‹ Cours de littérature française (volume 3)Chapitre 24 sur 32 · CINQUANTE-NEUVIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

CINQUANTE-NEUVIÈME LEÇON

Influence de la révolution sur la littérature. — Cause et durée de cette influence.— Caractère littéraire de Chénier. Ses tragédies. — De l'inspiration immédiate des événements; en quoi trompeuse parfois. — Seconde époque de la vie et du talent de Chénier. — Sa tragédie officielle de Cyrus. — Sa situation sous ('empire. — Ses derniers ouvrages plus énergiques et plus vrais. — Sa tragédie de Tibère. — Beautés de cet ouvrage. — Graves objections. — Résumé.

Messieurs ,

Je vais chercher encore ce qui restait de goût pour les arts et d'imagination littéraire après le renversement social de la France. Je vais remuer ces cendres si fécondes , pour y découvrir aussi Tétincelle de vie poétique. En effet, ce lieu commun qui est une vérité, cette alliance tant rappelée entre les lettres et Vétat des mœurs, n'est nulle part plus marquée , plus visible que dans les grandes crises de la société. Lorsque les années se succèdent sans agitation, sans secousse qui réagisse sur Tesprit d'un peuple, on conçoit que si les lettres, en général, reçoivent l'influence de cette paisible uniformité , le génie se fasse une vie solitaire et indépendante, et s'inspire de lui-même, bien plus que des impressions monotones d'une foule asservie. Mais lors-

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^ que la foule devient puissance active, et qu'à son gré elle change , bouleverse , renouvelle , alors cette action de la société sur les lettres, de Topinion commune sur le talent individuel , paraît dans toute sa force.

Ainsi ne nous étonnons pas que toute une littérature nouvelle , dont Tenfantement dure encore , soit née du contre-coup et du souvenir de la révolution française. Ne nous étonnons pas que, suspendue d'abord, et comme interceptée par un pouvoir absolu , dominateur, étourdissant, elle se ranime sous une influence de liberté. C'est lé même mouvement qui se règle et se prolonge ; c'est ce même besoin d'une littérature plus expressive , plus populaire , qui fasse plus d'usage de la vérité , qui s'effraie moins de ce qu'elle a parfois de grossier. C'est toujours la substitution du Forum à la pompe des cours et à l'élégance de l'étiquette. Cette rapide substitution a ses écarts , ses erreurs ; mais on ne peut douter qu'à l'avenir elle ne laisse une trace profonde dans toutes les œuvres de l'esprit françaiç. Puissiez-vous avoir une littérature de génie ! Mais , certes , vous aurez une littérature de liberté, moins scrupuleuse dans son langage, moins polie dans ses formes, brusque, familière, capricieuse. Je n'y ai pas de regret; car ce n'est pas la correction sévère de Port-Royal , mais l'élégance sophisU* que du xviu* siècle, que nous quittons pour ces vives et nouvelles allures. Voltaire dit quelque part que les Anglais n'ont point de goût , que , chez eux , le peuple est le grand maître de la langue, comme dans Athènes; mais que, sous un ciel moins heureux, il n'a pas la ; même délicatesse d'organes. Par cette influence démo- ; cratique, résultat des lois et des mœurs, vous verrez 1 également, parmi nous, la littérature élégante, ou, ce

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qui vaut moins , la littérature traditionnelle , académique, s'affaiblir, s'effacer, et tous les caprices, tous les hasards de l'imagination indépendante applaudis , favorisés par la curiosité , par l'instinct public.

C'est donc à cette époque si novatrice en tout genre , à ces années de troubles et de puissanée , à ces années de destruction et de création , qu'il faut faire remonter le premier changement de l'esprit littéraire , et cette révolution du goût, cachée d'abord sous tant d'autres, et maintenant si manifeste.

Certes, les troubles de l'Angleterre ont été pour quelque chose dans la naissance du génie de Milton. Si l'Angleterre fût restée paisible sous le gouvernement de Charles I*^, ou seulement agitée de quelques controverses religieuses, ce génie de Milton, qui , nourri de la poésie italienne et de la Bible, avait répandu tant de charme sur V allegro et lepenseroso, ne se fût point élevé à cette puissance d'inspiration originale et sombre qui caractérise le Paradis perdu. La plus belle moitié du Paradis ï perdu a été dictée par la révolution anglaise. Ces fureurs théologiques du long parlement , ces éloquences mystiques et populaires qui enflammaient les esprits , on ne les lit guère , on ne le recherche pas dans les collections volumineuses an temps. Une barbarie fastidieuse se mêle à l'énergie profonde et passionnée de ces discours. Mais où l'écrit infernal et sublime qui les animait a-t-il passé? Dans le Paradis perdu. La verve fanatique de ces temps durs et cruels , Milton en a fait le langage de son Pandémonium. Sans le savoir peut-être, il a copié son enfer sur les passions de la guerre civile ; et dans ce sujet merveilleux , dans cette poésie extraordinaire , fantastique , il est inspiré par son siècle autant que par la Bible.

Quoique la révolution française ait été bien autrement novatrice, plus destructive, et partant plus féconde, comme ces fléaux du monde physique qui sèment la vie sous les ruines, quoiqu'elle ait plus puissamment agi sur les esprits, qu'elle ait eu un retentissement plus lointain et plus durable , elle n'a cependant pas éveillé un génie tel que Milton.

En France , les lettres mêmes étaient devenues l'instrument universel de la révolution ; comme elles avaient 1 dominé la cour, elles ameutaient le peuple. Par là même t elles se confondirent avec la politique, elles en eurent littéralement le langage, au lieu d'en recevoir l'inspiration ; elles se chargèrent de ces violences triviales, de ces exagérations faciles et vulgaires, , qui faisaient incessamment retentir la tribune. À cette époque, où les esprits étaient si profondément remués, où la chance du génie semblait multipliée par l'effort universel , vous seriez étonnés de voir combien le génie proprement dit , ce génie vivace et durable , que le temps inspire , mais qui est fait pour l'éternité , combien il a manqué , combien il est absent. Ainsi , tandis que les lettres occupaient souvent la tribune , et la remplissaient de déclamations, de lieux communs traditionnels, laissées à elles-mêmes, elles n'avaient aucune énergie, aucune originalité. Elles étaient l'écho monotone du même cri populaire.

André Chénier, qui vous a touchés par son malheur et par ses vers, est un phénomène à part, au milieu de cette tempête civile ; rien d'animé et de nouveau comme lui ne s'élève autour de lui. SonJTrère est loin de cette originalité naïve. Esprit ardent, passionné, coupable par sa passion , il n'a pas trouvé la véhémence du génie dans cette colère politique qui l'emporta si loin. Non , il est

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correct, facile, il a les formes du goût; c'est l'impétuosité, la verve, le désordre, si Ton peut parler ainsi , qui lui manquent. Ses premiers ouvrages, ses tragédies, espèces de pamphlets joués sur un théâtre, trouvant tout un public en colère, pour les entendre, pour les commenter, excitèrent un prodigieux enthousiasme. Elles sont maintenant sur le papier, froides et décolorées ; vous n'y trouverez pas même ces hyperboles de la haine, ces expressions ardentes, ces monstra ora-tionis, comme parle Cicéron ; ce sont des tragédies faites d'après les règles et sous l'inspiration de Voltaire , un peu meilleures, je le crois, que celles de la Harpe, mais également dénuées de force et de nouveauté.

C'était une chose nouvelle pour la forme , de mettre sur cette scène française , si longtemps soumise à l'étiquette du goût et de la censure tout à la fois, un cardinal , le cardinal de Lorraine , Charles IX et sa cour, une reine comme Médicis, un ministre comme l'Hôpital. Mais la nouveauté des costumes et des personnages ôtée, approchez , prenez ces scènes , lisez-les : c'est la régularité pompeuse de notre tragédie; rien de simple, de familier; nulle naïveté de fanatisme, nulle vérité de crime ne vous transporte dans ce siècle et dans cette cour. Le langage de tous les acteurs du drame est d'une élégance uniforme ; c'est ainsi que Chénier fait parler le chancelier de l'Hôpital , qui n'était pas alors à la cour de Charles IX , qui ne devait pas , qui ne pouvait pas s'y trouver encore; la vraisemblance dramatique l'en chassait, comme l'histoire. 11 avait fallu trois ans d'absence de ce grand homme de bien , pour que la cour, où il avait habité , devînt le théâtre d'un tel crime. Mais passons sur cette inexactitude : ce chancelier de l'Hô-

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pital , ce personnage , demi-gaulois, demi-romain, cette longue barbe blanche qui imposait aux jeunes courtisans, cet homme d'une conscience si ferme , qui avec ses expressions fortes et familières troublait Catherine de Médicis , et la faisait hésiter sur une mauvaise action , que fait-il dans le drame de Chénier? il parle bien; il parle élégamment ; il ressemble un peu au Burrhus de Racine ; ce n'est pas le chancelier de FHôpital retrouvé , ressuscité , rhabillé devant le public.

Le talent de Chénier était bien loin d'avoir, en originalité, ce que son esprit politique avait en audace et en violence. Deux natures dans cet homme : Tune régulière, timide, et l'autre.... vous la connaissez. Cette observation peut , sous le rapport de l'art , s'appliquer à presque tout le théâtre de Chénier. Deux caractères y dominent : l'imitation des formes convenues et l'allusion contemporaine. Mais l'allusion contemporaine ne fait pas vivre les ouvrages ; elle leur ôte, en durée, ce qu'elle leur donne en vogue ; l'art ne l'interdit pas ; mais il veut des beautés plus intimes ; l'allusion contemporaine est à la vérité ce que le costume est aux personnages ; il faut qu'on puisse l'ôter, ou qu'elle tombe par le temps, et qu'il reste une vérité qui se fasse reconnaître et admirer toujours. Mais, dans les premiers ouvrages de Chénier, tout ce qui n'est pas allusion cdntemporaine manque de nerf et de chaleur.

Nous ne craignons pas d'appeler productions froides ces tragédies qui répondaient aux passions les plus violentes, et étaient soutenues par elles. Ce fut, au contraire, lorsque Chénier n'eut plus ce secours, lorsqu'il retomba sur lui-même, privé de ce parterre de tout un peuple en émeute, qu'il mit dans ses ouvrages une em-

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preinte plus vigoureuse. Ce fut alors que son talent s'éleva. Lorsqu'il était aidé , porté par l'entraînement populaire, le poète travaillait peu ses drames ; il prenait la colère de parti pour cette verve intérieure, durable. De belles tirades, répandues dans Henri VIII , dans Charles IX, suffisaient à l'enthousiasme du moment , et donnaient une gloire bruyante , comme les acclamations qui suivent l'orateur populaire. Aidé par les mêmes passions, Chénier parut un grand poëte lyrique, lorsqu'il célébrait les victoires et les violences qui signalèrent la révolution. Ëcho des passions de la foule , il semblait un Tyrtée. En relisant ces poésies alors si puissantes, on serait étonné de les trouver faibles et languissantes, maintenant qu'il n'y a plus de fanatisme politique pour les animer.

Mais tout va changer dans l'Ëtat , et le contre-coup de ce changement se retrouvera dans les destinées du talent, comme dans la situation des particuliers. À ce désordre si longtemps déchaîné va succéder une régularité despotique et minutieuse ; ce ne sera plus le niveau de l'égalité , mais la main du conquérant qui fera plier toutes les têtes ; l'anarchie est remplacée par l'ordre et le silence. Ces talents, qu'avait emportés le mouvement populaire, sont réduits à travailler pour eux-mêmes, à s'irriter, à se taire, à souffrir. Mais ce n'est pas dans le bruit et le feu de la'révolution parlementaire que Milton avait composé son beau poëme, il était alors trop distrait du génie par la passion ; il n'avait pas ce retour de l'âme sur elle-même , cette méditation vigoureuse et féconde ; il amassait , sans le savoir, ce qui devait l'inspirer plus tard ; il recevait tout ce que son temps lui donnait ; il entassait confusément toutes ces émotions de

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liberté, de fanatisme et de vengeance qui avaient rempli les dix années de la révolution anglaise. Et puis , à quelle époque écrivait-il ? dans un temps où toutes ses espérances étaient amèrement démenties , où il était rejeté loin de la vie active à laquelle il s'était mêlé si hardiment, et où une sorte d'anathème le séparait du commerce des hommes. II a rappelé lui-même, dans des vers sublimes , le premier trouble et la terreur qu'il éprouva pendant les fêtes qui célébraient le retour d'un gouvernement qu'il avait combattu et insulté. Il se représente tel que le divin Orphée, déchiré par les Bacchantes. Ce fut de ces cruelles épreuves et de cette vie triste et solitaire qu'il reçut la dernière inspiration : ce fut alors qu'il fit le Paradis perdu. Sans la révolution, sans le spectacle et la complicité de ses fureurs , il n'eût pas rassemblé les fortes émotions qui animèrent son génie ; sans l'humiliation et la défaite de son parti , sans la retraite où il se condamna, il n'eût pas eu ce recueillement profond , cette poésie intérieure de l'âme , cette réminiscence lointaine qui, par cela même, devient créatrice.

A Dieu ne plaise que je veuille arranger les choses pour le mieux , et dans une espèce d'utopie , faite après coup , disposer les événements tout exprès pour le génie de Milton ; mais on ne peut nier que ces vicissitudes de la vie du poëte, cette activité violente, puis cette soli* tude triste et forcée, ce recours à lui seul , n'aient dû puissamment agir sur son imagination.

Chénier, que la nature n'avait pas Cait pour tant de gloire, subit aussi de pénibles épreuves, dont la trace se retrouve dans son talent. Dans ce pays où avaient régné les assemblées populaires et les hommes sortis

de leur sein , on vit s'élever un général ; et ce général rétablit successivement une religion , un trône, une noblesse , tout ce que la révolution avait fait disparaître. Les hommes qui avaient renversé Fancien édifice social, et qui se tenaient debout sur ses ruines , tombèrent à leur tour, comme des espèces de rois de Tanarchie, détrônés par la victoire. Rien ne pouvait offrir un mécompte plus cruel , que cette monarchie relevée par un homme sorti de la république, que ces orateurs, que ces poètes, que ces enthousiastes de la liberté, réduits à chanter l'inauguration d'un empereur. Beaucoup de personnes s'y résignèrent avec une grande facilité. Il y avait dans l'esprit de Chénier quelque chose de plus intraitable et de plus ferme ; mais il était embarrassé de plus d'un souvenir : regret de la part qu'il avait prise aux troubles civils, admiration prématurée pour un conquérant , démentie par l'indignation contre un souverain absolu ; haine de ce pouvoir, et besoin d'y trouver une sauvegarde, toutes ces pensées diverses tourmentaient Chénier. Il redoubla d'efforts, et ses meilleurs ouvrages , ceux qui lui mériteraient une partie de la renommée que la passion contemporaine lui avait décernée, ce sont ceux qu'il a faits sous Vempire, dans l'amertume de sa haine et de sa longue impuissance; et cependant, ce pouvoir qu'il n'aimait pas , il avait commencé par vouloir le chanter. Dans le théâtre posthume de Chénier, le premier ouvrage qui se présente, c'est une tragédie de Cyrus, Et quelle est cette tragédie de Cyrus ? Un symbole, une allégorie de l'avènement d'un moderne fondateur d'empire. Mais dans cette flatterie officielle , Chénier n'avait pas répudié ses propres maximes ; en commettant une faiblesse dont il avait un peu

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de honte , il voulait la compenser, la démentir, à l'instant même ou elle lui échappait.. Cette tragédie de Cyruê, où le conquérant français est intronisé sur la scène, était en même temps remplie de préceptes hardis sur les droits des peuples et sur la liberté publique, qu'il ne faut pas manquer d'affermir, sans doute , le jour où l'on couronne mi conquérant.

Qu'arriva-t-il de là? D'une part, tout ce qu'il y avait encore de passions vives dans les jeunes esprits se souleva contre l'apothéose du conquérant ; et d'autre part , les partisans , ou même les agents du pouvoir nouveau, se blessèrent de ces maximes insolentes qui venaient là racheter les compliments que le poëte décernait au vainqueur. Les jeunes étudiants d'une école savante, animés de l'esprit que leur avaient légué les premières années de la révolution victorieuse , vinrent outrageusement siffler la nouvelle pièce ; et les émissaires du pouvoir sou^ verain sifflèrent aussi ; la pièce tomba tout à la fois sous les coups de ceux dont elle flattait le pouvoir.

Le mécompte du poëte, le sentiment amer de sa faiblesse inutile et mal reçue le tournèrent de nouveau vers les études solitaires, qui devaient mûrir et fortifier son talent. Jusque-là Chénier, avec une facilité singulière, une mémoire active et tenace, un goût pur et varié , n'avait pas fait cependant ces fortes études qui donnent au talent la vigueur et le coloris. Ses études sur la poésie ne remontaient pas beaucoup au delà des auteurs classiques qui sont dans notre langue , qui sont nos anciens. Mais, alors, il fit àpeuprès conune Âifiéri. U recom^ mença, dans un âge mûr, des études sévères ; il se rapprocha des Grecs; il médita l'antiquité; et cet honune qui , lorsqu'il pouvait tout dire , lorsqu'il lui Mait des

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vers aussi animés que les passions d'un peuple en révolution , nous avait paru un poëte assez pur, mais faible, plus tard, lorsque la tribune et le théâtre lui furent interdits, lorsqu'il n'eut plus pour inspiration que l'étude et ses souvenirs , il s'anima d'une verve nouvelle ; et son style , à l'école des anciens, prit une vigueur de correction et d'enthousiasme.

Ces lieux communs philosophiques , paraphrasés en vers un peu languissants , firent place à des traits expressifs de vérité historique , et à cette diction forte et sévère , qui a placé une des tragédies posthumes de Chénier au rang des meilleures productions de notre siècle.

Voyons quel était l'état de son âme lorsqu'il travaillait ainsi . Surprenons ces rancunes de républicain et de poëte , qui , le ramenant sur lui-même, le forçaient de trouver en lui ce qu'il avait de mieux pour se venger. Fecundum concute pectus.

Doué d'un talent facile, Chénier, poëte tragique, s'était exercé dans la satire , dans l'épitre ; et ses ouvrages en ce genre rappelaient agréablement la manière de Voltaire ; mais on n'y trouvait pas cette verve que la colère lui donna, pendant sa longue disgrâce. L'inspiration qu'il reçut alors est bien autrement vive et poétique. Lisez ces vers longtemps inédits et difficiles à publier, la Promenade, A la vue de Saint-Cloud, séjour du conquérant, du héros, du despote , pour lequel il avait fait plusieurs odes, et môme entrepris, je crois , un poëme épique , le poëte s'écrie :

Saint-Cloud! je t'aperçois; j'ai vu, loin de tes rives, S'enfuir sous les roseaux tes Naïades plaintives; J'imite leur exemple , et je fuis devant toi : L'air de la servitude est trop pesant pour moi.

 mes yeux éblouis vainement tu présentes

De tes bois toujours verts les masses imposantes ,

Tes jardins prolongés qui bordent ces coteaux ,

Et qui semblent de loin suspendus sur les eaux :

Désormais je n^ vois que la toge avilie

Sous la main du guerrier qu'admira Tltalie.

Des champêtres plaisirs tu n'es plus le séjour :

Âh! de la liberté tu vis le dernier jour!

Dix ans d'efforts pour elle ont produit l'esclavage !

Un Corse a des Français dévoré l'héritage 1

Élite des héros au combat moissonnés ,

Martyrs avec la gloire à l'échafaud traînés ,

Vous tombiez satisfaits dans une autre espérance !

Trop de sang , trop de pleurs ont inondé la France !

De ces pleurs, de ce sang un homme est héritier!

Aujourd'hui dans un honmie un peuple est tout entier!

Tel est le fruit amer des discordes civiles.

Mais les fers ont-ils pu trouver des mains serviles?

Les Français de leurs droits ne sont-ils plus jaloux?

Cet homme a-t-il pensé que , vainqueur avec tous,

Il pourrait, malgré tous, envahir leur puissance?

D^rteur de l'Egypte , a-t-il conquis la France?

Jeune imprudent , arrête : où donc est l'ennemi ?

Si dans l'art des tyrans tu n'es pas affermi....

Vains cris ! plus de sénat ; la république expire;

Sous un nouveau Cromwell naît un nouvel empire.

Hélas! le malheureux, sur ce bord enchanté,

Ensevelit sa gloire avec la liberté.

Crédule, j'ai longtemps célébré ses conquêtes;

Au forum, au sénat, dans nos jeux , dans nos fêtes,

Je proclamais son nom , je vantais ses exploits ,

Quand ses lauriers soumis se courbaient sous ses lois.

Quand , simple citoyen, soldat du peuple libre,

Aux bords de l'Ëridan, de l'Adige et du Tibre ,

Foudroyant tour à tour quelques tyrans pervers ,

Des nations en pleurs sa main brisait les fers ; Ou quand son noble exil aux sables de Syrie Des palmes du Liban couronnait sa patrie.

iMais y lorsqu'en fugitif regagnant ses foyers, Il vint contre l'empire échanger ses lauriers , Je n'ai point caressé sa brillante infamie; Ma voix des oppresseurs fut toujours ennemie ; Et, tandis qu'il voyait des flots d'adorateurs Lui vendre avec l'État leurs vers adulateurs , Le tyran dans sa cour remarqua mon absence :

Car je chante la gloire, et non pas la puissance.

Ah ! Messieurs, le poëte, le tyran, tout a disparu. Ne prenons plus parti dans cette querelle; mais, sauf les Naïades plaintives, admirons cette verve correcte, cette plénitude de sens et cette vigueur d'expression qui anime maintenant la poésie de Chénier ; c'est un autre homme, c'est un autre poète.

Suivons ailleurs cette heureuse transformation de son talent; voyons si cette amertume de la liberté perdue, \ cette colère longtemps étouffée qui s'exhale contre la tyrannie, cette éloquence d'une émotion mélancolique , solitaire, animeront avec autant d'énergie une grande ) œuvre poétique, une composition théâtrale. L'ouvrage de Chénier qui fait son titre de gloire , et dans lequel l'étude, le talent, la passion propre de l'auteur ont produit cette originalité à laquelle il ne s'était pas élevé jusque-là, vous l'avez nommé, c'est la tragédie de Tibère.

Cette tragédie est composée dans un système étroitement régulier. L'étiquette rigoureuse qui, sous l'ancienne monarchie, avait dominé le théâtre français, s'y conserve avec plus de scrupule que ne l'aurait voulu la vérité. L'imitation de Tacite y paraît éloquente; mais elle

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n'est pas complète encore. Le Britannicus de Racine n'avait pas reproduit tout ce que les paroles mêmes de Tacite pouvaient offrir ou inspirer. La pièce de Chénier est composée avec une discrétion sévère, une retenue poétique, qui n'atteint pas à la perfection de Racine, et ne sait pas y substituer des beautés hasardeuses et nouvelles.

Je m'explique : un Anglais, non pas Shakspeare, mais Ben Johnson , avec cette liberté de son théâtre , qui ne donne pas de génie , mais qui prévient la langueur et l'ennui, fait un drame de Séjan. Il met sur la scène tout ce que Tacite lui donne, et môme ce qui manque au texte mutilé de Tacite , mais ce que l'ordre du récit faisait aisément prévoir et suppléer. II récite, il met en action la fameuse lettre arrivée de Caprée :

Verbosa et grandis epistola venit

itCapreis.

Le sénat est assemblé au grand complet. Séjan vient prendre place ; c'est le favori , le confident de l'empereur, c'est presque l'empereur, pendant que Tibère est à Caprée. Tout le monde s'empresse, le salue , l'admire. La lecture de la lettre commence. Une insinuation défavorable semble désigner Séjan ; l'inquiétude se peint dans tous les regards ; on hésite entre l'abandon et l'enthousiasme ; la même insinuation se renouvelle. Quelques sénateurs détournent la tête et s'éloignent ; un mot de faveur et de confiance succède. Tout le monde se rapproche avec respect; la même épreuve reconunence. Enfin, par une vicissitude habilement ménagée , par des révolutions successives qui agitent tout le sénat , on arrive jusqu'au moment où los expressions de la lettre étant claires , ac-

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câblantes, irrévocables, la lettre d'ailleurs étant finie, et ne pouvant plus se démentir elle-même , tout le monde se lève , et un cri de haine et de mort éclate contre Séjan.

En admettant la liberté de la scène anglaise, la faculté et rhabitude de faire paraître un grand nombre de personnages , vous concevez tout ce qu'il y a de dramatique dans un tel spectacle, qui n'est que l'histoire elle-même.

Le goût sévère de Chénier, les habitudes poétiques dans lesquelles il était élevé , et qu'il retenait comme les traditions inviolables , ne lui auraient pas permis de tenter rien de semblable. Ainsi, dans sa belle tragédie de Tibère, rien ne vous fait voir et sentir les grandes scènes des funérailles de Germanicus retracées par Tacite ; rien ne vous introduit dans le vœu du peuple , ne vous fait assistera ses agitations, à ses souvenirs qui couvaient sous la servitude imposée par Tibère. Les expressions les plus vives de l'historien sont conservées sans doute avec un art admirable, mais conservées en récits, et industrieusement transportées dans une suite de conversations éloquentes , où l'on rappelle ce que Tacite avait mis sous les yeux.

Que Chénier ait altéré les faits historiques, cela n'est pas une objection. L'histoire appartient au poète, comme l'argile au potier. Il peut la transformer, la modifier, en jeter une partie , pour ainsi dire , et animer le reste ; il le peut ; tout dépend du succès.

Tacite, dans son admirable récit, qu'avait-il voulu? Fixer les yeux des hommes sur la profonde scélératesse de Tibère, la vertueuse magnanimité d'Agrippine, et l'abjection où était tombé le sénat romain. Yoilà les trois personnages véritables de son drame : Tibère , Agrippine, le se-

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nat, symbole vivant de la bassesse publique. Du lit de mort de Germanicus, l'historien suit Agrippine jusqu'à Rome, vers laquelle il retrace ainsi son lamentable départ :

At Agrippina, quamquam defessa luctu, et corpore aegro, omnium tamen quae ultionem morarentur intolerans, ascendit classem cum ciDeribus Germanici, et liberis; miserantibus cunctis, a quod fœmina , nobilitate princeps , pulcherrimo modo matrimonio inter vénérantes gratantesque aspici solUa , tune ferales reliquias sinu ferret, incerta ultionis , anxia sui, et infelici fœconditate fortunse toties obnoxia. »

Agrippine, malgré Taccablement de la douleur et de la maladie, impatiente de tous les obstacles qui retardaient sa vengeance, monte sur la flotte avec les cendres de Germanicus et ses enfants ; tout le monde s'attendrissait « de voir cette femme , naguère la première en noblesse , dans la splendeur du plus beau mariage , accoutumée à paraître au milieu du respect et des acclamations , et aujourd'hui pressant contre son sein des reliques funèbres, incertaine de sa vengeance, inquiète d'elle-même, et, par sa malheureuse fécondité, tant de fois vulnérable aux coups de la fortune. »

Pardonnez -moi d'avoir traduit d'abord ces paroles incomparables ! Vous en voyez tout le pathétique et toute la tragédie.

Après ce funèbre augure des calamités d' Agrippine, Tacite continue :

Nihil intermissa navigatione hiberni maris, Agrippina Corcyram insulam advehitur, littora Calabriae contra sitam. Paucos dies ibi componendo anime insumit, violenta luctu et nescia tolerandi.

Agrippine , ne laissant pas interrompre son voyage par l'hiver, aborde à l'île de Corcyre , située en face des rivages de Galabre. Là , elle emploie quelques jours à remettre son âme forcenée par le deuil , et incapable de se contenir.

Voilà cette Agrippine toute passionnée de désespoir, implacable par vertu comme par orgueil , et prête à braver tous les périls pour satisfaire aux mânes de son époux !

C'est ainsi qu'à travers les gémissements du peuple , elle arrive jusqu'au palais de Tibère , avec les cendres de son époux, pour demander vengeance contre Pison, empoisonneur de Germanicus, et confident de l'empereur. Et d'abord, Messieurs, était-il impossible de conserver quelque chose de ce tableau tout vrai et tout vivant? Ne pouvait-on voir Agrippine à Brindes? Tacite avait donné des couleurs incomparables : ce silence lugubre et prudent de tout un peuple , ce scrupule qu'il a sur l'expression de son amour et de sa douleur, puis sa résolution vaincue par la présence d'Agrippine. C'étaient là des peintures originales qui manquent dans le poète moderne. Tacite est inépuisable. Il multiplie toutes les images de deuil autour d'Agrippine et contre Tibère :

Dies, quo reliquiae tumulo Augusti inferebantur, modo per silentium vastus, modo ploratibus inquies.

Le jour où les restes» de Germanicus furent portés au tombeau d'Auguste , parut tantôt dépeuplé par le silence , tantôt tumultueux et troublé par les pleurs.

Mais tout cela n'est que l'avant-scène du drame écrit par l'historien. Tibère avait préparé un faux accusateur pour dénoncer Pison ; il sent que cette douleur, cette indignation publique demandent une expiation. Il se résout dès lors à abandonner le misérable dont il s'est servi pour commettre un crime. Un des satellites de Séjan est chargé de poursuivre l'empoisonneur de Germanicus.

Enfin Tibère paraît dans le sénat. Son langage est em-

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preint de cette hypocrisie profonde qui faisait hésiter môtne la bassesse : tant l'expression de sa douleur était forte ! tant celle de sa colère était naturelle ! Il v avait lieu cependant de douter de sa douleur et de sa colère.

Cependant ces récits pathétiques, ces peintures si vives ne suffisaient pas pour offiir une tragédie fortement liée, progressive, retardée par des incidents, et précipitée par une catastrophe. Il a donc fallu que le poëte fît des efforts d'invention , 'd'autant plus que les limites étroites du cadre où il se renfermait lui refusaient la riche variété de ces grandes scènes données par l'histoire. Je doute que ces inventions soient heureuses. Ma critique est une conjecture , une recherche expérimentale sur le goût. Il imagine , par exemple , de donner à Pison de vifis re* mords et des élans de générosité républicaine. Un confident de Tibère, un homme choisi par Tibère, doitéprou* ver un ressentiment et un désespoir profond d'être abandonné par le maître pour lequel il avait fait un crime. Il peut vouloir se venger en s'avouant coupable et en dénonçant son complice : mais des remords, et surtout des sentiments de liberté dans son cœur, j'ai peine à les concevoir. Une invraisemblance plus marquée, plus incontestable, c'est la transformation du caractère d'Agrippine. Vous avez vu, dans Tacite, Agrippine, son admirable pureté d'âme; mais, en même temps, sa hauteur inflexible et sa haine vengeresse. Croirait -on que, dans la tragédie du poëte français, Agrippine se laisse approcher par Cnéius, par le fils de ce Pison abhorré, qu'elle s'entretient avec lui de ses malheurs et de l'empoisonnement de son époux, que, dans une sympathie de haine commune contre Tibère , elle accepte ses confidences , et qu'elle lui rend les

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siennes; et qu'enfin , émue par la piété filiale et la douleur vertueuse de ce jeune homme, elle lui dit :

Tu remportes, Cnéius, etc , etc.

Lève-toi : de Pison que la faute s'oublie !

Avec Germanicus je le réconcilie.

Il osa le combattre; il pourra le bénir.

Nos guerriers se tairont : je cours les prévenir.

Certes, Messieurs , dans les mœurs antiques, dans les mœurs romaines , avec le caractère et la douleur d' Agrippîne, il y a là une étrange altération de la vérité! Où donc est cette énergie d'une haine si juste? Qu'est devenu ce devoir de vengeance qui avait amené Agrippine du fond de l'Orient? Il s'agissait bien d'une de ces péripéties de générosité théâtrale, tant rebattues dans les pièces vulgaires. L'intérêt ici, c'était la vérité; c'était Agrippine inconsolable et inflexible. Agrippine supporter la présence d'un fils de Pison ! comploter avec lui le pardon et le salut de son père ! Jamais.

Suivant Tacite, Pison, après avoir paru deux fois devant les sénateurs, accablé par le silence hostile et la cruelle indifférence de Tibère , se donna la mort.

On avait vu , dit Tacite , dans les mains de Pison, des papiers qu'il ne publia pas. Ses amis répétèrent que c'étaient des lettres de Tibère et des ordres contre Germanicus, et qu'il avait résolu de les produire devant le sénat et d'accuser l'empereur, mais qu'il fut amusé par les promesses de Séjan; que, du reste , il ne se tua point lui-même , et fut assassiné dans sa prison.

Quoi qu'il en soit, le procès ne continue pas; Tibère s'informe et se plaint de cette mort. Il rend au fils de Pison les biens paternels, et distribue aux accusateurs des

récompenses, des sacerdoces, des dignités. La vengeance de Germanicus est achevée , tant bien que mal ; et il ne reste plus qu'à trouver l'occasion de faire périr sa veuve et ses enfants. Voilà l'histoire , voilà la vérité , voilà Tacite.

Le poète moderne a cherché dans son génie une autre combinaison. Après une scène très-éloquente où les deux complices se sont heurtés , et où Tibère a craint les révélations de Pison , Séjan , par Tordre de Tibère , excite une sorte d'émeute ; et pendant qu'il va pour réprimer cette émeute, Pison se trouve tué. Mais le fils de Pison dénonce et le crime de son père et le crime de l'empereur, et se frappe au milieu du sénat. Je le dis en toute humilité , ce dénoûment compliqué et sanglant est moins tragique, je le crois, que l'histoire. L'effet original et terrible , ce n'est pas que Tibère soit convaincu en face ; c'est plutôt que Tibère triomphe , que la conscience de tous les témoins sache son crime, mais que la servitude publique ait l'air de ne pas le voir, de ne pas le croire. Peut-être faut-il alors qu'une violence trop forte ne soit pas faite à la bassesse publique , que le crime ne soit pas tellement montré qu'elle ne puisse détourner la tête , ne pas le reconnaître ; mais que ce crime se perde dans une sorte d'obscurité mystérieuse. On peut donc, Messieurs, exprimer plus d'un doute sur le plan qu'a suivi le poète, et sur les altérations qu'il a fait subir à l'histoire , sans augmenter le pathétique de la scène.

Voyons maintenant quelques-unes des beautés fortes et savantes dont il a semé cet ouvrage.

D'abord et surtout, ce sont des beautés de style; ce sont, comme dans Britannicus, mais à un degré inférieur, des coups de crayon de Tacite habilement repro-

doits. L'imitation est souvent expressive et passionnée. Le poëte a senti pour son compte ce qu'il emprunte à rhistoire. Combien cependant il est encore loin de l'admirable coloris de Racine , et de cette pureté énergique et sévère qui règne dans Britannicus !

Voyez , par exemple , cette imitation d'un trait célèbre de Tacite :

Naguère, il m'en souvient, le nom de république A , jusque dans sa cour, effrayé Topprcsseur, Quand , des derniers Romains et la veuve et la sœur, La nièce de Caton , cette illustre Junie , A leurs mânes sanglants fut enfin réunie.

Devant Fume funèbre on portait ses aïeux :

Entre tous les héros, qui, présents à nos yeux, Provoquaient la douleur et la reconnaissance , Brutus et Cassius brillaient par leur absence.

Vous reconnaissez leprœfulgebant Cassius atque Brutus, eo ipso quod effigies eorum non visebantur, et votre goût, sans que je le dise, vous avertit que cette expression , |?rot;o^wat>»^ la douleur et la reconnaissance , n'est pas de la langue de Racine.

Ailleurs Chénier retrace le magnifique tableau de l'arrivée d'Agrippine. Mais où cette imitation est-elle placée? Dans la bouche de Séjan, du complice de Tibère, de l'implacable ennemi d'Agrippine! Mais, alors, ce récit n'est qu'un ornement, qu'une espèce de rapport pompeux que Séjan vient faire à l'empereur. L'intérêt d'un récit s'augmente par l'émotion de celui qui raconte. Ici , toutes les teintes de tristesse, si fortement marquées dans la narration de Tacite , contrastent trop , suivant moi , avec l'indifférence ou la haine de Séjan. Dramatiquement, ce récit adressé à Tibère est poignant et cruel.

334 LITTteATURS

Mais devait-il être fait par Séjan? et Taccent ému des paroles de Tacite n*est-il pas détruit et profimé par un tel organe? Au reste, Messieurs, dans toute la pièce , une foule de traits énergiques de Tacite sont rendus avec un rare bonheur. Quels beaux vers que ceux où sont exprimés les dégoûts de Tibère sortant du sénat, et ayant des nausées de toutes les bassesses qu'il vient d'entendre !

Mais que soDt désormais les pères de l'État?

Un fantôme avili qu'on appelle sénat.

lâches descendants de Dèce et de Camille 1

Enfants de Quintius ! postérité d'Emile 1

Esclaves accablés du nom de leurs aïeux,

Us cherchent tous les jours leurs avis dans mes yeux ,

Réservent aux proscrits leur vénale insolence ,

Flattent par leurs discours, flattent par leur silence;

Et , craignant de penser, de parler et d'agir,

Me font rougir pour eux , sans même oser rougir.

Parmi les grands effets dramatiques de cette tragédie , on a remarqué surtout ce téte-à-téte de Tibère et de Pison , ce terrible entretien où l'empereur avait à répondre à l'homme qu'il laisse accuser pour un crime qu'il lui a commandé. La situation est forte, originale, impossible historiquement. Tibère n'a pas reçu en audience le complice qu'il abandonnait. Mais, la supposition admise, quelle vigueur dans cette scène !

TIBÈRE

Je n'ai vu qu'un devoir à César imposé, Et dont il faut subir les lois inexorables.

PISON

César, faut-il aussi punir tous les coupables?

TIBÈRE

Sur des preuves, sans doute. Ainsi le veut la loi.

AO DIX-HUITIÈMI SIÈCLK. 385

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