SEPTIÈME LEÇON
Nouveaux détails sur ridiome de la France septentrionale. — Comment Tinfluence allemande y laissa peu de traces. Faits historiques. — Quelques dëbrb du romat^êvaHor^sm yiu^ et au ix^ siècle. — Modification apportée parles Normands. — Caractère distinct et développement de cet idiome au xi' siècle. ~ Conquête de Guillaume. — Premiers écrivains normands; Robert Wace. — Commencement de la littérature chevaleresque. — Ses trois grandes divisions : romans de Charlemagne » de la Table ronde et des Amadis.
Messieurs,
Nous sommes obligés d'alterner entre la grammaire «t la poésie. Je ne puis séparer les recherches techniques des souvenirs qui flatteraient votre imagination. D'abord entraînés vers le Midi, nous avons suivi la poésie provençale dans ses heureux développements. Il faut maintenant rétrograder vers la France du Nord, et nous enquérir du travail qui s'était fait dans les esprits. Un critique habile, la Harpe, a dédaigné ces études. On ne doit pas en revanche les suivre exclusivement, et les préférer à la méditation toujours fô-
conde des monuments éternels du vrai et du beau dans les lettres. Ce serait abandonner la philosophie du goût pour Farchéologie. Mais, bien comprises, ces deux applications de Tesprit sont faites pour s'entreaider utilement. Les premiers débreuillements d'une langue naissante, les essais d'une littérature informe examinés au double point de vue de l'histoire et de Tart, peuvent avoir plus d'intérêt que la redite des mômes admirations pour quelques chefs-d'œuvre connus et accessibles à tous. Seulement, cet intérêt a besoin d'être acheté par un peu d'effort ; et il doit nous ramener, mieux instruits du passé, à une étude plus approfondie, à une intelligence plus complète de ces grandes époques, où la langue et le génie d'un peuple ont eu toute leur puissance et leur maturité.
Messieurs, je redescends vers la barbarie; je me dis : Pendant que ce Midi, cette Provence, cette Auvergne, ce Limousin, voyaient nattre tant de poètes ingénieux, tandis qu'une langue sonore et flexible se plieit, avec un art savant, à toutes les impressions de l'&me, et même à toutes les nuances d'un esprit de galanterie parfois subtil et maniéré, la France septentrionale était elle dénuée de tout instinct poétique ? sa voix plus rude n'avaitrelle pas aussi des accents qui méritent d'être entendus et notés? sa littérature ne peut-elle pas aussi déposer de son histoire?
Nul doute que, dans le nord, comme dans le mid de la Gaule, il n'y eût très-anciennement une langue vulgaire, formée du latin corrompu; nul doute ausss« je crois, qu'au vu* et au vin* siècle, cette langue, tou-
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chant à son origine, sortant à peine des types latins, Dc fût encore très- rapprochée de ces types sur tous les points de la France. Plus les altérations étaient récentes, plus elles devaient être analogues entre elles, et se confondre à quelques égards. Cependant la prononciation seule, Vaccent plus grave ou plus aigu, la terminaison abrupte ou adoucie jetait déjà dans les mots de nombreuses diversités.
L'existence de cette langue vulgaire est souvent rappelée dans les écrits latins du temps. Saint Germain, évêque de Paris au vm« siècle, étant mort, des miracles se firent sur son tombeau. Un sourd et muet, entre autres, ayant touché la châsse, retrouva sur-lechamp Tusage de la voix, si bien que non-seulement il put parler la langue vulgaire, mais qu'il apprit les lettres latines et devint clerc. Il y avait donc une langue vulgaire. Voilà le seul fait qui résulte pour nous de cette merveilleuse légende du moyen âge.
Hais, dira-t-on, le dialecte teutonique ne devait-il pas dominer dans cette langue vulgaire de la France septentrionale? Cétait une invasion allemande qui avait fondé la monarchie française ; c'était une seconde invasion allemande qui Tavait agrandie, en la transférant ; peut-on supposer que la langue des vainqueurs et des maîtres n'eût pas profondément pénétré dans l'idiome populaire ? La réponse est facile. Nous avons déjà rappelé que, dans le mélange de plusieurs peuples, l'influence d'un idiome était proportionnée nonseulement au nombre, mais au degré de culture de ceux qui le parlaient. La civilisation gallo-romane
étant fort supérieure à celle des Germains, la langue de ceux-ci exerça peu d'empire; ou plutôt elle exista, pour ainsi dire, à part au milieu du pays conquis, et se conserva parmi les envahisseurs, sans se communiquer aux indigènes. Dans le viip siècle, un décret du concile de Reims prescrivait aux ecclésiastiques, lorsqu'ils avaient prêché en langue latine, de répéter leurs homélies en langue romane rustique, ou en langue théotisque : In romanam rusticam linguam aut theotiscam. Ces paroles nous disent que, dans toute la France, il y avait des hommes qui n'entendaient que la langue allemande. C'étaient les vainqueurs, les colonies militaires, les barons germains auxquels Clovis ou Charlemagne avait distribué des fiefs. Mais après Charlemagne, et dans le démembrement de son empire, quand ^1 y eut un souverain germanique distinct du roi de France, et que le Rhin fut une limite entre des Etats séparés, qu'arriva-t-il? Les princes de la race conquérante, qui restaient en France, au milieu de l'affaiblissement de leur pouvoir et de la caducité prématurée de leur dynastie, se souvinrent peu de l'Allemagne ou ne s'en souvinrent qu'avec défiance;, ils entrèrent dans les mœurs gallo-rù.nanes ; ils prirent les habitudes et le langage du peuple indigène. Leur politique ne vit pas volontiers des seigneurs qui étaient restés allemands, et qui relevaient de Tempe^ reur germanique par de grandes terres qu'ils avaient dans ses États, conserver aussi des domaines en France. Ils s'occupèrent de les en dépouiller. Ce calcul fut réciproque. Les princes d'outre-Rhin, redeve-
nus purs Germains, travaillaient à déposséder les seigneurs qui, résidant près du roi de France, avaient encore des terres en Germanie ; et, d'autre part, les rois de France, bien qu'ils eussent du sang germain dans les veines, s'occupèrent avec persévérance d'enlever les propriétés et les fiefs aux Allemands de pure race, sujets d'un autre empire.
C'est par là que l'on . peut expliquer comment l'idiome des vaiqueurs laissa si peu de traces sur le territoire français. D'abord. l'invasion n'avait pas pénétré dans le peuple, qui, beaucoup plus nombreux et plus civilisé que ses vainqueurs, résistait et gardait sa langue et ses mœurs : puis l'influence de la cour conquérante et de la féodalité germanique s'affaiblirent, l'une par l'action du peuple sur ses souverains, l'autre, par la politique même des rois de France, qui s'occupèrent constamment, depuis GhaViemagne, de fermer la France à leurs anciens compatriotes, et de ne pas laisser de fiefs allemands parmi nous. Ainsi, en deux siècles, comme l'a très-bien montré M. Bonami, savant académicien dont vous n'avez peut-être jamais entendu parler, on voit disparaître de France l'idiome théotisque, ou thiois.
Il resta quelques mots d'origine teutonique çà et là répandus dans notre vocabulaire, presque entièrement formé de termes latins; et sous ce rapport, le roman wallon, le français du Nord, ne différa nullement du roman méridional : il est également héritier direct et universel de la langue latine. Hais il a disposé et transformé autrement ce même héritage. Seu-
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lement aucun monument de quelque étendue, nul poème, nul chant n'atteste le premier état du roman wallon dans une époque contemporaine des plus anciennes poésies provençales. À Fexeeption des fameux serments de 842, on n'a pas, je crois, publié jusqu'à ce jour de texte wallon antérieur à Tan 1000. Sous cette époque reculée on ne trouve que des mots isolés de ce dialecte épars dans les chroniques latines, mais pas une phrase entière. Ainsi je lis dans unerchronique de Mortagne, au yiii<* siècle, qu'une homme périt d'une mort très-odieuse, que vulgairement on appelle murt. Ailleurs, je vois que les Normands remontaient sans cesse la Seine, et arrivaient jusqu'à Paris sur des navires nommés bargas dans la langue du lieu : Navibus quas nostrates bargas t;ocan^ Voilà un échantillon du français au ix« siècle ;'voilà tout ce que j'en sais. Hincmar, évéque de Reims, parle de dispositions militaires, qui s'appellent scaras en langue vulgaire : Bellalorum acies, quas vulgari sermone scaras voca^ mus. Voilà un mot de roman méridional qui appartenait au roman wallon. Une recherche minutieuse et une investigation microscopique n'a découvert, comme monument de la langue française septentrionale vers les vui«, ix« et x* siècles, que des mots, quelquefois des noms propres, qui sont aussi des indices, Cellas Ferrerias, Yalcresson, etc.
Voilà des traces bien fugitives. Comment établir quelque fait général sur de si faibles échantillons? comment supposer que cette langue ne fût pas écrite, puisqu'elle était certainement parlée dans l'usage vul-
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gaire? comment affirmer qu'elle était écrite d'une manière identique au roman méridional, qui, avant le X'' siècle, avait, comme vous le savez, une forme complète et régulière?
La conjecture la plus savante et la plus ingénieuse ne peut jamais ici devenir une certitude. Cependant il est manifeste que dans cette langue de la France centrale, dans ce roman wallon du ix*" siècle dont il reste si peu de traces, il s'opérait un travail de formation constant et progressif. En voici la preuve : le roman du Midi, au xii'' siècle, lu devant vous, serait inintelligible, il vous paraîtrait peut-être plus éloigné de notre langue que Titalien. Ce ne serait pas seulement la prononciation, ce serait le système des constructions, la forme savante des phrases, tous les piocédés de la langue enfin qui vous feraient obstacle, à moins d'une étude attentive de quelques mois. Au contraire, le dialecte de Rouen au xii® siècle, le français du Roman de Rou, serait généralement compris. L'orihographe, quelques mots durs et singuliers, vous arrêteraient à peine ; et une attention un peu pénétrante (.'cmélerait dans le français parisien ou normand du XII'' siècle les germes et les formes primitives de notre langue actuelle. Il est donc manifeste, quelle que soit la similitude ou la diversité du point de départ, qu'un grand progrès, dont la trace n'a pac été retrouvée, s'était accompli dans le roman wallon, et l'avait insensiblement conduit vers le tvpe qui devait rester national en France. Il est manifeste qu'à dater de ces serme.ots de 842, une différence très-forte s'était mar-
quée entre la langue romane du Midi et celle du Nord.
Quelle a pu être la cause et la date de cette révolution? Ou la reporte à Tinvasion des Normands.
Au vu» et au viii« siècle, c'était en latin qu'on écrivait même les chansons. Dans la France du Nord, quand Clotaire II remporta une grande victoire, cette victoire fut célébrée dans son armée par une chanson latine. Ces chansons étaient rimées, à la vérité ; c'était le cachet moderne mis sur Fidiome antique. A Paris, qui était déjà la capitale du royaume du Nord, la prédication était également latine. On conçoit qu avec de pareilles habitudes, avec cette persistance de la langue latine appliquée à tous les actes de la vie civile, et employée même à l'expression des sentiments populaires, la langue usuelle ne devait être qu'un idiome rarement écrit qui subissait un développement insensible. Cet idiome, nous en demandons pardon à notre illustre mattre en langue romane et en littérature, dut avoir, dès le premier jour, un caractère distinct de celui des idiomes de la France méridionale. Supposez le patois naissant de chaque partie des Gaules aussi rapproché qu'il est possible du latin ; n'y voyez dans l'origine qu'une variante populaire de cette langue ancienne, il n'importe; la variante de Gaen et de Paris n'a jamais pu ressembler à celle de Toulouse et de Pau : la dégénération s'est diversement opérée sous deux climats différents : la prononciation, plus «rude ou plus sonore, suffisait seule pour introduire deux manières opposées d'allérer les types latins. Les différences nombreuses de u 12
mœurs et d^usages entre les populations du nord et du midi de la France, et la durée tenace de ces différences, avant Faction d'une civilisation uniforme et rapide, ont dû créer et maintenir ces variétés primitives des dialectes locaux qui naissaient des débris de la langue romaine.
Une influence nouvelle vint de plus agir sur toute la France centrale et septentrionale. Les Normands débarquent ; leurs invasions se renouvellent pendant cinquante ans ; ils s'établissent enfin ; ils s'emparent d'une des plus riches provinces de France, et y fon^^ dent un Ëtat nouveau. Ou vit alors se reproduire ce qui avait marqué la première conquête allemande. Les vainqueurs adoptèrent la langue des vaincus; mais ils y mirent quelque empreinte de la leur et de leur génie national. Dès le commencement du xi^ siècle la Normandie paraît non pas poétique, comme la Provence, mais docte et lettrée pour le temps. Il y avait des écoles nombreuses où Ton enseignait le latin et la langue vulgaire, le roman^ qu'on appelait aussi le normand : ce soin des étrangers pour Fap* prendre dut servir à le perfectionner. Les princes de race danoise qui régnaient en Normandie avaient un esprit singulièrement politique. On voit Rollon et ses descendants, aussitôt qu'ils sont établis dans la Normandie, éloigner d'eux les sujets danois, les renvoyer sur les bords de la mer, en faire des garnisons pour maintenir le pays vaincu, et vivre eux-mêmes au milieu de leurs nouveaux sujets, dont ils prennent la religion, la langue et les mœurs. Cette influence fut
si rapide qu*à Rouen, capitale des nouveaux conquérants, on ne pariait que la langue romane. Le successeur de Rollon, Guillaume I«', voulant que son fils nignorât point la langue danoise, fut obligé, ainsi quMl le dit, de renvoyer à Bayeux, poste avancé où abordaient souvent de nouvelles recrues d*hommes du Nord : tant Tintérieur du pays était demeuré tout roman et tout français I
Malgré cette pleine victoire de Fidiome indigène, on ne peut douter que le mélange des races, que Tinfluence des conquérants ne modifiât le langage même qu'ils adoptaient. Si, jusque-là, les syllabes sonores, empruntées à la langue latine, avaient encore gardé quelque place dans le roman du Nord, vers cette époque, ou les voit devenir moins fréquentes. Une différence notable, qui va paraître minutieuse, c*est *a substitution des e aux a, d'une voyelle sourde à une voyelle éclatante. Quand la langue latine était morte, et qu'on s'était partagé ses dépouilles, de cAarilas, chantatis, on avait (ait charitat ou charitad; d'amatus, on avait fait amato^ amad. Le français normand prononça charité, amé ou amed.
Ainsi, à dater du x* siècle, révolution peut-être insensible chaque jour, mais visible au bout de quelques années dans la langue walUme; sons durs qui prédominent; syllabes sourdes et nasales; séparation plus grande d'avec la souche latine; forme moderne qui commence à paraître; caractère tout à fait identique, homogène au français actuel. Cela peut se reconnaître dans le dialecte parisien et normand du xii* siècle.
Une influence glorieuse fut dès lors réservée à ce dialecte. Si les Normands l'avaient tout à la fois appris et modifié, bientôt ils le portèrent en Italie, en Angleterre, en Grèce. Plus tard, cette même langue fut parlée dans les Assises de Jérusalem. Guillaume, maître de TAngleterre, eut la politique des Romains; il imposa la langue franco-normande à ses gens d'affaires et à ses tribunaux. De même qu'il établit la loi du couvre-féu, il établit la loi du français. Le français devint, pour ainsi dire, le latin de l'Angleterre, la langue savante qu'il fallait étudier pour toutes les transactions civiles. Un décret de Guillaume ordonne (ue^ dans Jes couvents qui renferment des écoles, on apprenne d'abord le français, et ensuite' le latin, si on avait le temps. Vous ne pouvez douter que cette importance donnée par le conquérant à une langue qui, de l'autre côté de la mer, était vulgaire et dédaignée, ne servît au développement de cette langue. C'est par là que Ton s'explique comment nos plus anciens monuments de' roman wallon^ de français parisien, ont été rédigés par des Normands en Angleterre. C'est qu'en Angleterre, le français prenait, sous l'influence et par l'épée de Guillaume, un crédit, une autorité qu'il n'avait pas même à Paris; il était la langue des maîtres et des savants. Quand il s'agira des premiers écrivains français, de ceux qui ont bégayé la langue que vous parlez, vous me demanderez pourquoi je vous nomme Robert Wace, et vous parle de gens qui sont nés dans l'île de Jersey; c'est que, par l'influence de Guillaume et de la conquête, le français eut, en
Angleterrsd, une importance presque classique, qu'il devint un objet d'étude et d'émulation pour les écrivains, et que, dès lors, il dut prendre plus vite une sorte de consistance et de maturité.
A Tappui de cette conjecture, je vais citer un passage de vieux français normand. C'est pour la première fois qu'un fragment de notre ancien idiome aura pu paraître intelligible à cet auditoire. Vous allez reconnaître distinctement votre langue. Je choisirai quelques détails du grand exploit que la poésie normande devait célébrer avec ardeur, la Conquête de Guillaume. Ce sont des vers du Roman de Rou, chronique où Robeil Wace raconte les actions de Ro!'on et de ses successeurs.
Taillefer, ki mult bien cantout, Sor un cheval ki tost alout, Devant li Dus alout cantant De Karlemaine e de Rollant, E d^Olivier e des vassals Ki morurent en Renchevals ^ Quant il orent chevalchiè tant K*as Engleis vindrent aprismant * :
Sires, dist Taillefer, merci, Jo vos ai lungement servi, Tut mon servisc me debvcz :
Hui se vos plaist me le rendez.
Por tut guerredun ' vos requier»
E si vos voil forment préicr "
* Ronccvaux.
■ Approchant.
* Récompense.
StO UTTÉRATURE
Otrèiez mei, ke jo n'y Caille, Li primier colp de la balailie« E li Du^ respont : Je Totrei.
E Taillefer point a dcsrei * , Devant toz ii altres se mist ; Un Engleiz feri, si Tocist ; De soz le pis * parmi la pance Li fist passer ultre la lance; A terre estendu Fahati, Poiz trait Tespée, altre feri, Poiz a crié : Venez, Tenez; Ke fetes-vos? ferez, ferez.
Ce n'est plus là, Messieurs, du romank ou du provençal : la langue française est trouvée.
Le progrès et Tinfluence de Tidiome français eontinuèrent longtemps d*étre favorisés par la politique des successeurs de Guillaume, occupés d'un double inté- ^ rét. Ce calcul d'un souverain qui se dépouille luimême de sa propre nationalité , lorsqu'il est appelé à gouverner une nation étrangère, n'était pas applicable à ces princes, normands, restés ducs de Normandie et devenus rois d'Angleterre. Ils voulaient se maintenir ^Normands : de là cette protection si magnifique qu'ils accordèrent aux chants des trouvères, et ce soin empressé d'introduire la langue française dans les tribunaux. La trace s'en conserve encore aujourd'hui. La procédure anglaise est remplie détenues du vieux français. Op y reconnaît l'empreinte du conquérant, et
^ Pique à bride abattue, à toute bnde.
• La poitrine.
AU IfOTEll AGE. 21 i
comme ie coup de son gantelet de fer sur la nation vaincne. Mille anecdotes, qu'il serait faufile de recueillir, attestent à cet égard la politique des rois anglonormands. En 1083, Wistan^ évéque et homme d'Ëtat célèbre, fut écarté des conseils du roi d'Angleterre, parce qu*il ne savait pas le fran^is : quasi homo idiota, quia linguam gaUicam non noverat.
Ce crédit dé ridiome français ne se bornait pas à TÂngleterre. Les aventureuses expéditions des Normands ravalent porté dans la Calabre et dans la Sicile. A Naples, Henri, appelé au trône par les seigneurs qui s'étaient révoltés contre son frère Guillaume I<", refusa , par la raison qu'il ignorait la langue française, qui était nécessaire à la cour : guœ maxime necessaria €S$etincuria. Sans rivaliser avec TinSuence poétique et chantante du nmion méridional, le français du Nord, le dialecte parisien-normand avait donc, dès la fin du xn<* siècle, une véritable prépondérance. La conquête l'avait porté à Naples, ^i Sicile et en Angleterre ; et la politique des conquérants Ty maintenait , comme un signe et ua attribut de leur puissance. Ce fait incontestable nous servira de lien pour réunir les diverses parties du tableau littéraire de l'Eiarope latine au moyen âge. C'est ainsi que nous avons dû naturellement y placer FAngleterre. Dans ce mouvement des idiomes nouveaux, nés de la chute de l'empire romain et du renouvellement des races, l'Angtetefre a reçu l'infloenoe de la France. A la longue, le «aradère allemand et saxon a prédominé; on plut6t il s'est formé en Angleterre «n peuple mixtev qui imA à la cace teu«
tonique par le fond de sa langue et de son génie, mais (|ui conserve encore plusieurs traits empreints sur lui par la conquête de Guillaume.
Cette action de Fidiome et de TesprilTrançais au milieu de FAngletenre est surtout visible dans les temps qui suivirent Finvasion normande , à laquelle étaient associés des Angevins, des Poitevins, des Français du centre et du Nord. De là. Messieurs, la première littérature, la première poésie nationale de FAngleterre a reçu un cachet qui la rapproche de FEurope latine. Voyez les poètes anglais de la fin du xiii' siècle ; ils sont Français par le caractère des inventions et des formes. Cette influence a été si puissante , que bien qu'elle n'ait pu déraciner les vieux mots , elle a placé dans ces vieux mots d'autres idées. Si vous suivez plus tard le développement de la littérature anglaise^ vous reconnaîtrez la trace de cette influence primitive dans la singularité qui fait que FAngleterre , presque allemande parles origines de sa langue, est beaucoup plus française qu'allemande par les allures simples et le tour naturel et libre de son génie. Les nuances du caractère intellectuel des peuples seraient souvent inexplicables, si on n'allait les chercher, les surprendre dans leurs origines.
Dès le commencement du xiv« siècle, nous trouvons Ghaucer, élève des trouvères et des troubadours, et qui cependant parle un anglais entièrement éloigné de notre langue : il a pris nos idées; mais il a gardé le vieil idiome anglo*>saxon.
Or, nous le redisons, parce que d'excellents esprits
ont, sans motif, allégué le contraire, notre langue est de race latine, et nullement de race teutqnique. Le savant Ginguené a écrit que la langue théotisque est la source de la nôtre, et il cite comme échantillon quatre vers rimes , dont tous les mots sont encore aujourd'hui allemands ou anglais, mais étrangers à noire langue.
Nous avons constaté un premier fait historique : c'est, après un débrôuillement plus ou moins obscur, Texistence , à la fin du xi<* siècle , d*un idiome séparé de ridiome provençal,' dérivé de la même source, mais distinct dans ses formes, et offrant déjà l'analogie la plus remarquable avec notre langue du xv«, du xvi® et du xviio siècle. Nous n'avons pu suivre la naissance de cette langue nationale; mais nous avons marqué son premier âge. Jusque-là les monuments manquaient. Tout à coup ils abondent et se multiplient sous toutes les formes. Faut-il supposer qu'alors seulement l'esprit français ent sa vigueur et son originalité? Non , sans doute; mais il le renfermait dans la langue latine. Un Abélard, un saint Bernard, ces hommes si admirés de leurs contemporains, et qui, dans un siècle plus heureux , auraient été de beaux génies durables, ne se servaient de la langue vulgaire ni dans leurs lettres ni dans leurs discours publics. On croit cependant qu' Abélard en fit usage dans les chansons qui rendirent sa passion trop fameuse , et dont il atteste luimême la vogue populaire : Si qua invenire liceret carmina, essent amaioria, non philosaphiœ sécréta. Quorum etiam carminum pleraque adhuc in muUis fréquent
'fl4 L1TT£RATURB
tantur ei d0miUmllur regUrnihus , ab his quos similis vila dekctat. Mais la personne la plus intéressée dans ces vers les a rappelés par des paroles qui mettent les érudits en doute : « La plupart des vers que tu as laissés, écrivait-elle, furent des chants d'amour^ en mètre ou en rhythme. Ces vers, par la douceur, hélas ! trop grande de Fexpression et du chant, mettaient ton nom dans toutes leé bouches , et en même temps le nom d'Héloîse. Toutes les places, toutes les maisons retentissaient de moi . » Pleraque amatorio métro vel rhythmo composita rdiquisti carmina ; qUœ pro nimia sûovitate tam dictaminis, quam cantus, tuum in ore omnium nomm tenel>ant.... Me plateœ omnes, me domus singuke resonàbant
De savants hommes ont prétendu que ces paroles métro vd rhythmo n'étaient pas applicables à des chansons en langue vulgaire , et désignaient des vers latins , ou mesurés ou rimes, selon Tusage du temps. Mais alors il faut supposer que le latin était encore entendu sur les places publiques ; et cela même expliquerait la longue infériorité et la disgrâce de la langue vulgaire.
Ainsi donc, avant ces auteurs anglo-normands, nulle trace bien marquée du développement de Tidiome national ; et d'autre part, sous Tinfluence de ces auteurs, de longs poèmes, de grands récits, des suites d'ouvrages en vers prosaïques. A cet égard, le roman wallon semblerait avoir une supériorité sur le roman provençal qui nous a transmis peu de grands ouvrages et de poèmes narratifs. Us abondent, au contraire, dans
AU MOTEM A6B. SIS*
cette langue plus rude et moins heureuse de la France septentrionale. C*est là que nous trouvons la grande création du moyen âge , Fimagination du moyen âge personnifiée, la chevalerie.
Ici nos recherches devraient s'animer d'un intérêt nouveau. S'il est dans le moyen ftge un souvenir gracieux, s'il est un beau rêve de la pensée humaine, unej espèce d'épopée à laquelle tout le monde travaille à la fois, qui se renouvelle et s'étend sans cesse, c'est l'histoire de la chevalerie.
Quelle en est l'origine? où commence-t-elle? quelle est la vérité sur laquelle on a brodé cette riante fic« tion? à quelle partie de l'Europe faut-il l'attribuer? vient-elle du Midi? vient-elle des Arabes, comme on l'a cru ? est-elle née du reflet des croisades? est-ce la légende des croisades, si l'on peut parler ainsi ?
La vérité est la racine de toute poésie. L'esprit de l'homme, on le dit en philosophie, on l'éprouve en littérature, n'invente rien d'une manière absolue , même quand il combine les fables les plus chimériques. C'est avec des débris de vérités qu'il fait une fiction. Ainsi, quelque grand événement, quelque spectacle extraordinaire avait agité les imaginations humaines, pour les porter à ce rêve de la chevalerie, qui devint la pensée commune dans une partie de l'Europe. Nul doute que c'est à Charlemagne qu'il faut reporter cette pre- ' mière influence. Songez en effet combien les hommes avaient l'imagination vive et facile à ébranler dans ces temps du moyen ftge. Puis, figurez-vous Gharlemagnot avec tout ce qu'il réunissait de majestueux, d'éclatant,
d'inattendu; ces grandes entreprises, ce voyage de Rome, ce couronnenrient mystérieux, ces guerres d'Allemagne, ces guerres d'Espagne, ces luttjBS contre les Mores et contre les Saxons; puis cette magnificence, ces fêtes , ces tournois , cette cour d'Aix-la-Chapelle , qui semblait une merveille à l'Europe barbare, la personne même de ce prince, telle que nous l'ont représentée l'archevêque Turpin et la chronique de Saint- Denis, et maintenant: doutez-vous que, du vivant de ce héros et lorsqu'il fut mort, toutes les imaginations et des reclus et des laïques n'aient incessamment travaillé sur ce grand souvenir, et n'aient fait de Charlemagne et de ses pairs le premier type de ces chevaliers dont la force surnaturelle était une féerie? L'ignorance aidait la poésie; on faisait des histoires merveilleuses dans lesquelles le héros arrivait de plain-pied de là Terre sainte en Irlande. Je ne doute pas que la surprise donnée aux imaginations par cette puissance extraordinaire de Charlemagne, ses victoires, ses voyages perpétuels qui le montraient magiquement à tous les bouts de $on empire , n'aient préparé les esprits à faire, à comprendre , à goûter toutes les fictions chevaleresques.
D'autres éléments venaient s'y mêler. Un des* caractères de ces récits, c'est un esprit presque religieux de galanterie, un culte idéalisé pour les femmes. Vous retrouvez là une trace germanique. Tacite, opposant la simplicité des peuples germains aux vices de Rome, nous dit qu'ils croyaient trouver dans les femmes quelque chose de prophétique et de divin : Inesse quin
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eliam fœminis sanctum aliquid et providum putant. Du génie chaste et rêveur de ces peuples, d'une sorte de générosité empreinte dans leurs mœurs même barbares, était sorti ce sentiment d'adoration pour un sexe faible que le christianisme vint émanciper et ennoblir. De là, sans doute, il a passé dans les romans de chevalerie.
A cette manière abstraite de voir dans Charlemagne le type de la chevalerie, nous pouvons ajouter un témoignage authentique. Le plus ancien roman de chevalerie, c'est la Légende du voyage de Chai^lemagne, par Turpin. Tout est gigantesque dans ce récit. Ce n'est plus rhéroïsme des guerriers d'Homère, cet héroïsme qui s'accommodait de la fuite et du pillage , c'est le merveilleux des miracles, et la pureté des vertus chrétiennes. Roland abandonné veut briser son épée, pour qu'elle ne tombe pas dans les mains des ennemis de la foi ; à chaque coup qu'il porte, il fait sauter des rocs énormes. Il appelle Charlemagne ; le son du cor qu'il fait vibrer retentit jusqu'à Saint-Jean- Pied-de-Port. Charlemagne ne vient pas, parce que le traître Gannelon l'en empêche. Roland redouble, et enfin les veines de sa poitrine se brisent sous l'effort de sa voix ; il est vaincu par lui-même ; il tombe.
Voilà le premier roman de chevalerie, quel qu'en soit l'auteur, Turpin ou un moine obscur. C'est le souvenir de Charlemagne qui a créé cette vaste épopée, prolongée pendant plusieurs siècles. Les douze pairs de Charlemagne deviennent les arcs-boutants de la chevalerie, et leurs noms inspirent de longs poèmes. I. 13
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Bientôt les souvenirs mêmes de Thistoire ancienne, quelques grands noms grecs ou romains qui avaient surnagé dans Timàgination confuse du moyen âge, deviennent les sujets de romans de chevalerie. Cest le sort d'Alexjandre. Deux poètes du xii« siècle célèbrent le héros macédonien dans un poème en grands vers, rempli de tournois, de féeries et d'allusions à Philippe Auguste. Comme le monarque français avait rançonné les juifs de son royaume avant de partir pour la croisade, de même Alexandre met à contribution les usuriers de la Macédoine ; il ne manque pas non plus de créer douze pairs, comme avait fait, ditH)n, Charlemagne.
Cette puissance de Fanachronisme, ces esprits qui sont submergés dans les mœurs de leur temps , qui reçoivent avec candeur quelques grandes traditions historiques, et les affublent du manteau qu'ils portent eux-mêmes, tout cela est singulièrement favorable à Finvention, à la poésie.
Quand on est, comme nous, éclectique; quand on peut discuter, avec une justesse d'érudît, ce qui convient à chaque époque, on n'est pas soi-même sous la séduction de ses propres paroles ; on n'est pas trompé, en ne trompe pas; on est difficilement poète. Mais à certaines époques, c'est l'imagination publique, courante, qui est poète ; et personne en même temps n'est grand poète, et ne réalise à un plus haut degré cette pensée, pour ainsi dire, vulgaire. Voilà ce qui arrivait au xu' et au i^iii*^ siècle dans la France du Nord. Beaucoup de gens racontaient, versifiaient ce que tout le
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monde croyait ; c'étaient d'interminables histoires des paladins de Charlemagne, des géants et des fées. Une autre source de romans de chevalerie venait de s'ouvrir. Ces Normands qui, devenus Français par la langue et les mœurs, allaient conquérir TAngleterre, avaient fait auparavant de bien grandes choses dans le monde. Longtemps, par leurs courses, ils avaient ravagé toutes les côtes de la Baltique et de la Méditerranée; ils avaient traversé la Russie, pénétré jusqu'à Constantinople, offert leur secours au faible empereur grec; par leur héroïsme aventureux, ils avaient été les précurseurs des croisades. Quelquesuns des leurs (ils étaient nombreux^ ils étaient quarante), en revenant de la Terre sainte, où ils protégeaient les pèlerins, avaient délivré Salerne d'une armée de Sarrasins, puis l'avaient conquise et gardée. Enfin, Guillaume prenait l'Angleterre, tandis que Guiscard envahissait la Grèce et menaçait Constantinople. Ils étaient Charlemagne à eux tous; ils ébranlaient de même l'imagination ; ils avaient également offert au monde européen un spectacle de puissance et d'héroïsme.
Nouvelle date pour la poésie, nouvelle origine pour les créations de Fesprit humain : aussi vous voyez surgir, à la suite des Normands, une foule de fictions et de poèmes, sans autre génie qu'une singulière hardiesse d'invention ; c'est toute la chevalerie de la Table ronde. Le premier modèle est l'auteur du Roman du Brut, qui écrivait vers Tan liS5; il rapporte l'histoire fabuleuse des premiers rois d^Angleterre, en renion-
tant jusqu'à Brut, fils d'Ascagne et petit-fils d'Ènée. Ce Brut fait de longs voyages, rencontre des îles enchantées, des palais merveilleux, et enfin trouve FAngleterre, où il établit sa famille qui règne glorieusement. Là figurent Finstitution de la Table ronde et Fenchanteur Merlin, un des personnages les plus populaires du moyen âge. Et voilà toute une série de fables, vraiment ingénieuses, qui sort de cette secousse donnée à Timagination humaine par les grands exploits des Normands.
Ces poétiques souvenirs conservaient tant de force, que Mil ton, dans sa jeunesse, avait imaginé d'y consacrer un poème épique, par lequel il se promettait d'immortaliser son nom. Il Tavoue quelque part dans des vers latins :
Indigenas revocabo in carmina regcs .
Ârthurumque etiam sub terris bella moyentcm, A ut dicam invictae sociali fœdere mensœ Magnanimos heroas; et, ô modo spiritus adsit! Frangam saxonicas Britonum sub Marte phalanges.
Et ailleurs , en exhumant tous les vieux noms de la féerie britannique :
Dicam, et Pandrasidos regnum vêtus Inogenise Brennumque Arviragumque duces priscumque Belinum, Et tandem Armoricos Britonum sub lege colonos, Tum gravidam Arthuro, fatali fraude,Iogernem, Mendaces vultus, assumptaque Gorloïs arm^; Merlin! dolus !
Il a bien fait d'abandonner ce sujet pour le plus grand
de tous, et de sacrifier Tenclianteur Merlin au Paradis perdu. Mais on voit par cette première tentation, cette velléité du génie, combien il y avait de charme et de vie poétique dans ces vieux souvenirs. Arioste avait déjà fait pour les romans de Charlemagne ce que Milton rêvait pour ceux du roi Artus. Mais, avec son goût exquis , Arioste n'avait pas pris au sérieux les contes du XII* siècle; il les renouvela en n'y croyant plus, seule manière de se servir encore des fictions naïves d'un autre âge.
Au risque de faire une division symétrique ou systématique, je continue, et je trouve encore dans une troisième classe de romans l'influence de la réalité sur la fiction. Charlemagne et les Normands avaient fait naître deux générations de chevaliers. Une autre va sortir du plus grand homme de l'Espagne, du Cid. Le Cid à la fin du xi" siècle, le Cid au siège de Tolède ; les combats corps à corps livrés entre les chefs des deux armées ; cette diversité de mœurs, de costumes, d'armures; ces hommes du Nord, du Midi, accourus de toute la chrétienté pour servir sôus le drapeau du Cid, ce grand homme dont la gloire prédomine; sa vie pleine d'aventures et de périls , sa générosité , tout cela, diversement reproduit dans les chants populaires , devait donner naissance à un nouvel ordre de compositions romanesques.
Au contre-coup de ce grand nom, je rattacherai les Amadis, ces fictions dont Fauteur immédiat n'est pas connu, et que plusieurs nations se disputent. Dans le Cid , c'est moins la grandeur des événements que la
grandeur de Tbomme qu'il faut considérer. Il n'est pas, comme Charlemagne, Guillaume ou Robert Guiscard, conquérant d'empires; c'est l'héroïsme luttant sur rétroit territoire de l'Espagne , ne gagnant pas de couronnes pour lui-même, mais les donnant. Aussi les romans de chevalerie espagnols semblent porter Tem- (freinte de ce dernier caractère. On y trouve plus de [générosité, plus de délicatesse, un point d'honneur plus élevé.
Dans les romans qui appartiennent aux Normands, dans les romans de la Table ronde, on trouve le goût des aventures extraordinaires, les courses lointaines, les grandes conquêtes, les grandes entreprises. Il est peu de chevaliers qui ne deviennent rois, et pas d'écuyer qui n'obtienne une ile , comme le souhaitait Sancho Pança : c'est l'esprit aventureux, mais intéressé des Normands, qui veulent, à travers les batailles et les coups d'épée, arriver à quelque chose de sûr et de profitable. Dans les romans qui tiennent à l'école de Charlemagne , vous trouvez une ambition moins étendue ; tout le monde ne croit pas pouvoir aspirer si haut ; on sent que la première place est prise; et personne ne la dispute. Ainsi , ces pairs de la cour de Charlemagne font très-honnêtement leur métier de chevaliers; ils ont beaucoup d'aventures, donnent ou reçoivent grand nombre de coups de lance : mais je ne vois pas qu'ils fassent une très-haute fortune, à l'exception du bon Ogier le Danois , qui n'épouse pas une reine , mais une fée , et devient immortel par ses enchantements. Quant aux romans nés du Cid , ils ont un ca«
ractère tout particulier : vous y apercevez le reflet de la vie arabe et de la vie espagnole. C'est là que le culte pour les femmes prend une ardeur de passion et une délicatesse de jalousie qui rappelle les mœurs de rOrient. L'ambition y tient moins de place que lamour.
Ces trois ordres de romans sont trois suppléments à rhistoire; ils la rendent, ils l'expriment souvent avec plus de vérité que Thistoire ne s'exprime elle-même; ils racontent ce qu'elle oublie ; enfin ils attestent surtout par contre-coup la disposition générale des esprits; car, sachons-le bien , au xii« et au xiii* siècle, ils n'étaient pas reçus pour romans. Je ne suis pas convaincu que celui qui les écrivait ne les prît pas luimême pour histoire véritable; certainement beaucoup de lecteurs s'y trompaient.
Si nous parcourons quelques chansons de troubadours, on voit que les noms et les aventures des principaux personnages de la chevalerie étaient en quelque sorte historiques, que Ton y faisait de fréquentes allusions, comme à des faits reconnus. Désigne-t-on les éti^des nécessaires à un jongleur, il doit savoir l'histoire du roi Artus, de la belle Yseult, etc.; ce sont des choses qu'un jeune homme bien élevé ne doit pas ignorer : avec cela on connaît le monde, on sait l'histoire.
Voilà quelle était la disposition du moyen âge , et comment les esprits, frappés d'abord par le spectacle réel de grands événements et de grands hommes « avaient créé des fictions qui étaient devenues la vérité
elle-même, et remplaçaient pour eux le monde de la nature et de Thistoire.
Cette illusion naïve des imaginations explique une foule de faits singuliers qui remplissent les annales du moyen âge. Tant de légendes mer\'eilleuses et si attestées, tant de miracles ont existé pour les contemporains,«comme ces histoires chevaleresques dont ils se nourrissaient uniquement ! L'habitude et Fattrait de la fiction avaient rendu Vesprit incapable de croire et (Vaimer autre chose ; et le surnaturel était devenu en tout Texplication la plus simple.
Pour qu'un autre intérêt s'attache à ces productions, dans notre siècle d'analyse, il faudra tantôt y chercher le caractère et le progrès de la langue, tantôt l'esprit du temps, tantôt l'œuvre du talent, c'est-à-dire mettre quelque étude à distinguer ce qui était la pensée commune, et ce qui fut la pensée poétique d'un homme. Nous dirons parfois : Voici des inventions ingénieuses et délicates qu'un esprit du xii* siècle a trouvées ; en quoi cet homme ressemblait-il à ses contemporains? en quoi leur était-il supérieur? Nous chercherons pourquoi cette littérature si féconde n'a pas produit quelque œuvre de génie. Les génies supérieurs sontils distribués de telle façon que nulle circonstance heureuse ne puisse en développer un de plus, s'il n'est pas sorti par une destination providentielle? Quelquefois, dans ces ouvrages, nous reconnaîtrons de sin* guliers hasards de talent, qui semblaient promettre qu'un homme comme Dante serait né plus tôt , et serait né ailleurs.
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Aujourd'hui, je ne prolongerai pas davantage cette revue. Nous avons marqué comment le langage français se forma; nous avons indiqué les origines de la fiction et, en quelque sorte, de la mythologie du moyen âge ; nous avons expliqué cette puissance d'imagination, qui n'était, pour ainsi dire, qu'une puissance de crédulité. Maintenant nous chercherons le talent ; nous serons moins heureux peut-être à le trouver.