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Il faut maintenant, Messieurs, compléter, par des exemples moins connus, cette idée, cette esquisse que j*ai voulu vous donner du caractère libre, énergique, soudain de l'éloquence politique dans l'antiquité . Le dernier exemple que je choisirai est emprunté à Cicéron , précisément parce qu'il vous fera voir Cicéron sous un autre aspect que celui qui vous est le plus familier. Vous assisterez par cette lecture à une scène intérieure du sénat. Vous verrez comment une éloquence qui n'a rien de pompeux ni de préparé arrivait soudainement à l'orateur, dans les débats du sénat. En songeant que de telles épreuves étaient journalières, vous aurez peine à concevoir la vie laborieuse, dévorante que quelques-uns de ces hommes ont soutenue si longtemps. Quel plus grand phénomène moral que Cicéron! Cette activité perpétuelle, ces crises d'inquiétude, d'ambition et de douleur, et ces continuelles études; cet homme qui, sans cesse menacé dans son salut, dans sa gloire, en butte aux plus 'mortelles inimitiés , ne peut se sauver un moment dans ses maisons de campagne, qu'aussitôt tous les souvenirs de la Grèce, la philosophie, la poésie, les sciences naturelles, les arts ne le préoccupent tout entier; puis qui rentre dans Roftne pour y trouver la guerre au Forum, la guerre au sénat!
Mais laissons ce panégyrique inutile, et venons à l'exemple que je vous ai promis. Il montre bien cette convulsion perpétuelle de l'état romain si contraire à Tordre, au bonheur, si favorable au talent.
Clodius, ancien ami de Cicéron, a été accusé, comme vous le savez , d'avoir profané les mystères de la Bonne Déesse, dans la maison de César. Traduit devant les centumvirsy il a gagné, ou effrayé le plus grand nombre de
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ses juges; le tribunal avait fait venir une garde nombreuse pour se mettre à l'abri des satellites de Clodius. Malgré cette précaution, Clodius est absous. « Apparemment, dit alors le grave Catulus, les juges n'avaient demandé des gardes que pour mettre à Tabri l'argent qu'ils ont reçu de Clodius. » Voilà la vie romaine de ces temps. Cependant , de la place publique, Clodius s'est rendu à l'assemblée du sénat avec toute l'eifron terie de son absolution récente ; Cicéron, indigné, prend la parole ; en*tendez-le dans une lettre familière raconter cette journée :
J'ai accablé Clodius en face dans le sénat , d'abord par un discours suivi et plein de véhémence; puis dans une altercation dont je ne vous donnerai que quelques traits ; car le reste ne peut avoir de force et de 'grâce , n'étant plus animé par cette chaleur de la discussion, ou comme vous dites, vous autres Grecs, du combat. Aux ides de mai nous étions assemblés an sénat. Invité à dire mon avis, je parlai de la république en général , et j'amenai divinement la parole sur Clodius. « II ne fallait pas que, pour une blessure, le sénat se laissât vaincre et perdit courage. Le coup était de telle nature, que l'on lie devait se le dissimuler ni s'en effrayer. Nous paraîtrions lâches d'en avoir peur , et stupides de ne pas nous en apercevoir* Lentulus avait été absous deux fois ; Catiiina deux fois. Celui-d était le troisième que les tribunaux lâchaient contre la république. Tu te trompes , Clodius ; les juges ne t'ont pas laissé Rome pour ville, mais pour prison. Ils n*ont pas voulu te retenir dans la cité , mais te priver de Texil. Ainsi donc , pères conscrits , ranimez votre courage. L'union des hommes de bien subsiste. Ils ont une douleur de plus , maid leur vertu n'en est pas affaiblie; aucun dommage nouveau n'est survenu, mais le mal qui existait a été découvert. Parmi les juges d'un homme pervers, il s'est trouvé plusieurs hommes semblables â lui. j> Mais qu'est-ce que je fais? J'ai presque enfermé un discours
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dans une lettre. Revenons à la dispute. Ce bel enfant se lève et me reproche d'avoir visité les eaux de Baïes. « Mensonge! mais qu'importe? est-ce la même chose que d'avoir visité les mystères? ai-je reparti, etc. — Jusques à quand, reprend Qodius, souflfrirons-nous ce roi? — Tu prononces le nom de Roi (Marcius Rex) , lui dis-je ; mais Roi n'a fait de toi aucune mention (il avait, comme on sait, dévoré en espérance la succession de Rot), — Tu as acheté une maison, me dit-il. — Croistu , lui ai-je répondu , que ce soit même chose que d'acheter ses juges? — Les juges, me dit-il , ils ne t'ont pas cru, malgré ton serment. — Il y en a vingt-cinq, ai-je dit, qui m'ont cru sur parole ; et les trente même qui t'ont absous ne te croyaient pas ; car ils ont reçu ton argent d'avance. » Abattu par les cris qui s'élevèrent, il resta muet et fut terrassé.
Voilà, Messieurs, quelle était à Rome Téloquenee politique en famille, dans l'intérieur du sénat, au milieu de ces graves pères conscrits.
L'excès de la liberté était son inspiration ; la parole soudaine, son arme la plus puissante. Sous cette forme, l'éloquence politique semble n'appartenir à nos Ëtats modernes que dans les époques de troubles et de révolutions. Vous ne pourriez vous figurer dans la chambre des lords d'Angleterre un débat semblable , une altercation si violente entre deux hommes considérables, sans autre fin que des injures dites réciproquement. Telle fut la société romaine , admirable et affreux mélange de liberté, de génie, de force et d'anarchie. C'est dans cette terre volcanisée que poussaient les grands hommes et les grands orateurs, avec une énergie sans égale.
Si nous jetons un regard sur tout ce monde intermédiaire entre les grands jours de la liberté romaine et nos temps modernes, l'éloquence politique a disparu. Sous les premiers empereurs elle se produit encore à de
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dans Rome, à la suite des débats judiciaires; mais elle est singulièrement dénaturée et avilie.
Rome souffrit tous les maux de la servitude par toutes les institutions et sous tous les noms qui avaient protégé sa liberté. Le droit universel d'accusation, cette espèce de magistrature dont chaque citoyen était revêtu pour la liberté commune, donna, sous les Césars, ces délations infâmes au profit de la tyrannie , cette éloquence lucrative et sanguinaire , lucrosam et sanguinolentam eloquei^ tiam, dont parle Tacite. Crémutius Cordus, Helvidius, Thraséas périrent sous ces accusations politiques empruntées aux anciennes formes de la république.
Mais ce contre-sens bizarre , cette prostitution du talent qui faisait de la parole un instrument servile, ne pouvaient rien inspirer de grand et de durable. Quelquefois seulement, lorsque l'autorité du prince pesait avec moins de rigueur, cette attaque permettant une défense, on vit la liberté politique , toujours mêlée à Téloquence judiciaire, reparaître dans la bouche des Pline et des Tacite. Leurs discours ont péri ; mais en lisant les Histoires de Tacite , nous ne pouvons douter qu'il n'ait été grand orateur dans l'accusation du crime et la défense de la vertu. Pline S son ami, nous apprend qu'il répondait sur-le-champ avec une force singulière et une gravité majestueuse.
A côté de ce sublime talent , florissait l'éloquence frivole et fastueuse des rhéteurs. Le même Pline raconte qu'il vient d'entendre un Grec nommé Isée :
Jamais, dit-il, Isée ne se prépare, et il parle toujours en
1 Respondit Cornélius Tacitus eloquenlissime , et » quod exW mium orationi ejus inest , m/avA^ .
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homme préparé. Son langage est grec et attique ; ses débuts faciles , élégants , harmonieux , quelquefois graves et pleins de force ; il demande un sujet , il laisse le choix aux auditeurs, et prend tel côté de la question qu'il leur plaît ; puis il se lève , s'enveloppe de sa robe et commence. Les mots , les idées lui arrivent, tout lui obéit; les paroles se pressent en foule, et quelles paroles 1 élégantes, pures. On aperçoit dans ses discours dûUdaiiiâ une grande lecture , un grand exercice du style ; il débute avec convenance, il raconte avec clarté, il discute vitéinent, résume avec force, il instruit, il plaît, il touche.
Enfin « C'est un admirable orateur ; et cependant c'était un sophiste dont personne n'a jamais parlé, excepté Pline* Il y a donc , pour ainsi dire , une contrefaçon du talent de la parole. U est une espèce d'illusion , de prestige que peut opérer, même sur les habiles, la seule faoilitédu langage. Que manquait-il, sans doute, à cette éloquence du sophiste grec? la conviction, la vérité, la passion ^ c'est-à-dire toute l'éloquence. C'était un tour de force au lieu d'être un effort de talent.
La véritable éloquence , celle qui a la liberté pour âme et la parole soudaine pour instrument, reparut avec le christianisme. Ses premiers orateurs furent les Démo- Athènes de leur temps, les défenseurs du plus grand intérêt social. Ne pouvant plus affranchir les corps, abattus sous le glaive des prétoriens , ils se chargèrent des âmes. Ces hommes , qui n'avaient plus ni patrie ni droits publics à défendre, ils les rejetèrent vers le ciel. Ces imaginations, qui étaient éteintes par la servitude, ils surent les ranimer , les passionner jusqu'à l'enthousiasme pour des sentiments nouveaux.
Ainsi naquit l'éloquence politique-religieuse; c'est ridée qu'il faut prendre à^s premiers Pères de l'Église.
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Ils forment le troisième âge de ^éloquence active. Les Grecs, les Romains et les chrétiens cosmopolites I
Deux choses distinguent les premiers orateurs du christianisme : la parole soudaine et l'action sur le peuple. Saint Augustin vous dit :
Lorsque tous se taisent pour écouter un seul, et qu'ils tiennent leurs yeux attachés sur lui, Tusage, la décence ne permettent pas de l'interrompre pour lui demander ce que 1*0D n'a pas compris; c'est pour cela surtout que la sollicitude de l'orateur doit aider l'auditoire silencieux. Une multitude , avide d'instruction, a coutume de manifester, par quelque mouvement , si elle a compris. Jusqu'au moment où elle donne ce signe, il faut retourner le sujet avec [une infinie variété d'expressions : voilà ce que ne peuvent faire ceux qui débitent mot à mot un discours retenu de mémoire.
^N'est-ce pas là, Messieurs, le vrai portrait de l'orateur? D devine ce qui manque à sa pensée. Les paroles lui naissent pour le besoin des hommes qui récoutent.
Mais de plus , Messieurs , dans les premiers temps du christianisme, la vérité passionnée des sentiments qui agitaient les âmes, l'enthousiasme dont étaient saisis tous ces hommes de Judée, de Syrie, de Grèce, d'Afrique, d'Espagne , qui devenaient concitoyens dans l'Église , donnait à cette éloquence une force irrésistible. Quels étaient les intérêts de cette cité chrétienne , voyageuse , incertaine , menacée? c'était de corriger un vice , de prévenir un scandale qui déshonorait le peuple naissant ; d'empêcher qu'on ne vint profaner, par la débauche d'une fête, les tombeaux des martyrs, ou qu'on ne fit un marché de l'Église ; c'était de proposer le rachat
de captifs , ou de demander que des sectaires qui avaient tué un prêtre chrétien ne fussent pas punis de mort , parce que le sang d'une victime , même prise parmi les persécuteurs, eût fait honte à la foi nouvelle.
Quelle merveilleuse chaleur devait animer les discours de ces hommes! Venaient-ils comme des rhéteurs longuement préparés , ou comme des sophistes indifférents à la cause qu'ils défendent, et jaloux seulement de bien dire? Non : ils étaient tout pleins d'une vérité qui débordait dans leurs paroles.
Saint Augustin nous raconte , avec une naïveté charmante , qu'un jour , devant parler à son peuple de Numidie , il avait médité un beau discours; il aimait prodigieusement les lettres; sa conversion avait été commencée par un dialogue de Cicéron : l'antithèse et tous les artifices du langage lui plaisaient. Il ^vait donc préparé un sermon bien poli , pour détourner ses auditeurs de l'usage barbare de célébrer la fête d'un saint par des combats de gladiateurs , et des débauches dans réglise ; mais monté dans la chaire chrétienne , lorsqu'il voit ces hommes impatients de se livrer à leurs cruels et grossiers plaisirs , il est ému de douleur, il oublie son discours, il parle avec les premières paroles qui lui viennent; il est simple, inculte comme ses auditeurs; il pleure , il attendrit ces hommes ; et depuis ce temps on n'a plus ni chanté ni fait la débauche dans l'église d'Hippone.
Quel est le rhéteur ancien , quel est le sophiste admiré par Pline , qui ait fait de ces choses-là? Ils ont prononcé des discours; on a applaudi : voilà tout.
Évidemment , cette même force de l'éloquence reli-
gieuse, s'appliquant aux intérêts civils , se conserva pendant toute la durée du moyen âge. C'est par elle qu'il faut expliquer des faits miraculeux, dont les légendaires ont encombré l'histoire. Ces rois barbares domptés par une vision , cet Attila qui a vu deux anges en l'air qui l'ont arrêté , lorsqu'il s'approchait de l'évêque de Rome , nous attestent seulement que les hommes du christianisme enté sur l'ancienne société avaient conservé , selon le génie du temps , cette puissance de persuasion , cette autorité de la parole qui subjugue les âmes. Lorsque l'un d'eux se présentait devant les hommes grossiers du Nord, avec l'appareil majestueux de leur sacerdoce , les chefis barbares cédaient aux prières touchantes du pontife intrépide au milieu de la peur qu'il avait pour ses frères; et ils se plaignaient ensuite d'avoir été enchantés par des paroles magiques. C'est ainsi que dans la chute de l'ancienne société , dans la barbarie du moyen âge , l'éloquence , considérée comme l'action la plus puissante de la force morale , garda son empire bien des siècles encore.
Au milieu de la civilisation moderne , cette éloquence perdit de son pouvoir : elle prend quelque chose de pompeux, de régulier, de sublime, d'incomparable , quand c'est Bossuet qui parle. Mais peut-être Bossuet , avec plus de génie , ne dominait pas, ne troublait pas , n'agitait pas, comme ces hommes des premiers temps de l'Église ; ou du moins c'étaient des consciences choisies qu'il troublait. Et, cependant, quel homme fut jamais mieux doué de tous les dons qui peuvent faire l'orateur soudain et inspiré? Mais son éloquence s'exerçait dans des solennités préparées. Bossuet n'a pas prêché de missions, n'a pas demandé grâce pour des rebelles,
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n'a pas accusé des hommes puissants. Enfin , il n^a pas besoin d'entrer avec passion dans des intérêts présents et populaires. Aussi quelque sublimes que soient ses ouvrages par la magnificence du langage et par l'inspiration poétique , il n'a pas eu toutes les grandes occasions oratoires de convaincre et d'attendrir; et c'est de lui qu'on pout dire que son génie est encore supérieur à tout ce qu'il a fait.
Yoilà donc , Messieurs , les mouvements divers de l'éloqfUBnoeohez les nations civilisées. Elle est d'abord toute politique, puis politique-religieuse , puis exclusivement 'feligieuse, jusqu'au moment où les idées de liberté sociale reparurent dans l'Europe éclairée. Avec ces généreuses idées , on vit renaître l'éloquence politique. C'est elle que nous allons, Messieurs, chercher en Angleterre. Si les opinions philosophiques , si les idées de réforme qui remplissaient nos ouvrages ont préparé notre tribune, et si^ auparavant même, elles ont agi puissamment sur la plus belle époque de l'éloquence britannique , cependant , l'exemple même de cette éloquence , l'idée de son pouvoir , eti l'émulation qu'elle inspirait eurent une grande influence sur nous. Ce sont surtout lei^ débats célèbres sUr l'émancipation de l'Amérique , qui ^ se confondant pour nous avec la part active que nos armes prenaient dans l'événement, mirent de plus près le feu aux imaginations françaises.
Il faut donc, pour mieux comprendre cette force nouvelle de la tribune qui devient la voix du xvnr siècle mourant , écouter d'abord l'Angleterre : il faut rapidement parcourir les diverses époques de l'éloquence britannique, depuis le temps où, encore tout imprégnée des passioils religieuses, elle n'était qu'une scolastique
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turbulente, jusqu'au moment où elle proclamait avec enthousiasme les grands principes d'affranchissement, de justice sociale et d'humanité , qu'elle avait en partie reçus de la France comme des théories, et qu'elle lui renvoyait comme des puissances.