TROISIÈME LEÇON
InnovatioDS grammaticales de la langue vulgaire. — Les arti* clés; remploi des verbes auxiliaires. — Détails à cet égard. — Littérature latine contemporaiue du développement de la langue romane, — Caractères de ces deux civilisations, près* que étrangères Tune à Fautre. — Poésies des troubadours, au commencement du xir siècle. — Guillaume, duc d'Aquitaine ; Bernard de Ventadour. — Quelques mots sur Bertram de Born. Traduction d*un de ses chants guerriers. — Liberté hardie de la plupart des troubadours.
Messieurs ,
Je ne vous tiens pas encore tout à fait quittes de la grammaire et de la philologie. On m'a conseillé, en termes ingénieux, de passer vite à la poésie des troubadours ; mais il faut me pardonner encore quelques recherches techniques. Ce ne sont pas des remarques curieuses ou savantes ; mais ce sont de petits événements de grammaire , qu'il n'est pas permis d'oublier dans l'histoire des antiquités de notre langue. Je tâche seulement de distribuer nos études en ce genre, de manière à ne surcharger aucune séance par un détail trop long et trop exclusivement ennuyeux.
Aujourd'hui , quelques mots encore sur plusieurs
des éléments de la langue nouvelle. Nous marquerons, dans ceux mêmes qui semblent le- plus modernes, un rapport intime avec la langue latine; et leur uniformité , dérivant de la même source, nous montrera le mouvement simultané des dialectes du Hidi , pour se développer sous Tinfluence de la langue et des souvenirs romains.
Parlons d*abord de Tarticle ; comment Tarticle roman est dérivé du mot latin, et quel rôle il devait jouer dans les langues modernes.
Que Tarticle roman , dans ses variétés, que le masculin el, elh, lo, que le féminin la, ill, ilh, que le pluriel els, elhs, los, li, las, conservés ou légèrement altérés dans nos langues du Midi, viennent directement du pronom latin ille, cela n'a pas besoin d'être dit. Hais remarquons que , dans les meilleurs auteurs de Tantiquité, ce pronom ille avait reçu quelquefois, comme représentant du substantif, des applications fort rapprochées de notre usage moderne. Si un jeune étudiant de nos collèges écrivait cette phrase latine : Romani saks salsiores sunt quam illi Atticorum, on Faccuserait de gallicisme. Eh bien , c'est une phrase de Cicéron. Cette manière d'employer ille, de lui donner dans la phrase construite la place du nom , pette anticipation sur les formes de nos langues se retrouve dans le style du plus grand et du plus pur écrivain de l'ancienne Rome. Dans beaucoup d'autres passages des auteurs latins , le pronom ille est appliqué d'une manière emphatique. C'était un acheminement vers l'emploi qu'il a pris dans nos langues modernes, el
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qui se lie naturellement à ce besoin de méthode et de précision qu'éprouvent à la fois la civilisation et la barbarie, les peuples métaphysiciens et les peuples grossiers.
En effet , cet usage de l'article essayé par les plus élégants auteurs latins, c'est par les auteurs semi-bar^ bares qu'il a été plus nettement caractérisé, et qu'il est entré dans les langues modernes. Ces chartes, ces contrats, dont Je vous ai parlé, renferment sans cessé des applications de ille, illa, illud, qui représentent nos ailicles. Illi Saocones per solvant de illos navigios, etc. — Dono prœteir illas vineas, quomodo ille rivulus currit, tottim illum clausum. Au milieu des phrases les plus incorrectes et de la plus bizarre confusion des cas, un instinct de clarté, déjà tout moderne, ramène sans cesse l'emploi de ce mot.
Je m'arrête , Messieurs. Quelque chose de plus im* portant que l'article et un attribut particulier des langues modernes, c'est l'emploi du verbe êtreet du verbe avoir, usités comme auxiliaires. La plus grande révolution qui se soit opérée dans la syntaxe , depuis les Grecs et les Romains , consiste dans ce double procédé. On ne peut nier, cependant, que le principe ne s'en .trouve dans la forme même de ces langues antiques. Non-seulement le verbe avoir, mais l'acception singulière qu'il a prise dans nos langues modernes dérive du latin : elle y était rare^ peu apparente, peu nécessaire , suppléée par d'autres modifications ingénieuses et variées; elle y était cependant^ On a remarqué plusieurs phrases latines où le verbe habere, conr
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struit avec un participe, a précisément la même place et la même force que le verbe avoir dans nos langues modernes. Urbem quam parte captam, parte dirutam habet, dirait Tite Live : « La ville qu'il a prise en partie , en partie détruite. » — Prcemisit omnem equitor tum quem ex omni provinda coactum habebat : « Il fit partir en avant la cavalerie qu'il avait rassemblée de toute la province. » Et si Ton conteste sur ces exemples, où habere pourrait être remplacé par le verbe tenere, il en est d'autres de plus précis encore, de plus littéralement modernes. Vectigalia parvo pretio redempta habet : « Il a racheté le tribut à bas prix. » — De Cœsare satis dictum habeo : a J'en ai dit assez sur César. » Là , certainement, il n'y a pas la possession exprimée : on ne possède pas ce que l'on a dit. Le verbe habere a perdu, dans cette phrase, sa force primitive, et a pris, un sens accessoire, comme dans nos langues modernes.
Ce n'est pas tout. Une singularité qui semble moderne encore, c'est l'emploi impersonnel du verbe avoir, et, dans ce cas, la substitution du verbe avoir au verbe être. On en trouve aussi la trace dans la vieille langue latine. Ouvrez Plante, témoin d'autant plus important, que son langage familier a dû se. conserver dans la langue populaire ; vous y voyez : Qui$ istic habet ? « Qu'y a-t-il là ? qui est là ? » On a rapproché cette construction du verbe grec tyiiv^ ; on a sous-entendu le pronom personnel se. N'importe, voilà dans l'usage courant et littéraire une application du verbe latin Aa«
bere semblable à notre tournure impersonnelle il y a. I. »
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La langue romane offrit d*abord ces types , qu'elle recevait directement du latin. Ses verbes actifs se conjuguèrent avec le secours du verbe avoir, qui servit à former à la fois le passé et le futur. Je sais qu'on peut supposer à cet usage une origine gothique : on peut dire même, si Ton veut, que le verbe gothique haben est plus ancien que le verbe latin hakere. Il est certain que cette forme et son acception comme auxiliaires appartiennent à cette vieille langue du Nord qui remonte jusqu'aux Scythes, et qui offre des affinités remarquables avec le sanscrit et le grec.
Quand Ovide exilé nous parle* de cette langue gétique et sarmate qu'il avait si bien apprise, et dans laquelle, avec sa facilité de bel esprit romain, il faisait des vers et des panégyriques pour le roi du pays :
Jam didici geticé sarmatîoéque ioqui;
quand il célèbre ce roi, qui était poète lui-même; quand il rappelle que dans cette langue barbare, mais anciennement cultivée, on trouve des traces de la langue grecque altérées par la rudesse de la prononciation gétique :
In paucîs rémanent graiae vestîgia linguse, Hœc quoque jam getico barbara facta sono ;
peut-on douter du commerce primitif de toutes ces langues? peut-on s'étonner que le gothique ait eu anciennement des analogies avec le latin, qui porte des caractères si fréquents de grécité? Peu importe l'éty-
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mologie immédiate, le latin habere et le gothique haben ont une même source, sont un même mot; seulement Fusage auxiliaire que ce terme avait plus souvent dans la vieille langue teutonique a prédominé dans la formation de nos idiomes modernes.
t Les Grecs et les Latins avaient également appliqué le verbe être d^une manière accessoire , mais en hommes qui pouvaient se passer de cette ressource* et qui trouvaient d'autres moyens dans les inflexions variées de leurs verbes. Pour former le passif, ils ne se servaient pas tout d'abord du verbe être, ils ne. l'admettaient que pour un ou deux temps, le passé et le futur passé, amatussum, amatua ero. L'idiome vul* gaire, qui naissait du latin, employa tout de suite, et pour tous les temps passifs, le verbe ^fre : cela était plus expéditif et plus simple. On répétait un verb^^"^ que l'on savait, au lieu d'en apprendre un nouveatic On joignait au participe passé de chaque verbe les verses modifications du verbe être : c'est le procédé de la langue romane et le nôtre.
Cette méthode amena bientôt une autre simplifica^ tion un peu barbare : c'est l'alliance du verbe être et du verbe avoir. Par quel travail l'esprit est-il arrivé à dire /ai été ? Quel rapport y a-tril entre cet avoir ^ qui indique primitivement la possession, et le fait d'une
. action accomplie, et par conséquent d'une action pa^ sée ? Si quelque chose exclut la possession, c'est le passé. L'esprit moderne est arrivé là par un détour. D'abord il a été beaucoup plus barbare et plus logique; il a dit : je suia été, sono skUo; sans doute parce
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que dans la latinité barbare on avait dit sum staim^ les deux verbes étant à la fois rapprochés et distincts. Ces deux verbes essere et stare se retrouvaient dans le roman méridional ; ils se conservaient encore dans le français déjà formé des Assises de Jérusalem. On y lit : il fut été mort.
Les peuples grossiers procèdent à peu près comme les enfants. Si vous avez parfois étudié le langage des enfants comme s'y plaisait Rousseau, vous avez pu observer que leurs barbarismes sont logiques. Nous autres écrivains, académiciens, nous disons sans scrupule : Je vais là ce soir; irez-vous? Notre phrase est incorrecte; un mot important est supprimé; la précision du langage demandait y irez-vous ? L'élision a prévalu, et Fhabitude a rendu la phrase complète, malgré la grammaire. Un enfant ne manque pas de dire, par sa logique naturelle, irai-je-fy ? Il est plus correct, et même un peu harmonieux , moyennant ce t qu'il a introduit.
Les peuples barbares procédaient comme cet enfant; ils altéraient, ils suppléaient, ils raccommodaient la langue latine par des ressources à peu près semblables. Ce premier travail une fois achevé, quand leurs sens se sont un peu raffinés, que leur goût est devenu plus sévère et plus délicat, que la pratique même de cette langue, maniée par eux, a servi à répurer et à Fassouplir, alors ils ont abandonné quelques unesde ces constructions barbarement méthodi' ques, et les ont remplacées par des irrégularités et des équivalents. On s'est lassé de cette forme, je suis été.
(fautant plus que les deux verbes, qui étaient d'abord distincts par leur double origine, s'étaient confondus en un seul. En français on a abandonné un des verbes être, et, choqué du double emploi du second, on Ta remplacé par le verbe avoir, La langue romane offrit d'abord, dans la conjugaison de ses verbes, ce procédé simple et facile qui se retrouve dans tous les idiomes actuels de l'Europe latine : là naquit notre grammaire analytique et simple.
Ainsi, Messieurs, depuis le ix^ siècle, il existait en France, et, avec des nuances plus ou moins fortes, dans toute l'Europe méridionale, un idiome entièrement formé sur le type latin, qui avait supprimé les désinences des cas, simplifié les verbes, suppléé les inflexions variées du passif par les verbes auxiliaires, créé des règles commodes et ingénieuses : c'est un grand travail de l'esprit humain. Relativement à l'extension de cette langue dans la France du Nord , on ne peut contester l'autorité des serments de 842; la langue de cet antique document se rapproche tout à fait du roman méridional. L'orthographe de ce morceau, l'emploi fréquent des k, les sons durs de quelques mots étaient peut-être communs alors au roman français du Midi et du Nord ; peut-être aussi doit-on y voir comment la langue méridionale était altérée dans le Nord, où cependant il n'est pas douteux, par cet exemple, qu'elle ne fût comprise et usitée.
Maintenant que l'analyse abrégée des principales parties de cet instrument nouveau a lassé votre attention, n'est-il pas temps de rappeler ce qu'il produisit
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(Tingénieux bous des mains habiles? Noos passons tout à coup du travail le plus aride au plus intéressant des spectacles, la naissance du génie chez un peuple nouveau. Mais il est plus facile d'expliquer des règles de grammaire que de retrouver rintelligence de ce premier enthousiasme poétique, emprunté à des temps si différents du nôtre, à des mœurs quHl faut étudier. Que de choses seront perdues pour nous dans cette vivacité naïve, et dans cette mélodie déjà savante qui charmait la France méridionale au zii* siècle !
Mille questions d'histoire et d'antiquités modernes, mille curieuses recherches devraient se lier à l'étude de cette poésie vulgaire ; et je suis encore plus gêné par la foule des souvenirs, que je n'étais tout à l'heure refroidi parla sécheresse des détails. Mais d'abord cet art, ce génie nouveau qui s'élève avec une langue nouvelle, pouvons-nous le considérar en lui seul, et ne tenir aucun compte des études et des réminiscences latines qui développaient, à la même époque, l'esprit des hommes, sous l'influence toute-puissante de l'Église? N^y a4-41 pas dans cette situation, pour ainsi dire, double des intelligences, dans ce travail à la fois latin et moderne, ecclésiastique et populaire, qui se faisait alors, et dont Tun était indépendant de l'autre, un trait caraotérisque du moyen âge, qui n'appartient à aucune autre époque ?
Aujourd'hui notre civilisation courante est devenue le fond de nos pensées les plus intimes. La vie est si savante, si développée, si munie d'inventions ingénieuses, qu'elle est bien plus forte que les souvenirs
du passé. C*6st dans le temps présent qu'on vit; c'est avec les pensées de tout le monde que chacun pense ; les études variées, les souvenirs viennent se perdre dans le sentiment actuel de la civilisation, et servent seulement à Torner et à Tenrichir. Mais il y eut dans le moyen âge un état du monde tout différent, où la science était autre chose que la civilisation; où il existait deux civilisations : une civilisation de réminiscence et de solitude, qui s'entretenait par la contemplation religieuse et Tétude de quelques monuments de l'antiquité; une civilisation de gaieté, de désordre, qui était la vie des châteaux et des cours. Cela ne peut plus se retrouver. 11 y a sans doute ici de bien studieux jeunes gens, dévoués à de longs travaux; mais jamais ces travaux les emportent-ils tout à fait hors de leur temps? sontrils dans un autre monde, dans un autre ordre d'idées que celui qui préoccupe les esprits?
Il n'en était pas de même aux xi* et xn* siècles. Un homme, dans la solitude du cloître, séparé du monde par la vie religieuse, défendu des violences par les barres qui fermaient la porte du couvent, et par le respect religieux qui en défendait l'entrée, étudiait d'abord les livres saints. Beaucoup d'esprits restaient , pour ainsi dire, opprimés sous le poids de cette étude; et, dans les longs travaux du clottre, le chant grégorien et la prière prenaient toute leur pensée. Mais d'autres esprits plus actifs rêvaient au delà; ce n'était pas la vie extérieure qui les occupait, c'était la vie antique. Us ne quittaient pas leur
cellule pour errer en imagination au milieu des tournois et des fêtes du moyen âge; c'était un monde inconnu pour eux ; on le voit dans la sécheresse des chroniques écrites par des moines; mais ils vivaient avec ces Pères de l'antiquité chrétienne, Augustin, Jérôme, qui eux-mêmes étaient, par Tétude, contemporains des grands hommes de l'antiquité païenne. Aussi, un moine savant du xii« siècle, sous son costume qui aurait si fort étonné Cicéron, avait cependant un grand nombre d'idées philosophiques, morales, littéraires, en commun avec Cicéron. Par l'imagination et la pensée , il * ressemblait bien plus à ces grands lettrés de l'antiquité qu'à ce baron ignorant et féroce, tout bardé de fer, qui ne savait que piller et tyranniser ses vassaux.
Par exemple, à la fin du x« siècle, dans ce temps où la trêve de Dieu obtenait à peine qu'il y eût deux jours de la semaine sans pillage et sans guerre, un savant, un philosophe, comme Gerbert, se formait dans les monastères d'Aurillac et de Bobio. Il relisait les plus précieux manuscrits de l'antiquité latine, ceux mêmes que nous n'avons plus. Il étudiait la métaphysique, l'histoire, les lettres. Il apprenait, d'après quelques traités grecs et latins, les éléments de la géométrie. Il travaillait même à des ouvrages d'une mécanique ingénieuse ; il fabriquait des horloges de bois et des sphères. Il les échangeait pour des manuscrits : « Nous ne t'envoyons pas la sphère, écrivait-il à un de ses amis. Nous ne l'avons pas encore achevée. Et ce n'est pas une chose
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de peu de travail à faire, au milieu de tant d'occupations. Si donc tu tiens à ces grandes études, adressenous le volume de VAchilléide de Stace soigneusement transcrit. Cette sphère, que tu n'obtiendras jamais gratis, à cause de la difficulté d'un tel ouvrage, tu pourras me l'arracher par ton présent. » Voilà quelles étaient les distractions de ce moine du \^ siècle, qui, à la vérité, fut accusé de magie, et qui devint pape. N'est-il pas évident que de pareilles études, de pareils souvenirs, qui le transportaient dans un monde si différent du monde barbare, et même du monde chrétien d'alors, devaient déposer dans son esprit une foule de pensées étrangères à son siècle, et faisaient de lui un homme autre que ses contemporains?
Les plus remarquables exemples de ce retour à l'antiquité par l'étude se trouvent précisément à l'époque où naissait et se développait le génie moderne dans une langue vulgaire. Vers les x« et xi« siècles la langue latine, dès longtemps bannie de l'usage vulgaire, quoique réservée encore aux actes publics, et souvent même à la prédication, était devenue langue savante, mais pourtant familière, et, pour ainsi dire, domestique dans les couvents. Elle y était étudiée avec soin, et parlée naturellement. Elle n'était plus ce qu'on la vit au vu* siècle, emportée par une décadence pà'Ogressive qui la précipitait vers la barbarie. A cette époque, les savants mêmes, Grégoire de ^ Tours, écrivaient dans un style grossier, dont les' constructions sont souvent défectueuses , mêlées de termes qui n'appartiennent pas à la langue latme.
Mais aux %« et xi* siècles, vous voyez des moines, des religieuses, des évéques parler Une langue qui n'est pas la langue latine du siècle d'Auguste, qui a son originalité propre, mais qui en même temps a quel* que chose de correct et de savant. ,
Par exemple, il est un écrivain , fort peu connu de vous peut--étre ; c'est un Allemand qui vivait au milieu du xïi* siècle, c'est Lambert (TAsckaffbourg. Il a écrit une histoire des guerres de ritah*e contre TEmpire ; il a raconté la vie de plusieurs papes de cette époque ; il a retracé le caractère des empereurs d'Allemagne; il a expliqué leur politique; il a montré les luttes des grands vassaux d'Allemagne contre la puissance impériale, tout cela dans un style plein de nerf et de vigueur, imité de l'antiquité, sans être servilement calqué, reproduisant des pensées modernes sans tomber dans la barbarie, altérant quelquefois par cette élégance le vrai caractère de la vie féodale, mais offrant cependant le modèle d'une pensée forte et d'une langue généralement expressive et naturelle : ce phénomène littéraire s'explique aisément. Doué d'un génie heureux, cet homme, dans son couvent, avait lu sans cesse Salluste, Tite Live, Tacite ; et par cette méditation assidue, il s'enlevait à son temps, dont cependant il écrivait l'histoire : de tels récits sans doute laissent à désirer. Historiquement, la barbarie du style vaut mieux pour nous donner l'image et comme le reflet de la vie contemporaine. Mais ce que nous cherchons ici, c'est le travail raffiné de quelques hommes dans un siècle grossier,, ce re-
tour à réloquence par l'étude et le goût : cela même devient un trait caractéristique de Fesprit du temps. On en trouve d'autres exemples, parmi lesquels je citerai les drames latins d'une religieuse allemande du xi« siècle, Hrotsvithe^ qui, dans des sujets chrétiens, imite avec assez d'art le style de Térence.
Enfin, quand cette langue latine, conservée comme un instrument savant, tombait sous la main d'un homme de génie, alors elle prenait une énergie , une élévation singulière. Croyez-vous , par exemple , que lorsque ces hommes d'action et de conseil qui entouraient Guillaume le Conquérant, Lanfrancet d'autres, s'exprimaient en latin, ils n'y portassent pas la vigueur et la plénitude de leur pensée? Je ne sais pas si Guillaume le Conquérant dictait lui-même ses lettres en latin ; mais, certes, ce n'était pas un secrétaire obscur* un clerc de paroisse, qui les traduisait. Rien qui soit d'une éloquence diplomatique plus serrée, plus vive, plus originale que la lettre par laquelle Guillaume , répondant à Grégoire VU , lui promet le tribut et lui refuse l'hommage.
Le latin ecclésiastique prend un caractère plus grand encore sous la plume de Grégoire VU. Le recueil des lettres de ce pape est un monument unique dans l'his* toire de l'esprit humain. Le style en est original , comme la pensée. Ce n'est pas le latin incorrect et lourd de Grégoire de Tours. Ce grand pape était plus instruit même dans les lettres. Il déteste l'antiquité païenne ; on dit même qu'il en a brûlé quelques monuments : mais il en a presque réloquence* Il est là
dans sa langue naturelle ; il s'en sert pour écrire à des femmes , à Béatrix , à Mathilde : car il arrivait alors pour le latin ce qui arriva pour le français dans une partie des contrées de l'Europe. Le français y fut étudié comme langue morte, et p^rlé comme langue familière et vivante. Frédéric et Walpole écrivaient le fran çais avec invention, comme une langue vivante, et avec pureté, parce qu'ils Favaient apprise littérairement. Même résultat pour le latin à cette époque; même mélange d'une réalité active qui communique tant de vie au langage , et de cette étude sérieuse et attentive que le vii« siècle avait presque entièrement ignorée, qui s'était ranimée comme par un effort du génie de Gharlemagne , et qui , interrompue de nou-. veau, reparaissait avec plus de force au xi*" siècle, sous l'influence de quelques savants hommes.
C'est surtout à l'empire de TËglise que la langue latine avait servi d'interprète. C'est dans les grands débats entre les empereurs et les papes qu'on pourrait trouver veine d'éloquence. Chose remarquable ! le savoir était égal dans les champions des deux causes ! Ainsi l'Italie pontificale influait doublement sur la civilisation du monde : elle influait par ses exemples ; elle influait par la résistance et par l'émulation haineuse qu'elle provoquait. Le croiriez-vous ? la chancellerie des empereurs d'Allemagne, à Bamberg, à Mayence, avait des hommes presque inconnus de l'histoire, et qui, sur la querelle de l'Empire et du sacerdoce, sur l'indépendance des princes, sur les droits réels ou prétepdus des roi^ d'Allemagne en Italie, rai-
sonnent avec une subtilité diplomatique, une précision, une clarté, une science de langage tout à fait remarquable; et cela, dans la barbarie des xi^ et xii^' siècles. Cestseulementdans ces débats réels que le talent se retrouve. Lorsque la passion n'est pas là pour animer cette lettre morte d'une langue ancienne, lorsque ces écrivains font des vers et des panégyriques, ils peuvent rester corrects , et employer grammaticalement la langue latine ; mais ils semblent frappés de mort : il n'y a que la controverse qui leur rende ce qu'on souhaite , ce qu'on trouve dans une langue actuelle. Mais pour faire apprécier qtielques-uns de ces essais de génie, il faudrait les encadrer dans un long récit; il faudrait leur restituer toutes ces circonstances* et tout cet intérêt du moment, qui faisait le talent de l'écrivain et la vie de l'ouvrage.
Je laisse donc de côté cette étude. J'oublie même les sermons de saint Bernard, qui, prononcés en latin, avaient cependant une action populaire. Ce fait, qui prouve qu'au xip siècle la langue latine était encore fort répandue et à demi vulgaire, vous étonnera peutêtre. Quelques savants même en ont douté ; mais on peut leur opposer une très-forte autorité. Le secrétaire même de saint Bernard a écrit ces paroles : « Moi qui avais quitté la plume, ayant pressenti et connu le désir que vous avez de posséder les paroles de ce saint homme , dont l'éloquence et la sagesse , la vie et la gloire se sont répandues dans toute la latinité, j'ai pris mes tablettes et j'ai transcrit ce que j'avais. »
Ainsi cet état double de l'esprit humain , que nous
avons déjà remarqué, se retrouve partout. II y avait dans FEurope une espèce de république intellectuelle et invisible qui tenait à l'antiquité et parlait sa langue ; et on disait d'elle omnis latinitas , comme on a dit , toute la chrétienté. On ne peut douter cependant que saint Beraard n'ait aussi prêché dans la langue du pays , dans le roman wallon , fort distinct du roman provençal. Le cri de guerre Dieo; el voI< était la réponse du peuple.
Il est à croire, Messieurs, que le premier grand em* ploi de la langue moderne , la première action puissamment populaife exercée par elle , se rattache aux commencements des croisades. En effet, si vous imaginez une cause qui ait dû animer les esprits, les enhardir et les forcer à la parole publique, en langue vulgaire, c'est sans doute cet enrôlement universel au nom de la croix , ce religieux appel qui s'adressait à l'ignorant, au villageois, comme au seigneur, c'est-àdire souvent à deux ignorants ensemble. Qu'aurait fait la langue latine entre ce baron qui ne savait pas lire, et ce vilain qui ne parlait que le patois de son village? C'est alors qu'on vit partout les puissants prédicateurs qui agitaient les esprits , se servir de l'idiome moderne.
Dans le Midi, beaucoup d'œuvres poétiques avaient précédé Tavénement de l'éloquence. La grande révolution des croisades multiplia le nombre de ces œuvres, mais n'en changea.pas le caractère tour à tour religieux, et profane. Dn croirait, en les lisant, qu'il entra dans les croisades autant d'idées mondaines el frivoles que
d^idées enthousiastes et sévères. Je ne veux pas rappeler ici Fanecdote de ce chevalier qui part pour la croisade, afin de rencontrer plus facilement une dame qu'il avait peine à voir dans son château. Ce fait, que voire gravité et la mienne laissent passer vite, en rappellerait mille autres, et indique respril général de la poésie des troubadours. C'est ici que notre étude sur le moyen &ge présente plus d'une difficulté, qu'il faut éluder discrètement. Le bon temps, comme on l'a dit , le siècle de nos bons aïeux ne fut pas tou^ jours, ne fut jamais un temps de pureté morale. Des gens qui déplorent, à^daterdu xiv« siècle, la corruption progressive, et, pour ainsi dire, la perfectibilité indéfinie des mauvais principes, seraient épouvantés, si on essayait d'ouvrir devant eux et d'interpréter lef productions de ces temps, qu'on aime à supposer innocents, parce qu'ils étaient grossiers et féodaux. La licence et même l'impiété se mêlent sans cesse à la vivacité nafve et à l'imagination piquante des écrivains. Je sais que les arts n'ont pas toujours la sévérité que prescrit la morale; je sais que l'imagination et le goût ne s'efTrayent pas de tout ce qui peut blesser une austère vertu ; mais ici je dois indiquer plutôt que définir. Bornons-nous d'abord à rêver cet état de la France méridionale, qui favorisa le génie de ces poètes, et qui inspira la mollesse de leurs chants. Depuis la fin du IX* siècle, à côté de cette France du Nord, si ravagée, si désolée par les invasions et le mauvais gouvernement, par les guerres intestines et la rapacité des seigneurs I une France du Midi avait reçu des lois plus
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douces et une vie meilleure. La fondation du petit royaume d'Arles, qui fut ensuite remplacé par le comté de Provence, divisé plus tard en comté de Barcelone et en comté de Toulouse; le gouvernement de plusieurs petits princes, qui passèrent obscurs, heureusement pour leurs sujets; l'union de la princesse Dovlce avec le comte de Barcelone; Tinfluence des Espagnols, qui, à cette époque-là, étaient fort avancés en civilisation et avaient beaucoup emprunté du génie brillant et de la galanterie chevaleresque des Mores; toutes ces causes firent fleurir dans la Provence les arts et lai gaye science. Figurez-vous que la vie féodale, singulièrement adoucie dans ce pays, offrait plus rarement qu'ailleurs des guerres intestines ; que le comte de Provence et de Barcelone tenait une cour élégante où se réunissaient une foule de gentilshommes du pays, dont la vie se passait tout entière à chasser au faucon, à faire des vers, à les chanter, à les offrir; puis à discuter entre eux sur des questions qui n'ont pas un intérêt philosophique très-grand, et qui semblaient la contre-partie des thèses qu'on agitait dans l'école d'Albert le Grand ou même d'Abélard. C'étaient des questions d'un ordre fort subtil , à peu près semblables à celles que M. de la Harpe a traitées dans son Cours de littérature, lorsque, parlant devant l'auditoire ingénieux et mêlé de l'Athénée , il examinait, avec beaucoup de savoir et de méthode , si Orosmane était plus malheureux , quand il croyait à l'infidélité de Zaïre, ou quand il la savait innocente, après l'avoir tuée. La question, que je n'aurais pas soulevée.
fut gravement discutée par plusieurs esprits élégants du xviiP siècle. M. de la Harpe lut leurs lettres devant son auditoire, résuma, prit des conclusions, que vous pouvez lire dans le Cours de littérature.
Eh bien, ces questions, qui, pour parler sérieusement, me paraissent une fadeur de la fin du xvin« siècle, sont niées par anticipation, et ont été développées avec beaucoup d'esprit dans la France du xip et du XIII® siècle. Les troubadours ne faisaient pas autre chose. Un troubadour était donc souvent un gentilhomme qui avait un bon château et des vassaux, comme , par- exemple , Bertram de Born , qui avait mille sujets ; son frère lui en prit un jour cinq cents, mais il les reconquit après une rude guerre. Quelquefois aussi c'était un prince souverain , comme le plus ancien des troubadours dont nous ayons les œuvres, Guillaume, comte de Poitiers et duc d'Aquitaine ; lequel Guillaume fut, dans la première partie de sa vie, un mauvais prince, et même un bien discourtois che* valier, qui, plus tard, courut les aventures de la croisade avec beaucoup d'intrépidité, et finît par se faire moine. Quelquefois aussi un troubadour n'était rien qu'Un obscur vassal, un serviteur né dans le château, comme, par exemple, Bernard de Ventadour, le fils de l'homme qui chauffait le four du comte de Ventadour. Ce Bernard avait été élevé par la bonté de son seigneur; il avait un talent naturel pour la poésie; il avait la voix belle; il faisait des vers, il les chantait, il lee dédiait. Ces vers avaient du succès. A la vérité, un jour le comte de Ventadour fit sévèrement séques-
trer la comtesse dans un donjon du château, et chassa le malheureux troubadour. Alors il partit avec ses vers , et alla tranquillement à la cour d'Ëléonore de Guyenne, de cette Ëléonore qui a tant embarrassé quelques-uns de nos graves historiens; de cette épouse de Louis le Jeune, répudiée par lui pour sa conduite légère à la croisade, et qui dès lors épousa le duc de Normandie , lui porta la Guyenne en dot , et par là facilita les entreprises des Anglais sur la couronne de France. Bernard de Ventadour est accueilli par Ëléonore de Guyenne ; il est reçu dans sa cour ; il fait des vers pour elle; il dit dans ses vers qu'elle sait lire :
J'écris pour elle ; et elle sait lire.
Cependant il ne put obtenir de la suivre en Angleterre auprès du grand-duc de Normandie , son époux , qui goûtait moins la poésie du troubadour. De la petite cour de Guyenne, Bernard passa donc à celle du bon Raymond, comte de Toulouse.
Après cette vie de gaieté et de faveur, il finit comme on finissait toujours à cette époque, par se faire religieux : il entra dans Tordre de Citeaux. Ainsi le seigneur aventureux et tyrannique, le troubadour imprudent, tout le monde aboutissait au cloître.
Un troubadour avait auprès de lui quelqu'un qui ressemblait à un écuyer à côté d'un chevalier. Lé trou badour faisait des vers, et souvent les chantait luimême ; mais de plus il était suivi d'un et parfois de deux jongleurs, qui chantaient ses vers, ou récitaient
de longs romans et des histoires de chevalerie. Comme le jongleur était un personnage secondaire, quand on était las de Fentendre, pour varier, il faisait des tours. Dans les mœurs du temps, la condition du troubadour, souvent adoptée parles grands, était singulièrement honorée ; celle des jongleurs, au contraire, semblait un peu dédaignée. Toutefois, quand on était uA jongleur très-habile ou très-heureux , on s'élevait au rang de troubadour. A force de chanter des vers, on apprenait à en faire soi-même ; si ces vers étaient ingénieux, s'ils étaient répétés, s'ils plaisaient à des beautés célèbres du temps , alors un duc , un comte , un vicomte vous faisait chevalier; et quand on devenait chevalier, et qu'on avait la gaye science, on était de plein droit troubadour. Quelquefois aussi , quand on était troubadour, et que Ton commettait d'autres fautes que celles qui étaient alors universelles et permises aux troubadours, on était dégradé, et on retombait à l'état de jongleur. Dans la biographie des troubadours, écrite en langue romane, et plus facile à entendre que leurs vers , on voit que Gaucelm Faidit , troubadour célèbre, ayant eu le tort et le malheur de perdre tout son avoir au jeu de dés , fut réduit à se faire jongleur , et n'était plus reçu qu'à ce titre dans les cours et dans les ch&teaux.
Toutes les conditions sociales, nous l'avons vu, fournissaient des troubadours. Leur carrière était assez uniforme dans son "heureuse gaieté, et sans autre événement que la passion qui les inspirait. Rarement ils allaient, comme Peirols , voir le fleuve du Jour-
dain et le tombeau du Christ. Par leurs chants, ilsexci-j
taîent à la croisade ; mais ils étaient retenus par les délices des cours de Provence. Il en est un cependant l dont le voyage fut célèbre, tellement que le moine des îles d'Or, historien des troubadours, Ta placé en tête de tous les autres. C'est Geoffroy Rudel ; son histoire sera très-courte.
Geoffroy Rudel était vanté pour le tour ingénieux de ses chansons et la douceur de sa voix. Il faisait aussi de longues histoires, quil n'écrivait pas, mais qu'il racontait dans les soirées des châteaux. Un jour on lui montra le portrait d'une dame française de la terre sainte, de la comtesse de Tripoli. A la vue de ce portrait, il prit la résolution de partir pour la croisade. Malgré les regrets de ses nombreux amis et les efforts qu'on fit à Béziers et dans d'autres villes pour le retenir, il partit. Embarqué au port de Marseille, il fit dans la traversée des vers charmants que je ne vous traduirai pas, et dans lesquels il chantait son départ, qui n'était pas un pèlerinage. Il tomba malade en route; il aborda mourant à Tripoli ; on annonça dans la ville, moitié française et moitié sarrasine, qu'il arrivait un vaisseau d'Occident , et que sur ce vaisseau était un chevalier, un poète attiré de si loin parla réputation des vertus de la comtesse de Tripoli , qu'il était dangereusement malade, et demandait à la voir avant de mourir. La comtesse de Tripoli, touchée de ce dévouement et de ce malheur, se rendit à bord, et donna sa bague au chevalier, qui expira, dit-on, en la voyant. La comtesse le fit ensevelir dans l'église des
Templiers, et prit bientôt après le voile de religieuse.
Voilà une histoire sèchement et mal contée. C'est le procès-verbal d'un roman; mais vous voyez bien vite tout ce que l'imagination riante et poétique du xii« et du xiii* siècle devait rêver sur de pareils souvenirs. Ces faits, volontairement écourtés, vous concevez sans peine combien la poésie des troubadours les embellissait et les animait de couleurs variées et nouvelles.
Ainsi, il est vrai de dire qu'avec ce mouvement du monde, qu'avec les croisades, avec ce mélange de guerre et de passion, il entrait dans le monde tout un enthousiasme qui devait plus tard animer le génie du Tasse , et produire cette admirable poésie de Tltalie au xvi« siècle. Les anecdotes de mœurs, les petits contes historiques sont donc liés ici naturellement à l'histoire des lettres et au développement du génie poétique dans l'Europe moderne.
Mais vous me direz peut-être, ces troubadours enfin, dont vous nous parlerez encore, qu'ont-ils fait de plus que des chansons et des pèlerinages? Qu'est-ce que leur talent? leur poésie ressemble-t-elle aux fadeurs modernes où leur nom figure? ou bien ce talent a-t-il réellement quelque chose d'original? Y a-t-il là une nouvelle époque pour l'esprit humain, au moins dans les arts ingénieux de l'imagination et du goût? Je le souhaiterais. Une chose m'enibarrasse seulement, c'est l'égalité de gloire et de talent entre tous ces hommes* Le caractère du génie , c'est de primer tout
94 L1TTÉRATURB
d*abord au milieu de la foule des talents. Les arts sont cultivés dans un pays; c'est la langue commune. Arrive liomme de génie; il a une langue à lui. Quand vous lisez tous ces troubadours , vous êtes frappés de Funiformité gracieuse de leurs images et de leurs expressions. Leur poésie riante et sonore semble toujours le son d'une même musique. En les étudiani beaucoup, on a quelque peine encore à les distinguer. Il y a cependant des différences : *
Faciès non omnibus una
Nec diversa tamen, qualem decet esse sororum.
Il y a surtout des variétés dans les caractères , qui ont produit de fortes nuances dans les talents. Aucun d^eux, je le crois, ne s*élève au-dessus de tous par un éminent génie. Hais quelques-uns, dans les aventures de leur vie et dans Fardeur de leur passion, ont eu quelque chose de plus original, qui s*est communiqué à leurs poésies. Je ne sais si leur talent était supérieur; mais leurs ouvrages éclatent et se distinguent. Ce sont, parmi. ces hommes, ceux qui étaient adonnés au métier des armes. Cette vie guerrière du moyen âge, c'est là seulement qu'elle respire ; vous ne la retrouverez pas dans les chroniques latines. Lorsque le chroniqueur est un moine quelque peu savant, ce sont de vagues récits chargés de phrases de Tite Live. L'intelligence de la guerre y manque toujours; on ne sent pas, en lisant cela, comment, au xii* siècle, battait le cœur sous l'armure. On n'a aucune idée de cette race
d'hommes fiers et belliqueux; ou n*imagine pas les vertus qui se mêlaient à leur courage féroce; on ne conçoit ni leur grossièreté ni leur génie.
- Au contraire 9 dans ces chevaliers poètes, dans ces hommes de guerre qui chantaient la passion des armes, tout ce jea d'une vie aventureuse, ce mélange de mollesse et d'instinct belliqueux , est rendu comme il est senti, avec une vivacité qui, parfois, égale l'accent même des grands poètes. Mais comme cet effet tient à la passion encore plus qu'au talent, comme c'est l'éclair de l'héroïsme reflété dans les vers, en ce genre la poésie des troubadours n'a pas produit de longs ouvrages. Il n'y a pas là de Dante. Ce sont des effusions éloquentes et passagères de colère et de haine; ce sont des chants du moment. Tant que le guerrier troubadour a été sous le feu de sa passion , il a été poète ; mais ce génie habile , cet art profond , cette science surtout d'avoir longtemps du talent, il ne semble pas qu'elle leur ait été donnée. Puis, dans cette vie errante et agitée, elle n'était guère possible. Qui aurait retenu de longs poèmes ? Ces chants fort répandus n'étaient conservés que par là mémoire ; parmi les guerriers , plus d'un troubadour ne savait pas écrire. Bien que l'on ait prétendu que la mémoire seule avait d'abord transmis les grands poèmes homériques, l'exemple des troubadours et des chants populaires de la Grèce moderne me fait croire que , là où la civilisation est peu avancée, la poésie ne fait guère de longs ouvrages. II faut donc nous borner à saisir, dans les vers des troubadours, les traits caractéristiques et nationaux
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inspirés par cette passion de la gueBre, et ces accidents de la vie féodale. *
Si vous voulez concevoir un moment ce qu'était un seigneur chanteur de ce temps-là, un guerrier troubadour, c'est à Bertram de Born qu'il faut vous adresser. Sa vie fut plus orageuse que celle de tous les autres troubadours, son caractère était plus fier et plus hardi ; la rudesse du moyen âge est tout entière en lui. Cependant ses vers sont habilement entrelacés ; des coupes savantes, des cadences harmonieuses et symé« triques , un art que Pétrarque , dans les douceurs de sa vie cléricale, a trouvé cinquante ans plus tard , est déjà dans Bertram de Born, au milieu des agitations et des fatigues de sa vie guerrière.
On ne peut pas rendre cela. Voilà , comme Ta trèsbien remarqué M. Wilhelm Schlegel, toute une partie de la poésie des troubadours qu'il faut chercher dans l'original. La poésie française elle-même, maniée avec art, aurait peine à suivre tous les artifices du rhythme provençal. Je respecte, j'admire notre vers alexandrin; mais je le dirai, il a quelque chose de lent, même quand on le précipite, qui ne pourrait pas remplacer cette vivacité, ces mouvements brusques, ces saillies, |[/ ot en même temps^ ces retours de la poésie romane. . Ainsi, quand j'essaierai de traduire au lieu de raisonner, quand je voudrai vous mettre en face d'un poëte belliqueux tel que Bertram de Born , j'aurai le regret de gâter, d'altérer ce qu'il a dit. Figurez-vous qu'une science presque égale à celle des poètes de l'antiquité a dans l'original construit les paroles , nuancé , varié
les sonSf et joué sur le mètre ; puis, arrêtez-vous seulement aux pensées et à la passion.
Bien me plaît le doux printemps qui fait venir feuilles et fleurs. 11 me plaît d'écouter la joie des oiseaux qui font retentir leurs chants par le bocage. Il me plaît de voir sur la prairie (entes et pavillons plantés ; et il me plaît jusqu'au fond du cœur de voir, rangés dans la campagne, cavaliers avec chevaux armés.
J'aime quand les coureurs fontfuirgenset troupeaux. J'aime quand je vois à leur suite beaucoup d'hommes d'armes bruire ensemble ; et j'ai grande allégresse quand je vois châteauxforls
* Be m play lo douz temps de pascor
Que fai fuelhas e flors venir ; '
E play mi quant aug la baudor
Dels auzels que fan retentir
Lor chan per lo boscatge ; E plai me quan vey sus els pratz Tendas e pavallos fermatz ;
E plai m'en mon coratge, Quan vey per campanhas rengatz Cavalliers ab cavals armatz;
£ play mi, quan li corredor Fan las gens els avers fugir ; E plai me, quan vey aprop lor Gran ren d'armatz ensems brugir * ;
Et ai gran alegratge, Quan vey fortz castelhs assetjatz, El murs fondre e derocatz *,
* Brugir^ de bruig, bruit, tumuUe.
> Derocalt, démolii, détruits, abattui.
OR UTTÉRATURB
assiégée •( murs eroul^nts et <iéracinés ; et que je yqîs Tarmée sur le bord qui est tout & Teptour clos de fossés, avec des pa<- Hssades garnies de forts pieux.
He plaît ce brave seigneurie premier à Fattaque avec un cheval armé, et sans crainte, parce qu'il fait oser les siens par sa vaillante prouesse. Et quand il revient au camp, chacun doit s^empresser et le suivre de bon cœur : car nul homme n*est prisé quelque chose,tant qu'il n'a pas reçi^ et donné bien des corps.
Nous verrons les lances et les épées briser et dégarnir les casques de couleur et les ëcus, dès rentrée du combat, et les vassaux frapper ensemble, et fuir à l'aventure les chevaux des morts et des blessés; et, quand le combat sera bien mêlé, que
E vey l'ost pel ribatge Qu'es tôt entom claus de fossati Ab lissas de fortz pals serratz.
Atressy m play de bon senhor Quant es primiers a l'envazir, Ab caval armât, ses temor ; .
C'aissi fai los sieus enardir;
Ab valen vassallatge, E quant el es el camp intratz, Quascus deu esser affermatz,
E segre l'd'agradatge ; Quar nulhs hom qoo es ren prezati Tro qu'a manhs colps près e donatis»
Lansas e brans, elms de color, .
Escutz traucar e desguamir Veyrem a l'intrar de Festor, E manhs vassalhs ensems ferir
Don anaran a ratge Cavalhs dels mortz et dels nafratz; E ja pus Testorn er mesclatz,
nul homme de haut parAge ii*a{t autre pensôe que de oouper tôtee et bras ! car mieux vaut un mort qu'un vivant vaincu.
Je vous le dis : le manger, le boire, le dormir n'ont pas tant de saveur pour moi que d'ouïr crier des deux parts : A eux! et d'entendre hennir chevaux démon tés dans la forêt, et d'entendre crier : À l'aide! à l'aide! et de voir tomber dans les fossés petits et grands sur Therbe, et de voir les morts qui ont les tronçons outrepassés dan^ leurs flancs.
Barons, mettez on gage ohftleaux, villages et citée) avant qu'aucun vous guerroie.
Et toi, Papiol, cours vite vers Oui et Non; dis-lui qu'ils soni trop longtemps en paix<
Negua hom d'aut paratge Non pens mas d'asclar caps e bratz»
Que mais val morts que vius sobraU.
le us die que tan no m'a sabor Manjara ni heure ni dormir, Cum a quant aug cridar : Â lor 1 D'ambas las partz; et aug agnir
Gavais voitz por l'ombratge, Et aug cridar : Aidatz ! aidatz 1 E vei cazer per les fossatz
Pauos e grans per l'erbatgei E vei los mortz que pels coatatz An los tronsons outre passatz.
Baros, metetz en gatge Castels e vilas e ciutatz , Enans q'usquecs no us perreiati,
Papiol, d'agradatge Ad Oc et No t*en vai viatz, Die 11 que trop cstan en pali.
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Savez-vous quel était ce Oui et Non ? C'est Richard Cœur de Lion. Richard était politique en même temps que guerrier ; il n'était pas toujours pressé de faire la guerre; il disait oui et non; et le troubadour, dans sa gaieté moqueuse, lui fait de sa prudence un sobriquet injurieux. Voyez avec quelle irrévérence il traite les rois !
Il n'avait pas beaucoup mieux traité sa propre famille.
Mon frère, dit-il quelque part, veut avoir la terre de mes enfants ; il veut que je lui en cède une partie. On dira peut-être que c'est méchanceté de ne pas lui céder le tout, de ne pas me réduire à devenir son humble vassal ; mais, je le déclare, il s'en trouvera mal s'il ose disputer avec moi : je crèverai les yeux à qui voudra m'ôter mon bien. La paix ne me convient pas ; la guerre seule me plaît. Je n'ai égard ni aux lundis, ni aux mardis. Les semaines, les mois, les années, tout m'est égal. En tout temps je veux perdre quiconque me nuit. Fussent-ils trois, quelle que soit leur puissance, ils ne gagneront pas sur moi un pouce de terte. Que d'autres cherchent, s'ils veulent, à embellir leurs maisons et à se faire une vie douce. Pour moi, faire provision de lances, de casques, d'épées, de chev^px, c'est ce que j'aime. A tort ou à droit, je ne céderai rien de la terre de Haute-Fort; elle est à moi ; et on me fera la guerre liant qu'on voudra.
Bertram de Born avait encore d'autres châteaux près de Limoges, notez ceci , Messieurs. Rien au monde n'est plus ridicule que les prétentions ou les préjugés de pays ; et personne ne croit ces plaisanteries dénigrantes , que les habitants des diverses provinces se renvoient les uns aux autres. Certes, je tiens les habi-
tants de Limoges tout aussi spirituels que ceux du reste de la France; et dans cette réunion nombreuse de jeunes gens venus de toutes les provinces, je suis sûr qu'il y a des Limosins ^ qi;i valent les Provençaux et les Toulousains. Cependant un préjugé contraire a été quelquefois exprimé, d*abord par Rabelais, qui ne ^respectait rien : vous vous souvenez de cette scène si piquante où Pantagruel , ennuyé du mauvais français latinisé d'un écolier de FUniversité , lui dit en le rudoyant :
Tu veux parler comme un Démosthène de Grèce, et tu n'es qu'un Limosin de Limoges.
Vous savez aussi combien Molière, qui respectait si peu de choses , a quelquefois cherché à jeter du ridicule sur les Limosins. Eh bien, par une expiation anticipée, cette poésie vive , brillante, cet éclat de trompette , ce son de lyre , cette verve , ce génie musical que vous venez d'applaudir, tout cela vient de la banlieue de Limoges. J'en conclus que les habitants de toutes les parties de la France sont également spirituels, et que peu de pays ont été mieux pourvus par la nature.
Pour choisir aujourd'hui parmi les troubadours (car le nombre est une difficulté de cette étude), nous nous
' Molière dit toujours Limosin, en parlant d'un habitant de Limoges; Rabelais dit de môme : a Tu es limosin, pour tout potaige, et lu veux ici contrefaire le Parisien^ v {Pantagruel^ Chap. VI.]
102 LITTÉRATUKB
sommes arrêtés à celui qui rend le mieux Tacoent guer-^ rier de ce temps, et que Ton peut nommer le Tyrté^ du moyen âge. La langue qu'il parlait , et qui portait le nom de langue limosine, de provençale, de catalane, était alors à son pluâ haut degré de perfection poétique, naturelle et forte. G*est la langue qu'ont étudiée Pétrarque et Dante. Dans cette langue , nous avons à conéidérer ent50re plus.d*un poète « célèbre sans être supérieur aux autres; mais célèbre par des circonstances étrangères à son génie, célèbre parce que Pétrarque Fa nommé, célèbre parce qu'il porte un nom historiquement ôonservé parmi nous. Il y a beaucoup de familles qui trouveraient leurs plus glorieux ancêtres dans les troubadours de ce temps-là. Il y a une iamille entre autres, dont je ne veux pas prononcer le nom , famille très-dévouée à la monarchie, et qui a bien produit le troubadour le plus turbulent, le plus hardii le plus factieux que Ton ait vu dans le xii^ siècle.
At} ItOYBtl AC;e. 103
QtlATBÏÈME LEÇON.
Sources étrangères de la poésie provençale ; digression à ce sujet. -^ Quelques traces du souvenir de Tantiquitë ; mais surtout imitation de la poésie arabe. -- Double influence du génie oriental sur TEurope, par les deux moyens les plus opposés. — Civilisation des ohrétiensi d'abord moins adonnée aux arts que celle des arabes. — Splendeur des Mores d'Espagne ; leur ascendant sur Timagination des chrétiens méridionaux; détails à cet égard.— Caractère de leur poésie. — Ses ressemblances avec la poésie des troubadours; citations; rapprochements.
Messieurs,
Nous avons épié le premier réveil de là poésie en Europe. Déjà, dans quelques chants des troubadours^ nous avons entrevu la naissante originalité du génie moderne. Il faut revenir sur nos pas, ou du moins nous détourner un moment par une digression difficile pour moi, mais que je ne puis éviter.
Cette poésie, dont je vous ai déjà fait entendre quelques accents, était-elle entièrement indigène et spontanée? Le travail ordinaire de notre critique moderne, la recherche des premières origines, la découverte des emprunts qu^une littérature fait à Fautre, ne doii*
elle pas nous occuper ici ? Cette poésie des troubadours, est-ce un don du ciel de Provence, qui naquit là, comme une fleur des champs ? n*eut-elle aucun germe apporté de loin ? L'opinion des savants , et des plus savants, est, à cet égard , fort diverse. Écoutezvous le docte Ândrès ? il vous dira que la poésie provençale, imitée par Pétrarque et Dante, ne tenait rien de Finfluence des Arabes ^ Lisez^vous, au contraire, des hommes qui ne sont pas plus orientalistes que moi, mais fort savants d'ailleurs, H. Ginguené et H. Sismondi ? à leurs yeux la littérature provençale est une perpétuelle imitation de la littérature arabe. Mais d'abord, la poésie provençale n'a-t-elle pas puisé à quelque autre source? L'antiquité lui fut-elle aussi complètement inconnue qu'on le suppose? Cette séparation que nous avons indiquée entre les deux civilisations qui se partageaient l'Europe, l'une libre et chantante, l'autre monacale et renfermée, ce divorce du monde et du cloître était-il tellement rigoureux , que nul souvenir classique ne parvînt aux poètes en langue vulgaire? M. Ginguené le croit; il a dit que Ton ne rencontrait dans les troubadours aucune trace, aucune réminiscence, même involontaire, de la poésie antique^. Cela n'est vrai qu'en partie. Sans doute Bertram de Born, et tel autre poêle chevalier, fut trop oo-
^ Egli è vero che nelle composizionî de' Provenzali non si scorge vestigio d'arabica erudizione, ne v'è segno alcuno d*essersi formati i provenzali poeti su le poésie degii Arabi. (Andrès, deW Oriffine e de' progressitfogni lelteratura^ 1. 1, cap. ii.)
cupé de guerre et de coups d'épée pour avoir étudié aucun manuscrit grec ou latin ; mais il n'en était pas de même de tous les troubadours : quelques-uns d'entre eux ont appartenu aux deux civilisations, aux deux littératures. Arnaud Daniel, de qui le célèbre Arnaud d'Ândilly prétendait descendre , avait beaucoup écrit en latin dans sa jeunesse, et avait composé en langue romane un chant qu'il appelait les Visions du paganisme, las Phantomarias del paganisme. Voilà un homme qui était arrivé à la poésie populaire, en passant par l'érudition. Tel autre troubadour, dans sa jeunesse , avait été envoyé à Toulouse pour étudier le droit canon ; et, après l'avoir longtemps appris, l'avait laissé là pour la gaye science.
La poésie provençale n'est donc pas aussi exempte, aussi pure qu'on le croit, de tout souvenir de l'antiquité, de tout emprunt classique. Dans le petit nombre de poésies romanes que j'ai pu étudier, je trouve quelques imitations littérales de l'antiquité et quel- .ques allusions mythologiques. Voici d'abord un exemple minutieux, mais frappant. Ovide avait dit •
Naso tibi mlttit, quam non habet ipse, salutem,
Ovide vous envoie le salut qu*il n*a pas.
Je trouve la même expression, le même jeu de paroles dans un poète provençal, envoyant à sa dam^ le bonjour qu'il n'a pas. Il y a, je crois, ici plus d'imitation que de rencontre accidentelle. Ailleurs , une strophe
106 LltTËRATURE
élégante d*un troubadour rappelle la fable de NâN cisse. Bernard de Ventadour emprunte à Ovide la corn-* paraisou de cette lance qui , seule, pouvait guérir les blessures qu'elle avait faites :
Vttlntts in Herculéo qute quofldam feoerat boste, Vulnoris auxilium Pelias hasia tulit '•
Ce petit nombre de rapprochements permet de croire que l'antiquité classique n'avait pas impunément existé pour l'imagination des Provençaux, et que, soit par tradition, soit autrement, ils en ont reçu quelque influence. Ce ne sont pas, comme nous IV «vons dit, leurs plus grands poètes, ceux qu'animait une verve belliqueuse : ils n'avaient pas le temps de lire. Seulement) on peut croire qu'il circulait dans la poésie provençale quelque réminiscence vive et gracieuse de l'antiquité ; mais» elle n'y dominait pas , et devait s'effacer sous le coloris national et contemporain.
Un dernier exemple prouvera bien au delà de mes premières pafoles. 11 y a tel poète provençal qui semble presque un érudit pour le temps :
G*est raison et ja6tioe(dit oe poftte), tant qu'on est au monde, que chacun apprenne de ceux qui savent le plus. Jojnais la
* Atressi m'es, per semblansa,
Corn fo de Peleus la lansa, Oue de son colp no'n podi' hdm guérir, Si per eys loé nO s'en feires ferir.
AU MOYEN AGE. iOTl
sagesse de Salomon, et le savoir de Platon, et legéniç de Yirgile» d'Homère et de Porphyre, et des autres doctes que vous avez entendu nommer , n'auraient été prisés, s*ils eussent été celés.
Voilà Porphyre, que nous autres hommes de col« lége lisons à peine, et qui est cité asse^ mal à propos, mais du moins connu d*un troubadour. Au reste, bien qu*on ne puisse mettre en doute ces réminis* cences de l'antiquité, leur influence est médiocre et lé« gère dans Tensemble des produetion$,qu*on doit à U muse méridionale. Il faut chercher ailleurs ; il faut porter ses regarda vers une autre origine, d'autant plus que les analogies entre les littératures ne consi^ tent pas dans un petit nombre d'emprunt^ accidentels, ou même dans quelques imitations systémati* ques ; mais surtout dans les rapports de climat, de mœurs, de génie, qui font qu'un peupla est porté n^** turellement à se modeler sur un autre peuple , une époque sur une autre époque. Or, la poésie méridio^ nale du moyen &ge, par son allure vive, libre, hardie, légère, par ses préoccupations habituelles, par sop enthousiasme, par la forme métrique qu'elle a adop* tée, se rapproche très*peu de Tantiquité, Les influQPce6,qui en sont arrivées jusqu'à elle, ne l'ont pas pé* nétrée, ne l'ont pas animée ; ce n'est point là son origine et sa famille. La véritable similitude, la parenté de génie n'existe pour elle qu'avec cette littérature de l'Orient, dont il faut vous parler, malgré mon igno« rance.
Va seule excuse d^ns cette tentative bizarre, faite
108 LITTÉRATURB
au reste si souvent qu'on s'étonne moins de la renouvêler, c'est que le point de vue dans lequel sa place aujourd'hui l'homme qui parle de la littérature orientale, sans savoir un mot de langue arabe, ressemble à celui même où se trouvaient souvent les peuples et les poètes du moyen âge, qui reçurent l'impression de cette littérature étrangère » sans l'avoir regardée en face. C'est par mille détours que le souffle de la poésie arabe, le parfum de l'Arabie, est arrivé dans notre Occident, et que cette verve orientale passa jusqu'à nos méridionaux, qui sont presque des gens du Nord pour les Arabes. Ce n'est pas, en effet, par l'étude et par la méditation des recueils immenses de la litté- * rature arabe que nos Européens du moyen âge ont ^ reçu cette empreinte africaine et asiatique ; c'est par une transmission invisible, par une contagion poétique et populaire. Mariana rapporte que, dans le XI* siècle, au siège de Calcanassor, un pauvre pécheur chantait alternativement en arabe et en langue vulgaire une complainte sur le sort de cette malheu« reuse ville. Le même air s'appliquait tour à tour aux paroles étrangères et nationales. On le voit par cet exemple : en Espagne , la guerre et le commerce fréquent des deux peuples avaient répandu la connaissance de la langue arabe parmi les chrétiens, et l'on ne peut douter que les Arabes à leur tour n'eussent appris la langue vulgaire du peuple conquis : or, cette langue vulgaire, dans la Catalogne, n'était autre que la langue provençale, qui recevait ainsi naturellement les impressions de l'esprit arabe. L'idiome vulgaire
AtJ MOYEN AGE. 109
parlé dans les autres parties de FEspagne était, nous le croyons et nous le prouverons , distinct et séparé de notre langue romane. Mais, né du latin comme elle, en ayant même gardé davantage les conson* nances éclatantes, il était facilement compris de tous les peuples de l'Europe latine, et ne pouvait se charger des teintes de Tesprit arabe, sans les communiquer à ces peuples.
Remarquez, Messieurs, Tinfluence de ce séjour des Mores au milieu de TEspagne, et de cet intime commerce, de cet échange d'idées, que la conquête, la paix, la tolérance, les guerres et les traités établirent entre les deux races. Oh ! quel magnifique- lieu commun je pourrais faire en ce moment sur la littérature orientale ! Comme il me serait facile, aidé du Journal ' des Savants, de remonter jusqu'à l'époque antérieure à Mahomet, jusqu'aux sept poèmes suspendus dans le .temple de la Mecque; puis, de retracer cet instinct poétique des Arabes, cette vie pastorale toujours la même dans l'immense étendue du désert, cette imagination colorée des feux du soleil, et qui reproduit, sans se lasser jamais, les trésors d'une nature si riche, et irouve d'inépuisables expressions,pour peindre une gaielle, ou un orage ! Mais je n'aurais que des impressions qui seraient des plagiats, que des réminiscences de livres^ que des souvenirs de troisième main, que des réverbérations d'enthousiasme : aussije ne l'essaye pas. Je m'attache seulement à une de ces observations que tout le monde peut faire et que vous jugerez. Remarquons d'abord l'intime analogie entre le génie !• 7
Hô Littérature
hébraïque proprement dit, et le génie oriental. La Bible, dans sa partie humaine et poétique, la Bible, lorsqu'elle n'est que sublime, est arabe. Job est un^ \rabe. Quand vous lisez ce poème dans la traduction si vive, si brusque, si orientale de saint Jérôme,' ' à cette description du cheval, frémissante de poésie, à ces entretiens de Job avec ses amis , à ces paroles magnifiques, pour peindre les splendeurs de la création , vous êtes au milieu des sites, des mœurs et de rimagination arabes ; vous êtes dans le désert et sous la tente; vous sentez mieux cette nature orientale que par aucun récit, aucune recherche profonde.
J'admets, comme le dit le docteur Lowth, que le su-^ blime du livre de Job ait dégénéré , quand on le re* trouve dans les vieilles poésies purement arabes. Mais il y a du moins une grande et persistante analogie' pour la forme, pour Taudace des images, la vivacité des tours , les perpétuelles allégories du langage, la personnification poétique 'de toutes les parties de là nature : c'est le caractère arabe hébraïque. Eh bien. Messieurs, l'esprit européen qui est raisonnable, sagace, ingénieux, mais qui naturellement n'a pas ces vives allures d'enthousiasme et ces éruptions de poésie , deux fois à cette époque^ tout enseveli qu'il était dans le chaos du moy^n âge, il reçut l'ardente et vivifiante impression du génie oriental; d'abord, en allant à la messe, en écoutant les chants de la liturgie et les traditions miraculeuses de la foi. Sans les analyser ici sous le point de vue poétique, comme l'a fait . un illustre écrivain, bornons-nous à dire que le génie
At MOYEN AGE. Hl
( )rientalf la poésie hébraïque y coulent à pleines sources; et que ce sublime religieux et quotidien, Cette poésie des prières du matin et du soir, agissaient sur rimagination des Européens, et devaient leur donner .quelque chose de hardi, de vif, que n'avait pas même rimagination grecque et latine. Ainsi , première influence , influence pieuse et canonique de l'imagination orientale, passant par le christianisme, et allant réchauffer les esprits du Septentrion. Cette influence est, en partie, restée jusqu'à nos jours dans la verve mystique des Allemands, chez qui le premier modèle d'éloquence , en langue vulgaire , fut la version de la Bible par Luther. Elle est également reconnaissable dans Shakspeare , dans cet homme du Nord, qui a chargé son langage de tant d'orientalismes.
A côté de cette transmission orientale reçue par la foi des peuples de l'Europe, il en vient une autre*apportée parles infidèles, par les musulmans. C'est une nouvelle secousse donnée à l'esprit européen, une seconde impulsion vers l'Orient. En même temps que la prédication chrétienne, les prières chrétiennes, les paraboles des livres saints, et les vieilles légendes des premiers siècles , nées de la Bible et du génie oriental, agitaient les imaginations grossières et engourdies des Barbares occidentaux, voilà que l'invasion des Arabes vient apporter une nouvelle flamme, un nouveau foyer asiatique en Europe. On l'a dit : l'Alcoran est un immense plagiat de la Bible. Il est manifeste, jet le savant Hyde l'a démontré , que Mahomet , dans sa grande idée d'enlever l'Arabie aux superstitions
idolâtres, et de la reporter vers la croyance d'un Dieu unique, fut inspiré par nos livres saints, depuis longtemps répandus dans FOrient. Des récits conformés ou faiblement altérés, des allusions fréquentes, des paraboles prises dans le môme sens, des imitations de pensées et de langage, font reconnaître cette source dans Fouvrage du prophète arabe. L'Alcoran, porté', par les Arabes dans une partie de FEurope , rappelé s^ûs cesse dans toutes leurs paroles, et connu même des Espagnols, qui ne Fadoptaient pas, agita de nouveau les esprits européens dans le sens oriental. Ainsi, les deux influences les plus diverses , les deux forces les plus antipathiques venaient , du fond de l'Asie , se réuuir^pour exciter Fesprit de notre Occident, et lui communiquaient quelque chose de ce génie oriental, qui a été la source de toute religion et de toute poésie.
Il reste à vérifier si, dans la civilisation particulière des Arabes qui subjuguèrent FEspagne, dans les communications des Espagnols avec eux et avec les peuples du midi de la France, on peut retrouver les traces d'une influence exercée sur l'origine et les développements de la poésie provençale.
Quand on jette un coup d'oeil rapide sur FEurope du ix^' et du x« siècle, il est impossible, même à Fignorance, de ne pas reconnaître cette primauté singulière du génie arabe , pendant une partie du moyen âge. Oui , dans un coin de Fltalie , dans cette Rome, dont le nom était encore la plus grande puissance du monde , au ix® siècle • il y a une source immense de
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civilisation. Mais ce qui est Finstrument dé cette civilisation en est d'abord la seule forme et la seule pensée. Rome n'est encore que théologique. Il y a bien dans sa théologie des prodiges de civilisation à venir, des arts, de l'érudition, du génie; mais tout cela est brut et enveloppé. Rome ne songe pas encore à transporter le dôme du Panthéon, à créer des chefs-d'œuvre; elle n'a ni sculpteurs, ni peintres, ni poètes. Elle n'a encore que des prêtres , de même que l'ancienne Rome n'avait que des soldats, dans les commencements de sa grandeur. Aux xi*, xii*, xiii* et xiv* siècles, ces grands papes qui ont changé le monde, en le dominant, qui le conduisaient insensiblement et involontairement, je le crois, à la supériorité des arts et des lumières, ils ne s'entouraient encore d'aucun des brillants prestiges, que devait favoriser plus tard leur puissance ; ils s'enfermaient tout entiers dans la théologie, parce que la théologie était pour eux la souveraineté. Ainsi donc, la force de civilisation qui siégeait à Rome était grande, féconde; mais elle était bornée dans ses premières formes.; elle n'était ni ingénieuse, ni savante ; elle s'adressait à l'imagination mystique, et non pas à la pensée multiple et variée par les arts : tandis que (mais quelqu'un ne va-t-il pas m'accuser d'une préférence pour le mahométisme? non, l'absurdité serait trop forte), tandis que cette autre civilisation, cette civilisation mahométane, qui devait si vite se tarir et s'épuiser, qui ne portait pas en elle le même principe de grandeur, roule d'abord par torrents l'imagination e' la science.
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L'Asie et la cdte d'Afrique furent à'emplies par les Arabes de Téclat et du luxe des arts. Des villes qu'on croirait barbares, Balke, Samarcande, avaient des universités célèbres, des écoles plus fréquentées que les nôtres. Un souverain arabe imposait pour tribut , à Tempereurgrec, de lui envoyer le plus qu'il pourrait de manuscrits antiques. Plusieurs de ces princes qui habitaient les palais enchantés de Bagdad , pendant un long règne , n'eurent pas de soin plus empressé que d'encourager les savants et les poètes, de rassembler de vastes biblothèques, et de faire traduire, ou composer des ouvrages. Les noms d'Aaroun al Raschild et de son fils Al Mamoum marquent le commencement de cette ère glorieuse qui se continua sous leurs successeurs. Jamais ni Léon X,ni Louis XIV ne protégèrent les lettres avec plus de prédilection et de magnificence. Sans doute, à toute cette littérature manquait la vie, c'est-à-dire la liberté. Ne croyez pas, sur la parole de quelques orientalistes , qu'il se soit alors élevé chez les Arabes des orateurs comparables à Démosthène : il n'y a pas de grand orateur sous Tempire d'un kalife ; mais, dans les académies de Bagdad et de Cufa, on vit fleurir une éloquence vague et pompeuse, telle qu'elle est permise à l'esclavage. Cette littérature, dans tout ce qui n'était pas le jeu de l'imagination, manquait de grandeur et d'énergie; mais elle était brillante dans sa poésie, savante dans ses formes.
Non-seulemen1,elle eut cette abondance de fictions riantes et de récits poétiques • naturels à la jeunesse
d'un peuple d*Orient; mais elle connut aussi fous les travaux des littératures vieillies. Cet âge de la civilisation arabe produisit des grammairiens sans nombre, des professeurs , des commentateurs, des auteurs de dictionnaires et de recueils variés, sous toutes les formes. A Fez et à Maroc, on dissertait et on compilait, comme à Paris,de nos jours. La littérature arabe prit encore un autre caractère,en passant d'Afrique en Espagne. C'est là surtout que nous pouvons l'entrevoir, à travers le voile de la traduction et le reflet de l'imitation populaire. C'est de là surtout qu'elle agit sur l'imagination de nos méridionaux , avec d'autant plus de puissance et de rapidité, qu'elle leur était analogue. Remarquez-le en efTet, Messieurs, ce n'était pas -la première épreuve de cette influence naturelle de l'Orient sur le Midi. Dans le beau temps des Romains, n'entendez-vous pas Cicéron accuser souvent ce qu'il appelle asianumgenus, le genre asiatique, et se plaindre de cette élocution fastueuse et emphatique, qui venait corrompre la pureté de Tatlicisme romain? Un siècle après, d'autres écrivains de Rome imputaient à cette mémo influence la perte du goût et l'exagération nouvelle du style : Ventosa ista et enormis loquacitas ex Asid nuper commigravit. C'était donc une expérience déjà faite, que toutes les fois que l'imagination asiatique venait toucher l'imagination méridionale de l'Europe, elle lui communiquait quelque chose de fastueux et de désordonné. Les peuples espagnols , par leur climat , par leur zèle religieux et leur vie chevaleresque , étaient particulièrement dis-
posés à recevoir cette influence. Et puis, comment voulez-vous qu'il n'y eût pas complaisance, imitation empressée pour le génie des vainqueurs si brillants, qui remplirent l'Espagne de la pompe de leurs monuments? Certainement, dès le xiii<>, et peut-être dès le xip siècle , les arts chrétiens et occidentaux firent de grandes choses , surtout dans l'architecture. Ceux qui s'y connaissent sont frappés de cette puissance de génie qui, à une époque où la pensée était encore enveloppée et trouvait à peine des formes de langage , bâtissait des idées avec des pierres , et faisait , si l'on peut parler ainsi, des poèmes épiques avec des cathédrales. •
Mais, bien avant ce glorieux essor du génie chrétien se manifestant par l'architecture, le génie arabe avait élevé de nombreux monuments. Je n'examine pas quelles objections peuvent s'adresser, sous le rapport de l'art, à cette architecture arabe; mais sa variété, ses coupes hardies et capricieuses, toutes ses pompes devaient puissamment saisir l'imagination des peuples vaincus ; et les Arabes , à certains égards , leur apparaissaient comme des maîtres , protégés par ces génies heureux de l'Orient, qui les aidaient à construire tant de magnifiques édifices brillants de marbre et d'or. La richesse prodigieuse que les Arabes apportèrent ou firent naître en Espagne est attestée par toutes les vieilles chroniques espagnoles : (( Ils nous ont pris notre terre, disaient-elles; mais ils l'ont couverte d'or. » Cette pauvre Espagne, à laquelle ses irainqueurs mêmes ont apporté tant d'or, qui est allée
chercher tant d'or en Amérique, et qui est le pays du monde où il y en a le moins !
Figurez-vous, Messieurs, qu'aux ix*etsu x^' siècles, c'estrà-dire à une époque où nous ne pouvons placer avec certitude aucun monument des arts, parmi les chrétiens, et même au commencement du xp siècle, où la vie des temps féodaux était encore si rude , si barbare, où un riche baron habitait une tourelle fortifiée de murs épais et mal éclairée par quelques lucarnes , Séville , Tolède, Grenade étaient remplies de somptueux palais. Si ces édifices offraient dans leur' construction quelque défaut ou quelque irrégularité, ils étaient embellis par tous les raffinements d'un art ingénieux, et plus voisin de l'affectation que de la né^ gligence. La magnificence orientale les animait d'un éclat) dont les petites cours de l'Europe chrétienne, et même la cour de Charlemagne , ne pouvaient donner l'idée. La vie féodale était étrangère aux Arabes; mais le plus grand luxe du moyen 4ge, ce cortège de nombreux vassaux, se retrouvait dans la vie arabe. C'était la pompe du patriarche, au lieu de celle du seigneur; c'était l'union de la famille puissante, de la tribu, substituée à la domination du maître et au servage des vassaux. Ces opulentes tribus des Abencerrages et des Xégris ajoutaient à la magnificence des trônes de Grenade et de Cordoue , et brillaient d'un éclat extraordinaire dans les fêtes. Le pays tout entier était enrichi par l'industrie de ses vainqueurs.
Quelle occupation restait-il, au milieu de cette prospérité pompeuse, interrompue seulement par des
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guerres contre d'anciens Espagnols cantonnés dans leurs pauvres petites forteresses , du fond desquelles cependant ils devaient sortir pour vaincre? Le commerce et la culture des arts et des lettres.
Il existe un catalogue fait par le savant Casiri. En le parcourant, on est étonné du nombre prodigieux d'auteurs arabes nés en Espagne, et de la foule d'où* vrages sur la philosophie, la poésie, Féloquence, les arts industriels , l'agriculture , qui dorment ensevelis dans la bibliothèque de l'Escurial , et qui furent autrefois présentés aux rois de Grenade et de Gordoue. Il n'est pas douteux que de cette source il ne se soit répandu sur l'Europe plusieurs de ces inventions ingénieuses qui, vers les xi«, xii® et xiii* siècles, se montrent tout à coup, sans date certaine et sans nom d'aur teur. Gette incertitude même atteste leur origine ; et cette origine explique comment elles parurent sur divers points,en même temps , et furent importées par plusieurs personnes à la fois. Ainsi, l'usage du papier, la boussole , Finvention de la poudre , semblent être venus de TOrient par les Arabes, dont le vaste empire, par ses extrémités opposées , touchait à la Chine et à la France.
Mais, ce qui nous occupe en ce moment, ce n'est pas cette influence, cette transmission de découvertes, si difficile à constater; c'est surtout le mouvement donné à rimagination , l'action sur la pensée poétique , sur le développement des lettres en Occident. A cet égaiMl, les faits abondent. A défaut de l'étude , impossible pour nous, des originaux, nous pouvons recueillir dea
anecdotes répandues dans le moyen âge, et qui attestent cette influence. Au x* siècle, Gerbert, ce savant homme , après avoir étudié dans le monastère d'Âurillac, voulant étendre ses connaissances et s'enfoncer dans les arts profonds de TOrient , se rend à Tolède. Là, pendant trois ans, il étudia les mathématiques, Fastrologie judiciaire et la magie, sous des docteurs arabes. Revenu de ce docte pèlerinage, il fut supérieur de Bobio, un des couvents du moyen âge qui avait conservé le plus de manuscrits antiques; de là, il devint précepteur du fils de Hugues Capet, puis évéque de Reims, d'où il passa au service de Fempereur d'Allemagne, qui le fit nommer archevêque de Ravenue, et ensuite pape, sous le nom de Sylvestre IL Un pape sorti de l'école des Arabes !
Ce n'est pas tout ; lisez les chroniques du temps et les récits des plus graves auteurs , le Spéculum histo^ riale de Vincent de Beauvais, du précepteur de saint Louis, vous y trouverez, à ce sujet, une histoire où se reconnaît toute l'influence arabe, et qui entoure d'une espèce de voile magique la personne mystérieuse de Gerbert. Il est dit que Gerbert, devenu pape, et tenant à Rome les clefs de saint Pierre, possédait encore ces secrets merveilleux, qu'il avait apprisycn Espagne,des sages d'Orient. Un jour, il découvrit dans les ruines de Rome une statue d'airain , d'un travail précieux , qui avait un doigt indicateur tourné vers l'Orient; il s'approcha de cette statue ; il la toucha; la statue frappée se fendit, et donna passage. Gerbert descendit dans une avenue souterraine éclairée de mille lampes , et par-
courut de vastes salles éblouissantes de lumière et remplies de statues d*or et de marbre , avec des diadèmes emrichis de diamants. Je ne sais pas ce que Gerbert, ou Sylvestre II , fit de ces trésors. Il remonta , et bientôt après mourut. Cette mort est obscure, et enveloppée, dans le récit original , d'une sorte de terreur magique et presque diabolique. Le chroniqueur a Tair de croire que la puissance surnaturelle accordée à ce pape, et qu'il tenait de la science orientale , tourna contre lui. *
Qu'est-ce que tout cela, Messieurs? un conte arabe, un souvenir i'Aladin et de la Lampe merveilleuse y un fragment des Mille et une Nuits^ lié naturellement, par l'imagination des contemporains, au souvenir de cet homme qui était allé étudier à Gordoue les merveilles de l'Orient. Cette légende du moyen âge atteste l'impression des contes orientaux sur l'esprit des gens de i, France et d'Italie. Les moines ennemis de Gerbert qui, au XI* siècle, racontèrent cette histoire, faisaient, comme nous, de Tarabe sans le savoir; ils ignoraient la véritable source de ce conte mystérieux qui poursuit Gerbert devenu pape, après avoir été disciple 3es astrologues musulmans. C'est ainsi qu'un grand nombre d'idées se répandent anonymes dans le monde; on n'en sait pas l'auteur, et on en subit la puissance.
Maintenant cette civilisation arabe, dont les traditions se trouvent ainsi dispersées dans l'histoire anecdotique de quelques hommes célèbres du moyen âge, nul doute qu'elle n'ait agi particulièrement sur les peuples les plus rapprochés de l'Espagne. Les Provençaux et les Catalans étaient sans cesse en commu-
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nication ; des chevaliers provençaux visitaient la cour des comtes de Barcelone. Pendant soixante ans, la même maison gouverna les deux pays. Les chevaliers arabes , c'est Fexpression des chroniques, fréquentaient les cours des princes chrétiens d'Espagne et de Sicile. Quelques-uns d'entre eux étaient, comme les troubadours, poètes et guerriers. Ils savaient les langues des chrétiens méridionaux; et plus d'une fois le chant mêlé du pécheur de Calcanassor se renouvela dans le palais d'un roi espagnol, en présence des chevaliers et des dames.
Quelle était alors cette poésie arabe? Galante, passionnée comme l'Orient, guerrière comme l'islamisme à sa naissance, elle ne se perdait pas en longs récits ; elle n*en avait pas la patience. Elle était lyrique. La gazelle et la casside étaient ses formes favorites. Le nom de gazelle semble indiquer et dessiner devant vous cette poésie svelte et gracieuse; rien ne ressemble mieux, pour la forme, aux chants d'amour de la Provence.
Il n'y a pas de poèmes dramatiques chez les Arabes. Leur génie est tout conteur, et ami du merveilleux ; mais leurs poésies offrent quelques modèles de dialogue ou de discussion entre un poète et un amant malheureux, entre deux poètes rivaux; c'est ce que vous retrouverez dans les tensons des Provençaux.
Un autre élément de la poésie moderne , la rime , était orientale. J'ignore si la rime se trouve dans la poésie hébraïque. Saint Jér6 ne, qui avait appris l'héqreu à Bethléem, où il traduisit les livres saints, pré-
tendait y retrouver Iliexainèlre latin, et n*indique au cun autre caractère du mètre hébraïque. On concevra comment une semblable question a pu rester indécise pour une langue, dont la prononciation est perdue, et où les voyelles retranchées dans l'écriture sont demeurées souvent incertaines. Cependant Voltaire, qui n*est pas à cet égard une grande autorité, affirme que le vers hébreu est rimé. Il cite à l'appui un rabbin qu'il avait choisi pour précepteur d'hébreu, et qui lui montra, dit-il, dans le texte saint deux petits vers qui rimaient.
Quant a ta poésie arabe, la question n'est pas douteuse. Les orientalistes disent qu'une grande partie des poésies arabes, sinon toutes, est rimée; qu^ cette rime est quelquefois une assonance; que souvent elle est pleine, redoublée, entrelacée, distribuée par échos; et que la poésie arabe , si hardie dans ses images , si emportée , si capricieuse, est singulièrement savante, symétrique, artiste par la forme.
Tel est aussi le caractère de la poésie provençale. Sous ce rapport, elle ne ressemble nullement aux poésies des trouvères et à d'autres essais des langues naissantes. Vous trouverez dans la poésie provençale tout l'art d'entrelacer les rimes, toute la science du mètre, tout le calcul des consonnances habilement mêlées, toutes les règles quinteuses et difficiles, qu'on peut s'imposer à soinméme, pour multiplier les effets de l'harmonie. L'art savant et ingénieux des poètes modernes le céderait aux procédés métriques et aux artifices de style employés, par qui? par un guerrier, par Bertram de Born. On s'étonne de voir cette rude
et vive nature se plier ainsi, et se laisser embotter dans les formes de versification les plus symétriques. J'imagine que les chants arabes et espagnols avaient pu donner , par la musique même , le type de cette poésie provençale , si rigoureusement asservie dans ses mètres.
Cependant, il est une £utre origine probable de la rime moderne. On a remarqué combien les conson* nances sont anciennes dans la poésie latine. On se souvient de ces vers rapportés par Cicéron :
Heec omnia vidi inflammari, Priamo vi vilain evitari, Aras sanguine fœdari.
Ces désinences uniformes , certainement , ont une intention. Enfin, dans tout le moyen âge, la rime vous arrive par la grossièreté même des poètes.
Au x"* et au xi® siècle, on trouve un grand nombre « de vers latins rimes ; mais cette rime pouvait paraître alors empruntée de la poésie vulgaire. Les chants d'église en langue latine en avaient , bien des siècles auparavant, consacré Tusage. Les assonances et les consonnances redoublées y prennent parfois une majesté singulier^ :
Dies irae, dies illa, Solvet saeclum in favilla, Teste David cum sibylla.
Nul doute que , lorsque la répétition fréquente àt ces syllabes uniformes était soutenue par la majea-
taeuse lenteur du chant grégorien , elle devait avoir beaucoup d*empire sur les âmes. Et quand un poète moderne, Goethe, a fait de ce chant même un moyen dramatique, un instrument de terreur et de remords qui trouble l'imagination d'une jeune femme , il a parfaitement senti ce que le son de ces finales terribles ajoute à Témotion religieuse.
Maintenant, Messieurs, pour nous résumer : incontestable supériorité de la civilisation arabe, au milieu du «• et du x** siècle ; chef-lieu de cette civilisation,en Espagne; influence exercée par le voisinage, la communication des cours, le mélange des peuples; reflet de Fimagination et de la poésie arabe,parmi les chrétiens du Midi; nouvel art des vers; application de la rime , dont l'origine est incertaine, double peut-être, mais dont l'emploi savant et calculé chez les Provençaux se rapproche, dit-on, des formes de la poésie arabe.
Essayerons-nous, par quelque exemple, démarquer, ou plutôt de conjecturer, le caractère de cette poésie arabe, telle que l'Espagne la connut au x« siècle? Prenons le mot à mot latin d'un texte arabe, et traduisons-le fidèlement. Ne choisissons pas dans les poètes les plus anciens et les plus célèbres. Non, c'çst la civilisation poétique de l'Arabie espagnole, si l'on peut parler ainsi, que nous voulons montrer. Ce fut cellelà qui devait agir sur les cours chrétiennes de l'Espagne et de la Gaule méridionale. Nous prendrons la description du palais d'un roi more. Ce luxe des fêtes , cette richesse orientale qui se communiquait à la poésie
nous apparaîtra tout entière dans un pareil exemple. Ces vers ont été faits par un poète de cour, en l'honneur d'Aï Mansour , c'est-à-dire le Victorieux. C'est le seul mot arabe que je sache. Âl Mansour était kalife de Cordoue , et l'un de ces princes mores qui ont le plus protégé les arts en Espagne.
Qu*i] est beau le palais que tu remplis, et dont la grandeur est illustrée par ta gloire !
Ce palais! si tu touchais d'un rayon de sa lumière les yeux d*un aveugle, il retournerait clairvoyant à sa demeure.
II sort de la source de vie le vent de ce palais , et il ranimerait les ossements des morts.
Il fait oublier le breuvage du matin, et la voix des belles chanteuses. Sa hauteur surpasse Gawarnak et Cédir. Pour le b&tir , auraient en vain travaillé ces Perses antiques , qui ont élevé de si hauts monuments. Beaucoup de siècles ont passé sur les Grecs; et ils n'ont point fait à leurs rois une demeure pareille ou comparable*
roi ! tu nous rappelles le paradis, quand tu nous montres ces salles immenses aux voûtes élevées. A cette vue, les fidèles multiplient leurs bonnes œuvres, et espèrent le jardin céleste et les robes de soie. Les pécheurs redressent leurs voies égarées, et font, par expiation, de bonnes œuvres.
C'est un ciel nouveau,parmi les septcieux; il peut mépriser Féclat de la pleine lune ; car il voit sur sa sphère lever Tastre de Mansour* Je crois rêver dans le paradis, quand je vois dans ce palais la magnificence de ta cour. Quand les esclaves en ouvrent les portes, elles semblent, par le roulement de leurs gonds sonores, souhaiter la bienvenue à ceux qui implorent ta faveur. Des lions mordent les anneaux de ces portes, et murmurent dans leurs gueules : a Dieu est grand, v Ils sont accroupis, mais prêts à dévorer quiconque s'approcherait du seuil, sans être appelé.
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La pensée, libre du frein , s*ëlance pour atteindre à tant de grandeur, et tombe accablée de son impuissance.
Le marbre blanc des cours semble un tissu léger, une mosaïque de perles brillantes. Vous croiriez que la terre est du musc; elle en exbale le parhim et la saveur. Quand le jour finit, ce palais peut le remplacer, et ramener la lumière au commencement de la nuit, (sait une detcription en jet d'eau.)
• La mort de cette poésie, c^est la menace atroce qui se trouve au milieu de ces sons harmonieux. Voilà pourquoi la civilisation arabe portait en elle un germe destructif : une servile terreur s'y mêle aux élans de rimaginaliou.
Du reste, calculez par la pensée ce que Téclat de Fexpression originale, la science du mètre, les intra-* duisibles allusions , doivent mettre de charme dans cette poésie. Madame de Staël, d'un esprit si élevé et si fin, avoue que Timagination, agissant par l'harmonie, avait sur elle une telle force , qu'elle n'entendait pas sans émotion redire ces paroles : Les orangers du royaume de Grenade, ei les citronniers des rois mores. Un géomètre dirait : Qu'est-^e que cela prouve? Hais si ce charme indéfinissable est attaché à la mélodie de certains sons , combien cette mélodie, quand elle est continuée et variée tout ensemble, ne doit-elle pas avoir de grâce et de magie !
Un caractère fréquent de la poésie arabe, qui a passé dans la poésie romane , c'est l'allégorie. On a dit que l'allégorie est une ressource de la peur, et que par cela même elle avait dû naître en Orient. Je ne sais ; mais, ehez les Arabes d'EspagneicUe fut parfois ingénieuse
autant que hardie. On en cite un exemple qui mérite d'être rappelé.
Le kalife de Gordoue avait voulu agrandir ses jardins , et faire élever un pavillon sur un petit champ qui les bornait et qui était le bien d'une pauvre veuve. Celle-ci refusa. Le prince alors, ou son ministre, s'empara du petit champ, et un palais toul brillant d'or y fut élevé. La pauvre femme alla se plaindre au cadi de. Cordoue. L'affaire était difficile : le cadi , homme de bien, monta sur son âne, et se rendit auprès du kalife, à l'heure même où, entouré de sa cour, ce prince était dans le pavillon. Le cadi portait avec lui un grand sac. Après s*être prosterné devant le kalife, il le pria de lui accorder la permission de remplir son sac avec la terre du jardin. Le roi , qui était bon, y consentit. Le sac plein, le cadi, avec cette familiarité orientale qui se mêle à la servitude , dit au roi : « Ce n'est pas tout : pour achever ton œuvre , il faut que tu m'aides à charger ce sac sur mon &ne. » Le kalife essaye, et trouve le fardeau trop lourd. <c Prince, dit gravement le cadi , si ce sac, qui ne renferme qu'une bien petite partie de cette terre, t'a semblé si lourd, comment pourras-tu porter devant Dieu le poids de cette terre tout entière que tu as usurpée? » Le roi fut touché de l'allégorie, et rendit le champ à la pauvre femme, en lui laissant le pavillon et toutes ses richesses.
Rien n'est plus commun dans la poésie provençale que l'allégorie ; seulement elle est un jeu de l'esprit . au lieu d'être une action.
Il est encore un trait commun à l'imagination arabe
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qu'on y retrouve également : c'est l'emploi de certains êtres mystérieux. Je ne parle pas des fées si célèbres dans notre Occident, et qui peuvent y être nées ; mais on trouve dans les poésies romanes ces fictions arabes d'animaux magiques, de perroquets merveilleux, qui sont les agents d'un récit.
Une autre analogie me paratt plus spontanée qu'empruntée. La poésie des troubadours, que l'on suppose frivole, a souvent retracé des sentiments graves et touchants. Une de ses formes, c'est le chant funèbre sur la perte d'un brave. Cela sans doute appartient à tout peuple guerrier.
Ainsi, je ne supposerai pas que les chants nombreux des poètes arabes sur la mort de leurs guerriers aient inspiré les poètes provençaux. Il y a cependant des rapports remarquables entre quelques-unes de ces poésies.
Mais, sans m'arrêter à ces comparaisons, où la ressemblance ne prouverait pas l'imitation , je me bornerai à un exemple qui dément le préjugé vulgaire sur la poésie des troubadours. On la suppose frivole et licencieuse, ou tout au plus satirique. Je vous la montrerai touchante et religieuse dans l'élégie funèbre.
Ce guerrier sauvage, ce Bertram de Born, dont vous avez entendu le cri de guerre si haineux, si implacable, exprima sa douleur sur la perte du jeune prince Henri, qu'il avait armé contre son père; coupable entreprise, dont le grand justicier du xiii® siècle, Dante, a voulu le punir par le supplice allégorique qu'il lui ID-
flige dans Tenfer. Voici du moins comment le guerrier troubadour regrettait la perte de Fami dont il avait trop excité l'ambition :
Si tous les deuils , et les pleurs , et les regrets, et les douleurs, et les pertes, et les maux de ce triste siècle étaient réunis, ils sembleraient trop légers au prix de la mort du jeune prince anglais, dont la perte afflige le mérite et rhonneûr, et couvre d'un voile obscur le monde privé de joie et plein de douleur et de dépit.
Tristes et dolents sont demeurés les courtois soldats, et les troubadours et les jongleurs avenants; ils ont eu dans la mort une mortelle ennemie ; car elle leur enlève le jeune roi anglais, près de qui les plus généreux semblaient avares. Jamais il n*y aura pour un tel mal , croyez qu'il n'y aura jamais assez de pleurs et de tristesse.
Si tut 11 dol e r pler e 1* marrimen £ las dolors e F dan e F caitivier Que hom agues en est segle dolen Fosson emsems, semblaran tut leugier Contra la mort del jove rei engles, - Don reman pretz e jovent doloiros, E F mon escurs e tenhs e tenebros, Sem de tôt joi, plen de trîstor e d'ira.
Dolent e trist e plen de marrimen Son ramanzut li certes soudadier £ F trobador e F joglar avinen.
Trop an agut en mort mortal guerier.
Que toit lor a lo jove rei engles Vas cui eran li plu» lare cobeitos :
la non er mais, ni non crezas que fos Vas aquest dan e* F segle plors ni ira.
4âO UTTÉRATURB
Cnieliè limrt, source d'afflictions , tu peux (e vanlèr *, car tu as enlevé an monde le meilleur chevalier qui fut jamais. H n'est aucun mérite qui ne se trouvât dans le jeune roi anglais ; et il serait mieux, si raison plaisait à Dieu, qu'il eût vécu que maints envieux , qui n*ont jamais fait aux braves que mal et tristesse.
De ce siècle lAche et plein de troubles si Tamour s'en va, je tiens sa joie pour mensongère ; car il n'est rien qui ne tourne en souffrance. Tous les jours, vous verrez qu'aujourd'hui vaut moins qu'hier. Que chacun se regarde dans le jeune roi anglais, qui du monde était le plus vaillant des preux. Maintenant est parti son gentil cœur aimant, et reste, pour notre malheur, déconfort et tristesse.
Estanta mort, plena de marrimen»
Vanar te pods, que l' melhor cavalier As toit al mon qu'anc fos de nulha gen !
Quar non es res qu'a pretz aia mestier Que tôt no fos e' V jove rei engles ; E fora mielst s'a Dieu plagues razos.
Que visques el que mant autre envios Qu'anc no feron als pros mas dol et ira.
D'aquest segle flac, plen de marrimen S'amor s'en vai, son joi teinh mensongier, Que ren no i a que non tom en cozen ; Totz joms veiretz que val mens huei que ier : Gascun se mir e' l' jove rei engles Qu'era del mon lo plus valens dels pras> Ar es anatz son gen cor amoros, Dont es dolors e desconort et ir'a.
Au HOtEN AGfi. 184
A celui qui voulut, à cause de notre affliction, venir au monde, et nous tira d'encombrés, et reçut mort pour notre sa lut, comme à un matlre doux et juste, crions merci, afin qu'au jeune roi anglais il pardonne s'il lui platt, et le fasse habiter avec nobles compagnons, là où jamais ne sera ni deuil ni tristesse.
Celui que plac per nostre marrimen Venir e' Y mon, e nos trais d'encombrier, £ receup mort a nostre salvamen, Com a-senhor humils e dreiturier Clamem merce, qu'ai jove rei engles Perdon, s'il platz, si com es vers perdos.
E r fassa estar ab onratz companhos Lai on anc dol non ac ne i aura ira.
Rien de plus habile dans ses tours que cette poésie, qu'anime une verve de douleur; rien de plus savant que la forme et la distribution des rimes. Je sais que tout cela disparaît dans la traduction ; mais il reste le contraste d*un tel langage avec le rude caractère du guerrier.
Maintenant , Messieurs , sur cette mauvaise prose , qui n'a d'autre mérite que la fidélité rigoureuse, matérielle, remettez des sons cadencés et touchants, cette langue mélodieuse et sonore du Midi, une musique expressive et simple, la voix mâle du guerrier poëte at^ tendri par la douleur , et vous aurez retrouvé tout le charme de la poésie, et deviné sa puissance.
13â LITTÉRATURB