I. Il
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sieurs, ce chant singulier, plus remarquable par la hardiesse injurieuse que par le talent * :
Je veux, en ce rapide chant d*un cœur triste et marri, plaindre le seigneur Blacas; et fen ai bien sujet : car en lui j'ai perdu un seigneur et un bon ami; et les plus nobles vertus sont éteintes du même coup. Le dommage est si grand, que je n*ai pas soupçon qu*il se répare jamais ; à moins qu'on ne lui retire le cœur , et qu'on ne le fasse manger à ces barons qui vivent sans cœur ; et alors ils en auront assez.
Que d'abord l'empereur de Rome mange de ce cœur ; il en a grand besoin, s'il veut conquérir par la force les Milanais, qui maintenant le tiennent conquis lui-môme ; et il vit déshérité , malgré ses Allemands.
Qu'après lui mange de ce cœur le roi des Français , et il recouvrera la Castille, qu'il a perdue par niaiserie: mais, s'il pense à sa mère, il n'en mangera pas ; car il paraît bien, par sa conduite, qu'il ne fait rien qui lui déplaise.
Je veux que le roi anglais mange aussi beaucoup de ce cœur; et il deviendra vaillant et bon; et il recouvrera la terre que le roi de France lui a ravie, parce qu'il le sait faible et lâche.
Et le roi de Castille, il convient qu'il en mange pour deux ; car il tient deux royaumes , et n'est pas assez preux pour un seul : mais, s'il en veut manger, il faut qu'il en mange en cachette ; car si sa mère le savait , elle le battrait avec des verges.
Je veux que le roi d'Aragon mange de ce cœur. Cela lui fera digérer la honte qu'il recueillit du côté de Marseille et à Milan ; car il ne se peut honorer autrement , en actions ou eb paroles.
* Plan her vuelh en Blacatz,
Ab cor triste marrit ; et ai eu be razo.
Râynouard, Chinx des TroutMuiours, t. IV, p. 67.
Je veux aussi que Ton donne du cœur au roi navart-ois, qui valait mieux comte que roi ; je Tcntends dire ainsi. C'est un mal quand Dieu fait monter un homme à haute puissance , et que le défaut de cœur le fait baisser de prix.
Au comte de Toulouse, il importe, d'en manger aussi, s'il se souvient de ce qu'il avait et de ce qui lui reste ; car s'il ne recouvre sa perte à l'aide d'un autre cœur , il me semble bien qu'il ne la réparera jamais^avec celui qu'il porte maintenant.
Je n^achëve pas, Messieurs; ce singulier repas est trop long : cependant la pièce de Sordello fut trèsrépandue et fort approuvée dans le temps. Ce thème d*un cœur mangé parut si beau, que voilà deux ou trois autres poètes qui le reprennent et le paraphrasent. Ce n'eçt plus simplement le cœur de Blacas , mais le corps de Blacas tout entier qu'on coupe , qu'on divise, et que le poète propose d'envoyer à divers peuples de la chrétienté , aux vaillants Poitevins , aux couards Anglais, etc. Certes, sous le rapport du goût, si Ton compare ces inventions aux beaux rêves de la poétique Italie, notre Midi paraît encore bien grossier : aussi c'est un exemple de liberté féodale , et non de poésie, que nou» avons voulu chercher ici.
Cette poésie des troubadours, en devenant satirique et haineuse, perdait quelque chose de sa première inspiration: : elle semble née pour chanter le beau ciel de Provence, le printemps, les plaisirs. Quand elle s'arrachait à ce doux emploi^ comme dit la Fontaine^ elle était souvent plus ingénieuse qu'énei^ique. Ce qui fait surtout le charme et Véclat de cette poésie, c'est rexpre.«sion interminable des sentiments délicats
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du cœur; c*estle langage uniforme de Tamour, soit qu'on récoute dans les accents passionnés d'un guerrier troubadour, ou dans les douces paroles de la comtesse de Die : mais nous en sommes réduits à Tintérét historique. Et, dans les sujets graves, si Ton excepte Bertram deBorn, et quelque autre peut-être, le génie manque aux troubadours.
Hors de là, figurez-vous cette longue et ingénieuse chanson qui se fait entendre dans toute la Provence ; elle est Toccupàtion des grands, des preux, des troubadours, des jongleurs. Sans cesse les autres langues de l'Europe, qui commencent à se former, viennent s'y mêler; mais la primauté provençale se reconnaît toujours. Il est entre autres une forme singulière, que dans notre civilisation avancée on n'imaginerait pas, qui suppose une communauté, une affinité perpétuelle entre plusieurs langues : c'est ce qu'on appelait le discort : ce sont des sentiments de dépit, d'inquiétude, d'espérance exprimés en plusieurs langues à la fois. On faisait une pièce de vers en italien, en provençal, en français, en gascon, en espagnol; on mêlait tout cela suivant son émotion; et, quand le poète avait tout à fait perdu la tête, ce n'était pas seulement de strophe en strophe qu'il changeait de langue, c'était de vers en vers. Il y a plusieurs pièces dans cette forme singulière. Tout cela suppose un grand loisir dans une nation ; ces jeux d'esprit ne trouveraient guère place chez un peuple agité par de graves intérêts : cette douce occupation dura plus d'un siècle. Si la poésie qui en fut Touvrage n'est pas digne d'une
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grande admiration, si on ne .place point cette poésie dans les archives de Fesprit humain^après ces quatre ou cinq poésies qui font Fenchantement éternel de notre imagination, on s'arrête cependant avec plaisir EUT elle ; et on y voit le témoignage de la prospérité sociale dont jouit un peuple,au milieu des agitations sanglantes de toute l'Europe : mais ce bonheur ne devait pas être durable. Le caractère du moyen âge, qui s'était adouci sous le ciel heureux de la Provence, va reparattre avec son atroce et puissante énergie. Cette contrée, si florissante au milieu du xii« siècle, va recevoir en son sein toutes les horreurs d'une guerre de fanatisme et de pillage ; elle va cruellement expiçr tout ce qu'elle a eu de paix et de bonheur; elle va souffrir au delà des autres pays de l'Europe. S'il est un grand contraste entre les occupations de l'esprit et la destinée des hommes, c'est la Provence qui doit l'offrir : ses jeux poétiques, ses œurs d'amour, sont tout à coup remplacés par toutes les fureurs de la guerre et de l'inquisition la plus impitoyable. C'est encore là. Messieurs, un des grands événements du moyen âge, sur lequel la poésie romane peut fournir des pièces historiques.
La croisade des Albigeois ! Quelle idée s'en fait-on, soit que l'esprit monacal, soit que l'esprit philosophique retrace seul ces grands souvenirs? Longtemps d'abord le témoignage des victimes avait été supprimé; c'étaient les inquisiteurs qui s'étaient faits historiens; puis le récit des inquisiteurs fut commenté plus tard uniquement par l'esprit philosophique. Tout
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ce qui avait été fait de violent et d'inhumain dans cette guerre parut tenir à une scélératesse profonde, tandis que le caractère de certaines époques, c'est que de méchantes actions soient commises par des hommes qui tous n'étaient pas méchants. Image fidèle des préjugés et des passions du temps, cri de douleur des vaincus dans cette guerre désastreuse, la poésie des troubadoufô est un vivant commentaire de ces événements.
En ce moment, deux choses nous frappent : le caractère historique et la forme littéraire de cette poésie. Ce caractère historique ne peut bien se concevoir sans quelques réflexions rapides sur l'hérésie des Albigeois. Dans la multitude des sectes que les premiers siècles de notre ère avaient vues naître et grandir sur le tronc puissant du christianisme, il en est une dont le nom varia beaucoup, mais qui, dès l'origine, avait, dans la simplicité de ses dogmes, quelque chose d'analogue à la croyance protestante rédmte à ses formes les plus austères. Au vi^* siècle, cette secte avait le nom de paulicienne; elle rejetait entièrement l'autorité du pontife de Rome ; elle méconnaissait en général l'autorité du sacerdoce ; elle niait le purgatoire et l'efficacité des prières pour les morts. Du reste, elle recommandait des mœurs chastes et pures, de rigoureuses abstinences. Cette secte avait deux caractères singuliers, qu'elle reçut de la diversité des ses fortunes et de ses périls : tantôt elle était purement ascétique, solitaire, pythagoricienne; tantôt elle était guerrière et impitoyable.
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Lorsque le mahométisme s'étendit rapidement sur TAsie Mineure, les paulidens, qui avaient été persécutés par les empereurs grecs, subirent assez volontiers le joug musulman; mais sous le cimeterre et TAlcoran, ils gardèrent leur foi, et y mêlèrent seulement quelque chose de l'imagination orientale. Avec les mabométans ils passèrent en Espagne; d'Espagne, ils arrivèrent en Provence; et ils parcoururent ainsi une partie de l'Europe méridionale, à la faveur des victoires de leurs maîtres. On les y trouve répandus dès le VIII* siècle. C'est dans la première langue du moyen âge, dans cet idiome roman, dont les débris ont été si récemment étudiés, que cette secte énçnça d'abord ses dogmes et ses prières. Api'ès les serments de 842, un des plus anciens monuments de la langue romane, c'est la Noble leçon des Vaudois, pieuse et simple parapbrase de maximes évangéliques. Là, rien n'indique absolument une hérésie dogmatique; mais on sent un esprit de libre examen et de conscience individuelle. Ces maximes sévères, cette morale pure, cette religion simple et s'exprimant en langue vulgaire, étaient communes à un grand nombre d'habitants du diocèse d'Albi; d'où vint le nom d'Albigeois.
Sous les comtes de Toulouse, grâce à cet esprit de tolérance dont l'Espagne elle-même donnait l'exem-. pie, dans ces guerres sans cesse mêlées de traités de paix, d'alliances, de mariages entre les familles arabes et chrétiennes, cette secte fut tolérée dans presque tout le Midi ; elle y prit de grands accroissements ; elle
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s*adonnait au commerce et aux arts ; elle augmentait cette richesse et cette prospérité méridionale qui formait un si grand conti*aste avec la grossièreté rude et militaire de la France du Nord.
Tel était encore Theureux état de cette secte à la fin du xir siècle. Le comte de Toulouse la protégeait; le tuteur du vicomte de Béziers était soupçonné d'en faire partie : les temples des Albigeois étaient fréquentés ; leurs hymnes, en langue vulgaire, retentissaient librement; et leur .foi vivait paisible à côté de la foi catholique, dans les mêmes cités et dans les mêmes villages.
Mais alors monta sur la chaire de saint Pierre un des plus puissants génies qui aient jamais existé. On ne peut trouver ces expressions trop fortes, quand on songe que cet homme accomplii tout ce que le plus hardi des pap.es, avant lui, avait seulement projeté la grande suzeraineté pontificale, cette ambition, cette théorie de Grégoire YII, fut véritablement mise en pratique par Innocent III.
Le génie des croisades, Tenthousiasmè qui avait inspiré ces grandes expéditions, commençait à s'attiédir. La voix puissante du pontife ne le ranima qu'à demi. Je ne sais si lui-même voulut porter dans rOrient toute la force de sa volonté, s'il voulut consumer là tout l'empire qu'il avait sur les âmes. Mais on le voit, »en peu d'années, humilier, abaisser, dompter Philippe Auguste, agiter l'Angleterre, réprimander le roi d'Aragon, le roi de Bohême, l'Empereur, donner ou laisser prendre Constant!-
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nople, enfin maîtriser tous les rois de TEurope, en .aire ses vassaux, ses hommes liges, au nom de.)a religion.
Voilà quel était Innocent III.
Ce tableau incomplet de ses desseins et de ses actes n*est pas son apothéose. Dans le grand nombre de ses entreprises, il faut compter Toppression, Fanéantissement de ce peuple albigeois, disséminé parmi les habitants du Midi. Ce fait a presque disparu dans Fimmense activité du pontificat d'Innocent IIL
Innocent III, monté sur le trône de Rome, et faisant la revue de Tunivers, aperçoit, dans un coin de la France méridionale, ce petit peuple des Albigeois, qui suit des prêches particuliers, (fai fait habituelle* ment ses prières en langue romane, et semble ainsi renier la suprématie de la vieille langue religieuse et politique de Rome. On ne disait pas que ce petit peuple fût malfaisant. Lorsque les premiers conseils de mort et de persécution furent donnés, les habitants répondaient : « Nous ne pouvons pas les tuer; nous avons été nourris avec eux ; nous avons des parents parmi eux ; et nous voyons combien leur vie est honnête. » Gela était humain et sensé ; mais voici com-^ ment les passions violentes du moyen âge précipitèrent un affreux dénoûment qui , sans doute , n'était pas dans la première intention du pontife.
Dès Tannée 1193, Innocent III avait envoyé dans la province de Narbonne deux légats, pour convertir et accuser les hérétiques. Il leur adjoignit plus tard un prêtre du pays, Pierre de Castelnau.
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A cette époque, un légat venu de Rome, c*était plus que ne fut, dans Tancien monde, un sénateur romain ^ député vers un roi. Vous vous souvenez d'avoir lu dans rhistoire ancienne cette réflexion^ que souvent les Romains entreprirent de grandes guerres, firent des sièges mémorables, détruisirent des peuples entiers, afin que Toffense d'un ambassadeur romain ne restât pas impunie. C'était le prestige et la politique de Rome d'attacher un sceau d'inviolabilité au moindre de ses mandataires, et de payer de tout le sang d'un peuple ' l'insulte faite à un seul Romain. A ce prix, il y avait, en quelque sorte, économie de guerres pour elle. En vengeant, par une épouvantable destruction, l'injure de la toge romaine, elle s'épargnait la nécessité de prendre plus souvent les armes. Il en était de même, au moyen âge, pour le maintien de cette succession dictatoriale que Rome chrétienne semblait avoir reçue de l'ancienne Rome ; et le pontificat croyait avoir d'autant plus besoin de ce talisman de terreur autour de ses envoyés, qu'il n'avait pas de légions à lui pour les défendre.
Les légats d'Innocent III parcoururent la Provence!» aidés de plusieurs moines de Cîteaux ; ils prêchaient, discutaient, menaçaient, et rencontraient dans la liberté des esprits une résistance à laquelle Rome n'était pas accoutumée. C'étaient de bien âpres controverses, substituées à l'aimable frivolité des tensons et des con* troverses d'amour. Arrivés dans le palais de Raimond de Toulouse, les légats y trouvèrent grand nombre de troubadours, de musiciens, de jongleurs, et quelques
hérétiques; car le comte protégeait à la fois les hérétiques et les poètes. Les légats, et surtout Pierre de Casteinau, réclament auprès du prince la punition de ses sujets dissidents. Celui-ci promet, hésite, ajourne, et n'ose nier la terrible puissance qu'il tâche d^éluder. Cependant les deux légats, avec ce despotisme apostolique quMls portaient en eux, et qui leur permettait, d'après les principes de Grégoire VII, de révoquer arbitrairement les évoques, comme d'excommunier les princes, avaient déposé l'archevêque de Narbonne et les évéques de Toulouse et de Viviers, coupables à leurs yeux d'indulgence et de faiblesse. Il y avait eu, quelques années auparavant, un troubadour ingénieux, célèbre par ses vers passionnés. Foulques de Marseille. Après la vie ambulante, frivole, capricieuse de la gaye science, après bien des vers adressés aux dames du Midi, Foulques de Marseille avait été pris tout à coup d'une grande mélancolie; il était entré dans l'ordre de CIteaux. Jeune encore, il avait gardé, sous le cilice, la violence de l'ambition mondaine. Il vint joindre son ardente ferveur au zèle farouche du légat. Le légat le fait évéque de Toulouse. Ainsi, voilà le comte Raimond qui, jusque dans sa cour, pleine de chevaliers et de poètes, voit croître contre lui la formidable puissance de l'Ëglise romaine. Chaque jour, nouvel avertissement, nouvelles plaintes, nouvelles menaces sur la lenteur du comte à punir ses sujets. Pour l'y forcer, les légats s'avisent même d'un étrange moyen.
Le comte était en guerre avec plusieurs barons de
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Languedoc et de Provence, et quelques-uns de ses vassaux qui lui refusaient le service féodal. Le légat se présente comme inédiateur dans le camp des barons, et vient annoncer de leur part la réconciliation et la paix, sous la seule condition que les troupes qu*ils avaient rassemblées serviraient à détruire les Albigeois. Le comte refusa d*ouvrir ses £tats à ses ennemis, pour tuer ses sujets. Alors le sanguinaire pacificateur le déclara schismatique, rebelle à FËglise, et le frappa d*anathème, puis il écrivit à la cour de Rome. Nul récit moderne n^atteindrait à la réalité pour peindre cette puissance irrésistible de la chaire apostolique: il faut recueillir quelques paroles dlnnocent IIL Yoici comment le pontife appuyait son légat:
Si nous pouvions, écrivait-il au comte Raîmond, ouvrir votre cœur, nous y trouverions, et nous vous y ferions voir les abominations détestables que vous avez commises ; mais comme il est plus dur que la pierre, c*est en vain qu*on le frappe avec les paroles du salut; on ne saurait y pénétrer. Homme pestilentiel ! quel orgueil s*est emparé de votre cœur, et quelle est votre folie de ne vouloir point de paix avec vos voisins, et de braver les lois divines, en protégeant les ennemis de la foi ! Si vous ne redoutez pas les flammes étemelles, ne devez-vous pas craindre les châtiments temporeb que vous méritez par tant de crimes f...
Le comte courba la tête, fit la paix avec les nobles provençaux suscités contre lui par le zèle du légat, et promit d'exterminer ses sujets hérétiques. Hais il ne se pressait pas d'accomplir cette œuvre. Le légat irrité
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vient à lui, l'appelle lâche, parjure, tyrûn, et luilaisse pour adieu une nouvelle et dernière excommunication. Puis, comme ce sénateur romain qui, seul au milieu cTun peuple ennemi, déployait le pan de sa robe et en laissait tomber la guerre, le légat reprit tranquillement sa route, sous la protection de cette inviolabilité du pontificat suprême. Dans une auberge sur les bords du Rhône, il est rejoint par un gentilhomme du comte de Toulouse, par un de ces hommes qui, dans une cause ou dans Fautre, sont prêts à offrir des crimes pour preuve de zèle. Cet homme Tinsulte et Tassasisine.
Voilà la majesté pontificale indignement violée, répouvantail des peuples et des rois attaqué par un crime:
L'imagination froide de nos temps ne peut se figurer rhorreur et Teffroi de cette catastrophe dans le moyen âge ; la puissance de cette voix d'Innocent III, qui, du haut de la chaire de saint Pierre, retentit dans toute TEurope pour demander vengeance du sang de son légat, Tindignation des peuples, Tempressement des seigneurs : c'est une croisade nouvelle. On était las de rOrient, où Ton mourait trop. Tout ce qu'il y avait de mauvaises et même de bonjnes passions, l'ardeur du pillage et le zèle religieux, sont enflammés & la fois. Les seigneurs grossiers et indigents de nos provinces du Nord brûlent de se jeter sur cette riche proie du Midi, que leur désigne du doigt le pontife.
La colère d'Innocent III n'était pas une vaine menace. Déjà des milliers d'hommes s'étaient levés dans
toute la France. Là paraissait Simon de Monfort, le sanguinaire h^os de cette croisade anti-chrétienne; Eudes III, comte de Bourgogne, et d'autres grands vassaux de Philippe Auguste, des archevêques, des évéques, beaucoup de moines de Tordre de Cîteaux. Lorsque le comte Raimond de Toulouse vit s'avancer vers lui cette force irrésistible, armée de ce que tous les hommes regardaient avec respect et tremblement, il fut abattu, malgré son courage; il consentit à se mettre lui-même à la suite de la croisade; il s'enrôla contre ses sujets. Nous n'essayerons pas de suivre cette lanientable entreprise. Nous ne pouvons que retracer ce qui tient à la civilisation et au génie du Midi.
Ce ne fut pas seulement le meurtre accidentel du légat qui produisit cette guerre désastreuse. L'hérésie même des Albigeois n'en fut pas la cause unique. Il régnait depuis longtemps dans le Midi une lutte entre la pensée libre et le pouvoir de l'Ëglise, entre la poésie et la prédication. Sans cesse de ce choc jaillissaient des mots amers et cruels qui blessaient la puissance de Rome, et qui paraîtraient un scandale dans notre temps. La vie désordonnée du clergé prêtait à l'amertume de cette censure laïque. II y avait bien des années que les saints mêmes se plaignaient de la conduite des prêtres. « Qui me donnera, disait saint Bernard, de voir, avant de mourir, l'Ëglise de Dieu comme elle était dans les premiers jours? »
Quand nous lisons ces paroles, et d'autres semblables que Bossuet a citées, nous devinons ce que la liberté des troubadours devait dire des vices du clergé;
et nous concevons aussi combien cette liberté devait nourrir de ressentiments et provoquer de cruelles représailles.
Quoique Raimond de Toulouse se fût uni aux croisés, la guerre n'en était pas moins destructive. Béziers fut emporté d'assaut, et c'est là qu'on entendit ce mot impitoyable, cette horrible impiété du fanatisme : « Tuez-les tous; Dieu reconnaîtra ceux qui sont à lui. n
Après le sac et la destruction de Béziers, Simon de Montfort pressa plus vivement le siège de Carcassonne, où était enfermé le vicomte de Béziers. Cette ville fut prise également; le vicomte de Béziers tomba dans les mains de Simon de Monfort, et mourut bientôt. Simon de Montfort fut fait vicomte de Béziers, avec l'approbation du pape.
Hattre de cette partie du Midi, le terrible Simon de Montfort marcha bientôt sur Toulouse. Je ne veux pas entrer dans le récit de cette guerre; elle dura vingt ans. La souveraineté de Toulouse fut transférée à Simon de Montfort. Elle lui fut arrachée par la résistance des peuples et le courage de Raimond de Toulouse, qui, tombé du pouvoir, retrouva, pour le reconquérir, l'intrépidité qu'il n'avait pas eue pour le garder.
L'Espagne vint se mêler dans ces luttes sanglantes; elle y parut comme protectrice de la tolérance religieuse, de la liberté de conscience. Veuillez m'entendre comme je parle, et ne jamais songer à notre temps. Mes paroles sont des paroles du xiiP siècle, des
paroles gothiques. Au reste, en lisant le récit de cette affreuse guerre, on éprouve une espèce de joie vengeresse à songer que ce sanguinaire Montfort, qui avait si fort outre-passé les anatbëmes de Rome, ne profita pas de ses crimes, qu'il perdit cette souveraineté de Toulouse, acquise par tant d'atroces perfidies, et fut tué en guerroyant au pied d'un château.
Par cette mystérieuse alchimie de la Providence, qui tire si souvent le bien du mal, quel fut celui qui hérita du fruit de tant de spoliations? Saint Louis. A la suite de cette croisade impie, de ce sac de Béziers, de cet empoisonnement du vicomte de Béziers, de cette expulsion de Raimond de Toulouse, des trahisons de Foulques, évéque de Toulouse, qui, deux fois, livra par de faux serments le peuple de son diocèse, ce fut saint Louis, le meilleur des rois du moyen âge, qui recueillit le comté de Toulouse. Le maison des comtes Raimond était éteinte : on ne voulait à aucun prix de la postérité du cruel Montfort. La souveraineté de la France avait, par un progrès naturel, une influence irrésistible sur ce Midi qui avait essayé quelque temps de se donner à l'Espagne : le comté de Toulouse fut réuni à la monarchie française.
Hais dans ce chaos d'événements, qu'était devenue la poésie provençale, et ce génie premier-né de l'Europe moderne? Faisait-on encore des vers? où en étaient la civilisation, les arts, la gaye science ? Tout cela pouvait-il trouver place entre le troubadour Foulques, devenu si cruel sous la mitre, et le féroce Montfort, qui ne savait pas lire, et tous ces destructeurs
qui s*étaient lancés, comme des loups du Nord, sur ia Provence? Ce far niente poétique était bien loin. On ne pouvait plus aller de château en château chanter des vers, les offrir aux nobles dames ; tout était hérissé et ensanglanté par la guerre ; les fêtes avaient disparu.
Enfin, Timagination des hommes n'était plus la même ; elle avait été comme submergée dans ces flots de sang. Chose remarquable, et qui montre combien non-seulement le caractère de tout homme, mais le caractère d'une nation peut profondément s'altérer à force de souffrances qui l'effarouchent et le dépravent! lors même que cette lutte terrible est apaisée, la poésie provençale n'a plus sa vivacité gracieuse et légère. Quelquefois encore, en parcourait ces poètes, on trouve des traces d'une vie plus heureuse; et puis tout à coup ils sont retombés de leurs tournois et de leurs cours galantes aux bûchers et aux échafauds; ils essayent vainement de sourire encore, et de se souvenir de leur première joie. On lit une pièce ingénieuse, un dialogue entre un troubadour et un berger : ce sont des descriptions riantes; mais soudain tout est attristé, ensanglanté; c'est le sac de Béziers, c'est la mort du jeune vicomte, c'est la spoliation de Raimond de Toulouse, c'est l'étranglement de celui-ci, la pendaison de celui-là, ce sont les bûchers dressés dans toute la Provence.
Parmi ces tristes et derniers monuments de la poésie romane, il faut chercher quelque témoignage textuel des passions haineuses et des pensées hardies qui
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fermentaient dans le cœur des opprimés. C'est un déiail historique quMI serait impossible de trouver ailleurs, et qui vous étonnera. Mais quoi ! direz-vous, tout ce qu'il y a de sacré et de puissant sur les imaginations était attaqué avec plus d'amertume et de violence que dans les époques modernes d'irréligieuse anarchie! Cela est-il possible? Songez au massacre de Béziers. On aperçoit de plus, dans ce testament vengeur de la poésie provençale, dans ces derniers chants inspirés par la haine contre Rome, la marque d'un changement social. Les chevaliers troubadours ont péri, sont dispersés; quelques-uns sont enrôlés sous la bannière des persécuteurs. D'autres poètes ont succédé; ce ne sont plus des gentilshommes ou déjeunes vassaux élevés par la protection, qui ont apporté la gaye science pour plaire à leur seigneur. C'est le fils d'un tailleur de Toulouse, qui est devenu troubadour, mais troubadour triste, désolé, comme son malheureux pays, vengeur et injurieux comme l'àme d'un opprinié.
Voici, par exemple, un sirvente de Guillaume de Figueras qui justifie toutes ces réflexions. Ce sirvente est un long cri de guerre contre Rome, parce que Rome, c'est dans l'impitoyable Simon de Hontfort que les victimes la voient personnifiée.
Figurez-vous vingt strophes qui commencent char cune par le mot Roma; et ce mot chaque f(»is ramène une suite de reproches outrageux. Le poète accuse Rome de tout; il l'accuse du sang versé dans la Palestine et du succès des Turcs.
Je veux faire un sirvente sur ce ton qui m*agrée, je ne veux plus le différer. Je sais, sans pouvoir en douter, que j'en aurai malveillance ; car je fais un iirvenle sur ces faussaires pleins de tromperie, sur Rome, qui est chef de la décadenceion laquelle périt tout bien.
Je ne m'étonne point , Rome , si le monde est dans Terreur, puisque vous avez mis le siècle en travail et en guerre; car mérite et miséricorde par vous meurent et s'ensevelissent. Rome, trompeuse conductrice, cime et racine de tous maux, le bon roi d'Angleterre fut par vous trahi.
Sirventes vuelh far * En est son que m'agensa ;
No V vuelh plus tarzar, Ni far longu* atendensa,
E sai, ses duptar, Qu'en aurai malvolensa,
Car fauc sirventes
Dels fais d'enjans pies,
De Roma que es Caps de la dechasensa
On dechai totz bes.
No m meravilh get, Roma, si la gens erra.
Que r segl' avetz mes En trebalh et en guerra.
Car pretz e merces Mor per vos e sosterra :
Roma enganairitz,
Qu'etz de totz mais guitz
E sims e razitz ; Lo bon reys d'Anglaterra
l*on per vos trahilz.
I lY, 300« lirr. xzviii, Ckoix dtt Iroubadowt,
180 LiTTÉRAttîRÈ
Rome trompeuse, la convoitise vous égare; à vos brebis vous tondez de trop près la laine; mais que le Saint-Esprit, qui reçut chair humaine, entende nies prières et brise vos becs, Rome , et ne me prêchez plus là-dessus; car vous êtes fausse et méchante envers nous et envers les Grecs.
Rome, aux hommes niais tu ronges la chair et les os , et ta conduis les aveugles avec toi dans la fosse. Tu transgresses trop les commandements de Dieu ; car ta convoitise est si grande que tu pardonnes les péchés pour argent ; de trop forte endosse, Rome, tu te charges.
Rome, sache bien que ton lâche trafic et ta folie firent perdre Damictte. Tu règnes méchamment, Rome; que Dieu t abatte en ruine, parce que si faussement tu règnes par argent ; Rome, tu es de mauvaise race, et parjure.
Rome , vraiment nous savons très-bien qu'avec la duperie d'une fausse indulgence, tu livras au malheur le baronnage (les barons) de France et la gent de Paris. Môme le bon roi Louis par toi fut occis ; car par une fausse prédication tu Téloignas du pays.
Rome , aux Sarrasins tu fais peu de dommages ; mais les Grecs et les Latins tu les pousses à la destruction. Dans le feu do Tablme, Rome, vous avez votre place...
Rome, je discerne bien les maux qu'on peut dire de toi; car
Roma trichairitz, Gobeitatz vos engana,
Qu'a vostras berbitz Tondetz trop la lana ;
Mas Sayns Esperitz Que receup cam humana
Entenda mos precz,
E franha tos becz,
Roma, e no m'en precz, Qu'ar yest falsa e trefana
Vas nos e vas Grecx, etc., etc.
VOUS faites par dérision le martyre des chrétiens ; mais en quel livre trouvez-vous, Rome, qu'on doive occir les chrétiens? Que le vrai Dieu, le vrai pain quotidien me donne ce que je désire voir des Romains !
Rome , il est vrai , manifeste que tu es trop travaillée de. la fougue de tes prédications traîtresses contre Toulouse ; tu ronges laidement les mains , à la manière des serpents cnra* gés, aux petits et aux grands. Mais si le digne comte vit encore deux ans, la France ressentira douleur de tes tromperies.
Rome, tant est grande ta forfaiture que tu méprises Dieu el ses saints : tant ton règne est mauvais , Rome fausse et trompeuse ! C'est pourquoi en toi se cache et s'abaisse et se confond la tromperie de ce monde, tant est grande Tinjuslice que tu fais au comte Raimond !
Rome, Dieu le soutienne et lui donne pouvoir et force, à ce comte qui tond les Français , et les écqrche , et les pend , et en. fait un pont, lorsqu'avec lui ils font assaut. Quant à moi, Rome, il me platt fort que Dieu se souvienne de tes grands torts , qu il plaise à Dieu d'arracher le comte à toi et à la mort!...
Rome , bien souvent on a ouï dire que tu portes tôte vide , parce que tu la fais souvent tondre ; aussi je pense et crois que besoin te serait d'un peu de cervelle : car tu es de mauvais gouvernement, toi et Citeaux, vu qu'àBéziers vous fîtes faire une si étrange boucherie.
Rome , avec faux appeaux , tu tends tes filets , et tu manges maints mauvais morceaux. Tu as visage d'agneau au simple regard; au dedans, tu es loup enragé, serpent couronné, engendré de vipère ; c'est pourquoi le diable t'appelle comme sa créature.
Vous voyez Fatrocité des haines et des vengeances réciproques, la grossièreté de ce langage, et la fureur que le poète attribue à ceux dont il h\i Téloge et dont il défend la cause. Cette épouvantable croisade ne fut
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pas seulement une guerre de fanatisme ; ce n^est pas seulement Innocent III qu'il faut accuser du sang versé : il Fa regretté, il Ta pleuré; et, plus tard, ses bulles frappèrent d*anathème Simon de Montfort, qui ne paraît pas s'en être beaucoup inquiété. Mais il est manifeste que les Provençaux haïssaient les Français, et voulaient exister à part. Ces questions littéraires, qui nous occupent, sont liées à une vérité historique : un peuple, une langue ; une langue, un peuple. Si la Provence fût demeurée indépendante, c'était un peuple du Midi de plus, avec son nom, sa langue, ses arts, son génie propre.
Cet accident d'une hérésie, qui devint comme le prétexte d'une guerre d'ambition, ne peut faire méconnaître la cause première de ces événements, où s'accomplissait l'action du Nord sur le Midi, de la France centrale de Hugues Capet sur la petite souveraineté de Toulouse. La devise fut la religion et la vengeance du sang d'un légat ; l'instrument fut la colère dlunocent III et le bras de Simon de Montfort ; la cause véritable fut ce besoin, pour la France, de s'agrandir, et d'enfermer dans son sein ces petites principautés du Midi, plus civilisées, plus riches et plus faibles qu'elle. Mais ces vérités de fait ne sont pas des apologies. Ces explications posthumes n'affaiblissent en rien la juste horreur qui, dans la pensée des contemporains, dut s'attacher <iux barbaries de cette invasion.
Depuis lors, la poésie des troubadours n'est plus qu'une complainte haineuse et vengeressd; elle n'est
plus qu^une protestation contre la perle de la liberté du Midi et Tascendant toujours croissant de la France : cette pensée se lie à un retour vers les croisade^. Ces malheureux troubadours qui voulaient s'absoudre de penser comme les hérétiques, en même temps qu'ils les défendaient, prêchaient la croisade. Plusieurs chants, qui étaient répétés par les soldats du comte de Toulouse, étaient un cri de guerre sainte. Ces impitoyables vainqueurs qui leur arrivaient, ils voulaient les renvoyer sur les bords du Jourdain. Ainsi, ce sanglant et horrible intermède des Albigeois servit à ra* nimer le zèle des croisades, qui emporta si loin Théroîsme de saint Louis.
Messieurs, nous avons rapidement esquissé les traits principaux de Tesprit provençal, qui, d'abord parent de Tesprit français, s'en était séparé, avait brillé d'un .vif éclat, et s'affaiblit et s'éteint au moment où les provinces du Midi sont absorbées dans le territoire français.
Mamtenant, nous nous rapprocherons tout à fait de notre véritable patrie ; et nous tâcherons de démêler les premiers caractères, les premiers indices du génie purement français.