ONZIÈME LEÇON
Autres prosateurs de Tancienne école dans le x\ni* siècle. — Romanciers classiques ; moralistes : le Sage. — Prévost. — Madame de Tencin. — Mademoiselle de Launay.
Messieurs,
Dans son catalogue des écrivains du siècle de Louis XIV, Voltaire a jeté le nom de le Sage, avec ces mots d'une brièveté tant soit peu dédaigneuse : « Son roman de Gil Blas est resté, parce qu'il y a du naturel. » La première partie de Gil Blas parut, en effet, l'année même de la mort de Louis XIV ; mais, par le génie plutôt que par la date, ce livre appartient à l'âge littéraire dont il marquait la fin. Le Sage doit être compté parmi les écrivains les plus purs et du goût le plus vrai dans notre langue. Si c'est là ce que Voltaire a voulu dire, l'éloge est juste : « Son roman de Gil Blas est resté, parce qu'il y a du naturel; » oui, du naturel, ce don précieux qui manquait à plusieurs hommes de talent du xvur siècle.
A cet égard, le Sage, dans sa vie obscure et modeste, sans prétention de secte ou de parti, fut un modèle à part, un classique de bonne plaisanterie et de bon sens, qui descendait en droite ligne de Molière, et avait emprunté la judicieuse et fine observation de la Bruyère, avec plus de simplicité dans l'expression.
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Mettons-le donc à part, comme un de ces prosateurs de l'ancienne école qui, dans le xviu« siècle, conservèrent le goût du siècle précédent.
Né en 1668, à Vannes en Bretagne, le Sage, après d'excellentes études chez les jésuites de cette ville, et quelques années perdues dans un obscur emploi de finances, vint à Paris chercher fortune, et fit, parmi d'autres essais littéraires, une traduction des lettres d'amour du sophiste grec Arisienète : singulier début d'un écrivain si naturel ! Bientôt, par le conseil d'un ami, il étudia la langue et la littérature espagnoles, mine abandonnée depuis Corneille. Il n'en tira d'abord que de petites comédies, bien écrites, mais d'un efiet médiocre, et une traduction de la mauvaise suite de Don Quichotte, par Avellaneda.
Soit que l'amour du plaisir, ou les embarras de fortune, ou le goût de libres études, ou peut-être toutes ces choses à la fois aient occupé la jeunesse de le Sage, il fut de ces hommes dont le talent ne paraît que dans leur maturité. Il avait quarante-cinq ans quand il publia le Diable boiteux, et cinquante quand il fit jouer Turcaret.
Dans la langueur et l'ennui où s'éteignaient les dernières années du siècle brillant de Louis XIV, la vive satire du Diable boiteux eut un prodigieux succès ; le titre et le fond étaient pris de l'espagnol, mais rajeunis par des allusions toutes contemporaines. L'édition fut enlevée rapidement; et deux jeunes seigneurs se disputèrent, l'épée à la main, dans la boutique du libraire, le dernier exemplaire de ce livre, où la cour était si bien peinte.
Animé par cette faveur publique, le Sage fit son chef-
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d*œuvre, le chef-d'œuvre de la comédie-roinaii, GilBlaa. Puis, en vieillissant, il traduisit ou imita de Tespagnol Gusman d'Alfarache, Estevanille, le Bachelier de Salamanque. De là, sans doute, le procès littéraire fait à le Sage sur la propriété de son meilleur roman ; car de nos jours encore, une prétention nationale lui dispute son Gil Bios, en disant : « Il nous a pris même ses plus médiocres ouvrages ; à plus forte raison son chef-d'œuvre ; >» raisonnement d*après lequel les Espagnols pourraient soutenir que le Sage, ayant emprunté d'eux ses petites comédies du Point d'Honneur et de Don César, il a dû leur prendre aussi Turcaret.
Un mot. Messieurs, sur cette controverse qui, bien comprise , est un honneur sans exemple pour le Sage. Jamais, en effet, dans ces simulations de mœurs étrangères, ces contrefaçons de costumes admises en littérature, on ne vit Tart porté si loin, que le peuple imité se prétendit lui-même l'auteur de l'imitation, et prît la fiction à la lettre. C'est là pourtant ce qui est arrivé de Gil Bios et des Espagnols. Dans le siècle dernier, un homme d'esprit de cette nation, le père Isla, bon prédicateur et assez bon romancier, soutint que l'ouvrage de le Sage avait été volé d'un manuscrit espagnol inédit, et, pour grande preuve, le retraduisit sous ce titre fanfaron et bien espagnol : «« Les Aventures de Gil Blas de Santillane, volées à l'Espagne par M. le Sage, restituées à leur patrie et à leur langue naturelles par un Espagnol zélé, qui ne souffre pas qu'on se moque de sa nation. » Le père Isla n'indique pas, à la vérité, le manuscrit original ; il n'emploie que des inductions, et parfois les plus contradictoires.
Le Sage a-t-il admirablement peint le duc de Lerme,
et le comte d'Olivarès ? « Voyez, s'écrie le père Isla, le vol est évident. Un Espagnol seul pouvait si bien connaître nos ministres. » Le Sage est-il tombé dans quelqu'une de ces erreurs de lieux et de distance dont les livres seuls ne préservent pas? «» Voyez, dit le père Isla, quelle ruse pour cacher son vol, pour en effacer la trace ! c'est l'artifice de Cacus. »>
De tout cela, Messieurs, il faut conclure seulement l'admirable vérité et le succès universel du Gil Bios, traduit dans toutes les langues, revendiqué pour espagnol en Espagne, et reconnu indigène en France pour la vivacité, le naturel et la gaieté.
Ce n'est pas que, dans cette affaire, nous prétendions tout à fait nier la dette envers l'Espagne ; mais elle est autre qu'on ne le dit. Notre Gil Blas n'est pas volé, quoi qu'en ait dit le père Isla, et tout récemment le docte Lorente. Il n'y a pas eu de manuscrit mystérieux trouvé par le Sage, et caché pour tout le monde; mais nul doute que le Sage n'ait habilement recueilli cette plaisanterie sensée, cette philosophie grave avec douceur, maligne avec enjouement, qui brille dans Cervantes et dans Cuevedo, et dont quelques traits heureux se rencontrent toujours dans les moralistes et les conteurs espagnols. A cette imitation générale et libre, le Sage mêle le goût de la meilleure antiquité : il est, pour le style, l'élève de Térence et d'Horace.
Le Sage a été dignement loué, de nos jours, par Walter Scott. L'inventeur du roman historique, celui qui a rafraîchi l'imagination de notre vieille Europe, en évoquant tous les souvenirs du moyen âge, toutes les singularités des coutumes locales, des superstitions populaires , a senti le prodigieux mérite d'un roman qui
occupe, divertit, intéresse avec les incidents de la vie commune, où tout est neuf et près de nous, où l'homme de notre société, Thomme d'hier, l'homme d'aujourd'hui est sans cesse devant nos yeux. Le merveilleux, l'extraordinaire a sans doute un grand charme, surtout à deux époques, quand la réalité est encore mal connue, et quand elle est épuisée ; mais, dans l'intervalle, il est un point où ce qui plaît surtout, ce qui est invention, c'est le vrai, découvert avec justesse et vivement exprimé.
Walter Scott, par souvenir de lui-même dans sa notice de le Sage, a loué surtout l'expression pittoresque et le talent de description du romancier français. Par exemple, il admire le site agreste et le minutieux inventaire de la grotte où se cachait don Raphaël, sous un habit d'ermite. La description est heureuse en effet, et surtout sans longueurs ; mais ce genre de beautés est secondaire pour le Sage : il n'a nul besoin du prestige des lieux et de la surprise faite à l'imagination par quelque spectacle ou quelque personnage mystérieux. Le cours ordinaire des choses est son meilleur théâtre ; il ne tire ses incidents et sa nouveauté que du cœur de l'homme.
Dans/e Diable boiteux, il n'avait écrit que des anecdotes et des fragments sur la vie humaine. C'était la forme naturelle de l'ouvrage , cadre ouvert aux portraits satiriques , aux réflexions morales , aux épigrammes , à la rêverie. Il y avait toutefois de l'unité et quelque invention dans le caractère du Diable, pris de l'espagnol, mais fort perfectionné. Le Sage en avait fait le Diable bon homme, lui donnant cette nature friponne et déliée , malicieuse plutôt que méchante , qui domine dans son per-
soiHiâge de Scipion , et dont Gil Blas lui-même a quelques traits. Asmodée est resté le génie familier de tous les héros de le Sage, le démon de la bonne plaisanterie. Asmodée est bien supérieur au diable Chrysal, diable d'ailleurs fort spirituel, qu'a imaginé, d'après le Diable boiteux, un romancier anglais , enlevant pour lui les toits des maisons royales et des palais ministériels. Le roman de Chrysal était une excellente satire politique , qui ne se comprend plus guère aujourd'hui ; le roman de le Sage, une satire morale encore piquante. L'auteur y a pris tous les tons, même celui d'une grave et religieuse éloquence. Son chapitre sur les tombeaux est presque une méditation d'Hervey, n'étaient quelques bons traits de maligne satire qui se mêlent à la morale et préviennent la monotonie.
Mais enfin ce ne sont là que des notes, et V album de voyage du grand peintre de la vie humaine. C'est dans Gil Blas qu'il Ta décrite par une fiction fort simple, celle d'un spectateur qui s'est mêlé à tout , a passé par toutes les conditions, depuis celle de valet jusqu'à celle de premier commis et de sous-ministre , et a fait connaissance avec tous les vices , tous les travers , tous les ridicules , par l'exemple d'autrui, et souvent par le sien. Cette forme a été partout imitée. On a fait le Gil Blas de chaque pays ; et le meilleur livre que nous ayons sur l'Orient , VAnastase de M. Hope, est une espèce de Gil Blas, racontant par quelle succession d'aventures il a tour à tour essayé toutes les conditions de la vie grecque et musulmane. Mais, en Orient, cette variété de tableaux ne peut naître que d'une foule de vicissitudes violentes et romanesques. Dans notre civilisation paisible , c'est une suite d'événements fort simples qui nous montrent la société sous
tous les points de vue. Aucun incident pris à part n'est rare ni singulier. Quant au personnage principal, comme acteur et comme témoin, il est également tiré de la moyenne de Thumanité. Il n*a ni vertus ni talents extraordinaires.
.... Quemvis média erue turba , Aut ab avaritia, aut miser ambitione laborat. Nam vitiis nemo sine nascitur; optimus ille est Qui mînimis urgetur.
Aussi le tout est conté d'un ton si simple et si vrai , qu'après avoir lu le livre , on connaît et parfois dans le monde on retrouve les personnages. Gil Blas, par exemple, « c'est un homme d'esprit, né pour le bien, mais facilement entraîné vers le mal ; profitant de l'expérience qu'il acquiert à ses dépens pour tromper à son tour les hommes qui l'ont trompé ; se livrant sans trop de scrupule à cette représaille, et quittant volontiers le parti des dupes pour celui des fripons ; capable cependant de repentir et de retour; conservant jusqu'au bout le goût de la probité, et se promettant bien de redevenir honnête honime à la première occasion. >»
Ce n'est pas moi , Messieurs , qui ai tracé cet ingénieux portrait; je le prends comme résumé historique dans un éloge* de le Sage. Quant au docteur Sangrado, au poëte Fabrice, et même à l'archevêque de Grenade, ils sont tellement connus qu'il n'y a plus à les décrire : leur nom est leur portrait.
Un seul reproche sérieux a été fait au roman de Gil Blas, c'est l'absence trop marquée de toute élévation de
' Éloge de le Sage, par M. Patin.
sentiments. L'égoïsme, la poltronnerie, la servilité y sont peints avec indulgence, a-t-on dit; et on s'y plaît avec les fripons. Nous Tavouons, il y a peu d'exaltation morale dans Gil Bios. C'est la marque du temps où il fut écrit. Il appartient à l'école de ces écrivains libres penseurs, qui, dans leur hardiesse un peu bourgeoise, riaient sous cape des vices du siècle , mais prenaient tout doucement le monde comme il est, sans espoir de le réformer. De ce nombre étaient Crébillon fils , Piron , et plus tard Collé. Le Sage eut sur eux l'inestimable avantage de respecter toujours les mœurs. Il est moins idéal , mais non moins pur que Walter Scott. Du reste, fort honnête homme pour son compte, et d'un caractère noble et désintéressé , il est sans colère contre les malhonnêtes gens. Les côtés peu nobles de notre nature, l'égoïsme, l'intérêt, la complaisance servile, le défaut de courage, ne le choquent pas assez ; il en rit, et parfois les excuse. Un critique célèbre a vivement blâmé cette habitude d'esprit qu'il appelle prosaïque. Nous y voyons surtout la marque du temps , l'esprit de ces dernières années du règne de Louis XIV, qui se fondent si bien avec les premières de la régence , époque de corruption sourde , de religion sans foi, de bassesse, de vénalité. Le Sage ne s'indigne pas de vices si communs sous ses yeux ; mais il les rend, pour toute punition, avec une vérité parfaite.
Quand il peint l'ébranlement de la vieille monarchie espagnole, les sottes obstinations des ministres, les friponneries des premiers commis, évidemment il songeait à la France. Les touches sont légères et prudentes. Le Sage n'est pas philosophe; il n'aime pas les novateurs, même en littérature. C'est un libre penseur du vieux temps,
qui, loin de la cour et du grand monde, content des douceurs d'une vie obscure , rit tout bas de ce qui se passe au-dessus de lui. Ce point de vue était tout autre que celui de la Motte , de Fontenelle , de Voltaire , novateurs, mais courtisans, sceptiques en religion , mais ménageant fort les cardinaux premiers ministres.
Le Sage, très-sévère pour Fontenelle et les esprits subtils qui veulent changer la langue du blanc au noir, n'épargne pas davantage le génie tragique de Voltaire. Non content de s'en moquer sur le théâtre de la Foire , où venaient les grandes dames de la régence avec le même empressement que leurs laquais , c'est Voltaire qu'il a mis dans Gil Blas, sous le nom du poëte Gabriel Triaquero, dont les vers, farcis de maximes et mal rimes, font fureur à Valence, et sont préférés à ceux du sublime Lope de Véga et du moelleux Caldéron. Voltaire sans doute aussi s'est souvenu de ce passage , lorsqu'il a parlé trop légèrement de le Sage , dont il aurait dû beaucoup admirer la prose, aussi nette et aussi vive que la sienne.
Le Sage, éloigné du monde , passa ses dernières années dans une retraite moins agréable que le château de Lirias, à Boulogne-sur-Mer, chez un de ses fils devenu chanoine. Son autre fils s'était fait comédien. Dans la vieillesse et la surdité , le Sage conserva l'esprit et la gaieté du conteur le plus aimable , et mourut respecté de tous ceux qu'il avait fait rire.
La vie de le Sage , comme celle de quelques autres moralistes , s'écoula sans événements , et ne fut pas agitée de vives passions. Il avait pris pour devise le mot de la Bruyère , et s'y renferma : « Le philosophe use ses esprits à démêler les vices et le ridicule des hommes. î»
D n'en est pas ainsi d'un autre romancier célèbre du
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même siècle , qui , dans ses fictions , prit le côté tragique de la vie humaine , dont il avait pour son compte éprouvé toutes les passions et tous les orages.
Le savoir-faire dans le monde, la justesse du sens et la modération des goûts , assez de bonté , nulle sensibilité romanesque , voilà ce qui plaît à le Sage. L'abbé Prévost^ est, au contraire, tout romanesque, mais vivement, naturellement. Ses aventures, source de ses écrits, commencèrent au sortir de Tenfance. C'était un des hommes les mieux doués de tous les dons extérieurs , et de toutes les qualités brillantes de l'imagination et de l'esprit. Une sorte d'inertie rêveuse , d'insouciance monacale se mêlait en lui à des passions ardentes ; et sa vie s'écoula dans ces agitations, ces alternatives de faiblesses et de remords , qui donnent peu de dignité au caractère , mais servent bien le talent.
Né, en 1697, à Hesdin, dans l'Artois, d'un père, magistrat estimé , Prévost , élevé chez les jésuites de la ville , fut d'abord fervent novice. Puis, à seize ans, il quitta le collège et s'engagea dans l'armée comme volontaire. Il se lassa bientôt de cette vie bruyante , ennemie de l'étude ; il revint chez les Pères jésuites , avec une ferveur de repentir et de noviciat que le talent qu'il annonçait fit sans peine accueillir. Mais bientôt ce ne fut plus l'inconstance d'esprit, ce fut une passion plus forte qui tourmenta Prévost, et vint le disputer au cloître. Il quitta de nouveau les Pères, rentra dans l'armée avec un grade, et goûta vivement la vie libre et dissipée d'un jeune officier.
' Un homme de lalent , poëte et critique plein d'imagination , vient d'écrire sur l'abbé Prévost quelques pages qui auraient dû faire supprimer celles-ci.
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Dans remportement de faciles plaisirs, il avait conçu cependant une profonde passion pour une personne qui lui fut enlevée avec des circonstances obscures.
La fin d'un engagement trop tendre , dit-il lui-même dans une lettre, me conduisit au tombeau. Cest le nom que je donne à Tordre respectable où i*allai m'ensèvelir , et où je demeurai quelque temps si bien mort, que mes parents et mes amis ignorèrent ce que j'étais devenu.
Cet ordre était celui des bénédictins de Saint-Maur. Prévost, qui n*avait encore que vingt-deux ans, ne tarda pas d'y prendre la prêtrise, et fut choisi par ses supé* rieurs pour prêcher un carême dans la ville d'Ëvreux. Sa belle imagination ravit l'auditoire . Mais il ne remonta plus dans la chaire , et fut envoyé à l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, pour travailler aux collections savantes. Il n'avait pas sans doute plus de goût pour ces arides études que n'en avait eu jadis le père Malebranche. L'ennui du cloître réveilla bientôt dans son cœur le souvenir du monde ; et, en compilant son volume de la Gallia chris^ tiana, il commença son premier roman. Soaimagination, qui avait besoin de se répandre , animait les soirées d'hiver du couvent, par de longs récits d'aventures qu'il faisait sur-le-champ, à la demande de ses pieux confrères ; et parfois le jour surprit la savante congrégation dans ces veilles d'une nouvelle espèce.
Cependant, ni les plaisirs de l'imagination, ni l'étude ne pouvaient remplacer ce qu'il avait perdu, u Le sentiment me revint , a-t-il avoué quelque part; et je connus que ce cœur si vif était encore brûlant sous la cendre. » Mais Prévost s'était lié cette fois pour jamais. Ne pouvant espérer la liberté , il souhaita du moins une captivité plus
douce , et fit demander en cour de Rome sa translation à Cluny, monastère dont la règle était moins rigoureuse. Elle lui fut accordée. Mais Tévêque d'Amiens, auquel le bref était confié , refusa de le publier. Prévost, qui, dans son impatience, avait brusquement quitté Saint-Germaindes-Prés, se trouva sans asile, et s'enfuit en Hollande, évasion qui lui attira, même de Voltaire, le titre fâcheux de moine défroqué. Il faudrait savoir, avant de le juger, tout ce que cet homme , né tendre et passionné , avait souffert dans la sécheresse et les tracasseries du cloître , et combien il avait besoin de respirer l'air libre, au prix même du malheur et de la disgrâce publique.
Il vécut quelque temps à la Haye , et y publia les Mémoires d*%in homme de qualité, son premier ouvrage. Les passions qu'il peignait si vivement n'avaient pas cessé pour lui. Dans la société de quelques familles réfugiées, il connut une jeune personne protestante , aussi belle que malheureuse. 11 l'aima, s'en fit aimer, et prodigua tout pour elle, sans vouloir cependant l'épouser par un souvenir de ses anciens vœux. Elle le suivit en Angleterre, où il entreprit un journal littéraire, le Pour et le Contre, et fit paraître, en 1732, Cléveland et Manon Lescaut.
Les aventures de Prévost commençaient à devenir célèbres en même temps que ses ouvrages. Un érudit français très-caustique, Lenglet Dufresnoy, publia que l'abbé Prévost venait d'être enlevé par une femme, qu'il changeait de religion en changeant de pays, et allait bientôt se faire Turc pour devenir muphti. Prévost se défendit du ridicule d'avoir été enlevé, et répondit aux autres reproches en se représentant comme un homme d'études, « qui passe quelquefois des semaines entières sans sortir de son cabinet; civil par éducation, mais peu galant;
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d'une humeur douce, mais mélancolique; sobre enfin, et réglé dans sa conduite. » Et malgré les écarts de sa vie, rien n'oblige de douter que ce portrait ne soit, en grande partie, véridique.
Après plusieurs années passées à Londres dans cette vie équivoque et laborieuse, Prévost, dont la réputation s'étendait chaque jour en France, obtint d'y rentrer. 11 fut dispensé de ses vœux de bénédictin, et, restant prêtre séculier, fut choisi pour aumônier par le prince de Conti, qui goûtait fort ses romans. Dans cette situation plus libre et plus heureuse, Prévost continua le Pour et le Contre, et publia le Doyen de Killerine, et d'autres ouvrages. Sa vie fut encore troublée. Accusé d'avoir pris part à une gazette qui déplut à la cour, il n'évita une lettre de cachet qu'en se retirant à Bruxelles. Il en revint bientôt; et, sous la protection du chancelier d'Aguesseau, entreprit sa grande collection de V Histoire des voyages, en partie traduite de l'anglais, en partie composée par lui avec un talent quelquefois très-remarquable, et qui laisse bien loin l'incomplet et fautif abrégé de la Harpe.
En même temps, il naturalisait dans notre langue les beaux romans de Richardson, et aidait ainsi cette influence du goût anglais que Voltaire avait commencée parmi nous.
On sait quel accident funeste termina prématurément la vie de l'abbé Prévost. Comme il traversait le bois de Chantilly pour retourner à une petite campagne qu'il avait, il fut frappé d'évanouissement. Trouvé au pied d'un arbre et rapporté sans connaissance, il expira sous le scalpel d'un chirurgien de village, à l'âge de soixantequatre ans.
Il avait écrit plus que Voltaire; et on peut fort juste-
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nient lui appliquer ce que Voltaire disait de Dryden : « Qu'il manquait à cet homme, pour jouir d'une grande renommée, de n'avoir fait que le quart de ses ouvrages.» Une partie de ceux de Tabbé Prévost est, en etfet, ou compilée pour des libraires, ou composée trop vite, sans recherches savantes et sans choix. Mais il eut deux grands mérites, la passion et le naturel. Il n'invente pas toujours heureusement; il se jette dans de faciles récits d'aventures; mais il occupe, il attache, il est éloquent. <« La lecture des malheurs imaginaires de Cléveland , dit Rousseau, faite avec fureur et souvent interrompue, m'a fait faire, je crois, plus de mauvais sang que les miens. »
Dans les combinaisons si variées du roman moderne, on remarquera qu'il n'y a guère de source d'intérêt, de foniie de nouveauté que n'ait pressentie et que n'ait essayée Prévost. Il a devancé le plus célèbre des romanciers de nos jours, par la manière habile dont il mêle à ses personnages, dont il enlace dans ses fictions des noms et des souvenirs historiques. Il a peint non-seulement les caractères de la vie commune, mais les intrigues des partis, les passions des sectes, les fanatiques d'Angleterre, les catholiques d'Irlande, la colonie protestante qu'il rêve à l'île de Sainte-Hélène. Son imagination dispose avec candeur du monde entier. Le premier il a fait entrer sur la scène dô l'humanité la vie sauvage, et tiré de nouveaux etfets, non de l'exagération factice des caractères, mais de la diversité des mœurs et des climats.
Prévost est aujourd'hui moins lu que le Sage. Ses inventions ontfaîtleur temps, et ne seraient plus assez piquantes et assez neuves pour nous. Mais quand elles succédaient à la grave littérature du xvir siècle, quand l'auteur ouvrit
tout à coup ce monde d'aventures à l'imagination, je no m*étonne pas qu'il ait enchanté les esprits et obtenu le même succès que Walter Scott de nos jours. Peut-être même a-t-il un avantage sur le grand romancier de notre siècle, c'est d'être moins antiquaire, moins artiste, moins habile à découper dans l'histoire le cadre de son roman, et plus occupé de s'y placer lui-même avec ses* passions et ses souvenirs. C'est là ce qui jette au milieu de tant d'aventures, parfois peu naturelles et peu liées, un grand air de vérité. Ses personnages ont quelque chose de luimême : ils ont de grands intervalles de folle passion et de solitude mélancolique ; ils sont tendres et studieux ; ils passent par le cloître ou ils y reviennent. Le héros des Mémoires d'un homme de qualité, Cléveland, Patrice dans le Doyen de Killerine, tous ces personnages sont empreints de la physionomie de l'abbé Prévost, qui, suivant l'expression de Voltaire dans un moment de justice , « n'était pas seulement un auteur, mais un homme ayant connu et senti les passions. »
Cette inapression de ressemblance ne peut-elle pas se soupçonner aussi dans le chef-d'œuvre de l'abbé Prévost, son roman impérissable où un intérêt si touchant naît de personnages en apparence si dégradés, où le vice même se rachète et se transforme par la passion? Je ne voudrais pas faire tort à la jeunesse de l'abbé Prévost, ni supposer qu'il s'est jamais autant écarté de l'honneur que le chevalier des Grieux; mais j'ai peine à croire que plus d'une situation si bien peinte dans ce roman n'ait pas été sentie et éprouvée par l'auteur. Cette passion irrésistible du chevalier, cette fuite de la maison paternelle, ces retours vers l'étude et la théologie , cette évasion de Saint-Lazare, tout cela me paraît bien ressembler aux noviciats
interrompus de Prévost, et à sa brusque sortie de Saint- Germain-des-Prés. L'homme vertueux du roman de Manon Lescaut , Tabbé Thiberge, ce prêtre indulgent, ce modèle des amis généreux , était un personnage réel , connu sous ce nom même, et dont Prévost avait peut-être éprouvé pour son compte la sagesse et Tamitié.
Sans admettre en tout cette conjecture, on ne peut douter que , dans ce roman , bien des choses ne soient peintes d'original, et que Prévost, dans sa vie d'aventures, n'ait rencontré cette femme si légère, cette coquette charmante et pernicieuse que l'excès du malheur rend si noble et si tendre. Par là, ce livre, dont le début annonçait une aventure vulgaire, dont les détails offrent souvent des mœurs dégradées, s'élève, en finissant, au sublime de la passion. Cette jeune courtisane devient une épouse admirable, et sa mort, dans les solitudes d'Amérique, n'est pas une scène moins éloquente que la mort d'Àtala.
L'imagination n'est pas tout ici. Prévost avait souffert quelques douleurs semblables. Ce sont là ces anciens chagrins dont il parle , et qui avaient laissé , dit-il , une empreinte durable sur son visage.
Malheureusement, lorsque l'homme de talent trahit à demi dans ses ouvrages quelque triste mystère de sa destinée , les conjectures des oisifs vont au delà ; et , si son imagination attristée se plaît à des fictions sinistres, on finit par soupçonner sa vie. Byron avouait des fautes et des regrets : on lui a supposé des crimes K La vérité des peintures mélancoliques de l'abbé Prévost fut égale-
* Voyez un article liUéraire el psychologique de GœUie, où Byron est représenlé comme coupable d'un assassinat.
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ment expliquée par une lugubre calomnie. On imagina qu'il était poursuivi d'un affreux souvenir; que jeune, dans un transport d'amour et de fureur, voulant venger sa maîtresse, il avait repoussé son père avec une violence qui causa la mort du vieillard. Rien dans la réalité n'accrédite cette fable odieuse ; elle désespéra longtemps l'abbé Prévost, sans le détourner des tristes peintures où le portait son génie, et qui ont fait sa renommée. Tout semble attester d'ailleurs que cet écrivain mélancolique était un excellent homme, du caractère le plus doux et le plus aimable , tendre , généreux , sincère, prodigue pour les autres. Seulement la pauvreté le réduisit parfois à d'humiliantes démarches, et on souffre à la lecture d'une lettre où il sollicite un prêt d'argent de Voltaire, en lui offrant des éloges. L'abbé Prévost, du reste, ne fut jamais ni le détracteur du génie de Voltaire, ni le partisan de ses opinions. Malgré les aventures de sa jeunesse, et son séjour de Hollande et d'Angleterre, il paraît même avoir toujours eu le cœur touché de la religion. Il projetait , dans ses dernières années, de grands ouvrages pour la défendre ; et il ne lui a manqué, pour être fort édifiant, que de n'avoir pas été prêtre.
Dans le même temps, une autre personne, également échappée aux vœux monastiques, portait dans la peinture de l'amour un art plus délicat et non moins de passion. C'était madame de Tencin, phénomène moral, qui réunit les plus étranges contrastes : une vie d'intrigues, de séductions intéressées, et un talent pur, sensible, passionné, la prostitution au cardinal Dubois et l'amitié de Montesquieu.
Madame de Tencin fut une des personnes qui ont pratiqué les premières avec succès le grand art d'arriver h la
considération sans estime. Petite religieuse dans un couvent de province, elle réussit à tout, à sortir de son couvent d'abord, à devenir dame chanoinesse, puis à faire annuler ses vœux, à vivre à Paris dans le grand monde, s'appuyant des dévots et des philosophes, se mêlant de bulles et de galanteries. Condamnée, comme femme, à n'avoir d'ambition que pour autrui, elle fit de son frère, abbé médiocre et fripon, un évèque, un archevêque, un cardinal, un ministre; elle l'eût fait pape, si Dubois eût régné plus longtemps.
Mais cette excellente sœur fut mère dénaturée, et, par bienséance, fit exposer furtivement son enfant au berceau, son enfant qu'une pauvre vitrière adopta, et qui devint d'Alembert. Madame de Tencin ne fut pas tourmentée pour cette faute, comme l'était à Londres la mère moins coupable peut-être du poète Savage. D'Alembert ne daigna jamais se plaindre ni réclamer son nom.
Le cœur de madame de Tencin fut mis à d'autres épreuves. Un amant jaloux se jtua chez elle à ses pieds. Elle fut arrêtée et poursuivie criminellement pour cette mort, dont pourtant elle se justifia très-bien.
Ces incidents ne troublèrent qu'une part de sa vie. Le reste s'acheva dans une heureuse retraite, au milieu des plaisirs de l'esprit et de l'intimité assidue des premiers hommes du temps. Ce règne paisible, ce gouvernement des beaux esprits, qu'elle appelait ses bêles, dura jusqu'à l'époque où madame GeofiFrin lui succéda, comme une bourgeoise à une princesse.
Quoi qu'il en soit, dans les agitations ou le calme de sa longue vie, madame de Tencin écrivit quelques romans pleins de charme. 11 n'y a besoin de dire que l'amour en est le sujet et l'àme. C'est, du reste, l'élégance et l'ima-
gmatioii sensible de uiadanie de Lafayette , mais quelque chose de moins réservé, de moins sage.
Dans celui de ses romans qui remonte à une époque assez éloignée, le Siège de Calais, on remarque parfois (;e défaut de simplicité, et ces ornements de cour que notre belle littérature jetait sur le moyen âge. Mais, pour le goût, la passion, le naturel, rien ne surpasse les 3/cmoires du comte de Comminges. On y sent, comme dans les ouvrages de Tabbé Prévost, le contre-coup de la solitude et l'émotion du cloître. La dernière scène est d'un pathétique admirable. Un jeune frère de la Trappe, mourant et couché sur la cendre, fait sa confession à haute voix, devant la communauté assemblée. Ce jeune frère est une femme : elle était libre, elle meurt; et ses dernières paroles sont entendues par celui que le désespoir de l'avoir perdue avait conduit dans le même monastère, et qui est là, près d'elle, sous le vêtement qu'ellemême avait pris. Depuis que la religion est surtout employée comme effet dramatique, et mise en lutte avec l'amour, a-t-on jamais imaginé situation plus touchante? L'auteur a mis dans une fiction autant de passion et d'éloquence que mademoiselle de Lespinasse dans des lettres véritables, témoignage d'un amour qui lui coûta la vie.
Le roman du comte de Comminges, qu'une anecdote obscure a voulu ôter à madame de Tencin, pour le donner à M. d'Argental, est resté le plus beau titre littéraire des femmes dans le xvur siècle. La pureté délicate de Zaïde et de la Princesse de Clèves s'y retrouve, avec une simplicité plus libre et plus animée. Surtout, on n'y voit rien de ces grâces un peu maniérées, fort à la mode dans la société même dé madame de Tencin. Tout est
naturel et ingénu dans cet ouvrage d'une personne qui l'était si peu.
A la même époque, une autre femme de beaucoup d'art et d'esprit, qui avait aussi mêlé dans sa vie les intrigues de la politique et celles de l'amour, écrivait non pas des romans, mais des Mémoires assez peu sincères. C'était mademoiselle de Launay, femme de chambre de la duchesse du Maine, sans grâce et sans beauté, mais recherchée, pour son esprit, par les hommes les plus distingués du temps, chantée par Chaulieu, admirée par Fontenelle, flattée par Voltaire, et ayant eu l'honneur d'être mise en prison, pour conspiration de cour avec un prince du sang.
Les écrits de mademoiselle de Launay sont curieux à plus d'un titre, et surtout parce qu'ils marquent une époque de la langue et du goût, un certain art de simplicité mêlée de finesse, d'élégance discrète et de bienséance ingénieuse. C'était le ton de la cour de Sceaux. C'était le style net et fin qui plaît dans la Motte, auquel Fontenelle ajouta de nouvelles grâces, que Mairan, madame de Lambert, Maupertuis employèrent avec goût, que Montesquieu mêla parfois à son génie, et dont quelques nuances se retrouvent dans la concision piquante de Duclos et dans la subtilité prétentieuse de Marivaux. Sous la plume de mademoiselle de Launay, ce style est à son point de perfection, poU, enjoué, facile, et parfois, lorsque son cœur est engagé dans ce qu'elle raconte, vif et coloré, en dépit de la modestie de l'expression.
11 y a peu de choses dans ces Méinoires, peu de choses dans la vie de mademoiselle de Launay, vie de couvent et de petite cour, sèche, bienséante, contenue. Fontenelle, qui avait beaucoup connu l'auteur, a dit du Uvre :
« Cela est écrit avec une élégance agréable ; mais cela ne valait pas la peine d'être écrit. — Les femmes sont de votre avis, lui répondit-on; mais les hommes n'en sont pas. — Les femmes ont raison, reprit Fontenelle ; il est vrai que ce n'est peut-être pas par raison. » La forme de ce jugement ressemble au tour d'esprit dont il fait la critique. Ce sont des contrastes ingénieux, quelque chose d'épigrammatique et de poli, un jeu calculé d'expressions, qui marquent des différences délicatement saisies entre les idées. A-t-on jamais mieux peint, par exemple, la froide et tyrannique amitié des grands, que dans ce peu de mots sur la duchesse du Maine : « Cette princesse, qui avait le malheur de ne pouvoir se passer des personnes dont elle ne se souciait pas? » Et de pareils traits se rencontrent sans cesse et sans effort dans le style de mademoiselle de Launay.
Souvent l'esprit coûte quelque chose à la justesse : c'est une vive saillie, un caprice amusant. Dans mademoiselle de Launay, l'esprit c'est la plus fine justesse de pensée et d'expression. Aussi avait-elle étudié, comme madame de Grignan, la philosophie de Descartes et un peu de géométrie. Elle tirait de cette science certaines analogies qu'elle appliquait même à l'amour. C'est ainsi que, fort jeune, elle fit une remarque digne A'Euclide, sur une personne qui lui donnait souvent la main pour la ramener le soir à son couvent : « Il y av^it une grande place à passer, et dans les commencements il prenait son chemin par les côtés de cette place. Je vis alors qu'il la traversait par le milieu : d'où je jugeai que son amour était au moins diminué de la différence de la diagonale aux deux côtés du carré. » Mademoiselle de Launay ne porta pas toujours cette précision scientifique dans
les affections du cœur : elle aima, luéiue sans être aimée.
Mais son plus grand malheur fut la servitude où elle vécut, avec un esprit d'observation qui lui rendait le joug insupportable. De là aussi, dans ses Mémoires , quelques tableaux de mœurs vivement sentis, et peints de même. Mademoiselle de Launay a fait, pour une société de cour, deux comédies assez froides et presque ennuyeuses, malgré beaucoup d*esprit. Mais il y a, dans ses Mémoires, des scènes d*un excellent comique ; par exemple, sa présentation à tout Versailles, par une grande dame, qui s'est engouée d'elle, l'accable d'éloges, et la fait tenir debout dix heures durant, lui demande son horoscope, et une lettre d'affaires pour son procureur.
Voilà , dit la grande dame, en traînant sur ses pas sa protégée , cette personne dont je vous ai entretenue , qui a un si grand esprit , qui sait tant de choses. Allons , mademoiselle , parlez. Madame , vous allez voir comme elle parle. — Elle vil que j'hésitais à répondre , et pensa qu'il fallait m'aider, comme une chanteuse qui prélude, à qui l'on indique l'air qu'on désire entendre. — Parlez un peu de religion , dit-elle ; vous direz ensuite autre chose.
Il y aurait eu de quoi embarrasser Voltaire lui-même. Mademoiselle de Launay se tira pourtant de cette épreuve.
Présentée chez la duchesse du Maine, elle y fut d'abord femme de chambre, dans la rigueur du mot et des fonctions. Puis une lettre à Fontenelle, sur un petit événement du jour, courut les salons et la rendit célèbre. Elle entra dans les plaisirs d'esprit et les fêtes de Sceaux. L'abbé Chaulieu, qui devenait aveugle, s'éprit d'amour
pour elle, et lui adressa de jolis vers. Foiiteuelle compta son suffrage. Le savant Dacier, qui venait de perdre madame Dacier, songea sérieusement à Tépouser ; et enfin la princesse qu'elle servait daigna lui parler.
Cette haute faveur lui devint fatale; et c'est là le point curieux de l'ouvrage. On y voit cette conspiration de Cellamare, tramée par une princesse bel esprit, avec les plus grands projets du monde et les plus petits ressorts. Il ne s'agissait de rien moins, en effet, que d'une grande ligue du Nord et du Midi, du rétablissement des Stuarts, tout cela pour arriver à renverser le régent, et à rétablir M. le duc du Maine dans tous ses privilèges de bâtard légitimé, qu'il avait perdus, sans mot dire, à la séance du parlement. Saint-Simon a fait un récit incomparable de cette séance, et du piètre rôle qu'y joua le duc du Maine. C'est l'hymne du parti vainqueur. Mademoiselle de Launay nous donne les Mémoires secrets du parti vaincu; et on ne s'étonne pas de sa défaite. Jamais conspiration de femmelette bel esprit ne fut plus étourdiment conduite. La duchesse, dans son dépit de voir échapper à son mari l'héritage de Louis XIV, consulte tour à tour des érudits, des devineresses, des intrigants faiseurs de mémoires politiques, puis enfin s'arrête à l'idée de faire demander par l'Espagne la convocation des États généraux en France. La découverte de ce plan, la saisie de force mémoires à l'appui, l'emprisonnement de la duchesse du Maine et de son mari, sont des événements historiques assez connus. Le régent, tout engourdi qu'il était par les plaisirs, avait une grande supériorité sur de pareils conspirateurs. Il n'y eut plus pour mademoiselle de Launay d'autre rôle et d'autre sujet de récit qu'une prison bien supportée, puis un re-
tour dans le palais désormais attristé de la duchesse du Maine réduite à ne plus être que la reine de Sceaux.
La vie et le style de mademoiselle de Launay caractérisent parfaitement cette école spirituelle, bienséante, parfois maniérée, toujours un peu sèche, dont la Motte était le poète et dont Fontenelle fut le Voltaire. Il est impossible de songer moins à sa mère et à sa sœur que ne le fait mademoiselle de Launay ; et elle parait aimer fort médiocrement la princesse même, à qui elle s'était dévouée. Mariée un peu tard, et uniquement pour avoir le droit de monter dans les carrosses, à un officier suisse, M. de Staal, elle resta dans la petite cour de Sceaux, qui se consolait par le bel esprit de ses revers politiques.
C'est là qu'elle vit et qu'elle a malignement dépeint Voltaire et madame du Châtelet, venant jouer la comédie. Ils dérangèrent un peu les allures concertées et les amusements officiels du palais; et mademoiselle de Launay trouva que c'étaient des non-valeurs dans une société. Elle ridiculise tant qu'elle peut leur conduite inusitée, et les livres d'algèbre et la toilette de madame du Châtelet. Elle adressait ses peintures satiriques à madame du DefFant, qui n'était pas plus indulgente qu'elle, quoique jeune alors. Avec beaucoup d'esprit et d'élégance, mademoiselle de Launay a le pli de sa condition : c'est une soubrette de cour, mais une soubrette ; toutefois, pour la langue, le goût et l'histoire des mœurs, il faut lire ses Mémoires, Leur frivolité même est un curieux témoignage de l'esprit du temps.