QUARANTE-HUITIÈME LEÇON
Messieurs,
Considérations générales sur l'éloquence politique. — Carac» tère particulier de l'éloquence politique chez les modernes, et surtout en France. En quoi diffère de la tribune antique. — La Grèce. — Rome. — Puissance de Fimprovisation. — Exemple rapporté par Cicéron. — Vie périlleuse des orateurs. — Admirable peinture qu'en fait Cicéron. — Cet état presque habituel de la république romaine se retrouve dans nos troubles civils. — Une séance du sénat romain. — Caractère politique de l'éloquence chrétienne dans les premiers siècles. — Résumé.
On m'a quelquefois reproché de faire une histoire plutôt qu'un cours ; de raconter au lieu d'instruire. Je n'espère pas me corriger tout à fait de ce défaut. Au-* jourd'hui même, que notre çéance doit offrir, par le sujet, plus d'ensemble et de régularité, je ne promets pas de devenir dogmatique. Et d'abord, Messieurs, je ne conçoit guère l'étude des lettres autrement que par
s LITTÉRATURE
une suite d'épreuves, d'expériences sur toutes les ^créations de la pensée. Je ne crois pas que les formes du génie puissent être prévues, calculées, enfermées dans un certain nombre de règles et de préceptes. PiuU à vous «Bftfetenir de f éloquence tlie la tribuse, de cette éloquence vf$im<mt orsstoiie, eomme disaient les anciens, magna illa et oraloria eloquentia, les principes de Fart m'écbappentJescaXégories me semblent incomplètes. Il y a dans tous les arts de Fesprit, et en particulier dans réloquence, quelque chose de trop puissant et de trop libre pour s'assujettir aux systèmes des rhéteurs.
De même que, suivant la haute remarque de Buffon, pour bien connaître la nature, il ne suffit pas d'apprendre les classifications des sciences, et qu'il faut la contempler elle-même, dans son incalculable richesse et sa perpétuelle activité ; ainsi pour concevoir le génie de l'éloquence dans toute son étendue, il n'y a pas de division, fùi-ella inventée par Aristote, il n'y a pas de préceptes, fussent-ils donnés par Cicéron, qui suffisent. Il faut éprouver, au moins par l'imagination, la force de tous les sentiments humains, comparer les siècles divers et leurs inspirations dominantes, étudier tous ksefferfts et tous les haserds du talent : et puis, quand TOUS aurez fait ce cours de rhétorique universelle, toute émotion profonde que vous ressentirez dans la vie, toute passion vive qui remuera votre âme, vous epprendia. biea aitHielà de ces premières leçons d'éloquence.
Mesùeure, nous ay(>ne presiiue épaieé l'examen de la littérature française au xviii*' siècle. Mous sommes arrivés à eetie époque od l'esprit ne peut plus se prendre qu'à l'ordre social. Tout ee qui avait occupé la #fiéculation et le raisonnemeniobif ett expliqué,
lysé. Ces premiers aliments offerts à Factivité de la pensée sont dévorés. On est parvenu au pied de Tédifice qu'il s'agit d'abattre et de reconstruire ; et le dernier ouvrage que le talent se propose alors, c'est une révolution sociale. C'est ainsi que va s'élever la tribune politique.
Mais en France, à la. fin du .xviu<^ siècle, quel caractère aura cette tribune nouvelle? Ressemblera-t-elle à celle des Anglais, régulière eï presque formaliste, au milieu même d'une guerre civile, s'appuyant sur les traditions et les anciens souvenirs, alors qu'elle innove dan&Ia.souverâlneté même? rappellera-trelle cette tribune polonaise, élevée par moment au milieu des agitations d'une anarchie guerrière? enfin, aura-t-elle quelque ressemblance avec cette tribune de l'antiquité, ^ fortement liée à tout l'état social, aux mœurs, au climat, à la vie de ces hommes qui, sous le nom des Grecs et des Romains, fatiguent sans cesse l'univers de leur souvenir? Non, Messieurs, elle aura nécessairement un autre caractère, un caractère singulier, nouveau, qui tient à sou origine littérairetet philosophique. On y reconnaîtra le développement d'un peuple qui, après avoir employé les sciences et les talents à ramusement, à Tintérét de la vie mondaiœ, k raffranchissement des esprits, veut les faire servii au renouvellement de la société elle-même. Elle aura doue quelque chose de plus hardi, de plus systématique, de plus général que toutes les autres éloquences politiques qui ont éclairé ou troublé le monde.
Mais, avant d'essayer ce difficile examen, ne faut-il pa^^îeter quelques regards en arrière et autour de nous? Au iniiiea de toutes les variétés nationales, ne faut-il j^as d'abord nous rendre compta du caractère essentiel
attaché à Féloquenee de la tribune? L'éloquence politique (le mot le dit assez) n'appartient qu'aux États libres. Son théâtre est une assemblée populaire; sa plus grande puissance, la parole soudaine excitée par la chaleur du débat.
Dans quels lieux du monde ces deux conditions de réloquence s'étaient-elles rencontrées davantage? Ici l'antiquité nous répond ; elle nous obsède, nous accable du nombre et de l'éclat de ses exemples ; mais nous n'irons pas les reprendre en détail, et faire un épisode qui soit un ouvrage.
Nous n'essaierons pas non plus d'analyser cette rhétorique d'Aristote, travail d'un esprit si fort, mais œuvre de philosophie plutôt que leçon d'éloquence, composée pour la Grèce lorsqu'elle n'était plus libre. Nous chercherons seulement à recueillir, dans l'éloquence de l'antiquité, quelques caractères généraux de l'esprit humain, qui doivent se reproduire toutes les fois qu'il y aura la liberté pour inspiration et la parole soudaine pour instrument. Où pourrait-on chercher ailleurs que dans la Grèce la première forme, le plus heureux développement de cette éloquence? Elle y était le gouvernement et le spectacle des peuples tout à la fois. Ici, la multitude des faits, des souvenirs embarrasse la pensée, et permet à peine de saisir quelques traits distincts ou dominants. Toutefois, ce qui nous frappe d'abord, c'est ce caractère de logique et d'imagination qui appartenait à l'éloquence politique des Grecs. En même temps que, chez eux, la philosophie entrait dans l'éloquence, elle protestait contre elle. La réforme tentée par les philosophes était ennemie de la domination exercée par les orateurs. Ce premier trait ne vous semblb-t-il pas marquer une différence entre
réioquence politique des anciens et celle qui naquit, en France, du développement des idées générales.et deFesprit d'indépendance philosophique? Dans l'antiquité grecque, la philosophie considérait l'éloquence comme une force injuste et passionnée, qui trompait les hommes en flattant leurs préjugés, et les tyrannisait au milieu d'un Ëtat libre. Au contraire, dans nos États modernes, et surtout en France, ce sont les idées i philosophiques, dans leur hardiesse, qui ont enhardi la parole ; ce sont toutes les doctrines dont les philosophes modernes avaient, pendant un demi-siècle, rempli leurs ouvrages, qui tout à coup assaillirent la tribune et se proclamèrent elles-mêmes à haute voix.
Mais une plus grande différence, c'était celle des climats, des imaginations, des mœurs. Bien que l'esprit des Grecs fût singulièrement dialecticien et subtil, la condition de l'éloquence, pour eux, c'était la pureté, l'élégance, l'harmonie du Tangage. Rien n'était plus sé« vère, plus délicat sur le goût, que cet auditoire démocratique d'Athènes. Cicéron le remarque : « Devant le peuple athénien, un orateur n'eût osé se servir d'un terme inusité ou déplaisant; » eorum religioni quum serviret orator, nullum verbum insolens, nullum odiosum ponere audebat. Le plus grand et le plus austère des orateurs athéniens, dani^ une cause qui intéresse le salut commun, est obligé de s'excuser d'avoir manqué à l'élégance attique, et de rappeler aux Athéniens que le sort de laGrèce ne dépend pas d'un geste oratoire.
Cependant, Messieurs, cette perfection de langage qui semblait imposée aux orateurs de l'antiquité grecque, comment l'accorder avec cette condition de soudaineté si puissante dans le débat politique? Périclès, selon Plutarque, n'allait jamais à la place publique
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sans avoir demandé aux dieux la grâce de ne Tien dire dlrapradent, rien qui ne fût nécessaire, rien qui ne fût convenable. Cette prifere était toute une préparation oratoire. Phocion, silencieux, an pied de la tribune, chercbait, avant d^f monter, comment il exprimerait en moins de mots ce qu'il avait à dire. La prémédita* tion seule, en effet, peut donner la concisi<Mi du lan*- K%6. Qui doute cependant, Me^ieurs, m»)(fré ces exemples, que, dans le mouvement d'une assembtâe populaire, la parole des orateurs d'Athènes ne filt so«vent subite, improvisée? Pour persuader les autres, il faut penser avec eux, en même temps qu'eux; Von» lisez dans les rhétoriques d'exeeUentS' préceptes sur réaction, sur la perfection du geste, la force et la vérité du débit. Rien de mieux; tous ces consuls vous apprennent à simulera grand'peîne ce que vous feriez naturellement si vos paroles étaient l'expression sou^ daine de vos sentiments et de votre âme. Il peut y avoir beaucoup d^art ; mais il n'y a i^us de vérité, lorsqu'on récite au lieu de sentir. On n'est plus orateur, on est acteur. La perfection même du débit, s'il n'est pas l'accent involontaire de l'Âme, deviendrait «n éé^ faut, en trahissant r^nrtifioe.
Je sais que les liiéteurs anciens ont compté la m^ moire parmi les qualités essentielles à Toratevir. liais cette mémoire n^é^ait pas celle des phtasesetdes mots: c'était suitout une vive sensibilité qui retient teutesi les impressions qu'elle a reçues, retrouve subitement toutes les idées qui Tont frappée, et se ranime plutdt qu'elle ne se ressouvient. C'^it une attention vsste et sûre qui parcourt rapidement toutes les parties d'une cause, d'un sujet, et n'oublie rien, par la force même du raisonnement et la nécessité de la méthode. En li«
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sant les discours <te Dëmosthène, même tes plus trin vaîUéSf ces disecmrs où Longio ne voyadt pas une phrase, pas une expression que Ton pAt changer ou déplacer sans détruire la justesse et Ténergie du lan«* gage, vous remarquerez cependant des choses sou-daines, imprévues powr Porateur, des expresiAons qui ont dû lui être donttéeS' par Taccident du combat. Dans son plaidoyer contre Esehine, il répond à des objections qu*il vient d*entendre. S'il refuse Tordt^ de discussion que veut lui opposer son adversaire, sll dé^ veloppe sa défense comme il YHYtAi préméditée, il y entremêle cependant des répliques soudaines* Il en cherche Foccasion, il interpelle Eschine; il attend, il défie sa réponse, et triomphe de soft silence qu'il ne pouvait prévoir.
Parmi les écrits de Démosthëne, on a conservé dei) fragments assez courts qui devaient trouver place dans des discours presque entièrement improvisés. Il y a, par exemple, tout un recueil d'exordes. Cette précau^ tion était devenue un précepte pour Cicéron. Vous vous souvenez que ce grand mattre de tous les secretsde la parole dit qudque part que Toraleur doit être assuré du commencement de son discours; qu^en^ suite, animé par la parole même, il achèvera^ sous rinspiration du moment. Cicéron, par une belle sin** litude, rappelle que les rameurs font voguer d'abord une barque à force de bras, puis s'arrêtent, tenant les rames suspendues ; mais le mouvement une fois donné pousse la barque en avant. C'est ainsi que le discours soudain, que la parole, pressée par Timpulrion pre^* mière du discours éorit, conserve le même élan et la même vigueur.
Si de la Grèee, entrevue rapidement, nous passons
à Rome, nous y retrouvons les mêmes caractères de réloquence politique, l'audace et la soudaineté, avec des intérêts plus grands. L'éloquence grecque était presque renfermée dans Athènes; elle agissait sur des hommes libres, en qui la liberté avait développé tous les dons de Fintelligence ; mais elle n'avait pas ce vaste théâtre, cette puissance d'action qqe la parole trouva dans Rome. Cest à Rome peut-être que nous devons chercher le plus haut degré de l'éloquence politique, considérée tout à la fois comme puissance et comme art. Là paraît tout entier cet empire que, dans la société antique, la parole exerçait sur les hommes assemblés. Nul doute que l'art moderne ne soit resté loin de ces exemples.
Vous souvenez-vous du passage où Rousseau, donnant la supériorité à la vie sauvage sur la vie sociale, allègue pour motif que, dans la vie sauvage, l'homme endurci, développé par l'exercice et le besoin, se porte tout entier partout, que ses membres plus agiles, sa vue plus perçante, tous ses organes plus subtils ou plus forts, sont comme autant d'armes attachées à luimême, et toujours prêtes; tandis que l'homme social, l'homme civilisé, peut à peine, par mille secours étrangers, mille moyens artificiels, remplacer cette force primitive que le sauvage a iseulement conservée? On pourrait. Messieurs, avec plus de justesse, appliquer ce contraste à l'orateur antique, mis en paiallèle avec l'écrivain moderne. L'orateur antique, tel que Cicéron nous le montre, tel qu'il aime à le décrire, avait bien en lui cette force immédiate, complète, indépendante. C'était l'homme en qui la voix, la pensée, l'âme étaient le mieux développées pour une action soudaine. Ce n'était pas dans un seul discours qu'il mettait son gé-
nie; il ne faisait pas une œuvre, en quelque sorte, distincte de lui-même ; il se portait tout entier partout, opposant, comme une armure naturelle, sa force oratoire à tous les accidents de la vie sociale, aux ininii-, tiés, aux périls. Dans, nos tenips modernes, il se rencontre parfois un honime qui fait un livre meilleur que lui, c'est-à-dire qui, s* aidant de tous les moyens de la civilisation littéraire et de Fart industriel d'écrire, travaillant, imitant, raccommodant, compose un certain nombre de pages qui renferment un certain nombre d'idées, tandis que lui-même, pris sur le fait, sommé de parler, ne montrerait pas le quart du talent qu'il a mis dans son ouvrage.
De même. Messieurs, en sens inverse, un orateur de Rome, un Galba, un Crassus, étaient bien supérieurs à leurs écrits. Ils trouvaient, au moment, un génie qu'ils nîont pas laissé sur papier. Cicéron nous l'apprend. Leurs ouvrages écrits, que nous avons perdus, étaient inférieurs à eux-mêmes. Mais, dans la. chaleur du combat, lorsqu'il avait fallu montrer l'homme armé du doD naturel et soudain de la parole, le guerrier de la tribune^ alorsjls avaient été puissants, grands, admirables ; ils avaient accompli l'œuvre de l'orateur.
Où trouverons-nous, Messieurs, quelques souvenirs originaux de ces victoires de tribune, de cette action instantanée de la parole, dont lord Chatam, en Angleterre, et Mirabeau, parmi nous, ont ressuscité l'exemple? Ce n'est pas, je le crois, dans les discours mêmes de Cicéron, tels qu'ils nous ont été transmis. Ces discours portent évidemment la, marque d'un art ingénieux, et savant, qui les a corrigés, embellis. Cicéron Fa, dit cent fois, et toute l'antiquité romaine le répète. •Souvent ce grand orateur avait parlé d'après quelques
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notes fort courtes, rapidement jetées, et que Tîron Faffranchi publia dans la suite. Elles étaient, nous apprend Quintiiien, fort simples, négligées, faites pour le besoin de Forateur, bien différentes en cela des extraits, soigneusement travaillés, d\in autre orateur, Sulpicius. Hais les discoure qui nous restent de CSicéron ne sont plus ces notes, premier jet de la pensée deTorateur. On n'y trouve pas ces improvisations accidentelles qui faisaient sa force"; il y a trop d'art, trop de symétrie, trop peu de mots répétés, une élégance trop achevée.
Ce n'est pas sans doute que le don naturel de Tëlégance, fortifié par Tbabitude, cet art infini d'une rhétorique longtemps apprise, ne puisse inspirer quelques phrases savantes et harmonieuses, même à Timproviste; mais un art trop habile se fait sentir dans les discours de Cicéron. Voyez même sa harangue œntre Catilina. Je suis sûr que, dans la solitude de son cabinet, il a revu ces invectives soudaines, ces injures d'abord arrachées à la colère, et que, de sang-frord, il les a rendues plus amères et plus poignantes, s'il l'a pu.
Ainsi, pour trouver Hnspiration immédiate et primitive de l'éloquence romaine, il faut chercher, çà et là, quelques fragments conservés. Je citerai d'abord un exemple emprunté à l'orateur romain le plus célèbre avant Cicéron et le mieux loué par lui, Crassu!$. Il semble, à la vérité, que le talent de Crassus éteît surtout judiciaire; mais vous savez quelle était, chez les anciens, l'intime alliance de la tribune politique et du barreau.
Les passions développées par la liberté étarent à la fois si puissantes et si désordonnées dans ces républiques orageuses, que la justice était à peine possible.
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Dans les préceptes donnés par les orateors^ancteost on suppose presque toujours le magistrat violent, partial, injuste, corrompu : n'importe ; Toilà Tbomme que la parole doit enlever. Mille soènes tumultueuses se mêlaient sans cesse à la solennité de la justice. La fonme de cette justice, le Ireu où eHe était rendue, le oarao* tère des accusations s! souvent politiques, la présence des partis opposés, la foule du peuple, tout exdtait et élevait Forateur. Le petit ou même le grand GhâtaletY la salle des Pas-Perdus, ne ressemblcoit pas à œt iubmense Forum, à cette place publique où Ton prononçait les décrets qui abolissaient les royautés d'Asie, où Ton donnait les dignités de Rome, où Ton proposait, où Ton abrogeait des lois, et qui servuit aus» de théâtre aux grands débats^ judiciaires. Une des plus belles inspirations de la parole improvisée, celle que Gieéron nous a conservée sous le nom de Crassus, vous ne pouvez pas la supposer ailleurs que dans te Forum.
Voyez d'ici ce Forunl tel qu'il n'est plus, cette place immense, arène journalière dupeuple-roî : à l'une des extrémités, sur de hautes estrades, sont réunis les juges en grand nombre ; plus bas est l'accusé, citoyen considérable, Planous; en face l'accusateur, un homme de la famille des Brutus, redouté pour la violence de ses invectives et méprisé pour ses mœurs. Un peuple immense se presse. Brutus a porté la parole avec toute Ténergie de la haine. Le plus grand orateur de Rome» Crassus, a commencé la défense de l'accusé. Cependant ce vaste Forum, rempli par les spectateurs du combat judiciaire, est tout à coup traversé par une imposante cérémonie..Une femme du sang des Brutus, Junia, venait de mourir. Son corps est conduit avee pompe vers le bûcher funèbre ; une suite Bombceuso
de citoyens forme le cortège; on porte au-devant les images révérées de fous les aïeux de Jùnia, jusqu'au premier Brutus. Ce spectacle, cette solennité de la mort suspend un moment Faudience, cette audience en plein air, à la face de Rome et des dieux. Mais Crassus a saisi soudainement cette occasion pour accabler son adversaire. Avec un degré inexpnmable de véhémence, lançant des regards terribles sur Faccusateur,. se précipitant de tous ses gestes sur lui, d'une voix tonnante et rapide, il s'écrie :
Que faiMu là, Brutus, tranquillement assis? Que veux-tu que cette vieille femme aille annoncer sur toi à ton frère, à tous ces grands hommes dont tu vois passer les images, à tes ancêtres, à Junius Brutus, qui délivra le peuple du joug des rois? De quel travail,, de quelle gloire, de quelle vertu, te dirat-elle occupé? du soin d*augmenter ton héritage? cela serait peu digne de ta naissance ; à la bonne heure, cependant : mais non ; il ne te reste rien de ce patrimoine ; tes vices Font dévoré. Dira-t-elle que tu t'appliques à la science des lois? ce serait une tradition paternelle ; mais, en vendant la maison de ton père, tu n*as pas même sauvé, parmi les débris de ses meubles, le siège où il était assis pour entendre ses clients. Au métier des armes? tu n'as vu de ta vie un camp ; à Féloquence? mais lu n'en possèdes aucune. Tu as seulement prodigué tout ce que tu avais de force et de voix dans ce vil trafic d'accusations et de calomnies. Comment oses-tu voir le jour, envisager ce peuple, paraître au Forum, dans la ville, sous les yeux des citoyens ? N'as-tu pas frissonné à la vue de cette femme morte, et des images de tes ancêtres? Ces glorieuses images, non-seulement tu ne les imites pas dans ta vie, mais tu n'as pas même une demeure à toi pour les recueillir.
Ce morceau est tout dans les moeurs antiques, tout plein d'allusions romaines; et cependant il conserve pour nous une étonnante énergie.
Voilà rimprovisation ; el vous sentez bien, Messieurs, que plus cette vie de Rome était agitée, exposée aux attentats de la force, plus^ cette nécessité d'être armé sans cesse de sa parole et de son génie était imposée à Forateur. Un homme qui aurait eu besoin de se retirer pour méditer son discours, ou de retrouver ses tablettes pour le lire, était un homme perdu, anéanti. Que Ton considère ces troubles civils qui rendirent la vie des Romains si affreuse et si dramatique pendant un demi-siècle, le développement de l'éloquence, dans ses formes les plus vives et les plus soudaines, paraîtra Finévitable résulta|.des malheurs et des agitations de Rome. Là, comme ailleurs, c'était au prix de la souffrance qu'arrivait le génie.
Aussi, je ne m'étonne pas que, longtemps après, les écrivains qui, sous l'empire, parlaient timidement de la république, aient caractérisé l'éloquence comme une espèce de brûle-maison, de désordre continuel : Magna illa eloquentia, sicut ignis^ materia alitur, et urendo claresciL
Je ne m'étonne pas que, sous la paisible servitude imposée par Auguste, ils aient rappelé avec une espèce d'effroi ces agitations continuelles du Forum, ces nuits entières passées à la tribune, ces morts prématurées, ces hommes tués par la parole. Je ne m'en étonne pas; mais je préfère à leur incomplet témoignage la vive peinture que Cicéron a faite de cette vie qu il avait éprouvée lui-même, et à laquelle il se dévouait. C'est un magnifique épisode qu'il a jeté dans ses beaux dialogues de Oratore.
Dans ces dialogues, vous le savez, il a choisi pour organes les plus célèbres orateurs de l'époque an* térieure à la sienne» Crassus, Antoine, Sulpicius.
H LlTTETliArVtlË
Cotta, etc. Au commenceoient de Mu tromème ihrre, il rend faonmage à la mémoire de ces hommes illu»* très, dont i) retrace les morts pnèmàttiFèes :
Comme je me disposais, mon frère Quintus, à rapporter dans ce troisième livre le discours que nous avait tenu Crassus après Antoine , un cruel souvenir a renouvelé Fancienne tristesse de mon âme. Ce génie digne de Timmonalîté, cette douceur de mœtn^, cette vertu qui briîlait dans Crassus, tout fut détruit par une moort seudakie, dix jours après les entretiens que vous venez de lire. Crassos, de releur à Hoïkie, k dernier jour de&jeux, s^étaH vivement émn àlaseu^eHa d'une hwma^ gue prononcée devaai le peupievei oè le emkuA Pfaîlfppe iwah dilqu'iliaUaiiun autre conseiïà la tôtede la rèpubUqueietqiie, pour lui, il ne pouvait la gouverner avec un pareil sénat. Le matin des ides de septembre, Crassus et une foule de sénateurs se réunirent, sur une convocation de Drusus ; ce tribun, après une plainte amère contre Philippe, demanda qu*il fût délibéré sur les outrages que Philippe avait proférés contre le sénat, dans rassemblée du peuple. J*ai vu souvent les plus habiles s'accorder à dire que, chaqvie fbis que Crassus pariait avec quelque soin, il semblait n'avoir jamais mieux parlé; mais cette fois en cenvint d'un accord imaiiîniie que^ si Cmssus sun passait erdinairenieiit toos lesta!itnes,.daiB œ jour il a^était surpassé lui-même^
Il déplora Finfortune. et Fabandoii du sénat, qui dans ce consul, dont le devoir était celui d'un bon père, d'un fidèle tuteur, trouvait un vil brigand, et voyait piller par lui le patrimoine de sa gloire et de sa dignité. 11 dit qu'il ne fallait pas s'étonner si l'homme dont les conseils avaient bouleversé la répubfique voulait repousser loin de la république les conseib du sénat*
Crassus, par ces paroles, ayant allumé la colère de Phihppet hoainie impétueux, éloquent, et terrible dans la défense, eeluM» ne put le souflirir ; û s'emporte, et ordonnant de sabir ks biens de Crassus^, il cnit Feffraysp ^Mut cette menaos.
AU Dix-flerrrÈKE siècle. IS
ce moment qne Grassus fet inspiré d^une divine èioquenoe ; et, dèelarant ^trll ne reconnaissait plus comnw consul celui pour le^el il n*était pas !ui-mdme sénateur, il 8*écria : « Penses4u, lorsque tu as frappé d'une odieuse confiscation rautoritè môme du sénat tout entier, qfuand tu Tas indignemeot brisée sous les yeux du peuple, que tu pounns m^ouvanter par celle saisie de mes biens? ce n'est pas là qu'il faut porter tes eoaps. Si tu veux enchaîner Crassus, c'est ma langue qu'il faut arracher ; et, ma langue arrachée, mon âme libre encore, du souffle seul, repoussera ta vîoience. v II parla longtemps avec une grande forée d'organe, de colère et de génie, il développa, dans les termes les plus magnifiques et les plus forts, et fit admettre cette déclaration, que, dans rinférétdu peuple romain, jamais ni la prudence ni la fidélité du sénat n'avaient manqué à la république. Il fut présent mémo, nous le voyons par les registres, à }a rédaction du décret. Mais ce fut pour cet homme divin le chant du cygne ; ce fut le dernier son de cette voix que nous semblions espérer encore lorsque nous renions dans le sénat, après sa mort, pour regarder la place où 3 s'était arrêté la depnière fois. On nous disait qnll ressentit en parlant une douleur de côté, qui fut suivie d^ine sueur abondante. Saisi par un frisson, il rentra chez lui tremblant de la fièvre ; et le septième jour il fut enlevé par un mal de poitrine. trompeuses espérances des hommes! 6 fragilité de la condition humaine! ô vanité de nos efforts, qui se brisent an miUeu mémfe de la carrière, qui disparaissent dans la tempête, avant même d'avoii entrevu le port!
Tant que la vie de Crassus avait été oecupée dans les travaux du Forum, il s'était distingué par les services qu'il rendait aux particuliers, et par la supériorité de son génie, etc., etc.
L'année qui suivit son consulat, cette année qui, du consens tement de tous, semblait lui ouvrir la route vers la phi9 haute autorité dans l'Ëtat, hrf ravit tout & coup, par la mort, toutes les espérances et toutes les pensées de la vie. Ce fut sans doute une perte amère pour sa fiamille, pour la patrie, pour fous les gens de bien; mais tels furent, après loi, les destioi
de la république, qu'il est permis de dire que les dieux ne lui ont point ôté la vie, mais accordé la mort. Crassus n*a point vu lltalie en proie aux horreurs de la guerre civile ; il n'a point vu le deuil de sa fille, Fexil de son gendre, la fuite désastreuse de Marins, le carnage qui suivit son retour; enfin il n'a point vu dégrader, par tous les genres de flétrissure, cette république où il avait obtenu tant de gloire lorsqu'elle était si florissante.
Mais puisque j'ai pensé aux coups capricieux de la fortune, mon discours n'a pas besoin de s'égarer au loin. Il me suffit, pour exemple, de ces hommes qui paraissent dans le dialogue que je vous rapporte. Bien que la mort de Crassus ait excité de justes regrets, qui ne la trouve heureuse, en se rappelant le sort de tous ceux qui eurent avec lui ce dernier entretien? Ne savons-nous pas que Gatulus, ce citoyen si éminent par tous les genres de mérite, qui ne demandait à son ancien collègue Marius que l'exil pour toute gr&ce, fut contraint de s'ôter luimôme la vie? La tôte sanglante de Marc-Antoine, à qui tant de citoyens devaient leur salut, fut attachée à cette môme tribune, où, pendant son consulat, il avait défendu la république avec tant de fermeté, et que, pendant sa censure, il avait parée des dépouilles de nos ennemis. Avec cette tôte tomba celle de Caïus César, trahi par son hôte, et celle de son frère Lucius; en sorte que celui qui n'a pas été le témoin de ces horreurs semble avoir vécu et être mort avec la république. Crassus n'a point vu son proche parent Publius, citoyen du plus grand courage, mourir de sa propre main, la statue de Ves^, toute teinte du sang de son collègue le grand pontife Scévola, ni l'affreuse destinée de ces deux jeunes gens qui s'étaient attachés à lui. Cotta, qu'il avait laissé florissant, peu de jours après déchu de ses prétentions au tribunat par la cabale de ses ennemis, fut, quelques mois plus tard, chassé de Rome. Sulpicius, qui croissait po'jr la gloire de l'éloquence romaine, attaquant avec imprudence ceux qu'il avait le plus aimés, périt d'une mort sanglante ; et sa témérité ne fut point punie sans un grand dommage pour la république.
Ainsi Crassus, la gloire de ta vie, la-propos de ta mort, me font penser que la faveur des dieux a protégé ta naissance et tes derniers moments ; car ton courage et ta fermeté d'âme t'auraient livré au glaive de la guerre civile ; ou, si la fortune t'avait préservé d'une mort violente, elle t'aurait forcé d'être spectateur des funérailles de ta patrie. Et non-seulement la tyrannie des méchants, mais la victoire même des bons, aurait al tes yeux de tout le sang romain qui la souillait.
Ne reconnaissez-vous pas ici, Messieurs, un^ tirîstë analogie entre ces annales sanglantes de la tribune TO7 maine et l'histoire de nos premiers orateurs politiques? Lorsque, au commencement de nos troubles civils, on voyait ces hommes, éclatants d'esprit et d'espérance, se presser autour d'une tribune nouvelle et inconnue, aurait-on pensé que, quelques mois après pour les uns, quelques années après pour les autres, presque tous auraient disparu? Mirabeau, il est tombé comme Crassus, tué par la tribune , et ces jeunes gens faits pour la gloire, et qui n'ont pas eu le temps de la recueillir, ou qui l'ont gâtée, Barnave, Vergniaud et d'autres, ils sont morts comme le jeune Sulpicius, sous le glaive des proscripteurs. Le talent de la parole les désignait pour l'échafaud. Presque tous les hommes célèbres d'alors furent emportés, engloutis par la tempête civile.
Ainsi, l'étude de l'éloquence, loin de nous ramener à la méditation des formes littéraires, comme l'ont voulu les rhéteurs, nous précipite, nous enfonce, plus que nous ne voudrions, dans tous les souvenirs de l'histoire politique et morale qui en est l'âme et la vie.
Il faut maintenant. Messieurs, compléter, par des exemples moins connus, cette idée, cette esquisse que j'ai voulu vous donner du caractère libre, énergique.
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soudain de réloquence politique dans Tantiquité. Le dernier exemple que je choisirai est emprunté à Ctcé ron sous un autre aspect que celui qui vous est le plus familier. Vous assisterez par cette lecture à une scène intérieure du sénat. Vous verrez comment une éloquence qui n*a rien de pompeux ni de préparé arrivait soudainement à Forateur^ dans les débats du sénat. En songeant que de telles épreuves étaient journalières, vous aurez peîne à concevoir la vie laborieuse, dévorante que quelques-uns de ces hommes ont soutenue s! longtemps. Quel plus grand phénomène moral que Cîcéron ! Cette activité perpétuelle, ces crises d'inquiétude, d'ambition et de douleur, et ces continuefles études; cet homme qui, sans cesse menacé dans son salut, dans sa gloire, en butte aux plus mortelles inimitiés, ne peut se sauver un moment dans ses maisons de campagne, qu'aussitôt tous les souvenirs de la Grèce, la philosophie, la poésie, les sciences naturelles, les arts ne le préoccupent tout entier: puis qui rentre dans Rome pour y trouver la guerre au Forum, la guerre au sénat!
Mais laissons ce panégyrique inutile , et venons à l'exemple que je vous ai promis. Il montre bien 'cette convulsion perpétnelle de l'état romain si contraire à l'ordre, au bonheur, si favorable au talent.
Cflodius; ancien ami de Cicéron, a été accusé, comme vous le savez, d'avoir pro&né les mystères de la Bonne Déesse, dans la maison de César. Traduit devant les centumvirs, il a gagné, ou effrayé le plus grand nombre de ses juges; le tribunal avait fait venir une garde nombreuse pour se mettre à l'abri des satellites de Clodius. Malgré cette précaution, Glodius est absous. « Apparemment, dit alors le grave Catulus, les juges
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û*ftva$€fnf demande des gardes que pour mettre à Fabri FàTgent qn*ils ont reçu de Clodius. d Toîlà la vîe romaine de ces temps. Cependant, de la place publique, Clodius 8*est rendu à rassemblée du sénat avec toute Teffronterie de son absolution récente ; Cicéron, indigné, prend la parole; eniendezrle dans une lettre fa«nûUère raconter cette journée *
J*ai accablé Clodius en face dans le sénat, d*abord par an discours suivi et plein de véhémence; puis dans une altercation dont je ne vous donnerai que quelques traits; car le reste ne peut avoir de force et de grâce, n^étant plus animé par cette chaleur de la discussion, on, comme vous dîtes, vous autres Grecs, du combat. Aui ides de mai nous étions assemblés au sénat. InvHé à dire mon avis, je parlai de la république en gé» nènd, et j\unenai dhÎMnient la parole sur Clodius. c Q ne îaÊiaïl pas que, ponr une blcssare, le sénat se laissAt vaincre et perditcoorage. Le coop était de telle natare, que Foa ne devait se le dissimuler ni s'en effrayer. Nous paraîtrions lâches d*eii avoir peur, et stapides de ne pas nous en apercevoir. Lentulos avait été absous deux fois; Gatilina deux fois. Celui-ci était le troisième que les tribunaux lâchaient contre la république, tu te trompes, Clodius; les juges ne font pas laissé Rome pour ville, mais pour prison. Ils n^ont pas voulu te retenir dans la cité, mais te priver de fexil. Ainsi donc, pères conscrits, ranimez votre courage. LMnien des hommes de bien subsiste. Ils ont une douleur de plus, mais leur vertu B>n est pas affaiblie; aucon doaunagenoiive«i n^estsorreno, mais le mal qui existait a été découvert. Parmi les juges d*on homme pervers, il s*esi trouvé plusieurs hommes Semblables à lui. Maisqu'est^e que je ûûs? Tai presque enfermé un discours dans une lettre. Revenons à la dispute. Ce bel enfant se lève et me reproche d'avoir visité les eanx de Baies. « Mensonge! mats qu*importe? est-ce la même chose que d'avoir visité les mystères? ai-je reparti, etc. — Jusqucs & quand, reprend Clodius, souffrirons-nous eeroi?— Tu prononces le nom de Rci(iVaraiailex), loi disje;
mais Roi n*a fait de toi aucune mention (il avait, comme on sait, dévoré en espérance la succession de Roi), — Tu as acheté, nne maison, me dit-il. — Çrois-tu, lui ai-je répondu, que ce soit môme chose que d'acheter ses juges? — Les juges, me ditr-il, ils ne font pas cru, malgré ton serment. — Il y eu a vingt-cinq, ai-je dit, qui m'ont cru sur parole ; et les trente môme qui t'ont absous ne te croyaient pas, car ils ont reçu ton argent d'avance. » Abattu par les cris qui s'élevèrent, il resta muet et fut terrassé.
Voilà, Messieurs, quelle était à Rome Féloquence politique en famille, dans Fintérieur du sénat, au milieu de ces graves pères conscrits.
L'excès de la liberté était son inspiration ; la parole soudaine, son arme la plus puissante. Sous cette forme, l'éloquence politique semble n'appartenir à nos Ëtats modernes que dans les époques de troubles et de révolutions. Vous ne pourriez vous figurer dans la chambre des lords d'Angleterre un débat semblable, une altercation si violente entre deux hommes considérables, sans autre fin que des injures dites réciproquement. Telle fut la société romaine, admirable et affreux mélange de liberté, de génie, de force et d'anarchie. C'est dans cette terre volcanisée que poussaient les grands hommes et les grands orateurs, avec une énergie sans égale.
Si nous jetons un regard sur tout ce monde intermédiaire entre les grands jours de la liberté romaine et nos temps modernes, l'éloquence politique a dis- ' paru. Sous les premiers empereurs, elle se produit encore à demi dans Rome, à la suite des débats judiciaires ; mais elle est singulièrement dénaturée et avilie.
Rome souffrit tous les maux de la servitude par
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toutes les institutions et sous tous les noms qui avaient protégé sa liberté. Le droit universel d'accusation, cette espèce de magistrature dont chaque citoyen était revêtu pour la liberté commune, donna, sous les Césars, ces délations infâmes au profit de H tyrannie, cette éloquence lucrative et sanguinaire, lucrosam et sanguinolentam eloquentiam, dont parle Tacite. Crémutius Cordus,Helvidius, Thraséas, périrent sous ces accusations politiques empruntées aux anciennes formes de la république.
Mais ce contre-sens bizarre, cette prostitution du talent qui faisait de la parole un instrument servile, ne pouvaient rien inspirer de grand et de durable. Quelquefois seulement, lorsque Fautorité du prince pesait avec moins de rigueur, cette attaque permettant une défense, on vit la liberté politique, toujours mêlée à réloquence judiciaire, reparaître dans la bouche des Pline et des Tacite. Leurs discours ont péri ; mais en lisant les Histoires de Tacite, nous ne pouvons douter qu'il n'ait été grand orateur dans l'accusation du crime et la défense de la vertu. Pline*, son ami, nous apprend qu'il répondait sur-le-champ avec une force singulière et une gravité majestueuse.
A côté de ce sublime talent, florissait l'éloquence frivole et fastueuse des rhéteurs. Le même Pline raconte qu'il vient d'entendre un Grec nommé Isée :
Jamais, dit-il, Isée ne se prépare, et il parle toujours en faomme préparé. Son langage est grec et attique ; ses débuts faciles, élégants, harmonieux, quelquefois graves et pleins de force ; il demande un sujet, il laisse le choix aux auditeurs, et
* Respondit Cornélius Tacitus eloquentissime, et, quod cximîum orationi ejus inest, ^cpé^ç.
:S3 UTTÉBÂTURg
prend tel côté de la question quil leur platt; puis U seJérve, 8*enveloppc de sa robe et commence. Les mots, les idées lui arrivent, tout lui obéit ; les paroles se pressent en foule, et quelles paroles! élégantes, pures. On aperçoit dans ses discours soudains une grande lecture, un grand exercice du style ; il débute avec convenance, il raconte avec clarté, il discute vivement, résume trvec force, il instruit, il pkU, ii louche.
£nfin, c*est un admirable orateur; et cependant c^était un sophiste dont personne n'a jamais parlé, excepté Pline. Il y a donc, pour ainsi dire, une contrefaçon du talent de la parole. Il est une espèce d'illusion, de prestige que peut opérer, même sur les habiles, la seule facilité du langage. Que manquait-il, sans doute, à cette éloquence du sophiste grec? la conviction, la vérité, la passion, c'est-à-dire toute l'éloquence. C'était ua tour de force au lieu d'être un effort de talent.
La véritable éloquence, celle qui a la liberté poiar âme et la parole soudaine pour instrument, reparut avec le christianisme. Ses premiers orateurs furent les Démosthènes de leur temps, les défenseurs du plus grand intérêt social. Ne pouvant plus affranchir les corps, abattus sous le glaive des prétoriens, ils se chargèrent des âmes. Ces hommes, qui n'avaient plus ni patrie ni droits publics à défendre, il les rejetèrent vers le ciel. Ces imaginations, qui étaient éteintes par la servitude, ils surent les ranimer, les passionner jusr. qu'à l'enthousiasme pour des sentiments nouveaux.
Ainsi naquit Yéloquence politique-religieuse ; c'est l'idée qu'il faut prendre des premiers Pères de l Église. Ils forment le troisième âge de Véloquence active.. Les Grecs, les Romains et les chrétiens cosnoopoUtesl*
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Deax eiKwes distinguent les premiers emleurs du christianisme : la parole soudaine et Faction sur le peuple. Saint AugustîA vous dit :
Lorsque «otis se taljsent pour écouter un seul, et qnlls tiennent leurs yeux attachés sur lui, Fusage, la décence, ne permettent pas de finterrompre pour lui demander ce que Ton o*a fascompns; e*e8t pour cela surtout que la sollicitude de Foraleur doit aider Fauditoire silencieux. Une multitude, avide d*instruction, a coutume de manifester, par quelque mouvement, si elle a compris. ^Jusqu'au moment où elle donne ce signe» il &ut retourner le sujet avec une infinie variété d'expressions : voilà ce que ne peuvent faire ceux qui débitent mot à mot un discours retenu de mémoire.
ITest-ee pas là, Messieurs, ie vrai portrait de Forateur? Il devine ce qui manque à sa pensée. Les paroles lui naissent pour le besoin des hommes qui i'écoutent.
Mais cte plus. Messieurs, dans les premiers temps du chrîetianimne, la vérité passionnée des sentiments qui agitaiait les èmes, Fenthousiasme dont étaient saisis tous ees hommes de Judée, de Syrie, de Grèce, d'Afrique, d-Eàpagne, qui devenaient concitoyens dans VËglise, donnait à cette éloqiienoe une force irrésistible. Quels étaient les intérêts de cette cité chrétienne, voyageuse, incertaine, menacée? c'était de corriger un vice, de prévenir un scandale qui déshonorait le peuple naissant; d'empêcher qu'on ne vînt profaner, par la débauche d^une fête, les tombeaux des martyrs, ou qu'on ne ftt un marché de FËglise ; c'était de proposer le rachat de captifs, ou de demander que des sectaires qui avaient tué un prêtre chrétien ne fussent pas punis de mort, parce que le sfing d'une victime, même foriae parmi les persécuteurs, eût fait honte à la foi aoavelie.
ÈA LITTÉRATURE
Quelle merveilleuse chaleur devait animer les discours de ces hommes ! Venaient-ils comme des rhéteurs longuement préparés, ou comme des sophistes indifférents à la cause qu'ils défendent, et jaloux seulement de bien dire ? Non : ils étaient tout pleins d'une vérité qui débordait dans leurs paroles.
Saint Augustin nous raconte, avec une naïveté charmante, qu'un jour, devant parler à son peuple de Numidie, il avait médité un beau discours ; il aimait prodigieusement les lettres; sa conversion avait été commencée par un dialogue de Cfcéron : l'antithèse et tous les artifices du langage lui plaisaient. Il avait donc préparé un sermon bien poli, pour détourner ses auditeurs de l'usage barbare de célébrer la fête d'un saint par des combats de gladiateurs, et des débauches dans l'église; mais monté dans la chaire chrétienne, lorsqu'il voit ces hommes impatients de se livrer à leurs cruels et grossiers plaisirs, il est ému de douleur, il oublie son discours, il parle avec les premières paroles qui lui viennent; il est simple, inculte comme ses auditeurs; il pleure, il attendrit ces hommes; et depuis ce temps on n'a plus ni chanté ni fait la débauche dans l'église d'Hippone.
Quel est le rhéteur ancien, quel est le sophiste admiré par Pline, qui ait fait de ces choses-là ? Ils onl prononcé des discours; on a applaudi : voilà tout.
Évidemment, cette même force de l'éloquence religieuse, s'appliquant aux intérêts civils, se conserva pendant toute la durée du moyen âge. C'est par elle qu'il faut expliquer des faits miraculeux, dont les légendaires ont encombré l'histoire. Ces rois barbares domptés par une-vrsion, cet Attila qui a vu deux anges en l'air qui l'ont arrêté, lorsqu'il s'approchait de l'évô-
que de Rome, nous attestent seulement que leshommos du christianisme enté sur Tancienne société avaient conservé, selon le génie du temps, cette puissance de persuasion, cette autorité de la parole qui subjugue les âmes. Lorsque Fun d'eux se présentait devant les hommes grossiers du Nord, avec l'appareil majestueux de leur sacerdoce, les chefs barbares cédaient aux prières touchantes du pontife intrépide au milieu de la peur qu'il avait pour ses frères; et ils se plaignaient ensuite d*avoir étéenchantés par des paroles magiques. C'est ainsi que dans la chute de l'ancienne société, dans la barbarie du moyen âge, l'éloquence, considérée comme l'action la plus puissante de la force morale, garda son empire bien des siècles encore.
Au milieu de la civilisation moderne, cette éloquence perdit de son pouvoir : elle prend quelque chose de pompeux, de régulier, de sublime, d'incomparable, quand c'est Bossuet qui parle. Mais peut-être Bossuet, avec plus de génîe^ ne dominait pas, ne troublait pas, n'agitait pas comme ces hommes des premiers temps de l'Église ; ou du moins c'étaient des consciences choisies qu'il troublait. Et, cependant, quel homme fut jamais mieux doué de tous les dons qui peuvent faire l'orateur soudain et inspiré? Mais son éloquence s'exerçait dans des solennités préparées. Bossuet n'a pas prêché de missions, n'a pas demandé grâce pour des rebelles, n'a pas accusé des hommes puissants. Enfin, il n'a pas besoin d'entrer avec passion dans des intérêts présents et populaires. Aussi quelque sublimes que soient ses ouvrages pkr la magnificence du langage et par l'inspiration poétique, il n'a pas eu toutes les grandes occasions oratoires de comaiucre et d'attendrir; et c'est de lui qu'on IV. 2
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peut dire que son génie est encore supdrieiir irtoiit ee qu^il a fait.
Voilà done, Hessieim, lesunoaTements divefAde Vé« loquence chez 'les natiom einrilisées. £Ue est é'àbwd toute politique, puis politique religieuse^ y^ui&^sehifiîvement pelîgieuse, jusqu^au momefii où lûsidèssde liberté sociale reparurent deasi^Europeériftirée. Avee ces généreuses idées^ an TitmàÉtoe^réloquctteepoli-' tique. C'est elle que nous allons, Messieurs, icbeBehHr en Angleterre. Si ies «pinionsrplislosophi^ue&^ isi les idées de réforme qui reaiplissâi«it nos ouvcaf^s ont préparé notre trilmne, et si^ sapanaTant mèmavelles ont agi puissamment sur la plus belle éfM)que de Félequence britannique, cependant, Fesempleiméme de cette éloquence, Fidée de son pouvoir et Téniulation qu'elle inspimi t, eurent unegr ande influence sur nous. Ce sont surtmH; les débats célèbres sur rémancipation de rAmérique, qui, se confondant pour nous avec la part active que nos armes prenaient dans Tévénement, mirent de plus près lé feu aux imaginations françaises.
Il faut donc, pour mieux comprendre cette forée nouvelle de la tribune qui devient ht voix du xviii* si^ cle mourant, écouter d'abord FAnf^eterre : il fiiut rapidement parcourir les diverses époques deFéloquence britannique, depuis le temps où, eaicore tout imprégnée des passions religieuses, elle n'était qu'une acAtastique turbulente, jusqu^au moment où eîie procJamait avec entiiottsiasme les grands prtodpes d'A/firaachissement, de justice sociale et d'bumanilé, quleUe avaîtcn partie reçus <te la France comme des.ih&Mries, et qu'elle lui rerivorait comme despuissanoea.
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QUARÀNTE-TïETTVrtlïTE LEÇON.
L'éloquence politique placée moins haut par Cicéron que l'éloquence judiciaire. Pourquoi? — Rare et tardive chez les modernes. — Elle n^ lonfiftemps d'autre asile que les conciles. --*- Ancieiis états généraux de France. -— Parlement d'Angleterre. — YicisBÎtndes de laconstxtutîoB anglaise. — Époques ^'verses du parlement. ^ Époques seolastique et reUgiense. — De l'éloquence de Cromwell. — Première époque toute politique. — Portrait de Bolingbroke. — Windham ; Walpole ; Pulteney. — Citations. — Résumé,
Hessiecrs,
Notre dermère séance était un épisode, mais un épi^ sodé néeessaire. Nous ne pouvioas arriver de prime abord à cette éloquence politique des modernes^ qui naquit ^i France de l'esprit littéraire, et en A&|^tenre de la controverse religieuse, mats qui, par cette double origine, devait, dans les deux pay8^ s'éloigner également de Téloquence politique des anciens.
Mous avons jeté un regard sur cette antiquité vers laquelle on aime toujours à revenir^ Nous avons en«treru ce modèle grand et original, qui ne peut guère se Deproduire pour nous. Nous avoue fait paraître rapiâementy souâ vos yeux, ees physionomies de la tribune antique^ auxquelles oa ne peut. rien comparer, dansila régularité de nos temps modernes. Quelques vérités d'observation, plutôt que de théorie, quelques idées {générales sur Téloquence politique, sont indir
rectement sorties pour nous de cette superficielle revue.
Aux yeux des anciens, Féloquence politique n*était pas la première, la plus grande des formes qu*employait le talent. Cicéron nous l'indique :
Omnium ceterarum rerum oratio, mihi çrede,, ludus esthomini npnhebeti, neque .mexerçitato, aeque communiumlitterarum et politioris humanitatis expert! ;.in causarum contentionibus magnum' est quoddam opus, atque haud sciam an de humanîs operibus longe maximum.
Dans tous les autres sujets, un discours est un jeu pour lliomme qui n*est pas sans talent, sans culture, et sans habitude des lettres et de Télégance ; dans le débat judiciaire, la tâche est grande, et je ne sais même si ce n'est de beaucoup la plus grande parmi les œuvres humaines.
Vous le voyez : ce consul, ce grand homme d'Etat, cet orateur de la place publique et du sénat ôtait à la tribune publique sa primauté naturelle et la transférait au barreau. Pourquoi, Messieurs? c'est que le barreau, dans l'antiquité, était réellement une arène politique; c'est que toutes les passions qui agitaient l'assemblée populaire dominaient aussi l'âme du juge. Formes rigoureuses, texte littéral des lois, tout cela n'arrêtait pas des hommes animés d'un sentiment de liberté plus militaire que civil. Tout procès considérable était un grand combat où toutes les passions qui troublaient la république étaient en scène. Ainsi, ce qui fait la grandeur de l'éloquence politique appartenait presque toujours aux débats judiciaires des anciens; et de plus, il y avait l'intérêt du drame, l'homme attaqué, défendu, le spectacle d'une vie en péril, d'une gloire compro-
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mise ou d'une juste vengeance à.satisfaiTe., d*ilne grande expiation à demander au nom de la patrie.'
Ne l'oublions pas d'ailleurs : et cette éloquence judiciaire, toiijou^ a;tfimée de passions publiques, etl'é* loque^<^ délibérative, avaient à la fois pour les andei^sla réalité, l'activité du combat et la beauté d'une œuvre de l'imagination et de l'art.
Quand vous lisez les traités de rhétorique de Cicéron, quand vous voyez les minutieuses attentions auxquelles se complaît ce grand homme, ces analyses si détaillées, si fines, de tous les procédés du langage, vous avez peine à croire qu'il s'occupe d'armer un homme pour le combat; il a l'air, au contraire, de former l'esprit élégant d'un rhéteur pour les études oiseuses du cabinet. L'entendez-vous qui s'extasie sur la cadence heureuse de cette phrase, Judicium patris filii lénieritas œmprobavit, prononcée par Crassus ou par un autre grand orateur devant le peuple romain? Combien il admire ce dichorée, comprobavit! Avec quel soin il nous avertit que la moindre altération dans cette harmonie détruirait tout ! jam nulla sunL
Ainsi, pour ces peuples à l'imagination vive et musicale, la loi suprême était la passion habilement excitée; l'éloquence tenait lieu de justice, et l'harmonie était une grande, ime indispensable partie de l'éloquence.
Mais lorsque nous arrivons, Messieurs, vers nos Aroids climats, vers nos institutions compliquées, nées de la raison et du besoin, bien plus que de lenthousiasme, et presque toujours appliquées à des intérêts de commerce et d'industrie sociale, nous ne pouvons plus retrouver cette puissance de l'imagination ora"^
loire. ni cette vive sensibilité, cette exigeante délicia-
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tesse dans les' attdHeors. C'est une anire ék)qu^oce qu'il faut à des esprits plus édairés et plus eaimes.
Refiiarqiioiis4e, d'ailleurs, Messieurs ; ce ne sont pas les nations modernes les aiieux nées pour les arts de Te^it, qui les premières ont reçu cette inspiraii<m, que le débat politique, que la liberté de la parole peut donner au talent.
L'Italie du moyen âge, si fitinrorable à la poésie, ae vit pas renaître Tétoquence romaine. Le sénat de Venise discutait dans le mystère ; et à Florence on proscrivait si vite, qu6 les orateurs n'avaient pas. le tempa d'achever leurs disciiurs.
Dans cette Italie moderne, point d'éloquence politique, malgré tant de républiques; chose remarquable ! l'énergie de la ptsirole semble lui laaaquer comme le courage militaire. Là, point d'orateurs célèbres, dont le talent se manifeste dans un sénat nombreux ou dans une assemblée populaire, mais des publicistes habiles, qui font secrètement des mémoires pour les consetls des répuMîques ou des princes^ C'est ainsi que se forma Machiavel, admirable écrivain, mais non pas orateur. Les diseours mêmes qii'il a jetés dans son Histoire de Fl&reme ne semblent pas aaiméGS de pas* sions réelles. Ce sont des œuvres littéraires,, des imlr talions, des réminisceiMses de Tt4e Liva. un sent que Machiavel n'avait pas sous les yeux le modèle vivant de ^tjfceéloqtienee qu'il met dam la bouche deAeaanlt d'Albizztou de tel autre citoyen de Florenoe..
Le lieu, peut-èlrey où l'éloquence délibérative,râo^ quenoe de la diseussion libre se produisit, dans le moyen ftge, avec le plus d'éclat et d^empire, c'étaient, les conciles. Les conciles ont été les assemblées relir gieuset et politiques de tout le. mQfjm â^ge^ Crojezrr
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votas, en effet j Messieurs, que ce fut daAS' le» Champs de mai de Charlemagne que Ton eutendU une discua* sicm coïs^pèète et librej Je sais que la monarchie militaire et féodale de ce ooaqvérant a été quelquefois citée comme un premieressai de gcâvemement représentatif. HaiS) dans le fait, lorsque Charlema^na, enrlooréde ses barons >et de ses grands officiers, arrivait à ses assemblées d'Âli^Ift^GhapeUeotU de Francfort, on proclamait la loi, le capitidaire qu'il avait décrété ; la foule immense qui était là. Français ou même Gau* lois, répondait par des acclamations, et on inscrivait sur les lettres patentes, cumassensu omnium ; mais on n'avait point parlé ni s4urtoat contredit. Au contraire, dans les conciles gteéraux, dès le m* siècle du chris^* tianisme, ei dans ces conoiks provinciaux qui se re* nouvelaient si fréquemment à toutes les époques du Ba^-EiHpire et éa moyen dge, on discutait, avec une grande force et une grande liberté:, les/ intédrèts die la religiofi, où venait se pendre tt\ se renouveler toute .re&istence eivilé des peuples^ Dams quelques pays même, en Espagne, par exemple, les conciles étaient évideanoment des assemblées politîq«ies. On y faisait des lois criminelles, qui portent, au milieu de ce temps baAare, le caractère d\rne' raison plus haute et d'une justice incompardrièment plus humaine. Ces lois^ sansdoute^ n'étaient pas décrétées sans de sérieux débats. Je ne vous donne pas id, Messieurs, cette influence politique des assemblées d^évéques comme un modèle de constitution sociale; fy vois seulement Tautorité de la parole, et Texemple d'un libre et salutaire débat.
!1 était naturel que, dans un temps de domination brutale, le raisonnement seul ne pût contre-peser la
force matérielle. La parole, qui est l'instrument de la force morale, avait besoin alors, pour .être inviolable, de sortir d'un san^^tuaire et non d'une, tribune. Elle trouvait là son àsilecontpe ta puissance. mUitaire; elle établissait son droit âe-G^nquète d'ans ces assemblées où riatejllg^eeéfcai^pïôtégéè^pàr-l^^ Cette
pieuse ^aiiv>e^d% eetfe; iltasibn d'un ' sSint respect, qui se ptaçait à lia porte du concile, en réridait seule les délibérations impunies et libres, et* ne les soumettait qu'aux mouvements et à l'ascendant de la parole.
Hors de là, si vous jetez les yeux sur la longue histoire de la civilisation européenne, cheminant, comme elle peut, à travers les guerres, les despotismes, le? révolutions, de bien rares asiles vous semblent ouverts à cette parole, qui a besoin de toute sa liberté pour avoir toute sa puissance, et qui a besoin d'un peu de sécurité pour avoir toute sa liberté.
Nos anciens états généraux, vers le. tenxps ,du roi Jean, avaient offert, au milieu de^ désastres de la France, un grand spectacle, un curie,ûx..m5aiœenï.^^^^^^ . patriotisme et d'esprit nationail. Mais à des^ époques moins éloignées, vous sayéz combien ces assemblées, dont le retour était incertain et peu fréquent, furent gênées dans leur action par des règles de discipline intérieure. Souvent la libre discussion y trouvait à peine place; souvent c'était une cérémonie pompeuse, plutôt qu'un débat. Chacun des trois ordres était représenté par un orateur : cet orateur exprimait, dans un discours, les plaintes et les vœux de l'ordre, au nom duquel il parlait. On a peine à retrouver, dans les monuments du temps, les traces de quelque débat libre et prolongé. La convocation variable dé» ^'gj|% »
assemblées, leur courte durée, la désuétude des traditions, tendaient à les rendre impuissantes.
Dans les états généraux, ou dans ces grandes assemblées simulant les états généraux, que vous voyez présidées par le chancelier de Lhôpital, tout se passe avec une sorte de pompe qui interdit l'énergie et la liberté du débat. Le chancelier, dans un savant discours plein de citations antiques et de loyales paroles^ vante beaucoup les états généraux :
Il n'est, dit-il, acte tant digne d'un roi, et si propre à lui, que de tenir les états et de donner audience générale à ses sujets.
Mais ce principe fut bien vite oublié au milieu des actes du pouvoir absolu et des fureurs de la guerre civile. Les annales de nos états généraux demeurent presque entièrement stériles pour l'éloquence. Le parlement seul, le parlement de Paris a laissé quelques beaux monuments d'antique indépendance, dont je vous ai déjà plusieurs fois entretenu.
C'est en Angleterre, Messieurs, qu'il existait des états permanents et libres, un droit ancien de discussion sur les intérêts publics; c'est l'Angleterre qui, dès le temps de Comines, paraissait à cet historien judicieux un pays à part, où le peuple avait ses droits dans le gouvernement, et se mêlait desafTaires.
C'est donc là. Messieurs, que nous devons rechercher les premières applications et les progrès de l'éloquence politique parmi les modernes. Ce tableau sera fort divers. Les gouvernements les plus uniformes en apparence changent beaucoup. Lisez M. Hallam : bien, qu^j^l regarde la constitution anglaisecommeune œuvre unique et toujours la même, bien qu'il diffère de l'o-
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pinioQ de Hume, et que» dans les ieiBf»» même» oh Hume n'avait vu que le pouvoic arbitraire^ HaUam re*^ . ( trouve déjà tous les principes de la. eonstitutioa, oe- \ pendant TAngleterre, dans aon ouvrage, change tout I à Cak d*a^eet À chaque nouveau ràgne, et surtout à chaque sièdes. Quelle différence prodigieuse entre T^épo%ae où un député des communes, pour un discours au. parlement, était mis en prison par unx>rdre du roi, et cette indépendance inviolable dont la parole jouit en Angleterre, et qui appartient nécessairement à la vie politique d'un État libre ! quel intervalle entre le temps ob les débats parlementaires étaient, pour ainsi dire, intérieurs et domestiques, renfermés dans le cerde d'uB petit nombre d'hommeSi et interdits au reatede la nation, et le temps où ces débats, aussitôt publiés, sont entendus de toute TAngleterre I Quella diCEèrenœ, à des époque» d'ailleurs assez voisines, entre la publidté furtive, incomplète, que recevaient ces débats parkaoeataires reproduits dans une feuille sous des noms étrangers,, sous des anagrammes oba* curs, el ces mille journaux, qui les colportent et les ira* duisent dans le monde entier l Enfin, pour marquer la plus incalculable diiFéroM^e, quelle distance entre la tribune anglaise du xviP siècle, solitaire, opprimée, sans liberté de la presse, et la tribune de nos jours, appuyée sur le secours permanent d'une pressie invior lable!
Si vous passiez, de «cette histoire de laparcde en ellemême à totites les autres modifications du gouvernement, vous seriez encore plus frappés de cette prodi* gieuse mutabilité, ou plut&t de cette continuelle progression^
Ce qu'il noua imgortede retracer en ce moment.
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t'est Taction que le pouvoir pôîîtîqtie maiiffestô par la parole, en Angleterre, devait exercer sur l'Europe, lors mdme que eette îuflueitee était bien moins libre et moins active que denos jours. Ce que nous cherchons, c'est le Bonibre d'idées politiques mises dans le monde par les institutions et la tribune anglaise, avant que les <lrscussi<N)s philosopiiîques de France aient fait naître unetribune bien autrement puissante.
Il »ous fiwit donc feuilleter ces recueils énormes, et pourtant incomplets, du parlement britannique, y chercher, nous ne dirons pas les exemples oratoires (cette vue serait puérile), mais les passions qui ammèrent le talent, y saSsir ce qui appartient à féloquence politique en elle-même et au génie particulier des Anglais, enfin tout ce qui semblera cher eux un progrès, un caraetèreque la tribune seule pouvait leur donner, et qui ne serait pas venu de la littérature et d^ raison-* Démenti phîloiopMqoe,
On peut révoquer en dofuteTîntérét d'une recherche BertfelaWe, Peut-être même les premiers détails vous CM paràftro»t4fe «rides et bien étrangers à rhîstoîre ée f'^oqueiiee.
La'Franee a ex!OcHë dtmsflesleftres.'Won-seûlement eHe a fwoduit beaueoupde grands éerivams, d'écrit varns de génfe, maïs eîle a eu, peur ainsi dire, une intelligence générale, une facilité naturelle et ingénieuse, commune i une foule dTiommes. Nulle part, peutêtre, t» niédiocrilé même n'eut autant d*esprit.
H n'en va pas «msî ebez d'autres peuples. La civiM* satiofi s'y développe avec moins d'égalité. Quelques hommes supérieurs éclatent, dominent ; ils sont grands poètes, grands philosopihes. L'art est peu cultivé par les autres. Il rfest permis que'tfOtre homiwe degénia»
Le goût, Félégance sont ignorés ou dédaignés. Cette idée que fait naître une partie de la littérature des Anglais se trouve encore justifiée par les monuments de leur éloquence politique.
Vous y rencontrerez çà et là des choses grandes et fortes ; mais souvent, quoique le pays fût bien gouverné, quoique les ministres eussent raison, quoique l'Angleterre s'enrichît, formât d'heureuses alliances, étendît son pouvoir, sa tribune était sans éclat, sans grandeur. Il y a telle session anglaise où il ne s'est pas fait une phrase éloquente, où il ne s'est pas dit un bon mot, et où les affaires ont merveilleusement prospéré. Cette nature d'esprit, ce goût de l'utile, cette indifférence de l'ingénieux qui n'est qu'ingénieux, est un trait remarquable dans l'histoire des Anglais; mais cela doit un peu décolorer leurs annales parlementaires. Lorsqu'on viendra, dans une vue qui n'est pas frivole, mais qui toutefois n'est pas immédiatement politique, feuilleter ces annales, et que, comparant les moyens aux résultats, on voudra retrouver le génie des orateurs antiques, on sera tout étonné, et on sera tenté dédire comme Cicéron lorsqu'il rappelle les premiers grands événements de Rome^ accomplis à une époque où elle était encore barbare : Quâm magna et inania verb(H mm ! « Que de grandes choses faites sans le secours de la parole ! »
Un homme du plus beau talent avait, je m'en souviens, pour objection contre les gouvernements représentatifs, que ces gouvernements n'étaient pas favorables aux lettres, et ne produisaient pas d'assez grands orateurs. Il insistait sur ce reproche avec une vivacité singulière. On pouvait lui répondre que les gouvernements ont dans le monde une autre vocation
que de former des hommes éloquents. La liberté, le bonheur, la dignité morale des nations valent bien réiégance du style. Mais, de plus, l'objection n'est pas fondée : tout au contraire : au lieu de l'admettre et de la généraliser, on peut, je crois, marquer les causes particulières qui, pendant de longues années, ont restreint l'essor du génie britannique dans une carrière naturellement si favorable.
Et d'abord, n'oublions pas que, par le bonheur même de leurs institutions prématurées au milieu de l'Europe moderne, la tribune des Anglais a précédé répoque de leur développement moral et littéraire. Cette rudesse, cette grossièreté par laquelle ont passé d'autres peuples dans la culture des arts, l'Angleterre l'a traversée dans sa vie politique.
De plus, les formes antiques du parlement, le secret qui longtemps enveloppa ses séances, les précautions auxquelles était assujettie la parole pour éviter tout débat personnel, devaient a^aiblir l'énergie du langage. Songez à l'autorité absolue de ce président tellement impassible que, 4ans de vieux procès-verbaux de la chambre des communes, il ne semble pas un homme, on ne le désigne que par ces mots : La chaire (the chair) commande le silence. La chaire rappelle à l'ordre. — La chaire termine le débat. Ce fut sous cette rigoureuse discipline que se forma la chambre des communes. Elle l'observa jusqu'à certain point, mênie dans la révolution et la guerre civile ; et ce fait, frivole en apparence, ne contribua pas médiocrement à laisser à l'éloquence anglaise quelque chose de calme et de formaliste; de là cet autre usage de ne point répondre directement, de
ne iamais prendre à partie celui que l'on combat, et, IV. 3
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quand on se lève tout impatient de réfutegc un sophisme, d'accabler un adversaire, cette nécessité de se tourner vers le président, et de lui adresser paisible* ment la parole. Enfin la ni^ure même des débats, la discussion fréquente des intérêts de commerce, Fcxamen des traités d'alliance, sous un point de vue de profit plutôt que de gloire, le détail des taxes et des perceptions, toutes ces choses qiia Tesprit moderne élève par des idées d*ordre et de système, traitées alors avec un bon sans assez rude^ n'offraient pas^ beaucoup d'occasions au génie des orateurs. Â ce sujet, H. Hume dit que la chajosLbdra des communes ressemble plus à un greffe qu'à un sénat antique. Pour expliquer le peu d'éloquence d€s orateurs, il allègue^ encore l'indifférence des auditeurs, qui, dit-il, aussitôt que l'heure du dîner arrive, laisseraient là Cicéron lui-même. Depuis longtemps tout est changé sur ce point. Vous savez la ténacité des débats du parlement britanokiue, et ces interminables séances de nuit, prcK loQgées jusqu'au matin ; magùtratMum conciomes per^ noetantium in rostris.
Admettons cependant cas différences techniques, matérielles, qui séparent un banc de l'opposition aa-^ glaise d'une tribune grecque ou romaine. Les différences noborales sont bien plus grandes encore. Sans doute, de grands événements politiques ont agité l'Angleterre; sans doute, il ne lui a rien manqué pour Féloquence^ ni les révolutions, ni les crimes, ni les malheurs, ni la gkûre , mais ces révolutions se sont dénrelof^pées d*aboed sous l'tnâMeAce théologique. Ce parkmes^. qui avaiA qitteiqiie chose der formalisme dant^ les habitudes ed l»,Kégularité.dA ses débats^ prit un caractère scokâtiquev sous l'autorité des passions pu-
ritaines. Sans doute, ces puritains, si virement dépeints par un écrivain de nos jours, inspirant Fesprit de révolte au nom de Dieu, ces prédicateurs, qui, pendant le combat, se faisaient tenir les bras élevés au ciel, comme Moïse, et animaient au meurtreleurs partisans fanatiques, ces hommes avaient à leur manière une irrésistible éloquence . leur démagogie reli« gieuse surpassait en fureur la liberté antique; mais ces hommes étaient errants dans les forêts de VÉcosse. Sur le théâtre des affaires et des intérêts du pays ar-' rivaient au contraire des puritains scolastiques> dont Tàpre véhémence était soumise à des formes régulières et à une méthode pédantesquement inexorable. Pym . et tant d'autres, dont la parole fut si forte pour détruire, ont dans leur air quelque chose de calme^ de froid, qui ne va guère aux révolutions; ils discutent en logiciens ; ils ne haussent pas seulement la voix ; ils sont implacables, sans parattre animés. Cromwell, voilà presque le seul orateur de la révolutioD anglaise. Voltaire, qui s'étonne de la puissance de sea discours si sauvent bizarres, ajoute :
Un geste de cette main, qui avait gagné tant de batalHes et tué tant de royalistes, faisait plus d^effet que toutes les périodes de Cicéroa;
Ce n'était pas tout, cependant. Il y avait dans res<prit de Cromwell une sombre ardeur qui était singulièrement assimilée au génie de son temps, et xma forée d'imagination qui se produisait parfois avec la plus expressive énergie.
Un autre homme de ce temps, la première grande victime de la révolution^ StrafTo^^d, montra, dans son procès beaucoup d'éloquence, parce que, malgré ses
fautes, il avait une grande âme. On peut remarquer aussi les belles et généreuses paroles qu'un homme de bien, assez obscur dans Thistoire, Benjamin Rudyard, faisait entendre au commencement de la guerre civile. Mais, hormis ces rares exemples, quand vous parcourez les volumineux recueils du parlement, à Tépoque de la révolution, vous croyez presque toujours entendre parler le même homme, vous vous demandez comment tant de caractères si hardis, si énergiques, si passionnés, peuvent offrir une telle uniformité de langage. C'est toujours la même théologie qui revient; ce sont des expressions faites d'avance, inévitables, et que les orateurs répètent l'un après l'autre.
Cherchons toutefois, dans cette monotonie puritaine, ce qui éclate, ce qui est saillant, bizarre. Ëcoutons Crom^rell. Comme un autre homme extraordinaire, moins coupable et plus grand que lui, il avait la passion de parler et d'écrire. Il faisait à tout propos de longs discours, divisés comme des sermons, selon le génie du temps.
Je ne me suis point appelé moi-même à cette place ; voila ma première vérité. Beaucoup d'entre vous ont porté témoignage de moi ; voilà ïna seconde vérité.
Cependant cette écorce théologique se brise quelquefois. Quand on vient jusqu'à lui, quand on touche son pouvoir, quand ces fantasmagories de parlements, qu'il s'amusait à susciter, veulent devenir des parlements sérieux, et qu'on lui demande compte de ce qu'il a fait, qu'on veut chicaner les constitutions, les décrets qu'il imagine, alors voici comme il parle :
Que maintenant on prétende avilir ce gouvernement avoué par Dieu, reconnu par les hommes, je veux être roulé dans la
tombe et enterré avec infamie, plutôt que d'y consentir jamais. Vous êtes appelés ici pour sauver une nation, plusieurs nations, etc., etc. Que répondrez-vous à Dieu? que répondrez- ^ous aux hommes, à ce peuple qui vous a envoyés, qui attend de vous l'allégement de ses maux, la paix, le repos, la stabilité? Lui direz-vous, quand il s'agira de lui rendre compte : « Nous avons querellé, nous avons disputé pour la liberté de TAngleterre? » J'en atteste le Seigneur, la liberté de l'Angleterre, la liberté du peuple, la garantie contre toute tyrannie est assurée par la constitution présente, qui se défend assez d'elle-même.
Ceci n'est pas d'une logique fort rigoureuse. Mais on y sent une puissance de caractère qui est éloquente.
Ailleurs, Crom^rell mêle à ce prestige hypocrite, dont il s'entourait, une sorte de franchise et de naïveté, autant que Cromwell pouvait être naïf. Entendezle, par exemple, s'injurier lui-même, et répéter les ac^ cusations de fourberie, d'astuce répandues contre lui :
C'était, disent quelques personnes, la fourberie du lord Protecteur (je prends cela pour moi), c'était la ruse de cet homme et ses intrigues qui conduisaient tout; et, comme on dit encore dans les pays étrangers, il y a cinq ou six hommes en Angleterre qui ont de l'habileté; ils font toutes choses. Oh ! quel blasphème dites-vous là ! parce que des hommes qui sont sans Dieu dans ce monde* ignorent et ne peuvent comprendre ce que c'est que de prier, de croire, de recevoir les réponses de Dieu, et d'être inspiré par son esprit, etc., etc. Ceux qui attribuent à telle ou telle personne l'idée et l'accom-' plissement de ces grandes choses que le Seigneur a opérées au milieu de nous, et qui prétendraient qu'elles ne sont pas la révolution de Jésus-Christ lui-môme, sur qui repose le gouvernement, ceux-là parlent contre Dieu, et ils tomberont sous sa main, sans le secours d'un médiateur. Ainsi, quoi que vous puissiez penser de certains hommes, quoique vous disiez :
Cet homme est rusé, politique , subtil (je premls cela pour ( moi), prenez garde, je vous le répète, de juger les révolutions de Dieu, en croyant examiner le produit des inventions des hommes.
N'est-il pas étonnant, Messieurs, que Hume ait négligé de tels discours? Il compare le langage de Cromwel à celui d'un paysan grossier, et ne peut comprendre, dit-il, comment un homme, avec des paroles si absurdes, menait les trois royaumes. J'ai voulu vous montrer que, sous cette forme qui choquait le goût de Hume, il y avait quelque chose d'énergique et d'é loquent qu'il aurait dû reconnaître. Certes, il n'y a rien de plus singulier que cet homme qui se dit publiquement les injures que l'Angleterre lui disait tout bas, qui s'en honore, ou plutôt qui les renvoie à Dieu même.
Mais, me dira-t-on, dans cette révolution qui devait faire éclater des talents si divere, ne nomnierez-vous que Cromwell ? Est-ce là le modèle de l'éloquence par- | lemen taire que vous nous réservez? Et ce généreux Falkland, d'un esprit cultivé par les lettres, d'une ftoie ù élevée, si désintéressée, si courageuse, comment n'aurait-il pas été éloquent? Je le regrette; mais l€8 discours de Falkland n'offrent rien qui puisse soutenir l'attention de la postérité : la froideur et la subtilité qu'on y trouve sont one preuve que la parole ne suit pas toujours les mouvements de l'âme. Il est une éducation de Fesprit, une habitude du faux goût qui ôte à la sensibilité la plus vraie son expression forte et naturelle.
A. cette époque, l'éloquence et Fesprit anglais se partageaient, pour ainsi dire, en trois écoles, indé« pendaxnment des sectes religieuses : d'abord Fécole
de la cour, qui avait conservé ces fonnes d'élégance, de bel esprit, favorisées par Elisabeth, ce langage subtil, cet euphiuïsme dont Shakspeare a lui-même reçu Fempreinte , et que Waiter Scott a ingénieusement parodié dans un de ses romans. Falkland , qui ressemblait si peu par le caractère aux autres courtisans, n'avait pas cependant échappé à leur langage subtil et maniéré. Une seconde école, peu nombreuse, était récole philosophique et républicaine, à la manière des anciens, trop éloignée des mœurs de son temps, trop spéculative pour avoir un langage véhément et naturel. Sidney, le premier homme de cçtte école^ se montra peu dans le parlement. Les défiances de Cromwell Ten écartèrent ; et il semble avoir été plus fait pour la méditation que pour les combats de tribune. Mais une lettre qu'il écrivit dans son exil, après la restauration , rappelle l'éloquence comme les sentiments de la fameuse lettre de Brutus. C'est le plus beau monument de cette école classique, dans la révolution anglaise.
Reste maintenant l'école théologique, qui était Y6me de; troubles civils, l'instrum^t de la réforme sociale. Malgré sa lourde monotonie, cette école devait avoir pariois de l'éloquence. Seule^ elle était forte des passions du temps; mats elle se trouvait telleuent surchargée d'un fatras inintelligible , que le génie même aurait péri sous le poids ; et le génie était rare.
Voilà, Messieurs, Tesquisse, aride comme le sujet même, de l'éloquence anglaise dans l'époque oin tant de passions auraient dû l'animer; vous attendrez-v^ous à la trouver plus puissante, plus active, lorsque la société devient plus paisible et plus régulière? Ce que ces passions n'ont pas fait, les intrigues, les intérêts le
feront- ils ? Ten doute, Messieurs; et il faut nous attendre longtemps encore à ne trouver dans. les débats du parlement anglais qu'un intérêt local et historique. Cependant des hommes s'élevaient, dont le nom est grand ou célèbre. Les débats qui suivirent rétablissement de Guillaume III, et qui marquèrent son règne, se distinguent par la méthode, la science politique; mais on y trouve plus d'habileté que de génie ; et si l'habileté suffit au succès contemporain, c'est le génie qui seul intéresse l'avenir.
L'époque de la reine Anne et le temps de George !•' virent briller des hommes fameux dans l'éloquence politique et les lettres, Swift, Steele, Bolingbroke, Pulteney. Aucun homme peut-être n'a jamais été plus fait que Bolingbroke pour devenir un grand orateur. Tous les dons de la nature lui avaient été libéralement accordés, la physionomie la plus expressive, l'organe le plus puissant, la mémoire la plus sûre, la plus ornée, la plus rapide, une facilité d'expression telle que, suivant un contemporain, et un contemporain jaloux, même dans l'abandon d'un entretien familier, les paroles de Bolingbroke, saisies sur-lechamp, auraient soutenu l'examen de la plus rigoureuse critique : on pouvait l'imprimer à mesure qu'il parlait. Malheureusement, on ne l'a pas imprimé du tout.
En même temps les vicissitudes de sa fortune furent nombreuses et dramatiques. Il a été d'abord opposant, ministre très-attaqué, opposant de nouveau,. ministre tout-puissant, ministre accusé. On ne peut imaginer une carrière plus active et qui donnât plus d'occasions de talent. L'Angleterre elle-même était dans la crise la plus vive. La reine Anne voulait assurer à son frère exilé l'héritage du royaume dont son père avait ét^
dépouillé. La race des Stuarts était près de remonter directement sur ce trône d'où la puissance publique Favait fait tomber. Bolingbroke favorisait secrètement les vues de la reine Anne. Cet homme d'une vie licencieuse, ce savant incrédule, ce précepteur ou ce con-^ fident de Voltaire en fait de scepticisme, était un zélé partisan, sinon de la cause catholique, au moins de la succession catholique. L'entreprise qu'il tentait par audace, ou qu'il tolérait par complaisance, était la plus hardie qu'un homme pût former, au milieu des passions profondes et des intérêts nombreux qui repoussaient les Stuarts. A quel point conduisit-il cette intrigue? On l'ignore: car l'obscurité de son caractère équivoque, au milieu de ses talents si brillants, s'est répandue même sur le fait le plus important de sa vie. Hais ses actions publiques étaient grandes ; ministre, il avait poussé l'Angleterre dans une guerre glorieuse ; puis il l'en* retirait par sa volonté ; il arrêtait les victoires de Marlborough, et signait la paix d'Utrecht.
Comment ne s'est-il donc conservé aucun monument de son éloquence, inspirée par de si grandes occasions? L'illustre Fox en a, quelque part, exprimé ses regrets. A cette époque. Messieurs, les discussions parlementaires n'étaient pas encore librement publiées. Quelques pairs, quelques membres des communes faisaient imprimer leurs discours, mais tout le débat improvisé restait inconnu ; et c'est là que régnait Bolingbroke, par la beauté de son langage et de son imagination facile, brillante, impétueuse. Quoi qu'il en soit, il n'a rien publié de ses paroles ; on trouve çà et là, dans des recueils, deux ou trois lignes qui indiquent que lord Bolingbroke a parlé, s'est défendu, a
repoussé une objection ; mais rien de plus, et l'on peut
croire que lui-même, dans les embarras de sa double politique, il a voulu prévenir la publicité de ses discours, et sacrifié sa gloire à ses desseins.
Enfin, la maison de Hanovre monta sur le trône en dépit des obstacles et des intrigues. Bolingbroke, fugitif et banni, vint en France, où il enchanta Voltaire par son érudition, son esprit et son incrédulité. « Je n*ai jamais, dit Voltaire, entendu parler notre langue avec plus de justesse et d'énergie. » Mais les plaisirs de la France, Tamitié de Voltaire, ses confidences poétiques, tout cela ne put retenir longtemps Bolingbroke. Le besoin de l'agitation politique le rappelait vers l'Angleterre. Il obtint, à grands sacrifices d'honneur, la promesse d'y rentrer un jour. Il y rentre ; mais il n'est plus membre de la chambre des pairs. Dans son rappel, il reste exilé du parlement. Publiciste, faute d'une place pour être orateur, Bolingbroke écrit sur la politique; puis il se lasse. Il A^eut essayer de la retraite; il s'est fait fermier, dit-il ; il a pris racine au milieu de ses arbres et de ses plantes. Mais Walpole est toujours ministre; la guerre recommence, la guerre parlementaire, j'entends; Bolingbroke revient à Londres ; et des pamphlets pleins de verve signalent son talent et son dépit. Mais il ne rentre pas dans cette chambre d'où il a été exclu ; exemple mémorable de cet arbitraire mêlé à la liberté anglaise! Il est là, en dehors de la chambre des pairs, ne pouvant arriver à la chambre des communes, moins que pair, moins que député, et sans cesse, par ses écrits, faisant trembler le ministre victorieux. Après cela. Messieurs, irons-nous feuilleter le Craftsman, et citer longuement les écrits polémiques de Bolingbroke? Malheureuse^ ment l'homme qui aurait été le plus fait pour être un
grand orateur, ses fautes et les circonstances de sa vie l'ont enlevé à cette gloire.
Dans quelques-uns de ses écrits, dans ses lettres sur riiistoire, dans son idée du roi patriote, dans ses réflexions sur les partis, on sent une éloquence admirable par moment, à laquelle manque la tribune; ce fut le désespoir de sa vie, et sa punition trop sévère^ Il tâchait de se consoler par la Culture des lettres, et en . formant près de lui quelques jeunes membres du par- ' lement, les Windbam, les Marchemont, etc.
Pendant que Bolingbroke se consumait dans Tinaiv tion de son génie, un ministre régnait paisible et absolu. Vous savez que Walpole fut ministre vingt ans. C'était là, Messieurs, un grand obstacle, un grand découragement pour la parole. Toujours Walpole , appuyé , d'une main , sur la caisse d'amortissement , de Tautre, sur le trdne, et opposant à toute la puissance du talent, du zèle patriotique, son immuable stabilité!
Cependant il serait intéressant de retrouver quelques.traces de cette lutte si longue. Walpole, deman* dez-vous d'ailleurs, ce Whig si longtemps ministre , était-il dénué de talent? Non, certes ; il est un des premiers modèles , non de l'éloquence, mais de la tactique parlementaire. Quelles que soient ses forces se*crêtes et ses moyens d'influence , étrangers à l'art oratoire , vous le voyez attentif à ne rien laisser sans réponse, méthodique, fern^e, railleur. Les sentiments élevés ne sont guère à son usage ; mais il parle le langage deFintérét avec habileté, avec instinct; il est infatigable, et toujours prêt à donner hardiment, ati moins, une mauvaise raison.
Dans sa longue carrière , il eut à combattre , entre autres adversaires célèbres, Windham, lord Carteret,
48 LITTËRATURE
Pulteney et William Pitt. C'est d'eux que Voltaire a écrit :
Je ne sais si les harangues méditées qu'on prononçait autrefois dans Athènes et dans Rome l'emportent sur les discours non préparés du chevalier Windham, de lord Carteret, etc.
Comment ces discours admirables des adversaires
de Walpole sont-ils donc aujourd'hui si peu connus? C'est qu'il y a , Messieurs , quelque exagération dans l'éloge. Nous avons l'imagination dramatique et une facilité singulière à tout agrandir. On lit dans Voltaire qu'en 1738 un patron de navire anglais fut cause de la guerre déclarée par l'Angleterre à l'Espagne. Tombé dans les mains des Espagnols, qui faisaient alors de grandes déprédations sur les colonies anglaises , cet homme avait eu le nez et les oreilles coupés. II parut dans cet état devant la chambre des conim'unes, et dit, selon Voltaire : <( Messieurs, quand on m'eut ainsi mu* tilé, on me menaça de la mort : je l'attendis; et je recommandai mon âme à Dieu, et ma vengeance à mon pays. » C'est alors, d'après ce récit, que, la chambre étant tout émue, ses premiers orateurs parlèrent avec tant d'éloquence. Malheureusement, Messieurs, cette grande scène oratoire est douteuse. La présentation au parlement et le discours de ce patron de navire ne s^nt attestés par aucun monument. Suivant toute apparence, ce sont de ces paroles historiques faites par les historiens. Il y avait alors de fréquents comités où l'on recevait les plaintes du commerce anglais. On trouve, dans les recueils parlementaires, les rapports faits à la chambre sur ce sujet, et les pétitions présentées. On y trouve de solides discussions , de curieux détails sur les pertes du commercé, sur le danger des colonies,
sur la nécessité de la guerre ; mais rien qui permette de croire que le parlement ait été le théâtre de cette scène pathétique et vraiment regrettable, que raconte si bien Voltaire.
Cependant je voudrais détacher de ces débats quelque chose qui vous en fît bien connaître le caractère véhément et positif. Walpole était obstiné à la paix ; loin de s'indigner, comme Fa dit Voltaire, il cherchait à calmer Torgueil national. Alors même que la marine espagnole, ce qui ne semble guère vraisemblable aujourd'hui, avait souvent insulté la marine anglaise, il voulait encore éviter , différer la guerre ; il négociait ; il avait fait une convention pacifique et peu honorable.
Windham , l'un des chefs de l'opposition et zélé partisan de la guerre, attaque cette convention, et tâche de faire rougir Walpole; il Je presse, il le pousse, afin de le mettre en mouvement :
Dans la vie publique, dit-il, comme dans la vie privée, il y a certains affronts qui n'admettent pas d'arrangement pacifique, de négociation. Si un gentilhomme était bàtonné en pleine rue, et qu'au lieu de rendre Tinsulte il envoyât un prêtre à son agresseur pour arranger l'affaire à l'amiable, cet agresseur pourrait le trouver fort bon chrétien, mais fort peu gentilhomme ; et partant, loin de lui offrir aucune satisfaction qu'un homme d'honneur puisse accepter, il dirait : Le drôle a mérité ce quHL a reçu. Aussi, le véritable homme d'honneur, éprouvé par une telle injure, en tire une vengeance immédiate â la première rencontre. Il en va de môme dans la vie publique et les affaires des nations. Il y a certains affronts qu'une nation peut faire à une autre, et qui doivent être à l'instant ressentis d'une manière hostile. Quand une insulte est commise par les sujets d'un gouvernement sans mission apparente, sans mandat de l'autorité publique, la nation injuriée peut envoyer des arn-
SO LITTERATURe
bassadeurs pour demander satisfaction, et elle ne doit pas re9« sentir hostilement cette insulte, jusqu'à ee que la nation tout entière ait fait Facte sien, et ait déclaré que le délit de quelques-uns de ses sujets était un délit public qu'elle accepte ei qu'elle veut soutenir. Mais quand il n*en est pas ainsi, quand rinsulte, quand l'attaque vient de l'autorité publique, la satisfaction ne doit pas être sollicitée par prières et par ajnbassadeurs; elle doit être prise immédiatement par des flottes et des armées envoyées pour cela.
On pourrait, Messieurs, trouver dans les orateurs anglais de cette époque des exemples assez fréquents de cette simplicité nerveuse et presque démosthénique. Et puis, il est un autre mérite que l'éloquence : c'est l'esprit politique, ce sang-froid ferme, actif, qui répond à tout, ne s'intimide ni ne s'irrite, et gouverne par la parole. C'est là, surtout, une qualité puissante pour les contemporains, décisive pour les affaires, morte sur le papier, morte dans les livres.
C'était la qualité éminente de Walpole, pendant vingt années de ministère. Qu'un orateur énergique et spirituel , sir John Saint-Aubin , demande le rappel de l'acte qui établit le parlement septennal , Walpole se lëveu et sur-le-champ, par un diseurs qui n'est psis éloquent en lui-même , mais qui est ferme et décisif; il répond à tous les arguments de son adversaire.
Que Pulteney , avec une grande chaleur d'âme, attaque la permanence de l'armée, qu'il expose, en invoquant les souvenirs antiques, Marius, Sylla, César, combien les armées furent de tout temps fatales à la liberté de leur pays (il s'agissait alors de porter l'armée anglaise de douze mille hommes à dix-huit mille), Walpole, sans érudition historique, sans mouvemefil d'imagination, expliquant la composition de l'armée
anglaise, le petit nombre des soldats, le lien qui unit les officiers à l'intérêt civil et aristocratique, réfute en peu de mots, avec force, avec simplicité, les terreurs éloquentes de Pulteney.
Un des caractères de ces discussions, Messieurs, c*est Tabsence des idées générales et des théories. Notre tribune, née, comme nous l'avons dit, d'un développement philosophique de la littérature , a gardé Tesprit de son origine. L'éloquence politique des Anglais, ap^ puyée sur une suite de traditions, forte d'une jurisprudence de liberté, remonte très-rarement à des principes abstraits et généraux. Jamais , par exemple , ni le principe de l'élection directe , ni celui de l'inamovibilité des juges, n'ont été systématiquement démontrés dans le parlement d'Angleterre; ces droits se sont établis par l'habitude et par la loi. Le jury est considéré comme un privilège attaché à la qualité d'Anglais, un droit de naissance, birth-right ; mais la bonté absolue et spéculative de cette institution n'a jamais été l'objet d'un examen parlementaire : il n'en était pas besoin ; la longue possession prouvait plus que la théorie.
De là. Messieurs, dans ce premier âge de l'éloquence anglaise, avant que la puissance de l'Angleterre ait appelé à sa tribune les afTaires du monde entier, les débats du parlement offrent peu de choses d'intérêt universel et durable. C'est presque toujours une polémique temporaire et locale , qui ne peut guère occuper l'avenir. Je ne veux pas vous laisser croire cependant que Walpole ait été si longtemps ministre, sans avoir rien dit qui mérite aujourd'hui d'être lu. J'hésite enlre vingt discours , entre son adresse ou sa fermeté , son astuce ou son insolence. Je choisis presque au hasard*
L^éternelle durée de son ministère commençait à lasser ses plus opiniâtres ennemis ; on a de la patience, on a de la force , on a des discours pour six ou sept ans ; mais un ministre qui reste là vingt ans ! la paA tience échappe et la parole s'épuise.
En 1739, Walpole réussit encore à prévenir cette guerre avec l'Espagne, à laquelle voulaient le forcer ses ennemis : il apporte à la chambre un traité de paix qui dément toutes leurs prédictions et leurs espérances. La majorité est prête à Taccueillir. Windham prend la parole *
Messieurs, dit-il, je ne me lève pas, après un si long débat, pour exprimer de nouveau mon sentiment sur le traité que Ton va, je le crois, adopter; je veux seulement manifester le chagrin profond qu*il me donne. Je n*ai pas entendu une personne, hors de la chambre, approuver ou justifier ce traiîé, et je croyais que, puisque les sentiments des particuliers sont tels, le sentiment de la majorité serait semblable. S'il en est autrement, je ne puis Fexpliquer que par deux causes : ouïes membres de la chambre sont convaincus par les arguments qui viennent d'être exposés devant eux, ou il y a pour les convaincre d'autres méthodes que des arguments. Je n'ai pas le droit de faire la seconde supposition ; ainsi je dois admettre la première ,• mais c'est pour moi. Messieurs, une pensée bien triste de songer que de si faibles motifs aient déterminé de tels esprits, et qu'on abandonne ainsi les intérêts les plus sacrés de l'Angleterre, etc., etc.
Le parlement perdra son autorité ; car ce que vous faites n'est pas l'avis du public. On dira donc qu'il est gouverné par une faction ; et quelles en seront les conséquences? je laisse à ces Messieurs à les considérer, car ils vont donner leur vole. Pour ma part, je ne les gênerai pas plus longtemps; je me retire ; je quitte le parlement, et voici mes dernières paroles : Je supplie le Dieu tout-puissant, qui a si couvent protégé ces
AU DIX-HUITIÊHE SlÊCLlv. 53
royaumes, de leur conserver sa gracieuse protection, et de les sauver des dangers qui menacent le pays et la consti*
tution.
Cette protestation éloquente, cette retraite annoncéa ne laissé pas d'émouvoir la chambre. Walpole répond sur-le-champ :
Messieurs, la mesure que le gentilhomme qui vient de parler et ses amis peuvent prendre ne me donne aucune inquiétude. Les amis de la nation et de Sa Majesté leur sont fort obligés d'avoir ainsi jeté le masque, en faisant cette déclaration hautement. Nous pouvons être sur nos gardes contre la rébellion ouverte ; mais il est difficile de se prémunir contre la trahison clandestine. La faction dont je parle n'a jamais siégé dans cette assemblée, ne s'est jamais associée à quelque mesure publique du gouvernement, qu'avec une intention de le perdre et de le détruire. Le gentilhomme qui est maintenant Torgane de cette faction a été le chef de ces traîtres qpi, pour placer sur le trône un prétendant papiste, il y a viugtr cinq ans, conspirèrent la perte de leur patrie et de la famille royale. La vigilance du gouvernement le saisit, et sa clémence lui fit grâce. Depuis lors, il use de ce pardon pour travailler légalement à la destruction des lois, etc., etc. Toute ma crainte aujourd'hui, c'est que l'honorable membre et les siens n'accomplissent pas leur promesse de se retirer du parlement, car nous y avons été trompés déjà plus d'une fois.
Voilà, Messieurs, avec quelle altière autorité parlait ce souple et adroit Walpole, comment il faisait servir à sa défense les vieux périls de la maison de Hanovre. Il ne s'agit pas là du talent de Torateur, mais de cette audace d'un homme enraciné au pouvoir.
C'est historiquement qu'il faut considérer ces rapides détails sur la tribune britannique, dans les commencements du XYiii*' siècle. Cet âge de l'éloquence
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anglaise, quoique déjà toute politique, ne la montre encore que renfermée dans des débats intérieurs, et plus puissante par Fhabileté que par le talent. Plus tard viendront deux ordres de questions, qui doivent la.passîonner et Tennoblir : les questions de conquête, de domination, et les questions d'humanité, de justice, dont la politique de ces premiers temps ne s'était pas occupée. Ainsi, dans Fébranlement de l'Europe à la fin du xviïi« siècle, et à dater de la guerre d'Amérique, l'Angleterre, par son activité sur tous les points du monde, occupera sa puissante tribune des plus grands événements de l'histoire moderne. Et en même temps, les efîorts tentés, les vœux exprimés pour l'abolition de la traite des noirs, pour l'émancipation des catholiques, pour la délivrance des colonies, signaleront une éloquence généreuse et morale, celle des Chatam, des Burke, des Wilberforce. Ainsi la tribune anglaise paraîtra s'agrandir de tous les intérêts européens et de tous les sentiments cosmopolites, qui viendront se mêler à son patriotisme.