ORIGINE ET FORMATION DES GLOBULES SANGUINS
Quelle est donc l’origine des différentes espèces de particules du sang? d’où viennent-elles et où vont-elles? ont-elles quelque rapport entre elles, et par quel lien sont-elles unies?
Etablissons d’abord un premier fait, que l’observation attentive et répétée du sang confirme positivement; c’est que les globules blancs et les globules rouges eux-mêmes, sont loin d’être tous absolument identiques dans le même sang, de se comporter exactement de même avec les divers agents, de s’altérer de la même manière, d’offrir la même résistance , en un mot, de présenter les mêmes caractères et les mêmes propriétés. C’est ainsi qu’un certain nombre de globules
sanguins proprement dits résistent beaucoup mieux que les autres à l’action de l’eau et même de l’acide acétique; les uns se flétrissent rapidement quand ils sont soustraits à l’influence vitale, et pendant qu’on les observe, les autres se conservent très-longtemps intacts; plusieurs n’ont aucune tendance à se réunir en chapelets, et restent isolés, tandis que le plus grand nombre forme des séries régulières, comme on sait, dans le sang des mammifères , lorsqu’ils sont abandonnés à eux-mêmes sur une lame de verre, etc. Des différences sensibles se font également remarquer parmi les globules blancs , de telle sorte que ces deux espèces de globules paraissent être à divers degrés de formation, les uns étant plus avancés que les autres; on trouve aussi un bien plus grand nombre de globules blancs chez les animaux, dans certaines conditions, et chez l’homme dans beaucoup de cas morbides , que nous indiquerons plus tard.
Enfin on pourrait déjà, par cette simple observation directe du sang dans l’état normal, présumer que les globules blancs ne sont qu’un premier état par lequel passent les globules rouges avant d’être complètement formés; que les premiers sont intermédiaires aux globules sanguins proprement dits et aux globulins du chyle, qui sont eux-mêmes les éléments et les premiers rudiments des globules blancs; nous verrons comment cette théorie sera confirmée par des observations et par des expériences ultérieures; constatons seulement, pour le moment, qu’un certain nombre des globules que l’on aperçoit dans le sang ne sont ni à l’état de globules blancs ni à l’état de globules rouges parfaits, qu’ils
tiennent des uns et des autres par quelques-unes de leurs propriétés, et que l’observation du sang à l’état normal permet de constater un certain état intermédiaire , un passage des uns aux autres , dans lequel il existe encore une apparence granuleuse et une résistance aux réactifs, qui rappellent la nature des globules blancs, tandis que la couleur jaunâtre , la forme aplatie et circulaire les rapproche sensiblement des globules rouges proprement dits.
Quant aux globules blancs, il est plus facile encore de remonter à leur origine, en voyant la tendance des globulins du chyle à se réunir trois à trois ou quatre à quatre, à s’envelopper d’une couche albumineuse en roulant dans le fluide sanguin * ; ainsi se formerait le globule complexe ou le globule blanc composé d’une vésicule et de granules internes, par un mécanisme qui paraît du reste constituer une loi générale de l’économie; l’élément organique se réduit partout à une vésicule, à une cellule primitive, qui s’organise autour d’une granulation, et l’albumine paraît merveilleusement propre à jouer ce rôle en se condensant autour des particules solides avec lesquelles elle est en contact^; de là l’analogie que nous avons signalée entre les globules muqueux, produit de la secrétion des membranes
' Quelques idées analogues ont déjà été émises par les physiologistes allemands, non pas sous forme de théorie complète de la formation des globules du sang, mais d’une manière vague et hypothétique. ( F" oy. Bruns , Lehrbucli cler allgemeinen Anatomie des Menschen, p. Sa, et Schültz, System der circulation, Stuttgard, i836, §. i4.)
’ Ascherson a démontré cette pi’opriété de l’albumine dans un Mémoire présenté à l’Académie des sciences de Paris, le 12 novembre i838.
muqueuses, et les globules du sang; le mécanisme de la formation de ces deux sortes de globules étant le même, produit un résultat semblable en apparence, quoique la nature intime des deux espèces de globules soit essentiellement distincte.
Voyons maintenant s’il n’est pas possible d’arriver à une démonstration plus complète de cette théorie de l’origine et du mode de formation des globules du sang, au moyen d’expériences directes, en forçant la nature à pi’oduire sous nos yeux, dans un temps donné, des faits plus prononcés et plus palpables.
imECTION DE LAIT DANS LES VAISSEAUX.
Les injections de lait dans le système circulatoire des animaux , vont nous offrir ce moyen et nous présenteront en même temps des résultats remarquables; pour bien comprendre ce qui suit, il est nécessaire de donner par anticipation une idée générale de la constitution du lait; nous dirons donc, sans entrer dans aucun détail, que le lait doit être considéré comme une émulsion formée d’un liquide tenant en dissolution des sels et un sucre spécial, une matière animale particulière azotée, le caséum , et en suspension des globules qui ne sont autre chose que de la matière grasse et butyreuse très-divisée. Cette constitution du lait rappelle complètement celle du sang; dans les deux liquides nous trouvons en dissolution une matière animale particulière azotée et coagulable, et en suspension des globules. Cette analogie n’est si l’on veut que mécanique; la fibrine et le caséum se rapprochent, il est vrai, par leur
nature chimique, mais les globules et les autres éléments ont une composition différente, dans le sang et dans le lait; c’est néanmoins cette analogie, dont j’ai été frappé dans toutes mes recherches sur le lait et sur le sang, qui m’a conduit à découvrir des rapports physiologiques d’une bien plus grande importance.
Les injections de substances variées dans les veines des animaux, ont été multipliées presque à l’infini dans différents buts; toutefois on ne paraît pas avoir eu l’idée d’expérimenter le lait de la même manière , et c’est à peine si l’on rencontre dans les annales de la science deux ou trois injections de lait pratiquées dans les vaisseaux, par hasard, sans aucune intention motivée et seulement à titre d’essai , comme on l’a fait pour une multitude de liquides *.
' Voici tout ce que j’ai pu trouver sur ce point dans les auteurs ;
Sir Edm. King a vu la moi’t survenir après l’injection de dixhuit onces de lait dans les veines d’un chien. Thimot. Clark, en 1668, dit avoir injecté du lait dans les veines des animaux, mais il n’indique pas ses résultats, {Philos. Trans., n° 35.)
Lower raconte ainsi ( Traité du Cœur, 1669, p. 126) une expérience qu’il a faite :
a J’observai tous ces symptômes une fois dans un grand chien auquel, pour en faire l’expérience seulement, je seringuai par la veine crurale une livre et demie de lait tiré nouvellement et un peu chaud, à la place d’une pareille quantité de sang que jé lui avais tiré auparavant , afin qu’il pût recevoir ce lait plus facilement ; environ une demi-heure après , il fut attaqué d’un grand resserrement d’entrailles et d’une oppression de cœur, et le diaphragme faisait de grands efforts pour faciliter la cii-culalion du sang. Les fréquentes palpitations, les tremblements et les profonds soupirs ayant succédé à ces premiers symptômes, il mourut enfin d’une syncope entre les gémissements et les plaintes. »
Enfin Gaspard {Journal de physiologie, par Macexoie, Paris,
J’ai entrepris une grande série d’expériences à ce sujet chez des animaux pris dans les trois classes,, reptiles, oiseaux, mammifères, depuis les plus petits jusqu’aux plus grands, en variant les injections de toutes les manières, soit sous le rapport de la nature du lait, de son espèce, de ses qualités, soit sous le rapport de sa quantité ; j’ai en même temps observé la circulation , l’état du sang, et j’ai suivi autant que possible les modifications qu’éprouve ce liquide après avoir été introduit dans le système circulatoire des animaux; il n’y a peut-être pas de substance qui se prête mieux que le lait à ce genre d’expérimentation , la nature des globules les faisant reconnaître partout où ils se trouvent mélangés avec le sang; rien n’est plus facile, en effet, que de distinguer les globules laiteux des globules sanguins; la forme et les caractères de ces deux espèces de globules ne permettent pas de les confondre.
J’ai commencé par injecter du lait dans les veines des grenouilles de la manière suivante :
La veine porte que l’on trouve à la partie moyenne du ventre des grenouilles, dans l’épaisseur de la ligne blanche, et qui se dirige vers le foie en se ramifiant, étant mise à nu, une canule fine est introduite dans l’intérieur de la veine; cette opération présente quelque difficulté; mais on y réussit assez bien avec un peu d’exercice; j’injecte, au moyen d’une petite seringue adaptée à la canule, de 2 à 4 grammes de lait, suivant
1821, 1. 1, p. 178) a injecté six gros de lait à un chien, sans remarquer aucun trouble dans les fonctions.
Tels sont les seuls faits qui soient consignés dans les travaux relatifs aux injections dans les veines.
la force de la grenouille; une ligature est appliquée sur le vaisseau, la plaie recousue, et ranimai abandonné à lui-même ne paraît nullement souffrir de cette opération; au bout de quelques jours la plaie n’est pas encore cicatrisée, mais il ne résulte d’ailleurs aucun effet appréciable de cette injection chez les grenouilles.
La circulation du sang examinée immédiatement dans les vaisseaux de la langue, cet organe étant tiré hors de la bouche et étendu comme une membrane au-devant d’un trou percé dans une lame de liège , on aperçoit de temps à autre, dans les petits vaisseaux oîi les globules sanguins ne passent pour ainsi dire qu’un à un, des globules de lait agglomérés le plus souvent en petits paquets et circulant avec le sang ; ces globules sphériques, transparents, beaucoup plus petits que les globules sanguins , ne peuvent pas se confondre avec ceuxci qui sont elliptiques, aplatis, d’un diamètre 8 ou lo fois plus grand que les globules laiteux, ni avec les globules blancs qui sont également plus gros , et granuleux.
Aucun changement rapide ne se produit dans les globules laiteux ainsi mêlés au sang des grenouilles; on les retrouve encore au bout de plusieurs jours, et enfin ils disparaissent sans que l’on puisse dire précisément ce qu’ils sont devenus.
Les choses se passent un peu différemment dans les animaux plus élevés de l’échelle.
Parmi les oiseaux, j’ai pris des pigeons, des corbeaux, des éperviers, des poules , et , parmi les mammifères, des lapins, des chiens, des chèvres, des singes, des ânes et des chevaux. Le résultat immédiat a été le
même chez tous ces animaux, quand l’injection a été convenablement ménagée et faite avec du lait sain , excepté chez le cheval : ainsi j’ai pu injecter de quinze à vingt grammes de lait de vache chez les lapins , et chez de petits chiens pesant moins d’un kilogramme; la quantité de lait a été portée au delà de 6o grammes chez des chiens plus forts et chez de jeunes chevreaux. Sur des oiseaux , tels que pigeons, corbeaux , poules, elle a été de 5 à lo grammes, et, dans toutes ces expériences , dont le nombre s’élève à plus de cinquante, le mélange du lait avec le sang n’a produit aucun accident, sauf dans quelques circonstances particulières sur lesquelles je reviendrai. Les animaux éprouvent d’abord une sorte d’étonnement, puis bientôt ils se mettent à courir et à manger comme si de rien n’était.
Les chevaux seuls font exception à cette règle ; sur sept chevaux, les uns forts, les autres épuisés, que j’ai opérés de cette manière, aucun n’a résisté, quelque petite qu’ait été la quantité de lait. Un demi-verre de ce liquide a produit un effet aussi prompt et aussi funeste que l’injection de deux ou quatre litres. Dans quelques cas, des chevaux très-vigoureux sont tombés comme frappés de la foudre, après l’injection de trois décilitres de lait dans la veine jugulaire, tandis que deux chevaux assez chétifs, auxquels j’avais injecté, à l’un deux litres, à l’autre quatre, de lait, sont restés debout, ont marché et ne sont morts qu’une à deux heures après.
La cause de cette anomalie présentée par le cheval m’est restée complètement inconnue jusqu’ici; elle est la seule que j’aie rencontrée ; car je ne puis pas compter la mort d’un singe phthisique que M. Isidore Geof-
COüfiS DE MICROSCOPIE.
froy Saint-Hilaire a bien voulu mettre à ma disposition, et qui a succombé dans le cours même de l’opération. Il n’y a pas à craindre , relativement aux chevaux, qu’aucune circonstance accidentelle , telle que l’introduction de l’air, soit venue compliquer l’opération. Plusieurs de ces expériences ont été faites à Alfort, par les soins de M. Renault , les autres dans l’établissement de M. Leblanc, et, chaque fois, les précautions les plus minutieuses ont été prises pour nous mettre à l’abri de toute complication.
Pour les chiens, le résultat a été le même à Alfort entre les mains de M. Renault, qui a bien voulu répéter ces expériences, à ma demande, dans mon laboratoire.
Un jeune ânon, de rétablissement de M. Damoiseau, a mieux supporté l’injection du lait que les chevaux : il est d’abord tombé haletant, mais il s’est relevé, et il n’est pas mort
K’est-ce pas déjà un fait curieux que cette innocuité du mélange du lait avec le sang? Le lait n’est pas un liquide simple et indifférent comme l’eau , qui peut être introduite en grande quantité dans le sang et dans les organes sans produire des effets délétères. Cette tolérance se conçoit plus facilement pour l’eau que pour une substance aussi complexe que le lait, et en apparence étrangère à la composition des organes. Un pareil résultat est bien opposé à l’idée que l’on s’est faite pendant longtemps du danger des résorptions laiteuses et des dépôts de ce liquide, d’autant plus qu’il résulte encore de mes expériences, que le lait peut être iropu-
’ Les détails de ces exjoéi'iences sont consignés à la fin de cet ouvrage.
némeut injecté dons les cavités séreuses, dans la plèvre, dans le péritoine des animaux, non-seulement sans déterminer aucun accident immédiat, mais avec une telle facilité de résorption , qu’on ne trouve aucune trace d’inflammation ni de fausse membrane, au bout de quelques jours.
Mais que deviennent les éléments du lait mêlé au sang? Sont-ils éliminés et rejetés de l’économie par quelque voie , ainsi qu’il arrive pour un grand nombre de substances que les sécrétions entraînent, soit dans les urines, soit dans la sueur ou autrement ?
Cette question offrait un grand intérêt, et j’ai cherché à la résoudre avec d’autant plus de curiosité que les caractères du lait permettaient de suivre ce liquide, et de le retrouver partout dans son mélange avec le sang. Il était facile eu effet de reconnaître les globules du lait, si distincts des globules du sang, d’apprécier leurs modifications au moyen du microscope, et de voir enfin ce qu’ils deviennent en parcourant le trajet des vaisseaux et en pénétrant dans le tissu des organes.
Presque immédiatement après l’injection du lait, si on fait une petite saignée à l’animal, dans une partie du corps très-éloignée du point par lequel le lait a été introduit, on trouve dans le sang une quantité notable de globules laiteux tout à fait intacts , parfaitement reconnaissables à leur aspect. Si les caractères physiques laissaient quelques doutes , on les dissiperait en traitant le sang sous le microscope par l’acide acétique. Ce réactif dissout tous les globules sanguins , contracte les globules blancs, en mettant en évidence les globulins qu’ils renferment, et laisse seuls intacts les
globules laiteux. Cette première observation prouve que le mélange du sang et du lait est complet. Un second examen semblable, fait quarante-huit heures plus tard, montre au contraire que les globules du lait ont entièrement disparu, qu’il n’en reste plus ; et si on fait des recherches pendant cet intervalle dans les divers organes sécréteurs, dans leurs produits , dans l’urine surtout, qui paraît être la principale voie d’élimination des principes étrangers accidentellement introduits dans l’organisme, on n’y retrouve aucune trace des éléments du lait, ni le caséum, ni les globules.
Que deviennent donc, encore une fois, les globules du lait? c’est là ce que nous devons maintenant exposer.