Rousseau, la Défense de la Reîm, Corinne, PAUemagne, et ce liffe qu'on aurait peine à croire S0tû de la main d'une femme, les CoMiditattims sur la tévoltaiion française. Une dernière épreuve lui re»* tait à subir : c'était la lutte contre un pouvoir ac» pas cruel, mais ombrageux, impatient de li^ute liberté de peMer et réguiièrensent tyraaniqm.

Hadame de Staël avait foi avec horreur, etwonauia

péril, Tanarchle sanglante de la France. Dans sa retraite, le cœur brisé de douleur, devenue incapable de tout travail qui ne fût pas un effort d'indignation et de pitié, elle publia, comme femme et comme mère, une défense de la reine Antoinette. Le génie n'écrivit jamais rien de plus touchant que cette admirable et inutile prière. Je craindrais d'en affaiblir Feffet sublime par une citation incomplète et épisodique. On y verrait combien cette personne si prodigieusement spirituelle, qui prenait si facilement à Tespérance, sentait la douleur et le malheur d'autrui ; mais ce fut le seul ouvrage, et nous en louons son génie, qu'elle eut alors la force d'écrire.

Enfin des jours meilleurs se lèvent. A un gouvernement massacreur, comme l'appelait Napoléon, succède un pouvoir faible, souillé, bizarre, encore anarchique et mêlé de violences, mais qui ne faisait plus couler de sang. Madame de Staël reparut en France, et elle y fonda de nouveau l'esprit de société. Après ces temps de rudesse et de cruauté, où l'anarchie avait un peu ressemblé à la barbarie, elle ramena l'influence de l'esprit et l'influence des femmes. Ces anecdotes tiennent à l'histoire; et quand, sous ce gouvernement précaire et tyrannique, tantôt si débile, tantôt faisant des coups d'État, comme tout le monde, on nous raconte l'influence extraordinaire exercée par une femme, fille d'un ministre proscrit, il faut voir là le retour de cette puissance de l'esprit indigène en France, et d'autant mieux accueillie qu'elle avait été longtemps exilée par le fanatisme politique. A ce début d'un nouveau gouvernement, à cet essai d'ordre encore mêlé de beaucoup de désordre, succède, par un coup de violence, un pouvoir plus sérieux, plus régulier, qui voudra

AU niX-nUlTIÊME SIÈCLE. 349

Tordre complet, mais à son profit, et qui s'achemine au despotisme avec l'ascendant de la force et de la popularité. Une révolution servile s'opère dans les esprits. On voit rapidement grandir le dominateur, devant lequel tout le monde va plier ; et ceux qui tiennent encore la tête haute et parlent librement ont déjà quelque chose d'étrange et de trop hardi dans le silence universel.

Cet homme, au milieu de sa gloire et de sa force, avait singulièrement peur de la liberté d'esprit, de la réflexion et de l'examen. Il voulait une littérature qui ne songeât à rien de ce qui n'est pas la littérature même, c'est-à-dire qui écrivît sans penser, une littérature qui ne fît pas de métaphysique : c'était de l'idéologie; qui ne s'occupât ni de droit public ni d'histoire : c'était de la faction. Aussi cette femme éloquente, admirée, qui, même avant la révolution, avait jeté dans ses Lettres sur Rousseau tant de vues neuves et hardies; qui, depuis, s'était mêlée aux luttes politiques et avait souvent agi sur l'opinion, était pour lui quelque chose de menaçant. Il la redouta bientôt au point de la persécuter.

Le pouvoir de l'esprit est comme tous les autres pouvoirs; on ne saurait y renoncer. Madame de Staël ne voulait pas abdiquer cet empire qu'elle avait exercé sur l'élite de la société. Être éloignée de Paris lui semblait un supplice, un affreux exil : le conquérant le savait. Au prix de quelques louanges, il lui aurait vendu peut-être un permis de séjour; mais l'âme élevée de madame de Staël ne pouvait flatter une gloire qui marchait au despotisme; et la vive sagacité de son esprit ne lui laissait pas la ressource de se faire illusion, comme tant d'autres* Elle se taisait obstinément IV. 20

350 LITTÉRATURB

dans ses ouvrages, et ne se taisait pas dans son salon» Elle avait une facilité merveilleuse à dire des mots spirituels et profonds que tout le monde répétait, et qui gâtaient ropinion, disait le «naître. Dans un temps de domination nouvelle, lorsque, «baque jour, la révolution ou Tanoïenne royauté re«v^yait au bercail du pouvoir absolu quelques Imbis^aréesi» «n« plaisanterie, qui embarrassait un dévouement 4e ki vetUe, ou qui pouvait idéoourager une conversion du lendemain, beurtak vivement (celui aiuqùel s'adressaient teoies i«96 cMvBraiMfi et tdus les éé^oéeme»ts; ti>è» taîent chaque jour Messures «ownellcfs^

Ce|)eitdant n^adanre de St«êl n'écrivait pic» que tm la criiiqt^ ; elle faisait son <>uvrage de ia LiMércehare chess tes (mùkmi ^ vikei ks meêernes. Y «vait-il là 4é quoi blosser ie premier con^sul? pourquoi 6*o(fenssit41 de ce livre? était-ce par «èle pour les doctrines dacsî* ques? tenait-il absolument à la préémin^ioe de Ra^ eîfiesur Sbakspeare? étai^ni pensonnellemetat inté«> ressé à la floire de Boifeau ^ Non ; mw œ oaffadjèm politique «t raisnnilew que lei Uroubl» oiviis -èvatoÉl laissé dans les esprits ^ et que Bonaparte 'VHMilaît'dé^ tmire^ il le voyait avec dépît ^ i^ub la phime tte «fet^ àèrné éd Staël, s'^ifirtfH>dûire niétn« éma la critique iîl» téraire. En effet, qpie èherebait mudlMÉe ée Staël éam ce livre ? f inS wenoè ites kttrfes s«r riodépeiKlmee des esprits, <et réciproquement ritifloiencedies ÎQBtitutmu l%res sur le progrès éés liMrëft. Son but était de moa*lr«r que rinéépemfamoe ait nàère du fénie, 4A que tout oe qui profite à la liberté pr<Atera bientât 4 IMmafi»^ Mtion, au talent, à l^uéhousiaMue, Ce n'est (mis tout: elle voyait Tesprit français rebuté, fatigué des tentati» tm hBÊBOémmé qu'il aifâtt fiâtêa^ et prêt i fOèoaAar

AU DIXr<||^eiT{&y^B SilECLE. 35)

iaBs Fornièfe dur puasse ei é» pwYW ^mbi^ Â celte langueur publique, elle opposait le système et Fespérance de la perfectibilité progressive. Dédaignant la servilité, comme elle détestait la violence , flétrissant les crimes de la révolution, sa&& renier ses principes, elle excitait les âmes à mieux espérer de l'avenir, et à rfiereher, dan^ les progrès des mœurs sociales et de» institutions , le plus heureux emploi des facultés de l'homme.

Ces inductions littéraires déplaisaient fort au conquérant ; iï aimait mieux remonter vers le siècle de Louis XIV., Il ne craignait pas Louis XIV. Il trouvait les idées de pouvoir absolu qui avaient servi ce monarque,, bonnes pour celui qui s'asseyait à la méoi/e place. Il: avait rép^ignance p^ur ces doctrines de pro^ gr^ sojcial, qui avaient co^œeOiCé la réyoIutUm et pouvaient la continuer. Il voulait qu'elle fût arrêtée en lui. Toute oette Uttérature; expérimentale et nouvelle lui paraissait une espèce d'insurrection.

Dana quelques pages de soik livre, madame de Staël agaçait, pour ainsi dire, Famour-piropre du conquérant, et lui moBtraal les réconstpeases de la gloire dans ua Ëtat ]%bre>^

Il n'est pas vrai qu'un grand homme ait plus d'éclat, en étant sfiul célèbre» cm'eoyironné de noms fameux qui le cèdent au premier de tous> au sien. On a dit en politique qu'un roi ne pouvait pas subsister sans noblesse ou sans pairie. A la cour de Topinion, il faut aussi que des gradations de rangs garantissent la suprématie. Qu'est-ce qu'un oonquérant opposant des barbares à des barbares, dans la nirît de Tigno^eance? César n'est si fameux dans l'histoire que parce qa^'il a décidé du des- Ui^ de Rome, et que dans Ikmie.élaiBDtfiiGéron, SalMiâte, Gaton,

tant de talents et tant de yertos que subjuguait '*épëe d^un seul homme.

Le César moderne trouvait plus sûr de ne pas laisser pousser ces Caton, ces Salluste, ces Cicéron.

Derrière Alexandre s'élevait encore Tombre de la Grèce. H faut, pour Téclat môme des guerriers illustres, que le pays qu'ils asservissent soit enrichi de tous les dons de Tesprit humain. Je ne sais si la puissance de la pensée doit détruire un jour le fléau de la guerre; mais , avant ce jour, c'est encore elle , c'est l'éloquence et Timagination , c'est la philosophie même qui relèvent l'importance des actions guerrières. Si vous laissez tout s'effacer, tout s'avilir, la force pourra dominer; mais aucun éclat véritable ne l'environnera; les hommes seront mille fois plus dégradés par la pei :e de Témulation que par les fureurs jalouses dont la gloire, du moins, était encore l'objet.

Ces coquetteries indépendantes ne séduisaient pas le despote. Il s'indignait d'une liberté même abstraite et spéculative ; il ne pouvait pardonner, surtout à madame de Staël , les pages sur Féloquence politique et ces conseils d'indépendance adressés au tribunat, qui n'était pas trop hardi, et que cependant on devait bientôt éliminer.

Là commence cette lutte du pouvoir contre l'opinion. Elle fut consommée par l'asservissement de toute liberté d'écrire, et par la persécution de madame de Staël et d'un autre illustre écrivain.

Voilà, Messieurs, le point de vue anecdotique et politique de cet ouvrage. Aujourd'hui, ce qui faisait l'allusion contemporaine d'un tel écrit , ces conseils détournés, ces protestations généreuses, cachées sous des expressions piquantes , ces théories de goût qui

AU DlX-HUlTlÈME SIÈCLE. 353

soDt des conseils de dignité et de courage, ont encore un vif intérêt. Cette femme illustre n'avait pas, ne pouvait avoir toute Férudition nécessaire pour le vaste sujet qu'elle s'était proposé. Jeune encore, dans une vie brillante, souvent troublée par le malheur ou distraite par le monde , avaitrelle soigneusement étudié toutes les littératures de l'antiquité et des temps modernes? Ses plus habiles censeurs ne Tavaient pas fait non pius.^J^ Qu'il y ait dans son ouvrage des inexactitudes, qu'elle ignore quelquefois les faits ou les plie à des vues systématiques, je le crois. Dans une critique ingénieuse, on lui reprocha d'avoir donné à la littérature latine , sur la littérature grecque , une supériorité peu fondée ; d'avoir dit sans motif que la littérature latine était née de la philosophie ; d'avoir supposé qu'elle fût en progrès lorsqu'elle était en décadence; peu m'importe!

Madame de Staël s'est peut-être trompée sur quelques points. Parfois elle a sacrifié l'un de ses principes à l'autre. Au nom de la perfectibilité, par exemple, elle affirme qu'il y a, dans Quintilien , beaucoup plus d'idées justes et fines sur l'art oratoire que dans Cicéron. Elle oublie que l'action de la liberté est plus instructive encore que l'action du temps, etqueCicéron s'était formé dans le Forum, Quintilien dans une école. Et puis, je crois qu'elle avait peu lu Quintilien.

Quel homme avait alors assez étudié pour faire una histoire systématique et complète de l'alliance des let* très avec l'esprit national dans l'antiquité ? Cet ouvrage de madame de Staël , l'érudition en est souvent douteuse« insuffisante; mais tout ce qui est de l'auteur dans son livre, tout ce qui n'est pas étudié, tout ce qu'elle a pensé est plein de vivacité , de force , de vérité môme. Ainsi, elle marque admirablement quel-

354 LITTÉBATURfi

qnes graoïdes difSérences sociales entre Pesprit de^I^aa» tiquité et Tesprit moderne. Elle les voit , les conçoit pap une sorte dHrUuitiofi. Elle a surtout compris et •xpvimé avec une ha»te supériorité le caractère de la féf o^nne ohvétieaae au milieu de Pancien monde.

Cette idée mième dis la perfectibilité, que Pon a voulu combattre par Fe^qpériienee eè par la raillerie, deux arguments commode» pouD tes esprits légers, eHe ta discute avec beaucoup de vraisemManoe et de force. Certainement, elle ne prétend pas qu'au viii^et au^ix^ siècle on véoàA mi^UfX et qu'on fît des vers plus spirituels que du temps d^Auguste et d'Horace ; mais elle dit que la nature humaine, multiple, perfectible par beaucoup de. cdté8> avait gi^né pour te sentiment moral ; que certaines cvuautés de la civilisation antique avaient été abolies par Tinfluenfie du christianisme au milieu même de rignxMyanœ du moyen âge; que , dans cette fermeatatiion^ sous ce fumier de barbarie,, ili s'était déposé des germes nouveaux ; que dès lors il s'était ébauché de grandes, découvertes anoaymes qui appartiens nent ài L'espriib de ces temps grossiers , qu'ainsi; le g^ire huoftala ayant couvé longtemps, on vit, aux xv^ et XVI* siècles , éclore tous ces merveilleux produits de FinielUgenoe ; on vili ce soudaia essor, ce grand armement de l'esprit iicai&aiJAY. en>tvepreaaQ>t i la fois tant de routes nouvelles^ agraadissan.t le monde, et s'élevant à la liberté reUgieuse et politique» depuis, oa a répété ces choses exprimées alors par madame de Steèl avec autant de nauveajjiité' que d'éloquence.

Sur la littérajbtfe anglaise et sur la littérature du Noi^d, madame de Staël jeta également, dans ce premier ouvrage , beauccfup de vues iogénieuses. Shakspeare jusrue4i n'ajirait jamais été jugé avec autant

AO Dfi]fr-HU1T1ÈIW. SIÈCLE. 9K5

et d'esprit. Ce c^u'ellio» dit sur le g&ài n'a rirnï^ a» fèad, df excessif. Qui doute que le goût ne varie , qu'il n'y ait dans le goût une parti» mobile et eiiangeafi'te? Mais cette poirtioa de beauté px>étique, oratoire , qui tient au développement des senthneals les p^his initimes et les phis délicat&du cœur de rhomjne, eUe ne change,, eHe ii& se dément pas. De même que le boa moii&l n'est pas faux , \h n'y a pas ua beau à la fois moral et poétique qui soit passageir. Toute cette théorie du» goût, qui rattache iacessammeat l'étude des lettrea à 1b dignité de l'âme humaine, madame de Staël Texpose adiiy>vablemeat. C'est la grande innovatioa (fu'eUe porta dans la critique ; c'est la noble oviginallfé de son ouvrage, d'ailleurs si spirituel, et quelquefois si vrai.

U9 pouvoir ombrageux se tint pour oflieoâé de ce Kvre, ei exiilia Fauteur à qjuaranto lieues» die Paj^is. Là, madame de Staël fit ce romaadeDei^Am6> qui véunit à la finesse de l'observation morale taiBt de verve élo- ({iDeote. Mais, vous le savez, noue.aeparlofts jamais ici de romans.

Cependant la colère du chef de la Vrance contre madame de Staël s'était accrue paf de: nouveaux griefe. H. Necker , dans le loisir d& la» solitude , avait pubMé un ouvrage politique, oiX il logeait avec prévoyance et liberté q^elquesi actes du gouvernement français. Madame de Staël n'observait pa& toujours ce baAde quarante lieues; qui lui était imposé, et qui rappelait si ibîen les exils arbitraires djd raacieoae corn?. D'ailleurs ^Ue. iiiquiétait du voisinage de soA esprit L'ombrageu :3 fierté du maître. Ennuyée de cette tyrannique petitesse, madan^e de Staèl quitte la France et fait un premier voyage eo, ÂUemogO^ EJIi^ fat ramenée en

Suisse par une vive douleur, la perte de son pët£, dont la gloire était pour elle une conviction et un culte qui anima toute sa vie.

Accablée de ce cruel chagrin et découragée par Tasservissement progressif de la France, madame de Staël parut renoncer à la littérature politique. Le premier consul était empereur, sacré par le pape, et reconnu par les rois du continent. Sa grandeur s'élevait si haut que nulle main n'y pouvait plus atteindre. Tout le monde était du parti de sa fortune, et s'habituait à trouver qu'on aurait tort de le contredire. Madame de Staël, voulant se reposer par l'impression paisible des arts, partit pour l'Italie, ce pays de distraction et de loisir. Ce voyage lui inspira Corinne, œuvre originale et touchante, qui tient du roman, du poème et du traité philosophique. On y retrouve ce caractère de son génie, d'exceller surtout dans la peinture du monde et du cœur humain, de sentir et d'exprimer la vie sociale, mieux encore que le spectacle de la nature et des arts. Hais quel iijitérétneuf et profond dans le principal personnage de ce drame éloquent! quel charme attaché à cette fiction poétique, qui semble parfois la confidence d'une àme supérieure, et l'histoire de ses propres toui^ ments! que de ravissants contrastes! quelle vivacité d'émotion et de langage ! L'alliance de l'imagination et du génie méditatif donne à cet ouvrage une originalité qui ne passera point.

Rien dans ce livre ne touchait au monde politique. Corinne était tout idéale. Cependant, s'il faut en croire une anecdote, le dominateur de la Francefuttellement blessé du bruit que faisait ce roman, qu'il en composa lui-même une critique insérée au Moniteur. Il y blâmait vivement l'intérêt répandu sur Oswald, et s'en fâchait

comme d'un défaut de patriotisme. On peut lire cette critique amère et spirituelle. Cependant le public ne fut pas du même avis.

Madame de Staèl était revenue en France, mais toujours à quarante lieues de Paris, quelquefois s'avançant jusqu'à Auxerre, et puis forcé de se replier vers son exil. Ce fut alors qu'elle s'occupa d'un ouvrage qui semblaitàl'abri des défiances du pouvoir : c'était un voyage philosophique et littéraire, une description de la société en Allemagne, une analyse des monuments les plus célèbres de la poésie et de fa philosophie allemandes. Or, l'Allemagne n'est pas libre; alors elle l'était moins encore. Comment donc l'admiration pou? la littérature d'un peuple savant, rêveur, méditatif, mais chez lequel il n'y avait ni tribune, ni discussion indépendante, pouvait-elle réagir contre le système de soumission et de silence que le maître de la France voulait imposer à l'Europe? Cependant cet ouvrage l'offensa singulièrement. Il avait été soumis à la censure, et la censure avait fait son devoir; elle avait ôté plusieurs témérités, c'èst-à-dire elle avait affaibli une préférence donnée à VIphigénie de Goethe sur Ylphigénie de Racine ; elle avait supprimé une phrase où l'auteur disait de l'Aile magne privée de liberté, « que c'est un temple auquel il manque un faîte et des colonnes, »

Cependant, au moment où l'ouvrage mutilé, revisé, approuvé, était enfin imprimé et près de paraître, un ordre subit fait détruire tous les exemplaires et exile l'auteur de France. Je me trompe : une grande partie de l'Europe était France alors ; et madame de Staël fut seulement exilée près de Genève. Hais cet exil limité, qui la retenait encore sous le joug commun, ne lui semblait que plus pénible et plus menaçant. De cette

9B8 LiTtéBiWTimK

reipai^ eUe> médite bkalâl un exil pIiAS loinAaÂ, wm fuite quii ral¥re<i9b&juase. CJiiajA u»»^ <kmière lutte que rindépendance de la pensée, représentée par une ie«me de génie, avait i seutemir contare un vainipeur ai puÂssaat. le laisaevat les admirateuips le& plus éclair lé» du eooquédrantjugers'il y avait, de sa papt, sagessse et bom caleul. Retirée dans un château près de Genève, Ofcadame de Staël n'écrivait plus; elle pariaiii à p0u de monde; car la contagioa de la disgrâce s'était élenduie auitour d'elle. Hais elle pensait encore, et il paraît (pet cela blessait une autorité trop jaloufie« On venait quelquefois auprès d'elle avec un zèle adimr nistratif qui se retrouve à toutes les époques; on l'ea» gageait à foire sa pai^ ; on la priait de saisir une grande occasion qui s'offrait : par exemple, de célébrer la naissance du roi de Rome. EUe répondait : a Tout ce que je puis pour lui, c'est de lui souhaiter une bonne ftCMurrice ; » et ces mots téméraires répétés, recueillis, arrivaient par estafette et blessaient profondément. Elle pirit donc le parti de fuir, de dispai^tre, de sor* tir de ce cercle de Dante qui reculait sans cesse, et qui allait bientôt s'adosser à Moscou. Elle veut partir dV iBance, aller plus vite qu'une armée française.

Bxuis un Mvre charmant, le pkus. naturel de ses. oii^ vrages, celui qui* lui ressemble le mieux, les Dix annèe^diecml, elle peint naïvement la situation de son àme en ce moment décisif. Elle voyait cette main de fer qui s'étendait partout; et elle craignait de rester en deçà. Ainsi, en 1812, pendant que cette armée, coœr posée de vingt peuples, se rassemblait, que les rois aUiés étaient là qui attendaient le lever du conquesantr un matin, madame de Staël, paraissant se disposer à ffiûre une promenade dans les limites pevmisefti

AD DlX-nUITIËHB SIÈCLE. 3^9

un éventail à la main, monte en voiture, et part de Copet pour rAngleterre, en passant par la Russie; car les autres chemins n'étaient pas sûrs. Elle traverse TAllemagne, la Pologne , gagne la Russie qui allait être le champ d'une si épouvantable guerre et d'un si prodigieux renversement de fortune, et arrive à Mos«- (son. Les mémoires contemporains diront Tinfliience dpïe ses paroles eurent alors sujr les résolutions Â' Alexandre. Elle est quelque chose, cette puissaftoe âe la pensée, proscHte par la force. Non-seulenfient elle dépose dans Tavenir contre une gloire oppressive , mais elle peut, dans le pirésent, ta traverser, la cc/mbattre, lui susciter de fatales i^ésistances;, inspirer à ses ennemis Taudaee de se 'siauvol* pw h gu'erre.

Sans discuter des souvenirs mêlés ée tant de éou« leurs patriotiques, on peut ^croire que cette femme ^ par la hardiesse de son esprit, la fermeté de sa pré* voyance et la verve ée haine qui Tanimiait eootre la conquérant , fht fatale à ses desseins.

Cependa!ht la puissante armée avait déboudié ée la Pologne et marchait , marchait vers Hôseou. Désas^ treux souvenilr * deuil public de la Frantse •! reproete étemel à Fimprudence du conquérant!

Madame de Staël était partie d'uia pert de la Russie pour la Suède, son passage n"^ Tut pas «ani puissance, f 1 y avait \k sur le trône un soldat de la France répthlfcaine, un roi fait nouvellement, qui clierehait à séparer su fôttutye de telle du cenquérant. L'an^mosité de madame de Staèl , le génte qu^elte mettait 4aBs «a liaine , aigirent puis^mment aur kn conduite i|m tint ie nouveau roi,

A))rès une fuite si longue à ^itwtt% i'EMdpei^ aà eUc

laissait partout quelques traces de ses conseils et de son génie, elle arrive en Angleterre. Cette existence agitée avait achevé de communiquer à son talent ce caractère d'originalité, et, si cette expression m'est permise, d'étrangeté^ que la critique lui a quelquefois reproché.

Française par Tesprit (car jamais personne depuis Voltaire, et autrement que Voltaire, n'eut plus de cet esprit qui séduit et qui charme en France), cette espèce de. divorce avec son pays, en h&ine du pouvoir qui le gouvernait, le goût des littératures étrangères, dV bord invoquées par elle comme une forme d'opposition, l'enthousiasme pour FÂngleterre, pour les mœurs, les idées, la liberté des Anglais, la rendirent quelquefois sévère et même injuste pour la France.

Hais le savoir et les lettres n'offrent qu*un intérêt secondaire, à moins qu'on ne les rattache intimement au progrès social et à la liberté d'un peuple. C'est l'effort constant, c'est la gloire de madame de Staël.

Une prévention naturelle ferait croire qu'un esprit de femme, un esprit ardent, ingénieux, romanesque, a dû porter beaucoup d'illusions dans la politique. Mais sa préférence même pour l'Angleterre, qui lui inspira une phrase que je voudrais rayer de ses écrits, la retint toujours dans les maximes d'une liberté sage et praticable. Ses ouvrages politiques, et c'est un point de vue qui nous occupera dans la prochaine séance, sont donc aussi remarquables par la vérité que par l'éclat du talent. A vrai dire, ce n'est pas le génie anglais dont madame de Staël fait l'apothéose ; c'est le bienfait de deux siècles de liberté qu'elle célèbre et qu'elle offre à l'émulation de tous les peuples. Parla, ses écrits sont au nombre de ceux qui répondent le

AU DIX-HUITIfiME SIÈCLE. 361

mieux à l'esprit de notre temps et ont contribué à le faire naître. En littérature, en politique, plusieurs des idées nouvelles, ou des nobles vœux de madame de Staël, sont aujourd'hui des vérités reconnues et des faits accomplis.

Dans la philosophie, elle ne resta pas esclave des doctrines sceptiques du xviii<> siècle ; mais elle ne se sauva pas à l'extrémité opposée. Sa pensée fut reli* gieuse, sans être mystique.

Dans la politique, elle fut éloquemment émue, ndignée de ce qui avait souillé la liberté; mais elle resta fidèle à la liberté, à cette foi des nobles âmes; elle eut le sentiment le plus énergique des institutions qui conviennent à un pays agité par de longs troubles civils. A cet égard, son influence fut grande et salutaire; car c'est un des caractères de cette femme extraordinaire, que jamais pour elle Tinfluence active ne se sépara des succès du talent.

Dans nos vicissitudes, au milieu de ces révolutions qui se renversaient Tune l'autre, elle restait généreuse, bienveillante, secourable; elle disait elle-même que son salon, où l'Europe était admise, était l'hôpital des partis vaincus. On y trouvait réunis les hommes les plus opposés. L'épreuve fut grande et ne se reverra plus. Vous savez qu'à une époque dont le souvenir s'éloigne, il est venu en France des hôtes très-importuns, des souverains étrangers étonnés de leur victoire. #

Quand on songe à ce temps où la fortune de la France était couverte d'un crêpe, où l'on pouvait douter de l'avenir, où l'on ne savait pas que de tant de maux, de tant d'incertitudes sortiraient ies institutions puissantes et libres, il faut louer madame.de IV. 21

Si»ik d'avoir aloct amployé toat ûe fu'eUe avait d'a&eendant et d'éloquence à relever le génie français, à célébrer ce grand peuple qui n'était pas vaincu dans la défaite de son chef, enfin à lui souhaiter^ à lui prédure un^ liberté d^^e de sa gloire.

~^.ym i mmm m » ■■ ■ ■ ■ ji » i ■! ■ •* " *"•} ■ ''J' f"^

SOJtXàNTE £T tlBîIÈME LEÇON.

Caractère politique de l'ouvrage de madame de Staël sur TAllemagne. — En quoi opposé au despotisme. — Perfectibilité «ociaie'plu« vraie que la peffectibililë littéraire. — iLes ConakUmtfiom sur laifévolulianifmnçaûe.-^liuTQpvoQhe de pan- Aialité fait à cet ouvrage. — Grandes beautés historiques.— Sagacité politique. — Élévation du sentiment moral. — De la doctrine opposée.— M. de Maistre.— Liaison systématique de ses livres. — Les Soirées de SaintrPétersbourg. — iugefiiieiilianr 6^iQ\nm^

J'ai (M»nmencé raiialsi8C(d'ttn.eFand?talB]it,'dontrin' iLuence ae prolonge aur «toute la littérâtiyre contempo- •R{ui>ey et. tient à ce renouveUemie0t des>eapcils qui de- ^vai4; surtout noua occuper, le nîai «pas disâimûlé ma ipartialUé; c'est une tparftisllrté iout à la fois d^opiakm et de pecsoime. J'ai écouté souvent cette voix si aniimée, si éloquente; j'ai assisté au mouii^ment de cette imagination puisataoïle et rapide, qui s'emparait des •esprits ayecuaefaiice indicible, et jetait dans témoin* 4re leiKtaeliteB iantKi'éclatiet de lumière. C'est une sople (de iprejstige qui brille pour moi sur les pages du livre. ie .omûs l'earteiidre parler encore en lisant ses décrits.

Mtt&, comme cette partialité se fonde surla pins juefte jfdmiratiou, elle n'ôtera rien à la vérité de ^mes pmse^ 'Icfi* Le rane talent de madame de Staël, gêné par le

temps où elle a vécu, s'est, plus d'une fois, renfermé dans la critique, cette occupation des littératures vieillies, qui les termine et les résume plus souvent qu*elle ne les rajeunit. Mais la partie la plus sérieuse et, suivant moi, la plus originale et la plus haute de ses écrits, est toute politique, et tout appliquée aux intérêts contemporains.

Analyser Y Allemagne serait une tâche difficile ; car ce livre n'est lui-même qu'un extrait, un commentaire fait avec génie. L'unité d'un tel travail est dans l'âme de l'auteur, dans cette verve continue et variée qui se prête à l'étude de tant de créations diverses. On admire ce regard pénétrant jeté sur toute la littérature d'un pays, cette intelligence profonde, cette vive sensibilité qui porte dans l'analyse tout l'intérêt de la passion et toute la nouveauté de l'inspiration.

L'enthousiasme de l'auteur pour la littérature allemande, alors si peu connue en France, est-il exagéré, est-il surtout exclusif, comme on l'a dit souvent? Madame de Staël, dans le dégoût que lui inspirait le pouvoir absolu qui pesait sur la France, n'est^Ue pas injuste envers notre gloire littéraire? Non. Elle ne méconnaît pas, elle sent vivement les beaux génies de la France* Mais elle blâme une froide régularité qui survit au génie ; elle oppose à ces stériles traditions la richesse et les essais de l'imagination étrangère,

Cette poésie du Nord, un peu studieuse, comme le fut celle d'Alexandrie, avec quelle vivacité madame de Staël la reproduit et l'interprète ! Ne vous y trompez pas, l'Allemagne est encore plus spirituelle dans son livre qu'elle ne l'est en elle-même. A cet égard, les préférences excessives de l'auteur seraient rachetées et, pour ainsi dire, démenties par son talent mémç. C'est

hV DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 365

ce colon3 brillant de Tesprit français, jeté sur Félégance un peu laborieuse de Fart germanique, c'est Timagination vive et juste de madame de Staël qui nous plaît eocore dans cette description rapide et pittoresque de FAllemagne littéraire. En laissant à ces talents étrangers qu'elle met en scène leurs physionomies originales, elle les anime du feu de ses paroles.

En 1808, le maître de la France, alors au faîte de sa prospérité, répondait aux touchantes prières d'Auguste Staël, qui sollicitait le retour de sa mère à Paris, et promettait qu'elle ne s'occuperait plus de politique : <c Bah ! de la politique, n'en fait-on pas en parlant de morale, de littérature, de tout au monde? »

Cela est vrai ; quand l'oppression existe, penser c'est protester. Le conquérant n'en disait pas assez : on faU de la politique, surtout avec la littérature ; car la littérature, c'est l'âme humaine tout entière, développée, montrée. Les intérêts de la société, les passions contemporaines, le sentiment de la liberté, ou la gène du pouvoir, se retrouvent sans cesse dans la pensée de l'écrivain. Ainsi ce livre de YAllemagne, où il n'est, en apparence, question que du génie poétique de Schiller et de Goethe, que de la petite cour de Weimar, qui n'aurait pas pu mettre deux mille hommes en campagne pour attaquer le conquérant, que de Schelling, et de la philosophie transcendante et rêveuse, si peu offensive pour l'homme occupé des intérêts actifs, ce livre de YAllemagne, cet enthousiasme de l'indépendance littéraire, cette apothéose du devoir, cette ardeur de spiritualisme, étaient, dans la réalité, une indirectt» et continuelle protestation contre le système de gouvernement qui dominait la France et s'étendait par contre-coup sur l'Europe. Le dominateur ne s'v

méprenait pas. En effet, ce rfétait pas la force violente qui était son arme habituelle. Le maintien de Tordre; Tapplication régulière des lois qu'il avait faites, Téloi* gnement de toute cruauté inutile, le goût même delà justice, formaient les 'caractères généraux de son gouvernement. Mais le despotisme sur les volontés, l'abaissement des caractères dans Fétat social, en même temps que rexaltatîon du courage sur les champs de bataille, c'étaient là aussi les principes et les appuis ée son pouvoir.

L'ouvrage de madame dé Staël, tout animé d'une^ sorte d'indépendance morale, respirant Va, haine de l'intérêt personnel, Tenthousiasme pour les nobles sa«crifices, pour la liberté, au moins spéculative, pour la liberté de l'âme, soumise à l'a seule loi du devoir, cho* quait les maximes politiques du conquérant. Si ces doctrines-là s'étaient répandues, les séductions du pouvoir se seraient affaiblies; il eût été réduit à la force, ef la force était son arrière-garde. Il ne s'en servait pas d'abord. Il aimait mieux gagner que menacer.

Madame de Staél terminait son livre par ces belles paroles

6 France ! terre de gloire et d^amour, si l'enthousiasme jm jour s'éteignait sur votre sol, si le calcul disposait de tout, eb que le raisonnement seul inspirât n-.ôme le mépris des périls, à> quoi vous serviraient votre beau- eiel, vos esprits si brillants^ votre nature si. féconde? Une intelligence active, une impétuo-^ sil4 savante, vous rendraient les maîtres du monde ; mais vou» n'y laisseriez que la trace des torrentsde sable, terribles comme les flots, arides comme le désert!

Cela voulait dire : Vous avez des armées de six cent mille hommes admirablement conduites; vous aver

one garde invincible ; vous avez une puissance d'action et de commandement que rien n'égale; vous avez mis Tordre dans le despotisme; votre administration tient dans sa main, toutes les forces de la France; au dehors, quand elle prend possession d'un pays, elle le règle et le civilise : mais, avec tout cela, vous avez détruit toute indépendance nationale ou privée, proscrit la volonté, le courage civil et tous les sentiments qui font les peuples libres et grands;

Mais Fallusion contemporaine qui ne. serait qu'une malignité du talent contre le pouvoir ne suffirait pas pour intéresser l'avenir : il faut qu'elle ait une vérité durable. C'est la beauté, c'est le caractère de ce livre. Ce qui était une opposition momentanée contre le règne tout-puissant de la force et de l'intérêt reste en> core une noble instruction pour les temps de liberté et de progrès. La passion qui règne dans ce livre, et qui l'anime d'un même esprit, dans la diversité des sujets et des formes, c'est le sentiment moral. L'étude des lettres et de l'art y prend le caractère de ce qu'il y a de plus élevé parmi les hommes, la vertu et la liberté.

Cette forme d'ouvrage, où madame de Staërportalt tant d'enthousiasme et de supériorité, n'était pas cependant son choix de prédilection.

Ëlevée au milieu de l'éclat du monde et des épreu* ves d'une révolution, trouvant dans le sentiment le plus vif de son âme, sa piété filiale, un intérêt qui la ramenait sans cesse à la politique, ce qui platt surtout à madame de Staël, et ce qui développe le mieux son génie, c'est la peinture de la vie sociale. Cette personne renommée pour ron imagination excelle par le sentiment de la réalité Que, ressuscitant les fêtes du moyen âge, elle montre Corinne au Capitole, qu'elle retrace

avec une admirable vivacité le tableau de la vie poétique et Fidéal de Fenthousiasme, les esprits froids peuvent blâmer Téclat de ses couleurs, mais tout le monde admirera la peinture qu'elle fait d'une petite ville d'Ecosse. Là, par l'expressive vérité des détails, un sujet insipide devient original.

La même force d'imagination suivait l'auteur de C(h rinne dans ses écrits sur le gouvernement. Mais, en politique, l'imagination ressemble bien à l'illusion. Malgré cette double utopie à faquelle madame de Staël était exposée comme publiciste spéculatif et comme femme, un caractère singulier de précision et de vigueur, un grand bon sens se reconnaît dans ses écrits politiques

On Ta remarqué spirituellement : si madame de Se» vigne, dans sa frivolité de femme de cour, a parfois des instincts sérieux de raison indépendante, et s'élève même à la politique par l'austère théologie de Port- Royal, madame de Staël, dans une vie tout autre, et dans les habitudes toutes politiques de son esprit, revient sans cesse à des pensées de femme. Le même trait ineffaçable se retrouve dans cette héroïne de nos troubles civils, qui écrivit avec tant de. talent, et mourut avec tant de courage. Madame Roland, cette femme stoïque et républicaine, a remarqué et décrit, au milieu des plus grands périls, le noble maintien et la grâce élégante d'un des orateurs de la Gironde, avec le même soin que, dans ses Mémoires, l'ambitieuse et politique Anne Comnène dépeint minutieusement les manières, le costume et la grâce guerrière de Bohémond, fils de Guiscard.

La prédominance du talent politique^ la vive intelligence des intérêts sociaux, forment, dans madame de Staël, un caractère iistinctif auquel nous devons

nous arrêter. C'est par là, d'ailleurs, que son génie aura le plus d'influence sur la littérature de l'époque présente et de l'avenir.

Si la perfectibilité littéraire est chose fort douteuse, il n'en faut pas conclure que le progrès social et politique soit également un paradoxe et une prétention de l'orgueil contemporain. On conçoit très-bien que l'expression des sentiments naturels, une fois enlevée par de vives imaginations dans le premier développementd'un idiome jeune et vigoureux, soit difficilement surpassée par le travail industrieux et réfléchi d'une littérature savante. Aussi, sans proscrire les accidents heureux qui envoient, à toutes les époques, des hom* mes de talent, en admettant même que certaines formes politiques rendent, à cet égard, la chance meilleure, on ne peut espérer, dans les arts de l'imagination, un progrès qui ne soit souvent interrompu par l'épuisement et la décadence. Hais l'existence sociale admet une foule de combinaisons secondaires, où l'expérience vaut beaucoup, où les idées d'un homme, mises au bout des idées d'un autre homme, produisent un progrès inévitable et continu. On n'a pas surpassé l'imagination de Dante et de Tasse ; et nul doute que même l'Italie ne soit, de nos jours, gouvernée avec infiniment plus d'ordre et de justice qu'au xiv^ ou au xvi« siècle. Cependant la civilisation trouve dans ce pays de puissants obstacles. Mais l'action seule du temps, le perfectionnement impossible à éviter, a produit cette prééminence d'une époque sur l'autre, pour la vie sociale, sans la produire pour le génie. Com* bien ce résultat n'est-il pas plus rapide et plus marqué lorsque le mouvement social est secondé par les institutions et les lois !

3T0 LITTÉRATDRK

Le prMefpe de la perfectibilité politique, dans nos sociétés modernes, n'est donxî pas une théorie, maisr un résultat de Texpérience. Voyez llrlandc, catholique il y a cent cinquante' ans ; voyez^la, jusqu'à la fin du dernier siècte, courbée sous le poids de tant d'oppressions et d*incapacités rigoureuses, ausqiuelleS' on. imi * pouvait tioucher, et que le peuple anglais^ appuyait par' des sédiâons ; voyez-^kt imântenaiit affraii«hÂe^,du>eoBisentjement de tous> par le chef dl» pw^ti tory,, quts si longtemps, avait maintenu et préconisé cette servitude ; rien n'atteste mieux la puissance de la rai>son humaine et le chemin qu'elle fait à la longue dans^Ie monée. « La raison^ disain^ Montesquieu, finit toujours pw avoir raison. » Dane ee? mot. pâquaat est toute la théorie de la* perfectibilité seci^e ; Fépreuve esl quelquefois longue,. mais le résultai infaillible.

CTé^ â' k défense de ce heaau système^ ou plutôt de cetee vérité, que l'illustre anteui? ^VAUenmgne a coasaeré so« génie.

Les Considératiom^ svir la; réoQiuiùm fnsmçaissr ne sont, sous la forme philosophicpie et aairri^ve, qu'une exposition des progrès de l'esprit humain dan» Tordre politique, un tab^au dies première» véfevmesy de» malheurs qui les suivent, du pouvoir absidla qui «t hérite, te» détruit ou les détourne à soa proât; eni» d!ès espérants d'ordre et de liberté cpii^ sofflenl de 1» chute dé ce pouvoir et qui doivent se' pevpétuer daaf revenir. Peut-être madame' deâtaél, par un paradoxe de piété filiale, a-t-elle limité d'abord l'étendue de œr gi*iiiid dujet. En rendant une impartiale justiee aoas nobles nilienlions et au talent de Neckerv on ne peut^ je crois, placer sous ses auspices eette méaioraUar

Al DlX-HUITlÊME SIÈCLE. 371

histoire du renouvellement d'un peuple. Il n'est pas assez grand homme, personne n'est assez grand homme pour recevoir une pareille dédicace. La physionomie de M. Necker ne peut prédominer sur cette vaste série d'événements qu'il n'a pas dirigés. Mais cette illusion d'uoa sentiment respectablev qui semble d'abord restreindre le cadre de l'ouvrage de madame de Staël, n^altèrepas l'admirable sagacité de ses jugements. Elle assigne les causes de la révolution avec une grande pénétration. Elle en exprime les résultats nécessaires et prodigieux avec une énergie que peu de grands écrivains ont égalée. On admirera surtout la manière doat elle a caractérisé l'homme auquel on ue contes» tera pas d'avoir eu sur le monde Taction la plus puissante. Je ne dis pas que ce soit Fimpartialité absolue de l'histoire qui ait présidé à cette partie de l'ouvrage. Pour moi, je tiens beaucoup à l'impartialité ; j'ai même été accusé d'en faire trop d'estime, et surtout trop d'usage; mais je la conçois et je l'exige surtout dans le jugement d'une époque éloignée.

L'historien qui vient alors, comme un organe de la j;istic6 publique, remuer les pièces d'un vieux procès, qui les discute, les déchiffre, les expliqua l'une par l'autre pour en tirer la vérité, serait en contradiction avec sa tâche, s'il montrait ombre de partialité. Son mérite,, c'est une égale intelligence de toutes choses, une égale disposition à haïr ou à aimer, suivant la vérité même des faits, indépendamment de toute préférence, de toute pensée systématique : il est faux et inutile s'il est partial ; il se dégrade s'il fait servir au triomphe d'une opinion actuelle l'interprétation de vieux faits qui dormaient en repos, et ne savaient pas qu'on les évoquerait un jour pour appuyer des para-

doxes et des intérêts du moment. Mais Fauteur contemporain, sMl n'était pas un peu partial, je douterais qu'il fût assez sensible à Fimpression des choses. Plus son âme avait de vivacité, plus son intelligence avait de force, plus il a dû sentir le contre-coup des événements et des hommes, avec un surcroît d'émotion qui demeure dans ses tableaux. La véhémence de ses expressions, la partialité de son langage est Findice de sa véracité. Si je le trouvais tout à fait impartial, je me dirais qu'il a voulu lutter contre lui-même; je me dirais qu'il a voulu retravailler ses impressions du moment et remonter au rôle d'historien ; j'aurais peutêtre moins de foi en lui, par cela même qu'il serait plus exact. Cette foule de faits et d'inductions, que le temps seul déroule, qui ne peuvent exister pour les contemporains écrivant à l'heure même, viendront cinquante ans plus tard. L'entière impartialité, c'est l'œuvre de l'historien racontant à loisir le passé, mais non la vertu du spectateur qui, fortement agité par ses impressions de joie, d'indignation, de crainte, raconte ce qu'il a vu, ce qu'il a souffert en le voyant.

Ainsi la postérité recueillera plus d'instruction sur l'homme et sur le siècle, dans les vives peintures, dans les impatiences généreuses, dans les spirituelles ironies de madame de Staël, qu'elle n'en aurait trouvé dans le récit le plus habilement compassé pour paraître impartial. C'est, je crois, la plus belle partie des Considérations sur larévolution française. Ce n'est pas, sans doute, le tableau complet d'un règne qui embrasse, dans son cours si plein et si rapide, tant de faits militaires et civils ; mais c'est le point de vue de ce règne tel qu'il apparaissait aux yeux de la morale et de la liberté. C'est une anticipation sur le jugement

de Tavenir. Jamais Féloquence de Fauteur ne fut plus neuve et plus animée. Les pages où elle peint le moiJH vement de la cour nouvelle qui se forme, la chute précipitée de tout le monde vers une commune obéissance, sont dignes de Tacite ; elle atteint jusqu'à lui sans chercher à le suivre. Quelques-unes des formes expressives, dont Thistorien antiqtie s'était servi, renaissent là, sous une même émotion de colère et de génie. Un autre passage non moinr admirable, c'est celui où , s'arrétant à considérer le conquérant au faite de la gloire, avec cette cour de rois, ce cortège de peuples, cette alliance impériale, elle cherche, dans un vice de sa nature morale, le côté faible de sa puissance :

11 ne fallait encore, à cette époque, à Bonaparte, qu'un sentiment honnête, pour être le plus grand souverain du monde : soit Famour paternel, qui porte les hommes à soigner Théritage de leurs enfants ; soit la pitié pour ces Français qui se faisaient tuer pour lui au moindre signe ; soit Féquitô envers les nations étrangères, qui le regardaient avec étonnement ; soit enfin cette espèce de sagesse naturelle à tout homme, au milieu de la vie, quand il voit s'approcher de lui les grandes ombres qui doivent bientôt Fenvelopper. Une vertu, une seule vertu, et c'en était assez pour que toutes les prospérités humaines s'arrêtassent sur la tête de Bonaparte. Mais Fétincelle divine n'existait pas dans son cœur.

Ëclatdes couleurs historiques, énergie du sentiment moral, partialité qui sert à l'expression, et qui ne nuira pas à la vérité pour l'avenir, voilà quelques caractères de cet ouvrage.

On peut y relever des exagérations de louange ou de blâme envers les hommes; mais, nulle part n'éclate

davantage cet amour du bien, cet espoir du progrès qui animait quelques orateurs politiques de nos temps modernes. Madame de Staël y mêle un mouvement de confiance religieuse. C'est le même sentiment q^e je voui» signalais dans un homme qui lui était inférieur pai* I& talent, mais égal par Fâme, dans Erskine. Le xviii* siècle avait méconnu et rejeté ce. caractère ; il supposait une alliance utile entre le scepticisme et le zèle de la liberté^ une complicité nécessaire entre la religion et le pouvoir absolu. Madame de Staël est un des grands talents qui ont protesté, avec le plus de Covce, eonti^ ce faux commentaire, appuyé malhei^ reuseme&t sur trop de faits. Plus elle avançait dans k vie, plus son âme devenait grave, religieuse, unissant la tolérance et le zèle. La fin de son ouvrage est une réfutation éloquente d'un mandement dont^e ne veux pas rappeler ici les doctrines ennemies de touta liberté civile. Mai» c'est gu nom du christianisme qu'elle le» combat II y avait dans cette vive ifiiagiaatioD ua double enthof^asme, ou plutôltiiu» ks oftthciisMMme» à la IoIsf. Mai» le poînt de repos peuf eette âme iA active, Fe»pérance où eH-e s'appuyait, e^étaît* la !*• berté politîique et ramélioration morale. Pourquoi h vie lui a-t-^lle manqué dans cette noble tâche de »6conder^ par l'apostolat du talent, le mouvement public d'un peuple vers des institutions qui le relèvent et qui l'éclairent? Jamais le caractère des écrits de madame de Staël n'avait été si bienfaisant, si pur, que dan&les dernières années de sa trop courte carrière. Son génie s'élevait encore, et elle allait mourir. Une grande renommée lui survit, et doit se lier aux nouvelles destinées de la France.

Pendant cette même période, un autre talent, doué

AU DIXr-nUITIÈME SIÈCLE. 375

defoF^ et d'originalité, trouvait, dans le spectacle des troubles civils qui avaient agité et formé Fâme de madame de Staël, un prétexte i des inductions bien dif^ Dérentes. À côté de cette philosophie religieuse et amie de la liberté, s^élevait nue autre philosophie théocratique et despotique; elle était inspirée par la haine de toutes les violences irréligieuses et antisociales qui avaient tourmenté la France; elle ser réfugiait dans le pouvoir absolu, elle prenait le contre^pied de tout ce qui avait été dit, fait et pensé en France depuis- un siècle. Nous avons déjà nommé Torgane, Thiérophante de' cette philosophie, M. deMaistre.

En rapprochant les ouvrages de ces deux écrivains, on peut voir le double contre-coup de la révolution ficançaise sur les esprits énergiques» Ici, complète adoption des^ principes de liberté, en les soumettant à la loi morale du devoir ; haine invariable du despotisme mâiitaire et dvllv du despotisme sous toutes les formes, haine renforcée par le spectacle même de la tyrannie multiple des comités et des clubs, espoir et confiatnce dans l'avenir : là^ haine aveugle contre toute espèce de liberté^ justification théorique du pouvoir absolu, proscripUon de toutes les idées qui avaient pu avancer L'indépendaiice de Thomme, proscription des prinei{»es mêmes de justice et d'humanité qui avaient précédé les violences de la révolution, anathème sur les lettres et les sciences, regret de rigporance du moyen âge, apothéose de rinquisition eide la tyrannie.

Je ne tiRe^ Messieurs^ aucune induction personnelle de ces.empoirtementft de la pensée abstraite, ou de ces pai^doxes de la mauvaise humeur. J'admets que le eomto< d» Maist£e,, aocien noble piémontais, et, après l'occuj^io&deson pays, réfugié à la cour de Sainlp

Pétersboui^, avait, dans le caractère, les qualités les plus nobles, comme il avait, dans Tesprit, beaucoup de force : mais il s*agit en ce moment des doctrines.

Vous savez, par Alfieri et par Thistoire, que, de tous les pays despotiquement gouvernés, le Piémont était un de ceux où le droit de propriété, Tindépendance personnelle, la faculté d'aller et de venir, de garder son bien ou de le vendre, était le plus complètement entravée par le régime absolu. Noble et magistrat, M. de Maistre, malgré les lumières de son esprit, s'était habitué de bonne heure à cette forme de royauté. Puis les violences, les coups d'État populaires, enfin Tenvahissemeut de son pays l'irritèrent contre les principes de la réforme française. Ses méditations et sa vie se continuèrent à Saint-Pétersbourg, loin des exemples et des habitudes d'un pays libre. En 1792, sous le titre de Considérations sur la France, il avait publié un livre amer, éloquent, plein de prophéties telles que la prévoyance de la haine en sait faire ; dans lequel, calculant d'avance les crimes futurs par les violences actuelles, il menaçait la révolution des fureurs où elle devait être inévitablement entraînée.

Plus tard, il fit paraître un ouvrage sur le principe générateur des constitutions sociales. Là, on sent que cet esprit amer et véhément, dégoûté des parodies tyranniques jouées au nom delà souveraineté populaire, ^e réfugie dans un régime despotique suspendu à une chaîne qui remonte dans les cieux. Pour lui, le principe générateur des constitutions, c'est le pouvoir absolu des prêtres, c'est la puissance de tout faire, appuyée sur l'infaillibilité. Vous apercevez ici cette antithèse entre les opinions, ce contraste violent dont je vous ai parlé. S'il y a quelque chose qui vous jette

) AU DiX-HUlTIÈME SIÈCLE. 3T7

, à mille lieues du principe de la perfectibilité sociale, de Fespérance que Fadministration des États s'améliore, s'adoucisse, c'est le principe, non pas d'un premier pacte, mais d'une première imposition du pouvoir souverain faite àl'espèce humaine, et sous laquelle à tout jamais elle doit plier la tête. Dans ce système, loin que la perfectibilité soit en avant, la perfection est en arrière ; et Ton doit supposer que, plus on se rapproche de cette source du pouvoir absolu, plus on arrive à la vérité des gouvernements. Aussi les modèles, les autorités produites par le comte de Maistre, ce sont les lois de Menou, ce sont tous les codes des Indous^ ce sont les maximes de ces nations doublement immobiles par le servage théocratique et par * l'indolence du climat, et qui sont trois ou quatre mille années avant de faire un sous-amendement dans leurs lois.

Ce n'est pas, Messieurs, qu'une grande vigueur, non de raison, mais de raisonnement, ne se mêle à l'exposition de cette théorie; ce n'est pas que le style de l'auteur, énergique, passionné, colère, tout à la fois impatientant et amusant, ne donne un singulier attrait à la lecture de ses livres. Hais ce qui nous occupe, c'est la vérité, et nous ne pouvons la voir dans un système démenti par l'expérience et par le bon sens.

Quoi qu'il en soit, cette manière de voir et de comprendre la politique avait tourné l'esprit subtil et vigoureux de M. de Maistre vers les études métaphysiques, et ces études s'étaient confondues pour lui avec la plushaute théologie, telle qu'il l'imaginait du moins. Il a réuni ces divers éléments de ses méditations dans un ouvrage célèbre : les Sùirées de Saint-Pétersbourg. Il les a réalisés sous une autre forme plus pratique.

379 LITTÉRATORB

dans son livre non moins célèbre du Pape. Enfin il en a fait une application particulière et locale dans son livre de VÈglise galliccme. Ainsi, dans un petit nombre d^ouvrages, cet esprit capricieux et puissant a fait ce que de plus grands génies a'ont pas eu le coi^ rage d'achever. Il asuivi, complété, épuisé son propre système. Il Fa considéré d'abord dans Tordre le plua élevé d'abstraction, puis il Ta suivi dans une appUr cation théologiquement , pui& dans une appllcatioa universellement sociale, puis dans une application particulière au gouvernement religieux ett civil de son pays d'adoption littéraire, la France.

Nous ne parlons ici que du système et de la perse-vérance de Fauteur. Nous n'envisageons que Fenchatnement de ses idées passant par des épreuves succès-' sives ; mais n'oublions pas, sans faire tort à la puissance du paradoxe et de Fesprit de parti, que le coloris avdent et capricieux de Faoteur, l'éelat de son imagination, sont de beaucoup dans sa renommée. U a qœlque chose de hasardeux, d'entreprenant, de nova* teur. C'est un mélange singulier de routine et de suIh tilîté, d'immobilité et de mouvement. C'est pac des paradoxes qu'il raffermit les vieilles idées;, c'est avec une sorte de verve a\(entureuse et démocratique qu'il défend la théocratie; c'est enfin avec toute la véhémenée d'un pamphlet politique qu'il appuie les doctrines de soumission et de silence universel. Ainsi le génie de sen; siècle perce tout entier dans Fanathème qu'il prononce contre son siècle; c'est avec Fesprit, les pasÛ4Mis, svvec les formes politiques du xix« siècle qu'il le répudie, qu'il FaccaUe sous sa colère, sous son mépris des sciences et de Fesprit modernes.

Venons au. détail aoitdes> beautés* philosopbiques et

morates disséminées dans ee^ livre; soit .des erreurs étranges auxquelles se laisse emporter l'auteur.

H. de Maistre, qui du reste était un homme du monde, mélange de courtisan et de militaire, érudît avec grâce, plus curieusement qu'exactement érudit, M. de Maistre avait un frère plus spirituel encore que lui peut-être, Tauteur d'un petit ouvrage philosophique, mélancolique,, sérieux, railleur, appelé Vogage oiuUmr de ma chambre^ et d'une nouvelle originale et touchante, fe Lépreux de la cité d'AosL Malgré son goût pour les études métaphysiques, et l'austérité de ses doctrines, M. de Maistre portait dans son style beaucoup d'agrément et de vivacité pittoresque. Cependant, il emprunta quelquefois la plume de son frère. C'est à celui-ci qu'appartient le gracieux prologue des Soirées de Saint-Pétersbourg; cette charmante description d'une navigation sur la Neva, dans unenuit d'été :

Rien n'est plus rare, mais rien n'est plus enchanteur qu*une belle nuit d'élé à Saint-Pétersbourg, soit que la longueur de rhivcr et la rareté de ces nuits leur donnent, en les rendant plus désirables, un charme particulier, soit que réellement, comme je le crois, elles soient plus douces et plus calmes que dans les plus beaux climats*

Le soleil qui, dans les zones tempérées, se précipite à Toocident, et ne laisse après lui qu'un crépuscule fugitif, rase ici lentement une terre dont il semble se détacher à regret. Son disque, environné de vapeurs rougeâtres, roule, comme un char enflammé, sur les sombres forêts qui couronnent l'horizon; et ses rayons, réfléchis par le vitrage des palais, donnent au spectateur l'idée d'un vaste incendie.

Les grands fleuves ont ordinairement un lit profond et des bords escarpé» qui leur donnent an aspect sauvage* La Neva

coule à pleins bords, au sein d'une cité magnifique ; ses eau limpides touchent le gazon des îles qu'elle embrasse, et dans toute Té tendue de la ville elle est contenue par deux quais de granit, alignés à perte de vue...

Mille chaloupes se croisent et sillonnent Teau en tous sens : On voit de loin l^As vaisseaux étrangers qui plient leurs voiles et jettent l'ancre. Ils apportent sous le pôle les fruits des zones brûlantes, et toutes les productions de Tunivers. Les brillants oiseaux d'Amérique voguent sur la Neva, avec des bosquets d'orangers : ils retrouvent en arrivant la noix du cocotier, l'ananas, le citron, et tous les fruits de leur terre natale.

Mais, enfin , que fait M. de Maistre sur cette belle rivière? il converse en bateau, avec un membre du sénat de Saint-Pétersbourg et un jeune Français, qu'on désigne par le titre de Chevalier. L'entretien , repris en d'autres lieux , pendant plusieurs soirées , fait passer .sous nos yeux de grands problèmes métaphysiques, dont M. de Maistre donne la solution, suivant le caprice de sa verve et de son humeur.

Le sujet principal, c'est le gouvernement temporel de la Providence. Dans le choix de cette question et la n^anière de la traiter, se retrouve encore le contrecoup de la révolution française. Je vois une imagination ardente et méditative, fortement éïnue de toutes les grandes catastrophes qui avaient bouleversé l'Europe, depuis trente ans; de ces prodigieuses victoires, de cette impitoyable anarchie , de ce pouvoir dominateur, qui semblait s'élever ssgfis terme. A la vue de tant d'événements , M. de Maistre réfléchit sur la manière dont va le monde; il reprend cet ancien problème :

Saepe mihi dubiam traxit sententia mcntexn»

Curarent Superi terras, an nullus inesset Rector, et incerto iluerent mortalia casu.

Ce n'est pas qu'il hésite; sa foi dans la Providence est entière : mais il cherche à expliquer Faction de la Providence d'une manière nouvelle, en supposant qu'elle a tout son développement, même dans cette vie. C'est, au fond, une variante de Voptimisme chanté par Pope.

M. de Haistre combat les arguments tirés contre la Providence, du mal physique et du mal moral, en établissant la culpabilité de l'homme, la souffrance nécessaire attachée à sa nature, l'influence de la vertu sur le bonheur.

Après ces idées communes qu'il a rajeunies par l'imagination, H. de Maistre entre dans un système qui lui est plus particulier, ou plutôt qu'il emprunte à la théologie. Cette nécessité et cette justice de la souffrance humaine une fois admises, il en cherche le remède dans la prière, et dans ce qu'il appelle la réversibilité, c'est-à-dire l'expiation par la souffrance d'autrui. Il détourne cette idée ds sa source mystérieuse et sublime, pour la suivre dans toutes les applications de la vie. A vrai dire, il donne la théorie métaphysique des indulgences. Comment, me direz-vous, ce système dont la première partie est un lieu commun de la philosophie et du bon sens humain , et dont la seconde n'offre qu'une déduction théologique, a-t-il suscité tant de plaintes et d'objections? La cause en est dans les détails, et je dirai presque dans les épisodes de l'ouvrage ; car, enfin, dans le plan qui vient d'être rappelé, il n'étaitpas nécessaire déplacer un éloge du bourreau, et non-seulement du bourreau qui exécute avec le glaive, mais du bourreau qui roue, qui torture, avec un exécrable détail de barbarie que imagination véhémente de l'auteur s'est plu à reproduire et à exagérer. Ce n'est

38S littéhature

plus "ceMe pureté , oeHe élévation de philosc^ie, de mysriiché, ifueTons ftdiiiirez.datts Fénelon.; ce D'est plus oetle gravité tfhéologique, oetie audorité éllo(|iiefile 'qui vous frappe dans Bossnet^ .t^est tune dévolion eapri* ciense'et edlèpe; e'est lun amour de la justice^ qui a quelque chose de systématiquement cruel. On y re» trouve riiioprosâon violente que laissent i\m guerres civiles dans l«s imaginatioste blasées par la tcnreur. G*«st 3à oe ^genre frénétique xm scttanique , treproehé à quelques écrivains anglais denoe joura. ](.4e Jtfaifitcei je le sais, était homme respectable et bon ; jmats aou rmagvDalionvesft impilaoahla. Jl tue coonçoit Fordre soéiflD quet^imeirté f]iaa*1e>saflkg et appuyé sur leibonirpeau.. Marquomëiioi de nouveau le>ca&tra8te entre Aes deuii écoles philosophiques nées du «peotaole >de la névâbition (française. L^uDe,iéipottvaaKtéedQs eriiuâs., mais ne dësespéramt pas de la justice , de la «lénité, lUe ae MXk^ vient'deBécbafauds que poor^espérerfaimélioisatiimidefi lois, f adoucissement .progressif rdespeiiMS, et, is'il.est possible , irabolitîon de la peine <de imoi^. ftemontant aux plus bdtles espérancesëu ohristianisme ancien^^auc doctrines de saint Augustin <qui, <dans une totU^e à -.un gouverneur id^Mrique , demandait que des hommes coupables méine de meuirtre (fusseiat.cimdaimiés aeu^ lement à desftrauraugc utiles, elle examine le dvûit de vi^i et de mont; «t, sans le loon tester d'une manièrcabso* lue, elle âémontve'que'rappjicationdefOe «droit tercible est dans un rapport direot et eo&tinu avec Tiétat de la société ; qu'un progrès dans les «mœuirB iau|gpK»ae un adoucissement dans les peines, et que ces dow^teomes se rencontsent ainsi dans une proiportion itoi^ours égale, qui doit amener enfin la faculté, et par Aà JKiâoie le devoir de supprimer la peine de mort.

M* de Maistre, au ooo traire, Bemo&t&à l^issfeîtttfttogi de J%ofa&faud, dans sa pureté la pl^iis aitre^e. Ge'quMl'Con» sidère, c'est rinfliction de la peine de mort^'êrâsî^OT* reur de ses détails. Ce qui Toccupe, ce n'est pas le droit du pouvûir prJLmiAif ^ .psauance Ja mort au Aorn de la juatioci, mais J'aotian du .vil iuslrmùeot gui la ùqï^ somme matériellement. xQue ce.tableau ibrlUeenlun^né d*un ardeat.et affreux<oûloria, peu notus .importe. M. de Maistre raisonne ain&i ;:

De celte pvëroi^tlve»rQdouftadii]«,.dcmt je '«mis ipao tnutâ llieure , résulte rexialenoe nécessaire d un homme desiiné à infliger aux crimes les chftttmenis décernés par la justice hi^ maine; et cet homme, en effet, jse trouve pantaut, sajos^qull y ait aucun moyen d^exjpliquer comment ; car la raison ne découvre , dans la nature de lliomme, aucun motif capable de déterminerle choix de cette profession. Je vous crois trop accoutumés à réfléchir, Messieurs, pour qu'il ne vous soit pas arrivé -souvent de méditer sur }ebouvreau.'Qd^est--ee donc que cetetre inesFllicatble'qiJi'a préféré à tousles métiers agrétfbles, lucratifs» Ibonnôtfsa, et^môme honorables qui se présenlenton'fouleàla foroeouàladextécitéhumaine, celui de tourmenter et démettre jk mont ses semblables? Cette tôte,>ee cœur sont-ils faits comme les.n6tres?ne oontlennent-.ilstrien de particulier et d'étranger d notre nature? Pour moi, je n'en sais pas douter. 11 estfait comme nous extérieurement ; il natt comme nous ; mais c'est un être extraordinaire ; et pour qu'il existe dans la famille humaine, il faut un décret particulier, un fiât de la puissance créatrice. U est créé comme un monde...

Dn signal lugubre est donné; un ministre abject de la justice vient frapper à sa porte, et l'avertir qu'on a besoin de lui : H part, il arrive «or une place publique couverte d'une fo\ile pressée et palpitante. On lui jette un empoisonneur, un parriciâcu unsaorilége; ilite Aaialt, U J^tend, il le lie sur une croix horizontale, il lève le bras : alorSi il se fût un silence hor-

384 LITTCRATURE

rible, et Ton n'entend plus que le cri des os qui éclatent sous la barre, et les hurlements de la victime. Il la détache; il la porte sur une roue : les membres fracassés s'enlacent dans les rayons, etc...

LTiorreur que vous éprouvez m'avertît de ne pas continuer, et cette horreur est un jugement. Faut-il écrire ce que les hommes réunis ne peuvent entendre? Le dégoût moral devrait arrêter l'imagination de Técrivain. Et, d ailleurs, quel défaut de vérité au milieu de cette horreur ! Quoi ! il a fallu un coup d'État de Dieu pour créer le bourreau? Quoi ! le bourreau a été créé comme un monde? Cependant ce bourreau qui roue, qui torture, et qui a été formé exprès pour cela par Dieu, n'existe plus dans une grande partie de l'Europe. Déjà l'œuvre la plus sanglante de la loi est devenue moins cruelle ; elle peut, elle doit s'adoucir encore.

Dans le passé même, les peintures hideuses de Tau* teur ne sont-elles pas démenties par l'histoire? Lorsque, dans Athènes, c'était une coupe de ciguë qui donnait la mort, où était toute cette fantasmagorie d'horreur et de sang dont l'écrivain s'est servi? Du reste, vous apercevez ici ce faux goût qui, même dans une école que l'on devait croire attachée aux doctrines spiritualistes, n'agit que par un grossier matérialisme d'imagination : car, ici, ce qui est digne des méditations du philosophe et de l'homme religieux, c'est le pouvoir d'infliger la mort; ce n'est pas l'acte matériel qui exécute cette mort. Il y a fausse imagination dans le style, comme il y a fausse philosophie dans les principes de l'auteur.

. Les conséquences de cette nianière de voir, de sen-

AU DIX-HUlTIfiME SIÈCLE. 385

tir et de s'exprimer, si elles ne produisaient que des fautes passagères de goût, pourraient facilement s*ou^ blier; mais elles agissent sur le fond même des opinions de récrivain; elles lui inspirent une cruauté systématique. M. de Maistre en vient jusqu'à justifier toute espèce de condamnation, fût-elle inique. Tandis que le bon sens grossier disait qu'il valait mieux sauver dix coupables que de faire périr un innocent, Fauteur des Soirées de Saint-Pétersbourg raisonne autrement. Il croit tellement à l'infaillibilité des condamnations, qu'elles lui semblent justes dans leur iniquité même. En cas d'incertitude, une condamnation lui paraît le meilleur et le plus court. Je cite, pour me justifier :

Uu*uD innocent périsse, c*est un malheur comme un autre, c est-à-dire commun à tous les hommes... Il est possible qu'un homme envoyé au supplice pour un crime qu'il n'a pas commis Fait réellement mérité pour un autre crime absolument inconnu. Heureusement et malheureusement, il y a plusieurs exemples de ce genre, prouvés par Taveu des coupables ; et il y en a, je crois, un plus grand nombre que nous ignorons.

J'avoue, Messieurs, que, quel que soit le brillant esprit de Fauteur, quelle que soit cette imagination contagieuse qui colore toutes ses expressions, qui donne une vie singulière à ses paradoxes, il suffit qu'une supposition si gratuitement barbare se trouve dans ses écrits pour qu'on doive le combattre.il n'y a pas de talent qui prescrive contre le bon sens et contre Fhumanité.

Page 1