‹ Cours de littérature françaiseChapitre 6 sur 25 · SERMENT DU PEUPLE FRANÇAIS · texte numérisé non relu

SERMENT DU PEUPLE FRANÇAIS

SiLoduuigs sagrament, que son fradre Karlo jura, conservât, et Karlus, meos sendra, de suo'part non lo stanit; si io returnar non Tint pois, ne io, ne neuls cui eo retun^r int pois, in nulla ajudha contra Lodhuwig nun li iver.

Si Lodwig garde le serment qu'à son frère Charles il jure, et si Charles, mon seigneur, de son côté, ne le maintient, si je ne

) Ce texte ne ressemble pas à celai donné tn/ae-simile da Nithard, publié par Roquefort, ni à celui de M. Aug. Thierry, ni à bien d'aatres. Celai de Roquefort offre beaucoup de confiance.

puis l'y ramener, ni moi, ni aucun autre, je ne lui donnerai au^ cune aide contre Lodwig.

Est-ce une langue déjà faite, Messieurs? n'estrce pas un essai informe de création ? Plusieurs verbes , plusieurs mots construits ensemble , sont encore tout la^ tins : dona, jurât, conservât, de suo, megs, in damno sit. Il n'y a plus de désinences variables dans les noms , et il n'y a pas encore d'articles. Cependant la forme des langues modernes perce déjà tout entière dans ce roman ; la plupart des mots sont provençaux, espagnols^ avec quelques aspirations un peu rudes du Nord. Remarquez-vous aussi cette juxtaposition dos mots, pro Deo amur, employée pour marquer le rapport, à la place des désinences et des articles? Même chose dans notre langue : Fête-Dieu, Hôtel-Dieu, sont de vieilles locutions encore usitées, qui portent témoignage de leur origine, et qui se trouvent dans l'anglais, avec le môme procédé d'inversion qu'offre Tidiome roman.

Cette langue ne tarda pas à se polir. Elle eut alors des règles fort ingénieuses; il en est une que je me hâte d'indiquer, parce que, longtemps méconnue de nos érudits, elle a été mise en lumière par la sagacité de M. Raynouard. Cette règle consistait à mettre Ys au singulier dans le cas direct, à Tôter dans les cas obliques; à la supprimer également au pluriel dans ie cas direct , et à la replacer dans les cas obliques. Ce procédé fut-il systématique ou accidentel? Vous en juge« rejs. Des gens expéditifs comme les barbares devaient,

au lieu de murus, dire murs : aux autres cas du singulier, mûri, muro, ils supprimaient seulement la voyelle sans rétablir cette s, qu'ils ne trouvaient pai. Môme chose au nominatif pluriel mûri; mais dans les cas obliques du pluriel, mûris, muros, cette s, repahiissant, était conservée. Ainsi une lettre finale, tantôt supprimée, tantôt remise, donnait un moyen facile de remplacer les désinences latines et de varier les cas. N'en faut-il pas conclure qu'il y a dans l'esprit humain une industrie native qui , malgré l'ignorance d'une époque, trouve des procédés ingénieux et faciles pour exprimer tous les résultats de la pensée, et parvient à égaler, dans un idiome fort imparfait, les plus grandes finesses des idiomes les plus savants?

Après les serments de 843, le plus ancien monument un peu étendu de la langue romane, c'est un poëme sur Boêce, publié par l'active érudition de M. Ràynouard.

Le souvenir de Boëce, philosophe et poète dans un siècle déjà presque barbare , ministre et victime de Théodoric, s'était conservé non-seulement parmi les lettrés, mais dans le peuple : ce poème en langue vulgaire l'atteste.

Un autre monument non moins curieux est une espèce de poème religieux à l'usage des Vaudois. On peut y découvrir, avec d'anciens rudiments de la langue fomane, les premiers indices de quelque indépendance religieuse depuis la grande invasion du pouvoir pontifical. C'est en langue vulgaire que commence à •e manifester Tesprit de réforme morale et d'émanci*-

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pation qui devait amener plus tard cette guerre sanglante des Albigeois , où Thumanité fut défendue par les troubadours avec tant de courage. Ainsi , Mes» sieurs, vers le ix« et le x« siècle, vous apercevez en France ce que Tltalie n'offrait pas encore, au moins dans les monuments connus jusqu'à présent , c'estrà** dire un idiome nouveau, complet, assujetti à certaines règles ingénieuses et faciles , employé dans les actes publics, et servant à exprimer déjà, par le chant et la poésie, des passions populaires et des idées du tomps.

En Espagne la même révolution dans la langue avait dû s'accomplir; les traces en sont rares, excepté pour la partie de l'Espagne qui, touchant aux provinces mé» ridionales de la France, en parlait la langue. Le plus ancien monument de la langue espagnole, c'est une ordonnance d'un roi more, rendue en 734, pour as* surer aux chrétiens conquis la liberté de leur culte et l'inviolabilité de leurs évéques. Dans cette pièce, écrite en latin barbare , sont mêlés plusieurs termes de la langue romane. Chose singulière! c'est dans la charte de servitude et de tolérance accordée par un roi more venu de l'Afrique pour régner à Tolède^ et s'adressant en langue latine à des vaincus de race cantabre, que vous retrouvez la première trace de leur idiome chrétien et moderne. i I Messieurs, j'ai fort imparfaitement rempli cette parlie de ma tâche, qui consistait à vous donner une idée du travail de l'esprit humain dans la première formation des langues de l'Europe latine.

J*avoue que ces développements paraissent bien an-

des, qu*ils ont dû souvent lasser votre attention « précisément parce qu'ils- sont à la fois longs et courts « qu'ils sont un détail, et cependant un sommaire. Il est difficile, en parlant devant un auditoire si nombreux, de réduire ces choses au plus grand degré d'exactitude et de précision; et il est impossible, dans un tel sujet, de ne pas laisser, même en abrégeant, trop de remarques minutieuses; mais il fallait passer par ce défilé raboteux pour arriver à des objets plus riants , pour entrevoir cette ingénieuse littérature du Midi , ce premier éclat de Timagination provençale qui contraste avec l'esprit tout clérical, Tesprit d'imitation et de servitude conservé dans les écrits latins des religieux du moyen âge.

L'intelligence de l'Europe à cette époque se divise en deuK grandes fractions. Ici , Tesprit ecclésiastique officiel et doniinateur qui parle la langue latine ; là , l'esprit jeune, nouveau, hardi, chevaleresque, qui parle les langues nées d'hier. Pour arriver à ce premier point, il fallait étudier la décomposition pénible de cette langue latine qui avait autrefois conquis i'Europe, et qui la gouvernait encore par la théologie.

Une fois sortis de ces épines, nos recherches et nos découvertes seront plus attrayantes ; et, comme involontairement j*ai l'esprit frappé de ces romans de chevalerie dont nous parlerons , je ne puis me défendre de songer en ce moment à ce grand nombre de romans qui commencent à peu près comme nos études sur le mojen âge. Le chevalier est d'abord obligé de franchir des landes arides, des buissons, des marais; il tombe

dans les fossés bourbeux d'un gothique château ; mais enfin il, arrive; il découvre des salles resplendissantes de lumière , des princesses ent^hantées sur des trônes enrichis de4iamants ; il entend des musiques célestes ; c'est tout un monde nouveau qui se révèle à ses yeux. Je souhaite que la riante apparition de la poésie provençale ait pour vous un charme semblable , et vous dédommage ainsi des aridités et du désert que je vous ai fait traverser.

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