‹ Cours de littérature française (volume 2)Chapitre 3 sur 28 · CINQUANTIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

CINQUANTIÈME LEÇON

Unité du sujet dans cette leçon. — William ?îtt. — Détails sur son éducation et sa jeunesse. — Caractère de son éloquence; ea lutte contre Walpole. — Vie parlementaire de William Pilt. — Ministre en 1756, et de nouveau en 1757. — Exemple d'une élévation indépendante de Taristocratie et de la cour. — Glorieuse administration de .William Pitt. — Sa retraite. — Fermeté de ses principes. — Refuse plusieurs fois le ministère. — Rentre dans les affaires en 1766. — Est créé lord et vicomte de Chatam. -^ Courte durée de son ministère. — Son opposition aux rigueurs exercées contre les colonies d'Amérique. — Sa haute prévoyance. — Ses discours aux différentes époqu,es de la guerre d'Amérique.

— Ses dernières paroles à la chambre des pairs. — Sa mort.

— Honneurs rendus à sa mémoire. — Parallèle de celte vort d'un grand ministre dans un £tat libre, avec celle de Hichelieu et de Mazarin.

Messieurs,

Vous ne me le direz pas, mais je tous ai peut-être ennuyés dans la dernière séance. C'était beaucoup ma faute, et an peu la faute du sujet. Plus d'incohérence que de diversité, des noms propres au lieu de physionomies vivantes et reconnaissables, trop d'histoire et trop peu d'intérêt dramatique, voilà ce qui devait lasser votre attention. Aujourd'hui, si j'ai le même malheur, je serai sans excuse. J'ai à vous entretenir d'un noble sujet qui offre une imposante unité; j'ai à développer devant vous une grande et belle vie d'orateur moderne ; i'ai à vous montrer un homme de génie dans un Ëtat

libre, un ministre élevé au pouvoir par l'éloquence et la vertu, un grand orateur au milieu des événements le plus faits pour l'inspirer. Je vais vous parler de lord Chatam.

C'est lui qui réalise le mieux cette idée d'enthousiasme patriotique, d'élévation, de magnificence de langage que l'exactitude un peu minutieuse des formes modernes semble s'interdire et reléguer dans l'antiquité; de plus, c'est une âme remplie de ces sentiments généreux, liés à notre nature, qui ne passent pas comme les intérêts politiques, et qui, à deux mille ans de distance, font battre tout cœur d'homme, comme le premier jour où ils furent exprimés.

A cet égard même, les émotions toutes morales qui souvent animèrent les paroles de Chatam, son amour de l'humanité, doivent être plus durables que quelques-unes des inspirations religieuses et patriotiques de l'éloquence grecque ou romaine. Les longues apostrophes de Cicéron à tous les dieux dont Verres avait pillé les temples, les solennelles prières de Démosthène aux divinités de la Grèce, sont aujourd'hui froides et mortes pour nous. Ce qu'il y a de passions généreuses dans l'éloquence de Chatam subsiste et vivra toujours. Sa carrière, d'ailleurs, embrasse une mémorable époque de la puissance britannique. Que de choses intéressantes et nouvelles vont s'offrir à nous f l'influence du talent au milieu d'un État libre, la dignité du caractère, appui du talent et de l'ambition, le pouvoir noblement exercé, noblement perdu, la grandeur d'un citoyen anglais qui, sorti des conseils du souverain, les domine encore, enfin l'alliance rare et toute moderne du patriotisme le plus ardent* et d* un vaste amour de l'humanité!

Une vie si bien illustrée par la tribune publique a dû s'y dévouer de bonne heure. Quoique William Pitt (depuis loM Chatam) fût né d'une famille peu consi« dérable par le rang et la fortune, sa première éducation le destinait au parlement. Ëlevé d'abord au collège dlËton, il étudia les anciens avec cet esprit d'imitation moins littéraire encore que patriotique, alors commun dans la jeune noblesse anglaise, et qui avait formé la magistrature française au xvp siècle.

Ce n'était pas des leçons de style et de goût, mais des exemples de sévère franchise, de liberté généreuse, que ces esprits graves du xvr siècle et ces esprits ambitieux de l'Angleterre au xviii« siècle cherchaient dans l'étude de l'antiquité.

Du collège d'Êtori, le jeune Pitt vint à l'Université d'Oxford pour y faire ces* hautes études qui déterminent la vocation du talent. H y passa trois années à lire assidûment les philosophes et les orateurs grecs; il y fit même beaucoup de vers latins. On peut découvrir déjà, dans ces essais de collège, les sentiments qui animèrent sa vie. Une pièce qu'il composa sur Favénement de George II débute par ces mots :

Anglicse vos o prsesentia numina geotîs Libertas, atque aima Themis; Neptune, britanni Tu pater Oceani

Puissantes divinités de la nation anglaise, Liberté, Justice; et toi, Neptune, père de FOcéan britannique

Liberté ! justice! ce furent les deux inspirations de Chatam ; et cette épithète de britannique, orgueilleusement donnée à l'Océan, il la justifia presque dans son ministère.

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Pendant ces tfois années de séjour à Oiford, le jeune Pitt se prépara pour réloqueace par des études semblables à tout ce que les anciens nous ont conté de leurs orateurs. Il se fit Grec et Romain par une méditation ardente des chefs--â'œuvre antiques. Il mit en usage tous ces savants avis, toutes ces heureuses expériences de Cicéron» pour fortifier Fesprit, enrichir l!élocution, élever le talent. Il s'anima de cette grande ambition de Téloquenee, que ni Fétude ni la gloire ne peuvent jamais rassasier; tel il paraissait aux yeux de ses jeunes compagnons. Vingt ans plus tard, un poète ingénieux, Warton^ lui rappelait ce souvenir^ en lui adressant des vers sur la mort de Georges II :

Ne refuse pas, lui disait-il, cet humble présent d'une muse indépendante ; elle sort de ce même bocage où fut élevée ta pensive jeunesse, dans les pures maximes de la sagesse athénienne, et où, pour la première fois, Timage de la liberté an-glaise brilla de tout son éelat devant tes yeux rêveurs.

Après cette forte éducation, le jeune Pitt voyagea, sek)n Fusage si raisonnable des Anglais. Il vitla France et FltaUe, puis revint dans son pays, près de sa mère, demeurée veuve et sans fortune. La célébrité de ses premières études, je ne &«& quoi d'orateur qui était en lui, dans sa taitle élevée, dans ses yeux pleins de feu, dans sa voix sonore, dans la dignité et la force singulière de soa langage, le désignaient pour la chambre des communes* Il y fut nommé, par le bourg â*Old Sarum, à Fâge de vingt-sept ans. Vers le même temps, il acheta, selon lft>€oittume anglaise;, «ne ocHnmisaion d*ofifieier dans un régiment. '

A Fépoque où WÊUiam Pitt vint siéger au parlement, ce Robert Walpole, dont je vous ^i déjà parlé si long-

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temps, était toujours ministre. Ce qu'il y avait d'astucieux et de corrupteur dans le caractère de ce ministre devait peu sympathiser avec Tàme altière et pure de Pitt. Cependant cette répugnance ne se marqua point d'abord avec énergie dans le langage du jeune député des communes. Le début de son éloquence, son mai-denrspeech, fut un acte d'opposition respectueux et détourné, la demande d'une riche dotation pour le prince de Galles, qui venait d'épouser une princesse d'Allemagne. On admira le talent de Pitt, et les vives couleurs dont il avait peint le caractère et les vertus du jeune prince, rendu populaire par la haine jalouse que lui portait Walpole. Quelques autres discours ajoutèrent à la réputation naissante de Pitt, et firent prévoir qu'il effacerait un jour les Windham et les Pulteney. On lui trouvait un art inconnu jusqu'alors dans le parlement britannique, et une imitation pompeuse de Cicéron. Itiais la première occasion où il montra son génie véritable, un mélange d'amertume railleuse et de gravité véhémente, ee fut une répliqme soodhûiie à Walpole» Ce ministre avait fait proposer uft bill pour forcer au acrviee, danala marine mili^ taire, tous les matelots des navires marehands. Ce n*est pas que les Anglais n'eussent déjà la presse, qui est, par dle-méme, une charge pesante, une dure tyrannie irrégulièrement exercée; mais Walpole avait cru nécessaire d'ajouter à cet antique abus un enrôlement général et forcé de tous les hommes de mer ou de rivière, de tous les bateliers de la Tamise qui paraîtraient bons pour servir sur la flotte anglaise. Pitt, dans un discours qui n'est pas conservé, s'éleva vivement contre cet abus du pouvoir. Sans doute,, avec cette candeur de jeunesse dont il ne faut pas se cor-

rîger, il avait invoqué ces sentiments de droit naturel, d'équité, de justice, ces choses que Ton appelle de la philanthropie, La noblesse même des pensées qu'il exprimait avec chaleur lui donnait un langage élevé, solennel, presque poétique; et son débit était éclàiant et animé.

Walpole, avec ce froid sarcasme facile au pouvoir et au succès, releva dédaigneusement le jeune orateur. Il dit :

Que des déclamations véhémentes et de belles périodes pouvaient agir sur des hommes jeunes et sans expérience ; que probablement Thonorable gentleman avait contracté cette habitude d'éloquence en communiquant avec les jeunes gens de son âge, plutôt qu'avec les hommes instruits et graves ; mais qu'il ne suffisait pas d'apporter au parlement des gestes et des émotions de théâtre.

Je vous ai donné, Fautre jour, une séance intérieure du sénat romain comme un modèle de débat politique, peu désirable à reproduire, et peu fait pour nos mœurs modernes. Je puis vous montrer le jeune Pitt repoussant Walpole avec une véhémence presque digne de Finjurieux langage des anciens. A peine Walpole avaitil achevé son ironie ministérielle, applaudie par une majorité puissante, que Pitt se lève; et, après avoir de nouveau discuté la question *

Quant au reproche d'être jeune, dit-il, que l'honorable gentilhomme m'a fait avec tant de chaleur et de bon goût, je n'essaierai pas de l'affaiblir ou de le nier ; je me borne à souhaiter d'être au nombre de ceux dont les folies cessent avec la jeunesse, et non de ceux qui sont ignorants, malgré l'expérience. Je ne me charge pas de décider si la jeunesse peut être objectée à quelqu'un comme un tort; mais la vieillesse, j'en suis

sUfj peut dùvenir justement méprisable, si elle ii*a appoité avec; elle aucune amélioration dans les mœurs, et si le vice paraît encore où les passions ont disparu. Le malheureux qui, après avoir vu les suites de ses fautes nombreuses, continue de s'aveugler, et joint seulement Tobstination à la sottise, est '.ertainement Fobjet de la haine et du mépris, et ne mérite pas q;ie ses cheveux blancs le mettent à couvert de Tinsulte. Plus haïssable est encore celui qui, à mesure qu'il s'est avancé dans la vie, s'est éloigné de la vertu, qui devient plus méchant avec moins de tentations, qui se prostitue lui-même pour des trésoï*s dont il ne peut jouir, et use les restes de sa vie à la ruine de son pays.

Mais la jeunesse n^est pas mon seul crime; on m'accuse de faire un personnage théâtral : ce reproche suppose, ou quelque smgularitéde gestes, ou quelque dissimulation de mes propres sentiments, ou une facilité à prendre les opinions et le langage iVautrui. Sur le premier point, le reproche est trop frivole pour être réfuté; sur le second, je le renvoie tout entier à celui qui Fa fait. ,

Je ne vou& cite pas ce discours comme un modèle d urbanité ; Pitt continua plus vivement encore, et fut rappelé à Tordre par Y orateur.

Cependant ce nouveau champion, qui s'élevait avec toute Fardeur de la jeunesse contre la vieille puissance de Walpole, bâta la chute du ministre. Après deux demandes d'accusation, inutilement présentées, Walpole tomba devant un nouveau parlement. Des enquêtes sont commencées sur ce long règne ministénel. Il s'agissait de reprendre et de discuter vingt années d'administration, pendant lesquelles le ministre avait, à tout prendre, affermi la succession protestante, et accru la puissance de l'Angleterre. Les débats furent longs, opiniâtres; deux cent quarante-quatre

voix contre deux cent quarante-deux refusèrent d'ad« IV. A

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mettre une enquête qui s'étendît à toute la durée de Tadministration de Walpole.

Pitt alors proposa de borner Taccusation aux dix dernières années de ce ministère : cet avis prévalut, appuyé par d'éloquents discours. Mais les méfaits de Walpole sont trop loin de nous, et trop exclusivement anglais, pour que j'essaie de ressusciter ces vieux débats, où l'on admira le talent et la véhémence de Pitt. On ne les a consentes, d'ailleurs, que sous une forme incomplète et mutilée; il n'en reste que des fragments recueillis, ou même refaits, dans lesquels nous aurions peine à démêler l'inspiration primitive de l'orateur.

A une époque plus avancée de sa vie^ nous l'entendrons lui-même , ses paroles ont été textuellement recueillies; et elles offrent alors un tel caractère d*éner^ gie propre et originale, que Ton ne peut y supposer aucune altération étrangère.

Ainsi, laissons cet éternel débat sur Walpole mourir dans un comité de la chambre des communes, et reportons nos regards vers la noble carrière qui va s'ouvrir au génie de William Pitt.

Messieurs, ce qu'il y a de remarquable dans la destinée de cet hoiame d'État, c'est qu'il a commencé dans les mœurs politiques de l'Angleterre une révolution que Ton attribuait seulfement à notre époque. Vous avez entendu dire souvent, vous avez lu qu'un minis^ tre célèbre, mort il y a peu de temps, était en Angle^ terre le premier exempte d'uft^ grande fortune politH' que obtenue par le talent seul, que c'était la {Mremière puissance of atoire qui se fût élevée d'etle-méme, sans le secours des grands patronages et des alliances am* tocratiques; et cette innovation seikiblait liée è tout un changement de l'ordre soeial eides maamn. Non. Me»*

eieurs, la supériorité du talent avait à cet égard de* vancé rinflueuca des idées nouvelles. Le premier exemple illustre d'un parvenu au pouvoir au milieu de l'aristocratie anglaise est William Pitt.

L'avènement de la maison de Brunswick, qui n'avait pas été uniquement, comme on le dit, une révolution nationale, mais bien plutôt une habile combinaison aristocratique s'appuyant sur les sentiments publics, laissa subsister et consacra toute la puissance des grandes familles. En transférant le trône au nom du principe populaire, elles avaient fortifié leurs privilèges, et elles s'étaient établies les gardiennes delà royauté nouvelle. On le vit sous Guillaume III, sous la reine Anne. Le ministère d'Oxford et de Boling- Jbroke fut une lutte de la haute noblesse tory contre l'aristocratie wbig; aucun homme nouveau n'y joua dp grand rôle. Et les whigs ayant triomphé, le pouvoir se fixa derechef dans la main des puissantes familles de ce parti, Le péril même qu'avaient couru les intérêts nationaux favorisa cette tutelle aristocratique: on eût dit que la révolution avait été faîte pour les grands seigneurs whigs, et que leur ambition contente était la garantie des libertés publiques; on eût dit quMls étaient obligés d'être toujours ministres, pour la Aûreté commune.

Cette illusion, entretenue par les entreprises infortunées du parti jaeobite, se prolongea jusqu'au milieu du xviii» siècle. Après la chute de Walpolç, c'est lord Carteret, le duc de Newcastle et d'autres nobles personnages de l'aristocratie wbig qui d'abord concentrent dans leurs mains le pouvoir. William Pitt, fils d'un écuyer, ayant à peine deux cents livres sterling de revenu, officier dans un régimentt et encore (ce que

j'ai oublié de dire) Walpole l'avait destitué de son grade, Pitt enfin n'avait aucun titre aristocratique, au milieu des cinq ou six grandes familles en possession de gouverner l'Angleterre ; et il avait trop de fierté pour être leur client et s'élever à leur suite, en les servant de son éloquence. La dignité de son caractère, la force de son génie, soutenus par une faveur publique habilement ménagée, furent ses seuls appuis, et lui donnèrent enfin l'alliance de l'aristocratie, ou lui. permirent de s'en passer.

La première administration qui succédait à Walpole avait offert une part de puissance au jeune Pitt, il refusa. Nommé, quatre ans après, conseiller privé et payeur général des troupes anglaises, après avoir exercé cet emploi avec un rare désintéressement, il le quitta pour un dissentiment politique; et il ne fut enfin appelé au ministère qu'en 1756, à la chute du duc de Newcastle. Ce fut la victoire de l'homme novr veau sur le grand seigneur, du talent sur les titres. Là se présente une autre singularité du caractère et delà fortune de Pitt. Comme il s'était passé de cette affiliation aristocratique qui semblait la condition nécessaire du pouvoir, on le voit se passer respectueusement de la faveur du souverain et contrarier ses vues. Celui qu'il veut servir, c'est exclusivement le roi d'Angleterre, etnon pas le roi d'Angleterre, prince du Hanovre.

George I«', inquiet sur ses États du Hanovre, voulait entrer dans la confédération des princes d'Allemagne, et se préparait une guerre longue et difficile, sans profit pour l'Angleterre. Pitt, semteur de son pays encore plus que du roi, refusa d'y consentir. Malgré l'ascendant de son nom. cette résistance fut suivie d'une disgrâce, ou, du moins, d'une retraite à peu

près forcée. Le voilà retombé sur cette faveur publique qui, tout à l'heure, l'avait poussé au pouvoir.

Mais la volonté du roi ne pouvait donner à d'autres ministres la force que leur refusait l'opinion de l'Angleterre ; et les coalitions aristocratiques des whigs avaient perdu leur crédit, depuis qu'un homme notiveau s'était montré plus habile et mieux populaire. Le duc de Newcastle, rappelé à la tête de l'administration, se sentit trop faible. Il fallut recourir à William Pitt et accepter ses conditions. Ce fut alors qu'il entra dans le gouvernement de l'Angleterre, avec toute la puissance de son nom et d'un caractère que rien n'avait fait varier. Ce fut en 1757. Cette époque de sa vie, qu'il a rappelée souvent avec un orgueil presque cicéronien, doit laisser trace dans notre mémoire. Elle fut, sous plus d'un rapport, funeste à notre pays, alors gouverné par des mains si faibles. Pitt poursuivait avec ardeur l'abaissement de la France : c'était le but de sa politique. Ne vous attendez donc pas. Messieurs, à voir son ministère marqué seulement par des actes , de justice, des perfectionnements de liberté. Comme

la constitution anglaise est fixée, développée depuis longtemps, le génie politique se montre et la popularité s'obtient, dans ce pays, beaucoup moins par l'adoption de nouveaux principes que par l'habile intelligence des intérêts britanniques. Ce William Pitt, si grand aux yeux de ses concitoyens, si national, vénéré comme le défenseur le plus pur et le plus invariable des principes de liberté, vous ne trouverez dans ses discours que peu de théories généreuses; il eut rarement l'occasion ou le besoin de les exprimer, hormis ('.ans les grandes et dernières circonstances de sa vie.

C'est un patriote anglais, bien plus qu'un ami spécu-

latif de la liberté. Cest surtout en agissant avec passion pour les intérêts de son pays contre l'étranger, qu*il manifeste son esprit national. Sans doute il ne conçoit pas la grandeur dd TAngleterre sans liberté légale, mais, rassuré par les lois, c'est surtout de cette grandeur qu'il s'occupe. Incorruptible défenseur des droits du peuple anglais, ami des principes pour l'Angleterre, il n'a pas avec les nations étrangères beaucoup plus de scrupules qu'un ancien Romain,

Dès sa jeunesse on avait dit de lui qu'il avait la vertu d'un Romain et les nobles manières d'un courtisan français ; mais cette vertu de Romain, c'était l'intérêt de l'Angleterre avant tout. Ainsi, Messieurs, ce ministère attendu, annoncé avec éclat, ce ministère qui fit la gloire et l'orgueil dé sa vie, ne vous imaginez pas qu'il ait eu pour résultat un certain nombre de lois favorables à la liberté et l'accomplissement de quelques théories bienfaisantes. Il fut tout politique, tout dirigé vers l'intérêt de l'Angleterre au dehors. Willam Pitt ne considéra pas l'Angleterre comme un Ëtat dont les re^ lations intérieures ont besoin d'être perfectionnées au profit de la justice et de la liberté, mais comme une puissance établie, qu'il fallait agrandir et faire dominer sur toutes les autres puissances. Son ministère fut surlout un ministère de conquêtes et d'envahissements au dehors.

Cette administraticMQ, qui éleva très-haut l'influence britannique, dura quatre années. Pendant ces quatre années, l'Angleterre domina presque tous les cabinets de l'Europe, fut absolue sur les mers, posséda paisiblement ses colonies d'Amérique, et les accrut, nous enleva le Canada, la Louisiane, et ruina nos comptoirs àt rinde.

Dans le gouvernement de l'Angleterre, cette générosité de sentiments, naturelle à William Pitt, si elle ne passa pas dans les lois, se marqua du moins par quelques actes honorables. Avant lui, les Écossais, qui avaient suivi Fétendard infortuné du prince Edouard, avaient été cruellement décimés par le vainqueur. Nonseulement les wbigs avaient fait couler des flots de sang sur les écbafauds de Londres ; non ^seulement des proscriptions, dignes de Jacques II, avaient été, dans le premier moment, renouvelées pour les princes de la maison de Hanovre; mais une sorte d'inquisition se prolongeait sur les montagnes d'Ecosse, et 69 tenait les habitants désarmés. Pitt fut plus habile et plus généreux ; il sentit que ces hommes braves et loyaux aimaient la guerre, encore plus qu'il n^aimaient le prince Edouard, et qu^en leur redonnant des armes, il les rendrait fidèles. Il les mit au milieu de Tarmée anglaise, et les envoya combattre en Amérique, contre les Français; de jacobites persécutés, il en fit d'excellents soldats pour la maison de Hanovre.

Cependant, Messieurs, ce ministre qui travaillait avec hauteur aux intérêts de l'Angleterre, qui avait peu de ménagements de cour, peu de complaisances, voyait insensiblement se former contre lui un parti nombreux. La mort de Georges II favorisa ce parti. Un jeune ;irince arrivé sur le trône, n'ayant pas encore la parfaite intelligence des sentiments anglais, ne sachant pas peut^tre à quel point les droits du pays étaient désormais invariables, fut séduit par quelques idées de pouvoir absolu, autant qu'il était possible de les rêver au milieu de la réalité qu'offrait la liberté an*

glaise.

L'influence que lord Bute exerça dès l'avènement de

Georges III avilit affaibli Tautorité de Pitt. Cependant ce ministre poursuivait avec ardeur ses plans de domination au dehors. Non content d'avoir abaissé (ce mot me coûte à dire, mais il est vrai), d'avoir abaissé la France, d'avoir ruiné ses colonies, et commencé cette grande domination dans l'Inde qui devait indem-* niser l'Angleterre de la perte de l'Amérique, Pitt voulait abattre l'Espagne, dont il redoutait l'intime alliance avec la France. Sous quelque prétexte, comme la politique en trouve toujours, il avait hâte de lui déclarer la guerre ; mais, par la secrète autorité de lord Bute, il se vit, sur cette importante question, -abandonné de tout le ministère. Alors, avec ce point d'honneur politique, naturel à tout ministre anglais, et plus encore à William Pitt, il se retira du conseil. Pour sa gloire, ce fut une heureuse circonstance : le pouvoir n'était pas la plus belle place d'un homme tel que lui. Dans nos gouvernements représentatifs, où tant d'in fluences se mêlent à celle du talent et de la raison, il est bien rare que la défense, même sage, même juste, des intérêts du gouvernement, puisse obtenir faveur égale à celle qui suit la profession indépendante des principes de liberté. Hors du ministère, le langage, plus désintéressé, est aussi plus puissant.

Pendant ces quatre ans, Pitt parla souvent avec un talent supérieur à la chambre des communes ; il domina ce grand conseil de la nation ; il resta même populaire en étant ministre. Cependant les plus beaux souvenirs de son éloquence, les plus fortes émotions qu'elle excita dans les âmes, appartiennent à une autre époque de sa vie

Voilà donc ce grand homme d'État rentré dans la condition privée. Je dis ce grand homme d'État; car,

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aussitôt qu'il eut quitté le pouvoir, on s'aperçut de la sagesse de ses conseils. Comme Ténergie, Téclat du talent excluent, aux yeux de quelques hommes, la prudence politique, il n'est pas mauvais de rappeler que Pitt, hardi ministre, fut en même temps sage ministre. Il avait annoncé, dans un intérêt d'ambition anglaise, la nécessité de commencer la guerre contre TEspagne, il avait montré le moment favorable. Un an après, en 1761, les Espagnols justifièrent la prévoyance^ de Pitt, en osant les premiers attaquer l'Angleterre. L'estime, Tadmiration publiques s'accrurent alors pour l'homme d'État qui avait sacrifié son pouvoir à une opinion vérifiée par l'événement.

William Pitt poursuivit cette noble carrière de l'opposition anglaise. Ce fut ainsi qu'il lutta, tantôt contre l'influence secrète, tantôt contre le gouvernement public de ce Igrd Bute, qui semblait le génie du pouvoir absolu, conservé près du trône constitutionnel de l'Angleterre. Le ministre, effrayé des attaques delà presse, fit décerner des warrants généraux, c'est-à-dire des ordres d'arrestation en blanc, contre tout auteur ou publicateur de libelles. Pitt opposa vainement des ré-' clamations pleines de force. Incapable d'abandonner les droits de la liberté, sous prétexte des abus de la licence, il défendit le célèbre Wilkes, dont il blâmait le séditieux langage, mais qu'il voyait soumis à une procédure arbitraire de la chambre des communes. Que ne puis-je ici vous citer ses paroles littérales? elles ne furent pas conservées. C'est un' regret qui s'attache à une grande partie de cette vie parlementaire. Il en reste des souvenirs plutôt que des monuments. Nous n'avons que de froids extraits de ces éloquents discours où Pitt défendait les principes de la liberté et

les intérêts de la domination anglaise contre une po* li tique oppressive et faible.

Cependant lord Bute et les faibles successeurs qui se traînaient à sa suite voulurent désarnier ce terrible ladversaire, en lui offrant le partage du pouvoir. C'est une chose curieuse, dans Thistoire de la constitution britannique et des moeurs parlementaires, que les négociations entjamé^s auprès de lui, que sa noble et simple résistance, se^ refu^, ses conditions. Sujet dévoué, rien dans ^ conduite ne montre une indépendance dédaigneiK^, une hautaine hostilité. C'est la gravité impartiqile çl'une ferme conscience qui ne cède pas même au prince qu'elle aime, et ne saurait accepter de lui le pouvoir qu'avec l'assurance de faire le bien qu'elle souhaite, comme elle l'entend, et comme çUe le veut; les n^émoires du temps sont remplis de conversations entre William Pitt et quelques négocia-tpurs de cour.

|1 y eut même plus d'une entrevue politique entre C0 grand citoyen, élevé si haut par sa vertu, et le rçi nTAngleterre, George III. On reprochait quelquefois à Pitt son inflexible f&xïï^^Xé dans o^s royales conférer c^, |$t hauteur avec laquelle il exigeait l'éloignemQnt 4e quelques favoris du souverain* enfin l'orgueil de s# rfii^on ou de sa con&ciQnee, qui ne voulait rien aoqQfv d^r et ne céder sur ri^n ; il répondait ; « Je suis prêt j^ gllar à SaintnJamç», si je puis y porter • avec moi )# constitution. »

Yous me pardonnez ces détails historiques; ils me ^ni^nt h dessiner devant vos y^ux cette physiono* jniç romaine anglaise; ils sont nécessaires pour juger même le talent d& l'orateur. Ce qui me détourne d^ ^pnncr des préceptes d'éloquence, c'est que rien n'est

plus personnel à Thomm^, plus attaché à lui, à sa vie tout entière, que la parole, dont il a le droit de se servir.

Mille expressions, mille formes de langage n'ont pu venir qu'à William Pitt, à cet homme si dédaigneux du pouvoir et si inflexible dans ses opinions. En disant les mêmes choses, un autre paraîtrait dé* clamateur; et Ton sent que Pitt parle ainsi, parce qu'il lui est impossible de tirer d'autres sentiments de son âme.

Cependant, si la politique anglaise n'avait offert que des circonstances ordinaires, le génie de Pitt, et ce tour d'imagination élevée qui le caractérise, ne se se* raient pas montrés tout entiers; mais un des plus grands événements qui aient mis à l'épreuve la puis-=sance britannique se préparait depuis plusieurs an-^ nées : les colonies de l'Amérique septentrionale avaient reçu, dès leur origine, quelques-unes des institution» de liberté, le jury, les assemblées provinciales; msti» le roi et le parlement britannique retenaient sur côSf colonies tous les droits de la domination. La politicfere commerciale de ^Angleterre, stipulant pour éÛè^ même, entravait de prohibitions ou de taxes onéreuses le commerce des Américains Ifn htrpM sur le timbre avait excité leurs plaintes. Pht, âH l'ôrîgiile, les appuya de son éloquence : îï avâif épfôrPté lêiif courage et leur fidélité dans les guerres de VAîiglé-^ terre contre la France, et îï trouvait juster de leur às^ surer le droit des autres sujets ailglais, dé' ne supporter que des impôts consentis par leurs représentants. L'influence de Pitt, à la tête de l'oppoâfîkMl^ força le ministère de révoquer la taxe du (imbf'èf et peu de temps après ce ministère, affaibli d<ytfMéM4AI

par sa faute et par sa rétractation, tomba devant la popularité toujours croissante de Pitt.

En 1766, le grand député des communes est encore une fois porté au pouvoir par le vœu de son pays. Toutes les répugnances de cour cédaient devant sa gloire. Nommé pair et vicomte de Chatam, il forme un nouveau ministère, dont il refuse d'être le chef, mais que son génie devait animer. Par une impartialité trop haute et trop hardie, il y fit entrer des hommes de partis opposés. Mais, touimenté d'infirmités douloureuses, il ne put porter le poids des affaires ; et il se retira bientôt, laissant FÂngleterre avec tous les périls que sa présence avait un moment suspendus. Dans sa retraite, on le vit détendre les libertés du pays à la chambre des pairs, comme il les avait défendues à la chambre des communes. Lord Mansfield prétendait que, dans les questions de liberté de presse, le jury, n'étant juge que' du fait, devait se bornera déclarer l'existence et la publication du livre, et que c'était à là cour à le qualifier de libelle. Lord Chatanr. combattit avec force cette doctrine, qui supprimait la salutaire intervention du jury dans le point le plus important à la liberté.

La chambre des copimunes, après avoir expulsé Wilkes de son sein, avait refusé de le recevoir, quand la majorité des électeurs de Middlessex le renvoyait siéger, et elle avait admis à sa place le candidat de la minorité. Chatam défendit de nouveau Wilkes, ou plutôt les principes insultés en sa personne ; et il nota de son éloquent blâme la décision arbitraire des communes. Mais une plus grande question se présente.

L'administration qui avait succédé à lord Chatam reprit l'usage de taxer TAmérique, et excita bientôt de

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nouvelles plaintes. Il n'y avai pas là seulement, Messieurs, une question d'impôt ; il y avait ce fait de la civilisation antique et moderne, cette émancipation - inévitable d'une colonie trop puissante et trop éloignée de sa métropole ; ajoutez ce commencement d'indépendance autorisée par les institutions mêmes que l'Angleterre avait laissé tomber sur l'Amérique ; elle lui avait trop donné, pour lui refuser davantage. Aussi, lorsque le parlement britannique ordonna de recevoir en Amérique le thé des Indes, en même temps qu'elle grevait de taxes nouvelles les produits américains, une révolte éclata dans Boston ; on jeta dans la mer le thé des Indes; on déclara qu'on n'avait pas besoin de ces marchandises étrangères, et que l'Amérique se suffisait à elle-même. Bientôt les assemblées provinciales s'arment et se coalisent. Des colons pleins d'ardeur et de IBerté d'esprit, s'indignant de n'être qu'une province anglaise, et voulant être une nation, répandent dans l'Amérique de généreux manifestes, comme les écrits de Franklin, d'abord ouvrier imprimeur, puis un des plus grands citoyens de l'Amérique.

^ Une fermentation singulière agite cette terre d'indépendance. Les premières résolutions adoptées par le gouvernement britannique furent maladroites et cruelles. Des troupes avancent sur Boston ; le port est bloqué; des rigueurs sont indistinctement exercées contre les habitants de la ville, et le sentiment de la hwne s'accroît dans le cœur des Américains ; et l'on avance de plus en plus vers l'émancipation ; et l'on s'appelle encore royalistes^ ou du n(ioins loyalistes; mais déjà on aspire à l'entière indépendance. Quelle devait être, dans ce grand mouvement, la conduite

*! t LITTÊRATtÎRE

du g'ôuvernement anglais? Pouvait-il se soumettre a ces insurgés (f au delà de fOcéan? Pouvait-il accorder immédiatement tout ce que ceux-ci réclamaient par les armes? D^ailleurs, cet orgueil du peuple anglais, que Ton a vu résister si longtemps à d'autres demandés non moins justes, croyez-vous qu'il eût aisément suivi la politique timide et sage d'un ministère qui aurait cédé trop vite aux Américains ? Poussé par un point d'honneur de ministère et de nation tout ensemble, le gouvernc^ment britannique s'obstine dans sa vengeance, dans la répression, dans la soumission de ce nouveau monde, qui veut lui échapper

Protester au nom de la justice et de. l'humanité contre les barbaries de cette guerre civile, au nom de la prudence contre de fausses promesses et un succès impossible, prévoir les maux, proposer le remède, offrir à l'Angleterre de lui rendre ce monde qu'elle va perdre, et de concilier ses droits légitimes avec la liberté nécessaire des colonies, voilà la mission que remplit lord Chatam ! voilà toute la tâche de l'orateur antique reproduite ou surpassée 1 Que ce soit Demosthène qui parle contre l'envahissement de Philippe, ou Chatam qui discute la rébellion de l'Amérique, c'est également ha puissance morale d'un homme, sa sagesse, sa vé-» bémence que je vois régner sur les volontés d'un peuple.

maintenant. Messieurs, beaucoup d*écrivains anglais ont blâmé la conduite de lord Chatam. On a dit que cette éloquence si énergique et si vive, en révélant la profondeur de la plaie qui dévorait l'Angleterre, avait enhardi ses ennemis. Lord Chatam répondait que ses conseils, suivis à propos, auraient fait cent fois plus de bien que ses prophéties ne pouvaient faire de mal.

AU DIX-IKJITIÈME MÊGLE. 7&

D*aiHeurâ, les imprudeaces de la tribune sont la loi des pays libres ; et la liberté répare les accidents qu'elle cause.

Je n'hésite pas, Messieurs, à comparer les discours de'Chatam, pour la véhémencede la conviction^ pour la grandeur des mouvements, aux discours mêmes de Démosthène. Il y a de plus un tour d'imagination grave et mélancolique qui tient à Tàrae religieuse de l'orateur, à son âge, à son infirmité, et qui lui donne un caractère particulier d'éloquence.

Je vais citer, traduire, admirer.

Vous concevez. Messieurs, que ces événements politiques si grands doivent offrir le drame oratoire dans toute sa variété. On voit d'abord l'événement quis'au;-* nonce, les raisonnements, les protestations, les propbé* ties de l'orateur; l'événement avance vers son terme; mille incidents le retardent ou le compliquent ; l'orateur est obligé de changer, de corriger lui-même ses plans, ses projets; on lui répond par les désastres des insurgés et par quelques succès de Tarmée royale. Il propose un nouveau traité de paix, dans la victoire de l'Angleterre ; il en propose un nouveau dans sa défaite. Enfin le dernier acte arrive, en dépit du ministère, en dépit de l'opposition, en dépit de lord Chatam, qui tant de fois l'avait annoncé; il faut. s'avouer vaincu iJ faut reconnaître l'entière séparation de l'Amérique; c'est alors que l'âme de Chatam, si patriotique, se montre avec une effusion sublime ; et il meurt presque en achevant son discours. C'est la tragédie oratoire tout entière.

Nous ne pourrons qu'en détacher quelques scènes. Le ministère a fait présenter un bill pour l'envoi d'un aoaveau corps de troupes en Amérique. »nn de répri»

mer les premières tentatives des insurgés. Lord Cba* tam prend la parole :

Mylords, Fétat de souffrance qui m*accable ne pouvait in'em* pécher de soumettre à vos seigneuries mes pensées sur le bîU aujourd'hui débattu, et sur les affaires de FAmérique. Si nous faisions un rapide retour sur les ijfiotifs qui ont engagé les ancêtres de nos concitoyens d'Amérique à quitter leur pays natal, à courir les dangers innombrables de ces contrées lointaines et inexplorées, notre étonnement de la conduite que tiennent leurs descendants devrait naturellement cesser. Souvenez-vous que ce coin du monde est celui où des hommes ^d un esprit libre et entreprenant se sont enfuis plutôt que de se soumettre aux principes serviles et tyranniques qui dominaient alors dans notre malheureuse Angleterre; et devezvous vous étonner, Mylords, que les descendants de ces hommes généreux s'indignent, quand on veut leur ravir des privilèges si chèrement achetés ! Si le nouveau monde avait été colonisé par les enfants d'un autre royaume que l'Angleterre, ils y auraient apporté avec eux, peut-être, les chaînes de l'esclavage et rhabitude de la servilité. Mais ces hommes qui se sont enfuis de l'Angleterre parce qu'ils n'y étaient pas libres, doivent garder la liberté dans le monde où ils ont cherché leur asile, etc., etc., etc.

Mylords, je suis vieux; je voudrais conseiller au noble lord qui nous gouverne de prendre une méthode plus douce pour régir l'Amérique ; car le jour n'est pas loin où cette Amérique pourra rivaliser avec nous, non-seulement dans les armes , mais dans le commerce et dans tous les arts. Déjà les principales villes d'Amérique sont instruites et polies, et entendent la constitution de cet empire aussi bien que le noble lord qui nous gouverne.

Mylords, c'est une doctrine que je porterai avec moi jusqu'àj la tombe : ce pays ne possède pas sous le ciel le droit de taxeri TÂmérique ; cela est contraire à tous les sentiments de justice

et de politique ; il n'est point de nécessité qai puisse le jus» tifier.

Ne pouvant dissimuler la révolte de la ville de Boston, il s'adresse au sentiment public, à cette espèce de sympathie , à cette parenté qui devait unir les Anglais et les Américains .

Au lieu de ces mesures ftpres et barbares que vous avez prises, passez une amnistie sur toutes ces erreurs de jeunesse de vos frères d'Amérique ; recevez-les dans vos bras, et j'ose affirmer que vous trouverez en eux des enfants dignes devons. Et si leur révolte devait se prolonger au-delà du terme d'amnistie que , je l'espère, cette chambre va fixer, je serai des premiers à proposer quelques mesures qui leur fassent sentir le tort d'irriter une mère indulgente et généreuse, une mère, Mylords, dont le bonheur a toujours été ma plus douce consolation. Ceci peut sembler inutile à dire; mais je dois déclarer que le temps n'est pas loin où l'Angleterre aura besoin de l'assistance de ses amis les plus éloignés. Puisse la main de la Providence, qiii dispose de tout, ne pas lui rendre nécessaire mon faible secours, et puisse-t-elle exaucer les prières que je formerai toujours pour son bonheur !

Et il termine par ces paroles empruntées pieusement à Y Écriture :

Que la longueur des jours soit accordée à mon pays ! qu'il ait dans sa main droite de longs jours, et dans sa gauche des richesses et des honneurs, et qu'il marche toujours dans le sentier de la justice et de la paix !

Je vous l'ai dit, c'est ici l'éloquence de ce grand citoyen, de cet homme grave, irréprochable ; elle n'appartient qu'à lui. Voilà donc, Messieurs, la première et inutile protestation de lord Chatam, au commence-

78 tlTTÊRATlTRE

ment des troubles, avant que le feu tfaît pris à *todte FAmérique, et bien avant que le pavillon français n'ait ajpporté ses sejcoufs ine^érés. Jdaii> bjaatôl.la..guûrre s'engage.; l'armée anglaise éprouve d'humiliantes défaites. .La résistance s!accroît; elle devient universelle; et le citoyen anglais hésite plus que jamais ii s'intéresser à ces insurgés si cruellement traités, mais devenus si<piiifififtnlfi.>CepettdanA>Chfttam, «dans la.géQéroaité de sa^eonâcieiice, dans les :)iautes vues de sa politique, ne change pas d'opinion, ei continuera protester contre l'Obstination indécise, si l'on peut parler ainsi, de lord North, qui faisait toujours la guerre sans la vouloir. Déjà les troupes anglaises ont plus d'une fois reculé devant ces pauvres milices américaines, animées par la liberté et par Washington. Chatam, que ses infirmités, que sa goutte, que sa tcisiesse, retenaient, presque toujours dans la solitude» reparatt au parlement. U semble quetcaUe grsuaile et mtye&tueuse physionomie se fprésentftijt, ^par iatecnralles, au ^milieu ides léigislateufs anglais, pour les av6flfr<de ee qu'il .Sallaitiaire ou éviter. Puis, les trou^^Fant obstinés .da»s fleur avea-^ glement, il s'éloignait encore, et attendait des événements une instruction plus puissante que ses paroles:

Mylords, je désire ne plus perdre un jour dans cette crise qui s'avance et qui nous presse. Une heure . maintenant passée sans amortir les ferments qui agitent FAmérique peut enfanter des années de désastre et de honte. Pour ma part, je ne déserterai pas un seul moment la conduite de cette importante affaire, À moins que je ne sois cloué sur mon lit par Textrôme souffrance; je m'en occuperai partout; je m'en occuperai sans cesse ; je viendrai heurter à la porte de ce ministère endormi et tout confondu, et je réveillerai au sentiment de son propre danger. {ApplandissemenU.\

De nouveau je conjure, je pre«se vos seigneuries (Tadoplcr sans retard celte mesure de conciliation. J'affirme qu^elle produira d'heureux effets si elle arrive à temps; mais si vous différez jusqu'à ce que votre espérance se réalise, vous difféierez toujours. Pendant que vous le pouvez encore, apaisez ces ferments de haine qui dominent en Amérique; retirez la cause de cette inimitié; retirez cette armée nuisible, incapable de vous servir ; car son mérite est Tinaotion ; sa vietcHf e serait de ne pas combattre. Que pourraitr^lle d ailleurs contre une nation brave, généreuse, unie, qui a des armes dans les mains et du courage dans le cœur? Trois miHions d'hommes, les vrais descendants de nos vaillants et pieux ancêtres, chassés dans ces déserts par les maximes étroites d'une superstitieuse tyrannie, ne sont-ils pas invincibles? L'esprit de persécution ne doit^il jamais s'apaiser? Fautril que ces braves enfants de nos braves aïeux héritent de leurs souffrances, comme ils -ont hérité de leurs vertus? Nos ministres nous disent que les Américains ne doivent pas être entendus. Ils ne l'ont pas été, en effet : ils ont été frappés, condamnés sans être entendus; la main indifférente de la vengeance a frappé tout à la fois sur linnoccnt et sur le coupable, avec des formalités de guerre. Vous avez bloqué cette ville; vous avez réduit à la mendicité, à la famine, trente mille habitants. Cette résistance à votre arbitraire système de taxation pouvait été prévue ; elle sort de la nature des choses et de la nature des hommes, et surtout de Tesprit whig qui domine dans cette contrée. L'esprit qui résiste à nos taxes en Amérique est le même qui autrefois s'opposait aux dons gratuits, à la taxe des vaisseaux en Angleterre ; c'est le même esprit qui fit lever toute l'Angleterre, qui, par le bill des droits, revendiquait la constitution anglaise, et enfin qui a établi cette grande maxime fondamentale de vos libertés, qu'un sujet anglais ne doit ête taxé que de son consentement. Ce glorieux esprit whig anime trois millions d'Américains, qui préfèrent la pauvreté et la liberté à des chaînes dorées, e. qui mourront pour la défense de leurs droits, comme des tiommcs libres. Qu'opposerez -vous à cet esprit, dont la

véhémence sympathise avec les cœurs de tant d*Anglais whigs? etc., etc.

Quand vos seigneunes regardent les papiers qui nous arrivent d*Amérique, quand vous considérez la fermeté, la sagesse de ces hommes, vous ne pouvez vous empocher de respecter leur cause, et de faire des vœux pour qu*elle réussisse. Pour moi, je dois Tavouer, dans toutes mes lectures, dans toutes mes observations, et vous savez que Fétude a été mon goût favori, que j'ai beaucoup lu Thucydide et étudié les hommes d'Ëtat de Fancien monde, je trouve que, pour la solidité des raisonnements, pour la prudence des résolutions, au milieu de circonstances si difficiles, si âpres, si périlleuses, aucun peuple, aucune réunion d'hommes n'a montré plus de sagesse que le congrès de Philadelphie.

J'ai la confiance que vos seigneuries le sentiront ; tous nos efforts pour imposer la servitude à de tels hommes, pour établir le despotisme sur cette puissante nation continentale, doivent être vains et funestes. Nous serons définitivement forcés de nous rétracter; rétractons-nous donc, pendant que nous le pouvons, et avant qu'il ne le faille. Je dis que nous devons nécessairement révoquer ces actes violents; ils doivent être révoqués; vous les révoquerez, je m'y engage d'honneur; vous les révoquerez à la fin, j'y joue ma réputation tout entière; je consentirai à être pris pour un idiot, si vous ne les révoquez pas.

Et on les a révoqués.

Évitez donc cette humiliante, cette disgracieuse nécessité. Avec une noblesse qui convient à votre haute situation, faites les premières avances de concorde et de paix. C'est votre dignité d'agir avec prudence et avec justice. La concession descend avec meilleure grâce et plus utilement des mains da supérieur; elle réconcilie la supériorité du pouvoir avec les sentiments intimes des hommes, rétablit la confiance sur des bases inébranlables d'affection et de reconnaissance. Ainsi

AU DIX-HUiriËME SIÈCLE. ^$t

pensait un sage, un poëte, l'ami de Mécène, le panégyriste d'Auguste ; c'est à lui, c'est au successeur de César, maître du monde, qu'il disait et qu'il recommandait comme une règle de conduite et de prudence :

Tuque prior, tu parce, genus qui ducis Olympe, Projice tela manu

Messieurs, ces éloquents discours ne produisaient rien, n>ais ils agitaient vivement l'esprit anglais : ils étaient lus avec ardeur ; ils luttaient contre la partialité passionnée du peuple, qui s'indignait de voir des sujets échappés de ses mains. La majorité votait comme à l'ordinaire ; mais la conscience du peuple anglais était profondément ébranlée. Il semble que lord Chatam , à chaque défaite qu'éprouvait son opinion, redoublait de force, croissait en énergie. Il attendait quelques mois encore, un malheur de plus en Amérique, un allié de moins , et il revenait accabler lord North et ses collègues de leur impuissance et de ses prédictions trop vérifiées. C'est ce qui donne à ses discours, que je suis désolé de morceler ainsi, une progression, une rapidité, un mouvement oratoire et dramatique que rien n'égale, et que tout extrait défigure et détruit.

Enfin, en 1777, les choses allaient plus mal : les Américains s'enhardissaient tous les jours; ils battaient les troupes anglaises; ils prenaient des corps entiers prisonniers ; ils avaient de puissants alliés. D'un autre côté, le gouvernement britannique agissait avec violence et faiblesse ; il n'osait, il ne pouvait employer beaucoup de sujets britanniques; il louait des troupes allemandes, des troupes suisses ; il les embarquait et les envoyait. El avait des généraux malhabiles

82 LITTÊRATnRE

OU malheureuXa'Burgoyne, par exemple, auteur (Tune assez bonne comédie. Dans ces déserts de TAmérique., au milieu de ces peuplades sauvages, encore méléesÀ la civilisation naissante des États nouveaux, parmi ces fleuves iioimenses, ces forêts incultes, les troupes an> glaises, épuisées de marches, étaient surprises «t accablées.

En 1777, cependant, le roi et son ministère voulaient continuer la guerre avec plus de ténacité que jamais. Le discours de la couronne Pavait dit, et l'adresse proposée y souscrivait avec ardeur.

Lord Chatam prend la parole :

Je me lève, Mylorda, fMmr idéclaDer mes sentiments sur ]e sujetlc plus solennel et le pU6.:SèrieuiL 11 impose à mon esprit un fardeau dont rien, yen ^ai .peuj;, .ne pourra me délivrer; mais je tâche d'en alléger le poixls.par la communication libre et sans réserve de toutes mes pensées. ,

Pour la première partie de Tadrcsse, je m'associe de cœur au noble comte qui Ta proposée. Personne ne sent une joie plus sincère que moi, personne ne peut offrir de fôlicitations plus vraies sur le nouvel accroissement de la dynastie protestante. Mais je dois m'arr^ter là; ma complaisance de course peiftaller f lus Uin. Je n*irai pas £aire des congratulatioBaenr les disgrâces et les malheurs de FAngleterre. le ne puis m'assoteter à nette aveugle et servile adresse, qui approuve et^i^tifie les monstrueux projets par lesquels le malheur est sur nos tètes et la destruction k nos portes. Mylords, c'est aujourd'hui un périlleux^et formidable moment; ce n'est pas le temps de la flatterie. Il faut maintenant parler au trône le langage de la vérité ; il faut dissiper le . mensonge .et Tobscunté qui l'entourent.

't'est notre devoir, *Myiords; t'est la fonction naturelle de eette noble assemblée, conseil iièrëditaire de la couronne. Si où est le ministre qui a osé suggérer «tu trône le langage incDO-

stUutionnel que Ton a fait entendre? Le langage ordinaire el iMenveilIant du -trône, c'est une adresse au parlement pour lui demander son avis, pour s'appuyer sur son droit légitime de remontrance el de secours. De même que c'est le droit du parlement de donner cet avis, c'est le devoir de la couronne de le demander. Mais en ce jour, en cette circonstance terrible, on ne s'appuie pas sur nos conseils ; on ne nous demande pas notre avis. La couronne d'elle-même déclare son irrévocable détermination de poursuivre les mesures commencées; et quelles mesures, Mylords! celles qui ont produit tous nos périls, et amené la destruction à nos portes.

Lord Chatam continue, en flétrissant tout le système de guerre adopté par les ministres, comme inepte et cruel à la fois; il accuse l'emploi de bandes allemandes, qui portent leur vénale férocité dans ces provinces encore anglaises, qu'il fallait ménager même en les combattant ; il dénonce Todieuse alliance avec ces hordes cannibales qu!on enivre pour les rendre plus barbares encore que la nature ne les a faites. Â ce sujet, vous connaissez déjà une admirable réponse qui fut mspirée à lord Chatam par les malencontreuses paroles de lord Suffolk, pour justifier cette bari>arie. Mais écoutez l'orateur, îl ne se répète pas; son indignation renouvelle son génie :

ffylords, cette ruineuse et humiliante situation dans laquelle nous ne pouvons ni agir avec succès, ni souffrir avec honneur, nous force de prendre le langage le plus expressif et le plu& haut poui* délivrer Sa Blajesté des illusions qui l'obsèdent.

'L'ètai désespéré de nos armées au dehors est connu ; per- SMine ne peut les estimer plus que je ne fais; j'aime et j'honore les troupes anglaises ; je connais leur vertu et leur valeur; je sais qu'elles peuvent tout faire, excepté l'impossible; mais la canquéte de l'Amérique anglaise est une chose impossible.

Je me hasarde à vous le dire : Vous ne pouvez pas conquérir l'Amérique ; vos armées ont fait dans la dernière guerre tout ce qu'elles pouvaient ; il vous en a coûté des troupes nombreuses, sous un habile général, pour expulser six mille Fran* çais de F Amérique française.

Mylords, vous ne pouvez pas conquérir l'Amérique. Quelle est là-bas notre situation présente? Nous n'en connaissons pas tous les périls; mais nous savons que dans trois campagnes nous n'avons rien fait. Outre les pertes et peut-être la destruction des troupes du Nord, notre meilleure armée, celle que commande sir William Hôwe, a reculé devant les lignes américaines; elle a été forcée d'abandonner son entreprise, et de suivre, avec beaucoup de retard et de danger, un plan nouveau et des opérations lointaines. Quel en est le résultat? nous le saurons bientôt, et, dans toute chance, nous aurons à le déplorer; mais pour la conquête, Mylords, je le répète, elle est impossible. Vous pouvez accumuler les dépenses et les efforts entasser tous les secours qui s'achètent ou s'empruntent, trafiquer, brocanter avec chacun de ces misérables petits princes d'Allemagne qui vendent et expédient leurs sujets pour les boucheries d'un prince étranger. Vos efforts seront toujours vains et impuissants; doublement impuissants par le secours mercenaire que vous choisissez pour appui ; car il irrite jusqu'à un incurable ressentiment les âmes de vos ennemis. Quoi ! lancer sur eux ces fils mercenaires du pillage et du meurtre, les dévouer eux et leurs possessions à la rapacité de cette fureur soldée ! Si j'étais Américain, comme je suis Anglais, tant qu'un soldat étranger aurait le pied sur mon pays, je ne poserais pas les armes ! jamais ! jamais ! jamais ! [Applaudissements,)

Notre armée est infectée par la contagion de ces vils alliés L'esprit de brigandage et de rapine s'y est répandu, j« le sais; et, malgré ce que le noble lord qui a proposé l'adresse a pu nous dire de son opinion sur notre armée d'Amérique, je sais, par des informations authentiques et par des officiers expérimentés, que notre discipline est mortellement atteinte. Pendant que nous nous abaissons, l'Amérique s'élève; oendant que

notre force et notre discipline dépérissent, la sienne va grandissant et s*améIiorant. Mais, Mylords, quel est l*homme qui, pour compléter ces disgrâces et ces méfaits de notre armée, a osé associer à nos armes la massue et le couteau à écdrcher du sauvage? Appeler dans une alliance civilisée les féroces saiPvages des forêts, remettre à Timpitoyable Indien la défense de nos droits contestés, soudoyer les horreurs de cette guerre barbare contre nos frères ! Mylords, ces monstruosités demandent vengeance et punition ; si vous ne les effacez pas, il en restera une souillure sur le caractère national. C'est une violation de la constitution ; Mylords, je crois que cela est contre la loû

Entendez-vous cette hyperbole éloquente d'un Anglais qui n'imagine rien au delà de ces mots : « Je crois que cela est contre la loi? »

Je voudrais, je pourrais citer encore beaucoup de choses admirables ; mais il faut finir.

Qu'arriva-Ml cependant? Les désastres continuels de l'armée anglaise, le secours imprévu d'une élite de jeunes Français, ce caprice de la fortune, qui voulait qu'on eût sollicité à Versailles pour aller mourir en Amérique, et qu'une faveur de cour envoyât- des auxiliaires aux soldats de l'indépendance, tout cela fit rapidement prospérer les armes américaines; et deux ans après ces anathèmes de lord Chatam, lord North, incertain dans son obstination apparente, passant d'une extrême hauteur au découragement et à l'abandon, paraît prêt à reconnaître l'émancipation américaine. Il semble qu'il avait longtemps dissimulé une effrayante vérité, et que tout à coup il dit : « C'est vrai ; » et tombe vaincu. Il avait lutté contre une insurmontable nécessité ; il pouvait traiter avec elle^ il pouvait lui faire sa part ; mais il la méconnaît trop

86 fîITTÊRATtJftC

longtemps , et tout à coup il demeure terrassé devant elle.

Le duc de Richmond doit proposer à la chambre des pairs une adresse pour solliciter la fin de la guerre et la reconnaissance de Taffrancbissement de TAmérique.

Lord Chatam touchait à sa soixante-dixième année. Ce corps, dévoré par les ^pa^^ionsde la tribune, s'affaiblissait cbaïquejour; uni^ effrayante maigreur avait aUéréâes traits «encore majestueux. Quand il apprend cette nouvelle, ,il se fait conduire à ia chambre des pairs. On voit ce vénérable vieillard qui arrive pâle comme la mort, mais richement vêtu, comme s'il eût affecté quelque chose de solennel et de pompeux dans ce deruier jour. 11 est appuyé sur son fils, William Pitt, qui devait être un si grand homme. Aussitôt qu'il pa* raft, la chambre entière se lève et le laisse respectueusement passer. Il se rend à son banc. Le duc de Richmond propose le projet d'adresse pour abandonner l'Amérique; Ghatam se lève alors, et après quelques mots su^ sa langue absence et ses infirmités :

Mylords, dit-il, je me réjouis de ce que la tombe n'est pas encore fermée sur moi, de ce que je suis encore vivant pour élever ma voix contre le démembrement de.cette. ancienne et tiès-^noble monarofaîa. Courbé comme je Je âiùs par la main de la douleur, je jsuis peu capable d'ad$ister.mon ^ays dans cette périlleuse conjeet^ii^ ; mais, Hylosrds, taut que je garde le sentiment et la mémoire, je ne coASisntirai jamais à priver la royale postérité de la maison de Brunswick et les descendants de ia princesse Sophie de leur plus bel héritage.

Où est lliomme qui ose conseiller un tel sacrifice? Mylords, Sa Majesté fut appelée par succession au gouvernement d'un empire aussi vaste que sa gloire était éclatante. Terniron&^ous la gloire de cettenation par un lâche abandon de ses droits. et

AU DIX^INTIÈME FfÈCLF. 87

de$es plwprêeieiijc domainos? €)B grand royaume, q«i asur» Tétntttout entier aox déprédations des Iknjois., aux iri?u|)tiûiis des Écossais, à la jcooquôle normaude, et qui arrêta TinvasioD de rArmada dXspagne, tombera-t-il devAjat la.maîson de Bour» bon ? Sûrement, Mylords, cette nation n'est plus ce qu'elle était : un peuple qui était, il y a dix-sept ans, la terreur du monde, descendre si bas que de dire à son ancien et implacable ennemi : oc Prenez tout ce que nous avons, seulement don* nez-nouslapaix! » Cela est impossible.

Je ne fais la guerre à aucun homme, à aucun parti; 3e ne déeire pas leurs emplois; je ne voudrais pas m'associer à de!* kommes qui persistent encore dans leur erreur, ou qui, au lieu de marcher sur une ligne droite, ibnt balte entre deux opinions qui n'admettent pas de milieu. Mais au nom de Dieu, s'il faut absolument se déclarer pour la paix ou pour la guerre, et si Fane ne peut être maintenue sans honneur, pourquoi l'autre n'est-elle pas commencée sans hésitation ? Je ne suis pas, je l'avoue, exactemeut informé des ressources de ce royaume ; mais, sans les connaître, je suis convaincu qu'il en a de suffisantes pour défendre ses justes droits. Et puis, Mylords, toute situation est encore au-dessus du désespoir; faisons du 'moins un effort, et,$'flfaut tomber, tombons comme des hommes!

Que voulaitlord Chalam? une chose grande, hardie^ dtto^reme; une déôlarationde guevre.àla Fxance. Il Y&oimi que la proteetion 4^€iïQedée ,par la France aux insucgés d'Amérique fût priée .pour une guevre com«mencée et rendue. Quand il âut.paEléL, .au. milieu du ^rouble- de l'assemblée, le duc de Ricbmond répond en peu de. mots <c que s'il est une autre voie pour tirer L'àngleteive du péril o» elle ,se. Uouve, il faut Tindiquer.; que %'\l^si unbomme d'Etat qui puisse le£air€^ auos doute c^ lord Chatam. » A ces mots, lord Chataœ se lève avec effort; mais obsédé de sa douleur, el peut-être de Timpuissaneede ses pensées cûnJlreui|0

88 LITTERATURk

si grande difficulté, il retombe et s'évanouit. Son fils et ses amis l'emportent dans leurs bras, et rassemblée émue se sépare. Il languit quelquiBS jours et expira, avec le profond regret de voir qu'après tant d'avertissements méconnus, et pour n'avoir pas fait à temps ce que demandait la justice, on faisait avec faiblesse plus qu'elle n'aurait voulu.

Voilà la vie mal esquissée de ce grand bomme d'État. Je vous demande maintenant s'il est un plus noble spectacle que cette vie et cette mort, que ce pouvoir possédé quelque temps, quitté avec dignité, repris par devoir et avec indépendance, quitté de nouveau, et alors cette grande autorité morale, cette sagesse prophétique, et ce dernier moment si solennel, cette impuissance de vivre au delà de ce que l'orateur croyait la perte de son pays ; car il craignait que l'Angleterre ne succombât sous l'émancipation de l'Amérique ; il ne songeait pas que ces conquêtes dont il avait enrichi l'Angleterre dans l'Inde lui ouvraient une carrière inépuisable, où le génie européen, n'ayant pas à lutter contre lui-même, se met à l'aise et domine paisiblement soixante millions d'Asiatiques.

Encore un mot. Messieurs. Que votre imagination se représente cette destinée si belle de lord Chatam ; que, d'une autre part, elle se souvienne de ces destinées de quelques hommes d'Ëtat trop loués par la servilité même de la postérité (car la postérité est quelquefois servile à sa manière, et par tradition) ; qu'elle se ressouvienne d'un Richelieu, d'un Mazarin, de ces hommes' qui, avec du génie sans doute, ont dominé ou par le despotisme cruel ou par la ruse, qu'elle se représente les derniers jours de Richelieu traversant la France avec la haine publique, tantôt suivi, sur le

fleuve qull remonte, d'une barque où sont enchatnées ses victimes, tantôt porté dans une chambre de bois que soutiennent vingt-quatre de ses gardes ; faisant abattre, pour passer, les murs des villes, et venant sur son lit de mort triompher à Paris du supplice de ses ennemis; ou bien, regardez la mort de Mazarin, dâhsi les Mémoires de son favori Briénne; voyez-le (dans ^ son palais rempli de ses rapines et de ses vols, ^dàns sa riche galerie de peinture, tremblant et livide va Faspect de la mort qui arrive, et qu'il ne peut fuir. Puis voyez lord Chatam, le plus grand citoyen de son pays, dont il fut le plus grand ministre, mourant à la tribune, au milieu du culte de ses concitoyens, mourant de l'humiliation passagère de son pays, et lui laissent, par son nom, une gloire immortelle.

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