CINQUIÈME LEÇON
Liltérature anglaise à la fin du xvir siècle. — Imitalion de la France, après la Restauration des Sluarts. — Poêles anglais formés sous celle influence. — Pari d'originalilé qu'ils conservent. Waller, Butler, Dryden, Rochesler. Dryden , éludes sérieuses. Progrès des esprits dans la philosophie naturelle. — Newton, Halley (168G). — Métaphysique religieuse et politique. — Révolution de 1688 : Nouvel essor des esprits. — Persistance du goùl français ; comment ce goût est modifié par les mœurs et la liberté anglaises. — Aristocratie lettrée ; Temple, Hallifax, Dorset , Somers, Granville, Bolingbroke, Oxford^ Chesterfield. — Plébéiens portés aux affaires par les lettres. Rowe , Addison, Tickell, Steele, Congreve, Prior, Swift, considérés comme hommes politiques.
Messieurs ,
La littérature anglaise , si fort ignorée du siècle de Louis XrV, avait, plus qu'aucune autre, éprouvé Finfluence de cette grande époque. Quand la restauration des Stuarts vint assoupir, par le pouvoir absolu et la licence des mœurs , ce bouillonnement des imaginations qu'avaient excité la religion , la guerre civile et Cromwell ; quand la voix rude du peuple anglais se tut devant la cour de Charles II , allié de Louis XIV et soutenu par ses subsides , la pompe et Tesprit de France prévalurent d'abord à Londres sur le vieil esprit du pays, divisé, mécontent de lui-même , harassé de tant de mécomptes , et affaibli par le contact des crimes commis en son nom. L'aristo-
cratie anglaise , revenant d'outre-iuer, ou sortant d'une obscure retraite pour se presser autour du trône qui lui était rendu , ne songeait qu'à eftacer, dans les fêtes et les plaisirs, la tristesse des temps qu'elle venait de subir. Le luxe semblait un gage de loyauté, le goût et l'imitation de la France, une marque de fidélité monarchique. On croyait à White-Hall , parmi tant de sanglants et récents souvenirs , ne pouvoir trop se rapprocher de Versailles ; il n'y avait fête agréable sans modes et parures venues de France; on parlait français à la cour : on y citait nos auteurs; et le plus indiscipliné des poètes, connue le plus déréglé des hommes , Rochester, cet homme d'CvSprit fou , ce grand seigneur toujours ivre , se piquait d'être disciple de Boileau.
Le facile Davenant, Denham, Roscommon , et quelques autres seigneurs ou beaux esprits, avaient ce même goût français, ou du moins croyaient l'avoir; car il s'y mêlait une forte veine d'originalité , ou plutôt de licence anglaise, qui fait, je vous assure, qu'un élève comme Rochester aurait singulièrement effarouché un maître comme Boileau. La cour de Charles II chargeait les vices élégants qu'elle imitait; le jeune roi surtout était aussi loin de Louis XIV dans ses faiblesses que dans sa politique. Avec beaucoup d'esprit , du courage et de longs malheurs bien supportés, il n'avait et ne pouvait inspirer rien de grand. Les mœurs et les aventures de sa cour se reproduisaient dans la licence du théâtre comique , auquel tout scandale était permis , tandis que la plus tyrannique censure pesait sur les écrits utiles. Wicherley, élevé en France pendant le protectorat de Cromwell, en rapporta l'admiration de notre théâtre naissant, et, dans la suite, imita les chefs-d'œuvre de Molière , mais en les accommodant
au goût du public anglais par un renfort de situations libres et de paroles cyniques. En même temps le théâtre tragique de Londres copiait du nôtre les amours romanesques, sans perdre cependant son ancienne indécence.
Des écrivains de la république et du protectorat il ne paraissait plus que Waller, qui , après avoir été tour à tour partisan de la révolution , conspirateur royaliste , poëte de Cromwell , saluait le retour de Charles II par des vers non moins élégants , mais moins mérités que ses Stances au Protecteur, Dès sa jeunesse, et au milieu de la guerre civile , Waller avait eu dans sa poésie une pureté continue, une douceur, un tour facile et nombreux dont les meilleurs vers de notre Racan peuvent donner ridée. L'élégance d'une cour comme celle de Charles II devait ranimer ce talent ; mais, quoi qu'en ait dit le poëte, il n'y avait plus pour lui cette inspiration de grandeur et d'orgueil national que lui avait donnée Cromwell : la vérité manquait. La renommée poétique de Waller resta très-grande cependant.
Saint-Évremond, qui vécut tant d'années à Londres en véritable émigré français, n'apprenant pas un mot de la langue et de la littérature du pays, croyait Waller un grand poëte, et le célèbre dans ses lettres. La Fontaine même en entendit parler, et répéta son nom :
Ehl qui ne recevrait Anacréon chez soi?
Qui n'admettrait Waller et la Fontaine?
Les noms de Rochester et de Denham , comme nobles cavaliers qui faisaient des vers , passèrent aussi de la cour d'Angleterre à celle de France. Ils y furent vantés par Hamilton , écrivain de génie dans les choses frivoles , qui , sans doute , eût été le plus spirituel auteur anglais de son
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temps, s'il ne se fût avisé de se faire Franc<ais. Un autre poète, plus constant dans son zMe royaliste que Waller, était le vieux Cowley, qui, pendant la révolution, avait passé plusieurs années à Paris, comme agent de la reine Henriette et de Charles II. Son goût un peu bizarre , mêlé d'originalité anglaise et d'affectation italienne , remontait à l'époque qui avait précédé la guerre civile ; mais une empreinte française se mêle à ses derniers ouvrages. Elle est également marquée dans ceux de Waller, de Denham et de Davenant; elle appartient à presque tous les poètes de cette époque , hormis Butler, le parodiste des passions républicaines ou religieuses, et Milton, leur poète. Milton , reste sublime d'un autre temps , qui vieillissait aveugle et pauvre , attendant un immortel avenir avec la même foi que le Millénaire Overton, son ami, attendait le règne du Christ,
Sous cette adoption du goût et de l'esprit français , qui se prolongea plus d'un demi-siècle , il se conservait cependant une forte sève d'humeur et d'imagination anglaises; et il y a lieu d'étudier ici, moins les effets de l'imitation que le curieux mélange de deux génies opposés. Rochester, qui avait également pris pour modèles Horace et Boileau, a cependant une forme de satire à lui , où paraît au plus haut degré l'allure impétueuse et sans gène de l'esprit anglais. La moitié de sa Satire de V Homme est prise à Boileau ; mais le reste n'aurait pu être imaginé dans la France de Louis XIV : c'est une débauche de misanthropie moqueuse , c'est un feu de poésie cynique qui n'étaient permis qu'à un poète grand seigneur , à qui son dévouement monarchique et son état habituel d'ivresse donnaient le droit de tout dire , dans la cour de Charles II.
Il en est de même des deux poètes qui se partagèrent la scène tragique pendant la durée de ce règne , Dryden et Otway. Tous deux ont beaucoup imité la France , quelquefois même avec peu de discernement. Mais Dryden , malgré les idées et même les paroles françaises semées dans toutes ses préfaces, est un poète singulièrement national pour le tour et la forme ; et Otway, dans son travail précipité , dans sa vie courte et misérable terminée par la faim , a eu quelques beaux traits de poésie naturelle et passionnée.
L'idiome anglais touchait alors à sa plus heureuse époque : il se polissait sans s'appauvrir ; il avait toute sa riche collection de termes indigènes, énergiques, concis , comme les vieilles langues du Nord ; il y avait mêlé une forte teinte d'imagination biblique. Du reste , quoiqu'il prît en courant beaucoup de mots français, il ne les employait, pour ainsi dire, que comme des noms propres ou des termes de mode, et n'altérait en rien la vieille originalité de ses constructions précises , elliptiques , et l'énergie de ses innombrables métaphores ; il ne se modelait pas , à cet égard , sur des langues moins régulières et moins poétiques ; il avait toute sa vigueur et sa physionomie propre. De là le beau style poétique de Dryden , quoique ce grand poète manquât de génie dramatique, et qu'il se soit, pendant vingt ans, égaré dans une carrière qui n'était pas la sienne, accumulant les beaux vers et les récits déclamatoires, les inventions poétiques et les situations fausses.
Charles II, en prenant de Louis XIV l'exemple de la pompe et des plaisirs monarchiques , n'imita pas ce prince dans sa munificence à récompenser les lettres. La littérature n'avait , sous son règne , que les entraves du pou-
voir absolu , et s'adressait à un public souvent distrait par de sourdes inquiétudes et des mécontentements. Dans les premières années de la restauration , le poëme de Butler, qui jetait une dérision piquante sur le zèle farouche et la rigidité minutieuse des puritains, était un service rendu à la cause royale. Il y avait peu de générosité dans le poète à frapper un parti vaincu , dont les derniers chefs expiaient leur fanatisme sur l'échafaud ; il y avait encore moins de noblesse dans la manière dont ce poète satirisait , sous son nom propre , la famille de sir Samuel Luck , où il avait été recueilli et où il avait vécu. Mais tels étaient la haine et le dégoût qu'avait laissés dans les esprits la rude et fanatique domination des sectaires, telle était la crainte qu'ils excitaient encore, qu'on accueillit avec le plus vif empressement le poëme A'Hudihras. Nul ouvrage, sous Charles II, n'était plus lu, plus cité. Il servit sans nul doute à décréditer ce rigorisme, cette tristesse puritaine qui se maintenaient comme une forme d'opposition et une menace à la nouvelle cour. Sous ce rapport, Charles II devait au poète une reconnaissance , dont il ne s'acquitta qu'en lui citant parfois des vers d'Hudibras. Butler, félicité et oublié, mourut pauvre, laissant un ouvrage original qui, par malheur, est intraduisible , et qui même a vieilli pour les Anglais.
On a comparé son Hudibras à Don Quichotte. L'imitation n'est pas douteuse. Le chevalier puritain et son écuyer Ralpho furent évidemment inspirés par les deyx personnages de Cervantes; mais le poète anglais n'a pas l'élégance, l'imagination, la variété de l'Espagnol. Hudibras surtout n'est pas aniiMait pour tout le monde comme don Quichotte. La fidélité même de ses parodies traîne
avec soi quelque chose de l'ennui qui s'attachait aux originaux puritains. Le poète se moque bien, mais longuement. Ses plaisanteries sont instructives pour l'histoire ; mais qu'est-ce que des plaisanteries qu'il faut étudier? Le chevalier Hudibras est une bonne copie des pédants réformateurs; mais qu'il est loin de l'aimable et admirable fou don Quichotte ! Et quant à \ indépendant Ralpho , bien qu'il soit poltron et souvent battu comme Sancho , ses arguments de prêche et de régiment n'égalent pas les proverbes du bon écuyer. Ce n'est donc pas au chef-d'œuvre de Cervantes qu'il faut comparer Hudibras, mais plutôt à notre Satire Ménippée, C'est le même bon sens goguenard et le même savoir original : la peinture des puritains vaut celle des ligueurs. Mais Hudibras n'avait pas, comme la Ménippée, le mérite de venir pendant le combat , et d'aider à la victoire. Les chants de ce poëme ne furent publiés qu'en pleine restauration , de 1653 à 1677. Les plaisanteries de l'auteur sur la basse extraction des principaux personnages de la révolution , ses bons mots perpétuels contre les bouchers , les brasseurs et les savetiers y venaient bien tard , quand la Restauration avait dispersé les restes de Cromwell, et qu'Harrison , Bradshaw et tant d'autres étaient morts dans les supplices. Il fallait un grand fonds de gaieté aristocratique pour rire encore du défaut de naissance de ces hommes.
Le grand et populaire succès A' Hudibras est, à cet égard, un indice curieux pour l'histoire, autant que le livre en lui-même abonde en traits de mœurs , dont elle peut profiter. Le Jacobite Samuel Johnson , qui donne à Butler le nom de Grand , regniîîe son poëme comme un des monuments de la langue anglaise. Ce livre a du moins
l'incontestable avantage d'être tout indigène par le sujet , les mœui*s , les détails. A ce titre, il occupe une plape à part dans la littérature du temps ; il a l'esprit du règne de Charles II, sans aucune trace d'esprit français. Vous savez même que Butler n'aimait pas nos vers, trouvant qu'il y en avait toujours un pour la rime, un pour le sens.
Mais revenons à l'école française du temps des Stuarts. Elle eut pour chef un écrivain auquel on ne peut refuser un facile et beau génie, Dryden. Né en 1631, ses premiers vers un peu célèbres furent les stances héroïques sur le feu lord Protecteur. Il est vrai qu'un an après il publiait un poème sur l'heureuse Restauration et le retour de sa très-sacrée Majesté Charles II , et qu'il ne cessa , dès lors , de louer et de servir la monarchie des Stuarts , jusqu'au point de se faire catholique sous Jacques II.
A part Milton , dont le génie n'est pas de cette époque , Dryden était le plus grand poète qu'ait eu l'Angleterre depuis Shakspeare. Plein de l'étude des anciens et des Français, il entreprit de polir, d'élever, d'enrichir la poésie anglaise gâtée par les affectations de Cowley, et qui, hormis Shakspeare et quelques vers choisis de Waller, était encore inculte, négligée, diffuse. Malheureusement la parcimonie de Charles II pour les lettres força Dryden de porter son génie vers le genre dramatique, peut-être épuisé dès lors pour l'Angleterre. Poète lauréat avec 100 livres sterling et une pièce de vin par an , Dryden , pauvre et dépensier, composa dans un intervalle de vingt-cinq ans , et à travers beaucoup d'autres ouvrages, vingt-sept pièces de théâtre, comédies, tragédies , opéras, toutes remplies de beaux vers et d'inventions ingénieuses, mais oubliées aujourd'hui.
Ce n'est pas qu'il n'eût beaucoup réfléchi sur son art. Un de ses premiers ouvrages fut un traité de la poésie dramatique, où les exemples des Grecs, des Français et du vieux théâtre anglaissonthabilementcomparéset défendus tourà tour. Dryden, déjà connu parquelques drames, écrivit cet ouvrage ài'époque où la peste de Londres avait fait fermertousles théâtres. Il ysupposeun entretien littéraire entre lui, sous le nom de Critès, et Eugène, Lisidé, Néandre, trois hommes, dit-il , d'esprit et de qualité. C'étaient lord Buckurst, longtemps après ministre de Guillaume III , sir Charles Sedley , baronet , membre des communes, et poète élégiaque et dramatique , sir James Howard, dont Dryden avait épousé la sœur, et qui faisait des tragédies médiocres. Toutes les questions de l'art sont discutées dans ce dialogue , à peu près comme on le ferait aujourd'hui. Critès célèbre la perfection du théâtre grec et de la comédie latine. Il y trouve ces fameuses règles que les Français, dit-il, appellent les trois unités, et cette autre règle que Corneille a nommée la liaison des scènes; et il termine, en proposant à l'admiration Ben Johnson, comme un élève et un imitateur des anciens.
Un des interlocuteurs n'a pas de peine h répondre que les anciens, et mémeTérence, n'ont pas toujours observé les unités; et il les trouve inférieurs à Shakspeare pour le pathétique. Mais la grande question est celle du goût français, dont l'amour-propre anglais souffrait avec peine l'influence. Sir Charles Sedley déclare qu'il y a quarante ans, on n'aurait pas agité la question de prééminence entre le théâtre anglais et celui de France.
Mais depuis ce temps, diUil, nous avons élé si mauvais Anglais, que nous n'avons pas eu le loisir d'être bons poètes. Fletcher, Beaumont, Ben Johnson venaient de quitter cette vie,
comme si , dans Tâge de sang qui se préparait , ces belles et douces études n'avaient plus eu rien à faire parmi nous. Les Muses, qui suivent toujours la paix, allèrent se fixer dans un autre pays. C'est alors que le grand cardinal de Richelieu les accueillit, et que, par ses encouragements, Corneille et quelques autres réformèrent le théâtre français, qui, jusque-là, était autant inférieur au nôtre qu'il le surpasse maintenant, et qu'il surpasse ceux du reste de l'Europe.
Sedley continue , en louant les Français ,
d'observer avec scrupule les unités, de ne pas mettre une double intrigue dans chaque pièce , de ne point mêler le pathétique etle comique, de ne pas encombrer le théâtre d'événements. En s'attachant à Vunilé d'un sujet, dit-il, les Français ont gagné plus de liberté pour la poésie. Ils ont le loisir de s'arrêter sur ce qui mérite intérêt, et d'exprimer les passions, véritable œuvre du poète , sans être brusquement emportés d'une chose à l'autre, comme on le voit dans les pièces de Caldéron.
Enfin , il approuve les longs et fréquents récits de la tragédie française.
Par là, dit-il, les Français évitent sur le théâtre le tumulte auquel nous sommes exposés , en Angleterre, par nos représentations de duels, de batailles et autres incidents qui rendent notre scène semblable à une arène, etc.... Car quoi de plus ridicule que de figurer une armée avec un tambour et cinq ou six hommes derrière, ou de voir un duel, et l'un des combattants tué avec un ou deux coups d'un mauvais fleuret! J'ai observé que dans toutes nos tragédies l'auditoire ne pouvait s'empêcher de rire , quand les acleurs sont à mourir : c'est l'endroit le plus comique de toute la pièce. Toutes les passions peuvent être représentées au naturel sur le théâtre, si, au talent qui les a bien exprimées, lecteur ajoute une voix habilement ménagée, et des gestes naturels sans effort ; mais il y a des actions qui ne peuvent
être imitées dans leur grandeur : mourir, entre autres, est une chose qu'un gladiateur romain pouvait seul rendre au naturel sur la scène, quand , au lieu de l'imiter et de la jouer, il la faisait réellement. Par ce motif, il vaut mieux ne pas la représenter : les paroles d'un bon écrivain qui la décrit vivement feront sur nous une impression plus profonde qu'un acteur qui a Tair de tomber mort devant nous.
L'ingénieux interlocuteur félicite encore les poètes français de ne jamais finir les pièces par ces brusques conversions, ces changements de volonté sans motifs, communs au théâtre anglais, et de n'avoir ni scènes superflues ni personnages inutiles. Enfin , il vante leurs vers rimes comme bien préférables aux vers blancs des Anglais.
Néandre avoue sans difficulté ces mérites du théâtre français ; mais il les trouve secondaires , extérieurs , beautés de statue et non d'homme. Il reproche à notre tragédie , réformée par le cardinal Richelieu , ces longues harangues introduites, dit-il, pour plaire à la gravité d'un homme d'Église. Cinna QiPompéeXm paraissent, non des pièces de théâtre, mais des discours sur la raison d'État, et Polyeucte une musique d'orgue. Après ces impertinences , il dit des choses assez sensées et cent fois répétées sur les inconvénients qu'entraîne la rigoureuse observation Ae^unités; et il conclut qu'il est plus aisé d'écrire une pièce française régulière qu'une pièce anglaise irréguhère, comme Fletcher et Shakspeare.
Car, notez bien. Messieurs, Shakspeare n'était pas encore l'homme à part, unique, incomparable. On le nommait avec Fletcher et Beaumont, avec Ben Johnson, cet esprit énergique et facile, qui souvent compose une pièce de théâtre avec de longs fragments de toutes parts emprun-
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tés aux anciens. Dryden comprit la différence des hommes, et il a tracé de Shakspeare, dans ce mémo dialogue, un portrait où respire un véritable et judicieux enthousiasme :
Je commence par Shakspeare, dit-il : c'était de tous les modernes, et peut-être de tous les anciens poë'tes, l'homme qui avait rame la plus vaste et la plus compréhensive. Toutes les images de la nature lui étaient présentes ; et il les reproduisait sans effort et par inspiration. Quand il décrit quelque chose, vous faites plus que la voir : vous en avez le sentiment. Ceux qui l'accusent d'avoir manqué d'instruction lui donnent le plus grand éloge. Il savait d'instinct; il n'avait pas besoin des livres pour lire la nature ; il regardait en dedans, et il la trouvait là. Je ne puis dire qu'il soit partout égal à lui-même ; s'il l'était, je lui ferais injure de le comparer même aux plus grands hommes. Il est souvent plat, insipide; sa verve comique dégénère en grossièreté , son élévation sérieuse en enflure ; mais il est toujours grand , lorsqu'une grande occasion lui est offerte. Personne ne peut dire que Shakspeare, trouvant un sujet convenable à son génie, ne se soit pas élevé au-dessus des autres poè'tes.
Quantum lenta soient inter viburna cupresî'i.
Malheureusement Dryden , en raisonnant avec finesse sur les procédés de Tart , et en admirant avec enthousiasme le génie de Shakspeare , ne paraît pas avoir eu le sentiment de ce naturel dramatique , de cette vérité des caractères qui peut se retrouver dans tous les systèmes, dans toutes les formes de composition , et qui anima si souvent Tadmirable élégance de Racine, comme elle éclate dans une poésie plus inculte et plus rude. Dryden est un artisan de beaux vers qui les applique où il peut, sans fortes conceptions , sans émotions profondes ; il est dénué de cette imagination qui invente des personnages,
OU les ressuscite d'après l'histoire ; il allait où l'appelaient les noms sonores et les grandes images, Montézuma, Cortez, la conquête de Grenade, don Sébastien. Mais toutes les physionomies qu'il met sur la scène sont indistinctes ; partout c'est la même abondance de métaphores, les mêmes sentences à fleur d'âme, sans rien qui touche et qui pénètre. Nous croyons cependant que Voltaire, dans son théâtre, a beaucoup profité de ce brillant poëte. Il y a des ressemblances assez marquées entre la pompe de son Alzire, de sa Sémiramis, et ces belles tirades riméesde Dryden , surchargées d'images élégantes, mais un peu communes. Cette fausse magnificence , cette hardiesse qui n'est que dans le langage, fut pour le poëte français un modèle qui le trompa peut-être sur l'emploi que son art pouvait faire des richesses , alors nouvelles , de la scène anglaise. Dans Zaïre, dans la Mort de César, il cache parfois, en croyant le corriger, le génie de Shakspeare sous les ornements de Dryden.
Mais revenons aux tragédies de Dryden et à la poésie anglaise du temps de Charles II. L'imitation du théâtre français fut complète , hormis deux points , l'exacte observation des règles et la vérité du pathétique. Les Anglais formèrent, d'après le modèle commun de nos tragédies, ce que Dryden appelle les pièces héroïques , dont le succès , dit-il , était dû tout entier à l'approbation et à l'appui de la cour. Il n'y avait plus la grossière licence de Shakspeare , ni ses anachronismes , ni ses mélanges disparates d'horreur et de bouffonnerie ; mais il n'y avait plus de nature , plus de situations fortement tragiques , plus d'invention , plus d'histoire.
Dryden , en particulier, ne paraît pas s'être douté du puissant intérêt qui s'attache à la vérité d'un caractère
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dessiné d*après les faits ; son Cortez est un galant chevalier épris d'une fille de Montézuma , qui soupire pour lui , et offre, dans sa timidité, plusieurs traits de Tlphigénie de Racine. Shakspeare, au lieu d'un tel personnage, aurait pris dans la vieille chronique espagnole cette Maria , jeune Indienne d'obscure naissance, mais d'un esprit violent et hardi, maîtresse de Cortez, parce qu'elle était sa compagne de gloire et de péril , et ser\'ait à ses desseins, comme Catherine à ceux de Pierre lelirand. Dans Dryden , Montézuma rappelle tout à fait la pompe de nos Romains de théâtre ; les mots profonds et pathétiques que donnait l'histoire sont négligés par le poëte , ou p(»rdus dans un amas d'élégance. Qu'il mette sur la scène Aurengzeb, Antoine, Ferdinand, c'est toujours le môme luxe de langage , le même éclat de fausses couleurs.
Aussi Dryden n'hésita pas à retoucher les ouvrages de deux génies naturels qu'il admirait, mais qu'il croyait embellir, Shakspeare et Milton. Il refit ia Tempête, et il composa un drame du Paradis perdu ; ce fut môme le premier succès de ce pauvre et sublime Milton , d'être pillé et rimé par un poëte célèbre. En faisant un opéra du Paradis perdu en 1673, l'année môme de la mort de Milton , Dryden proclama l'ouvrage qu'il imitait un des plus grands et des plus sublimes poèmes qu'aient produits son siècle et sa nation. C'était dire beaucoup alors ; car un auteur tragique estimé de cette époque, Nathaniel Lee, dont le Brutus n'a pas été inutile à Voltaire, félicitait poétiquement Dryden d'avoir poli l'or brut de Milton, et faitbriller la lumière de son génie sur ce monde grossière ment ébauché par le vieux barde. Dryden n'avait fait cependant qu'encadrer dans des scènes les inventions, les idées , souvent même les expressions de Milton , en les
gâtant un peu par l'élégance et Tan ti thèse. Mais cela même servit à la gloire du poëme original , dont les beautés furent ainsi plus rapprochées du goût contemporain. On peut juger, par cet exemple , de la fausse pompe que Dryden portait dans le genre dramatique et dans la haute poésie.
Pour compléter ce caractère artificiel de son théâtre , il le fit plus d'une fois servir à des allusions du moment, remplaçant sur la scène la tragédie romanesque par la satire politique. Admirable poëte, mais homme sans caractère , son talent , si souvent exercé par les panégyriques et les dédicaces, devint un instrument de cour et départi.
Marqué d'abord par de sanguinaires vengeances , puis par une honteuse corruption , puis par un progrès de despotisme qui ne s'arrêta que devant la crainte de son dernier succès , ce temps de persécutions politiques et de fêtes , de conspirations et de controverses , entre une cour, une Église, un peuple, qui se faisaient peur l'un à l'autre, et avaient tous peur du catholicisme, ce temps, dis-je , ne laissait pas le poète libre et mattre de luimême. Les lettres, d'ailleurs , et la poésie n'avaient pas encore pris rang pour leur compte dans la société. Quelques seigneurs les cultivaient , au moins pour s'en faire une arme de scandale et de moquerie. Mais un poète était encore à la merci du pouvoir et des bienfaits de tout personnage un peu considérable. Dryden, pauvre, était payé pour lire des vers , comme un musicien qui joue dans un concert ; et cette dépendance devait ajouter pour lui au poids que le pouvoir absolu faisait peser sur tout le monde.
Il faisait donc des pièces de théâtre , tantôt contre les
catholiques accusés de la conspiration des Poudres, tantôt contre les presbytériens suspects de vouloir un changement de dynastie. Ces ouvrages n appartiennent pas à Tart, mais à Thistoire polémique du temps. La passion docile qui les inspirait à Dryden ser\ît mieux son talent lorsque, laissant les allusions du théâtre , il se livra sans détour à la satire politique.
Le bill d* exclusion porté contre le duc d'York, comme un avertissement pour Charles II , les intrigues de Shaftesbury, l'ambition du jeune Monmouth , tenaient l'Angleterre dans une sourde et orageuse anxiété. Charles II chassa le parlement, exila Monmouth , et embrassa, au* tant que le permettaient son insouciance et sa légèreté, la politique, qui plus tard, mise à découvert par un esprit court et violent, perdit les Stuarts. Mais il y eut un premier moment de victoire pour la couronne. Dryden le célébra par son admirable poëme d'Absalon et Achito* phel. Dans le silence du parlement et la liberté violente , mais douteuse, indirecte, anonjrme, qu'avait alors la presse , ce poème , étincelant de verve moqueuse et de beaux vers, frappa vivement les esprits et donna pour quelque temps au parti de la cour une autre supériorité que celle des places et du pouvoir. Dryden, courageux dans son dévouement un peu servile , poursuivit cette guerre contre tout le parti whig, opposant de piquantes satires aux démonstrations populaires, et mettant plus d'une fois, dans cette défense officieuse d'une mauvaise cause, les rieurs de son côté. Ce zèle s'accrut sous le règne de l'imprudent Jacques II. Non content de flatter le roi par ses vers , Dryden fut du nombre de ceux qui changèrent de religion pour lui plaire. Soit intérêt, soif : ^ faiblesse, soit entraînement logique du parti même où i\/ :V:
s'était jeté, l'auteur du Moine espagnol, de cette comédielibelle contre Rome , se fit catholique ; et telle était la vigueur souple et hardie de son talent , qu'elle résista et parut survivre à cette inconséquence.
Mais durant cette même époque de littérature brillante et servile, l'Angleterre nourrissait dans son sein une haute école de philosophie , qui devait bientôt puissamment servir aux progrès de la raison générale et de la liberté. L'année même du retour de Charles II avait été marquée par la fondation de la Société royale de Londres, tant vantée par Voltaire aux dépens de nos Académies , mais qui certainement fut encore une imitation delà France. Les Académies ne font pas le génie : cette vérité est trop claire et trop simple pour qu'on y cherche un lieu commun d'épigramme ; mais elles répandent l'instruction , mettent en commun les idées, et, par cela seul, elles multiplient les chances pour que le génie s'éveille et se produise. La Société royale , conçue d'après un mode plus libre que nos Académies , sans pensions , et sans dépendance de la cour, fut, pendant les années orageuses de la Restauration, un asile ouvert aux libres penseurs. C'est un curieux contraste que ce travail paisible de la philosophie anglaise, entre les derniers cris de détresse des partis vaincus, les vengeances du pouvoir, les conspirations des fanatiques , les fausses conversions des hypocrites , et tous ces maux qui infestèrent le règne des derniers Stuarts. Il semble que le libre penser, le bon sens dans le savoir, entourés de tant d'obstacles alors, n'en aient été que plus excités à se frayer une route loin de la foule. Ils la cherchèrent d'abord dans les sciences naturelles, moins comprises et moins suspectes.
.,- La Société royale de Londres joignait, il est vrai , aux
géomètres, même des poètes. Elle compta Drj^den parmi ses premiers membres ; mais elle n'en eut pas moins ce caractère particulier, digne du pays de Bacon , d'être consacrée surtout aux recherches et aux expériences , à la philosophie naturelle , selon la belle expression du temps. On lisait dans ses séances fort peu de vers , et beaucoup de savants mémoires. Ce fut là que Robert Boy le fit connaître ses découvertes , que Har\ ey démontra la circulation du sang , que Wren et Wallis exposèrent leurs savants calculs, Halley ses découvertes astronomiques; enfin, ce fut là que Newton trouva des auditeurs et des témoins de son génie. La cour, tout en autorisant la Société royale de Londres , s'en souciait assez peu : le public ne la comprenait pas ; le royaliste Butler * s'en moquait dans un poëme satirique , presque autant que des puritains. Mais cette institution nouvelle n'en était pas moins puissante : il en rejaillissait un curieux respect de la science, autant qu'un sentiment d'orgueil national. On retrouve l'un et l'autre heureusement exprimés dans une épître de Dryden à un médecin célèbre du temps, auteur d'un Traité sur la maladie de la pierre. Ce mouvement ne se ralentit pas durant les plus mauvais jours. Le Livre des principes de Newton est daté de l'année 1686, de l'époque même où le pouvoir arbitraire faisait ses derniers efforts, enlevait les chartes des villes, et ensanglantait l'Ecosse par tant de cruautés. Au milieu de ce délire des passions humaines , Newton achevait son œuvre sublime , comprise d'un petit nombre , mais déjà vénérée comme la gloire du pays. Cette impression est marquée
* The genuine Remains in verse and prose of Mr. Samuel Butiert
The éléphant in themoon.
dans de beaux vers que rastronome Halley publiait en tête du Livre des principes. Notre la Fontaine avait dit pour des découvertes plus douteuses :
Descartes, ce mortel dont on eût fait un dieu.
Halley retrace avec autant de précision que de poésie les vérités mêmes du système du monde, telles que les a feites rétemel géomètre :
Voici la règle des astres, l'équilibre du monde céleste et le calcul de Dieu , les lois que le souverain Créateur, quand il fit le commencement des choses , voulut respecter, et donna pour fondements à son éternel ouvrage. Les sanctuaires du ciel vaincu sont ouverts; et elle n'est plus cachée la force qui fait tourner les globes les plus lointains. Le soleil, immobile, contraint tout à graviter vers lui ; il ne souffre pas que les chars étoiles se meuvent en ligne droite, à travers le vide immense; mais il les emporte tous dans un cercle régulier, dont il est le centre. Déjà se découvre la route tracée aux comètes menaçantes; déjà nous ne nous étonnons plus des apparitions de cet astre chevelu. Nous avons appris pourquoi la lune argentée suit un cours inégal, pourquoi, ne s'étant soumise jusqu'à présent à aucun astronome , elle rejette le frein des nombres , pourquoi ses nœuds reviennent, pourquoi son disque augmente. Nous avons appris de quelle force la changeante Phœbé pousse le reflux de la mer, dont les brises abandonnent la grève et laissent à nu les sables redoutés des marins , puis par un retour alternatif la jette vers le haut du rivage : merveilles qui tant de fois tourmentèrent la pensée des sages !
Nous voyons tout à découvert : la science a dissipé le nuage. Levez-vous , mortels , laissez les soins terrestres , et connaissez
désormais la force de votre esprit né du ciel Célébrez avec
moi, par des chants, le révélateur de ces vérités mystérieutes, Newton, cher aux Muses.... Il n'est pas donné à un mortel d'approcher de plus près les dieux.
Eo tibi nonna Poli, et divae libraniina molit Computus atque Jovis, quas, dum primordia rorum Pangeret omniparens leges violare creator Nolnit, œternique operis fundamina fixil* Intima panduntur victi penetralia cœli, Nec latet extremos quœ vis circumrotat orbes. Sol solio residens ad se jubet omnia prono Tendere descensu, nec recto tramite currus SidereoB patitar yastum per inane moveri ; Sed rapit immotis, se centra, singula gyris.
Jam patet borrificis quœ sit via flexa cometis ; Jam non miramur barbati pbœnomena astri.
DiscimuB bine tandem qua causa ai^entea Pbœbe Passibus baud sequis graditur ; cur subdita nulli Hactenus astronome numerorum frœna recuset ; Cur remeent nodi, curque augei progrediantur. Discimus et quantis refluum vaga Cynthia pontum Viribus impellit, dum fractis fluctibus ulvam Deserit, ac nautis suspectas nudat arenas , Altemis vicibus suprema ad littora pidsans:
Quae toties animes veterum torsere sophorum.
Omnia conspicimus, nubem pellente Matbesi ;
Surgite mortales, terrcnas mittite curas Atque bine cœligenœ vires dignoscite mentis; Talia monstrantem mecum celebrate Camœnis Newtonum clausi rescrantem scrinia veri,
Newtonum Musis carum
Nec fas est propius mortali attingere divos.
Malgré la mythologie qui , selon Tusage du temps , se mêle à ces vers , on y voit le premier essai du grand art de peindre poétiquement les découvertes de la science , cet art que Voltaire a porté si loin dans sa belle Épitre à madame du Châtelet sur Newton.
Mais cette investigation du monde matériel n'était pas la seule voie * où marchât Tesprit philosophique chez les
^ Dans sa préface, Newton disait admirablemenl : < Toute la difficulté de la philosophie consiste à rechercher , d'après les phéno-
Anglais. 11 en était une autre, plus périlleuse, qu'avait ouverte la première révolution , et que suivaient encore quelques esprits indépendants : c'était celle du scepticisme, ou plutôt du rationalisme religieux et politique. Le doute, en matière de culte et de gouvernement, était demeuré comme le résidu et la cendre éteinte de cet incendie qui avait embrasé T Angleterre. Dans le feu même de la guerre civile et du fanatisme puritain , parmi les querelles et les démentis des sectes , l'incrédulité religieuse s'était glissée ; et la révolution avait eu , avec ses Théistes lettrés, les Sidney, les Challoner, une secte d'incrédules assez grossiers , sous le nom de Nulli-fidiens. Toutefois l'esprit religieux , la puissance de la Bible surtout, devenue le Koran des sectaires armés, avait exclusivement prévalu. Mais, depuis 1688, la dérision jetée sur les fanatiques commença d'affaiblir sérieusement la foi chrétienne embrouillée par les contradictions des sectes.
Au xvr siècle , les persécutions religieuses et la Ligue avaient fait en France bien des incrédules. La fin du xyw siècle vit en Angleterre , au-dessus des deux grands partis qui s'étaient choqués pour le pouvoir et pour la liberté, se former le parti des douteurs, recruté dans les deux camps. Le royaliste Hobbes avait été plus incrédule encore que le républicain Sidney. Les plus spirituels courtisans et les premiers seigneurs du royaume donnaient presque tous le même exemple. L'étroit bigotisme du duc d'York excitait ce zèle des libres penseurs : contre le pouvoir absolu, l'incrédulité parut une défense.
mènes du mouvemenl , les forces de la nature , et à démontrer, d'après ces forces, les autres phénomènes, n
Le célèbre Shaftesbiiry, ce vétéran de tous les |)artis, qui, après avoir été le confident de Croniwell, était devenu grand chancelier sous Charles II , est le premier patron de ces libres penseurs. Il avait recueilli dans sa maison le sage Locke , qui , à la même époque où Newton trouvait le système du monde, écrivait ses belles mais insuffisantes recherches sur Tentendement humain.
Shaftesbury, renversé par un dernier effort de l'esprit jacobite, avait fui en Hollande. Il y passa quelques années dans Tattente d'une révolution nouvelle , dont il eût été le plus habile artisan. Mais il était vieux ; et la mort le prévint.
Cependant le gouvernement de Jacques II continua d'étendre aux amis de Shaftesbury la haine et la défiance qu'il portait à cet homme d'État. Locke lui-même en fut victime. L'anecdote est curieuse dans ses détails.
En 1684, le principal ministre Sunderland, le même qui trahit Jacques II , écrivit à l'évêque d'Oxford :
Le roi est informé qu'un certain M. Locke, qui appartient au feu comte de Shaftesbury, et qui, dans plusieurs circonstances) a témoigné un esprit d'opposition et de désobéissance , tient une classe au collège de Christ-Church. Sa Majesté m'ordonne de vous instruire qu'elle voudrait lui faire perdre sa place, et que vous ayez à m'indiquer ce qu'il faut fëire pour cela.
L'évêque , qui était en même temps doyen du collège , répondit :
Que, connaissant M. Locke pour un homme suspect, il avait eu l'œil sur lui depuis plusieurs années, mais que M. Locke était si bien sur ses gardes qu'on n'avait jamais entendu de sa bouche un seul mot contre ou mèiBe sur le gouvernement. Vai^
nement, ajoute Tévéque, on a souvent et à dessein parlé devant lui et en particulier de la disgrâce de son protecteur et de la ruine de son parti : il a été impossible de découvrir dans ses paroles ou dans ses regards le moindre signe d'intérêt ou même d*attention.
L'évêque n'en offrait pas moins son zèle et celui du chapitre pour expulser M. Locke , s'il plaisait au roi; mais il eût souhaité qu'on attendît un peu , M. Locke ayant un congé pour maladie :
Je lui ai 6xé le 1«* janvier pour son retour, ajoutait l'évêque; et, s'il n'est pas revenu à cette époque, je serai en droit de procéder à son expulsion.
Mais on répondit aussitôt de White-Hall par l'ordre suivant :
Nous sommes informés de la conduite déloyale et séditieuse de M. Locke ; et nous vous ordonnons, en conséquence, de le priver immédiatement de sa place , ainsi que de tous les droits et avantages qui en dépendent. La présente vous servira de garantie. De par le roi : Sunderland.
L'ordre fut aussitôt exécuté, et M. Locke chassé, suivant l'expression de l'évêque dans sa réponse. On peut juger cette politique qui, au mépris des privilèges de corporation, frappait avec tant de violence un mérite si paisible et si désarmé.
Locke se retira dès lors en Hollande , où il trouvait une école de libres penseurs , les uns encore enveloppés d'érudition, n'écrivant qu'en latin, comme le médecin Van-Dale , les autres mettant la philosophie dans des feuilles périodique|^'\plus sérieuses que les gros
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ouvrages de nos jours. Ces derniers formaient la littérature dissidente de France , Bayle , Basnage , Leclerc , sceptiques érudits, examinateurs hardis des premiers temps du christianisme, et se servant pour cela des deux voies les plus populaires , la langue française et les journaux.
Locke , poursuivi , même dans cette retraite , par la réstciion jacobite , en attendait paisiblement la fin. Au mois de janvier 1688 , il publiait , dans la Bibliothèque universelle de Leclerc , les idées générales et comme le programme de son Essai sur l'entendement humain. A la même époque partait des ports de la Hollande une bien autre réponse pour les aveugles persécuteurs de TAngleterre. Guillaume , prince d'Orange , était débarqué à Torbay.
Locke revint dans sa patrie sur le vaisseau de la princesse d'Orange , et servit avec zèle la cause qui faisait triompher , même au profit d'un ambitieux habile , les lois et les libertés de l'Angleterre.
Jacques II se trouva seul et déchu , abandonné même de ses enfants. Le principe de la souveraineté du peuple , proclamé et ensanglanté par Cromwell , puis enseveli pendant vingt-huit ans , reparut pour donner une couronne. Le pouvoir parlementaire, que les Stuarts n'avaient jamais sincèrement admis , devint le principe et Tàme du gouvernement, sous un prince étranger. La liberté de la presse , restreinte d'abord par l'impérieuse influence de Guillaume , passa bientôt tout à fait dans les institutions et les mœurs. Un reste des rudes principes de 1640, mitigé et, pour ainsi dire, blanchi parle temps, par les tactiques légales de l'opposition s^\}s Charles II, et enfin par la politique abstraite et modé-i-.-:
rée de Locke et de ses disciples , fonda , dans l'Angleterre , un nouvel esprit de liberté qui s'étendit à tout , et dut changer la face des lettres.
Le dégoût profond qu'avaient excité les entreprises et les vengeances du zèle religieux tourna beaucoup d'esprits à l'indifférence et au scepticisme, comme il était arrivé déjà dans le feu même de la première révolution, et sous la tyrannie des puritains. Ce fut le second âge incrédule , non plus partisan de la force et du pouvoir absolu , comme l'avait été Hobbes , mais zélé pour la liberté civile, et inclinant à la démocratie. Alors parurent Herbert , comte de Shaftesbury, Woolston, CoUins , Tindal , et tant d'autres , dont les doctrines se retrouveront bientôt dans la philosophie française du xvni® siècle. Le roi Guillaume , homme de guerre et homme d'affaires, triste, dur, occupé sans cesse de sa rude tâche contre Louis XIV , contre les partisans des Stuarts, et contre les whigs, auxquels il devait sa couronne, ne favorisa les lettres que par la liberté générale dont elles profitaient ; ou du moins , quand il fit quelque chose pour elles , c'était dans un intérêt tout politique. Les grands écrivains , à ses yeux , étaient ceux qui faisaient des pamphlets pour sa cause.
La révolution de 1688, mémorable à tant d'égards, nous intéresse ici surtout dans son influence philosophique, dans la hardiesse et l'essor qu'elle donnait aux opinions que recueillit la France. Gomme toute révolution , en brisant d'odieuses entraves , elle rompit plus d'un lien salutaire. Après le règne bigot et sanglant de Jacques II, il y avait soif de liberté. Malgré la fausse tolérance que ce prince avait promise à tous les cultes, :.-ji)iir n'en favoriser qu'un, tous ayant eu peur de l'É-
glise romaine avaient repris contre elle une haine, dont les coups portaient plus loin et frappèrent sur la racine même du christianisme.
Guillaume fut accueilli d'abord avec joie, non-seu- . lement par TÉglise nationale qu'il délivrait , mais par toutes les sectes, y compris la secte des incrédules, née de la folie des autres. Le petit troupeau même de Français réfugiés à Londres , pour vivre et penser librement, la duchesse de Mazarin, Saint-Évremont, ces restes de la société de Ninon , saluèrent avec transport Tavénement de Guillaume. Quant à lui, élevé dans l'indifférence hollandaise , en protégeant l'Église nationale, il n'avait d'ailleurs aucune répugnance des opinions sceptiques, et pensionna plus d'un incrédule qui écrivait pour sa cause. Les ouvrages irréligieux furent innombrables à cette époque et sous le règne suivant. Il y avait , à cet égard , commerce assidu , émulation active entre l'Angleterre et la Hollande.
En 1696, Toland avait publié son Christianisme sans mystères. Il ne cessa dès lors d'attaquer le christianisme , et même quelques-uns des dogmes de la loi naturelle, dans son Nazaréen et son Panthéisticon. Il proposait la formation d'une Église de libres penseurs, dont le rituel ironique est en partie publié dans le journal français de Leclerc. Tindal , qui avait été catholique sous Jacques II, n'attaquait pas avec moins de force l'Église d'Angleterre et le christianisme tout entier. Toland et Tindal étaient des théologiens érudits, devenus ennemis de leur culte. Collins et Shaftesbury sécularisaient davantage l'incrédulité , en l'appuyant sur l'élégance du génie et des mœui^s. Tous deux, disciples de Locke, avaient dépassé leur maître qui, pour arrêter
les conséquences tirées de ses principes , publiait sans succès son Christianisme raisonnable.
Ce travail des esprits sceptiques trouva d'habiles contradicteurs , mais ne fit que s'accroître. Dans les années où nous touchons , à l'époque du voyage de Voltaire à Londres , Woolston publiait avec grand éclat ses discours contre les miracles de Jésus-Christ, et le jeune voyageur français avait sous les yeux le spectacle de cette hardiesse applaudie , appuyée par un grand nombre d'Anglais, mais poursuivie devant un jury qui condamna le hardi novateur. A la vérité , de ce droit légal de tout dire, exercé par les sceptiques anglais, au risque de quelques amendes , naissaient aussi d'honorables défenses du culte établi. L'incrédulité puissante n'était pas maîtresse. 11 y avait combat régulier sur la vérité du christianisme, sur la loi naturelle, sur l'existence même de Dieu ; car rien n'était excepté du libre penser d'alors.
Sous le règne de Charles II, le savant Robert Boyle avait assuré , par une dotation , un cours religieux dans l'église de Saint-Paul à Londres. La métaphysique la plus haute s'employait à la défense de la religion. L'illustre Clarke démontra dans la chaire de Saint-Paul , avec une puissance singulière de logique , l'existence de Dieu , l'immortalité de l'âme , et enfin la religion révélée, dont à la vérité il n'admettait pas tous les mystères. D'autres théologiens savants, Péarce, Lardner épuisaient leur érudition pour la défense de la foi ; mais leur manière même de combattre était philosophique ; et quoique leurs écrits, solides et pieux, retinssent un grand nombre d'âmes, quoique la littérature mondaine même fût généralement reUgieuse, comme on le voit dans le Spectateur , les opinions sceptiques prenaient
grande influence ; et il n'est aucun des raisonnements les plus hardis de la philosophie française au xvin* siècle qu'on ne trouve dans l'école anglaise du commencement de ce siècle. Bolingbroke la résumait en lui. Dans sa jeunesse dissipée , dans ses grands emplois sous la reine Anne , dans son exil , il n'avait cessé de se livrer aux recherches d'une érudition an ti -chrétienne. C'était ce curieux savoir qui charmait et confondait Voltaire dans ses entretiens avec Bolingbroke, en Touraine. Là, au lieu de ce scepticisme libertin , sa première école et la seule philosophie des Vendôme et des Chaulieu , il trouvait une incrédulité savante , polyglotte , qui avait pour elle l'autorité d'un érudit et celle d'un homme d'Ëtat.
On conçoit assez comment les reflets de cette érudition, les confidences de ce hardi scepticisme, cette essence d'irréUgion qui s'exhalait de tant de livres que Voltaire lut rapidement, importés en France où il n*y avait qu'une douane impuissante pour les arrêter , et nulle influence morale pour les combattre , durent exercer un incalculable empire.
Dans cette débauche d'esprit philosophique qui suivit la révolution de 1688 , le goût français continuait cependant d'agir sur les lettres anglaises. L'hostilité des deux pays n'arrêtait pas cette influence : la haute civilisation du siècle de Louis XIV était plus forte que la politique et les armes ; elle dominait au loin les vainqueurs du vieux roi. Dans la cour simple et sévère de Guillaume, on se moquait, il est vrai , des fades louanges prodiguées autrefois à Louis XIV , et on faisait chanter par dérision quelques-uns des prologues de Quinault, si cruellement démentis. Mais nos grands écrivains étaient beaucoup
lus par les meilleurs esprits de TAngleterre ; leur méthode solide , leur correcte et élégante énergie serv^aient de modèle. A mesure que T Angleterre devenait plus sociable , plus éclairée , plus riche , elle se rapprochait , dans sa littérature , du bon goût et du bon sens français. Ce progrès allait croissant ; et quoique , depuis la révolution de 1688, la différence fût devenue plus grande entre les institutions des deux pays, le rapport entre les deux littératures était plus sensible et plus marqué : c'est que la question n'est pas tout entière dans les formes politiques. Sous le règne absolu de Charles II , l'Angleterre avait copié sans goût la littérature française du xvn^ siècle : sous le pouvoir légal et modéré de la fif\ reine Anne , elle atteignit à l'élégance que la cour de Louis XIV avait communiquée à son siècle. Dans la poésie , elle vit s'élever une école ingénieuse et savante , dont Pope fut le Boileau. Dans la philosophie, elle eut ces défenseurs habiles du christianisme , ces spiritualistes éloquents qui luttaient contre la levée d'armes si libre et si hardie des pyrrhoniens et des sceptiques. Descartes, Pascal, Fénelon, la Bruyère, Bossuet même dans quelques-uns de ses ouvrages , ont visiblement servi à former, à nourrir la forte logique et l'excellente discussion des Clarke , desLardner , des Tillotson. Ainsi le génie religieux de .notre xvn* siècle se réfléchissait avec éclat sur une portion de la littérature anglaise , au moment même où cette littérature nous envoyait son scepticisme : et , pendant que Voltaire allait étudier les hardiesses de la scène anglaise , Pope s'illustrait en égalant la pureté didactique de notre poésie.
Toutefois , Messieurs , cette époque de la reine Anne et le règne suivant offrirent dans les lettres, avec une
réunion de talents et une pureté de goût que TAngleterre n'avait pas connus jusqu'alors, d'heureux caractères d'originalité nationale et individuelle. C'était un temps de belle et riche littérature que celui où Temple, Arbuthnot , Walsh discutaient les théories du goût d'après la France et l'antiquité , où le vieux Dryden , survivant à la restauration, improvisait son ode à sainte Cécile , où Congreve composait des comédies spirituelles, en s'aidant de Molière , où Prior , Parnell , Thompson , Young revêtaient de poésie quelques-uns des problèmes philosophiques de leur temps , où Addison écrivait les pages élégantes et traçait les caractères originaux du Spectateur y où Swift était le premier des satiriques philosophes , et donnait aux pamphlets politiques la durée d'une œuvre de génie, où Pope, si correct, si précis, quelquefois si grand poète , interprétait tour à tour en beaux vers la passion d'Héloïse et les systèmes de Leib- •nitz.
En même temps que le goût s'épurait , la condition des hommes de lettres tendait à s'ennoblir. La révolution de 1688, malgré son caractère aristocratique, avait dû faire une part à l'esprit lettré, jusque-là considéré comme un amusement. Les écrits avaient eu grande influence pour la préparer ou la soutenir. Si l'on excepte le brillant et inculte Marlborough , qui ne savait que la guerre et l'intrigue , les plus grands seigneurs et les principaux ministres de cette époque étaient des esprits très-cultivés , ayant le goût et le talent des lettres , Buckingham , Halifax , Dorset , Sommers , Granville , Oxford : ils appelaient , ils employaient dans les affaires qui leur ressemblait. En France , on arrivait à la politique par l'Eglise, la magistrature, mais jamais par les lettres. Des-
touches était le seul exemple d'un poëte et d'un lettré qu'on eût cru capable d'une fonction publique.
Mais en Angleterre , à partir de 1688 , on voit la littérature plébéienne associée partout à la noblesse savante et lettrée qui tenailles grands emplois. Prior, obscur de naissance , et assez ignoble de mœurs , mais poëte et penseur piquant , représenta l'Angleterre à la cour de Louis XIV ; le poëte tragique Rowe et Congreve occupèrent des places considérables ; Locke fut à la tête du bureau de commerce ; Newton , membre du parlement et directeur des monnaies; Steele se fit redouter, au point d'être éliminé de la chambre des communes ;'Addison devint ministre ; Sw^ift , éloigné du pouvoir par son caractère ecclésiastique , et suspect au clergé par le scandale irréligieux de son conte du Tonneau, exerça par ses écrits la plus haute influence, et domina souvent le ministère de la reine Anne.
Et , remarquez-le bien , ce n'était pas le talent des lettres, transformé en éloquence de tribune, qui exerçait ce pouvoir : Sw^ift n'entra jamais dans le parlement ; Addîson n'y parlait pas; et on sait l'histoire de cette phrase improvisée qu'il recommença trois fois , et ne put jamais finir. Plus tard, nous verrons les lettres créer pour la tribune les Chatam , les Burke , les Sheridan , les Canning , mais alors leur puissance chez les Anglais était toute en elle-même , et tenait, d'une part, à l'éclat que le siècle de Louis XIV avait répandu sur les arts de l'esprit en général , et de l'autre , à l'action puissante que la liberté de la presse donnait à la pensée.
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SIXIÈME LEÇOxN.
Influence de la réTolulion de 1688 sur les lellret anglaises. — Moeurs toutes politiques. — Littérature correcte, mais peu inventive. — Temple, Congreve, Rowe. — Mort de Guillaume 111 et de Jacques 11. Caractère du nouveau règne. — Grande influence des lettres sur les affaires. — Swift, Addison, Steele.
Messieurs ,
Que la liberté soit l'âme des lettres , qu'elle ait créé réloquence et souvent inspiré la poésie, qui n'est qu'une éloquence plus idéale et plus pure , c'est , je crois, une vérité reconnue , et presque un lieu commun inoffensif. Distinguons cependant. Il fut , dans l'antiquité , une liberté héroïque , qui façonnait les âmes au sublime , et passait de la vie civile dans les œuvres de l'art et de la pensée. Les passions qui naissaient d'elle étaient éloquentes et poétiques. Il n'en est pas toujours ainsi d'une autre liberté plus restreinte et plus sage , liberté régulière et formaliste , telle que l'admet dans nos sociétés modernes la nîonarchie constitutionnelle , et telle qu'on la vit se développer en Angleterre , après la révolution de 1688.
Cette liberté fait naître plus de tracasseries que de grandes luttes, plus d'intrigues que de grandes passions. Sans doute, par ses effets éloignés, par son contre-coup, elle sert à la dignité de l'intelligence , comme au bienêtre national ; mais, tandis qu'elle s'établit et s'organise, c'est une machine trop laborieuse et trop complexe pour
ne pas abîmer dans mille détails l'attention publique, et pour laisser aux âmes cette vigueur originale , et cette indépendance solitaire qui fait les grands talents dans les lettres et dans les arts. Le ménage d'un gouvernement constitutionnel , s'il est permis de parler ainsi , occupe trop l'esprit pour être fort utile au génie. Il ne lui donne ni les passions et la grandeur de la liberté républicaine , ni les loisirs d'une monarchie splendide et paisible.
Sous ce point de vue , le gouvernement parlementaire de 1688, très-favorable aux hommes de lettres et de talent, dont il élevait la fortune et créait l'influence, parut l'être moins d'abord aux progrès des lettres. Sans doute, il leur assura cet inappréciable avantage de la liberté d'écrire, que nous avions eue au xvi* siècle ; mais il le donna mêlé de tout ce que les petitesses de secte et de parti , les intrigues et la vénalité peuvent offrir de plus honteux. Guillaume, par son caractère et son génie, aimait peu les lettres ; et son règne , longue chicane de toutes les ambitions contre la sienne , de tous les partis contre sa volonté, ne laissait de prise sur les esprits qu'aux intérêts de secte , aux manœuvres d'assemblées , aux intrigues de cabinet. L'œuvre même de Guillaume, l'établissement delà monarchie constitutionnelle par les chambres, lalibertédelapresseetlecréditpublic^ cette fondation qui dure et grandit depuis un siècle et demi, n'était pas saisie par les contemporains dans toute sa grandeur : elle était surtout pour eux une victoire de secte, une grande bataille gagnée par l'intérêt protestant contre le pape et contre Louis XIY. Dans une moitié de la nation, ce qui dominait, c'était la peur du Prétendant, bien plus qu'une vive intelligence et une noble passion de la liberté légale.
La révolution qui avait appelé Guillaume étant tout
aristocratique, bien qu'elle eût employé des passions populaires, elle semblait pouvoir se détruire par les mêmes forces et les mêmes noms qui l'avaient faite. De là de perpétuelles intrigues, et, sous le jeu public du gouvernement parlementaire, le jeu caché des hommes de cour, des hommes d'Église, des sectaires; voulant, les uns, rappeler les Stuarts qu'ils avaient rejetés, les autres maintenir Guillaume contre lequel ils luttaient. De là aussi le prodigieux effort de Guillaume, n'ayant quedesappuis infidèles ou turbulents, garîdant près de lui des hommes qui avaient changé de religion pour rester ministres de Jacques II , et forcé d'opter sans cesse entre les services douteux des tories et la tyrannique alliance des whigs. Mais, durant un tel règne, la nation, toute préoccupée du travail difficile de son nouvel établissement, tout affairée de politique, avait peu de temps et d'attention pour les lettres, à moins qu'elles ne se fissent l'instrument de quelque intérêt de secte et de parti. Ainsi , beaucoup de pamphlets et peu de grands ouvrages, souvent un déplorable goût d'allusion, qui rapetissait aux querelles du temps les œuvres mêmes d'imagination.
Ce n'est pas, comme on l'a dit, par le défaut de munificence du roi Guillaume que la poésie languit alors. Un des ministres du roi, Halifax, poète médiocre, mais zélé Mécène , favorisait les lettres plus que ne le fit jamais Colbert. Mais l'enthousiasme manquait dans cette révolution toute d'habileté politique et d'influence aristocratique, accomplie avec le flegme hollandais. L'éloquence, la franchise, la grandeur se trouvaient peu dans les tactiques habiles et intéressées de ces parlements qui soutenaient et gênaient Guillaume. S'il y avait trace quelque part de ce feu de génie qui avait animé Milton , c'était dans les réunions obscures de quelques sectes mécon-
tentes de TÉglise anglicane et du nouveau roi. Mais la littérature en crédit avait quelque chose deroide et d'uniforme , et n'était vraiment originale que dans l'histoire politique, sous la plume de Burnet, complice si passionné et si intelligent spectateur des choses qu'il raconte. Les mémoires de Burnet sont un livre à part , où l'on sent l'homme qui avait écrit des pamphlets à bord de la flotte de Guillaume, mais où l'on reconnaît aussi un esprit merveilleusement droit, juste, supérieur à ses passions par sa sagacité. C'est dans ce livre qu'il faut étudier la révolution de 1688; mais, en le lisant, on comprendra que, dans un temps si politique , il dut y avoir bien peu de place pour les choses de goût et le génie des lettres.
L'esprit du siècle, d'ailleurs, esprit critique dans l'ordre religieux et civil , devait porter le même caractère dans la littérature. Nos controverses littéraires de la fin du xvn" siècle se reproduisaient, à la même époque, et comme d'elles-mêmes, dans l'Angleterre, qui avait tant d'autres objets de distraction et de soin.
Le chevalier Temple , homme d'Ëtat célèbre , ancien ambassadeur des Stuarts, et dans sa retraite souvent consulté par le roi Guillaume , discutait la question de la prééminence entre les anciens et les modernes , comme avaient fait la Motte et Fontenelle : seulement sa conclusion était différente. Il n'y avait pas, en Angleterre, cette satiété d'un demi-siècle de chefs-d'œuvre, et ce besoin systématique de nouveauté. Jusque-là les lettres anglaises n'avaient produit que deux grands poètes, épars à distance l'un de l'autre dans la vie de la nation, et qui n'étaient pas encore bien connus d'elle : Shakspeare et Milton. Il n'y avait pas eu de groupe intellectuel formé, et de réunion d'hommes de génie , avec ces diversités originales et ce type commun de grandeur et
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de simplicité, qui marquent une époque eompR^te dans l'histoire des arts. Il n'y avait donc pas encore de déo^idence ni de système pour remplacer l'inspiration.
Le chevalier Temple, dans son livre, fut tout partisan des anciens. Sa thèse était précisément l'extrôme opposé des Paradoxes de la Motte et de Fontenelle ; il péchait par l'excès contraire, proclamant, dans la patrie de Bacon, dans le siècle de Newton, la supériorité des anciens, même pour les sciences naturelles. Mais il admirait avec justice leur histoire, leur poésie, leur éloquence ; et, philosophe , honmie d'Ëtat , esprit grand et libre , il donnait de cette admiration des raisons beaucoup meilleures que celles de madame Dacier. Cette opinion était alors, en Angleterre, celle de tous les hommes qui s'occupaient d'études. La littérature, qui avait été successivement populaire, biblique, licencieuse et courtisanesque , devint donc classique dans l'acception ordinaire de ce mot : elle se forma surtout par l'exemple de l'antiquité et de la France , avec une sève propre de libre bon sens et d'humeur nationale. C'est le caractère de l'époque désignée sous le nom de la reine Anne, et dont Voltaire reçut et importa l'esprit puissant sur le nôtre, par ses analogies, comme par ses différences.
Ce siècle de la reine Anne a commencé bien avant elle , et s'annonce dans l'activité même du règne de Guillaume. Tout ce qui n'était pas alors pamphlet politique ou religieux prit un caractère de correction et de régularité. Le théâtre , ce témoin des mœurs publiques , s'épura beaucoup , et parut encore licencieux aux moralistes du temps. C'est l'époque de Congreve , le classique de la comédie anglaise. A vingt-sept ans, il avait fait jouer un drame et quatre comédies. On ne peut guère, à cet âge, avoir appris la vie que dans les livres , et écrire la comédie que
d'après Molière. On le sent aux pièces de Congreve , d'ailleurs pleines d'esprit et conduites avec art, le Trompeur y Amour pour amour, le Train du monde. Ce sont d'excellentes études d'après l'école française, sans copie servile. « On y trouve, dit Voltaire, le langage des honnêtes gens , avec des actions de fripons ; ce qui prouve que Congreve connaissait bien son monde , et vivait dans ce qu'on appelle la bonne compagnie. » Comparées au cynisme du théâtre de Charles II, les comédies de Congreve sont, en effet, remarquables par la bienséance du langage ; mais il n'y a pas autant de vérité que de décence , Les mœurs y sont empruntées à notre théâtre , et l'intrigue à des romans. Jamais poète, au reste, ne se lassa plus vite des succès du théâtre , et n'en fut mieux récompensé que Congreve. Appelé par le roi à une place considérable, il ne fit plus, le reste de sa vie, que de courts fragments de traductions poétiques, ou des vers officiels.
Il y avait plus de fonds et de verve dans Prior. Un des premiers actes de Guillaume fut de le récompenser d'une satire anti-jacobite par 400 guinées de pension ; mais , ayant démêlé sa grande habileté pour les affaires, il ne lui demanda plus de vers , et ne l'employa que dans des traités de commerce. Prior, ^ory d'inclination , épicurien de principe , homme d'État par habitude et par souplesse • d'esprit, composa quelques poésies d'un tour heureux et d'une philosophie hardie , entre autres son Histoire naturelle de rame. Puis , en se moquant des panégyriques de Louis XIV, il chantait les louanges de Guillaume , qui s'en souciait peu.
Vers le même temps , un poète tragique , sur lequel avaient jailli quelques étincelles du génie de Shakspeare , Rowe , eut l'idée malheureuse de faire , sous les noms de Tajnerlan et deBajazet, une tragédie tout en allusions
à Guillaume et à Louis XIV. Cette pièce fut jouée dans Tannée même où Guillaume , prématurément épuisé de fatigues et d'efforts, devait achever sa glorieuse carrière. On Tapplaudit avec enthousiasme; et, longtemps après, on la représentait chaque année , à Tanniversaire du jour où ce prince était débarqué sur la côte d'Angleterre. Mais un ouvrage de ce genre ne peut compter parmi les monuments de Tart ; et je ne présume pas qu'il ait beaucoup servi à la gloire de Guillaume.
Ce personnage , extraordinaire dans l'histoire , n'était pas matière à poésie. Les circonstances mêmes de son élévation , cette prise de possession si hardie à la fois et si formaliste , mélange de conquête et de procédés parlementaires, n'avait pas ce qui frappe le plus l'imagination du peuple et du poëte. Le nom de la reine Marie, joint au sien , et cette idée d'une fille détrônant et remplaçant son père, jetaient, sur la gloire même de Guillaume, une sorte de tristesse amèrement relevée par ses ennemis d'Angleterre et de France. Vous vous rappelez l'invective de la Bruyère, et le nmivel Absalon, le nouvel Hérode du grand Arnauld. Quelle réponse ne pouvaiton pas faire à ces injures, au nom du peuple anglais? Mais, en Angleterre même , les partis froissés par l'imperturbable fermeté de Guillaume ne lui pardonnaient pas ce que, dans leur première ardeur, ils avaient fait pour lui. Whigs et Tories couvraient tour à tour, par leurs murmures, la voix de l'admiration et même de la justice, envers le seul rival de Louis XIV et le défenseur intéressé, mais fidèle, de la liberté de l'Europe. La portion même d'héroïsme qui était dans Guillaume , cette hauteur d'une âme si froide en apparence , cette ambition stoïque et capable par fierté de renoncer au pouvoir avait plus de
grandeur cachée que d'éclat. Les prêches seuls des ministres protestants de Hollande retentissaient de dignes éloges de ce prince ; et Saurin fut son Bossuet. Mais, en Angleterre , son génie , contrariant pour tout le monde , trouva peu d'enthousiastes ; et sa vie se consuma dans ces luttes qui préparent la gloire, mais n'en laissent pas jouir.
Le 16 septembre 1701, Jacques II, sous le poids de l'âge et de l'ennui , était mort dans le château de Saint- Germain , léguant à son fils son droit divin sur trois couronnes, et la protection de Louis XIV. Quatre mois après, Guillaume , vainqueur et affermi , reconnu roi par toute l'Europe , y compris la France , mourait de consomption , à 52 ans, au comble de la grandeur . La scène s'ouvrait pour de nouveaux acteurs sur le trône et dans l'exil; c'était une faible femme, pieuse, agitée, timide, qui succédait à ce fardeau sous lequel venait de plier l'infatigable Guillaume . L'élévation de la reine Anne , également accueillie par les espérances diverses des partis , parut leur donner quelque calme à tous, et fut d'abord comme une sorte de trêve favorable aux arts de la paix. Puis les succès militaires que Guillaume, avec ses grands talents de général , avait obtenus rares et disputés , vinrent de toutes parts aux armées de la Reine , conduites par Marlborough ; et l'Angleterre fut enivrée de la gloire , si coûteuse pour elle , de faire la loi sur le continent
Anne, tory de cœur, eijacobite si elle n'eût été reine, fut cependant forcée d'abord de laisser le pouvoir aux mains de la puissante aristocratie des whigs, que soutenait le vœu populaire. La nation était satisfaite et confiante, les esprits pleins d'ardeur, les arts encouragés; l'Angleterre atteignait à la politesse de notre xvii* siècle.
Congreve, Addison, Prior, Parnell, Swift florissaient à
la fois, et Pope préludait à sa gloire. Eu niéine temps que TAngleterre , humiliant la vieillesse de Louis XIV , entamait ses provinces et disputait l'Espagne à son fils , elle semblait aussi attirer à soi cette belle civilisation des lettres qui avait marqué notre plus glorieuse époque, et nous dépouiller de nos arts , comme de nos victoires. On sait avec quel enthousiasme fut ressentie par les Anglais la victoire de Blenheim (1704), et les magnifiques récompenses qu'elle valut à Tinsàtiable Marlborough. Âddison la célébra dans sa fameuse Campagne, gazette rimée, semblable au Fontenoy de Voltaire , et dans son opéra de Rosamonde ; car la mode française prévalait au point de faire , pour un général whig , les mêmes apothéoses d'opéra si longtemps prodiguées et reprochées à Louis XIV.
Ce goût de louanges officielles dominait fort dans la poésie classique du temps , et produisait parfois d'étranges disparates. C'est fort bien de ne pas dénigrer Pindare , comme faisait la Motte ; mais que penser de Congrève, qui, sur le modèle de la première Olympique, compose une ode à grandes images , dont le héros est Godolphin , ministre de la trésorerie , et l'épisode les chevaux qui promenaient dans Hyde-Park la calèche du noble lord? Pindare, je le sais, faisait grand cas de l'or et des vainqueurs qui payaient bien : mais cela disparaît pour nous dans le lointain magique de l'antiquité ; tandis que , dans nos temps modernes , en France , en Angleterre , on rira toujours un peu d'une ode pindarique adressée au ministre des finances. Le duc de Marlborough pouvait mieux supporter cet appareil ; et toutefois les odes pindariques que lui décerne Congreve me choquent toujours par ce placage de couleurs antiques sur
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lliomine moderne, le courtisan gagneur de batailles, doté de grosses pensions par ses amis du parlement. Toute la poésie anglaise de ce temps, correcte, élégante, rapprochée du goût français, me paraît avoir tour à tour rinconvénient d'ennoblir à faux les idées modernes par des imitations de l'antiquité, et d'affaiblir la simplicité antique par une élégance de cour : voyez Addison, voyez Congreve, voyez VIliade de Pope. Mais laissons un moment la poésie pour étudier le mouvement général des esprits en Angleterre.
L'autorité des whigs commençait à peser au pays. La guerre glorieuse qu'ils faisaient soutenir par les armes anglaises semblait longue et stérile. Il se fit un retour d'opinion; on invoquait contre la domination légale et parlementaire des ministres , jusqu'aux vieilles maximes de l'obéissance passive envers le trône ; on résistait en flattant. Un prédicateur fanatique, le docteur Sacheverel , en préchant le pouvoir absolu à Saint-Paul et dans plusieurs comtés d'Angleterre, excitait un enthousiasme extraordinaire, et comme une émeute de servitude. La portion même du public anglais la moins faite pour céder à ce prestige, beaucoup d'amis de la constitution se réunissaient aux tories par cette défiance et cette jalousie contre l'armée, si naturelle dans un État libre. A toutes ces causes publiques de changements se mêlaient des impatiences de femmes, qu'avait excitées dans l'esprit si longtemps docile delà reine Anne l'impérieuse fierté de la duchesse de Marlborough.
Enfin , après la suppression du parlement d'Ecosse et la réunion politique des deux royaumes, la reine se sentit assez maîtresse pour se passer des whigs, qui, par C^tte mesure, avaient fortifié le pouvoir du trône, en
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croyant n'opposer qu'une barrière au Prétendant. Elle changea son ministère. Alors vint l'administration tory de Bolingbroke et d'Oxford , marquée par des victoires , et qui faillit l'être par une révolution. C'était, à travers bien des transformations, le dernier combat rendu par l'esprit de l'ancienne monarchie anglaise; et il est remarquable que cet eifort impuissant ait concouru avec la fin même du règne de Louis XIY , et ait paru placé sous l'influence de son génie mourant.
Dans cet intervalle, la paix d'Utrecht fut signée ; l'Angleterre brilla de tout l'éclat de la politesse et des arts. Les luttes des partis se dessinèrent sous des formes plus savantes et plus modérées. La haute littérature devint la haute politique.
Sv^ift, un simple ecclésiastique anglican, d'une paroisse d'Irlande , protégé dans sa jeunesse par le célèbre Temple, et venu à Londres avec le goût des vers et le talent de la polémique , fut le principal conseiller du ministère. Avec lui commence en Angleterre la grande autorité des écrits périodiques, et cet usage de traiter dans les journaux la politique, la religion, la morale, usage qui est aux livres imprimés ce que les livres imprimés furent à l'écriture.
Il avait paru, pendant la révolution de 1640, plusieurs journaux anglais, le Mercurius politicus , \e Mercurius aulicus, rusticus, le Weekly intelligencer ; mais cette mode n'avait été , comme la publication même des discours du parlement, qu'un droit momentané et, pour ainsi dire, une licence de guerre civile. Cromv^ell et les Stuarts avaient ramené la censure ; elle dura même pendant les six premières années de Guillaume.
Plus tard parurent deux recueils puritains, la Rewe
de Foe, Tauteur de Robinson, Y Observateur de Lestrange, et la Répétition, journal jacobite.
Enfin, Steele commença le Babillard, plus littéraire que politique, et Addison son Spectateur, généralement dicté par la saine philosophie et le bon goût. Mais, pour la verve politique , rien n'est comparable à Y Examinateur de Swift , qui parut en 1710, et était destiné à humilier Marlborough, au profit du ministère, qui se servait de ses victoires pour préparer la paix.
La reine , en effet , avait tout changé dans son gouvernement , excepté le général qui battait les ennemis de l'Angleterre ; et Marlborough , dont le parti était déchu du pouvoir, avait consenti sans peine à rester à la tête de Tarmée. Mais là , contredit , surveillé , soupçonné , il éprouvait mille amertumes. Ses amis politiques cherchaient à le consoler, en exagérant ses services et Tingratitude du pouvoir. L'ami du ministère, Swift, répondit et n'épargna nulle vérité à l'avide et ambitieux Marlborough. Citons ce rare exemple d'une satire politique dont le temps n'a pas émoussé la piquante ironie : vous y reconnaîtrez cette humour, cette gaieté originale et sérieuse que s'attribuent les Anglais. Swift prend au mot les whigs qui comparaient le duc de Marlborough aux plus grands généraux romains ; il suit le parallèle , en opposant au modeste appareil du triomphe antique les marques substantielles de reconnaissance qu'a recueiUies Marlborough.
A Rome , dit-il , au plus haut point de sa grandeur, un général vainqueur, après Tentière soumission des ennemis, avait en récompense un triomphe , peut-être une statue dans le Forum , un bœuf pour le sacrifice , une robe brodée pour la cérémonie , une couronne de laurier, un trophée monumental avec des in-
Bcriptions. Quelquefois cinq cents ou mille médailles étaient frappées à l'occasion de la victoire, dépense qui, étant faite en rhonneur du général, doit, nous Tadmeltons, compter dans les frais; enfin, quelquefois il avait un arc de triomphe. Voilà, autant que je puis me le rappeler, toutes les récompenses que recevait un général vainqueur au retour de ses plus belles expéditions, après avoir conquis un royaume, traîné captifs le roi, sa famille et les grands de sa cour, fait du royaume une province romaine , ou du moins un État dépendant et humble allié de Fempire. Maintenant, de toutes ces récompenses, je n'en trouve que deux qui fussent un profit réel pour le général , la couronne de laurier, qui était faite et envoyée aux dépens du public , et la robe garnie. Encore je ne puis découvrir si cette dernière dépense était payée par le sénat ou par le général. Ce* pendant je veux adopter l'opinion la plus large; et, quant au reste, j'admets tous les frais du triomphe comme argent comptant dans la poche du général ; et , d'après ce calcul , nous allons établir deux comptes curieux , celui de la reconnaissance romaine et celui de l'ingratitude anglaise , et nous ferons la balance :
RECO!«NAISSANCE ROMAINE.
Encens et pot de terre pour
le brûler 4
Un bœuf pour le sacrifice, . 8
Une robe garnie 50
Une couronne de laurier. . »
Une statue lOO
Un trophée 80
Mille médailles de la valeur
d'un sol pièce 2
Un arc de triomphe 500
Un char de triomphe du prix
d'un carrosse moderne. . 100 Dépenses casuelles du
triomphe 150
Total 994 11 10