SIXIÈME LEÇON
Utilité historique de la poésie provençale. — Liberté extraordinaire dont elle est la preuve et Texpression. — Chant de SordelU) sur la mort de Blacas. — Poésie satirique des trou" ^ badours^ inférieure à leur poésie amoureuse. — Vie heureuse et douces imaginations du Midi troublées tout à coup par une horrible calamité. — Innocent lil. — Hérésie des Albigeois; leurs prières en langue vulgaire. — Cause de la croitade contre les Albigeois. — Son influence sur le génie méridional. — Chant de vengeance et de haine contre Rome.
Messieubs ,
La littérature, telle que nous rétudions, est tour à tour un objet d*art et un monument historique. Je ne puis, dans cette revue du moyen âge, offrir toujours à votre attention d'heureux fragments poétiques et des beautés inédites. Je suis soumis à la loi accidentelle de mon sujet. Quelquefois, sous les décombres de ces vieux temps, nous découvrirons des choses éclatantes et neuves ; plus souvent, nous n'y trouverons que des matériaux informes et bruts. Ce sont de curieux éléments pour rhistoire, et non des spectacles pour Tima-
AU MOYEN AGE. iB9
gination. Aussi, Messieurs, en parcourant cette littérature des troubadours , dont une portion nous est sévèrement interdite, nous nous attacherons de préférence à quelques singularités de mœurs et d'événements, dont rintérét soutienne ou supplée pour nous le mérite poétique, souvent fort médiocre.
Nous avons indiqué déjà ce caractère libre et hardi de la muse provençale , ce droit de réprimande et de satire qu'elle exerça contre toutes les puissances du moyen âge. C'est un trait distinctif du temps. Cette époque serait mal comprise , si elle ne se présentait qu'avec cette apparence d'ordre et de soumission, que les écrivains de la monarchie ont uniformément répandue sur notre histoire. Presque toujours, par un anachronisme de langage, ils ont attribué quelque chose de l'esprit paisible du xviP siècle aux temps agités du moyen âge. Si vous étudiez la France du xiiP et du XIV® siècle dans Daniel, il vous semble qu'une sorte de régularité et de subordination en animait et en contenait toutes les parties. Cette illusion était née d'abord de la lecture même des chroniques , rédigées par des moines, dans la paix des monastères. Ils avaient involontairement communiqué à leurs récits quelque chose de la quiétude et du calme de la vie monastique ; et les historiens ofQciels de la monarchie absolue ajoutèrent, plus tard, à ces fausses couleurs, un ton d'étiquette et de gravité.
Au contraire, les monuments immédiats de la poésie populaire , lors même qu'ils ne satisfont pas l'imagination et le goût, ont toute la vivacité, ou plutôt toute
180 LITTÉRATQI^F
la rudesse d^une vérité naïve et historique. Comment croyez-vous, par exemple, qu^au xiii* siècle on traitait ces empereurs d'Allemagne , ces rois d'Aragon , de Castille, de France, que Thistoire nous montre à la tète de leurs nombreux vassaux, et dans la pompe de^ leurs cours? Ne vous semble-t-il pas que les papes seuls avaient le droit de les maudire et de les insulter, et que, du reste, tout genou fléchissait devant ces princes? Consultez les troubadours, et vous verrez que ni les puissances de la terre, ni même celles de TËglise n'étaient ménagées par ces hardis interprètes des passions de la foule. Une double vérité naîtra pour nous de cette étude ; nous connaîtrons mieux les événements et l'esprit du temps tout à la fois. Vous le concevez, je ne dirai pas seulement la convenance, mais le bon sens ne laisse pour nous , dans ces vieux monuments, qu'un intérêt froidement historique; et si, par exemple , nous empruntons à un troubadour la satire amère des excès de la cour de Rome, la censure violente, excessive, des abus du pouvoir ecclésiastique ou civil, ce sont des paroles mortes, dépouillées nonseulement de toute allusion , mais de toute vraisemblance dans nos temps modernes.
Un chevalier, un troubadour illustre, Blacas, meurt : voilà les troubadours qui célèbrent en lui le guerrier vaillant, généreux, dont la vertu faisait honte aux plus puissants monarques. Dans la complainte du fougueux Bertram de Born sur la mort du jeune Henri, nous avions admiré la douceur et la mélancolie du langage. Le poète qui déplore la perte de Blacas porte
Au MOYEN AGE. 161
dans sa douleur bien plus d'amertume ; il la r«nd outrageuse pour tous les princes de la chrétienté. D'une complainte funèbre, il en fait un sirvente. Ce poète, c'est Sordello, né dans Tltalie du nord, mais poète de la langue provençale. Dante a cru lui devoir cet insigne honneur, de l'invoquer presque à l'égal de Virgile, dont il le fait le compatriote, lorsqu'il le rencontre dans son mystérieux voyage.
Malgré ce singulier parallèle, la poésie de Sordello vous paraîtra bien rude; elle ressemblera pour vous à quelques-uns des chants de la Grèce moderne et barbare. Il est un de ces chants populaires où, par une fiction digne de la férocité des Klephtes de la montagne, la tête coupée d'un guerrier s'entretient avec un aigle qui la dévore : « Mange-moi, dit cette tête ; repais-toi de mon courage. »
C'est le génie rude et farouche du moyen âge, qui , par une exception unique, s'était conservé , jusqu'au xviii" siècle, dans quelques cantons de la Grèce asservie. Un tour d'imagination semblable se retrouve dans les vers de Sordello; il y a de plus cette libre et séditieuse hardiesse des troubadours, qui gourmandaient tous les princes du temps.
Je ne nommerai pas, comme Ta fait un savant historien , cette liberté des troubadours le cri de Vopinion publique» Une telle puissance n'existait pas alors. La liberté était renfermée dans quelques ch&teaux ; elle voyageait avec quelques troubadours; elle passait vite de la plainte à l'action , de la chanson à la mêlée : il faut lui laisser sa physionomie guerrière. Voici, Mes-