‹ Cours de littérature française (volume 4)Chapitre 16 sur 33 · ALCMÉON · texte numérisé non relu

ALCMÉON

Eh bien , mon bras est prêt; parle : que fauV-ii faire?

196 MTTÉRATimE

L*OHBRE.

Me venger sur ma tombe....

ALGMÉON.

Et de qui ?

l'ombre.

De ta mère.

ALCMÉOX.

Ma mère,... que dis-tu? quel oracle confus.... Mais l'enfer le dérobe à mes yeux éperdus.

Voltaire! brillant génie, prodigieux esprit, quelle leçon de goût n'auriez -vous pas dû recevoir ici de l'inculte Shakspeare?

Est-il rien de plus froidement invraisemblable que ce merveilleux devant tout un peuple et en plein midi? estil rien de plus faible que les paroles d'Alcméon? Où est la terreur, la solitude, l'égarement d'Hamlet?

Cependant Voltaire , dans Sémiramis, a fait de nouveau reparaître cette ombre en grande compagnie , et encouru les plaisaitteries de Lessing.

Loin d'accuser Voltaire d'avoir pillé le théâtre anglais, avouons qu'il en a parfois méconnu les richesses. Il n'y voyait qu'une idée à prendre, une étincelle à faire jaillir du caillou brut. Un art plus hardi et plus neuf en aurait tiré davantage.

Toutefois le reproche doit tomber devant l'heureuse, la ravissante invention de Zaïre,

Malheureux dans le sujet d'Éryphile, Voltaire revint à l'amour, à l'amour furieux, passionné jusqu'au crime. Il donna Zaïre, le chef-d'œuvre de son art, le plus applaudi de ses ouvrages, la pièce enchanteresse, comme la nommait Rousseau. Je ne veux ni discuter ce jugement, ni copier l'élégante analyse que la Harpe a donnée

de Zaïre. Zaïre est dans toutes les mémoires ; jamais la poésie de Voltaire n'eut plus de grâce et de vivacité ! Jamais la faiblesse assez fréquente de son expression ne fut mieux cachée aux yeux éblouis. Zaïre, c'est VAthalie de Voltaire ; c'est l'inspiration la plus heureuse d'un génie qui n'était pas fait pour la perfection.

Comment l'idée lui en vint-elle? J'imagine Voltaire HsantrOMe//ode Shakspeare, et tout révolté de ces figures outrées , de ces bassesses de langage , de cette férocité d'Othello : quelles images à présenter aux esprits poHs du xvnr siècle , et à ces belles pleureuses des premières loges , comme disait Rousseau. Voltaire avait entrevu cependant le profond pathétique du sujet, et voulait en profiter. Mais pour cela il faut tout changer, tout ennobhr : le Maure de Venise , l'officier de fortune, vieilli sous les armes, deviendra le Soudan de l'Asie, le jeune et brillant Orosmane. Cette intrigue obscure de garnison qui fomente la jalousie d'Othello, le poëte la remplace par les plus beaux noms et les souvenirs les plus poétiques de notre histoire : saint Louis, la croisade, Lusignan détrôné et mourant dans les fers. Desdémona si soumise , si dévouée à son amour, a disparu devant Zaïre, captive respectée dans le sérail même, fille des rois de Jérusalem , fière avec Orosmane , et lui disant :

Demain tous mes secrets vous seront révélés.

Il y a loin de cette dignité coquette à Desdémona, fugitive de chez son père et suivant son époux au tribunal de Venise et à la guerre ! Mais la beauté tragique du sujet n'a-t-elle rien perdu à ce changement? Le pathétique du drame anglais , n'est-ce pas que cette jeune fille qui a tout donné , tout quitté , aimé malgré tous les obstacles ,

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aimé le Maure de Venise, soit tuée par lui comme infidèle? Mais, a-t-on dit, la jalousie d'Othello n*est pas faisonnable après tant de sacrifices. Eh quoi! si elle est née de ces sacrifices mêmes , si elle se nourrit par la comparaison inquiète de tant de beauté, de jeunesse, d'amour, et du front noir et ridé d'Othello? Avec quel art, d'ailleurs, quelle science dramatique Shakspeare a jeté le germe du mal au cœur d'Othello, à l'instant même de son triomphe , et par cette malédiction désespérée du père de Desdémona :

Prends garde à elle, Maure , si tu as des yeux pour voir. Elle a trompé son père, et elle peut te tromper ' .

Ma vie sur sa foi , répond le généreux Maure. Viens , Desdémona , je n'ai qu'une heure pour te parler d'amour , des affaires du monde , et de mes conseils.

Ce langage est d'une galanterie moins gracieuse que les vers : «

Je vais donner une heure au soin de mon empire , Et le reste du jour sera tout à Zaïre.

Mais n'y a-t-il pas là quelque science de passion et de vérité?

Je ne serais pas étonné d'entendre un critique anglais soutenir qu'entre les deux pièces l'art le plus profond , l'art des préparations, des développements , des vraisemblances est du côté de Shakspeare. Trouvez-vous , diraitil, beaucoup d'habileté à faire connaître Orosmanepar une solennelle déclaration qu'il adresse à Zaïre sur sa

' Crôis-moi , veille sur elle; une épouse si chère

Peut tromper son époux , ayant trompé son père.

Ducis.

Ar DIX-HriTlÈMX SIÈCLE. 1^

politique, ses desseins, les exploits des soiidans ses aïeux :

Mon père, après sa mort, asservit le Jourdain, etc....

Et n'y a-t-il pas, au contraire, un art admirable dans la défense d'Othello , disant aux sénateurs de Venise comment il a gagné le cœur de Desdémona, par le récit de ses combats et de ses périls?Quelle exposition que ce plaidoyer !

La Harpe voit à peine , dans le drame de Shakspeare , quelques traits épars dignes d'être empruntés et corrigés par Voltaire. Une étude plus curieuse serait de chercher dans les deux poètes la marche de la passion qu'ils veulent décrire, pour juger où est le naturel, l'ardeur, la vérité. J'oublie Lusignan et cet admirable épisode enlacé dans la tragédie française ; je cherche le sujet même : la jalousie du maître et de l'amant. Je la vois naître, comme dans Othello, de quelques faibles indices :

Ck)rasmin , que veut donc cet esclave inûdèle? Il soupirait, ses yenx se sont tournés vers elle.... Les as-tu remarqués?

Loin de ressembler au méchant lago , Corasmin répond :

Que dites- vous , seigneur?

De ce soupçon jaloux écoutez- vous l'erreur?

Et Orosmane s'écrie en beaux vers :

Moi jaloux? qu'à ce point ma fierté s'avilisse! Que j'éprouve l'horreur de ce honteux supplice I Moi, que je puisse aimer comme l'on sait haïr!

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Je ne suis point jaloux ; si je l'étais jamais....

Si mon cœur,... ah! chassons cette importune idée.

D'un plaisir pur et doux mon âme est possédée.

Et dans ces paroles de joie , on sent que son cœur est blessé. Mais , je le demande , cela n'est-il pas léger , superficiel , faible , si on le compare au savant début de la jalousie d'Othello? Il survient à l'heure où le suppliant qu'il a disgracié s'éloigne de Desdémona par respect et par crainte. lago, son mauvais génie , dit à cette vue :

Ah ! je n'aime pas cela.

Et Desdémona , qui n'a rien à feindre ou à cacher , nomme tout d'abord Cassio , commence à solliciter pour lui, et prolonge ses demandes avec une obstination naïve, presque enfantine. Othello hésite ; il élude , il est inquiet ; il cède pourtant, car il aime. Mais le ver a piqué son cœur; et, dès qu'il est seul avec lago, le trouble de son âme se montre dans ces mots :

Pauvre enfant!... que la damnation saisisse mon àme, s'il n'est vrai que je t'aime I...

Mais quelqu'un est là comme l'écho fatal de sa pensée intérieure. lago la fait éclater par la plus insignifiante parole :

Mon noble maître!...

Othello , troublé , le presse de questions ; il répète ce mot d'Iago :

Je n'aime pas cela.

11 en veut savoir le sens ; et on voit avec quelle iigitation

il a porté ce mot dans son âme tout le temps (pie Desdémona lui parlait.

Alors viennent les réticences et les malignes insinuations d'Iago :

Oh! gardez-vous, seigneur, de la jalousie!

Othello répond comme Orosmane :

Penses-tu que je voudrais traîner une vie de jaloux, changer de soupçons avec les phases de la lune? Non!... si je doute une fois, je suis décidé. Il ne suffit pas , pour me rendre jaloux , de dire que ma femme est belle; qu'elle aime le monde, qu'elle parle librement; qu'elle chante et danse bien. Là où est la vertu, tout cela devient vertueux ; et mon peu de mérite ne me donnera pas la moindre crainte, le moindre soupçon de son infidélité; car elle avait des yeux , et elle m'a choisi. Non, lago, il faudra que je voie, avant de douter ; mais le doute sera preuve jour moi; et alors il n'y a plus rien au delà que de rompre du même coup avec l'amour et avec la jalousie.

La blessure est faite : lago l'aigrit lentement par des doutes, des demi-mots, de perfides souvenirs :

Elle a trompé son père, en vous épousant; et quand elle semblait craindre et fuir vos regards , c'est alors qu'elle les aimait le plus.

Et après de nouvelles piqûres , de nouveaux circuits autour du cœur d'Othello , la vipère s'éloigne et le laisse à lui-même , à ce soliloque si vrai :

Peutrêtre ,... car je suis noir , et je n'ai pas le doux langage des jeunes damerets; peut-être,... car je suis sur le déclin de la vie ,... pas encore cependant.... Elle est perdue ; je suis outragé , et mon seul soulagement doit être de la haïr. malédic-

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tion du mariage ! etc.... Desdémona vient; si elle est fausse , oh ! alors , le ciel lui-même se moque de nous!...

La douce parole de Desdémona , ses soins pour soulager rabattement d'Othello , ce mouchoir dont elle veut presser sa tête malade , et qui , rejeté par lui , tombe sur la scène , tout cela est loin de notre ancienne étiquette théâtrale ; mais pour la jalousie , le mouchoir perdu vaut bien la lettre de Zaïre ; et combien j*aime ces interruptions apparentes du mal d'Othello , ces distractions qui nous le renvoient plus malheureux I

Le voilà qui reparaît avec son unique et funeste idée :

Ah! perûde pour moi! pour moi!...

lago l'attendait , et le reçoit :

Quoi ! encore , général 1 ne songez plus à cela.

Et Othello éclate :

Va-t'en , fuis ! tu m'as mis sur la roue. Je le jure , il vaut mieux être tout à fait trompé que d'être informé à demi.

Et dans sa torture d'incertitude , il s'écrie '.

Oh ! maintenant , pour jamais adieu la tranquillité d'âme ! adieu le contentement ! adieu les escadrons aux brillants panaches, et la guerre orgueilleuse qui fait de l'ambition une vertu! Oh ! adieu le coursier hennissant , le cri de la trompette , le tambour qui excite le courage , la royale bannière , et tout l'orgueil , la pompe et l'appareil des glorieux combats 1... La tâche d'Othello est finie.

— Est-il possible , seigneur?

reprend lago avec cette froideur de scélérat consommé , si bien saisie par Racine dans le rôle de Narcisse. Et

Othello lui répond avec cette fureur aveugle qui donne tant de pouvoir à celui qu'elle menace :

Misérable ! fais ton compte de mo prouver que mon amio est une prostituée ;... fais ton compte de cela ; mets la preuve sous mes yeux;... ou, j'en jure par mon t\mc immortelle, mieux vaudrait pour loi être un chien que d'avoir à satisfaire à ma rage !...

Alors commence ce récit dlago dont s'est tant moqué Voltaire ; récit immodeste , grossier, mais où figure avec art l'incident du mouchoir perdu. De là, Othello retombe devant Desdémona , qui lui demande encore avec une innocente obstination la grâce de Cassio , jusqu'au moment où, tout hors de lui , il redit vingt fois avec fureur ces mots :

Le mouchoir ! le mouchoir !

que la situation a rendus si terribles.

Aimez-vous mieux, Messieurs, les nobles bienséances, les susceptibilités délicates de la pièce française? Orosmane disant à Zaïre :

Les flambeaux de l'hymen brillent pour votre amant. Donnez-moi votre main ; daignez , belle Zaïre.

Que j'aime à triompher de ce tendre embarras!

Et Zaïre hésitant , cherchant des excuses , nommant les chrétiens , et demandant que cettejinion soit différée? Orosmane, irrité, ne dit qu'un mot : « Zaïre. » Et quand elle s'éloigne épouvantée , il confie de nouveau sa jalousie au fidèle Corasmin :

Mais pourquoi donc ces pleurs, ces regrets, cette fuite?

Si c'était ce Français! quel soupçon ! quelle horreur!

Quelle lumière affreuse a passé dans mon cœur !

Hélas! je repoussais ma juste défiance....

Un barbare, un esclave aurait cette insolence !...

Cher ami , je verrais un cœur comme le mien

Réduit à redouter un esclave chrétien !

Mais parle ; tu pouvais observer son visage ,

Tu pouvais de ses yeux entendre le langage ;

Ne me déguise rien, mes feux sont-ils trahis?

Apprends-moi mon malheur. ... Tu trembles, ... tu frémis. . . .

C'en est assez.

Le confident d'Orosniane , aussi insignifiant que celui d'Othello est infernal , excite cependant la colère du Soudan.

Je crains d'irriter vos alarmes.

Il est vrai que ses yeux ont vereé quelques larmes.... Mais , seigneur , après tout , je n'ai rien observé Qui doive....

Orosmane s*écrie :

A cet affront je serais réservé !

Et il justifie Zaïre ! il veut croire en elle , et il dit ce vers si dramatique :

Écoute : garde-toi de soupçonner Zaïre.

Le bon Corasmin fait cependant , sur la seconde entrevue de Zaïre et de Nérestan , une réflexion qui rend au sultan toute sa colère :

Qu'il revînt , lui , ce traître !

Qu'aux yeux de ma maîtresse il osât reparaître î Oui, je le lui rendrai ;... mais mourant, mais puni,

Mais versant à ses yeux le sang qui m'a trahi , Déchiré devant elle ; et ma main dégouttante Confondrait dans son sang le sang de son amante !

A cette réminiscence d'un vœu atroce d'Othello, Voltaire ajoute :

Non! c'est trop sur Zaïre arrêter un soupçon. Non ! son cœur n'est point fait pour une trahison. Mais ne crois pas non plus que le mien s'avilisse A souffrir des rigueurs la honte et le supplice , A me plaindre , à reprendre, à redonner ma foi : Les éclaircissements sont indignes de moi.

Ces raffinements de fierté délicate conduisent à l'explication d'Orosmane et de Zaïre , aussi noble , aussi gracieuse , aussi parée que le dialogue de Desdémona et d'Othello est terrible et vrai.

Mais , à ne considérer que le but éternel et les formes diverses de l'art , l'œuvre de Shakspeare n'était point surpassée, n'était point reproduite. Bien que le géniedu poète anglais soit un type infiniment moins pur que le génie grec de Sophocle, 0///e//o n'a pas gagné plus qu'0/i'c///?<? aux ornements du goût moderne. Le dirai-je même? l'art tragique, le développement des passions, est moins savant dans Zaïre que dans OtheUo , la catastrophe moins vraisemblable, et, partant, moins terrible. Ce Soudan si gracieux , si tendre , ce bienfaiteur si généreux , il passe en un moment au dernier transport de la fureur sur la foi d'un billet, sur un soupçon qu'il n'éclaircit pas. Combien , dans le drame anglais , la passion est plus profonde et prise de plus loin ! Elle a son origine dans l'excès même du bonheur d'Othello , dans l'amour trop abandonné, trop facile de la jeune Desdémona; elle est

préparée par ce retour «ecret sur soi-même, ce lendemain triste et inquiet, qui suivent une union d'âge trop inégal ; elle est fomentée par un infernal artifice ; elle s'accroît des imprudences qui échappent à la candeur même de Desdémona ; elle passe par tous les degrés du soupçon , de l'inquiétude , de la fureur ; elle s'envenime des blessures de l'orgueil et de l'ambition, lorsque Othello se voit destitué de son rang militaire et remplacé par le rival qu'il soupçonne ; enfin elle ne connaît plus de bornes, quand la surprise du meurtre de Cassio arrache à Desdémona , par la seule émotion d'une vive pitié , des larmes et des cris qui semblent un aveu d'amour. Alors celle dont il a tout reçu , celle qui a sacrifié pour lui son honneur et son père, celle qu'il a déjà maudite , insultée , frappée , Othello peut la tuer : l'horreur tragique est excessive ; mais elle n'a rien de fortuit ni d'invraisemblable.

Encore un mot sur le dénoûment subit que Voltaire oppose à cet art profond du barbare Shakspeare. Qu'Orosmane soit accablé par l'innocence de Zaïre , aussitôt que Zaïre est morte ,

Ah ! Zaïre! ah! maionr!

l'effet théâtral est grand , malgré cette exclamation assez

froide :

Sa sœurl... Qu'ai-je entendu?

Mais combien est plus belle , dans l'original anglais , la conviction de l'erreur d'Othello par la bouche de la pauvre suivante Émilia, de cette femme vulgaire que l'excès de l'indignation et de la pitié , sur le meurtre de sa jeune maîtresse, emporte jusqu'au sublime, et qui se fait tuer en attestant la vertu de Desdémona! Vraie

poésie, vraie science du cœur, qui sait ainsi, d'un caractère commun et subalterne , faire jaillir le pathétique par la force du sentiment moral , et par ce cri de vérité dont toute nature humaine est capable !

Othello n*a plus qu'à mourir. Son désespoir est calme :

Je vous prie, dit-il à ceux qui Fentourent, quand vous allez raconter dans vos lettres ces funestes actions, montrez-moi tel que je suis ; ne déguisez , n'altérez rien ; parlez de moi comme d'un homme qui n'a pas aimé sagement, mais qui a trop aimé; qui ne fut pas aisément jaloux, mais qui, poussé et entraîné perGdement, tomba dans une extrême violence. Dites encore qu'une fois, dans Alep , un méchant Turc, frappant un Vénitien , et insultant la république, je pris à la gorge ce chien de circoncis, et le frappai comme cela.

Dis-leur que j'ai donné la mort la plus affreuse A la plus digne femme , à la plus vertueuse , Dont le ciel ait formé les innocents appas ; Dis-leur qu*à ses genoux j'avais mis mes États.

J*aime mieux, je l'avouerai, les expressions ardentes et les mouvements d'âme d'Othello.

Mais, bâtons-nous de le dire, si, dans le fond même emprunté de Shakspeare, la jalousie et le meurtre. Voltaire est inférieur pour le pathétique et pour Tart, s'il est moins énergique, moins naturel, moins vraisemblable, il a cependant jeté dans Zaïre un charme et un intérêt sans égal. Ce qu'il a créé dédommage de ce qu'il a faiblement imité ; et quoique Voltaire ait cru plaisanter en comparant celle pièce à Polyeucte, c'est l'épisode chrétien, c'est Lusignan et la croisade qui fidt l'immortelle beauté de Zaïre,

Après le succès enivrant de cet ouvrage, Voltaire re-

vint à son idée d'une tragédie plus austère, et voulut réaliser ce drame patriotique et républicain qu'il avait admiré sur le théâtre de Londres, et imparfaitement essayé dans Brutus. 11 supprima les intrigues d'amour, les personnages de femme, et composa dans le goût anglais, dit-il, la Mort de César. Les pensées en sont élevées, le langage élégant et fort : c'est une belle étude d'après Corneille et Shakspeare.

Mais là même Voltaire a-t-il perfectionné ce qu'il emprunte au poète anglais? A-t-il eu, dans toute la force du terme, plus d'art que Shakspeare? nous en doutons encore. Le dictateur César aspirant à la royauté, l'aristocratie romaine réduite à un assassinat, l'âme de Brutus, son sacrifice de César, rien de si grand que cette tragédie toute faite dans l'histoire. On dirait que Shakspeare en a simplement découpé les pages, en y jetant son expression éloquente et ses contrastes habituels de sublime et de grossièreté.

Toutefois, le drame ainsi conçu, avec une liberté sans limites, fait admirablement comprendre les causes et l'inutilité du meurtre de César. Ces plébéiens oisifs de la première scène nous préparent à ce peuple de Rome entraîné par Antoine, après avoir applaudi Brutus, et plus touché du testament de César que de la hberté. Depuis le jeune esclave, réveillé de son paisible sommeil par les insomnies de Brutus, jusqu'au poète Cinna, massacré dans la rue pour une ressemblance de nom, chaque incident, chaque personnage est un trait de la vie humaine dans les révolutions. Le costume, le langage antique est souvent altéré par ignorance ; mais la nature toujours devinée.

Voltaire fait autrement : il choisit dans l'histoire, il la

transforme, il invente au delà. Ce vague soupçon que Brutus était fils de César devient le nœud même et l'intérêt dominant de son drame ; la grande lutte du sénat contre Tempire se cache dans un parricide. Voltaire affirme ce que ne croyait pas Brutus, lorsque, dans son admirable lettre contre le jeune Octave, il s'écriait :

Puissent les dieux me ravir toutes choses, plutôt que la ferme résolution de ne point accorder à l'héritier de l'homme que j'ai tué ce que je n'ai pas supporté dans cet homme , ce que je ne permettrais pas à mon père lui-même , s'il revenait au monde : le droit d'avoir, par ma patience, plus de pouvoir que les lois et que le sénat !

Sans doute Fontenelle et mademoiselle Barbier avaient eu grand tort de faire ensemble une tragédie de la Mort de César, et d'y représenter Brutus et César amoureux et jaloux. Mais fallait-il tout réduire, dans un tel sujet, à des entretiens de conspirateurs? L'histoire ne pouvaitelle donner quelque physionomie de femme pure et passionnée, qui se mêlât avec tendresse à ces vertus féroces, et montrât la vie intime du cœur et la paix domestique engagées dans les luttes sociales?

Shakspeare n'y a pas manqué. Près de la conspiration de Brutus, il a placé l'amour conjugal de Porcia. Cette scène, inspirée de Plutarque, me paraît d'une beauté sublime. Brutus s'est levé dans la nuit, tout agité de son projet. Porcia l'a suivi, le presse, l'interroge sur sa santé, sur son silence :

Non, cher Brutus, vous avez quelque chose dans l'âme; je dois le savoir , au nom de mes droits sur vous ; et je vous le demande à genoux, par ma beauté, que vous vantiez autrefois, par tous vos serments d'amour, et par ce grand vœu qui nou»

a inséparablement unis l'un à l'autre; dites-moi, vous-même, à moi, votre moitié, quel trouble vous accable, et pourquoi des hommes, ce soir, sont venus près de vous? Ils étaient six ou sept, cachant leur visage, même à la nuit.

BRUTUS

Levez-vous , noble Porcia.

PORGU.

Je n'aurais pas besoin de vous supplier à genoux , si vous étiez généreux. Dans le contrat de notre union, dites-moi, Brutus, a-t-il été fait cette réserve que je ne connaîtrais pas les secrets qui vous appartiennent? mon lot est-il seulement de m'asseoir à votre table, de partager votre lit, devons parler quelquefois? Si cela est , et rien davantage , Porcia est la concubine de Brutus , et non sa femme.

BRUTUS

Vous êtes ma vraie , mon honorable femme , aussi chère pour moi que les gouttes de sang qui remontent à mon triste cœur,

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