HUITIÈME LEÇON
Rèalilé de la chevalerie fidèlement décrite dans les romans du moyen âge. — Ëducation et devoirs des chevaliers. — Fa-* bliau de Saladin , ordonne chevalier. -^ Cour de Philippe Auguste. — Grand nombre des productions littéraires. — Chrétien de Troycs ; ses principaux poèmes. •— Commencements de la prose française. — Villehardouin ; sa langue et son stvle.
Messieurs,
La littérature romanesque du moyen âge ne devrait pas nous occuper plus longtemps, si elle n'était pas aussi vraie que fabuleuse. Mais sous ces histoires extravagantes, sous ces imaginations singulières qui rem* plissent tant de romans versifiés du xii<» et du xiii« siècle, se cache, ou plutôt se montre une imitation fort expressive de la vie contemporaine. On a dit que la chevalerie était tout entière une fiction ; le caractère factice des invocations qu'on lui adresse dans nos temps modernes a fait douter d'autant plus de son existence dans le passé. Cependant la chevalerie est un événement réel de Thistoire, une grande institution du moyen âge. Son image est reproduite dans ces ro-.
mans remplis d'enchanteurs et de géants. Tout ce qu*on y voit, les mœurs, les détails, les costumes, les usages de la vie, les aventures mêmes, dans ce qu'elles ont de naturel et d'humain, sont l'expression exacte et fidèle du temps. A cet égard, les romans de chevalerie peuvent s'appeler une chronique du moyen âge, non moins vraie que la chronique même de Saint- Denis.
Nous l'avons dit d'abord : bien que poète signifie faiseur, et que troubadour ou trouvère soit synonyme d'inventeur, jamais poëte ne fait ou n'invente que l'idéal des événements ou des croyances de son temps. L'imagination n'est qu'un souvenir plus vif; parfois elle imite seulement une copie. On l'admire , quand elle renouvelle la réalité.
Qu'est-ce que la chevalerie ? C'est la vie du moyen ftge mise en action; c'est la garde d'honneur de Isr féodalité. On ne pourrait concevoir la durée de la vie féodale sans ce cortège de guerriers qui la soutiennent, sans ces passions, ce point d'honneur, cet enthousiasme qui l'animent et l'embellissent.
Aussi , un très-savant homme, M. de Sainte-Palaye, voulant établir tous les caractères de la chevalerie, considérée comme institution militaire et religieuse , les a tout simplement cherchés dans les romans du. moyen ftge ; et ce n'est point erreur ou système de sa part. Les auteurs des romans de chevalerie ont, en effet, mêlé aux fictions les plus bizarres l'imitation fidèle de ce qui se trouvait inscrit dans le rituel des chevaliers.
Voyons, d'après ce témoignage, quelle était la vie d'un chevalier.
Quand un enfant avait le bonheur de naître fils de gentilhomme, et que cet enfant était vif, allègre, on le tirait à sept ans des mains des femmes, et on commençait son éducation. Il n'avait guère autre chose à faire que de courir et de s'exercer au saut et à la lutte. Bientôt il devenait damoisel, varlet ou page, qualités à peu près semblables, que l'on a confondues ou distinguées,selon les temps. Alors il était presque toujours éloigné de la maison paternelle , et mis chez quelque haut baron ou seigneur du voisinage. Il y servait le mattre, ou souvent la dame du château, suivait sa haquenée, portait ses lettres, quand elle savait écrire. Mais il faisait aussi l'apprentissage de la chasse et de la guerre, lançait et rappelait le faucon, maniait la lance et l'épée, s'endurcissait à la fatigue et aux plus périlleux exercices ; surtout il était sans cesse entretenu d'exploits de guerre. La grande salle du château était une école où se réunissaient écuyers et chevaliers, et où se formaient les jeunes pages,en entendant ^ parler, dit Froissart, de faits d'armes et d'amour.
Dans ces études , plus amusantes que le grec et le latin de nos jours, il gagnait quatorze ou quinze ans. Alors il était fait écuyer. Il y «avait plusieurs ordres d'écuyers : écuyer de corps ou d'honneur, c'était celui qui montait à cheval et marchait à la suite du chevalier ou de la dame du château; écuyer tranchant; écuyer échanson ou panetier ; toutes formes de domesticité. Mais vous savez que^ d'après un usage venu
des forêts de Germanie, ou peut-être emprunté au Bas- Empire, certains offices domestiques étaient nobles / devenaient des titres et des grades d'honneur. Le jeune homme que Von faisait écuyer était présenté à Fautel; et là commençait Tintervention des cérémonies religieuses, souvent renouvelées dans la suite; car la chevalerie, c'était la réunion des deux choses qui occupaient le moyen âge, la religion et la guerre. Ëcuyer, le jeune homme continuait à se former par la convei^ sation et Faction, beaucoup plus que par aucune étude régulière. Puis il devenait archer ou homme d'armes. Là, surtout, réducation militaire était appliquée dans toute sa rigueur, et faisait des prodiges supérieurs à toute la gymnastique des anciens. L'homme d'armes, sous le poids de son harnais, s'élançait , franchissait des fossés.
Lorsqu'au milieu de tous ces exercices , le jeuno gentilhomme avait atteint vingt et un ans , arrivait le moment de le faire chevalier. Remarquez bien que , dans les idées du temps , mélange de liberté sauvage et de dévotion austère , une pareille cérémonie était une initiation. Les veilles d'armes dans l'église duraient plusieurs nuits. L'aspirant à la chevalerie était amené à l'autel par son père et sa mère, ou par ses parrains , qui portaient des cierges. Le prêtre , après avoir célébré la messe, prenait sur l'autel même Fépée et le baudrier , et en ceignait le jeune chevalier. Une foule de cérémonies symboliques avaient précédé : c'étaient le bain , les vêtements de lin blanc , la confession, souvent à haute voix, la communion, le ser-
ment, qui exprimait tous les sacrifices el toutes les vertus imposés au chevalier. Enfin, on amenait un cheval de bataille à la portd de la chapelle; le jeune initié, bondissant de joie, s'élançait tout armé sur ce cheval, le faisait vivement caracoler, et tout le monde reconnaissait un bon chrétien et un excellent chevalier.
Certes, entre ces faits et Thistoire de Tristan ou de Gauvain, il n'y a de différence que le merveilleux. Du reste, ils ont passé par ces épreuves; ils furent armés ainsi : la religion, la guerre et Famour se sont égale^ ment mêlés dans leur pensée.
La prodigieuse inOuenee que cette chevalerie exerça dans le moyen ftge est-elle douteuse? Non. Cette chevalerie était tantôt la force des rois, tantôt Tindépendance des barons; cette chevalerie maintenait tout ce grand édifice de la féodalité que supportait le peuple; cette chevalerie gardait même sur le champ de bataille les préjugés de son noviciat avec une force vraiment inconcevable. Ainsi , dans un mémorable combat, où de pauvres paysans en révolte se présentaient avec d'énormes bâtons et des boyaux , on vit de brillant» escadrons de chevaliers, tout bardés de fer, se laisser assommer sans se défendre, plutôt que de tirer Fépée contre des vilains sans armes. C'est le scrupule dont s^est moqué Cervantes , et qui scandalise si fort San-* cho, lorsque, battu par des muletiers, il se voit aban^* donné par son mattre, qui ne veut pas déroger jusqu'à le défendre contre de tels assaillants. Celte caricature du point d'honneur chevaleresque est rigoureusement vraie; mais elle serait bien injuste si elle faisait mé*-
connaître ce qu'il y avait de générosité héroïque dans le sacrifice de ces chevaliers du Hainaut.
Au reste, Messieurs, pour abréger et suppléer à cet égard les détails historiques, nous citerons un fabliau du XII® siècle. Là vous trouverez les formes de la che-* Valérie soigneusement retracées dans un récit des croisades. Ces «deux choses se touchent. En même temps que Finstitution politique développait la chevalerie, la guerre sainte d'Orient lui ouvrait le plus vaste champ, et permettait à l'imagination de tout réver dans ces lointains et mei*veiUeux pays. Ces conquêtes de royaumes et d'empires qui remplissent nos romans du moyen âge, c'était la réalité prise sur le fait ; c'était le marquis de Monlferrat devenu roi de Thessalonique, ou Baudouin empereur de Constantlnople.
Revenons à notre fabliau, considéré comme témoignage historique. Il nous montre Saladin, armé chevalier. Ce premier fait étonne d'abord , et semble un de ces grossiers anachronismes de mœurs communs dans les écrivains du moyen âge. Saladin, le héros de Vislamismey le destructeur du fOyaume chrétien de Jérusalem, sou inis à tous les rites pieux de la chevalerie ! cela ne peut se concevoir. Toutefois, les chroniques latines attestent qu'en effet Saladin voulut être armé chevalier par un Français. Sur cette anecdoie, le Trouvère a fait un récit que nous ne donnons pas pour une œuvre de poésie, mais pour un procès-verbal fort exact d'une réception, selon le rituel de la chevalerie.
I) me convient de rimer un conte, que j*ai ouï conter» d'un
roi q iî , en terre païenne , fut jadis homme très-puissant , ei très-loyal Sarrasin ; il eut nom Saladin. Il fut cruel, et fit maintes fois beaucoup de mal à notre loi, et maints dommages à notre nation par son orgueil et sa violence. Une fois advint qu'à la bataille fut un prince qui avoit nom Hugues de Tiibarie. Avec lui étoit grande compagnie des chevaliers de Galilée ; car il étoit seigneur de la contrée. Assez de faits d'armes ils firent ce jour; mais il ne plut au Créateur, qu*on^appelIe le Roi de gloire, que les nôtres eussent victoire; car là fut pris le prince Hugues, et il fut mené le long des rues droit par devant Saladin, qui le sdue en son latin (en sa langue) ; car il le connoissoit fort bien : « Hugues, j'ai grande liesse, quand je vous tiens, dit le roi , par Mahomet; et une chose je vous promets , c'est qu'il vous faudra mourir, ou venir à grande rançon. »Le prince Hugues répondit : « Puisque vous m'avez partagé le jeu , je choisirai la rançon, si j'ai de quoi la payer. — Oui, dit le roi : cent mille besans tu me compteras. — Ah î sire, je ne pourrois y atteindre, quand je vendrois toute ma terre. — Vous le ferez bien. — Sire, comment? — Vous êtes de grand courage et plein de chevalerie; et nul preux ne vous éconduira, si vous lui demandez rançon, sans vous donner un beau don; ainsi vous pourrez vous acquitter. — Maintenant je veux vous demander comment je partirai d'ici? » Saladin lui répondit : « Hugues, vous m'attesterez sur votrf foi que vous reviendrez , et que d'ici à deux ans sans faute, vous aurez rendu votre rançon, ou que vous rentrerez en prison : ainsi , vous pourrez partir. — Sire, reprit-il, votre merci; et tout ainsi je le promets. » Alors il a demandé congé, et veut s'en aller dans son pays. Mais le roi l'a pris par la main, et en sa chambre l'a mené, et l'a prié fort doucement : « Hugues, dit-il, par cette foi que tu dois au Dieu de ta loi, instruis-moi, car j'ai envie de bien savoir comment on fait les chevaliers. — Beau Sire, dit Hugues, je ne ferai ; et je vous dirai pourquoi. Le saint ordre de chevalerie seroit en vous mal placé; car vous êtes de la mauvaise loi, et n'avez baptême, ni foi ; et je ferois grande folie si je voulois vêtir un
fumici de drap de soie. Je ferois méprise si sur vous je mettois un tel ordre , et je n'oserois l'entreprendre ; car j'en serois
. blâmé. —Là, Hugues, dit-il, vous ne le ferez pas? 11 n'y a poivit de mal à vous de faire ma volonté ; car vous êtes mon prisonnier. — Sire , puisque je ne puis m'y refuser , je le ferai sans retard v Lors , il commence à lui enseigner tout ce qu'il lui convient de faire, lui fait bien arranger les cheveux, la barbe et le visage , comme il convient à nouveau chevalier; puis le fait entrer dans un bain. Lors le Soudan commence à demander ce que cela signifie. Hugues de Tabarie répond : « Sire, ce bain où vous vous baignez signifie que, comme l'enfant, pur de péchés, sort des fonts, quand il vient du baptême, ainsi devez sortir de là sans nulle vilenie, et prendre un bain d'honneur, de courtoisie et de bonté. — Ce commencement est très-beau,
. dit le roi, par le grand Dieu î ^> Après qu'on l'a du bain ôté, il se coucha dans un beau lit, qui étoit fait à grand plaisir. « Hugues , dites-moi sans faute la signiiiance de ee lit. — Sire , ce lit veut dire qu'on doit par sa chevalerie conquérir en paradis la place que Dieu octroie à ses amis. C'est là le lit de repos ; qui n'y sera pas sera bien sot. s Quand il fut resté un peu dans le lit, il se vêtit de draps blancs qui étoient de lin. Lors Hugues lui dit en son latin : a Sire, ne tenez pas à mépris ces draps blancs ; ils vous donnent à entendre que chevalier doit tendre à conserver sa chair pure, s'il veut arriver à Dieu. » Après, il lui remet une robe vermeille. Saladin s'étonne fort pourquoi le prince fait cela, a Hugues, dit-il, que signifie cette robe? » Hugues de Tabarie répond : « Sire, cette robe vous donne à entendre que votre sang devez répandre pour sainte Eglise défendre, afin que nul ne puisse lui mal faire ; car che-* valier doit faire tout cela, s'il veut plaire à Dieu, v Après il lui chaussa des souliers d'étoffe noire , et lui dit : ce Sire , sans faute , cela vous avertit , par cette chaussure noire , que vous ayez toujours en mémoire la mort et la terre où vous serez gi-
^sant, d'où vous venez, et où vous irez. Vos yeux doivent la regarder , pour que vous ne tombiez en orgueil ; car orgueil ne
doit pas régner dans un chevalier : il doit toujours tendre à la simplicité. — Tout cela est fort beau à entendre, dit le roi, il ne me déplaît pas. » Après se leva debout, puis se ceignit d'une ceinture blanche ; ensuite Hugues lui mit deux éperons à ses deux pieds, et lui dit : « Sire, tout ainsi que vous voulez que votre cheval soit animé à bien courir, quand vous frappez des éperons, ces éperons signifient que vous devez avoir dant le cœur de servir Dieu toute votre vie. »
Après, il lui ceignit Tépée, etc.
Ce n'est qu'un très-petit extrait que je vous donne. La cérémonie symbolique se continue. Enfin, Hugues dit : « Maintenant je suis votre ami ; et puisque je suis votre ami , j'ai le droit de vous emprunter : je vous emprunte ma rançon. » Il y avait là cinquante émirs qui étaient chSvaliers, tant bien que mal : ces cinquante émirs s'empressèrent de contribuer. Hugues reçoit tous ces présents, et les offre à Saladin , qui les lui rend avec la liberté.
Vous voyez comment nos trouvères exploitaient les usages de la chevalerie et les souvenirs des croisades ; nulle imagination poétique, nulle harmonie, nul talent; mais une bonhomie maligne, une fidélité minutieuse à raconter tout ce qu'ils voyaient devant eux, en y mêlant un peu de merveilleux pris à la croisade ou à la féerie.
Cette littérature était-elle féconde, était-elle variée? C'est par milliers que se comptent à la Bibliothèque du- roi les manuscrits du moyen âge. La vie entière du temps est là; il ne faut que de la patience pour tirer de ces ruines la statue complète du passé. Mais ce qui *
doit occuper rhistorien , nous ne pouvons ressayer dans ces revues littéraires. On ne saurait entreprendre l'analyse de cette foule d'ouvrages encore inédits , ou publiés par fragments. Nous nous bornons à rappeler ce grand nombre de monuments S comme une marque de la singulière activité des esprits et du dévelop* pement qu'ils avaient reçu.
Fauchet, érudit du ivi^ siècle, a fait une biographie des poètes français antérieurs à Tan 1300 : il en compte plus de c«nt. Chrétien de Troyes, le plus fécond d'entre eux , a mis en vers plusieurs grands romans de
* Depuis quelques années la curiosité savante s'est portée avec une grande ardeur sur la poésie française du moyen ftge ; beaucoup d'anciens poômes inédits ont été publiés et classés sous les titres de Chansons de Gestes, et d'Épopées carlovin^ giennes. Les étrangers mômes nous ont donné l'exemple de celte prédilection pour notre vieille littérature ;.et quelquesuns des ouvrages français du xii« et du xin* siècle, qui restaient ensevelis dans des liasses de manuscrits , ont été reproduits avec un grand luxe par les presses de Londres, de Berlin, de Florence. L'esprit systématique s'est un peu mêlé de cette tardive résurrection : tel savant étranger, qui dédaigne les belles époques de notre littérature, s'est épris d^admiration )^our rart confus de nos vieux romanciers; et nous accordant ce qu*on nous a si longtemps refusé , il déclare que le génie français a produit de magnifiques épopées dans le xn« siècle Une révolution dans les arts du dessin , un retour très-juste d'enthousiasme vers l'architecture du moyen ftge a favorisé ce paradoxe littéraire. On a supposé qu'il pouvait, qu'il devait exister quelque rapport entre le génie de nos vieux conteurs on vers et Tart si hardi et quelquefois si délicat qui avait formé ics flèches et les ogives de nos églises gothiques. La poésie
chevalerie. Beaucoup d*autres poètes, dont le nom seul ne vous apprendrait rien , furent contemporains de Chrétien de Troyes; et, bien qu'écrasés par sa brillante renommée , ils obtinrent aussi faveui* et succès à la cour des princes. Philippe Auguste, ambitieux et politique, fut grand protecteur des arts et des lettres; pour le temps, il était magnifique comme Louis XIY ; il aimait, à sa manière, les plaisirs de Fesprit. Ainsi, après un tournoi, on se réunissait dans la grande salle du palais pour entendre les poètes et les chanteurs : on applaudissait les vers de Chrétien de Troyes ; on riait des facéties du jongleur. Il y avait le poète favori
même du moyen âge ayant célébré ces chefs-d'œuvre, on a élô tenté de croire qu'elle les égalait, et que le pinceau du poète valait, dans ces temps de naïve ignorance , le ciseau de Tarchitecte. De là ces Iliades retrouvées , dit-on , dans les vieux romans du Saijit-Graaly des Douze Pairs de France^ d\irtus, de Guillaume d^Orange^ et dans tant d'autres, que VHisloire lillé' raire de France avait cités par fragments, pour donner des échantillons du vieux goût et de la vieille langue, sans y supposer ce grand génie qu'on a découvert plus tard. A Fappui de cet enthousiasme , on a cité Texemple d'autres nations , dont la poésie la plus ancienne est demeurée la plus belle. La vérité, cependant, c'est qu'il n'y a pas de loi générale à cet égard, et que de la gloire ancienne et continue d'un grand poète comme Dante, on ne peut pas conclure qu'il doit y avoir quelque grand génie caché dans les origines de chaque littérature. Tout ce qu'on peut lire de nos trouvères du xu*' et du xui' siècle nous paratt, sauf erreur, dénué de cette poésie d'expression qui frappe et saisit d'abord dans les vers de Dante. Rien, pour ainsi dire, ne différencie ces longues narrations en lignes de huit syllabes et en monorimes plus ou moins prolon*
du roi, le poète lauréat; il se nommait Hélinant, et avait une pension. Il était tellement considéré, que, par un anachronisme singulier, son nom est placé dans le poëme de YAlexandréide : il y récite un chant à la table d'Alexandre. Il est vrai que, dans le même ouvrage , c'est la reine Isabelle , femme de Philippe Auguste, qui brode la tente du roi de Perse Darius.
A la lecture de ces grands poèmes, dont les bizarres allusions charmaient la'cour, on mêlait les jeux moins graves des trouvères. Ces hommes étaient, pour le temps , des espèces de comédiens ambulants ; ils étaient reçus plusieurs jours de suite dans les palais
gèes. Évidemment cet art était trop facile pour être un art ; évidemment aussi, la langue n*était pas assez faite pour aider le talent. Reste cependant celte variété d'inventions, ou, si vous voulez, de redites populaires, qui se soutient dans un long récit, presque toujours sans force, sans pathétique, sans éloquence , mais avec une inépuisable facilité. De tels ouvrages attestent Timagination répandue , pour ainsi dire , dans un siècle. On ne peut aujourdliui trop' remercier les archéologues français qui les éclaircissent et les publient. Nous ne croyons pas qu'il y ait là chance de découvrir des chefs-d'œuvre oubliés et des hommes de génie perdus depuis plusieurs siècles; mais il y a certainement quelques chaînons précieux à rétablir dans la filiation de l'esprit français ; il y a des faits nouveaux à recueillir sur la forme de cet esprit du moyen âge. Ce qu'on a lu de la Chanson des Lolierains fait vivement désirer que d'autres récits semblables soient publiés avec le môme soin. Si ce ne sont des trésors de poésie, ce sont des matériaux pour l'histoire de la langue et dos mœurs ; et une collection ainsi faite serait le meilleur et Hndispensable commencement de cette histoire.
el dans les châteaux ; ils racontaient des romans de chevalerie, représentaient des fabliaux, et quelquefois parodiaient les cérémonies les plus saintes de la religion. Il y avait un conte bizarre, une histoire du renard, qui se retrouve partout, et sous toutes les formes, dans la littérature latine et vulgaire du moyen âge : ce renard faisait un chemin étonnant, devenait évéque, archevêque et pape. C'était une plaisanterie qui se répétait, et qui faisait rire les chevaliers et les grandes dames de la cour de Philippe Auguste.
Vous aurez pu lire dans Thistoire de Russie quels grossiers délassements, quelles insipides plaisanteries amusaient, au commencement du xvni® siècle, la cour de Moscou, et tenaient lieu de ces plaisirs de Fesprit, dont Tattrait devient si vif chez les hommes civilisés, mais est toujours plus ou moins nécessaire aux hommes réunis. Sous ce rapport, la cour de Russie ressemblait à la cour de France du xm' siècle. Seulement, du milieu de ces mœurs si rudes du xin^ siècle, il sortait quelque chose de vif, de brillant, d'ingénieux qui appartenait à la chevalerie , et qu'on ne ti ouvait pas dans la barbarie continuée de quelques Ëtats mo* dernes. C'était une espèce de civilisation moderne, née dès lors par Finfluence de quelques-unes des idées que Fesprit moderne a le plus repoussées. Rien, le plus grand que Philippe Auguste : il n'en restait pas moins à sa cour , et autour de lui , une barbarie que la générosité chevaleresque avait seule adoucie.
Ce tableau. Messieurs, est exposé dans une histoire lécente de Philippe Auguste, ouvrage composé d'après
une forte et ingénieuse étude, et où Ton sent partout rinspiration des sources primitives et la nouveauté que donnent les grandes recherches.
On ne peut douter, au reste, que le règne de Philippe Auguste n*ait marqué dans le temps un vérita* ble progrès. Ces longs poèmes écoutés avec ardeur , cette cour si facilement amusée, tout cela était un développement de Tesprit français. Avant Philippe Auguste, la cour de France, excepté pendant la tentative prématurée, et par cela même impuissante de Charlemagne , avait été ignorante et rude. Avec Philippe Auguste elle reprit le goût des lettres; et les plaisirs de Tesprit entrèrent dans ses délassements.
Cependant ce n'est guère qu'à Tépoque de saint Louis que les monuments de Tesprit français deviennent autre chose que de vieilles médailles, sans intérêt pour le goût. C'est vers ce temps que notre idiome se dérouille et perd un peu la dureté normande des premiers poètes qui avaient écrit en langue française, de Robert Wace et de Tauteur du Roman du BruU Elle commence à prendre son caractère de langue française, sans garder l'aspérité d'une langue du Nord. Le règne de saint Louis est une date mémorable dans l'histoire de notre génie national.
On ne peut mettre en doute l'influence de ce prince, dont l'esprit avait été culliyé avec tant de soin, et était si supérieur ; car il était l'homme le plus pieux de son siècle, et en même temps il résistait à la cour de F orne. Sa piété ne l'avait nullement dompté, mais seulement épuré. Tout ce que Timagination peut réu-
nir , peut supposer de plus grand, se retrouve en lui.
Les Établissements de saint Louis , ce code de lois trop sévèrement jugé par Montesquieu, sont un monu* ment admirable pour le xiii^' siècle. Saint Louis était en même temps grand prince dans Tadministration intérieure de son royaume. On peut lire dans l'histoire comment il répare en quelques années le mal que la croisade avait fait à ses Ëtats. Enfin sa piété, qui était si ferme dans ses luttes contre les papes, était sublime, sur le champ de bataille ; et bien que la raison puisse blâmer en lui ces aventureuses entreprises qui n'étaient plus nécessaires à la défense générale de la chrétienté, et qui enlevaient ce grand roi à tout le bien qu'il aurait fait à son royaume , il est impossible de n'être pas frappé de l'héroïsme qu'il déploya dans son expédition d'Egypte. Leibnitz a remarqué la sagacité politique qui avait fait choisir à ce prince l'Egypte pour centre de la guerre qu'il portait en Orient. Sa seconde croisade, mal justifiée par l'intérêt égoïste de son frère, le montre, d'une autre part, si courageux, si grand, si résigné sur la cendre où il expire, que l'ad miration ici vient l'absoudre de son imprudence.
Il a plus fait comme homme qu'il n'a laissé de monuments comme roi; mais ce qu'on lui doit surtout, et ce qu'on a moins vu, c'est le mouvement qu'il a donné à l'esprit de son peuple. Cela ne se saisit pas , pour ainsi dire; cela ne se constate pas dans un acte particulier. Mais prenez la France avant Louis IX, regardez la France après lui ; il semble que ce soient d'autres hommes ; les esprits se sont élevés. C'est à
dater de ce prince que la civilisation française a commencé, que le talent, et nous ne le comptons ici que comme ei^pression du développement national , se caractérise et fait entrer la langue et les productions françaises dans le trésor commun du génie de FEurope.
Si , après avoir lu les fabliaux du xiii« siècle , vous prenez Joinville, il semble que plus d*un siècle ait séparé ces écrits. 11 n'y a dans Tintervalle que le passage d'un grand homme, et le mouvement d'idées qu'il tait nattre.
Reviendrons-nous de ces souvenirs historiques à des détails de grammaire? chercherons-nous dans la langue les traces de cette révolution? Qu'il nous suflSse de rappeler que la constitution distincte des dialectes du Nord et du Midi laisse désormais à l'idiome français un caractère propre et marqué. Les monuments de cette époque sont déjà du français ; on n'a plus besoin de les traduire.
A Yillehardouin et aux chroniques de Saint-Denis commencent les monuments de l'histoire nationale en langue vulgaire, monuments beaucoup plus vrais que les chroniques latines , par cela seul que les expressions y font, pour ainsi dire, partie des événements. Dans Yillehardouin , peintre admirable de mœurs et de détails, le caractère de l'idiome français est encore naissant. Si l'on voulait un exemple de l'ancienne affinité des dialectes romans du Midi et du Nord, on pourrait surtout choisir Yillehardouin ; il a encore de ces syllabes sonores et de ces vestiges plus marqués de latinité que vous retrouvez dans la poésie provençale.
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Combien , du reste , ce récit est une vive peinture du moyen ftge« dans une de ses grandes et singulières entreprises ! Nulle part on ne sentira mieux Tallianee entre la réalité des événements et les fictions de cette époque.
Qu'est-ce que Touvrage de Yillehardouin? c'est le récit d'une conquête que font par accident des seigneurs français,qui ont pris la croix dans un tournoi en Champagne, ont passé la mer, et, après beaucoup de négociations et de combats, onl occupé Constantin nople, et érigé des principautés et des seigneuries en Grèce et en Asie. C'est à la fois une chronique et un roman de chevalerie. Dans ce récit , les tournois paraissent le rendez-vous naturel, le forum du temps. La Aère indépendance de la féodalité et Tambition hautaine des barons se montrent dans le caractère même de lentreprise. Sans Tordre d'aucun roi , sur un mot de confiance, que leur a fait dire le.pape, ils partent pour rOrient. Un autre trait caractéristique du moyen âge, c'est la richesse prématurée des cités d'Italie , qui contraste avec le rude courage des seigneurs féodaux. Les barons de France ont des chevaux, des lances, des épées ; maisjl faut qu'ils s'adressent à une ville marchande, à Venise, pour avoir des vaisseaux. Arrivés devant Constantipbple, ils rétablissent le vieil empereur Isaac et son fils; puis ils se ravisent : après avoir regardé cette ville, si grande, si bien dorée, où il y a de si belles églises , ils pensent qu'il vaudrait mieux prendre un pareil empire que de le donner, et ils s'emparent de Constantinople.
Voilà Baudouin qui devient empereur de Constantinople; il a eu la bonne part. Mais tous ces barons, tous ces chevaliers, quelque contents qu'ils soient d'avoir fait un empereur, sont impatients d'avoir aussi pour leur compte quelque petite souveraineté. Geoffroy de Villehardouin , après avoir beaucoup guer* royé, reçut en partage la ville de Messinople, dans la Thessalie. Il y mourut vers Tan 1213; et sa famille, alliée aux empereurs français de Constantinople, subsista longtemps après lui dans TOrient, et posséda les principautés de Corinthe et d'Ârgos. Ainsi, dès le commencement du xiii^ siècle, la suzeraineté féodale était transportée au milieu de la Grèce ; beaucoup de gentilshommes français s'étaient fait donner des jchâ- * teaux et des terres, auprès de Villehardouin. C'était une colonie conquérante qui apportait avec ett^ ses ' usages. Les jeunes damoisels , les varlets allèrent faire leur éducation en Grèce, au lieu de rester en Picardie ou en Touraine. La conquête de la Morée, par Guillaume de Champlite , étendit cette influence ; les auteurs du temps disent que le beau parler français, le parler délitable, était usité en Morée aussibien qu'à Paris. Tout cela. Messieurs, fait partie de ce tableau du moyen âge, où tant de mouvement et d'activité entreprenante se mêlait à tant d'ignorance et de grossièreté. Si vous consultez les monuments de cette époque , il vous semblera que les communications des hommes entre eux étaient rares, difficiles. Il y avait beaucoup de bourgeois enfermés dans leurs villes , pour qui le monde se terminait au bout de leurs remparts. On
n'avait pas l'idée des lieux et des distances. Au commencement du xii« siècle, les moines de Ferrières, dans le diocèse de Sens, ignoraient qu'il y eût en Flandre une ville de Tournai. Mille anecdotes minu* tieuses de ce genre pourraient être recueillies. Un bourgeois de Paris, obligé de partir pour Amiens, faisait son testament : tant les routes étaient peu sûres ! tant il y avait de chevaliers félons, de mauvais châtelains qui n'observaient pas leurs serments, et dépouillaient les malencontreux voyageurs !
Mais pour ceux qui n'avaient pas besoin des douceurs de la vie, qui ne craignaient pas les aventures, il n'y avait plus de limites à l'audace; on partait alors pour Babylone ; on allait offrir son épée à un roi de Thessalonique ; on ne savait pas où était Thessalonique; mais on rassemblait vingt, trente gentilshommes, et on se mettait en route. Les Vénitiens, qui étaient plus avisés, à qui le commerce et la science du gain avaient donné cette dextérité qui domine toujours, se prêtaient à tous les mouvements chevaleresques de nos hommes du continent; ils fournissaient les vaisseaux, -et faisaient payer cher le passage. Il fallait s'indemniser par la guerre. C'était ainsi que ces pieux pèlerins, qui partaient de France avec l'intention de délivrer les lieux saints, finissaient par s'emparer de Constantinople, et par piller Sainte-Sophie.
Quoi qu'il en soit, après quelques romans de la Table ronde, translatés en la parlure de France par des Anglo-Normands , vers le milieu du xii« siècle , VHis^ ioire de Villehardouin est presque le plus ancien mo-
nument que nous ayons de la prose française. Sous ce rapport seul, elle serait digne d'un haut intérêt. La langue s'y reconnaît mieux que dans les rimes alignées des trouvères. Par la vivacité du récit, l'ouvrage intéresse plus encore. Ce n'est pas un historien, c'est un homme qui dit la chose qu'il a faite ou qu'il a vue, avec la plus grande simplicité de langage, comme il l'a faite, comme il l'a vue. C'est une déposition perpétuelle que ce livre. De nos jours, quand le talent imite cette forme, il reste quelque chose d'artificiel, même dans la tentative la plus heureuse. Vous découvrez l'homme ingénieux du xix« siècle qui se cache sous les formes naïves du conteur du xiii^'. Mais quand c'est l'homme même du xiii* siècle qui parle et conte ainsi , le charme de vérité n'est plus seulement dans le récit tout entier, mais dans chaque mot : l'auteur, le temps et l'ouvrage ne sont plus qu'une même chose que vous avez devant les yeux.
Ouvrez le récit de Villehardouin , vous voyez tout d'abord un saint homme , qui eut nom Foulcques de Neuilly, et était curé de ce lieu. Cis Foulques corn-mença à parler de Noire-Seigneur par France et par les autres pais d'entour, Vapostole de Rome, Innocent III , envoie vers ce saint homme , et lui fait dire de prêcher la croisade. L'année suivante , à un beau tournoi qui se donnait en Champagne , une foule de seigneurs prennent la croix. Mais il fallait des vaisseaux. Six députés sont choisis par les seigneurs croisés pour aller en demancier à Venise : Villehardouin est du nombre. Ils arrivent et trouvent le dcgc Dan-
dolo, homme sage et preux , qui les accueille volontiers. L'historien ne remarque pas même que ce doge, plein d'ardeur pour les grandes entreprises, avait alors quatre-vingt-neuf ans. Mais suivons Villehardouin dans le palais du doge, dans son conseil, et enfin dans une grande assemblée du peuple en la chapelle de Saint-Marc , la plus belle qui soit. La scène est merveilleuse. D'abord Villehardouin et ses associés ont soigneusement conféré avec le doge et les principaux membres du sénat. Puis, comme Venise était encore démocratique (quel spectacle pour ces seigneurs féodaux du moyen âge!), il leur fait requérir le peuple humblement. C'est Geoffroy de Villehardouin , le maréchal de Champagne, qui dit :
Signour * , li baron de France , li plus haut et li plus poesliens nous ont à vous envoies, et vous crient merci, ke piles il vous prengne de la cité de Jérusalem qui est en servage des Turs , et ke vous, pour Dieu, leur compaignie voilliez aidier à le honte Jhèsu-Crist vengier , et por cou vous ont esleus , k*il scvent bien ke nule gent ki sor mer soient , ifont si gfant pooir comme vous avés ; et nous commendèrent que nous vous en chéissiens as pies, et que nous n'en levissiemes devant chou ke vous le nous ariés octroie, et ke vous ariez pité de la terre d'ouUremer.
Maintenant, les six messagers s'agenouillent en
* Nous avons rétabli le texte récemment publié par M. Buchon, et qui nous paraît le plus archaïque et le plus expressif. Sur beaucoup de points d'ailleurs ce texte est conforme a»x leçons adoptées par M. Paulin P^is, dans sa belle édition de la Chronique de YUlehardoaiK.
pleurant, et le doge et tous les autres s'écrièrent tous d'une voix , en levant leurs mains en haut : « Nous Toctroyons , nous Foctroyons. » Et il y eut si grand bruit et si grande noise, qu'il sembloit que la terre tremblast.
Ce discours, ce récit mettent certainement les choses sous les yeux avec une vérité de couleur que nul art moderne ne saurait atteindre. Villehardouin continue de raconter en détail les lents préparatifs de la croisade. Thibaut, comte de Champagne, qui devait la commander^ était mort prématurément. Â son défaut, on s'adresse au duc de Bourgogne, au comte de Barle-Duc, enfin au marquis de Montferrat. De toutes parts , les barons et les pèlerins se^rendent à Venisfe , d'où l'armée devait partir. C'est alors que le vieux doge, aveugle et chargé de quatre-vingt-neuf ans, ayant assemblé le peuple dans l'église de Saint-Marc, annonce qu'il veut se croiser aussi et mourir avec les pèlerins. Enfin on met à la voile pour se rendre à Corfou. Les embarras de l'expédition, les jalousies, les divisions de tant de chefs ambitieux, tout cela forme un tableau naïvement retracé. L'historien, quoique mêlé toujours aux événements, parle peu de ce qu'il fait lui-même, et, quand il en parle, c'est avec une grande [^rud'homie. « Moi , dit-il , bien tesmoegne JofTrois li mareschaus de Champaigne, ki ceste œuvre dit^. »
Ce précieux monument de notre histoire nationale peut aujourd'hui nous occuper sous plusieurs rapports. Yeut^on s'attacher à l'état de la langue, il offre plusieurs analogies avec le roman méridional; et on
peut y noter l'observation de plusieurs des règles que M. Raynouard a savamment rappelées. Les désinences méridionales y sont encore fréquentes : signour, iremor, meillor^ seror, empereour, vos, dolorous,... La suppression de Ys, dans les cas directs du pluriel, est soigneusement observée; la construction est simple et régulière, l'expression courte et pittoresque.
Yillehardouin est singulièrement concis; on peu! le remarquer,en comparant son texte original à toute version moderne qu'on voudrait en essayer; et cela ne tient pas seulement aux formes de l'idiome dans lequel il écrit, mais à un tour d'esprit ferme et neigeux qui sent son bomme de guerre. Le langage du maréchal de Champagne rappelle quelques-uns de ces vieux chroniqueurs romains, dont il ne nous est resté çà et là que peu de phrases éparses, mais sur lesquels Salluste avait en partie formé la mâle vigueur de sa diction. Cette grande qualité du récit, la rapidité, et ce rare mérite du style, la brièveté, se rencontrent, dans Yillehardouin, à un degré qu'on admirerait dans les écrivains les plus habiles d'une langue perfectionnée; et il s'y joint une rudesse naïve et en même temps une gravité qui sont le cachet du temps et de l'homme.
Le grand intérêt du livre toutefois, c'est la peinture historique , c'est le rapprochement des Grecs et des Francs opposés et réunis dans un même récit. Rien de plus singulier que ce peuple grec de Constantinopie , débris pétrifié du vieux Bas-Empire , qui paraît en présence de cette jeune race de guerriers francs. L'astuce et la' timidité de cette cour grecque, remplie
sans cesse de complots , la rude et ardente ambition des croisés, tout cela est vivement reproduit. Â peine un nouvel empereur, Alexis, est-il élevé sur le trône par le secours des Latins, qu'il s'occupe d^élûigner des hôtes si dangereux, et de les renvoyer à la Croisade. Mais ceux-ci n'ont hâte de quitter leur proie, et s'irritent contre leur allié. Toutefois la guerre ne commence pas brusquement. Trois envoyés, Quesne de Béthune, Jeoffroy de Villehardouîn et Miles le Brebans de Provins viennent à Constantinople sommer le nouvel empereur au milieu de sa cour.
Sire, dit Quesne de Béthunc, qui moult estoit sage et bien imparlés, nous sommes a toi venu de par les barons de lliost, et de par le duc de Venise ; et sachiez ke il repreuvenl le service qu'ils ont a vous fait, tel com tout li gent sevent, et corn il est apparissant. Vous lor avics juré, et vostres pères, lor convenances a tenir; et en ont vos Chartres. Vous ne lor aves rnie si bien tenues, comQie vous deuvicz. Scmoncs vous en ont maintes fois, et encore vous en semounons nous, voyans tous vos barons, ke vous lor tenés lor convenances. Se vous lor tenes, moult lor est biel ; et sachies, se vous nel faictes, il ne vos tcnront pour ami, ne pour signour; et pourchaceront k'il aront le leur , en toutes les manières ke il oncques porroni : et bien vous mandent k'il ne feront vous ne autrui mal, devant qu'il Tarent deffyet ; quar, il ne firent OQcques trahison ; ne en lor terres n'estril mie accoutumé ke il le facent. Vous avez bten oi ce ke nous avons dit; et vous vous en conseilliez, ensi k'il vous plaira.
Dans ce bref et fier langage, vous aurez remarqué lo principe de ne point faire mal à autrui , sans l'avoir
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auparavaLt défié : c'est le gage de combat des clieva^- Hers. Leur prud'homie est maintenant à Taise. « Us ne firent onc trahison; et en leur terre, il n*est accou* tumé qu'ils en fassent, » a dit noblement leur ambassadeur; mais, grâce à ce loyal défi, ils ne se feront désormais nul scrupule de prendre et de piller sur la route une capitale chrétienne, tout en allant à une croisade.
Lliistorien cependant décrit en peu de mots, selon son usage, Tétonnement et la colère des Grecs après le discours de Quesne de Béthune :
Onc, disenMl, nuls avoit été si hardi qui osast deffyer Tcmpereour de Constantînoble en sa chambres meismes.
Une résistance désespérée se prolonge. Les Grecs emploient ce qu'ils ont de science et d'industrie pour brûler la flotte des Latins. Ceux-ci, ignorants et surpris, se défendent à force d'audace. L'historien décrit admirablement cela. Les Grecs ayant rempli dix-sept vaisseaux d'étoupes et de poix :
Une nuict, dit-il, à mie nuict, ils mistrent le feu en ces nefs, et laissierent les voiles aler au vent; et li feus alluma moult hault, si qu'il sembloit que toute la terre arsist. Ensi s'en viennent vers le navie as pèlerins • et li cris lieve en lliost, et salent as armes de toutes parts. Li Venissien kenrent a lor vaissiaus , et tout li autre ki vaissel avoîent , et si commencierent a reskeure dou feu moult vigheureusemenls; et bien tesmoegne Joffrois li mareschaus de Champaigne, ki ceste œuvre dita, ke onkes gens ne se aidierent plus asprement sor mer : quar, il sailloicnt es barges et es galies des nefs, et prenoient les nefa
AU MOYEN AGE. SjI
toutes ardans a cros , et les tiroient par vive force aval le brach, et les laissoient aler ardant contreval le brach. Des Griex avoit tant sur la rive venus que il n^estoit fins , ne mesure : et esloit li cris si grant k'il sembloit ke li terre et 11 mers fondist.
Thucydide n'eût pas mieux dit que le maréchal de Champagne; et ce récit a quelques traite qui font penser à rimmortelle peinture du siège de Syracuse : tant notre idiome naissant prend de force sous la main rude du vieux guerrier qui raconte du même cœur qu'il s'est battu !
Cependant une trahison de palais renverse Alexis , et met à sa place un seigneur de sa cour. C'est alors que les alliés poussent la guerre avec plus de force ; la ville de Constantinople est prise et pillée, le jour de Pâques fleuries. Il faut voir la joie des vainqueurs de trouvertantd'or et d'argent fins, de vaisselle, de pierres précieuses, de samis, de draps de soie et d'hermines. Le grave historien ne manque pas d'employer en cette occasion sa formule favorite :
Et bien tesmoegne Joffrois li mareschaus de Champaigne à
M>n ensciant, et pour vérité, ke puis que li siècles fu estorés,
n'ot en une cité tant de gaaigné. Ghascun prist ostel tel corne
lui plot; car assés en i avoit. Ensi fu herbergié li host <]cs
pèlerins et des Vcniciens , et fu grans la joie de Toneur et de
la victoire que'Diex leur avoit donèe ; quar cil qui povre es-
toient eiavoient ilec esté, s'estoient en richece et en délice embattu.
Ensi furent la Pasque florie et la grande Pasque après en celé grant honeur, et en ccle joie que Dicx leur avoit doné^ :
et bien durent notre signour locr ; car il n avoient mie plus de vingt mil homes à armes; et par laie de Dieu, avoient pris plus de trois cens mil, et meismement en la plus forte vile du monde, et li miex fermée.
Mais bientôt une grande part de butin est rapportée à la masse commune, sous peine d'excommunication. Puis les chefs de l'armée ont un empereur à élire : Baudouin, comte de Flandre, est choisi de préférence au marquis de Montferrat , qui se contente d'être roi de Thessalonique.
Tant d'événements n'ont pas lieu sans de fréquentes délibérations , où Villehardouin porte souvent la parole avec prudence et gravité. C'est un des caractères de ce livre. L'histoire y paraît déjà politique sous des formes très-naïves. Vous êtes dans le conseil tumultueux des Latins; vous voyez comment se prépare, se justifie cette singulière diversion qui emploie à l'envahissement d'un État chrétien les armes prises pour délivrer Jérusalem. L'établissement du nouvel empire , la mort de Baudouin , l'avènement de son frère Henri, choisi parmi les barons français, forment un récit plein d'intérêt que l'on regrette de ne pas voir continuer longtemps. Villehardouin s'est arrêté, en effet, à la mort du marquis de Montferrat, en 1207 ; et c'éSt dans les historiens byzantins qu'il faut chercher la suite de cette invasion qui avait porté une dynastie et une cour étrangères à Constantinople. L'influence de ces conquérants fut passagère, et n'arrêta pas la décadence du peuple grec. Constantinople , sous ses maîtres grossiers, garda sa langue et sa théologie.
Seuls , ils s'étaient réservé les jeux cheva* eresques et le maniement des armes; ils donnaient des tournois dans Yhippodrome, et en excluaient les Grecs, comme au V* siècle les Goths^ mattres de ritaliCi interdisaient aux indigènes les exercices guerriers, et s*en réser* valent le privilège. Cependant les Grecs, serviles et flatteurs , adoptaient quelques-unes des traditions de leurs maîtres. On trouve , à cet égard, des traces curieuses dans les historiens byzantins, beaucoup moins naïfs que nos chroniqueurs, lors même qu*ils n'ont pas moins d'ignorance. Nos romans de chevalerie, portés à Constantinople avec nos usages, y furent pris pour des histoires authentiques; et cinquante ans plus tard, lorsque la conquête française avait disparu, et que Tempire grec avait renoué le fil de sa débile existence, il y avait dans la noblesse de Constantino* pie plusieurs familles qui se vantaient d'être alliées aux paladins Roland et Renaud. Singulière illusion , qui montre seulement la puissante influence de ces écrits chevaleresques , si conformes à la vie aventu^reuse du temps I
Je borne, ici, Messieurs, ce rapide examen d'un livre plus susceptible d'étude que d'analyse. L'historien de ce livre, qui en est aussi un des principaux person* nages, nous oflre dans ses actions la réalité de cette chevalerie , dont les romans du moyen &ge ont tracé la peinture idéale. Homme de guerre et de conseil, il porte la prudence, la bonne foi, la prud'homie au milieu des entreprises les plus téméraires et les plus injustes. Il nous donne l'idée de ces caractères fermes et I. 15
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sévères, des vieux temps, qui se remuaient tout d*une pièce, semblables à ces armures d'acier dont les guerriers étaient revêtus.
Tel ne nous paraîtra pas un autre chevalier, un autre historien qui doit nous occuper, le naïf et aimable Joinville. Mais nous réserverons cette étude pour la séance prochaine * elle se rattachera naturellement au progrès de la langue nationale sous saint Louis. Nous suivrons en même temps le nouvel essor que prend la poésie des Trouvères. Thibaut, comte de Champagne, dans ses chants ingénieux, nous fera reconnaître ridiome français. En les citant, je n'aurai plus besoin d'être pour vous un interprète, et de vous traduire quelquefois votre langue. Joinville et Thibaut tous mettront au milieu de la France,
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