ŒDIPE
Je tremble que le devin n'ait été clairvoyant. J'en serai plus sûr, si tu ajoutes un mot.
Ailleurs, la Harpe trouve une vraie grandeur, un caractère héroïque dans le témoignage que Philoctète rend à l'amitié. Sans doute ce sont de belles sentences et des vers brillants :
Qu'eussé-je été sans Lui, rien que le fils d'un roi,
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Rien qu'un prioce vulgaire; et je serais peut-^trc Esclave de mes sens, dont il m*a rendu maître.
Bien que lejils d*un roi <lut être f(»il applaudi. Mais où est la vérité antique dans ce souvenir d'Alcide transformé en un guide austère , par qui
rame éclairée , Contre les passions se sentit assurée.
La fable a sa couleur, qui est sa vérité; on peut la rejeter comme surannée; mais Taltérer ainsi n'était pas un progrès de Tart; et que tout cela est loin du pathétique et de la poésie de Sophocle! Il y avait cependant un don précieux, inestimable dans le début dramatique de Voltaire : c'était la première fraîcheur (Fun grand talent, cette vivacité, ce coloris d'élégance, qu'il tenait de l'étude et de la jeunesse. Un poëte était né , non pas tel que l'imagination peut le rêver de préférence , enthousiaste , naïf, original....
Vatem.
Hune qualem nequeo monstrare, et sentio tantum Anxietate carens animus facit , omnis acerbi Impatiens, cupidus silvarum. . . .
Le poëte du xvin* siècle, au contraire, est un homme des villes, léger, railleur, ami et flatteur ironique des grands , habile à se jouer des travers , et à répéter les grâcesetlesvicesd'unesociétéélégante. Sa poésie n'éclatera pas d'images empruntées à la nature ; elle n'aura pas de grandeur simple, et souvent elle se plaira dans une pompe un peu factice. En quelque lieu, en quelque temps queIafictionletransporte,elleseratoujoursphilosophique
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et pleine d'allusions modernes ; car elle est un instrument de la pensée du poëte, plutôt qu'elle n'est cette pensée même. Elle ne sera donc tout à fait originale et vraie que là où elle peut librement se confondre avec les penchants et le langage même du xvnr siècle , et devenir, dans une satire ou une épître , la plus vive expression de ce monde épicurien et sceptique.
Mais le temps de la régence , fort peu poétique par les habitudes et les mœurs, attachait un respect de tradition aux formes les plus sérieuses de l'art. La célébrité, la ^^lii^ ne s'obtenaient qu'en les observant. Aussi Yoltaipe, en achevant OEdlpe, commençait un poëme épique sans songer si , dans les habitudes de son temps et de son propre génie , il trouvait cette grande vocation : il voulait la gloire, le bruit, la première place dans les lettres. Depuis OEdipe, il la cherchait au théâtre avec des revers ou des succès douteux, dans Artémire, Ériphile, Mariarrine. Il était à la fois très-laborieux et très-dissipé , répandu dans le monde et à la cour, aimant avec passion les vers , les plaisirs et même le jeu , voyageant sans cesse de château en château , travaillant sur les routes , s'occupant de tout , même de sa fortune , et , à travers un poëme épique, faisant de bonnes affaires avec les Traitants, par le crédit des maîtresses de princes. Il pratiquait déjà cet art de flatter pour oser impunément; il adressait, de Cambrai même , des louanges à l'indigne successeur de Fénelon , au cardinal Dubois ; mais la vue d'Amsterdam et de la Haye lui arrachait un cri d'indépendance :
Ici , pas un oisif, pas un pauvre, pas un pelit-miiître , pas un insolent. Nous rencontrâmes le Pensionnaire à pied, sans laquais, au milieu de la populace, On ne voit personne qui ait de cour à
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faire ; on ne se met pas en haie pour voir passer un prince ; on ne connaît que le travail et la modestie.
Bientôt, cependant, il revenait aux grands seigneui*s de la cour de France, aux Villars, aux Sully, aux Richelieu. Il était des voyages de Fontiiinebleau ; il faisait des vers pour madame de Prie , avait pension sur la cassette, et était assez content de la jeune reine, qui pleurait à Mariamne,xmikV Indiscret, et l'appelait, dit-il, mon pauvre Voltaire^ presque mon bon Voltaire.
Déjà une édition de la Uenriade avait paru furtive, incomplète, mais saillante de pensées , et pleine de beautés d'autant plus au goût du siècle qu'elles étaient moins épiques. Malgré son adresse et ses amis , le jeune poète , suspect de témérité philosophique , n'avait pu la dédier au roi. On murmurait dans le haut clergé contre certains endroits du poème ; on parlait d'une Censure de la Sorbonne; mais la faveur publique était grande et protégeait le poète, quand tout à coup il fut averti cruellement de l'odieuse inégalité que les rangs et l'arbitraire laissaient encore dans la société française. Un honmie de grande naissance , dont il avait relevé l'impertinence par une épigramme , à table chez le duc de Sully , s'en vengea peu de jours après par un lâche guet-apens : Voltaire , attiré sur un prétexte à la porte de l'hôtel Sully , où il dînait encore c^ jour-là, est saisi et bâtonné par quelques laquais déguisés du chevalier de Rohan. Il ne trouve auprès de son ami, le duc de Sully, que froideur pour cette injure, et sympathie de grand seigneur pour celui qui l'a faite.
Voltaire disparaît, s'enferme, apprend jour et nuit l'escrime étranglais, pour se préparer une vengeance et un asile; puis, sortant de la retraite, il envoie un cartel au
chevalier de Rohan. Celui-ci ne répondit point par le mot que l'ingénieux auteur A' Edouard a placé dans une situation semblable : « Je ne puis, monsieur; J'en ai bien du regret : vous n'êtes pas gentilhomme. » Il accepta pour le lendemain; mais, dans la nuit, sur un ordre de M. le duc, premier ministre, Voltaire fut mis à la Bastille pour six mois, puis exilé. Libre, il revint furtivement à Paris pour chercher encore son ennemi , qu'il ne trouva pas ; puis il quitta la France. Sa retraite naturelle était l'Angleterre ; il en connaissait déjà l'esprit libre-penseur. En France même, il s'était lié depuis plusieurs années avec un illustre Anglais, lord Bolingbroke, banni aussi de son pays, mais par bon acte du parlement, après un brillant ministère , et pour avoir essayé ou souhaité sans succès un changement de dynastie. Voltaire avait admiré dans Bolingbroke, avec cet air du grand monde et ces goûts épicuriens qu'il aimait, une érudition philosophique, une immensité de lecture, une science d'incréduUté toute nouvelle à ses yeux. Il avait joui avec déUces de ses entretiens dans la belle retraite que Bolingbroke s'était choisie en Touraineet qu'il venait d'abandonner, en 1726, pour rentrer amnistié dans son pays. Voltaire, sorti de la Bastille, vint l'y rejoindre, et resta trois ans près de lui.
Ce fut l'époque où le jeune président de Montesquieu fit le même voyage, dans la compagnie de lordChesterfield. L'Angleterre, de 1727 à 1730, fut donc ainsi l'école des deux premiers génies de notre xvni® siècle. Plus tard, BuiTon commença ses grandes recherches de la nature, par l'étude et la traduction des découvertes anglaises. L'esprit le plus actif du xvm" siècle, après Voltaire, Diderot emprunta de l'Angleterre ses premières études philosophiques et son premier essai d'Encyclopédie. Rous-
seau tira des ouvTages de Locke une grande partie de ses idées sur la politique et l'éducation; Condillac, toute sa philosophie. Il semble donc, Messieurs, qu'avant d'aller plus loin dans l'histoire littéraire de notre patrie , c'est le moment de nous arrêter au tableau des lettres et de la civilisation anglaises dans leur rapport avec la France, et d'indiquer rapidement ce qu'elles nous avaient emprunté, et les exemples qu'elles nous rendaient.