DOUZIÈME LEÇON
Retour à la poésie du xviii" siècle. — Influence et supériorité de Voltaire dans tous les genres , hormis le lyrique et le comique. Pourquoi ces deux formes de l'art lui ont-elles manqué? — De l'école poétique, anti-philosophe; Louis Racine; Lefranc de Pompignan. — Destouches; Piron; Gresset.
Messieurs,
Malgré le passage de Voltaire dans le palais de la duchesse du Maine, nous étions là bien loin de la poésie. Cette cour de Sceaux était la miniature du Versailles de Louis XrV. On y sentait, en fait de goût, un peu de bâtardise. Il y avait beaucoup de politesse et de luxe, mais nulle grandeur; et Voltaire lui-même y venait composer et jouer une comédie fort peu plaisante, qu'on ne cherche guère dans ses œuvres. Quand on voit cependant quel était alors le goût des esprits délicats du grand monde, on admire d'autant plus le génie poétique conservé par Voltaire, au milieu d'une société si peu faite pour la poésie. Dans le xvnr siècle, avec tant d'esprit, rester poète, ce n'est pas la moindre originalité de Voltaire! Ni les fausses théories du temps, ni la distraction d'études sévères, ni les premières atteintes de l'âge n'affaiblirent, dans Voltaire, cette source féconde. Depuis sa retraite à Cirey, entre deux géomètres, Kœnig et madame du Châ-
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telet, quelles inspirations de poésie lui viennent encore ! Alzire, Mahomet, Mcrope, Catilina, Ores te, Nanine, quelle suite d'ouvrages éclatants !
Tout cela ne permet nullement de proclamer Voltaire ,
Vainqueur des doux rivaux qui régnaient sur la scène,
ni de le juger le i}lîfs tragique de nos poêles, comme a fait la Harpe. Le temps, ce critique souverain, a déjà montré que les ouvrages dramatiques de Voltaire avaient rarement ces fortes teintes qui gagnent à vieillir. Nulle pièce de Corneille, même le Cid, n'avait été plus applaudie , à sa naissance , que dans la reprise de gloire qu'eut ce grand homme, il y a vingt ans, un siècle et demi après sa mort. Alors aussi, quelques-uns des chefsd'œuvre de Racine excitaient un universel enthousiasme ; et , je le crois , malgré le paradoxe et la satiété , ces retours du goût public se verront encore. Mais l'épreuve ne fut pas aussi favorable à Voltaire. Plus rapproché de nous par la date, il était cependant moins compris, moins aimé. Ses grands effets de théâtre et ses sentences philosophiques semblaient usés ; sa bruyante éloquence de théâtre ne saisissait pas les âmes, comme le génie du vieux Corneille et la perfection passionnée de Racine. On démêlait dans son éclat beaucoup de ces fausses couleurs qui ne tiennent pas.
Voltaire dit quelque part : « Il y a des beautés de sentiment, et des beautés de déclamation. » Rien ne se vérifie mieux par son exemple. Sans cesse il tombe dans ce genre de beautés déclamatoires. On en est étonné pour cet esprit si juste , si naturel , si vif. Mais c'est, je crois , que la grande poésie , le tragique , était un rôle
de convention qu'il prenait à son gré, et dont il riait dans la coulisse. Voyez sa Correspondance : comme il s*y joue de son fracas théâtral et de sa pompe poétique ! Corneille et Racine travaillaient avec plus de bonne foi ; et leurs beautés sont plus sérieuses.
Voltaire a voulu enhardir et animer la scène , multiplier les effets de théâtre. Il y a souvent réussi ; mais , pour la grandeur et la nouveauté des caractères , ce qui est la vie même du drame , a-t-il approché de ses deux modèles? A-t-il rien de comparable à ces créations originales et neuves de don Diègue, de Pauline, de Sévère, de Burrhus , d'Acomat, de Joad? Sa diction , dramatique par le mouvement et la chaleur , l'est-elle autant par la vérité? égale-t-elle la poésie de Racine ou de Corneille, quand il est Corneille? et la perfection de la poésie n*est-elle pas une partie nécessaire de notre théâtre sévère et régulier?
Contre les sophismes de la Motte et de Fontenelle , Voltaire avait défendu la poésie , comme son bien et son domaine. Mais plus tard il se mit à l'aise dans cet héritage qu'il avait conquis , et où il régnait seul. Il s'attacha de moins près au grand art de Racine , son premier modèle. Son vers, moins travaillé, se remplit de paroles plus sonores qu'expressives ; et sur le style poétique , il prit insensiblement quelques-unes des opinions qu'il avait combattues. Après s'être moqué de la peine qu'avait prise la Motte de mettre en prose une scène de Racine , il soutint que les bons vers ne devaient être que de la prose bien faite , à laquelle on ajoutait la mesure et la rime ; et partant de ce principe , qui demandait moins de soins et d'efforts , il fut souvent prosaïque et négligé dans ses vers. Il eut peu de ces formes hardies , de ces
tours originaux , de ces vives images qui sont l'accent même de la poésie.
Il n'en était pas moins fidèle à l'étiquette de notre théâtre ; il en exagéra même la pompe habituelle et les périphrases bienséantes , sans les corriger par ces tours naïfs que Corneille trouvait dans la langue de son temps, et que Racine mêlait artistement à celle de la cour. Par là il fut à la fois moins poétique et moins simple , moins vrai que ses grands devanciers.
Voltaire n'en exerça pas moins sur son siècle la puissance prestigieuse du poëte. Par une rare exception , il la garda même toujours , sachant la transformer selon les âges de la vie , et laissant échapper , à quatre-vingts ans, quelques-uns de ses plus heureux vers. Il est vrai "que ces vers étaient dans un style familier, sur le ton sceptique d'un vieillard qui se permet tout ; et cette liberté était peut-être plus favorable au naturel d'un poëte qui n'était pas né , comme Racine , pour la perfection de l'art , et n'avait pas la patience d'y atteindre.
Je ne m'étonnerai donc pas , Messieurs , d'entendre préférer aux plus éclatantes tirades , aux plus belles scènes de Voltaire , son Épitre à Horace, ou ses Sfnnces il madame du Deffant.
Là Voltaire est poëte à sa manière , et poëte original. Ailleurs il est imitateur , et surpassé. Qu'on lise dans la tragédie de Mahomet cette vive apostrophe :
Si la Mecque est sacrée , en savez-vous la cause V Ibrahim y naquit, et sa cendre y repose ; Ibrahim, dont le bras , docile à l'Éternel , Traîna son fils unique aux marches de l'aulel , Étouffant pour son Dieu les cris de la nature,
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le mouvement de ces vers entraîne ; mais pour juger combien les couleurs poétiques en sont faibles et communes , cherchez la même pensée sous l'expression de Racine :
N'étes-vous pas ici sur la montagne sainte
Où le père des Juifs, sur son fils innocent,
Leva sans murmurer un bras obéissant ,
Et mit sur un bûcher ce fruit de sa vieillesse,
Laissant à Dieu le soin d'accomplir sa pi'omesse,
Et lui sacrifiant, avec ce fils aimé,
Tout l'espoir de sa race en lui seul renfermé?
Trop inférieur à la perfection de Racine , Voltaire , dans la souplesse de son génie , s'est quelquefois heureusement approprié la mâle gravité de Corneille. Ce caractère est surtout remarquable dans sa tragédie de Catilina, œuvre de son âge mûr, qu'il avait fortement travaillée , et dont il joua lui-même le principal rôle sur le théâtre de Sceaux. L'antiquité raconte la ruse pathétique d'un acteur qui avait mis les cendres de son propre fils dans l'urne d'Oreste pour être ému d'une vraie douleur en recevant cette urne sur la scène. C'est ainsi que Voltaire ne jouait pas un rôle, mais était lui-même, quand il s'écriait par la bouche de Cicéron :
Romains , j'aime la gloire , et ne veux point m'en taire , Des travaux des humains c'est le digne salaire ; Qui n'ose la vouloir n'ose la mériter.
Cette gloire qu'il poursuivait depuis quarante années partout et sans cesse , par les grands travaux et les essais frivoles , par les plus belles inspirations de l'art et par la licence , il l'avait , il en jouissait , malgré toutes les ca-
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lt)imiies et toutes les haines. Les lettres régnaient sur l'Europe et Voltaire sur les lettres. Son nom était le premier nom du siècle après celui du vainqueur de Dresde , qui se faisait son disciple et lui demandait la gloire. Le pays le plus vanté par lui, l'Angleterre, lui rendait hommage , et un de ses plus grands poètes lui disait en beaux vers :
A loi, Voltaire, il est donné de plonger dans Tabîme des temps, d'élever les exploits des héros, d'agrandir le nom du monarque ! à toi le drame, le drame renouvelé, à toi la Irompelle épique.
Rien ne manquait à Voltaire, même la faveur ou du
moins les bienfaits de la cour. Mais , parvenu au comble
de ses vœux, ayant épuisé la gloire poétique, il était
gêné en France pour cette libert<'î d'opinion qu'il sentait
croître en lui par le déclin même de l'âge. Mieux valait
pour un philosophe être l'hôte et l'ami de Frédéric, que
le protégé de madame de Pompadour. Il partit donc pour
Berlin quelques mois après la mort de madame du Châ-
telet. Là, Frédéric, guerrier, philosophe vi ennemi du
christianisme comme Julien , vivait comme lui , sans
cour et sans luxe, dans la compagnie de quelques lettrés.
Mais les transports de Julien , courant hors de son palais
recevoir Libanius , ne pouvaient surpasser la joie qu'eut
Frédéric en prenant possession de Voltaire , qu'il fit son
chambellan. On sait que l'enchantement dura peu : les
amours-propn^s s'aigrirent , les tracasseries survinrent.
Frédéric était, en amitié même, despotique et moqueur.
Voltaire médisait du roi , et même du poëte. Ce n'est
pas seulement une querelle au sujet de Maupertuis qui
les brouilla. Voltaire, en composant à Postdam son
poëme sur la Loi naturelle , y glissait des vers tels que ceux-ci :
Assemblage éclatant de qualités contraires , Écrasant les humains et les nommant ses frères ;
Pétri de passions, et cherchant la sagesse, Dangereux politique et dangereux auteur, Mon patron , mon disciple et mon persécuteur.
Frédéric le sut et ne le pardonna pas. De là , Messieurs, après dix-huit mois de séjour dans le palais d^Alcine, bien des lectures , des confidences poétiques , des soupers philosophiques, des tracasseries et des ruptures, révasion de Voltaire échappé de sa chaîne, et son avanie dans Francfort , où il est arrêté , rançonné , fouillé par un commissaire prussien qui lui redemande les poeshies du roi son maître,
A partir de cette époque commence la retraite et la puissance de Voltaire sur le territoire neutre qu'il s'était assuré. Comme la Hollande au xvir siècle, Ferney devint un arsenal de libres opinions pour l'Europe ; et Voltaire, affranchi par l'âge, extrema senecta liber, osa tout contre les préjugés , mais beaucoup trop contre la religion et les mœurs.
C'est alors qu'il écrivit les derniers chants du poëme frivole et licencieux dont il était depuis vingt ans obsédé comme d'une tentation. Mais c'est alors aussi que , dans une joie d'indépendance qui épure et ennoblit sa pensée , il laissa échapper ces beaux vers :
La liberté! j'ai vu cette déesse altière, Avec égalité, répandant tous les biens, Descendre de Morat en habit de guerrière ,
Les mains teintes du sang des fiers Autrichiens,
Et de Charles le Téméraire.
Devant elle on portait ces piques et ces dards , On traînait ces canons, ces échelles fatales , Qu'elle-même brisa, quand ses mains triomphales De Genève en danger défendaient les remparts. Un peuple entier la suit
Il y a dans ces vers, inspirés par les Alpes et rhistoii*e, une verve lyrique accordée rarement à Voltaire. C'ôdt que le poëte était ému. Les vives impressions, les saii-^ lants contrastes se multipliaient dans sa pensée.
Le voilà ce théâtre et de neige et de gloire , Éternel boulevard , qui n'a pas garanti Des Lombards le beau territoire.
Ces mots et de neige et de gloire portent en un moment nos souvenirs sur la vanité de l'ambition humaine. C'est un genre de beauté familier à Voltaire , mais dont quelquefois il abuse.
Au reste , que Voltaire , avec sa facilité si prompte , sa piquante justesse qui lui interdisait de se passionner pour des formules poétiques , ait été médiocre et gêné dans l'ode , et soit resté bien au-dessous d'un rival qu'il dédaignait, on le conçoit sans peine. Mais il semble que le spirituel prosaïsme de ses vers aurait dû s'appliquer à merveille au dialogue comique ; et on peut s'étonner que l'auteur de tant de piquantes épîtres , et du Pauvre diable , n'ait pas compris , dans l'universalité de sa gloire poétique , le talent d'écrire la comédie en vers , que tant de poètes ont eu parmi nous.
Voltaire n'a été bon plaisant que dans son propre rôle, comme il n'a été grand poëte que dans la poésie scepti-
que et mondaine. La comédie et Tode lui manquaient également. Mais , dans la comédie , le xvni* siècle , à défaut de Voltaire , compta plus d'un talent heureux et facile. Dans la haute poésie, Voltaire n*eut que des rivaux malheureux , qu'il écrasait tantôt de ses ouvrages , tantôt de ses critiques ; et , quoiqu'il fût loin d'atteindre à la perfection de l'art , il resta le modèle et tint l'imagination de son siècle au degré que lui-même ne dépassait pas. Son vers tragique ne fut point égalé ; il n'y eut d'épopée après la Henriade que la Pétréide, qui ne fut pas achevée , et dont les fragments mêmes paraissent longs à la lecture. Et quant aux odes, si Voltaire en fit de bien médiocres , les meilleures du même temps n'avaient pas beaucoup plus de succès que les siennes.
Deux hommes cependant cultivèrent alors avec talent cette poésie morale et lyrique dont le xvni* siècle était peu touché. Dans leur élégance correcte et leur gravité, Louis Racine et Pompignan furent classiques, autant qu'on peut l'être sans génie. Louis Racine était bien loin de chercher la redoutable concurrence de Voltaire. Par scrupule religieux autant que par modestie , il s'interdisait d'écrire pour le théâtre. La poésie à elle seule ne lui semblait déjà que trop dangereuse : il voulait au moins la sanctifier par le but. Ses premiers vers , inspirés par sa pieuse éducation , étaient bien étrangers au monde du xvni* siècle; il chantait /a Grâce, à l'imitation de saint Prosper.
Louis Racine a plus d'élégance et de goût que son modèle ; mais il n'a pas cette ardeur et cette imagination du christianisme naissant. Il est théologien où saint Prosper était enthousiaste. Son mérite est de traduire en vers harmonieux , avec une douceur élégante , quelques
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beaux passages des Confessions de saint Augustin. On regrette que Louis Racine n'ait pas été averti par cet exemple même des sources où il devait puiser la poésie , et qu'il se soit réduit trop souvent à la sécheresse didactique. Né avec une âme tendre , il lui a manqué d'oser en avoir le langage. Par là il a failli dans un plus grand et plus heureux sujet, la Religion. Que Ton compare les chants de son poëme aux chapitres du Génie du Christianisme; c'est dans le livre de critique littéraire et d'histoire qu'apparaît la beauté du sujet essayé par Racine, et que se montre la poésie de la religion. Toutefois cette différence ne tient pas au génie seul; mais on sent que la pensée du poëte est enchaînée sous sa foi. 11 n'ose employer que les raisonnements et les paroles consacrés par la tradition.
Le plan de son ouvrage d'ailleurs est net et régulier; d'abord, il combat les athées par le spectacle de la création ; puis les déistes, les anciens philosophes , les philosophes modernes, leur opposant à tous la foi chrétienne comme vérité nécessaire, vérité subHme, vérité consolante. Les événements d'un tel poëme, c'étaient l'âge héroïque du christianisme , les souffrances des martyrs , la vie bienheureuse des solitaires , la chute des temples idolâtres , le renouvellement du monde , l'Église et les Barbares.
Malheureusement, le poëte, si bien nourri par l'étude et la foi dans les anciens temps du christianisme , abandonne ces grandes images pour le raisonnement. Tout est chez lui dogmatique et sévère ; nulle peinture naïve des temps apostoliques ; nulle description touchante des combats du cœur ; point de Cymodocée , point de Velleda.
Malgré l'immense richesse du sujet , le poën^e est
court et monotone. L'auteur est occupé de glaner et d'extraire les pensées des défenseurs du christianisme ; mais il ne représente pas le christianisme même dans le cours de sa merveilleuse histoire. Et puis, il quitte les grandes faces de son sujet; il se détourne de la colonne lumineuse pour tomber dans de petites querelles d'école.
Ce sont là de graves fautes de goût dans un écrivain si pur. Voltaire avait donné jadis au poëme de la Grâce quelques louanges mêlées d'épigrammes , reprochant à l'auteur d'être janséniste et trop peu soumis à l'Église. Plus tard, il fit une ingénieuse critique du poëme de la Religion, sans y méconnaître la correction, et parfois la beauté des vers. Racine garda le silence. Voltaire, non content de ces critiques, voulut faire la contre-partie de l'ouvrage de Racine, et il écrivit le poëme sur la Loi naturelle^ élégante profession de foi théiste, où ne manquent pas les bons raisonnements et les bons vers, mais qui laisse l'esprit incertain de sa route, et ne peut suffire ni à l'explication de notre nature, ni au besoin de notre cœur. Toutefois, dans le xvni" siècle, la poésie modeste et sévère de Louis Racine restait bien effacée par le brillant coloris de Voltaire. Il n'avait de supériorité que dans quelques hymnes tirées de l'Écriture, et où le souffle de son père semble descendu sur lui.
Lefrancde Pompignan, son ami, le suivit dans cette carrière, après avoir essayé celle du théâtre. Il y avait réussi par sa médiocre tragédie de Didon, et il avait entrepris, sous le titre de Zoraïde, le sujet que Voltaire a si poétiquement traité dans Alzire. Mais il y renonça, pour ne plus s'occuper que de poésie morale et d'odes sacrées. Son vers, pur et froid, reproduit heu-
reiiseiiieiit la grave simplicité des Gnom/^w^A* grecs. Mais, il faut l'avouer, ces vieilles vérités, simplement exprimées, étaient un peu fades au goût du xvni* siècle, à côté des discours en vers de Voltaire, si libres dans leur allure, et si piquants de scepticisme et de nouveauté. On lut peu les épîtres morales de Pompignan ; encore moins ses cantiques sacrés.
Et pourtant il y avait parfois dans ces poésies une élévation et une harmonie dignes de nos premiers maîtres. L'âme de l'auteur était capable d'enthousiasme. C'est par là que, dans son ode sur la mort de Rousseau, il a été accidentellement si grand poëte, et fait quelques vers impérissables qui nuisent peut-être à sa renommée; car ils sont si beaux qu'on n'en cite jamais d'autres de lui.
Nul homme, dans le xvnp siècle, ne connaissait mieux les anciens et n'avait une littérature plus variée. Malgrq sa sévérité de goût et de principes, il a mis en vers quel- (jues scènes de Shakspeare et la Prière universelle de Pope, comme il a traduit Eschyle et.le poëme chrétien de Grégoire de Nazianze. Nul secours ne manquait à son talent, ni l'étude, ni le loisir, ni la passion; car il était animé d'une vive haine contre la philosophie nouvelle, bien qu'il fût, par caractère, ennemi des abus et indépendant du pouvoir. Mais, depuis le succès d'il/sîre jusqu'aux facéties des mais, des si, des quand et des pourquoi, il resta toujours accablé sous l'astre prédominant de Voltaire. On sent qu'il est mal à l'aise dans le siècle où règne celui -ci. 11 a tout l'embarras , toute la maladresse d'une vanité souffrante. Il ne sut pas se résigner à un second rang, et il fit plus et moins qu'il n'aurait dû faire.
L'élégance travaillée de ses vers et l'ordre sérieux de
ses idées ne pouvaient tenir contre l'éclat, Tagrénient infini et la hardiesse de Voltaire. On ne chercha pas ce que ses ouvrages pouvaient offrir de sensé, d'ingénieux et parfois d'admirable. Vanté seulement par son ami le marquis de Mirabeau, ce novateur féodal, cet économiste antiphilosophe, il fut mal apprécié de son temps, et ne sera point vengé par l'avenir. Toutefois, l'homme de goût qui voudra parcourir ses cantiques, ses odes, ses épîtres, et jusqu'à sa traduction des Géorgiques, y trouvera des beautés et de l'art.
Dans l'histoire des opinions et des mœurs, les œuvres de Pompignan sont plus curieuses encore. Il représente un parti vaincu, et qui, sur quelques points, avait raison, le parti qui voulait une réforme sans révolution, le soulagement du peuple, et non la ruine du culte et des mœurs.
Mais son esprit n'avait pas assez de force et d'éclat pour une telle lutte. Il attaquait la philosophie nouvelle dans des préfaces et dans des opéras. Un homme de goût de notre temps a fait un ingénieux commentaire sur le Prométhée d'Eschyle , où il retrouve le type de la liberté de penser et de la civilisation opprimée par le pouvoir arbitraire. Dans une vue tout opposée , Pompignan fit de la même tragédie une imitation lyrique dirigée contre la philosophie , ou plutôt contre Voltaire , qu'il appelle Prométhée. Thémis elle-même accuse son fils Prométhée :
Tes arts ont pris la place et des lois et des dieux ,
lui dit-elle. Prométhée n'en tient compte; et, tout en servant les humains , il continue de braver les dieux. Sa statue est couronnée dans une sorte d'apothéose que lui
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décernent des artistes et des citoyens. Il paraît qne Pompignan avait deviné le triomphe de Voltaire à la représentation à! Irène. Mais tout à coup le tonnerre éclate et tombe sur les trophées. La ville est en feu, les édihces s*écroulent. Malheureusement cette allégorie prophétique est médiocre et sans verve. Pour attaquer Tabus des arts , il aurait fallu transporter dans un tel sujet quelque chose de l'éloquente âpreté de Rousseau.
Pompignan survécut à Voltaire ; mais il passa ses vingt dernières années dans la retraite, loin des échos bruyants qui renvoyaient alors la célébrité. Son orgueil était audessus de son talent ; et ce fut la plaie de sa vie. Mais son talent n'en est pas moins digne d'estime, et son courage de respect ; car il lutta contre le plus fort.
C'était la destinée de tous ceux qui voulaient , dans le xvni« siècle, résister au torrent de l'esprit philosophique. Le combat n'était jamais égal , et cela ne tenait pas seulement à l'inégalité des talents. Mais les défenseurs des anciennes maximes , dans ce qu'elles avaient de pur et d'utile , étaient adossés à un rempart croulant de despotisme et d'abus. Il y avait derrière eux les lettres de cachet pour soupçon de jansénisme, les scandales de cour, les persécutions ecclésiastiques, la censure. Dans un pays Hbre comme l'Angleterre , on à vu l'esprit moral et religieux se ranimer et grandir par les attaques de l'esprit sceptique , les talents se partager dans les deux camps rivaux , et , à plusieurs reprises , les écrivains religieux et spiritualistes l'emporter par l'éloquence, l'érudition et la faveur publique ; mais en France , le scepticisme , réprimé au lieu d'être réfuté , pointait toujours victorieusement , et domina seul , du moins jusqu'au schisme de Rousseau. Les exceptions à cette règle étaient
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rares , et quelques-unes peuvent étonner. Le parti religieux était recruté par des poètes comiques , Destouches , Gresset , et jusqu'à Piron , qui faisait des épigrammes fort zélées contre les philosophes.
Cette singularité s'explique d'elle-même pour Destouches : ce poëte tenait, par le goût et l'esprit, au temps passé. L'excellent comique Regûard, et même l'ingénieux Dufresny , sont restés, par la date , dans l'histoire littéraire du xvn* siècle , dont ils avaient exploité les ridicules après Molière. Destouches , né plus tard , tient de la même école ; mais il n'a pas la même verve et la même gaieté , et sa vie , mêlée de politique et d'affaires , annonce une époque nouvelle , comme ses ouvrages offrent un nouveau genre d'imitation étrangère.
Il paraît que sa première jeunesse n'avait pas été sans orage , et qu'après ses études , il avait tour à tour servi comme volontaire dans nos guerres d'Espagne en 1703 , et pris parti dans une troupe de. comédiens. Ce dernier point cependant fut contesté longtemps après par la délicatesse de sa famille. Mais qu'il ait été comédien ambulant à Lausanne , ou qu'il ait joué la comédie chez l'ambassadeur de France , M. de Puisieux , le fait certain , c'est qu'il passa de cet emploi de sa vie errante dans les bureaux de l'ambassade.
Il faisait en même temps des vers , et les envoyait à Boileau , qui, tout en y blâmant quelques rimes, y trouvait , ditril dans sa réponse , beaucoup de facilité , de feu , et surtout de religion. Nous ne connaissons pas , du reste, ces vers pieux, et nous ne pouvons juger de la poésie de Destouches que par son théâtre.
Il fit des comédies pour les sociétés devant lesquelles il avait Joué. La première, le Curieux impertinent, fut
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a[)plaiidie d'abord en Suisse. Mais elle réussit également à Paris; et le jeune secrétaire d'ambassade donna successivement V Ingrat, V Irrésolu, le ^Médisant. Ces titres mêmes annoncent que Destouches aspirait à la haute comédie , celle qui trouve et peint des caractères. Mais le choix n'était pas heureux : V Ingrat était odieux et triste , V Irrésolu devenait monotone par le retour prévu de ses incertitudes , et n'était vraiment comique qu'au dernier vers du dénoûment. Le Médisant n'était qu'une nuance du Méchant , et n'avait rien de Sheridan ni de Gresset. Ces trois pièces cependant , écrites avec goût et pureté , suffirent à la réputation poétique du jeune diplomate et servirent à sa fortune. Le régent n'avait pas le préjugé commun alors en France sur l'incapacité des gens de lettres dans les affaires, et, en 1717 , il fit passer Destouches à Londres pour une mission fort délicate , en le mettant , il est vrai , sous la tutelle de l'abbé Dubois.
La diplomatie , à cette époque, et sous un pareil chef, était sans doute une école où le poëte moraliste aurait pu beaucoup profiter ; et tout ce qu'il apprit, soit comme assistant de Dubois , soit comme son successeur à Londres , quand Dubois fut roi de Franche sous le régent , devait offrir des leçons d'un piquant et vigoureux comique. Mais Destouches était discret , et nulle indignation de ce qu'il avait vu n'a transpiré dans ses écrits. Il négocia l'appui du roi d'Angleterre pour faire nommer Dubois à l'archevêché de Cambrai, sans songer peutêtre qu'il n'inventerait jamais rien de si comique et qui peignît autant les mœurs du siècle.
Le séjour de Destouches à Londres ne fut pas sans influence sur sa vie littéraire ; il y étudia la langue et le
théâtre anglais, douze ans avant Voltaire. A la vérité, ce ne fut pas pour enhardir notre scène ; mais l'impression de la verve dramatique anglaise sur Tesprit bienséant et sage de Destouches n'en est pas moins curieuse à rechercher; et nous en dirons quelques mots.
Après six ans de résidence diplomatique , Destouches avait quitté Londres ; et , soit qu'il eût fait encore pour le cardinal Dubois quelque négociation secrète, ou rendu par son esprit juste et fin des services plus importants à l'État , il revenait à la cour avec grande faveur. Mais ce crédit ne lui valut guère qu'une place à l'Académie ; et la cour ayant changé de face depuis la mort du régent, il renonça pour jamais à l'ambition , et se retira dans une petite terre près de Melun , où il vécut heureux par la modération de ses désirs et le succès de ses comédies. Une des plus applaudies et des meilleures fut le Philo^ sophe marié, emprunté à sa propre histoire. Il est assez singulier que ce soit une anecdote vraie qui ait fourni le type d'un caractère si peu vraisemblable. On ne conçoit guère un homme jeune encore qui rougit d'être marié à une femme aimable. Cette manie de V incognito dans le mariage est plus forcée que plaisante. Mais enfin Destouches a tiré quelques effets dramatiques d'une situation par laquelle il avait passé ; il paraît qu'il a mis sur la scène , non-seulement sa femme dans le personnage aimable de Mélite , mais la sœur de sa femme , belle et capricieuse anglaise , qui fut très-blessée du portrait. La pièce est d'ailleurs agréable par les détails. C'est le mérite de Destouches. 11 n'a pas de force comique , mais il a cette douceur de style dont parle César :
Lenibus atque utinam scriptis adjuncta foret vis Comica !
et il a dessiné avec grâce des personnages de femmes , même dans quelques pièces oubliées , telles que les Philosophes amoureux , qui succédèrent au Philosophe marié. Ce qui manque à Destouches après la gaieté, c'est la vérité des caractères. Les siens sont presque toujours exagérés et faux. Ici nous croyons reconnaître l'imitation du théâtre anglais , dont les touches sont si souvent outrées. De son aveu , Destouches lui a emprunté quelques bonnes caricatures, comme celle de M. Pincé, l'homme aux trois raisons ; mais ce n'est pas tout. Indépendamment de cette traduction presque littérale d'une petite pièce d'Addison , Destouches , si peu gai , a voulu souvent imiter la gaieté anglaise.
Ce n'est pas qu'il ne soit très-choqué des énormes libertés que les auteurs comiques se donnent en Angleterre, et qu'il n'ait vu avec surprise à Londres des dames vertueuses et modestes assister à des pièces si licencieuses , avec la faible ressource d'en rougir sous un éventail; mais, s'il laisse aux Anglais l'indécence, il emprunte d'eux l'exagération du comique. Dans ses préfaces, en louant beaucoup les excellentes choses du théâtre anglais, les caractères plaisants, bien soutenus, le dialogue vif, agréable , énergique, le ridicule merveilleusement copié , il ne nomme , à la vérité , que Ben Johnson , Dryden et Congreve ; mais on ne peut douter qu'il n'eût aussi fort étudié Shakspeare , et ne l'imite sans mot dire. Lisez la préface du Dissipateur. Destouches, après avoir rappelé que Molière a imité l'Avare de Plante , se vante , lui , de n'avoir travaillé sur aucun modèle. Mais lisez le Dissipateur, vous y reconnaissez , avec l'exagération anglaise dans le rôle de l'honnête jBriponne, bien des traits affaiblis du Ti^non de Shakspeare.
La Harpe fait honneur à Destouches de la scène où un valet fidèle apporte le peu qu'il possède à son mattre abandonné de tout le monde ; mais ce n'est que le pâle extrait d'une piquante et admirable scène de Shakspeare :
Ah ! ce trait-là m'accable !
Voilà le seul ami qui me demeure, ingrats!
Et cet exemple-là ne vous confondra pas !
Va-t*en
Va, sors,
Et tu m'obligeras.
Ce langage du dissipateurest faible et contradictoire; Mais quand Timon répond à une offre semblable de son intendant, quelle verve amère, quelle ironie pathétique !
J'avais un intendant si sincère et si droit , et aujourd'hui si secourable! Cela change presque ma sauvage haine. Laisse-moi te regarder en face. Excusez , ô dieux ! ma fureur générale , universelle, perpétuelle. Je proclame Texistence d'un honnête homme; entendez-moi bien, d'un seul; rien de plus, je vous prie; et c'est un intendant!
Puis il s'en défie, l'interroge encore, s'attendrit, s'irrite, léchasse enfin.
La Fausse Agnès, la seule comédie de Destouches qui fasse rire , et V Homme singulier , qu'on ne lit guère , sont aussi parsemées d'imitations anglaises. On le remarque seulement parce que sa froide régularité est si fort en contraste avec l'excessive vivacité de ses modèles. Au reste , même chose est arrivée à Voltaire, qui a tiré de la plus piquante pièce de Wycherley son insipide comédie de la Priiéè.
Quant à Destouches , malgré ce que l'étude ajoute à
son esprit juste et fin , ce poëte que Voltaire nomme tantôt le moins comique des comiques , tantôt mon cher Térence, ne fût pas resté au théâtre, et serait enseveli sous le nombre de ses pièces médiocres , s'il n'eût enfin rencontré un sujet heureux, un de ces sujets qui élèvent le talent au-dessus de lui-même , en lui donnant à peindre ce qu'il sait le mieux. Il essaya d'abord le sujet de r Ambitieux, dont le modèle avait souvent posé devant lui dans sa vie d'ambassade ; mais, soit défaut de vigueur, ou réserve habituelle, il ne saisit aucun des traits marquants du personnage , et ne fit jamais œuvre moins dramatique , et qui justifiât mieux les deux vers d'un poëte de la Foire :
Le comique écrit noblement Fait bâiller ordinairement.
Mais l'idée du Glorieux lui vint , et il eut enfin pour titre une excellente pièce. C'est qu'il avait frappé au vif sur un ridicule présent qui datait du bon temps de notre comédie , et qui n'avait fait que croître et s'épanouir , la mésalliance avide et dédaigneuse de la noblesse avec la richesse. Molière avait pris ce grand fonds de comique , à l'origine , au moment où l'homme de cour emprunte au bourgeois son argent et sa maison , mais ne se confond pas encore avec lui. Les choses avaient mûri depuis. Dans les dernières années de Louis XIV , les traitants s'étaient enrichis et enhardis. La puissance de l'argent avait grandi à côté de celle des titres. Il y avait pour le poëte comique double moisson de ridicule : d'une part , la condescendance comique et forcée des grands ; de l'autre , la vanité croissante et les prétentions des nouveaux riches. Il ne suffisait plus d'emprunter et de
ne pas payer ; il fallait s'encanailler pour avoir la dot , comme dans V École des Bourgeois, M. Jourdain, devenu plus opulent et plus rusé , sans être moins vaniteux , ne prêtait plus qu'à bonnes enseignes. Le roi lui-même en fit répreuve , et en donna le spectacle à sa cour. On vit ce prince , si superbe et si jaloux de l'étiquette, promener en personne , à Marly , Samuel Bernard , et lui montrer ses jardins avec mille coquetteries royales, dont s'indignait Saint-Simon. Le duc et pair ne pouvait supporter cette prostitution d'un roi , si avare de ses paroles, à un homme de l'espèce de Samuel Bernard. Mais quoi ! le surintendant des finances Desmarets ne savait plus de quel bois faire flèche. Le roi payait si mal , que personne ne voulait lui prêter , le riche Bernard pas plus que les autres. Mais Bernard était fou de vanité, disaiton , et capable d'ouvrir sa bourse si le roi daignait le flatter. Un bon ridicule tenait lieu de crédit public.
Bernard fut encore plus fêté sous Louis XV , maria sa fille au premier président Mole, et vécut avec les grands, qui supportaient à leur tour ses hauteurs de banquier et ses brusqueries d'homme d'affaires. Ce grand modèle n'était pas le seul. Les opérations financières de la régence avaient multiplié les fortunes inespérées et les pauvretés subites, en même temps que le goût du luxe et du plaisir s'était accru pour tout le monde. Le rapprochement de la noblesse et de la richesse, leurs chocs, leurs alliances, leurs ridicules mutuels, et les vices qu'elles se communiquaient en devinrent plus fréquents et plus comiques. C'est le point qu'a saisi Destouches, et qu'il met en saillie dans ces deux personnages du noble altier , fastueux , impertinent , et du riche , libertin , dur , sottement familier. Seulement , on peut trouver
(fue Destouches n'a pas tenu la balance très-exacte entre les deux caractères principaux , et qu'il traite plus favorablement la noblesse que la richesse. Ce ne fut pas , comme on l'a dit , par égard pour l'orgueil du comédien Dufresne , qui ne voulait pas être humilié dans son personnage : c'était une préférence naturelle à l'esprit de l'auteur , et d'accord avec ses opinions et sa vie.
Le portrait satirique où Destouches s'est complu, qu'il a vivement et hardiment tracé, c'est celui du bourgeois, riche , insolent , vicieux ,
El seigneur suzerain de deux millions d'écus.
Il y a de l'excellent comique dans le rôle en soi, et dans son contre-coup sur le glorieux. Ce dernier personnage n'est pas manqué, comme l'a dit Voltaire : il est seulement flatté. Il n'en offre pas moins d'heureux traits de naturel et même de bonne plaisanterie, surtout dans la scène où le père du glorieux passe pour son intendant. Il n'y a pas faute dans le dénoûment , comme on l'a dit encore, et le mariage du comte ne détruit en rien la leçon. Aurait-elle profité davantage si l'insolence de la richesse eût congédié à la fin l'insolence du nom? nullement. Il valait mieux prolonger le conflit des deux ridicules, les mettre au supplice l'un par l'autre, et enfin les mettre d'accord parle besoin mutuel, et sauf la correction que chacun d'eux a pu recevoir. C'était la vérité , et ce qui se passait dans les mariages d'intérêt et de vanité, si communs alors en France entre la finance et la robe ou l'épée. Destouches a fait une excellente pièce, parce que le comique en est à la fois anecdotique et durable, selon les mœurs d'une époque et selon le cœur humain. L'orgueil , tel qu'il le peint, n'est
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pas seulement un vice de caractère, mais un vice d'époque et d'institutions. Il serait difficile de bien comprendre les anciennes distinctions de la société en France , sans songer au Glorieux de Destouches. Voilà pour la vérité. Sous le rapport de l'art, l'ouvrage n'est pas moins habilement dessiné. Ce qu'il y a d'imprévu, et, si l'on veut, de romanesque , dans le personnage de Lycandre , le père du glorieux est placé à propos , nettement expliqué , et amène l'émotion croissante du drame jusqu'au sublime de ces vers :
J'entends, la vanité me déclare à genoux Qu'un père infortuné n'est pas digne de vous.
On ne peut guère blâmer que la caricature un peu forte du rôle de Philinte, bien que plusieurs traits de sa doucereuse politesse ne soient pas sans piquant et sans grâce. Quant au style de l'ouvrage, il est partout élégant, naturel, vif même, et varié suivant les personnages ; et ce chef-d'œuvre inespéré de Destouches est un des chefsd'œuvre de la scène.
Il faut s'arrêter là, en parlant d'un poète qui n'eut pas, une seconde fois dans sa vie , pareille bonne fortune de talent. Destouches continua jusqu'à soixante ans de faire des comédies toujours peu plaisantes , et dont quelquesunes touchaient tout à fait au drame. Dans l'une d'elles, la Force du naturel, il cherchait à relever la noblesse, et la faisait presque d'institution divine.
Mais , las du théâtre et peu content du public , il ne fit pas représenter ses derniers ouvrages ; et, renonçant à une comédie de l'Esprit fort, qu'il avait projetée contre les philosophes, il se réduisit à les attaquer par des épigrammes qu'il envoyait au Mercure galant, et même par
des dissertations théologiques, dont il remplissait ce journal. Ces traits, il fautTavouer, étaient fort émoussés; et il n'avait pas aussi beau jeu contre Térudition de Bayle, les réticences de Fontenelle et les malignes insinuations de Voltaire, que Palissot l'eut dans la suite contre Diderot et la Mettrie. La cour de Louis XV cependant lui sut gré de son zèle ; et, après sa mort, on fit au Louvre une magnifique édition de toutes ses comédie^. La postérité en gardera deux ou trois, et le Glorieux, qu'on ne joue plus , doit vivre autant que notre langue.
Destouches avait incliné au drame sérieux dans la co* médie. Mais ce qu'il avait fait pour quelques scènes devint systématique pour des ouvrages entiers. Nivelle ^9 la Chaussée , qui écrivait avec pureté des vers prosaïques, introduisit au théâtre le genre qu'on a nommé comique larmoyant, dont Diderot s'empara dans la suite, en supprimant seulement les bienséances et la rime. Toute une question de goût, de mœurs, de vérité, fut attachée k cette prétendue création ; et on y cherche encore le principe moderne qui doit rajeunir la tragédie.
Sans réveiller ce vieux débat, nous nous étonnons que le xvnr siècle ait cru inventer ce qui est partout, et pris pour un genre nouveau les fautes de goût , l'emphase et l'affectation qu'il jetait dans un cadre aussi ancien que la vie humaine. Cela venait de l'idée singulière qui n'admet la tragédie qu'entre rois et princes, ou du moins person-r nages héroïques. Mais la tragédie court les rues, comm^ disait Ducis. Il faut seulement bien choisir celle qu'on arrête au passage. Il faut qu'elle soit à la fois pathétique et instructive. Il n'est pas impossible que le comique se montre à côté d'elle , et fasse ressortir encore l'exprès^
sion de ses traits ; mais cela doit être naturel , involontaire , amené par les chances probables de la vie , et non par un contraste artificiel. Le Barnwel de Lillo, ce drame où la séduction des sens et la passion du jeu dans un jeune homme aboutissent au crime et au meurtre, est, malgré le rang obscur des personnages et la familiarité des détails, une vraie et terrible tragédie. Il y a un drame anglais plus attendrissant que Zaïre, bien qu'on n*y voie ni Orosmane ni Othello ; c'est l'ouvrage d'un contemporain de Shakspeare , Thomas Heywood , peu lu et peu cité même des critiques anglais. Il a mis sur la scène un mari outragé qui se sépare de sa femme sans fureurs, sans menaces , et la fait partir pour sa campagne. Tous les déails sont simples, prosaïques, empruntés à la vie commune. Le mari, M. Frankfort, seul avec un ami et un domestique , parcourt la chambre nuptiale que sa femme vient de quitter, et où il ne veut rien garder qui soit à elle ; il trouve dans un coin son luth qu'il lui renvoie et qu'elle brise sur la route. Arrivée à la maison de campagne qu'elle doit habiter, bientôt on l'y voit mourante du regret de sa faute impunie. Ses paroles à son lit de mort , la présence , les adieux , le pardon de son mari , sont du plus touchant pathétique. Voilà bien cette tragédie bourgeoise , ce drame vrai que Diderot se vantait d'avoir trouvé. Mais la beauté d'un tel ouvrage tient à la naïveté même avec laquelle il a été conçu par Heywood, qui appelle tout simplement tragédie ce qu'il sent et ce qu'il exprime avec attendrissement, sans souci d'ailleurs du rang des personnages et de la simplicité vulgaire des incidents.
Cette idée ne venait pas au xvup siècle. Il laissait à la tragédie son royal domaine ; mais comme il concevait
aussi des souffrances vulgaires et des douleurs bourgeoises à mettre sur la scène , pour tout concilier, il appela d'abord ce tableau comédie. Tels furent les ouvrages de la Chaussée. Il n'y a pas l'ombre de comique dans la plupart de ses pièces , et les plaisanteries qui s'y trouvent ne sont qu'un hors-d'œuvre dans le sujet comme dans le talent de l'auteur. Mais il y a de la vérité dans la peinture des mœurs. Ce sont quelques côtés tristes de la comédie du monde. Le Préjugé à la mode attaque un défaut social du xvui* siècle, l'espèce de défaveur jetée sur le mariage. Mélanide montre une des situations tragiques qui peuvent naître des liaisons irrégulières du monde, la rivalité et le duel imminent d'un père et de son fils. Il y a des sentiments délicats , des vers heureux , mais des nuances trop fréquentes de cette sensibilité fade qui plaisait au xvni* siècle. En s'occupant des sentiments naturels et des douleurs domestiques , le poète ne les voit et ne les retrace que dans un monde fort restreint et trèsartificiel. Son pathétique est, en général, un pathétique de salon, poli, complimenteur, exagéré. On doute qu'il y eût dans son âme une source vive d'émotion , surtout quand on pense qu'il composait des parades licencieuses avec la même facilité que des comédies attendrissantes. Ce n'est pas la confusion des genres que nous reprochons à la Chaussée , c'est d'avoir rendu le drame à peu près aussi artificiel que la tragédie , c'est d'être revenu au naturel par le romanesque , et d'avoir prêché une bonne morale en termes doucereux. La décence, qu'on a fort louée dans le théâtre sérieux de ce poëte, et qu'il oubliait volontiers dans d'antres pièces, tient surtout à l'étiquette ; et malgré Vodenr de vertu que d'Alembert trouve dans ses pièces , la plus morale , à tout prendre , nous parait
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celle où la Chaussée introduit quelques intentions plai santés, l'École des mères.
A dire vrai , le défaut de la Chaussée n'est pas dans le mélange de quelques scènes attendrissantes avec des imageâ ou des situations comiques , mais dans le caractère de cô mélange, c'est-à-dire dans lalângueur un peu maniérée de la tristesse, et dans le tour contraint de la gaieté. En soi, la souffrance , les regrets sont une part trop grande de la vie commune pour ne pas trouver place dans le poêmô qui en est la représentation . Cela même est un des charmes de Térence. La première scène de VAndrienne n'offret^lle pas un tableau plein de mélancolie , au milieu des apprêts d'une intrigue comique? On y décrit une cérémonie funèbre , des femmes en pleurs qui la suivent :
Funus intérim Procedit ; sequimur : ad sepulcrum venimus ; In ignem posita est: fletur....
Âdcurrit praeceps , mulierem ab igné retrahit , Mea Glycerium, inquit, quid agis? cur te is perdituift^ Tum illa , ut consuetum facile amorem cemeres , Rejecit se in eum , flens quam familiariter.
Fénelon admirait le pathétique ingénu qui respire dans ces vers. On le retrouve partout chez Térence. Voyez , dans VHécyre^ cette scène où une femme, rudoyée par son mari, veut se sacrifier au bonheur de son fils et céder la place à sa bru. Quelle émotion simple et résignée!
Je ne veux pas , dit le fils , que tu quittes pour moi tes amis, tes parentes et nos fêtes. — Non , répond la mère , ces choseslà ne me donnent plus de plaisir. Tant que Tàge le permettait v
je les ai goûlées : mais j'en suis lasse. Mon premier soin maintenant , c'est que la longueur de ma vie ne soit gênante pour personne, et qu'on n'attende pas ma mort. Ici je suis odieuse, sans l'avoir mérité. Il est temps de me retirer.
Niliil jam mihi islcBc res voluptalis ferunt.
Dum aplatis (empus lulit, perfuncla salis sum : salias jam tenet Sludiorum islorum : \\xc mihi nunccura est maxima,ulnecuimeaB Longinqullasselalis obslet, morlemve exspeclel meam. Hic video me esse invisam immerilo : lempus est concedere.
Qui ne serait attendri de ce langage si naturel? Le goût et la délicatesse du poëte , c'est de n'avoir pas poussé à l'extrême l'intérêt de cette situation. La haine dont se plaint la mère n'était qu'apparente, et tout finit heureusement. Cette autre pièce où Térence nous montre un père inconsolable d'avoir éloigné son fils par sa rigueur, et s'en punissant lui-même dans les privations d'une vie solitaire et dure , n'est-ce pas le modèle du drame attendrissant et l'image de cette tragédie que cache souvent l'intérieur des familles? En fera-t-on un reproche au poëte que César appelait un demi-Ménandre?y verrat-on le signe prématuré de la confusion des genres et de la décadence? Il est vraisemblable, au contraire, que cette belle comédie grecque , dont Térênce n'était que l'écho pur et affaibli , offrait elle-même ces nuances de pathétique sans lesquelles on n'aurait qu'une moitié du tableau de la vie.
Depuis que la parodie politique et la satire personnelle avaient été interdites au théâtre d'Athènes, on conçoit en effet que la comédie, dans une société moins artificielle, moins divisée, moins complexe que la nôtre, aurait eu peine à varier et à renouveler ses portraits, si elle avait évité tout ce qui tient aux émotions fortes et touchantes
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de la vie commune. Les ruses et les plaisanteries des esclaves, les séductions folâtres des courtisanes, l'avarice et la duperie des pères, tout cela n'aurait pas défrayé le théâtre de Ménandre, et suffi à ce génie d'éloquence qu'on admirait en lui. A voir les titres ou quelques vers épars des comédies de Ménandre, on ne peut douter que son drame ne rassemblât toutes les couleurs de la destinée humaine, et n'offrît souvent des teintes de tristesse. N'estce pas dans une de ces comédies qu'on trouvait cette maxime touchante et chrétienne ?
Celui que les dieux aiment meurt jeune.
N'est-ce pas lui encore qui a tracé ces vers, d'une si profonde mélancolie?
Le plus heureux , je le dis , ô Parmenon , c'est l'homme qui , sans chagrins dans la vie, ayant contemplé ces beaux spectacles, le soleil, l'eau, les nuages , le feu, s'en est retourné bien vite d'où il était venu. Ces choses, qu'il vive cent ans ou un petit nombre d'années , il les verra toujours les mêmes ; et il ne verra jamais rien de plus beau qu'elles* Regarde ce qu'on appelle le temps comme une foire étrangère, un lieu d'émigration pour les hommes, foule, marché, voleurs, jeu de hasard, hôtellerie où l'on s'arrête. Si tu pars le premier, ton voyage est le meilleur; tu t'en vas avec ton argent, et sans avoir d'ennemis. Celui qui tarde périt après avoir souffert; et, vieillissant avec malheur, il est toujours privé de quelque chose. Il rencontre quelque part les ennemis qui lui dressaient des pièges. On ne sort pas de la vie par une mort heureuse, quand on y reste trop longtemps.
Est-ce Ménandre*, est-ce Bossuet qui a tenu ce langage?
* VUécyre était elle-même imitée de Ménandre , hien que le poëte romain n'en dise mot dans son prologue; mais nous Tap-
Ce n'est pas le pathétique dans la comédie qu'il faut blâmer, mais c'est l'espèce de pathétique fade qu'y porta le xvni^ siècle. La Chaussée n'a pas créé un genre nouveau, comme le disait Voltaire; mais il a gâté souvent, par l'affectation et la monotonie, un intérêt qui avait pu toujours se mêler à la comédie. Il fallait que l'influence du temps à cet égard fût bien forte, puisque les talents le plus faits pour la vivacité piquante et l'enjouement du dialogue n'échappèrent pas à la manie langoureuse du drame.
Piron a débuté dans la triste pièce des Fils ingrats, et Gresset a mis sur la scène comique la mélancolie et les tristes vapeurs d'un suicide.
Mais ces ouvrages ne sont que l'exagération d'une forme naturelle de l'art ; et ce n'est pas là qu'on peut trouver les vraies créations de la poésie dramatique après le xvn'^ siècle ; cherchons-les tout simplement dans la mine déjà fouillée, mais inépuisable, la comédie de mœurs, la comédie qui fait rire.
Les exemples, il est vrai, en sont rares au xvnr siècle; et ce rire même n'est plus celui de Molière : il a plus d'esprit que de gaieté. La haute comédie, la comédie naturelle et poétique n'en compte pas moins deux chefs-d'œuvre depuis le Glorieux. Nous ne parlons pas du reste. Le
prenons par le témoignage d'un évoque des Gaules, qui, au v siècle, lisait Térence et Ménandre dans une ville d'Auvergne : « Dernièrement , dit Sidoine Apollinaire , moi et mon tils nous repassions VHécyre de Térence. Je l'aidais dans son travail , me souvenant de la nature et oubliant ma profession, et, pour qu'il saisît plus complètement les vers du poëte comique , j'avais à la main une autre pièce sur le même sujet, le Choix des Arbitres, de Ménandre. » (Su». Appoll., ép. 4.)
point de vue de la postérité abrège beaucoup Thistoire littéraire ; les réputations qui ont survécu un siècle ou un demi-siècle sont dégagées de tous les titres douteux ou médiocres, et ne gardent plus que la parcelle d'immortalité qui s*y mêlait. Les œuvres de Piron, aujourd'hui, c'est la Métromanie, Piron a vécu quatre-vingt-quatre ans ; il a fait beaucoup de vers durs et négligés; il s'est essayé avec des succès fort inégaux dans tous les genres, depuis ceux qu'on ne nomme pas jusqu'à la traduction poétique des hymnes de l'Église. Il n'importe : de tout cela reste un monument, une épitaphe indestructible, une œuvre de génie. Par là, Piron, personnage peu régulier, peu grave, qui n'a soigné ni ses ouvrages ni sa vie, dédaigné dans son temps par le grand monde et par l'Académie, licencieux sans savoir être philosophe , se trouve bien au-dessus de tant d'hommes de talent et de beaux esprits. Il est en tête, il va seul. Il sera nommé, quand on ne répétera plus que sept ou huit noms de ce xvni» siècle, où tant d'hommes furent célèbres. Ce n'est pas que, de son vivant même, il n'ait eu pendant quelques années l'avant-goût de cette destinée. L'envie, qui est parfois fort louangeuse, imagina de l'opposer à Voltaire et de prétendre qu'il l'égalait, au moins pour la tragédie et pour les bons mots. Piron lui-même eut la bonhomie de tremper dans cette rivalité ; et quand les comédiens, pour obtenir le changement de quelques vers de ses pièces en répétition, lui citaient l'exemple de M. de Voltaire, si prodigue de corrections et de variantes, il répondait fièrement : « M. de Voltaire travaille en marqueterie; et moi je jette en bronze. »
Ces bronzes n'ont pas duré, sauf la Métromanie. Ce n'est pas que dans Callisthène, Gustave, Femand Cartes,
AU DIX-HUITIEMB SIÈCLE. 20d
oA né puisse trouver cà et là quelques scènes dramatiques, quelques vers assez beaux, quoique durs; mais ce sont des ouvrages comme beaucoup d'autres : c'est la suite d'une école. Il n'en est pas ainsi des épigrammes de Piron ; quelques-unes sont excellentes de correction et de verve. Mais Piron a abusé du genre ; et là aussi il devenait auteur par métier, comme dans ses pièces de la Foire, et ses opéras.
Heureusement pour son génie, cet homme avait une passion prédominante, une idée fixe, les vers, et la vie libre des anciens rimeurs. Après des études mal faites, où ses maîtres l'avaient déclaré, nous dit-il, atteint et convaincu d'une incapacité totale et perpétuelle, Piron, dont la fougueuse jeunesse scandalisait sa famille de bons bourgeois de Dijon, rtfe voulant être ni abbé, ni commis de finances, ni avocat, ni médecin, s'enfuit à Paris pour être poète. Il y fut d'abord très-malheureux, copiant des rôleâ d'écriture pour vivre, puis faisant des pièces au théâtre de la Foire, comme il avait fait des copies. Enfin, il s'élève jusqu'au Théâtre-Français , et, à travers les succès et les chutes, fait retentir son nom, et vit de son talent dans une joyeuse et libre pauvreté. C'est là, c'est dans les agitations de la vie de poète qu'il imagine de prendre cette vie même pour sujet, et conçoit un ouvrage sérieux et gai, enthousiaste et plaisant, dont le héros est l'auteur, jouant au naturel dans sa passion et y sacrifiant tout. Jamais ce qu'on appelle verve n'avait été si bien l'âme de l'écrivain ; jamais l'illusion du naturel n'avait été si complète.
Est-œ vous qui parlez, ou si c'est votre rôle? Ce nW)t d'une situation de la pièce est là devi^ de là
pièce entière. Voilà pourquoi la Méiromanie est une comédie à part, un chef-d'œuvre, sans que Piron soit peutêtre un grand poëte comique. Il n'avait que cette pièce en lui ; c'était lui-même. Seulement, ne disons pas, avec un critique célèbre, que la supériorité de cette comédie est moins admirable, parce que le sujet en est plus rare, plus détourné, et ne présente, pour ainsi dire, qu'un ridicule d'exception. Ce serait faire à une œuvre originale un tort de son originalité même. La perfection de l'art, c'est d'avoir personnifié avec tant de naturel et de vie la passion de la poésie, de telle sorte qu'on l'admire en riant, et que le ridicule soit mêlé de grâce et d'intérêt. Mais, dira-t-on, cette fois la comédie ne corrigera pas; le métromane est peint en beau , il y a de quoi séduire à la poésie, au lieu d'en détourner. L'inconvénient nous paraît léger. Nous croyons peu à l'influence réformatrice du théâtre; et cet attrait pour la vie de poëte, cette complaisance de l'auteur pour le ridicule qu'il attaque, fait, en revanche, la vive inspiration de l'ouvrage, le naturel, l'élégance, la vivacité du style. On ne parle si bien que d'une chose passionnément aimée.
L'autre comédie originale du xvni® siècle est prise à l'extrémité opposée de l'art. Elle n'est pas inspirée par la fantaisie solitaire et la vive préoccupation du poëte, mais écrite sous la dictée du monde, et comme un calque brillant et fidèle des salons du xvnr siècle. Un mot à cet égard sur le talent original de Gresset, qu'il siérait mal de louer longuement.
Doué d'une singulière flexibilité d'élégance, sans force d'invention, Gresset paraît avoir eu le privilège de reproduire dans d'heureuses esquisses chacune des scènes de la vie à laquelle il fut mêlé. D'abord, élève et affilié des
ai: dix-huitième siècle. 3or
jésuites, la vie du collège, les occupations et les ridicules des cloîtres le frappèrent, et il les rendit avec autant de poésie que de gaieté ; puis, échappé de la cellule, accueilli , pour ses jolis vers, dans les salons du beau monde, il en saisit avec une admirable justesse les tons malicieux et légers. Enfin, jeune encore, retiré dans sa ville natale , n'ayant plus que des ennuyeux à peindre, il prit quelque peu l'empreinte de son sujet. Il rima longuement le Parrain magnifique y et un autre poëme contre un vieux médecin, lecteur de gazettes, jetant toujours sur l'insipidité du fond le coloris de quelques jolis vers marquetés d'épi thètes brillantes. N'accusons pas trop cette vieillesse prématurée de son esprit; il nous en avait prévenus :
Mais apprenez que rharmonie Ne verse ses heureux présents Que sur le matin de la vie ; Et que sans un peu de folie On ne rime plus à trente ans.
C'est en effet avant cet âge qu'il avait achevç ses charmants badinages, Vert-Vert, la Chartreuse, Mais, après avoir vu le monde il fit le Méchant, léger et immortel monument de ce siècle où l'esprit de société, le talent de converser, occupa tant de place.
Le Méchant est la médaille des salons du xviii* siècle. Leur physionomie est là, comme la vive allure et la facile conscience des jeunes seigneurs de la Fronde se trouve dans les Mémoires de Grammont. Voltaire luimême ne vous donnerait pas toute la langue spirituelle du xviii* siècle, si vous n'aviez le Méchant de Gresset. Jamais toutes les grâces du monde, cette flatterie maligne.
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cette amertume mêlée d'insouciance, ces exagérations si vives, cette verve de dédain, cette franchise d'égoïsme qui veut être gaie, cette raillerie apparente sur soi-mèmç pour se moquer des autres, ce sacrifice de toutes choses àTespritet cette satiété de Tesprit qui jette dans le parfidoxe, cette légèreté enfin qui n'est souvent que le défaut d'attention et de raison, n'ont été si bien rendus ; et l'effet poétique est né de cette peinture si fidèle d'une société sans âme et sans poésie. Cléon, copié sur un modèle du temps , est une création dans la langue dei la co-^ médié*.
On dit que le grand Frédéric, qui se donnait tant 4^ peine pour être poëte français, goûtait peu et nç saisie ^ sait qu'à demi le style du Méchant. Ce style, en effet, ^st le dernier raffinement d'une langue à part, qui ne s'apprend pas dans les livres, la langue des salons. L'art merveilleux de Gresset, c'est d'avoir donné une vie durable à des nuances si fugitives, et fixé les fantaisies de la mode en les imitant. Ce style n'a pas la force comique du style des grands maîtres ; mais il est à la fois une création originale et un tableau de mœurs. Je ne sais si par ce motif Gresset a dû se passer d'une intrigue dans sa pièce ; mais on s'aperçoit peu de ce défaut, et, par l'expression seule, il a fait à ravir ce que Voltaire lui reproche d'avoir manqué ,
Pes mœurs du temps le portrait véritable.
Bien que Gresset, ennuyé du collège et du cloître, eût reçu avec vivacité les. impressions du monde, et prU d'abord les idées sceptiques et épicuriennes de son temps, on peut juger par le Méchant qu'il «'arrêta bientât.
JI a déjà dans cette pièce d'excellents traits pour peindre les froids calculs de l'intérêt personnel :
La parenté m'excède, et ces liens, ces chaînes De gens dont on partage ou les torts ou les peines, Tout cela, préjuges, misères du vieux temps ; C'est pour le peuple enfin que sont faits les parents.
Chacun n'est que pour soi.
Voilà bien, dans l'application usuelle, la philosophie du XYiir siècle , quoique , à l'époque du Méchant , elle n'eût pas encore été érigée en système par Helvétius et tant d'autres. Gresset, qui avait été quelque peu philosophe chez les jésuites, redevint religieux dans la société. Il s'éloigna d'abord du théâtre. La veine de corruption et de ridicule, si bien effleurée dans le Méchant, pouvait encore beaucoup fournir au poète ; mais de bonne heurç devenu grave, retiré et marié en province, on peut croire que la déhcatesse de son goût s'émoussa, en même temps que sa conscience devint plus timorée. Il avait achevé cependant quelques comédies dont le titre promettait : t Esprit à la mode et le Monde tel qu'il est. Mais son scrupule s'étant fort augmenté dans les entretiens de l'évêque d'Amiens, il les brûla ; et, ne croyant pas que la comédie pût se sanctifier même en attaquant les philosophes, il ne réserva d'une pièce qu'il avait faite contre eux que quelques vers, pour les employer à la même fin dans un poème qui n'a jamais paru. Voltaire sans doute en fut la cause. Gresset avait annoncé son pieux repentir, et le petit auto-da-fé qu'il faisait de ses comédies, par une lettre publique. Mais cette lettre, où le poète parlait des vérités lumineuses de la foi, et rétractait d'un ton
solennel jusqu'aux hardiesses de Vert-Vert, venant à tomber au milieu des salons oisifs et moqueurs de Paris, eut fort peu de succès; et bientôt on répéta les vers si malicieux de Voltaire :
Gresset se trompe , il n'est pas si coupable , etc. , etc.
Celui-ci n'engagea point le combat, et resta dans sa ville et ses bois de Picardie, d'où il ne sortit que quinze ans après, pour faire, comme directeur de l'Académie française, alors toute philosophique, un discours froid et prétentieux contre le style à la mode. L'ingénieux poète avait vieilli ; son discours n'était que la caricature de sa charmante comédie du Méchant. Il n'osait pas dire tout ce qu'il avait dans l'âme contre la philosophie de son temps ; et, sur le reste , son langage était devenu puéril ou suranné. Mais qu'importe un discours? Gresset fut poète, peu de temps il est vrai, et sur peu de sujets, mais assez ; car il vivra toujours. Il ferme cette première moitié du xvnp siècle, où le grand art de faire des vers se soutenait par tradition ; et il égale Voltaire dans le seul genre où Voltaire fut grand poète. L'imagination va changer de place : de longtemps il n'y aura plus de poètes que Buffon et Rousseau.