‹ Cours de littérature française (volume 4)Chapitre 15 sur 33 · NEUVIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

NEUVIÈME LEÇON

Tragédies de Voltaire depuis son retour de Londres. — A-Uil profité de Shakspeare comme le grand Corneille des postes espagnols P — Brutus. — Éryphile,— Zaïre. — la Mort de Cétar,

Messieurs ,

Dans le riche album de philosophie, de poésie, d'histoire que Voltaire rapportait de Londres à Paris, il y avait des notes sur Shakspeare, piquantes et curieuses. Ce fut le texte d'une de ces fameuses Lettres sur les Anglais, dont la publication furtive excita tant de rumeur. Voltaire nous y faisait le premier connaître Shakspeare , comme Newton, comme Locke, comme Tinoculation , comme tant d'autres choses, vulgaires au delà du détroit, nouvelles et hardies pour la France de 1732.

Ce n'était pas que Voltaire eût jugé et employé Shakspeare , comme on le ferait aujourd'hui , si ce grand poète était encore à découvrir, et si on venait à l'apporter tout à coup au milieu des débats et des entreprises de notre esprit d'aventure littéraire. Nullement ; Voltaire était toujours élève de Racine en étudiant le théâtre anglais : non-seulement les unités, si favorables à la beauté sévère du drame , mais toute l'élégance , toute l'étiquette sociale, adaptées à la scène par l'imitation d'une grande cour, lui paraissaient une loi essentielle de l'art. L'idée ne lui ve-

nait pas d'appeler la barbarie une forme, d'hésiter entre elle et le goût, de la préférer, même par système, et de l'imposer comme un exemple. Bien plus , il ne se demandait pas si cette barbarie éloquente ne pouvait pas être merveilleuse au théâtre , quand il s'agissait de reproduire et de réaliser des temps et des hommes barbares euxmêmes, et si elle ne devenait pas une partie de la vérité. On ne songeait pas alors à la fine observation qu'a faite un critique étranger, lorsqu'il oppose le style de Vlphigénie de Racine même au sujet de la pièce , et qu'il se demande si cette exquise politesse de langage et cette pompeuse bienséance s'accordent avec des sacrifices humains. L'incomparable esprit de Voltaire était dominé par l'usage. Lui qui trouvait Corneille , même dans ses beaux ouvrages, trop rude et trop négligé, il n'avait garde d'admirer avec excès les beautés plus incultes de Shakspeare. Ses éloges du poëte anglais, éloges dont il s'est repenti dans sa vieillesse , n'étaient que justice rigoureuse, mêlée de moqueries, et parfois un cri d'admiration échappé à la sensibilité du grand artiste.

Il faut l'avouer, en considérant ces migrations, ces mélanges qui agissent sans cesse d'une httérature sur l'autre, et parfois développent l'originalité à la suite de l'imitation même , nous regrettons que Shakspeare n'ait pas eu en France un autre introducteur que Voltaire, qu'il ne nous ait pas été connu plus tôt , à une époque moins avancée de la langue et du goût ; enfin , qu'il ne soit pas assimilé à nous, comme un des éléments de notre création théâtrale, au lieu d'être invoqué pour la détruire. Qui de nous, lisant Shakspeare, n'a regretté parfois que Corneille n'ait pas eu ce plaisir, et ne s'est dit que l'art peutêtre y aurait gagné? Pensez, en effet. Messieurs, à ce

prodigieux mouvement d'invention et d'énergie théâtrale qui marqua la fin du xvr siècle, et fut comme le contrecoup poétique de la vie de ce temps , si forte , si agitée , si violente.

Corneille n'en vit qu'un côté ; il échauffa son puissant génie à la flamme de Calderon, de Lope de Véga, et même de ces poètes sans gloire, Guillen de Castro, Roxas, feux errants du ciel espagnol ; il leur prit la merveille du Cid, don Sanche, Héraclius. S'il se fût également approché du théâtre anglais , si , lorsqu'il commençait à languir, après ses grandes créations, il eût été touché par Shakspeare, avec quelle énergie l'inventeur de Rodogune aurait-il pu reproduire lady Macbeth? Même sur les Romains, n'eûtil pas appris quelque chose dans le Coriolan de Shakspeare? et quelles vues sur la forme tragique des sujets modernes son génie neuf et hardi n'aurait-il pas recueillies dans Bichard III, dans Henri VIII? Avec quelle inspirante émulation il se serait reconnu lui-même , il aurait retrouvé son sublime dans la scène mémorable de Talbot et de son fils? Corneille n'avait pas le préjugé de délicatesse qui domina plus tard. Il ne dédaignait pas l'obscurité de nos temps barbares et la rudesse de ces noms qu'on affectionne trop aujourd'hui. Mais, au lieu d'user les restes de son génie à mettre en scène, dans un sujet mal choisi, Rodelinde et Grimoald, que n'a-t-il pu s'aider d'un emprunt à Shakspeare et d'une lutte contre lui?

Dans un temps où la langue était plus maniable , les formes du théâtre moins arrêtées , l'imitation de Shakspeare aurait ouvert de nouvelles sources tragiques. Il n'en fut pas ainsi pour Voltaire. Au théâtre de Londres, il avait été saisi de quelques grands effets de spectacle et

de pathétique. Il avait entendu avec ravissement, ce sont ses termes, Brutus, un poignard à la main, haranguer le peuple romain. Sa philosophie s'était plu au monologue sceptique de Hamlet , à ce doute inquiet sur la vie à venir ; et une traduction en vers de ce morceau fut une des hardiesses qui , dans ses Lettres sur les Anglais, effarouchèrent la censure. Mais Voltaire n*eut pas d'ailleurs ridée d'importer sur notre théâtre une composition de Shakspeare. Les scènes populaires, le naturel énergique et bas, les horreurs sanglantes qui remplissent les drames du poète anglais, lui semblaient intolérables. La violation de ces mêmes unités, qu'il avait défendues contre la Motte, ne le choquait pas moins. Il voulut donc, non pas imiter Shakspeare, mais composer dans le goût anglais, comme il le dit lui-même. Il entendait parla une certaine liberté de pensée, une hardiesse républicaine, et non cette imagination irrégulière et forte , cette action sans règles et sans limites, qui anime le théâtre de Shakspeare.

C'est dans cette vue qu'il écrivit la tragédie de Brutus, jouée l'année même de son retour de Londres.

Cette œuvre de l'inspiration anglaise paraîtrait aujourd'hui bien timidement classique. Dans sa préface , adressée à lord Bolingbroke , et semée d'ingénieuses critiques de notre théâtre , Voltaire se vante d'avoir introduit sur la scène les sénateurs en robes rouges allant aux opinions. En vérité, la hardiesse était médiocre. Nous avons vu dans nos assemblées la vive impression, et, comme dit le journal, la sensation inexprimable que produit parfois le dépouillement d'un scrutin. Mais au théâtre rien de plus froid que ces votes muets, après lesquels Publieola dit à Brutus :

Je vois tout le sénat passer à votre avis.

19Ô LlTTÉRATUllK

Au théâtre, point d'hommes assemblés, point de peuple, si vous n*en faites sortir des traits de passion et de naturel. C*est le grand art de Shakspeare : voyez chez lui une émeute , un forum , un camp , et dites si cette foule n'est pas vivante, et si elle n'est pas un personnage de plus, ou mieux plusieurs personnages sans nom , mais reconnaissables à la passion qu'ils expriment.

Voltaire, dans Brutus, a conser\é toute la dignité convenue de notre théâtre. Rien de domestique ni de populaire, ni le foyer de Brutus ni la place publique; des sentiments républicains , un langage noble et ferme qui pouvait s'apprendre à l'école de Corneille, et auquel manque seulement la rude simplicité et le sublime des Horaces.

L'exposition de Brutus n'en est pas moins pleine de grandeur : le langage est élevé , la situation dramatique , et le nœud de la pièce se forme dès la première scène. Les premières paroles de Brutus , son orgueilleux empressement à recevoir dans le sénat l'ambassadeur du roi d'Étrurie, le discours d'Arons, la réponse de Brutus, tout me frappe et me plaît, hormis le silence du sénat. Mais après ce grave début d'une pièce patriotique , fallait-il retomber dans les fadeurs romanesques tant blâmées par Voltaire , et rencontrer tout d'abord un épisode d'amour? Cet épisode est lié artistementà lapièce. L'ambassadeur de Porsenna vient redemander la fille de Tarquin , restée dans Rome comme captive ou comme otage. Elle est aimée du fils de. Brutus ; elle devient le mauvais génie qui le force à conspirer : tout cela est suivant la vérité du théâtre, et n'a rien d'impossible en soi. Mais, je ne sais , Tite Live offrait quelque chose de plus neuf et de plus vrai pour expliquer la conspiration des fils de

Brutus : c'était le mécontentement et l'ennui que Taustérité d'une république naissante donnait à des jeunes gens alliés à la famille de Tarquin , accoutumés à vivre d'une façon royale , et regrettant la licence et le faste de leurs anciens plaisirs. Pour un peintre d'histoire et de nature comme Shakspeare, il y avait là peut-être le germe de grandes beautés.

Voltaire s'est arrêté à un lieu commun d'amour ; le jeune Titus brûle pour Tullie ; cette passion portée jusqu'à l'idolâtrie peut seule l'entraîner. Mais alors, comment supposer l'engagement de son frère dans le même complot, sans le même amour, et même sans aucun motif indiqué sur la scène? N'y avait-il rien de mieux à imaginer dans un sujet où pouvaient se montrer les vagues espérances, les repentirs des ambitions mal satisfaites, les velléités d'entreprises nouvelles, et tout ce chaos enfin qui bouillonne le lendemain d'une révolution? Il eût été beau de peindre là Brutus inébranlable, et les mécontentements qui fermentent autour de lui , et ses deux fils entraînés, par les corruptions diverses de l'orgueil et du plaisir, dans un complot contre la liberté qu'a fondée leur père.

Mais , dans le drame de Voltaire , les intrigues de l'ambassadeur Arons, et les déclarations, les refus, les coquetteries de Tullie occupent trop de place : il n'y en a plus pour le tableau politique même que Voltaire a voulu tracer, « pour ce drame qui doit plaire , disait-il , à un auditoire patriote et républicain. »

Ce n'est pas que le titre delà pièce et quelques maximes dont elle est semée ne l'aient fait passer pour un ouvrage hardi. Fréron la dénonçait comme dangereuse pour la monarchie ; et dans les mauvais jours de notre

révolution elle fut reprise avec ardeur. La censure de la Terreur y fit même un singulier changement. Brutus dit quelque part :

Arrêter un Romain sur de simples soupçons, C'est agir en tyrans, nous qui les punissons.

La maxime parut tirer à conséquence dans un temps où on emprisonnait tant de monde au nom de la liberté ; et les deux vers furent remplacés par ceux-ci sur le théâtre de la République :

Arrêter un Romain sur un simple soupçon , Ne peut être permis qu'en révolution.

Il eût mieux valu , si la chose était possible , faire d'autres changements, et remplacer les amours de TuUie par la vraie peinture des périls et des erreurs d*une liberté nouvelle. Mais il n'importe ; Brutus, tout affadi qu'il est par cette tradition d'amour romanesque dont Voltaire accusait notre théâtre, n'en a pas moins de grandes beautés, quand le poète touche à ce pathétique des sentiments naturels si fécond pour lui. Les derniers adieux de Brutus et de son fils sont d'une éloquence admirable , au-dessus de l'art, égale aux émotions du cœur. Un poète anglais, Nathaniel Lee , contemporain de Dryden , avait traité ce sujet ; et, dans une scène bien chargée de longueurs, il avait jeté quelques mots touchants :

Titus ! laisse-moi te serrer encore une fois sur mon sein , murmurer à ton âme un adieu éternel , au lieu de larmes pleurer du sang, pleurer le sang de mon cœur sur mon enfant; car tu dois mourir, mon cher Titus, mon fils, tu dois mourir.

Mais Voltaire l'avait-il lu? avait-il besoin de le lire? et

n'est-ce pas d'une veine de son génie tragique qu'ont jailli ces beaux vers?

Rome ! ô mon pays !

Proculus,... à la mort que Ton mène mon fils. Lève-toi , triste objet d'horreur et de tendresse ; Lève-toi , cher appui qu'espérait ma vieillesse; Viens embrasser ton père : il t'a dû condamner; Mais s'il n'était Brutus, il fallait pardonner. Mes pleurs, en te parlant, inondent ton visage : Va , porte à ton supplice un plus mâle courage ; Va, ne t'attendris pas; sois plus Romain que moi , Et que Rome t'admire en se vengeant de toi.

Avec ces beautés et ces défauts , la tragédie de Brutus ne donnait aucune idée du vrai théâtre anglais , du théâtre de Shakspeare. Ce qu'elle imitait réellement, c'était un modèle copié lui-même sur les nôtres ; c'était le style élégant et précis d'Addison , et cette dignité fière qu'on peut appeler le langage de cour de la république. L'essai fut d'abord peu goûté : Bnitus n'obtint qu'un succès médiocre.

Voltaire , en artiste infatigable , voulut tenter une autre voie. Je suis persuadé qu'il songeait aux spectres du théâtre anglais en essayant le terrible sujet d'Éryphile, le même que celui d'Oreste et celui à'Hamlet; mais l'imitation était déguisée, lointaine. Évidemment, le poète français, s'il prenait à YHamlet de Shakspeare quelques impressions de terreur mélancolique, croyait avoir besoin de les relever, de les ennoblir par le merveilleux mythologique et la pompe des traditions grecques. A ce prix, il osait se passer d'amour, en demandant grâce pour cette innovation dans un ingénieux prologue.

Éryphile a été abandonnée par l'auteur lui-même. Il a

traité cette œuvre comme un monument mal bâti , dont les ornements et les matériaux seraient enlevés pour servir à une construction nouvelle. Mais soit Éryphile, soit Sémiramis, il est curieux de voir comment le poète classique est tombé dans une faute que Shakspeare n'avait pas faite.

Vous avez en souvenir (car cela* ne s'oublie pas) l'exposition de la tragédie à'Hamlet, cette heure de minuit , cette plage déserte , ces sentinelles qui causent et^e font peur du revenant qui apparaît enfin ; puis , à cette vue , la prière , la conjuration d'Hamlet efiaré :

Anges , el ministres de grâce , défendez-nous. Que tu sois un esprit de salut ou quelque démon damné, que tu apportes avec toi un souffle du ciel ou une vapeur d'enfer, que ton vouloir soit malfaisant ou charilable, tu viens sous un si étrange aspect que je veux te parler. Je t'appelle par ton nom, Hamlet, mon roi , mon père , roi de Danemark. Ah 1 réponds-moi : ne laisse pas mon âme se briser dans Tignorance : dis-moi pourquoi tes os, ensevelis en terre sainte, ont forcé leur cercueil?... Que signifie cela, que toi, cadavre revêtu d'une armure, tu viennes revoir les pâles lueurs de la lune, et, rendant la nuit plus hideuse, secouer si horriblement nos esprits, à nous pauvres fous , par des pensées au delà des forces de notre âme? Parle ; qu'y a-t-il? pourquoi? que devons-nous faire?

Alors, loin des regards, sur la cime nue du rocher, entre le ciel et la mer, commence cette révélation formidable du père au fils :

Je suis l'esprit de ton père , condamné pour un temps à errer la nuit, et confiné pendant le jour dans des feux expiatoires, jusqu'à ce que les crimes et les souillures de ma vie soient eon^ suméi.

Je ne sais, mais ce langage chrétien donne à toute la vision une vérité terrible. Ilamlet apprend le crime secret de sa mère ; mais la mission qu'il reçoit n'est pas impitoyable comme celle d'Oreste :

Quoique tu fasses pour venger cette action, lui dit l'ombre ^ ne souille pas ton âme ; ne permets pas à ton esprit de rien projeter contre ta mère : abandonne-la au ciel et à ses remords.

Certes, Messieurs, quand cela fut joué devant les spectateurs pieux et crédules du xvr siècle, l'illusion de la terreur dut être portée bien loin ; et nos imaginations sceptiques même doivent en sentir la force. Qu'a fait Voltaire de cette apparition merveilleuse , aidée par la terreur de la nuit et de la solitude? une scène à grand spectacle : Éryphile , dès longtemps coupable du meurtre de son époux, conduit en pompe à l'autel son fils Alcméon , qu'elle ne connaît pas , et qu'elle veut épouser. Tout à coup l'ombre d'Amphiaraùs apparaît devant le peuple , à la porte du temple :

l'ombre.

Arrête , malheureux I

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