‹ Cours de littérature française (volume 3)Chapitre 2 sur 32 · IV · texte numérisé non relu

IV

devenir dogmatique. Et d*abord, Messieurs , je ne conçois guère rétude des lettres autrement que par une suite d'épreuves , d'expériences sur toutes les créations de la pensée. Je ne crois pas que les formes du génie puissent être prévues, calculées, enfermées dans un certain nombre de règles et de préceptes. Prêt à vous entretenir de l'éloquence de la tribune , de cette éloquence vraiment oratoire , comme disaient les anciens, magna illa et oratoria eloquentîa, les principes de l'art m'échappent, les catégories me semblent incomplètes. Il y a dans tous les arts de l'esprit , et en particulier dans l'éloquence , quelque chose de trop puissant et de trop libre pour s'assujettir aux systèmes des rhéteurs.

De même que , suivant la haute remarque de Buffon , pour bien connaître la nature, il ne suffit pas d'apprendre les classifications des sciences , et qu'il faut la contempler elle-même , dans son incalculable richesse et sa perpétuelle activité ; ainsi, pour concevoir le génie de l'éloquence dans toute son étendue , il n'y a pas de division , fût-elle inventée par Aristote , il n'y a pas de préceptes, fussent-ils donnés par Cicéron, qui suffisent. Il faut éprouver, au moins par l'imagination , la force de tous les sentiments humains , comparer les siècles divers et leurs inspirations dominantes, étudier tous les efforts et tous les hasards du talent : et puis , quand vous aurez fait ce cours de rhétorique universelle , toute émotion profonde que vous ressentirez dans la vie , toute passion vive qui remuera votre âme, vous apprendra bien au delà de ces premières leçons d'éloquence.

Messieurs , nous avons presque épuisé Texainen de la littérature française au xvnr siècle. Nous sommes arrivés à cette époque où l'esprit ne peut plus se prendre qu'à

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Tordre social. Tout ce qui avait occupé la spéculation et le raisonnement oisif est expliqué, analysé. Ces premiers aliments offerts à l'activité de la pensée sont dévorés. On est parvenu au pied de Tédifice qu'il s'agit d'abattre et de reconstruire ; et le dernier ouvrage que le talent se propose alors, c'est une révolution sociale. C'est ainsi que va s'élever la tribune politique.

Mais en France , à la fin du xvni* siècle , quel caractère aura cette tribune nouvelle? Ressemblera-t-elle à celle des Anglais, régulière et presque formaliste, au milieu même d'une guerre civile , s'appuyant sur les traditions et les anciens souvenirs , alors qu'elle innove dans la souveraineté même? rappellera-t-elle cette tribune polonaise, élevée par moment au milieu des agitations d'une anarchie guerrière? enfin, aura-t-elle quelque ressemblance avec cette tribune de l'antiquité, si fortement liée à tout l'état social, aux mœurs, au climat, à la vie de ces hommes qui , sous le nom des Grecs et des Romains, fatiguent sans cesse l'univers de leur souvenir? Non , Messieurs , elle aura nécessairement un autre caractère , un caractère singulier, nouveau , qui tient à son origine littéraire et philosophique. On y reconnaîtra le développement d'un peuple qui, après avoir employé les sciences et les talents à l'amusement, à l'intérêt de la vie sociale, à l'afifranchissement des esprits , veut les faire servir au renouvellement de la société elle-même. Elle aura donc quelque chose de plus hardi, de plus systématique, de plus général que toutes les autres éloquences politiques qui ont éclairé ou troublé le monde.

Mais, avant d'essayer ce difficile examen, ne faut-il pas jeter quelques regards en arrière et autour de nous? Au milieu de toutes les variétés nationales, ne faut-il pas

d*abord nous rendre compte du caractère essentiel attaché à l'éloquence de la tribune? L'éloquence politique (le mot le dit assez) n'appartient qu'aux États libres. Son théâtre est une assemblée populaire ; sa plus grande puissance, la parole soudaine excitée par la chaleur du débat.

Dans quels lieux du monde ces deux conditions de l'éloquence s'étaient-elles rencontrées davantage? Ici l'antiquité nous répond ; elle nous obsède, nous accable du nombre et de l'éclat de ses exemples ; mais nous n'irons pas les reprendre en détail, et faire un épisode qui soit un ouvrage.

Nous n'essaierons pas non plus d'analyser cette rhétorique d'Aristote, travail d'un esprit si fort, mais œuvre de philosophie plutôt que leçon d'éloquence, composée pour la Grèce lorsqu'elle n'était plus libre. Nous chercherons seulement à recueillir, dans l'éloquence de l'antiquité, quelques caractères généraux de l'esprit humain, qui doivent se reproduire toutes les fois qu'il y aura la Uberté pour inspiration et la parole soudaine pour instrument. Où pourrait-on chercher ailleurs que dans la Grèce la première forme, le plus heureux développement de cette éloquence? Elle y était le gouvernement et le spectacle des peuples tout à la fois. Ici, la multitude des faits, des souvenirs embarrasse la pensée, et permet à peine de saisir quelques traits distincts ou dominants. Toutefois , ce qui nous frappe d'abord , c'est ce caractère de logique et d'imagination qui appartenait à l'éloquence politique des Grecs. En même temps que, chez eux, la philosophie entrait dans l'éloquence, elle protestait contre elle. La réforme tentée par les philosophes était ennemie de la domination exercée par les orateurs.

Ce premier trait ne vous semble-t-il pas marquer une différence entre l'éloquence politique des anciens et celle qui naquit , en France, du développement des idées générales et de l'esprit d'indépendance philosophique?Dans l'antiquité grecque, la philosophie considérait l'éloquence comme une force injuste et passionnée, qui trompait les hommes en flattant leurs préjugés, et les tyrannisait au milieu d'un État libre. Au contraire, dans nos États modernes, et surtout en France , ce sont les idées philosophiques, dans leur hardiesse, qui ont enhardi la parole ; ce sont toutes les doctrines dont les philosophes modernes avaient, pendant un demi-siècle, rempli leurs ouvrages, qui tout à coup assaillirent la tribune et se proclamèrent elles-mêmes à haute voix.

Mais une plus grande différence , c'était celle des climats, des imaginations, des mœurs. Bien que Tesprit des Grecs fût singulièrement dialecticien et subtil , la condition de l'éloquence, pour eux, c'était la pureté , Télégance, Tharmonie du langage. Rien n'était plus sévère, plus délicat sur le goût , que cet auditoire démocratique d'Athènes. Cicéron le remarque : « Devant le peuple athénien, un orateur n'eût osé se servir d'un terme inusité ou déplaisant ; » eorum religioni quum serviret ora^tor, nullum verbum insolens, nullum odiosum ponere au^ débat. Le plus grand et le plus austère des orateurs athéniens, dans une cause qui intéresse le salut commun, est obligé de s'excuser d'avoir manqué à l'élégance attîque , et de rappeler aux Athéniens que le sort de la Grèce ne dépend pas d'un geste oratoire.

Cependant, Messieurs, cette perfection de langage qui semblait imposée aux orateurs de l'antiquité grecque, comment l'accorder avec cette condition de soudaineté

si puissante dans le débat politique? Périclès, selon Plutarqua, n'allait jamais à la place publique sans avoir demandé aux dieux la grâce de ne rien dire d'imprudent, rien qui ne fût nécessaire, rien qui ne fût convenable. Cette prière était toute une préparation oratoire. Phocion, silencieux, au pied de la tribune, cherchait, avant d'y monter, comment il exprimerait en moins de mots ce qu'il avait à dire. La préméditation seule, en effet, peut donner la concision du langage. Qui doute cependant, Messieurs, malgré ces exemples, que, dans le mouvement d'une assemblée populaire , la parole des orateurs d'Athènes ne fût souvent subite, improvisée? Pour persuader les autres, il faut penser avec eux, en même temps qu'eux. Vous lisez dans les rhétoriques d'excellents préceptes sur l'action , sur la perfection du geste, la force et la vérité du débit. Rien de mieux; tous ces conseils vous apprennent à simuler à grand'peine ce que vous feriez naturellement si vos paroles étaient l'expression soudaine de vos sentiments et de votre âme. D peut y avoir beaucoup d'art ; mais il n'y a plus de vérité lorsqu'on récite, au lieu de sentir. On n'est plus orateur, on est acteur. La perfection même du débit , s'il n'est pas l'accent involontaire de l'âme , deviendrait un défaut, en trahissant l'artifice.

Je sais que les rhéteurs anciens ont compté la mémoire parmi les qualités essentielles à l'orateur. Mais cette mémoire n'était pas celle des phrases et des mots ; c'était surtout une vive sensibilité qui retient toutes les impressions qu'elle a reçues, retrouve subitement toutes les idées qui l'ont frappée, et se ranime plutôt qu'elle ne se ressouvient. C'était une attention vaste et sûre qui parcourt rapidement toutes les parties d'une cause , d'un

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sujet , et n'oublie rien , par la force même du raisonnement et la nécessité de la méthode. En lisant les discours de Démosthène, même les plus travaillés, ces discours où Longin ne voyait pas une phrase, pas une expression que l'on pût changer ou déplacer sans détruire la justesse et rénergie du langage , vous remarquerez cependant des choses soudaines, imprévues pour Torateur, des expressions qui ont dû lui être données par l'accident du combat. Dans son plaidoyer contre Eschine, il répond à des objections qu'il vient d'entendre. S'il refuse l'ordre de discussion que veut lui opposer son adversaire, s'il développe sa défense comme il l'avait préméditée , il y entremêle cependant des répliques soudaines. Il en cherche l'occasion , il interpelle Eschine; il attend, il défie sa réponse, et triomphe de son silence qu'il ne pouvait prévoir.

Parmi les écrits de Démosthène, on a conservé des fragments assez courts qui devaient trouver place dans des discours presque entièrement improvisés. II y a, par exemple, tout un recueil d'exordes. Cette précaution était devenue un précepte pour Cicéron. Vous vous souvenez que ce grand maître de tous les secrets de la parole dit quelque part que l'orateur doit être assuré du commencement de son discours ; qu'ensuite , animé par la parole même, il achèvera, sous l'inspiration du moment. Cicéron , par une belle similitude , rappelle que les rameurs font voguer d'abord une barque à force de bras, puis s'arrêtent, tenant les rames suspendues; mais le mouvement une fois donné pousse la barque en avant. C'est ainsi que le discours soudain , que la parole, pressée par l'impulsion première du discours écrit, conserve le même élan et la même vigueur.

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Si de la Grèce , entrevue rapidement , nous passons à Rome, nous y retrouvons les mêmes caractères de l'éloquence politique , l'audace et la soudaineté , avec des intérêts plus grands. L'éloquence grecque était presque renfermée dans Athènes ; elle agissait sur des hommes libres, en qui la liberté avait développé tous les dons de rintelligence ; mais elle n'avait pas ce vaste théâtre, cette puissance d'action que la parole trouva dans Rome. C'est à Rome peut-être que nous devons chercher le plus haut degré de l'éloquence politique, considérée tout à la fois comme puissance et comme art. Là paraît tout entier cet empire que, dans la société antique, la parole exerçait sur les hommes assemblés. Nul doute que Fart moderne ne soit resté loin de ces exemples.

Vous souvenez-vous du passage où Rousseau , donnant la supériorité à la vie sauvage sur la vie sociale , allègue pour motif que, dans la vie sauvage, l'homme endurci, développé par l'exercice et le besoin , se porte tout entier partout , que ses membres plus agiles, sa vue plus perçante, tous ses organes plus subtils ou plus forts , sont comme autant d'armes attachées à lui-même , et toujours prêtes ; tandis que l'homme social , l'homme civilisé, peut à peine, par mille secours étrangers, mille moyens artificiels, remplacer cette force primitive que le sauvage a seulement conservée? On pourrait, Messieurs, avec plus de justesse, appliquer ce contraste à l'orateur antique, mis en parallèle avec l'écrivain moderne. L'orateur antique , tel que Cicéron nous le montre , tel qu'il aime à le décrire , avait bien en lui cette force immédiate, complète, indépendante. C'était l'homme en qui la voix , la pensée , l'âme étaient le mieux développées pour une action soudaine. Ce n'était pas dans un seul

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discours qu*il mettait son génie ; il ne faisait pas une œuvre, en quelque sorte, distincte de lui-même; il se portait tout entier partout, opposant, connue une armure naturelle, sa ft)rce oratoire à tous les accidents de la vie sociale, aux ininiilics, aux périls. Dans nos temps modernes, il se rencontre parfois un homme qui fait un livre meilleur que lui , c*est-k-dire qui , s'aidant de tous les moyens de la civilisation littéraire et de Tart industriel d'écrire, travaillant, imitant, raccommodant, compose un certain nombre de pages qui renferment un certain nombre d'idées , tandis que lui-même , pris sur le fait, sommé de parler, ne montrerait pas le quart du talent qu'il a mis dans son ouvrage.

De même , Messieurs , en sens inverse , un orateur de Rome, un Galba, un Crassus étaient bien supérieurs à leurs écrits. Ils trouvaient, au moment, un génie qu'ils n'ont pas laissé sur papier. Cicéron nous l'apprend. Leurs ouvrages écrits , que nous avons perdus , étaient inférieurs à eux-mêmes. Mais , dans la chaleur du combat , lorsqu'il avait fallu montrer l'homme armé du don naturel et soudain de la parole , le guerrier de la tribune , alors ils avaient été puissants, grands, admirables; ils avaient accompli l'œuvre de l'orateur.

Où trouverons-nous. Messieurs, quelques souvenirs originaux de ces victoires de tribune, de cette action instantanée de la parole, dont lord Chatam, en Angleterre, et Mirabeau, parmi nous, ont ressuscité l'exemple? Ce n'est pas, je le crois, dans les discours mêmes de Cicéron, tels qu'ils nous ont été transmis. Ces discours portent évidemment la marque d'un art ingénieux et savant, qui les a corrigés, embellis. Cicéron l'a dit cent fois, et toute l'antiquité romaine le répète. Souvent ce

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grand orateur avait parlé d'après quelques notes fort courtes, rapidement jetées, et que Tiron l'affranchi publia dans la suite. Elles étaient, nous apprend Quintilien, fort simples, négligées, faites pour le besoin de l'orateur, bien différentes en cela des extraits, soigneusement travaillés, d'un autre orateur, Sulpicius. Mais les discours qui nous restent de Cicéron ne sont plus ces notes, premier jet de la pensée de l'orateur. On n'y trouve pas ces improvisations accidentelles qui faisaient sa force ; il y a trop d'art, trop de symétrie , trop peu de mots répétés, une élégance trop achevée.

Ce n'est p^s sans doute que le don naturel de l'élégance, fortifié par l'habitude, cet art infini d'une rhétorique longtemps apprise, ne puisse inspirer quelques phrases savantes et harmonieuses, môme à l'improviste ; mais un art trop habile se fait sentir dans les discours de Cicéron. Voyez même sa harangue contre Catilina. Je suis sûr que , dans la solitude de son cabinet, il a revu ces invectives soudaines, ces injures d'abord arrachées par la colère, et que, de sang-froid, il les a rendues plus amères et plus poignantes, s'il Va pu.

Ainsi, pour trouver l'inspiration immédiate et primitive de l'éloquence romaine , il faut chercher, çà et là, quelques fragments conservés. Je citerai d'abord un exemple emprunté à l'orateur romain le plus célèbre avant Cicéron , et le mieux loué par lui , Crassus. Il semble, à la vérité, que le talent de Crassus était surtout judiciaire ; mais vous savez quelle était, chez les anciens, l'intime alliance de la tribune politique et du barreau.

Les passions développées par la liberté étaient à la fois si puissantes et si désordonnées dans ces républiques orageuses, que la justice était à peine possible. Dans les

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préceptes donnés par les orateurs anciens , on suppose presque toujours le magistrat violent , partial, injuste, corrompu : n'importe ; voilà Thomme que la parole doit enlever. Mille scènes tumultueuses se mêlaient sans cesse à la solennité de la justice. La forme de cette justice, le lieu où elle était rendue, le caractère des accusations si souvent politiques, la présence des partis opposés, la foule du peuple, tout excitait et élevait Torateur. Le petit ou même le grand Chàtelot, la salle des Pas-Perdus, ne ressemblent pas à cet immense Forum, à cette place publique où l'on prononçait les décrets qui abolissaient les royautés d'Asie, où l'on donnait les dignités de Rome, où l'on proposait, où l'on abrogeait des lois, et qui ser\ait aussi de théâtre aux grands débats judiciaires. Une des plus belles inspirations de la parole improvisée, celle que Cicéron nous a conservée sous le nom de Crassus, vous ne pouvez pas la supposer ailleurs que dans le Forum.

Voyez d'ici ce Forum tel qu'il n'est plus, cette place immense , arène journalière du peuple-roi : à l'une des extrémités, sur de hautes estrades, sont réunis les juges en grand nombre ; plus bas est l'accusé, citoyen considérable, Plancus ; en face l'accusateur, un homme de la famille des Brutus, redouté pour la violence de ses invectives et méprisé pour ses mœurs. Un peuple immense 89 presse. Brutus a porté la parole avec toute l'énergie de la haine. Le plus grand orateur de Rome, Crassus, a commencé la défense de l'accusé. Cependant ce vaste Forum, rempli par les spectateurs du combat judiciaire, est tout à coup traversé par une imposante cérémonie. Une femme du sang des Brutus, Junia, venait de mourir. Son corps est conduit avec pompe vers le bûcher funèbre;

une suite nombreuse de citoyens forme le cortège; on porte au-devant les images révérées de tous les aïeux de Junia, jusqu'au premier Brutus. Ce spectacle, cette solennité de la mort suspend un moment l'audience, cette audience en plein air, à la face de Rome et des dieux. Mais Crassus a saisi soudainement cette occasion pour accabler son adversaire. Avec un degré inexprimable de véhémence , lançant des regards terribles sur l'accusateur, se précipitant de tous ses gestes sur lui, d'une voix* tonnante et rapide, il s'écrie :

Que fais-tu là, Brutus, tranquillement assis? Que veux-tu que cette vieille femme aille annoncer sur toi à ton frère , à tous ces grands hommes dont tu vois passer les images, à tes ancêtres , à Junius Brutus , qui délivra le peuple du joug des rois? De quel travail, de quelle gloire, de quelle vertu, te dirat-elle occupé? du soin d'augmenter ton héritage? cela serait peu digne de ta naissance ; à la bonne heure , cependant : mais non ; il ne te reste rien de ce patrimoine ; tes vices l'ont dévoré. Dira-t-elle que tu t'appliques à la science des lois? ce serait une tradition paternelle ; mais , en vendant la maison de ton père, tu n'as pas même sauvé, parmi les débris de ses meubles , le siège où il était assis pour entendre ses clients. Au métier des armes? tu n'as vu de ta vie un camp; à l'éloquence? mais tu n'en possèdes aucune. Tu as seulement prodigué tout ce que tu avais de force et de voix dans ce vil trafic d'accusations et de calomnies. Comment oses-tu voir le jour , envisager ce peuple, paraître au Forum, dans la ville, sous les yeux des citoyens? N'as-tu pas frissonné à la vue de cette femme morte, et des images de tes ancêtres? Ces glorieuses images , non-seulement tu ne les imites pas dans ta vie , mais tu n'as pas même une demeure à toi pour les recueillir.

Ce morceau est tout dans les mœurs antiques, tout

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plein d'allusions romaines; et cependant il conserve pour nous une étonnante énergie.

Voilà l'improvisation; et vous sentez bien, Messieurs, que plus cette vie de Rome était agitée, exposée aux attentats de la force, plus cette nécessité d'être armé sans cesse de sa parole et de son génie était imposée à l'orateur. Un homme qui aurait eu besoin de se retirer pour méditer son discours, ou de retrouver ses tablettes pour le lire, était un homme perdu, anéanti. Que l'on considère ces troubles civils qui rendirent la vie des Romains si affreuse et si dramatique pendant un demi-siècle, le développement de l'éloquence, dans ses formes les plus vives et les plus soudaines, paraîtra l'inévitable résultat des malheurs et des agitations de Rome. Là, comme ailleurs , c'était au prix de la souffrance qu'arrivait le génie.

Aussi , je ne m'étonne pas que, longtemps après, les écrivains qui, sous l'empire, parlaient timidement de la république, aient caractérisé l'éloquence comme une espèce de brûle-maison , de désordre continuel : Magna illa eloquentia , sicut ignis, materia alitur , et urendo clarescit.

Je ne m'étonne pas que, sous la paisible servitude imposée par Auguste, ils aient rappelé avec une espèce d'effroi ces agitations continuelles du Forum , ces nuits entières passées à la tribune , ces morts prématurées , ces hommes tués par la parole. Je ne m'en étonne pas; mais je préfère à leur incomplet témoignage la vive peinture que Cicéron a faite de cette vie qu'il avait éprouvée luimême, et à laquelle il se dévouait. C'est un magnifique épisode qu'il a jeté dans ses beaux dialogues de Oratore.

Dans ces dialogues, vous le savez, il a choisi pour or-

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ganes les plus célèbres orateurs de Tépoque antérieure à la sienne, Crassus, Antoine, Sulpicius, Cotta, etc. Au commencement de son troisième livre, il rend hommage à la mémoire de ces hommes illustres, dont il retrace les morts prématurées :

Comme je me disposais, mon frère Quintus, à rapporter dans ce troisième livre le discours que nous avait tenu Crassus après Antoine , un cruel souvenir a renouvelé Tancienne tristesse de mon àme. Ce génie digne de l'immortalité, cette douceur de mœurs, cette vertu qui brillait dans Crassus, tout fut détruit par une mort soudaine , dix jours après les entretiens que vous venez de lire. Crassus, de retour à Rome, le dernier jour des jeux, s'était vivement ému à la nouvelle d'une harangue prononcée devant le peuple, et où le consul Philippe avait dit qu'il fallait un autre conseil à la tête de la république , et que, pour lui , il ne pouvait la gouverner avec un pareil sénat. Le matin des ides de septembre , Crassus et une foule de sénateurs se réunirent, sur une convocation de Drusus; ce tribun, après une plainte amère contre Philippe, demanda qu'il fût délibéré sur les outrages que Philippe avait proférés contre le sénat, dans l'assemblée du peuple. J'ai vu souvent les plus habiles s'accorder à dire que , chaque fois que Crassus parlait avec quelque soin, il semblait n'avoir jamais mieux parlé; mais cette fois on convint d'un accord unanime que , si Crassus surpassait ordinairement tous les autres, dans ce jour il s'était surpassé lui-même.

Il déplora l'infortune et l'abandon du sénat , qui dans ce consul, dont le devoir était celui d'un bon père, d'un Bdèle tuteur, trouvait un vil brigand , et voyait piller par lui le patrimoine de sa gloire et de sa dignité. Il dît qu'il ne fallait pas s'étonner si l'homme dont les conseils avaient bouleversé la république voulait repousser loin de la république les conseils du sénat.

Crassus, par ces paroles, ayant allumé la colère de Philippe, homme impétueux, éloquent, et terrible dans la défense,

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celui-ci ne put le souffrir ; il s'emporte, et ordonnant de saisir les biens de Crassus , il crut Teffrayer par cette menace. Cett dans ce moment que Crassus fut inspiré d'une divine éloquence ; et, déclarant qu'il ne reconnaissait plus comme consul celui pour lequel il n'était pas lui-même sénateur , il s'écria : a Pen» ses-tu , lorsque tu as frappé d'une odieuse confiscation l'autorité même du sénat tout entier, quand tu l'as indignement brisée sous les yeux du peuple , que tu pourras m'épouvanter par cette saisie de mes biens? ce n'est pas là qu'il faut porter tes coups. Si tu veux enchaîner Crassus , c'est ma langue qu'il faut arracher; et, ma langue arrachée, mon âme libre encore, du souffle seul , repoussera ta violence. » Il parla longtemps avec une grande force d'organe , de colère et de génie. Il d^ vcloppa, dans les termes les plus magniûques et les plus forts, et fît admettre cette déclaration , que, dans l'intérêt du peuple romain, jamais ni la prudence ni la fidélité du sénat n'avaient manqué à la république. Il fut présent même, nous le voyons par les registres , à la rédaction du décret. Mais ce fut pour cet homme divin le chant du cygne; ce fut le dernier son de cette voix que nous semblions espérer encore lorsque nous venions dans le sénat, après sa mort, pour regarder la place où il s'était arrêté la dernière fois. On nous disait qu'il ressentit en parlant une douleur de côté , qui fut suivie d'une sueur abondante. Saisi par un frisson, il rentra chez lui tremblant de la fièvre; et le septième jour il fut enlevé par un mal de poitrine. trompeuses espérances des hommes ! ô fragilité de la condition humaine ! ô vanité de nos efforts , qui se brisent au milieu même de la carrière , qui disparaissent dans la tempête, avant même d'avoir entrevu le port I

Tant que la vie de Crassus avait été occupée dans les travaux du Forum, il s'était distingué par les services qu'il rendait aux particuliers, et par la supériorité de son génie, etc., etc.

L'année qui suivit son consulat, cette année qui , du consentement de tous, semblait lui ouvrir la route vers la plus haute autorité dans l'État, lui ravit tout à coup , par la mort, toutes

les espérances et toutes les pensées de la vie. Ce fut sans doute une perte amère pour sa famille, pour la patrie, pour tous les gens de bien ; mais tels furent, après lui, les destins de la république, qu'il est permis de dire que les dieux ne lui ont point ôté la vie , mais accordé la mort. Crassus n'a point vu l'Italie en proie aux feux de la guerre civile; il n'a point vu le deuil de sa fille, l'exil de son gendre, la fuite désastreuse de Marius, le carnage qui suivit son retour; enfin il n'a point vu dégrader, par tous les genres de flétrissure , cette république où il avait obtenu tant de gloire lorsqu'elle-même était si florissante.

Mais puisque j'ai pensé aux coups capricieux de la fortune , mon discours n'a pas besoin de s'égarer au loin. Il me suffit, pour exemple, de ces hommes qui paraissent dans le dialogue que je vous rapporte. Bien que la mort de Crassus ait excité de justes regrets, qui ne la trouve heureuse, en se rappelant le sort de tous ceux qui eurent avec lui ce dernier entretien? Ne savons-nous pas que Catulus , ce citoyen si éminent par tous les genres de mérite , qui ne demandait à son ancien collègue Marius que l'exil pour toute grâce, fut contraint de s'ôter luimême la vie ? La tête sanglante de Marc-Antoine , à qui tant de citoyens devaient leur salut , fut attachée à cette même tribune, où, pendant son consulat, il avait défendu la république avec tant de fermeté , et que , pendant sa censure , il avait parée des dépouilles de nos ennemis. Avec cette tête tomba celle de Caïus César, trahi par son hôte , et celle de son frère Lucius; en sorte que celui qui n'a pas été le témoin de ces horreurs semble avoir vécu et être mort avec la république. Crassus n'a point vu son proche parent Publius , citoyen du plus grand courage , mourir de sa propre main , la statue de Vesta , toute teinte du sang de son collègue le grand pontife Scévola , ni l'affreuse destinée de ces deux jeunes gens qui s'étaient attachés à lui. Cotta, qu'il avait laissé florissant, peu de jours après déchu de ses prétentions au tribunat par la cabale de ses ennemis, fut, quelques mois plus tard, chassé de Rome. Sulpidus , qui croissait pour la gloire de l'éloquence romaine , at-

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taquant avec imprudence ceux qu'il avait le plus aimés, périt d'une mort sanglante ; et sa témérité ne fut point punie sans un grand dommage pour la république.

Ainsi Crassus, la gloire de ta vie, Tà-propos de ta mort me font penser que la faveur des dieux a protégé ta naissance et tes derniers moments; car ton courage et ta fermeté d'âme t'auraient livré au glaive de la guerre civile ; ou , si la fortune t'avait préservé d'une mort violente, elle t'aurait forcé d'être spectateur des funérailles de ta patrie. Et non-seulement la tyrannie des méchants , mais la victoire même des bons, aurait affligé tes yeux de tout le sang romain qui la souillait.

Ne reconnaissez-vous pas ici. Messieurs, une triste analogie entre ces annales sanglantes de la tribune romaine et l'histoire de nos premiers orateurs politiques? Lorsque, au commencement de nos troubles civils, on voyait ces hommes, éclatants d'esprit et d'espérance, se presser autour d'une tribune nouvelle et inconnue, auraiton pensé que, quelques mois après pour les uns, quelques années après pour les autres, presque tous auraient disparu? Mirabeau, il est tombé comme Crassus, tué par la tribune; et ces jeunes gens faits pour la gloire, et qui n'ont pas eu le temps de la recueillir, ou qui l'ont gâtée, Barnave, Vergniaud et d'autres, ils sont morts comme le jeune Sulpicius, sous le glaive des proscripteurs. Le talent de la parole les désignait pour l'échafaud. Presque tous les hommes célèbres d'alors furent emportés , engloutis par la tempête civile.

Ainsi, l'étude de l'éloquence, loin de nous ramener à la méditation des formes littéraires, comme l'ont voulu les rhéteurs, nous précipite, nous enfonce, plus que nous ne voudrions, dans tous les souvenirs de l'histoire politique et morale qui en est l'âme et la vie.

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