DES ALTÉRATIONS PATHOLOGIQUES DU SANG, APPRÉCIABLES AU MICROSCOPE
Cette partie de la science est , encore peu avancée ; nous possédons néanmoins quelques faits propres à nous encourager dans cette voie de recherches si peu et si mal explorée jusqu’ici; sans nous écarter des faits positifs, observés avec tous les soins désirables et avec bonne foi, nous pourrons montrer le but auquel on peut espérer d’arriver, par ce que nous avons obtenu.
Les altérations susceptibles d’être constatées dans le sang au moyeu de l’observation microscopique, ne peuvent porter que sur les parties concrètes de ce fluide, sur les globules, et non sur les éléments en dissolution ; les liquides ne sont pas par eux-mêmes, ainsi que nous l’avons dit, du domaine de la microscopie, et, sauf les cas où les réactifs chimiques produisent en eux des modifications appréciables au microscope, les substances entièrement dissoutes, les fluides purs, si on peut ainsi dire, ne sont pas saisissables à l’aide de cet instrument; aussi les particules seules qui flottent dans les liquides font-elles l’objet des observations microscopiques appliquées à ces liquides; dans le sang comme dans le lait, etc., ce sont les globules que nous considérons, et nous ne pouvons nous occuper ni de la fibrine , ni des sels dissous. Je ne dirai donc rien des altérations que peuvent présenter les principes en dis-
solution dans le sang, tels que la fibrine et l’albumine, si ce n’est pour rappeler brièvement les derniers résultats obtenus sur ces matériaux du sang considérés dans l’état pathologique, et qui touchent en quelques points à ce qui concerne les globules eux-mêmes.
Les recherches les plus précises , relatives à la fibrine et à l’albumine, portent surtout sur les proportions relatives de ces principes, sur leur diminution et leur augmentation, suivant l’état morbide. -M. Lecanu avait déjà , comme on sait , constaté une augmentation de fibrine dans les maladies inflammatoires proprement dites, telles que le rhumatisme aigu et la pneumonie; MM. Andral et Gavarret ont donné récemment des chiffres précis à cet égard; mais ils ont été plus loin encore : ils ont généralisé et déterminé les lois d’accroissement et d’abaissement de la proportion des principaux éléments du sang, suivant la nature désaffections.
Pour l’augmentation de la proportion de fibrine dans les phlegmasies, le chiffre de ce principe s’élèverait de trois millièmes à sept dans le rhumatisme et dans la pneumonie; un accroissement notable aurait également lieu dans l’affection tuberculeuse.
Le chiffre de la fibrine s’abaisserait au contraire dans les fièvres continues; dans la fièvre typhoïde, par exemple, et même dans la variole, il descendrait de trois à un.
L’albumine subit une diminution notable dans la néphrite albumineuse ; nous avons vu qu’elle diminue également à mesure que l’on saigne les malades.
Que se passe-t-il dans les saignées abondantes.
CIRCDLATION DU SANG. 125
poussées aux dernières limites, telles que celles qui se pratiquent dans rétablissement du docteur Belot, en Amérique, pour le traitement de la fièvre jaune, et dans lesquelles on tire tout ce qu’on peut tirer de sang, huit à neuf livres, dit-on? Que deviennent les divers éléments du sang et la composition de ce fluide? Nous l’ignorons absolument.
L’eau ne présente pas de diminution considérable dans ses proportions d’après les analyses de MM. Andral et Gavarret,
Quant aux globules, ils suivraient, d’après ces observateurs, une marche à peu près inverse à celle de la fibrine, sous le rapport des variations dé proportion; c’est ainsi qu’ils diminueraient de quantité dans les maladies inflammatoires , tandis qu’ils augmenteraient au contraire dans les fièvres; dans la fièvre typhoïde et dans la variole, leur chiffre s’élèverait de i3o à i5o.
Il s’abaisse au contraire dans les hydropisies et dans la chlorose; MM. Andral et Gavarret disent avoir vu ce chiffre descendre de 127, qui est la moyenne , à 5o, et même à 2 1 , chez des femmes chlorotiques.
La proportion des globules se relève sous l’influence de la guérison ; aussi les voit-on rapidement augmenter dans la chlorose par l’emploi du fer; de même la fibrine revient à sa proportion normale de trois millièmes à mesure qu’un malade , affecté de pleurésie ou de rhumatisme , approche de la convalescence.
Dans les états compliqués, tels que celui qui résulte d’une phlegmasie survenant chez une chlorotique, on voit la fibrine augmenter suivant la loi exprimée plus haut, pour les inflammations, et les globules rester
126 couas DE 3IICROSCOPIE.
dans leur minime proportion comme dans la chlorose.
Mais que se produirait-il dans le cas où deux causes différentes agiraient en sens contraire? dans le cas par exemple où une fièvre typhoïde , qui tend à augmenter la quantité des globules, se déclarerait chez une chlorotique qui doit avoir une faible proportion de cet élément, ou bien chez un rhumatisant dont le sang est riche en fibrine et qui serait pris de la variole, qui abaisse forcément le chiffre de ce principe?
Les auteurs ne le disent pas; il s’établirait probablement une moyenne qui serait la résultante des deux forces contraires.
Cette courte analyse de l’intéressant travail de MM. Andral et Gavarret, suffit pour le but que nous nous proposons ici; nous ne prétendons pas discuter les lois que les auteurs se croient en droit de tirer de leurs analyses; ce n’est pas le lieu de se livrer à cet examen, et nous avons hâte d’arriver aux altérations que subissent les globules en eux-mêmes et que le microscope est apte à découvrir.
La première condition de cette recherche était de bien connaître les modifications que peuvent apporter les circonstances extérieures, les agents avec lesquels on met le sang en contact, ainsi que les altérations cadavériques; ces dernières sont tellement compliquées que nous n’essaierons même pas de constater des altérations microscopiques du sang après la mort; nous n’hésitons pas à déclarer hasardées toutes les observations que l’on a publiées, les nôtres comprises, et nous serions encore plus sévère, s’il ne s’agissait que de
CmCüLATIOJV DU SANG. 127
nous, d’après des observations exécutées sur le sang des cadavres.
Quant aux observations faites sur le sang tiré pendant la vie, les précautions suivantes sont de rigueur : l’examen doit être fait aussitôt que le sang vient d’être obtenu, et non sur du sang ayant séjourné plus ou moins longtemps dans la palette, sur du sang pris en caillot, etc.; il faudrait pour ainsi dire observer le sang vivant; mais dans l’impossibilité de le voir, chez l’homme, circulant dans les vaisseaux , ou doit au moins mettre aussi peu d’intervalle que possible entre l’instant oïl on le recueille et celui où on le soumet au microscope; il est nécessaire de le porter immédiatement du malade sur la platine de l’instrument.
Il suffira pour justifier cette promptitude, de dire que d’une part le séjour prolongé du sang sur une lame de verre , ou dans un vase , peut amener des altérations accidentelles dans les globules , tout à fait indépendantes de la maladie; et de l’autre, des altérations réelles, existant pendant la vie et résultant de l’état morbide, disparaissent souvent lorsque la séparation du sérum et de la fibrine est opérée, lorsque la coagulation est accomplie et que les globules ont baigné pendant un certain temps dans le sérum; des globules sanguins déformés reviennent à leur forme normale par un séjour de quelques instants dans le sérum , comme s’ils se renflaient par une imbibition de liquide; c’est un fait dont on peut facilement s’assurer sur des globules notablement déformés, soit par un commencement de décomposition , soit par une cause pathologique.
Il est donc indispensable d’examiner sans retard le
sang , dans les cas morbides où l’on veut rechercher et constater des modifications dans les globules; et déplus, ces modifications , quoique bien tranchées dans quelques circonstances que nous allons indiquer, deraan* dent une attention si scrupuleuse , qu’il ne faut pas négliger de comparer le sang malade à un échantillou de sang sain, pris sur soi-même ou siir une autre personne bien portante.
Ces précautions , sans lesquelles les observations de cette nature n’offrent aucune garantie et ne méritent aucune confiance , imposent des conditions particulières dans la manière de recueillir le sang ; si on était obligé d’attendre qu’une saignée fût pratiquée au malade , pour soumettre son sang à l’analyse microscopique , il serait souvent difficile de faire cette expérience au moment dont on peut disposer, et en outre on manquerait la plupart des occasions dans lesquelles on a le plus d’intérêt à examiner le sang malade. Ce n’est pas, en effet, dans les cas d’altération profonde des fluides, dans ceux où l’on peut supposer une modification essentielle des éléments du sang, comme dans les cas de résorption et de métastase , que l’on a le plus volontiers recours aux émissions sanguines; ce n’est pas non plus dans les cas d’appauvrissement du sang, comme dans la chlorose, ou dans les maladies chroniques qui ont épuisé les malades; on évite, au contraire, de tirer du sang en pareille circonstance ; et comme les droits de l’humanité doivent toujours passer, surtout aux yeux du médecin, avant ceux de la science, je ne proposerai pas de pratiquer inutilement aux malades de petites saignées , dans le but unique de servir les
CIRCDLATION DU SANG. 129
intérêts de l’art et d’agrandir le champ de nos connaissances. Mais heureusement l’intérêt scientifique peut s’accorder, en cette occasion , avec les sentiments d’humanité et avec le devoir le plus scrupuleux , et notre légitime curiosité peut être satisfaite sans nuire en rien aux malades; c’est même là ce qui recommande particulièrement les procédés de la microscopie dans les recherches appliquées aux malades ; elles peuvent être suivies sans imposer aux malheureux qui viennent avec confiance réclamer nos soins dans les hôpitaux, aucune fatigue et sans les compromettre en aucune manière. La quantité de matière qu’elles exigent est si petite, qu’on peut se la procurer le plus souvent , sans que les malades en souffrent, ou même s’en aperçoivent. Pour le sang, par exemple, l’examen microscopique s’en fait aussi bien sur la plus petite gouttelette extraite du doigt par une légère piqûre d’épingle , que sur une saignée tout entière provenant de l’ouverture d’une veine. Il suffit de cette goutte pour faire toutes les expériences nécessaires à l’analyse microscopique, et la douleur d’une piqûre d’épingle lestement faite, est tellement insignifiante, qu’il n’est pas un malade qui ne s’y soumette sans appréhension ; j’ai l’habitude de leur montrer sur moi-même ce dont il s’agit, et jamais, ou presque jamais, ils n’hésitent à se laisser faire. C’est donc, comme on voit, un moyen très-commode, sans cesse à notre disposition, et en même temps très-humain, de se livrer aux recherches sur le sang , dans les cas les plus gi’aves et les plus compliqués.
Voyons maintenant quels sont les faits positifs d’altération des globules sanguins appréciables au micro-
130 COURS DE JHICROSCOPIE.
scope. Ces faits, je le répète, sont jusqu’ici peu nombreux, et je les cite plutôt comme exemples de ce qu’on pourra faire par la suite , que par l’importance même de ces résultats ; non pas que j’espère qu’on arrive un jour à reconnaître et à diagnostiquer toutes les maladies par la simple inspection du sang, mais on verra que certains états morbides tranchés se font sentir jusque dans la composition des globules sanguins, et sont, par cela même, dignes de l’attention du micrographe.