DOUZIÈME LEÇON
Unité de la Divina Commedia. — Sous quelques rapports elfe offre le caractère des grands poëmes anciens. — Elle renferme toute Thistoire , toute la science , toute la poésie du temps. — Si^ation de Tltalie. — Dessein patriotique du poète. — Caractère de sa théologie. — Sublimité et variétô de sa poésie. — Résumé sur le génie et Tinfluence de Dante.
Messieurs,
Je n'essayerai pas de morceler, par des analyses successives, les trois grands actes de la Divine Comédie. Le premier caractère de cette œuvre étonnante, c'est Tunité : non que Tintérét soit égal dans toutes les parties du poème ; mais une même pensée originale les anime ; et c'est d'une seule vue qu'il faut les embrasser, en ne séparant pas le théologique et l'abstrait du poétique et du sublime.
Malgré la prodigieuse difiérence des temps, le poème de Dante reproduit le caractère des grands poèmes primitifs de l'antiquité ; il est encyclopédique; il renferme dans son vaste sein l'histoire, la science, la poésie tout entière d'un siècle.
Je m'attache d'abord à l'histoire.
La grande question, la grande lutte du moyen âge, le sacerdoce et Tempire, le pape et Fempereur, sont là mieux exprimés que dans aucun autre monument. Dans ce combat, la passion avait attaché Dante à une c^use ; mais son génie les conçoit toutes deux. Guelfe d'origine, gibelin par accident de faction, il s'élève par son génie au^essus des guelfes et des gibelins, et embrasse toute la société chrétienne.
Depuis que Tempire romain était tombé, et que la barbarie avait séjourné sur ce monde, autrefois civilisé; depuis qu'une horrible confusion avait couvert l'Italie, que les monuments du génie antique étaient détruits ou dégradés, que les lois, les arts avaient péri, que les races avaient changé, et que, suivant l'expression amèrement dédaigneuse de Machiavel, les hommes avaient quitté les noms de César et de Pompée, pour ceux de Pierre, de Jean et de Matthieu, aux yeux du petit nombre qui étudiait encore, les peuples semblaient profondément déchus. Nulle part cette impression n'était plus vive qu'en Italie. La magnificence des ruines, les traces partout subsistantes de la grandeur romaine, y faisaient ressortir le malheur des nouveaux temps. Les guerres implacables entre les villes, les tyrannies, les proscriptions faisaient de cette belle contrée la terre la plus opprimée et la plus anarchique de l'Europe. A celte vue, il est à croire que le génie de Dante, aidé dans ses systèmes par ses passions, comme il arrive toujours, voulant à la fois l'humiliation de ses persécuteurs et là paix de son pays, cherchait dans le joug impérial cette puissante unité
que ritalie a perdue depuis tant de siècles, et que Machiavel lui souhaitait, même au prix et par la main d*un Borgia. Selon toute apparence, trois siècles plus tôt Dante eut la même idée* En voyant Tltalie sanglante et déchirée, il leva les yeux vers Rome et le pape ; mais alors les papes, par leur simonie et par leurs vicesi soutenaient mal les desseins du plus grand de leurs prédécesseurs. Il regarda plus loin, et il souhaita pour ritalie même un César d* Allemagne, qui rendit à cette terre désolée la puissance des lois et la paix. Comment expliquer autrement que cet homme inflexible et si fier, qui n*avait pu supporter la liberté d'une république, ait invoqué un maître étranger? C^st que la fiction de Tempîre romain, Tombre de Tancienne Italie, lui apparaissait encore. Il veut un empereur qui soumette ces villes inutilement républicaines, puisqu'elles sont injustes.
Cette pensée de Dante, elle sera partout dans son poëme ; c'est pour elle en partie qu'il a été composé; il ne la perd pas de vue dans ses plus fantasques imaginations. Lorsque, voyageant, avec Virgile, dans ce pays inconnu de l'enfer, il emploie les inventions les plus bizarres pour passer d'un cercle à l'autre, et une invention plus bizarre encore pour sortir de l'abîme ; lorsqu'il fait de Lucifer lui-même et de sa taille immense une échelle sur laquelle il gravit et remonte vers la lumière ; regardez bien cette merveilleuse apparition : Lucifer a trois tètes, trois gueules dévorantes, occupées chacune à mâcher incessamment un damné : dans l'une est Judas Iscario.te, qui représente
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le parjure, le révolté contre Dieu ; dans les deux au* très, Brutus et Cassius ; Brutus, que le poète punit, mais qu'il n*avilit pas ; Brutus, qui se tord sous les dents de Lucifer et ne dit fno(, stoîque et inflexible» même au milieu^de ce bizarre supplice; Cassius, que le poète appelle le membru^ je ne sais par quel motif. Hais cette mcertitude que je fais porter surFépitbète, un savant littérateur rapplique à la pensée même de cette fiction. « Il ne voit pas, dit-il, le rapport de Bru* tus et de Cassius avec Judas Iscariote. » Oubliez-vous donc la grande préoccupation du poète? Près du rebelle à Dieu, il met les rebelles à Fempire, personnifiés par les deux meurtriers du premier César; et malgré Tattrait naturel que son âme devait avoir pour Brutus, il le choisit, afin d'immoler au pouvoir impérial la plus grande victime.
Voilà donc la pensée politique du poète gravée dans la dernière fiction de son enfer. Quel sera le type le plus éclatant du i)ar{idis? Encore un symbole de Fempire, un aigle immense, mystérieux, dont le corps est une mosaïque de saints, et dont Fœil est formé de cinq rois et d*un juste du paganisme, de ce Riphée dont parle Virgile :
« ; ; ; . Justissimus anus
Qui fuit in Teucris.
II ne s*agit pas de s'arrêter à ce caprice, qui mêle ainsi tous les souvenirs du poète ; ce qui nous im* porte, c'est la pensée principale de ce symbolCi et cette consécration de Faigle impériale.
Quel était le raisonnement qui répondait en théorie' à la fiction du poète ? Là nous remarquerons, je crois» ce défaut d'équilibre qui se trouvait, au moyen âge, dars les plus hautes intelligences. La raison y parais* sait bien moins développée que les autres puissances de Tesprit ; elle s'enveloppait aes formes d'une scolastique minutieuse et barbare. Naissante, elle se défiait, pour ainsi dire, d'elle-même, et n'osait marcher qu'avec des entraves, qu'elle prenait pour des appuis.
Le principe de l'empire, exprimé dans ses vers par un si bizarre et si poétique symbole, Dante le soutenait dans ses écrits en prose, avec une argumentation d*école, que vous n'attendriez guère d'un tel génie. Je n'en citerai qu'un échantillon, pour marquer la pensée dominante qu'il a portée dans son poëme. C'est un passage du livre de Monarchia*
Le pape et Tempereur étant ce qa^ils sont par certaines re- . lations , peuvent ôtre ramenés à Funité , en tant qu'hommes ; mais ils différent en tant que pape et empereur. Que Tautorité de FËglise ne soit pas cause efficiente de Tautorité impériale ; on le prouve ainsi : ce, sans quoi une chose a toute sa vertu, n'est pas la cause de cette vertu. Or, TËglise n*existant pas , Fempire eut toute sa vertu. Donc FËglise n'est pas la cause de la vertu de Fempire, ni par conséquent de son autorité, sa vertu et son autorité étant identiques. Soit FËglise il, Fempire Dj Fautorité C Si A n'existait pas, C étairdéjà dans B, A n'était pas cause que C fût dans B, Bien plus, si l'Église avait la vertu d'autoriser Fempereur de Rome , elle la tiendrait ou de Dieu, ou d'elle-mômc, ou de quoique empereur, ou du suffrage de tous les mortels , ou du suffrage des plus puissants parmi eux. 11 n'est pas une autre voie d'où cette vertu puisse
lai yci:ir. Elle ne Ta reçoe d*tacun de ces c6lès; donc elle ne lapas.
11 y a bien certainement jastesse et vérilé sous ces formes barbares; mais figurez-vous maintenant quelle vertu poétique devait animer un homme, pour que> d'une telle éducation donnée à son esprit, et de ces habitudes scolastiques, il s'élevât jusqu'aux merveilleuses fictions de la Divine Comédie.
En même temps que le génie de Dante voulait Taffranchissement et Funité du pouvoir civil/il reconnaissait l'autorité religieuse du pontificat ; il voulait qu'elle fût le type de la vérité morale ; que, sans droit pour couronner ni pour dépouiller l'empereur, elle eût le droit de l'avertir, et qu'ainsi le monde vit luire deux soleils.
Il y avait là, comme vous le voyez, au milieu du moyen âge, plus de sagesse et de vérité que dans l'écrivain célèbre qui, de nos jours, faisant l'utopie du passé, rêvait une suprématie pontificale dont l'action toujours présente disposerait des couronnes, et préviendrait à la fois les tyrannies et les révolutions.
Peut-être seulement l'erreur de Dante était de croire à l'union de deux pouvoirs égaux. Hais il éprouvait, au milieu des républiques de l'Italie, ce que les philosophes de Tantiquité avaient senti dans les troubles de Corinthe ou d'Athènes. Ces sages avaient souhaif é la paix et le bonheur par des moyens contraires à ce qui se produisait sous leurs yeux. La justice et la liberté, qu'ils ne trouvaient pas dans la démocratie, ils l'attendaient d'un roi vertueux. Ils rêvaient, comme
dit Platon, un bon tyran aidé d*un bon législateur. Au XI v« siècle, Dante, mécontent aussi des caprices populaires, mettait son utopie dans un pouvoir suprême, mais non pas unique, voulait un empereur tout-puissant et un pape vertueux, qui maintiendraient, Tun, la justice dans le gouvernement, Tautrc, la pureté dans les mœurs.
Telle est la pensée principale de ce poème en cent chants, où se confondent, se succèdent les allusions satiriques et les vérités dogmatiques, les faits de Fhistoire et les symboles, oii saint Bonaventure explique longuement les plus subtiles difficultés de la théologie. C'est qu'en effet toutes ces choses avaient une importance égale dans Tesprit du moyen âge; et c'est sous ce point de vue que le livre de Dante offre un si curieux monument de mœurs et d'histoire. Ces longs détails, ces interminables expositions de doctrines, qui jettent aujourd'hui tant de langueur sur une partie de la Divina Commedia^ semblaient aux contemporains une source inépuisable d'instruction. Sans doute c'est.un grand désavantage pour le poète dans la postérité; mais si Ton peut, par Tillusion deTétude, se séparer de son temps, et concevoir cette épo* que où la théologie était la lumière des esprits, la seule vérité, on croira sans peine que toutes les parties du poôme de Dante devaient avoir, pour les contemporains, le même intérêt et la même puissance, et servir également sa pensée principale. Mais pour ap« procher de ce but, pour relever l'Empire, pour faire que ce César d'Allemagne parût aux Italiens digne de
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les gouverner, le poète s'est emporté souvent à une liberté qui dénient toutes les idées ordinaires sur le moyen âge.
L'imagination de quelques publicistes n^odernes, en regrettant la suprématie pontificale, en fait un beau idéal de pouvoir absolu, et Fenvironne, dans le passé, d'un culte d'obéissance fort exagéré. La Divina Commedia nous en dodne la preuve. Dante ne traite pas mieux les papes que les plus obscurs citoyens de Florence ; il place leur punition en enfer, et leur censure en paradis. Dans l'enfer, il ouvre une losse ardente où il entasse papes sur papes, tous également simoniaques, le dernier mort attendant son successeur, par lequel il doit être poussé et enfoncé plus avant dans la flamme. Dans le paradis, cet aigle mystique, tout composé de saints, ce symbole déifié de l'Empire, profère une longue invective contre les vices des papes, le luxe, la vénalité de l'Ëglise romaine et le scandale de ses indulgences ; c'est Luther anticipé de trois siècles. Â cet égard, le génie de Dante est un événement historique. Plus ses vers étaient populaires et saisis par la foule, plus la puissance pontificale devait faiblir en Italie, dès le xiv® siècle.
La captivité de Boniface VU! dans Ânagni, et sa joue meurtrie par le gantelet d'un chevalier de Philippe le Bel, l'abandon de Rome et le séjour des papes dans Avignon, voilà sans doute une grande et ancienne dégradation de cette puissance, qu'une théorie mystique se plaît à se figurer si paisible, au milieu du moyen Age ; mais la hardiesse seule de Dante, les
amers sarcasmes, les dures vérités qu'il jette à la cour de Rome, n'annoncent pas avec moins de force cet affaiblissement, et doivent être comptés parmi les signes précurseurs du grand schisme qui souleva contre les papes la moitié de l'Europe.
Ainsi, le poëme de Dante, à cette variété qui embrassait toutes les connaissances du temps, réunît ces germes de passions et d'idées nouvelles que fit éclore l'avenir. On peut croire à la puissance d'un génie, dont les expressions deviennent la langue d'un pays.
Nous n'insisterons pas davantage sur le caractère historique de l'ouvrage de Dante. Ce qui intéresse surtout l'avenir, c'est l'œuvre poétique. On explique le reste ; on en tire une induction ; la poésie platt et vit par elle-même.
Là commencerait une longue étude. Sans doute la poésie de Dante ne sert qu'à sa pensée, ne sert qu'à son dessein. Que, dans une fiction éblouissante, le poêle retrace un char ailé, traîné par un griffon merveilleux, précédé de vingt-quatre vieillards, de candélabres d'or et de toutes les pompes décrites par Ëzéchiel ; que ce char s'arrête, au milieu du cantique des anges, à l'apparition de Béatrix; qu'un aigle se précipite sur le char, et y laisse une partie de ses plumes; qu'un renard s'y glisse, qu'un dragon s'y attache, qu'une prostituée s'y vienne asseoir, qu'un géant la saisisse, et que le char entraîné disparaisse avec elle ^ans la forêt, {andis que Béatrix demeure au pied de farbre de la science . l'imagination des contemporains aimait à travailler sur ces allégories faciles à
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comprendre. Ce char était TËglise; ce griffon, Jésus- Christ et sa double nature; ce renard, Thérésie trompeuse ; cette prostituée, les mauvais papes ; ce géant, Philippe le Bel.
Ainsi , les allégories de Dante rendaient populaires et, pour ainsi dire , visibles ces idées d'indépendance civile que le génie des grands papes du xp siècle avait voulu tout à fait détruire; qui, dès le siècle suivant, paraissaient, avec plus ou moins de hardiesse, dans les écrits des théologiens mêmes. Proclamées avec audace par Arnaud de Brescia, on les retrouve exprimées avec réserve dans les écrits de Jean Gerson et de quelques docteurs de TUniversité de Paris. La France, au XIV® siècle, suivait le mouvement hardi de l'indépendance italienne ; on écrivait de petits ouvrages de Infallibilitate papœ; c'était le Port-Royal du temps. C'est ainsi qu'au xvii" siècle , tandis que l'Allemagne bouillonnait encore du schisme de Luther, quelques théologiens français luttaient respectueusement contre Rome^ au nom de saint Augustin.
Plus je prolonge. Messieurs, ces développements historiques , plus nous nous apercevons à quel point l'épopée de Dante devait s'éloigner de celle d'Homère. Poète du moyen âge, il est obligé de porter le poids de ces souvenirs incomplets, désordonnés, mais si nombreux, que lui donne l'antiquité ; il est contraint de recueillir tous les traits de cette société confuse et complexe , où le pape , l'empereui , les rois , les vassaux, les tyrans, les villes libres* se mêlaient dans une lutte perpétuelle. C'est du milieu de cet amas de sou-
veuirs et de fait6 que le poëte s'élance pur et nouveau. Quand il soulève cette robe doctorale du moyen âge, son imagination invente, comme on inventait aux pre^ miers jours du monde ; il a les goûts naïfs ; il a la voix jeune et argentine du poëte grec; comme lui, il aime toutes les images simples de la nature, des champs, de la vie domestique ; elles reviennent sans cesse dans ses vers. C'est là ce qui jette un admirable contraste entre les éléments divers dé son génie ; c'est le trait le plus marqué, peut être, dans sa physionomie de grand poète primitif. Entre les poètes de l'Europe moderne, il n'y a que Milton qui, du milieu du chaos politique de son temps et de la sublimité idéale de son sujet, remonte vers la nature ; mais, toujours savant, il la décrit d'après la Bible et d'après Homère, plus qu'il ne la voit et ne la sent elle-même.
Dante, plus subtil dans ses fictions, est plus simple et plus vrai dstns ses peintures. C'est lui surtout qui , dans les intervalles , dans les repos de ses rêves fan« tastiques, vous rend cette première et vive impression des objets naturels, cette aimable simplicité du monde naissant, comme disait Fénelon.
Depuis Homère , peintre si admirable des champs et de la vie domestique, il n'y a eu que DaUte qui fût à la fois si créateur et si vrai. Jamais on n'a rendu tous les objets de la vie champêtre avec ces expressions que l'on appellerait basses dans une littérature artificielle, et qui ont le mérite d'être nécessaires. ^Et (singularité précieuse de son ouvrage !) cette simplicité parfaite, cette copie exacte de la vie au milieu de quoi est-eliç
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jetée? parmi les rêves les plus hardis de Timagination poétique. Dans les poètes qui ont voulu peindre la nature, vous ne la trouvez pas ; et chez Dante, qui peint le surnaturel , vous la trouverez partout. Ces hommes qui restent sur la terre, qui vous promettent Fimage fidèle de la vie , ne la connaissent pas , ou la déguisent par leur langage ; et cet homme qui habite dans le ciel, quand il est sorti de Tenfer, ou du moins du purgatoire ; qui est entouré de ces anges emportés d*un vol insensible sur leurs blanches ailes ; ce poète mystique et tout idéal, qui monte d'étoile en étoile par la force attractive de la foi et de Tamour, vous parlera
de ce qui fait la vie du laboureur ou du pâtre italien avec une naïveté qui sera comprise et reconnue par eux. Yeut-il montrer les âmes attentives au doux chant du musicien Casella, et se dispersant à la voix sévère de Calon, il les compare à des colombes qui, réunies pour la pâture, occupées à becqueter le blé ou Forge, s'il apparaît quelque chose dont elles aient peur, fuient tout à coup. Un chemin du pui^atoire, mystérieux et difficile, où il faut voler avec effort sur les ailes du désir, lui rappelle ces petits chemins des collines d'Italie, ces sentiers étroits dont le paysan cache l'entrée avec un fagot d'épines , quand le raisin commence à mûrir. Les ombres du purgatoire, s'avançant l'une après l'autre sur le passage du poète , réveillent dans sa pensée une image non moins naive de la vie ch&mpetre : « Telles on voit les brebis sortir du bercail , une première d'abord, puis une seconde, puis une troisième; et les autres, plus timides^ attendent^ la
tête et les yeux baissés vers la terre. Ce que la première fait, elles le font de même ; si elle s*arréte, les autres s*arrètent comme elle, et, simples et paisibles, elles ne savent pourquoi.
Voilà cet art d'être intéressant , nouveau , poétique dans les plus simples détails. Boileau dit quelque part, avec admiration, que les critiques de l'antiquité n*ont jamais relevé dans Homère l'emploi d'un seul mot bas. quoiqu'il ait fait deux grands poèmes. Je suis assez disposé à croire que, du temps d'Homère, il n'y avait guère de mots bas, sans doute par l'excellente raison qu'il n'y avait pas de mots nobles. Homère compare Ajax , combattant avec obstination , à un âne que les 20ups des villageois ne peuvent arracher d'un champ vde chardons. Dante compare les âmes glorieuses du paradis qui se pressent vers lui , à la foule des poissons que l'on voit, dans un vivier clair et tranquille, s'élancer vers le pain qu'on leur jette. Pour l'un et l'autre poète, il n'est rien dans la nature qui ne puisse fournir des tableaux et des couleurs.
Ainsi, malgré cette différence nécessaire entre un poète du moyen ftge et un poète de l'antiquité primitive , malgré cet amas scientifique qui pesait sur un homme du xiii* siècle, Dante , et c'est la merveille de son génie, a retrouvé, dans une foule de détails, la simplicité charmante de la poésie grecque.
Ces images naïves se multiplient surtout dans les chants du Paradis. C'est là que le poète a le plus besoin d'appeler toute la nature à son aide. On conçoit une série d'épreuves par lesquelles l'âme s'épure; I. 20
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mais comment établir des degrés dans la béatitude? À peine Virgile a-t il donné vingt vers à la peinture de rÊiysée.
Ils arrivèrent à ces demeures de joie , à la riante verdure des bois fortunés, au séjour bienheureux. Là, un air plus libre revêt les champs d*une lumière de pourpre ; ils ont leur soleil et leurs astres. Les uns s exercent sur un cirque de gazon, combattent en se jouant, et luttent sur le sable. Les autres marquent du pied la cadence des chœurs, et récitent des vers :
Devcnere locos laetos, et amœna vlreta Fortunatorum nemorum, sedesque beatas.
Largior hic campos sether et iumine vestit Purpureo; solemque suum, sua sidéra nôrunt.
Pars in gramincis exercent mcmbra palsestris, Contendunt ludo, et fuivà luctantur aren à :
Pars pedibus plaudunt cUoreas, et carmina dicunt.
Voilà tout le paradis de Virgile. Quelques âmeseboisies, celles des héros qui sont morts pour leur patrie, ou des inventeurs qui ont enrichi la vie de découvertes utiles :
Inventas aut qui vitam excoluêre per artes,
ces âmes privilégiées font de petits repas sur le gazpn ;
Conspicit ecce alios dextrâ (aevâque per hcrbam Vescentes.
Un si grand poëte n'a rien trouvé de mieux pour peindre les béatitudes célestes , qu'une espèce de répétition assez insipide des occupations de cette vie.
On ne saurait assez admirer la fécondité de Dante^ qui de ce même sujet a tiré tout un poème. Mais comment faire sentir la grâce de cette expression , tantôt familière, terrestre , et tantôt idéale ? Le talent a pu ressayer dans des vers français ; mais toute traduction en vers est une autre création que Toriginal. Pour en donner quelque idée, il vaut mieux en calquer les formes dans une prose naturelle. Il en est de la prose, pour traduire exactement un poète, comme de ces figures de cire qui n'ont aucun mérite d'art, et qui peu-vent avoir un grand mérite de fidélité, et, par une imitation matérielle et complète, reproduire toutes les formes et les teintes même de la physionomie. J'essaye ainsi de traduire encore quelques passages de Dante, sans rien ajouter à son style. Je tâche de rendre les expressions de sa langue forte et jeune , emportée vers les plus grandes hardiesses par la sublimité des choses qu'elle exprime, souvent simple, populaire, mais sans calcul , non pour faire un contraste , mais pour être entendue de tout le monde.
Pour cet essai, je suis incertain seulement sur le choix ; car je pense un peu comme les commentateurs de Dante ; je le trouve partout admirable,pour le génie de l'expression. Ses fautes, ses inégalités ne semblent pas altérer l'originalité puissante et continue de son style. Ce sont des fautes qui sont nées pour nous du changement de la perspective. Mais il écrivit toujours avec la même inspiration de verve et d'amour. Comme les controverses théologiques le passionnaient autant que la vision céleste , son langage est toujours égald-
ment anîmé. Tâchons cependant de saisir quelques beautés plus éminentes que les autres , semblables à ces lumières, à ces gloires du paradis qui éclatent plus rayonnantes, au milieu même de la splendeur céleste. Tel nous paraîtra ce magnifique et gracieux début des chants du Purgatoire. Lucifer transporte les deux poètes hors de Tabtme. Vous avez encore l'imagination tout effrayée du tableau de l'enfer, et de cette sortie aussi terrible que le séjour. Tout à coup le poète fait entendre ces mots , auxquels je vous prie d'ajouter mentalement le charme du mètre et de l'harmonie :
Pour voguer sur une onde meilleure, la nacelle de mon génie maintenant déploie ses voiles , laissant au loin cette mer si cruelle; et je vais chanter le second royaume, où Tâme humaine s'épure et devient digne de monter vers les cieux. Mais ici que la poésie morte renaisse, ô Muses saintes I puisque je suis à vous et que Galliope se lève ici, soutenant ma voix par cette harmonie , dont les Piérides infortunées sentirent la puissance, au point de désespérer du pardon I La douce couleur du saphir oriental, qui brillait dans la sérénité de l'horizon jusqu'au premier cercle des cieux, rendit le bonheur à mes yeux, sitôt que je fus sorti de cette vapeur morte qui avait centriste mes yeux et mon cœur. La belle planète qui encourage à aimer faisait resplendir tout FOrient. Je me tournai à droite, et je vis quatre étoiles qui ne furent jamais vues que de la race première. Le ciel semblait se réjouir de leurs flammes. septentrion, laissé veuf! car, tu es privé de contempler ces étoiles l Gomme j'avais cessé de les regarder, me retournant un peu vers l'autre pôle, là où le char avait déjà disparu , je vis près de moi un vieillard seul^ digne par son aspect de tant de vénération, que nul fils n'en doit davantage à son père '.
Ce vieillard est Caton, qui» dans la pensée du poète ,
* Purgatorio, c, i, v. 4-33«
étant l^homme le plus vertueux du paganisme, semble digne de présider à la garde de ce lieu d*épuration et d*épreuves. Mais cette image si sévère est tempérée bientôt par la plus riante des fictions :
Un air doux et toi^gours égal me frappait au fronts pas plus fort que le zéphyr. Les feuilles tremblantes et inclinées se ployaient toutes vers le célë où la sainte montagne projette son ombre. Elles n'étaient pas tellement agitées que, sur les cimes, les oiseaux eussent cesse leurs concerts ; mais dans une joie vive ils accueillaient les premières heures du jour , en chantant sous le feuillage , dont le frémissement répondait à leurs voix....
Déjà, d*un pas lent, je m*ètais avancé dans f antique forêt, si loin que je ne pouvais reconnaître par où j'élis entré. Voilà qu un ruisseau m'arrête , coulant à gauche et courbant de ses flots légers Therbe qui croissait sur ses rives. Toutes les eaux, même les plus pures, paraîtraient altérées par quelque mélange, au prix de celle-ci, qui ne cache rieiu bien qu'elle s'écoule sous une ombre perpétuelle, qui n'y laisse tomber jamais les rayons du soleil ou de la lune. Je retins mes pas, et, de mes yeux, je franchis au delà du ruisseau pour contem« pler la verdure fleurissante. Et là, comme il apparaît parfois subitement une chose dont la merveille éloigne l'esprit de toute autre pensée , il m^apparut une femme seule , qui s'en allait chantant et cueillant les fleurs dont toute sa route était parsemée. Ah ! belle femme qui t'animes aux rayons de l'amour céleste, si j'en crois les traits du visage, expression du cœur» je souhaite, lui dis-je, que tu avances encore vers ce ruisseau, assez prés pour que je puisse entendre ce que tu chantes. Ta me fais souvenir quelle était Proserpine dans le temps où sa mère la perdit, et où elle perdit le printemps.
Comme dans le bal une jeune fille s'avance, tient ses pas rapprochés de la terre, et met à peine un pied devant Fautre»
elle marche vefs moi sur les fleurs vermeilles et azurées, semblable à la vierge qui baisse des yeux pleins de pudeur ; et elle rendit mes vœux satisfaits en s'approchant , au point que le doux son de ses paroles venait à moi. Aussitôt qu'elle fat sur le bord .où Therbe est baignée par les ondes du ruisseau, elle me fît le don.de lever ses yeux sur moi. Je ne crois pas que tant de lumière brilla sous les cils de Vénus , blessée par son fils. Elle souriait, debout sur la rive droite du ruisseau, cueillant de ses mains les fleurs que, sans culture, la terre jette de son sein *.
Cette gracieuse vision, le poète TappeUe Mathilde ; et sous ce nom de Théroïque amie de Grégoire YII, les commentateurs ont reconnu la vive affection pour rËglise. Hais comment accorder Tapothéose de la com« tesse Mathilde avec la partialité de Dante pour TEmpire? C'est que le poète l'emporte en lui sur le gibelin.
Une des plus grandes beautés de la Divina Commedia, c'est la présence du poêt^^dans toutes les parties . de son ouvrage. L'écueil du talent , dans la composition fantastique, serait de faire disparaître l'homme du milieu de ces tableaux. Des images trop idéales, bien que sublimes , lassent à la longue notre faiblesse humaine. Quel intérêt n'éprouvez-vous pas^lorsque dans l'enfer et le ciel , tracés par Hilton , vous voyez reparaître l'homme lui-même, le poète qui vous entretient de ses maux ! Cet image Hi'un homme tel que nous , au milieu de tout .le merveilleux poétique, nous touche et nous attire, comme ferait l'accent d'une voix
* Purg.^ c. xxvni, v. 7*69.
wmr
al; UO\£iN AtiE. 3Sô
humaine, au milieu de la plus belle nature dépeuplée d'hommes.*
Cette heureuse impression revient sans cesse dans le po^e de Dante; contemplateur des choses divines, il en varie Texpression par ses souvenirs de la vie mortelle. Au nf)ilieu d'un autre monde, il vous parle de sa gloire, de ses espérances. L'amour-propre poétique, certes, ne s*est jamais donné de joie plus douce que celle de Dante, lorsqu'à rentrée du purgatoire, dans ce passage, où déjà Ton aperçoit les riantes couleurs de la vie heureuse, il rencontre un musicien, son ami, qui, prié de charmer les âmes par sa voix mélodieuse, chante tout à coup une canzone de Dante. Riez-vous d'un poète qui se fait réciter ses vers, même dans l'autre monde? Ailleurs, cette préoccupation que Dante a de sa gloire est mêlée d'une modestie philosophique et sublime. C'est un des beaux épisodes de ce poëme tout en épisodes ; c'est une admirable allusion au progrès des arts et à la vanité de la gloife. Le poète s'y montre avec le pressentiment de sa renommée. S'adressant à une âme qu'il croit reconnaître :
a Ah ! n*es-tu pas Odérisi, Fhonneur d'Eugubio et rhoqncur de cet art qui est nomme enluminure à Paris? — Frère, répondit-il , les toiles que peignait Franco de Bologne ont plus d'éclat. La gloire est toute à lui maintenant; et je n'en ai qu'une part. Je n'aurais pas été si courtois, tant que j'ai vécu, par le grand désir d'exceller dans l'arljOù j'avais mis mon cœur. Je paye ici la rançon de mon orgueil ; et encore je ne serais pas dans ce séjour, n'était que, pouvant pécher, je me tournai vers Dieu. vaine gloire des faibles humains! combien dure peu cette palme verdoyante, si elle n'est pas suivie d'un sièe&e
d'ignorance! Gmabué croyait, dans l'art de peindre, être mattre du champ ; et maintenant Giotto a pour lui le cri public; il obscurcit la renommée de celui-ci. C'est ainsi qu'un Guido a enlevé à 1 autre la gloire de l'éloquence ; et peut-être il est né celui qui les chassera l'un et l'autre du nid.
« Le bruit du monde n'est qu'un souffle du vent, qui tantôt vient d'ici, tantôt vient de là, et change de nom, parce qu'il change de côté. D'ici à mille ans, qu'auras-tu de plus en renommée, si ta chair vieillie se sépare de toi, que si tu étais mort avant d'avoir quitté le bégaiement de l'enfance ? L'espace de la vie est plus court devant l'éternité, qu'un mouvement de sourcil comparé au cercle le plus lent des cieux. Celui qui chemine si lentement devant nous remplit autrefois de son nom toute la Toscane ; et maintenant,à peine on parle de lui dans Sienne, où il était maître , lorsque fut brisée la rage de Florence, superbe alors, comme elle est maintenant avilie. Votre renommée ressemble à l'herbe qui croît et disparaît, et que fane le même soleil qui l'a fait sortir de terre fraîche et nouvelle. » {Purgatoire, chant xi.)
Ce poêle qui chassera Guido de son nid, vous le devinez sans peine.
Dante vit en effet se vérifier cette prédiction. Les copies de son poème, répandues dans l'Italie, étaient accueillies avec admiration. Un an après son exil, une nouvelle sentence rendue par les magistrats de Florence l'avait condamné au feu (igné comburatur sic quod moriatur^. Mais ses concitoyens, avertis de sa gloire , n'avaient par tardé à se repentir de cette ri* gueur; et nous avons vu qu'il aurait pu rentrer dans son pays, s'il avait consenti à la satisfaction qu'on lui • demandait. A lire quelques poésies d'amour qui lui échappaient encore, on croirait qu'il était retenu loio
de Florence par d'autres motifs que sa juste fierté :
ma chanson de montagne, dit-il, tu pars. Peut-être tu verras Florence, ma terre natale, qui, vide d*amour et dépouillée de pitié , m*a banni loin d'elle. S'il t'est permis d'entrer, dis : <t Mon maître désormais ne peut plus faire la guerre. Là d'où je viens, une chaîne le retient, telle que, si votre cruauté se laisse fléchir, il n'a pas la liberté de revenir ici * .
Cependant jamais la passion de la patrie n'éclata dans de plus beaux vers que ceux»où il décrit l'antique pureté de Florence. C'est un des admirables passages du poème. Dante, en plaçant ce récit dans la bouche d'un bienheureux, le premier de ses ancêtres, accable de reproches ses contemporains avilis. Savez* vous cependant quel était son dernier vœu, sa dernière pensée, le prix qu'il espérait de sa gloire? le voici :
S'il arrive jamais que le poëme sacré, auquel a mis la main le ciel et la terre, et qui m'a fait maigrir pendant bien des années, surmonte la cruauté qui me retient hors du beau bercail où je donnais, agneau ennemi des loups qui lui font la guerre, avec une autre voix, avec une autre chevelure, je reviendrai, poëic ; et sur les fonts de mon baptême je prendrai la couronne. (ParadiSy chant xxv.)
Je m'arrête à ces vers, parce qu'ils sont comme le testament de cette âme poétique. Dans le hardi mythologue du christianisme, dans cette imagination qui
\ La Jdoniani'na, Amor, dacchè convien.... Canzone xvii amorosê e moral!.