NEUVIÈME LEÇON
Richesse de la poésie des trouvères aux xii^ et xiii*" siècles. — Caractère des fabliaux. — Romans historiques — Roman du Châtelain de Coucy et de la Dame de Fayel; citations. — Poésies de Thibault, comte de Champagne.— Joinville. — Rare mérite de «on ouvrage.
Messieurs ,
Le français septentrional, développé plus tard que le roman du Midi, eut une littérature beaucoup plus riche et plus variée. La preuve en serait longue, et je ne peux la donner complète : plusieurs parties de cette littérature sont frappées d'interdiction pour nous. Il y aurait peu de bienséance à chercher, dans cet amas de fabliaux et de contes^ Toccasion d^un rire trop fa^ cile.
Sous le point de vue historique, la liberté des Trouvères n'offre pas le même intérêt que celle des Troubadours; elle n'a pas cette vivacité hautaine et poétique, cette hardiesse éclatante qui forme un smgulier contrHSte avec Foppressiou féodale; elle a dans ses
médisances quelque chose de sournois. Souvent aussi ses plaisanteries auraient aujourd'hui un sens et une portée qu'elles n'avaient pas dans le vieux temps. Il serait aisé, comme Fa* fait un écrivain célèbre, d'en détacher même des témérités philosophiques. La citation exacte serait un mensonge; car, pour les contemporains, ces impiétés apparentes n'étaient pas ce qu'elles seraient pour nous. Il y avait alors beaucoup de candeur dans les esprits et de corruption dans les mœurs : c'est le double caractère qui se fait sentir dans cette foule de fabliaux recueillis et extraits par Legrand d'Aussy. On peut les étudier dans le texte original, sous le rapport de la langue et même du style, à la fois grossier et malin ; on peut y chercher curieusement l'origine de plus d'un récit de Boccace et des autres conteurs italiens; surtout on peut s'en servir pour deviner les mœurs bourgeoises et la vie familière du temps, de même qu'on se sert des romans de chevalerie pour retrouver les usages de la vie guerrière et seigneuriale. Hais cette étude, nous pouvons i'in* diquer plutôt que la faire : qu'il nous suffise de constater ici que l'esprit des Trouvères , auxiP et au XIII" siècle, a mis en mouvement l'imagination italienne, si féconde dans l'âge suivant. Sans doute les modèles ont été bien -surpassés par les imitateurs; sans doute aussi quelques-uns de ces modèles ne méritaient pas beaucoup d'être imités. Mais ce ne sont pas seulement des contes licencieux que l'Italie a empruntés aux Trouvères; c'est chez eux que Boccace a puisé cette histoire de Griselidis, où la plus parfaite
pureté morale est développée avec tant d'imaginatioa et de grâce. Boccace a jeté son style et son génie sur ce vieux conte de nos poètes.
Mais comment ce qui était rude et grossier dans une langue a-t-il été porté dans une autre, presque contemporaine, à ce haut point de perfection élégante? Pourquoi la langue italienne est-elle comme fixée dès le commencement du xiv* siècle, tandis que la nôtre changeait sans cesse, et que ses monuments devenaient presque inintelligibles pour les nationaux, à cinquante ans de leur date première? Ces questions doivent s'éclaircir par la comparaison des faits. En^ France les fabliaux n'étaient que' des traditions bourgeoises et populaires écrites par le premier venu ; en Italie ils furent des ouvrages d'art, composés par des hommes de génie; et ITiomme de génie seul fixe une langue, en la personnifiant par son style. Tant qu'iV n'y a, pour ainsi dire, d'imagination que dans la foule,! dans le peuple d'un pays, l'idiome est variable, incer-^, tain ; c'est une mer agitée où l'on ne peut élever au-j cune construction. Mais quand l'imagination supé-\ rieure d'un homme mattrise toutes les autres, ellei laisse après elle un monument durable. Les fabliaux ' sans nombre et sans nom de nos auteurs sont oubliés; quelques récits de Boccace et de deux ou trois de ses contemporains ont servi, comme les vers de Dante, à fixer une grande époque de la langue et du génie moderne.
Pour énumérer tous les titres de nos faiseurs de fabliaux, novs pourrions aussi chercher ce que leur em« I. n
pruata le génie de Molière. Molière, comme la Foiî* taine, un peu gêné par les nobles entraves du siècle de Louis XIV, aimait à revenir à ces vieux récits gau^ lois; il n'en redoutait pas la licencCf et en prenait la gaieté vive et peu contenue. Ce a'est pas le Tartufe qu'il a pris chez les trouvères, bien, qu'on s'y moque déjà des papelards et des hypocrites; mais les scènes bouffonnes du Médecin malgré lui sont tirées d'un fa«|r o bliau amusant qui avait frappé l'esprit de Molière. Auii reste, dans l'immense collection des plagiats, dans ces emprunts perpétuels entre les nations, entre les auteurs, ce larcin est bien peu de chose.
La même recherche pourrait s'appliquer à d'autres récits desTrouvères; mais nous ne nous perdrons pas dans cette étude généalogique de quelques vieilles plaisanteries venues de nos vieux poètes jusqu'à Rabelais, et de Rabelais jusqu'à Voltaire. Rappelons seulement que, dans leur première origine, elles portaient le type de l'esprit français, plus railleur que poétique. Quand nous avons une fois caractérisé cette liberté, ce cynisme ignoré de lui-même qui distingue la littérature desTrouvères, la démonstration nous est impossible, et nous ne pouvons que le dire, sans le prouver.
L'auteur de YHistQire- de Philippe Auguste, dans un résumé qui ne peut se lire. devant le public, a rassemblé de curieuses citations tenant au récit des faits par la peinture des mœurs.
Pour nous, il nous suffit d'abord de marquer l'abo»- . dance et la liberté de cette littérature desTrouvères
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aux XTi* et xiir- sièeles, et dUndiquer sa hardiesse moqueuse, ses railleries contre Ie& moines et les gens d'Ëglise, ses sarcasmes sur la vie .domestique, enfin tout ce qui la rendait puissante et populaire. Dans la France du Nord, comme dans la Provence, c'était 1 état de certains hommes de savoir ces contes et de hs réciter; c'était le bel esprit de quelques grands seigneurs; c'était le gagne- pain de quelques pauvres gens d'esprit. Les grands ouvrages cependant furenf aussi fort nombreux. La facilité de cette langue qui avait peu de règles fixes, et de cette poésie qui n'en avait qu'une, la rime, permettait à toui homme doué de quelque invention et de quelque mouvement d'esprit de raconter longuement ce qu'il savait ou ce qu'il imaginait. Chose remarquable! l'usage si fréquent alors d'écrire en langue latine n'appauvrissait nullement la littérature en langue vulgaire. Le nombre de manuscrits qui nous restent encore de ces temps est prodigieux. U serait fort désirable qu'une protection éclairée et une curiosité habile choisissent dans ces antiquités nationales un certain nombre d'ouvrages à publier, pour constater le mouvement progressif de la langue française : ce serait en même temps servir à l'intelligence de nôtre histoire.
En att^idant que l'on s'occupe officiellement d'un tel soin, un homme de savoir et de goût s'est fait récemment éditeur de quelques-uns de ces manus* crit^; cet homme est M. Crapelet, qui, dans la noble profession d'imprimeur, a senti, comme les Ëstienne et d'autres encore, que le goût des lettres était, pour
ainsi dire, une bienséance d'état : versé dans Fétude de notre vieux langage, il a cherché, parmi les nombreux manuscrits fA*ançais du xiir siècle, quelque ouvrage d'un caractère original. Le xiii* siècle avait produit beaucoup de grands poèmes ou romans -de chevalerie beaucoup de contes et de fabliaux. Avaitil fait aussi des romans' historiques? Les romans de chevalerie, avec leur merveilleux, leurs fées, leurs enchanteurs, leurs géants, quoique mspirés primitivement par lliistoire, n'y tiennent plus ; et les fabliaux, avec leur rudesse, leur grossièreté et leur licencieuse expression des mœurs bourgeoises, ne sont qu'une variante de la satire et de la comédie. Les romans historiques, mélangés de faux et de vrai, sans fiction surnaturelle; offriraient un intérêt de plus : on en fit beaucoup, et en vers, à cause de la facilité de versifier ainsi.
Le livre qu'a choisi M. Crapelet porte sur une tradition historique ; nul merveilleux^ nulle circonstance extraordinaire ne se mêle au récit : tout est dans la peinture des sentiments et des mœurs, et dans le ré' cit d'une vengeance atroce, qui paraît authentique. C'est l'histoire sanglante que Dubelloy a mise au théâtre sous le nom de Gabrielle de Vergy; c'est le roman de la dame de Fayel et du sire de Coucy. Le sujet semble bien tragique pour faire un roman écrit avec cette espèce de gaieté libre, de laisser-aller, de nonchaloir qui caractérise habituellement le style des Trouvères. Toutefois Touvrage est conduit avec art et simplicité, plein de curieux détails, intéressant par la
naïveté et quelquefois par le pathétique. La langue en serait difficilement comprise, à moins d'une étude , particulière; l'obscurité de certains usages ajoute à celle d'un style vieilli. M. Crapelet a éclairci le texte par une traduction, trop élégante peut-être. 11 ne s'est pas assez renfermé dans cette simplicité de langage ' qui appartenait au temps, et qu'il aurait fallu rem* placer pour nous par des expressions plus modernes, mais équivalentes. Toutefois, Tintérôt du récit, la fidèle expression du costume font lire cette traduction avec le même plaisir qu'un agréable roman de nos jours. Mais occupons-nous d'abord du texte original, et même de sa forme extérieure et maté* rielle.
Au XIII* siècle, malgré la grossièreté du temps, on consacrait aux choses d'esprit tous les soins d'une industrie élégante. De là ces manuscrits sur vélin, en longs caractères, et tout parsemés de vignettes et d'ornements, qui supposent, sinon beaucoup de goût, au moins une grande patience. Tel est le texte du roman du Châtelain de Coucy et de la Dame de Fayel. Plusieurs dessins, entremêlés au manuscrit, en retracent les scènes principales.
Maintenant ouvrons le manuscrit, et cherchons ce qui peut nous aider à mieux connaître l'état de la langue et des mœurs, le caractère des idées du temps, et le tour d'imagination particulier à l'auteur anonyme de cet ouvrage.
Dès l'abord, nous verrons que ce livre appartient à une époque où les lettres devaient être fort cultivées.
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Le poète est auteur de profession; cela est visible. Il dit, avec un peu d'humeur, que « jadis (on regrettait déjà le temps passé) les princes et les comtes faisaient chants, poèmes et jeux-partis en rimes gentilles; qu'il en est encore beaucoup qui feraient des romans mieux que jadis ; mais que ceux qui ne savent ni faire ni comprendre ces ouvrages leur sont contraires, et disent, par moquerie, que ce sont des souffleurs contre le ventj des ménestrels et des jongleurs. » Le poète, continuant à se plaindre de son siècle, ajoute : « S*ii advient qu'un homme depeu d'avoir fasse un ouvrage, ils diront qu'il a mal trouvé, lui qui n'a put trouver un logis. »
Dans cette froide plaisanterie, que verrons-nous? Fexistence d'une classe d'hommes qui n'étaient ni grands seigneurs ni jongleurs à la suite des grands, et qulf dans leur libre pauvreté, écrivaient, faisaient des vers. De là. cette révolte de l'esprit contre la richesse, et cette plaiate un peu amère du talent qui se croit méconnu* C'est une disposition que l'on s'étonnera peut-être de trouver au milieu des grands coups de lance et des tournois du moyen âge ; elle tenait à cette civilisation ingénieuse que déjà les cours et les villes avaient développée. Cette plainte des poètes, en langue vulgaire, s'explique d'ailleurs. , Tous les avantages, toutes les faveurs étaient réservés à la littérature la* tine. On jugeait, on dissertait, on préchaken latin. C'était le latin théologique qui procurait les prébeades et les abbayes, tandis que l'éloquence, en langue vulgaire, l'art de conter et de faire des vers n'obtenait
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que radmtrationrde la foule et la protection iacertaiiiB' des grands.
Après un prolo^e ingénieux commence le roman da Châtelain de Coucy et de la Dame de FayeL On y retrouve la vie intérieure du temps, mieux et plus fidë* lement que dans les histoires. de; chevalerie; Févénement est placé dans une époque peu éloignée de celle où écrivait le poète, vers le temps du roi Richard. On voit par cet ouvrage comment on vivait noblement au xii« siècle, quels étaient les usages, les jeux, les sujets d'entretien. Ce n'était pas quelque représentation de théâtre, mais un tournoi. On disait : « Il y aura de belles joutes entre Lafère et Yandeuil ; le comte de Flandre y sera ; beaucoup de nobles dames et demoiselles du Hainaut y viendront, accompagnées de che* valiers les plus renommés de Flandre. Y serez-vous, madame?»
L'intrigue et les détails du roman ramènent, avec plus de naturel que de variété, les formes et parfois la licence des fabliaux. Mais le talent de l'auteur repa* rait dans certaines nuances de pathétique qu'il sait, répandre avec art sur son récit. Souvent la passion da chAlelain de Coucy, je dirai même sa mélancolie (le mot était déjà français et enchâssé plus d'une fois dans les vers du vieux poète), sa mélancolie s'exprime par des chants pleins de grâce, de douceur, d'harmonie. Le progrès est visible, si vous comparez ces vers à ceux de Chrétien de Troyes.
Après de beaux faits d'arnoes dans les tournois, après tous les incidents d'une passion tour à tour heureuse
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et traversée, le châtelain désespéré part pour la croisade, ressource générale, ressource inévitable. Il se couvre de gloire. Malheureusement il est atteint d*une flèche empoisonnée. Sentant que sa vie ne peut se prolonger, il veut revenir en France. Il meurt sur le vaisseau. A sa dernière heure, il recommande à son écuyer de porter son cœur à la dame de Fayel :
De par moi li prësenterés.
Et li dites que li renvoy
Ses traices et le cœur de moy.
Siens fu, dès que je la connui;
Cesl drois qa'adès remaingne à lui.
On sent tout ce qu'il y a d'expressif et de pathétique dans ce simple langage. Jamais ie style n'est poétique ; il semble que lesTrouvères croient que tout le talent du poète, c'est de conter. Netteté, vivacité touchante, voilà leur caractère. Souvent les idées sont pittoresques; ces tournois, ces jeux guerriers, ces souvenirs de la croisade et du roi Richard, tout cela plaît fort à l'imagination; mais le style de l'écrivain n'a point cherché à augmenter cette poésie naturelle du sujet. Il suit sa modeste allure de petits vers de huit syllabes, qui se succèdent sans mélange régulier de rimes masculines et féminines. L'extrême simplicité de ce mécanisme forme un contraste singulier avec l'art brillant et varié des poètes provençaux. Évidemment ces vers ne coûtaient pas beaucoup plus à l'écrivain que la prose la plus simple; mais il y a des qualités de l'esprit distinctes des beautés du style qui
86 font sentir dans le récit des Trouvères; c'est une sorte d'enjouement et de rapidité; c'est une naïveté parfois touchante, qui n'ajoute pas à la force du sen* liment, mais qui le montre à nu et jusqu'au fond de l'àme.
Sous le rapport de la langue et de la diction, ce que l'on peut remarquer dans ce roman, c'est une précision souvent heureuse et qui n'a pas vieilli ; elle donne de la grâce à de bien petits détails. Dès le commencement du poëme, s*agit-il de montrer la dame de Fayel, le poète dit :
La dame s'est tost acesmée ; Car belle dame est tost parée.
Puis il donne en quatre vers une description de sa toilette, curieuse pour les antiquaires. Du reste,- nous le répétons, il ne faut pas chercher dans l'ouvrage la poésie de l'écrivain, mais celle du sujet; eUe éclate dans la simplicité, pour ainsi dire, technique de quelques parties du récit.
De nos jours, un poète d'un rare mérite, et dont le talent est souvent attaqué, a jeté les vives couleurs de son style sur les souvenirs du moyen âge; il s'est plu aux armoiries, aux combats, aux usages de ce vieux temps; il en a blasonné ses vers. C'est ainsi qu'il' a décrit le Pas d'amies du roi Jean, A ces savantes créations du talent, il serait curieux de comparer des récits presque officiels de tournois, écrits en vers fort négligés, sous l'impression des temps et des lieux.
Sachez qu'ils dormirent peu ciBtte nuit; caries hérauts s'a pprôtèrenl dés -le matin; et ils vont par les hôtels, criant à maints chevaliers de venir à Féglise ; et cenx-ci le font à la hâte. Lors, on voit partout les menins brider et couvrir les cbcviux, et polir les ècus. Ils font un tel bruit, que c'est merveille à ouïr. Vous pourriez voir là maints bons destriers au poil luisant, qui hennissent; vous entendriez les trontpeties bondir et faire toute la ville retentir. Et quand, la messe fut chanièe , . bientôt maintes dames mon'èrent pour voir et pour regarder ceux qui veulent garder leur honneur , et mettre cœur , corps.
Saciés celle nuit peu dormirent.
Car hiraut matin s'atornèrent, Par ces osteus maint chevalier Crient qu'il voisenl au moustier^ Et il si lisent hastivement.
Lor mesnies communaumont Véissiés partout ahatir, Poitraus mettre et chevaus couvrir.
Et ces fors eseus agnicier.
Et à mainte selle atachier Ses culieçjBS et ses bouriaus.
Telle noise mainent entr'aus Qu'à merveilles font à ouïr.
Illeuques péussiés-vous véir Maint bon destrier sor et luisant Qui hautement vont hennissant Trompes i oïssiés bondir, La ville font toute tentir.
Et quant la messe fu. chantée, Tost fu mainte dame montée,^ Pour véoir et pour esgarder CeuUqui veullent honnour garder. Et mettre cuer et corps et ame
et- âme pour Tamoiir de rhonneur et des dames. Là, yit-on des. dames vêtues de samîs, ornées d*orCroI et de pourpre... Elles étaient noblement parées; leur beauté éclaire la galerie.
Pour Tamour d'onnour et de dame.
Là véist-on sour hourdéis Dames vestues de samis, D'orfrois et de pourpres parées :
Noblement furent acesmées, Lor blautés le parc enlumine.
Puis commencent les joutes, longuement et savamment décrites, avec tout le détail des armoiries et des
devises, des attitudes et de îescrime chevaleresque. On entend les hérauts s'écrier : « Saint^George, voici le bon Enguerrand de Coucy. » Et les écuyers baillent à chacun sa lance ; et messire Enguerrand presse son cheval de Téperon, plus vite qu'oiseau vole à sa proie, etc. Je n'achève pas ce récit; vous vous figurez sans peine le prix de cette peinture naïvement originale et où tout est poétique, parce que rien n'est inventé.
Plusieurs chevaliers sont abattus, et le héros du roman manque d'être tué. On le remporte chez lui; il est plusieurs jours retenu par ses blessures. Cependant un bal est donné après le tournoi ; et^ après le bal, les dames se réunissent et vont chez le ch&telain ; on arrive en grande cérémonie dans sa chambre ; on lui fait un discours, et on lui donne le prix comme à celui des chevaliers du pays qui avait le mieux soutenu la joute. Après cela, on distribue du vin et des
dragées ; et tout le monde s'en va. Le chevalier guérit le plus vite qu'il peut, et recommence à paraître (ians d'autres tournois, jusqu'au moment où il part pour la Terre sainte.
A quelle époque se faisait cet ouvrage, qui peut paraître un échantillon choisi entre beaucoup d'autres d'un caractère à peu près semblable? C'était probablement sous saint Louis, dans la gravité de ce pieux règne, qu'une histoire d'amour, où les croisades mêmes sont regardées comme un expédient favorable à des faiblesses humaines, amusait les lecteurs, et assurait à l'écrivain une gloire dont il se vante dans ses derniers vers. Il y avait donc à côté de cette société théologique et latine, non-seulement l'activité d'une société littéraire ingénieuse et libre, mais il y avait son succès, son impunité ; aucune gêne religieuse ou politique ne semblait entraver ces écrits. Un peu plus tard, dans le xiv« siècle, nous verrons la prédication chrétienne tonner avec une grande force contre le Roman de la Rose. Mais le roman de la Rose attaque avec beaucoup de hardiesse les vices du clergé : c'était une guerre personnelle. Quant à l'enjouement et aux libres récits des romanciers , on n'y mit nul obstacle; et les rigoureux. statuts de saint Louis contre les blasphémateurs n'atteignirent pas les jeux de l'imagination poétique. À cet égard, la France du Nord, mieux favorisée que celle du Midi, conserva cette liberté, dont les poètes provençaux avaient usé si hardiment, et qu'ils perdirent sous l'excommunication et la conquête.
C'étaient les Français qui faisaient la croisade contre les Albigeois ; tout en la faisant, ils la jugeaient. Chose remarquable ! non-seulement ils jugeaient cette croisade, mais celle même qui les conduisait à la Terre sainte. Nous aujourd'hui, avec notre esprit impartial, nous n'avons pas eu de peine à donner les motifs à la fbis d'enthousiasme et de bon sens qui pouvaient justifier la croisade ; mais les contemporains, qui n'avaient pas tous le même degré d^snthousiasme, qui se croisaient quelquefois malgré eux, par respect humain, par crainte, par l'autorité d'un seigneur ou d'un évêque, censuraient ces expéditions. On a cité souvent un fabliau de Rutebeuf, où un croisé et un non croisé discutent fort librement. Tous les arguments du bon sens et de l'esprit sceptique sont produits par le non croisé.
II ne voit nul motif de quitter son pays, sa femme , ses enfants, son héritago, pour une terre lointaine, donl il n'aura rien. C'est à faire aux riches abbés et aux prélats qui, voués au service du ciel, possèdent tous les biens de ce monde. On peut gagner le paradis partout , et sans un si long voyage. A quoi bon aller détrôner le Soudan ? Ceux qui vont à ces saintes expéditions pour se sanctifier en reviennent plus brigands qu'ils n'étaient partis.
Le non croisé dit toutes ces choses avec des expressions fort dégagées, fort désinvoltes, qui ne sentent pas du tout leur xii« siècle. Il est vrai qu'après avoir bien raisonné, il se laisse convaincre et finit par prendre la croix. Cétait le passeport de la hardiesse du poète.
Qoant à la croisade des Albigeois, qu'elle ait été jugée par les victimes, nous le concevons; que la souffrance leur ait donné la philosophie, rien de plus naturel. Mais que les instruments mêmes de la persécution en aient senti Thorreur, voilà ce qui frappe davantage; et cela se rencontre dans les poêles du temps. Ce n'est pas seulement le pauvre ménestrel^ l'obscur trouvère qui hasarde à ce sujet quelque trait de satire; c'est Thibaut, comte de Champagne, qui blâme avec indignation la croisade des Albigeois, qu'il avait suivie. Sommé d'y prendre part, il avait donné à cette pieuse expédition quarante jours de service militaire. Mais, la dette une fois acquittée par la: guerre et le pillage, il juge l'événement; il s'aperçoit que c'est une mauvaise action :
Ce est des clers, qui ont laisîé sermons Pour guerroier et pour luer ks gens :
Jamais en Dieu ne fust tels homs créans.
Notre chief fait tous les membres doloir.
C'est le pape Innocent III que le poète désigne par ce dernier vers.
Partout, dans ces temps que l'histoire représente comme grossiers et crédules, régnait une liberté d'esprit en contradiction souvent avec les actes, et qui n^empéchait pas le mal, mais le blâmait.
Cette disposition, qui s'étendait depuis le grandseigneur homme d'esprit jusqu'au pauvre jongleur, était plus partagée qu/om ne-.le croit par toutes iesclasses' de la société. Le grand nombre de livres publiés alors
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atteste un grand nombre de lecteurs. Â voir les bibliothèques de vers, qui datent du xii« siècle, il faut ad^ mettre que, dans cette vie urbaine et féodale, beaucoup de personnes, des clercs, des ignorants, des femmes, se livraient à cette distraction, et que lire et' raisonner sur ses lectures était* un vif plaisir fort en vogue. De là beaucoup d'idées devaient se répandre; et la réflexion indépendante naissait au milieu des ^ préjugés qui semblaient encore emmaillotter les esprits. La raison avait déjà ses. droits; elle n'est pas une hardiesse d'hier dans notre Europe moderne; les idées de justice et de tolérance ne sont pas une création de Tesprit philosophique; comme elles tiennent au fond même de notre nature, elles reparaissent sitôt que notre esprit s'exerce par l'étude.
Ces premières vues qui sortent de la littérature du moyen âge ne tiennent pas à l'art; on ne tirera pas de cette époque un livre de plus à mettre dans la bibliothèque choisie du genre humain ; mais, en étudiant les ouvrages littéraires qu'elle a produits, on apprendra mieux l'histoire, et on se corrigera de plus d'un préjugé sur les siècles passés.
On serait tenté de croire que dans ces châteaux massifs et dans ces tourelles gothiques la vie était grossière, que sous le harnais nulle élégance sociale ne se mêlait à la rudesse extérieure et matérielle des mœurs; il n'en est pas ainsi; beaucoup de Ifvres de ce temps respirent une sorte d'urbanité délicate et de générosité digne des temps les plus civilisés. II semble que, presque à toutes les éooques de notre moyen àge^
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soit par une tradition conservée de la vieille société romaine, soit par TefTort d*une heureuse nature, quelques esprits avaient atteint un haut degré de culture morale. Il y a dans les vers de Thibaut telle nuance de sentiment délicat, tel mélange de finesse et de noblesse d'âme, que les siècles les plus ingénieux n'auraient pas surpassé, et qui est sorti cette fois de Tâme iu poète.
La langue était encore loin d'avoir un caractère fixe • et durable; elle changeait sans cesse. On travaille maintenant beaucoup cette même langue ; on Taltère en tous sens : cependant les écrivains du xvii® siècle sont encore parfaitement et heureusement intelligibles pour nous. Au contraire, du xii« au xiv« siècle la langue subit une grande métarmophose. Sous Louis XII, Villon veut faire une pièce en vieux fran-* çais du temps de saint Louis, et il n'en sait pas les règles. M. Raynouard, avec notre exactitude moderne, relève les fautes que le poète du xv® siècle a faites en voulant parler la langue déjà surannée du xiii*'.
Tout cela nous avertit d'être circonspects dans nos remarques de langue et de goût sur ces vieux monuments, déjà mal interprétés et mal connus dans les époques intermédiaires. Les chansons de Thibaut sont écrites dans cet idiome septentrional de France, fort distinct de la langue du Midi, et où paratt déjà la forme, française, avec sa netteté piquante et naïve : on y retrouve cependant une empreinte, un reflet des troubadours : leur langue était celle de la passion délicate, la langue des fêtes et des chants. De plus, Thi-
haut, comte de Champagne et roi de Navarre, avait plusieurs affinités avec le Midi, par son origine et par sa royauté. Thibaut était né de Blanche, fille du roi de Navarre; il fut élevé par une grand*mère qui avait tenu des cours d'amour avec beaucoup d*éclat. Appartenant par son fief de Champagne à la France du Nord, il avait eu de bonne heure, par sa famille, les habitudes gracieuses et poétiques* du Midi, et il mêla dans ses vers les génies des deux nations et des deux langues.
 répoque même que Fauteur du roman du Châtô' lain de Coucy et de la Dame de Fayel déplorait Tabandon où les ducs et les comtes laissaient la poésie, il j avait donc un grand pei^sonnage, un fils de roi, un comte de Brie et de Champagne, plus tard roi de Na^ varre, qui faisait force chansons amoureuses ; c'est la première réputation classique, en poésie vulgaire, que nous trouvons dans la France septentrionale au moyen âge; c'est le premier écrivain qu'on cite partout, et dont les vers puissent s'entendre et se lire. Vous savez qu'il se révolta contre la reine Blanche pendant la minorité de saint Louis; vous savez aussi que la tradition le suppose épris d'une passion violente pour cette pieuse princesse : plusieurs érudits ont vivement repoussé ce soupçon. Une des meilleures raisons peutêtre qu'on puisse donner en leur faveur, c'est que les vers par lesquels le roi de Navarre aurait célébré la reine Blanche datent d'une époque où elle avait cinquante-six ans. Mais les savants auteurs qui, dans leur respect pour Blanche et pour l'étiquette, ont nié avec
le plus de force la passion de Thibaut, n*oiit pas osé^ par le même motif, faire usage d*un argument si simple. Thibaut a donc eu le tort de se révolter conire Blanche, régente de France; il a eu le tort d'entrer dans une ligue avec le duc de Bretagne et avec le comte de Boulogne ; mais il n*est pas coupable de vers adressés à la reine Blanche; ces vers n'étaient pas destinés pour elle; quoi qu'il en soit, ils respirent une naïveté aimable ; les expressions ont une grâce qui n'a pas tout à fait vieilli ; enfin la principale règle de notre poésie, le mélange alternatif des rimes masculines et féminines, s'y fait déjà sentir. Observée d'abord dans les chansons, il semble que cette règle eut pour origine l'instinct musical ; mais de là, elle passa dans tous les genres de poésie, et fut dictée par le goût : c'est le plus grand progrès que fit le mécanisme de nos vers. Thibaut n'observe pas souvent cette règle, mais il la devine et s'en sert à propos. Malgré la rudesse de la langue (Toil, quelques-unes, de ses chansonnettes ont une douceur élégante qui ne serait pas indigne des troubadours, et qui, de plus, est déjà toute fran- (aise. On peut en détacher des stances qui, lues devant vous, sembleraient appartenir à une époque plus avancée de notre langue :
J'aloie, l'autre ier, errant,
Sans compaignon, Sor mon palefroi, pensant
 faire une chançon, Quand je ci, ne sai comment
£s un buissoDy
La Tols dou plus bel enfant
K'onques yist nul hom, Et n^estoit pas enfés si
N'eust quinze ans et demi ; • Oncques nule rien ne vi
De si gente façon.
Ailleurs le mélange régulier des rimes se joint à. rélégance de Texpression :*
L'autre nuit, en mon dormant
Fus en grant doutance, D'un jeu parti en chantant,
Et en grant balance, Quant amours me vint devant, Ri me dist, que vas querrant?
Tro^ as corage movant ;
Ce te vient d'enfance.
Voilà donc, au commencement du xiip siècle, la langue française toute faite et semblable à la nôtre. Depuis lors elle s'est développée par un progrès constant vers la clarté, la précision, la justesse. Hais elle existait déjà. Elle a gardé dans la suite remploi des formes ingénieuses que, dès le xiiP siècle, Talliance du génie méridional et de la langue des Trouvères donnait aux chansons d'un comte de Champagne, roi (le Navarre.
Ce progrès de la langue, \ une époque si reculée, est remarquable dans la prose,comme dans la poésie. < Partout^ c'est par les vers que commence la littérature ; mais c'est par la prose que la littérature se fixe»
et que la langue se décide. Cette même époque qui vit naître Thibaut, comte de Champagne, le premier chansonnier parmi les rois, vit naître le premier narrateur éloquent et naïf en langue vulgaire, Joinville. Plus d'un motif m'autorise à réunir ces deux noms. Joinville avait été élevé à la cour de Thibaut; c'est là qu'il avait, dès l'enfance, puisé quelque chose de cet esprit conteur desTroubadours, qu'il porta dans l'histoire : là il avait pris cette liberté d'entretien et cette vivacité moqueuse qu'il conserva près du pieuK Louis IX, sans trop scandaliser le saint roi. Amusé par la gentillesse du jeune sénéchal de Champagne, saint Louis le mettait quelquefois aux prises avec Sorbon, le fondateur du collège de Sorbonne, un des hommes les plus graves du temps, ât riait quand le docteur était déconcerté, désarçonné par les plaisanteries du jeune chevalier.
Joinville s'était croisé, malgré quelque chose de profane et de léger qui était en lui ; il s'était même croisé avec toutes les pieuses précautions du temps. Il avait fondé, avant de partir, une messe anniversaire pour le repos de son âme, s'il venait à mourir. Il avait de plus engagé ses terres, ses châteaux, et fait argent de toute main; il était sur la flotte du roi, qui souvent conversait avec lui. Saint Louis mettait Tentretien sur des sujets dignes de gens qui vont à la croisade. « Sénéchal, lui ditril un jour, quelle chose est-ce que Dieu? — Sire, c'est si souveraine et bonne chose, que meilleure ne peut être. — Vraiment, c'est moult bien répondu; car cette réponse est écrite en ce livret que
je tiens en ma main. Autre demande vous ferai-je; savoir : Lequel vous aimeriez mieux être lépreux et ladre, ou avoir commis et commettre un péché mortel? — Et moi, raconte Joinville, qui oncques ne lui voulus mentir, je lui répondis que j'aimerois mieux avoir fait trente péchés mortels que d'être lépreux. » Cette repartie est peu grave, sans doute : mattre Sorbon ne Teût point pardonnée au jeune sénéchal. Mais ce qui appartient à Thistoire, et ne se peut trop remarquer, c*est rimpression de ce libre discours sur le bon roi saint Louis :
« Quand les frères furent départis de là, il me rappelle tout seulet, et me ôt seoir à ses pieds, et me dit : Comment avez-vous osé dire ce que vous avez dit? et je lui réponds que encore je le dirois. Et il va me dire : Ha ! fou musartl musart, vous y êtes déçu ; car vous savez qu il n'est lèpre si laide que d'être en péché mortel. Et vous prie que, pour Famour de Dieu premier, et pour Tamour de moi, vous reteniez ce dit en votre cœur. »
N'est-elle pas admirable la bonté de ce roi et de ce saint, qui, tout roi et tout saint qu'il est, ne se fâche point de ]a réponse du jeune homme, laisse les té«* moins se retirer, et ne le réprimande que lorsqu'il est seul avec lui? On n'a jamais dit cela dans le panégyrique de saint Louis, bien qu'on en fasse un chaque année,depuis plus d'un siècle.
Dans l'ordre des temps , le récit de Joinville est peut-être le premier monument de génie en langue française. J'entends par génie un haut degré d'^rigi*
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nalité dans le langage, une physionomie particulière et expressive , quelque chose enfin qui a été fait par un homme et n'aurait pas été fait par un autre : c'est Je livre de Joinville. Cette facile et vive gaieté , supportée ou plutôt aimée de saint Louis, se répand sur le récit, et ranime de ce tour d'esprit que la Fontaine appelait enjouement. Ces aventures si sérieuses de laTerre sainte , il ne les raconte pas avec indifiérence ; il en est ému, il en souffre : cependant son courage et sa gaieté se conservent, et font ressortir encore Théroïsme du roi , dont il est le plus fidèle , le plus gai conseiller, le plus sincère historien. Il combattit souvent près de lui, et fat mêlé à tous les grands périls. A Alep, il donna librement son avis, et contredit Je roi. Il se tenait à l'écart» craignant de l'avoir offensé, lorsqu'il sentit une main se placer sous ses yeux; il entrevit un gros rubis que portait le roi, et reconnut encore mieux le prince à quelques paroles pleines de confiance et d'amitié.
Joinville, si aimé de saint Louis, revint avec lui de la croisade ; il retourna dans ses terres de Champagne, et recommença tranquillement la douce vie de seigneur. Mais quand saint Louis, tourmenté d'un nouveau désir de croisade^ partit pour Tunis, le sénéchal ne voulut plus le suivre : saint Louis ne s'en fâcha pas. Bientôt Joinville apprit avec douleur sa mort. Il déposa dans une enquête pour la canonisation du roi ; et, comme vous le voyez, il avait beaucoup à dire. £nsuit6,il écrivit l'histoire de saint Louis. Le texte original, longtemps perdu, a été retrouvé, bien qu'on y
puisse bupposer de fréquentes altérations, teUes qu'on avait coutume d'en faire successivement, ati moyen âge, dans les copies nouvelles des manuscrits en langue vulgaire. Parmi ces variantes, nous ne choisirons le texte le plus ancien qu'autant qu*il pourra facilement être saisi par cet auditoire. Il y a d'ailleurs un charme de naturel qui s'est conservé dans la diversité de ses versions , et qui est le cachet primitif de l'ouvrage. C'est par là qu'on peut expliquer le caractère prématuré de quelques expressions de JoinviHe, qui semblent encore toutes fraîches et toutes nouvelles : tant elles étaient heureuses et impossibles à remplacer ! Cette remarque s'appliquerait à d'autres ouvrages où la supériorité de l'écrivain lui a fait, pour ainsi, dire, anticiper d'un demi-siècle le progrès naturel de la langue, en lui donnant tout d'abord les expressions qui ne passent pas, celles qui sont à la fois les plus expressives et les plus courtes. Il en esl ainsi de JoinviHe; la vive imagination et en même temps l'imagination ignorante de cet ingénieux chevalier lui a donné des paroles qui ne peuvent s'oublier. Tout est nouveau, tout est extraordinaire pour lui : le Caire « c'est Babylone; le Nil, c'est un fleuve qui prend sa source dans le paradis. Il a de ces notions particulières sur beaucoup de choses; mais, quant. aux faits véritables, on ne saurait trouver plus naïf témoin. On dirait que les objets sont nés dans lè monde le jour où il les a vus; il les décrit avec une merveilleuse précision de langage , sans rien altérer. Il les décrit comme Hérodote, mieux que lu» peut-être; car Héro-
dote était déjà savant: Joinville, Dieu merci, ne Test pas du tout.
Comme c'est la première fois que nous trouvons un type de. génie dans cette époque lointaine , arrêtonsnous un peu. Joinville part-il pour la croisade, ses émotions pieuses ne sont pas très-fortes ; il ne les a pas chaFgées. Mais, il faut repasser devant son château ; et là, comme il a le cœur tout ému, il le dit :
Ainsi que f allois de Bleicoart à Saint-Urban, qnll me falloit passer auprès du chastel de Joinville, je n'osai oncques tourner la face devers Joinville , de peur d'avoir trop grand regret, et que le cœur ne me faillit de ce que je laissois mes deux enfants et mon beau chastel de Joinville , que j avoîs fort an Cipeur.
Puis quand il monte sur un vaisseau, il faut voir son admiration du vaisseau et de la mer, et de quelle façon le merveilleux de la croisade commence pour lui, au (noment de quitter le port :
Nous entrasmcs au mois d'aoust , celui an , en la nef à la poche de Masseille, et fut ouverte la porte de la nef, pour faire entrer nos chevaulx, ceulx que devions mener oultre mer. Et quant tous furent entrez , la porte fut reclouse et estouppée, ainsi comme Ton vouldroit faire un tonnel de vm : pour ce quant la nef est en grant mer , toute la porte est en eauë. Et tantost le maistre de la nau s'escria à ses gens, qui estoient an bec 1 de la nef : « Est votre besongne preste? Sommes-nous à point? » Et ilz dirent que py vraiement. Et quand les prcbstrcs et clercs furent entrez, il les fist tous monter au chasteau de la
* La proue.
nef, et leur fist chanter au nom de Dieu, que nous voulsitt bien tous conduire. Et tous à haulte voix commencèrent à chanter ce bel hymne : Veni , Creator Spiritus , tout de bout en bout. El en chantant, les mariniers firent voille de par Dieu. Et incontinent le vent s^entonne en la voille , et tantost nous fist perdre la terre de veuë , si que nous ne vismes plus que ciel et mer; et chascun jour nous esloignasmes du lieu dont nous estions partiz. Et par ce veulx-je bien dire, que icelui est bien fol, qui sceut avoir aucune chose de Tautrui, et quelque péché mortel en son &me, et se boute en tel dangier. Car si on s*endort au soir^ Ton ne sceit si on ne se trouvera au matin au dessous de la mer.
On ne commente pas cet admirable naturel. Né en 1223, parti jeune pour la Croisade (1248), Joinville, de retour, après sept ou huit ans de rudes épreuves^ survécut plus de cinquante ans à son bon seigneur, qu'il s'excusa de suivre à la croisade de 1270, et dont il vît canoniser la mémoire et célébra la fête de 1297 à 1319. Dans celte vie de 96 ans, à quelle époque faut-il placer les mémoires du sénéchal ? On croirait volontiers qu'il y pensa et en devisa toujours, et qu'il les écrivit dans sa vieillesse dernière. De là cette saveur d'âme qu'oa y respire.
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