‹ Cours de microscopie complémentaire des études médicales. Anatomie microscopique et physiologique des fluides de l'économieChapitre 20 sur 123 · SANG CIRCULANT DANS LES VAISSEAUX · texte numérisé non relu

SANG CIRCULANT DANS LES VAISSEAUX

Après avoir étudié le sang en dehors de l’organisme et mort, nous allons le considérer circulant dans les vaisseaux et vivant; en même temps que cette observation nous offrira un des plus beaux phénomènes de l’organisation et un des plus curieux spectacles que le microscope puisse nous présenter, nous aurons d’intéressantes notions physiologiques à eu tirer; nous suivrons en effet le sang à travers tous les ordres de vaisseaux, depuis les gros troncs artériels et veineux jusqu’au réseau capillaire; nous le verrons traversant les organes de sécrétion, fonctionnant, pour ainsi dire; et si le mystère de la sécrétion ne se découvre pas à nos yeux, nous en approcherons du moins aussi près que possible, et nous concevrons l’espoir de pouvoir un jour le pénétrer en suivant cette voie.

Ce n’était pas , il y a quelques années, une expérience facile à répéter, dans un cours public, que celle qui a pour objet de voir le sang circulant dans les vaisseaux; de rendre un grand nombre de personnes témoins du phénomène de la circulation. La préparation du mésen-

tère d’une grenouille, les appareils propres à disposer sous le microscope , la membrane natatoire d’tm batracien ou la queue d’un têtard, ne donnaient pas toujours un résultat heureux, et dans tous les cas ces moyens ne présentaient le phénomène que d’une manière trèsincomplète; ces parties étant peu vasculaires et d’une structure simple, le sang ne fait qu’y passer rapidement, il traverse ces organes sans s’y arrêter pour ainsi dire , et sans y fonctionner ; le mésentère ou la patte d’une grenouille n’offre qu’un point très-ci rconscrit du cercle dans lequel le sang accomplit son cours , et l’on n’a sous les yeux qu’une image extrêmement restreinte de l’ensemble de la circulation ; c’est déjà sans doute un spectacle curieux que le cours du fluide sanguin dans une artère ou dans une veine isolées, transparentes , au milieu desquelles on voit rouler des globules , qui semblent se presser et se pousser les uns les autres sous l’influence de la force d’impulsion et d’attraction du cœur; mais l’expérience faite ainsi ne peut néanmoins donner qu’une idée très^faible et très-incomplète de ce grand phénomène.

Que l’on imagine, au contraire, un organe de la plus riche vascularité, d’une structure très-complexe, dans la composition duquel entrent à peu près tous les élé-^ ments anatomiques, artères, veines, vaisseaux capillaires, muscles, nerfs, glandes, membranes, etc., représentant en un mot presque toute l’organisation en petit ; que l’on dispose cette partie sous le microscope et que l’on embrasse cet ensemble dans le champ de l’instrument, on concevra l’intérêt d’une semblable observation. Or, cet organe est à notre disposition , et il se prête avec

la plus merveilleuse facilité à l’observation microscopique ; il n’est autre que la langue de la grenouille, qui s’étend en membrane mince, transparente, et dont la préparation est des plus simples; elle se fait en quelques minutes et sans sacrifier l’animal , qui peut servir à plusieurs reprises; et quand on songe qu’il ne faut pas même un microscope d’une grande puissance pour répéter cette expérience, qu’une simple loupe grossissant une vingtaine de fois est non-seulement suffisante , mais préférable aux pouvoirs amplifiants considérables, pour jouir de ce spectacle dans tout son ensemble et dans toute sa beauté , on s’émerveille qu’il ne soit venu à personne , à l’époque des grandes querelles sur la circulation du sang, l’idée de mettre une loupe ordinaire au-devant d’une langue de grenouille , d’examiner cet organe entre l’œil et la lumière comme on l’a fait si souvent et depuis si longtemps pour une foule d’objets de pure curiosité; il n’en fallait pas davantage pour découvrir à l’instant le mécanisme du cours du sang; car je démontrerai que l’expérience, réduite ainsi à sa plus simple expression, est tout à fait concluante et réussit parfaitement bien.

Voici comment se prépare cette belle expérience, dont l’idée première m’a été donnée par un élève étranger qui suivait mes cours, M. Waller:

Une plaque de liège , large de 5 à 6 centimètres et longue de seize , est percée, à l’union de son quart supérieur avec les trois quarts inférieurs, d’un trou de 1 5 millimètres de diamètre. Dans cette partie , la plaque de liège est doublée d’épaisseur, au moyen d’un morceau de liège plus petit, collé sur le premier {fig. 22); sur

celle plaque est couchée une grenouille, préalablement eminaillotlée dans une bande de linge, ou mieux encore, fixée et comme crucifiée au moyen d’épingles enfoncées dans les quatre membres, de manière à ce que l’animal ne puisse pas faire de grands mouvements avec son corps ou avec ses pattes; il est placé sur le dos, le bout du museau venant effleurer le bord du trou.

On commence alors à lui tirer la langue hors de la bouche ; pour cela on passe les lames d’une paire de ciseaux mousses sous la langue et on va saisir avec une pince , la pointe de cet organe, qui, chez la grenouille, est comme on sait, dirigée en arrière; la langue se trouve ainsi renversée , et l’animal étant couché sur le dos, c’est la face supérieur de l’organe que l’on voit en dessus; sans quitter le point saisi avec la pince, on tire doucement la langue, qui prête et s’allonge, jusqu’à ce que sa pointe ait dépassé le bord supérieur du trou; on fixe ce point sur la plaque au moyen d’une épingle qui perce la langue et qui s’enfonce dans le liège.

Un autre point de l’extrémité de la langue est également saisi avec la pince et fixé de même par une épingle; puis on étend cet organe au devant du trou, en le tirant des deux côtés par ses bords dans lesquels on implante deux épingles, une de chaque côté, ce qui fait en tout quatre épingles. Dans cet état, la langue présente l’aspect d’une membrane demi-transparente, qui permet dé voir à travers sa substance, au moyen d’une lumière un peu intense {fig. ^ô).

Si la grenouille est un peu trop vive et quelle tire énergiquement sa langue, au risque de la déchirer par des contorsions et de brusques mouvements de la tête ,

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on rend cette partie immobile par une cinquième épingle qui s’enfonce dans le liège ên traversaüL le museaüj dans un point mince aux environs de l’oeil; il est au reste des grenouilles qui se prêtent beaucoup mieux les unes que les autres à cette expé'FÎeîîce, soit parce q(je leur langue est plus extensible ^ soit parce qu’elles li’êxécutent pas de tiraillements violents capables de déchirer la langue.

Ijes choses étant ainsi disposées, il Sé s’agit plus que de fixer la plaque de liège, munil de îâ gfenOüillé, sur la platine du microscope , la partie la plus transparente de la langue correspondant à l’objectif; lestnoyeflS à employer datïs ce cas dépendent de la eôïïforffiatioH de l’instrament; les uatets adaptés sur la platine des microscopes sont très-commodes pour Cet objet; ils retiennent suffisamment la plaque de liège, tout en permettant les mouvements sécessarrés pour exanainér là langue dans toutes ses parties et faire passer ses différents po'ints sous l’œil de l’observateur.

On observera la langue ainsi préparée, d’abord au microscope simple , avec un grossissement de quirt^ à vingt fois, afin de bien saisir l’enserable des vaisseaux et du mouvement circulatoire; on sera frappé de la magnifîcenee de ce spectacle, surtout si robjet est bien éclairé; qu’on se représente en effet une carte de géographie dont tous les fleuves, toutes les rivières et tous les ruisseaux viendraient à s’animer et à circuler à la fois , et l’on aura une imparfaite image de ce qu’offre le réseau vasculaire de l’organe dont nous parlons; la lumière du jour suffit bien pour cette observation, mais je préfère beaucoup le foyer d’une bonne lampe. St où

ne possédait pas de loupe montée en forme de microscope simple, on réussirait de même, quoique moins facilement, avec une loupe ordinaire à la main, en plaçant l’objet entre l’œil et la lumière du ciel, ou celle de la flamme d’une lampe.

Entrons maintenant dans le détail de ce qui est à remarquer dans cette expérience. On apercevra du premier coup d’œil les gros troncs artériels et veineux^ que l’on pourrait d’abord confondre ensemble, mais que l’on distinguera sûrement à l’aide des caractères suivants : i°. dan^^tes troncs artériels le cours du sang est beaucoup plus rapide que dans les veines; 2.“. les artères se divisent dans le sens du cours du sang , tandis que dans les veines , la division et la ramification des branches marchent en sens contraire du roouvement; en d’autres termes, les troncs artériels se divisent pour former des branches , tandis que dans les veines, ce senties rameaux qui se réunissent pour donner naissance aux branches, et celles-ci aux troncs {fig. 24)' caractère ne permet pas de se tromper* un instant.

On remarquera que les artères sont moins nombreitses et d’un plus petit calibre que les veines; les artères d’un certain volume sont, en outre, accompagnées d’un cordon flexueux, grisâtre , peu distinct an premier abord, mais que l’on finit par apercevoir, avec un peu d’attention , sur le coté du vaisseau ; ce cordon n’est autre chose qu’un nerf. Les troncs artériels se divisent en branches , puis en rameaux, en artérioies de plus en plus fines, jusqu’au point où elles ont à peu près le diamètre nécessaire pour admettre les globules sanguins

H 2 COURS DE MICROSCOPIE,

un à un, à la suite les uns des autres; les petits vaisseaux artériels ne paraissent plus alors diminuer de calibre. C’est là que commence, si l’on veut, ce que l’on nomme le réseau capillaire, qui ne se distingue en rien des dernières ramifications des artères , ni des premières radicules veineuses. On y voit les globules se suivre à une certaine distance, en laissant entre eux un intervalle appréciable, lorsque le cours du sang n’est pas trop précipité.

Si on a eu soin de laisser le bord de la langue libre dans un point compris dans l’ouverture de la plaque de liège , on peut suivre le cours du sang jusqu’aux dernières extrémités artérielles, et le voir revenir par les veinules, pour se réunir dans les veines ët retourner au cœur. Il n’est pourtant pas toujours facile de suivre ainsi, dans toute son étendue, le cercle circulatoire, ou du moins de ne pas perdre de vue une même portion du fluide sanguin, un globule- (ce dernier point est absolument impossible), depuis le moment oïl il arrive par une artère, jusqu’au moment où il revient par une veine , après avoir accompli son circuit. Le mouvement du sang est d’une part trop rapide, et de l’autre la division et la subdivision du système vasculaire ne permet pas de suivre ainsi les globules pas à pas; ils subissent souvent dans leur marche de nombreux détours, tantôt passant directement d’une artère principale dans un gros tronc veineux, au moyen d’une petite artériole qui va de l’une à l’autre, tantôt pénétrant dans des organes sécréteurs, dont nous allons parler tout à l’heure, au centre desquels le sang tourne si rapidement dans des vaisseaux

repliés sur eux-mêmes, qu’on ne peut distinguer que l’entrée et la sortie du fluide sanguin dans cette espèce de tourbillon.

Mais au moyen d’un faible pouvoir amplifiant, on embrasse parfaitement l’ensemble de ce mouvement circulatoire , que l’on ne se lasse pas de considérer et d’admirer , et dont aucune description ne peut donner une idée juste ; c’est pourquoi je conseille de commencer par l’observer au microscope simple , à l’aide d’un faible grossissement, insuffisant, il est vrai, pourvoir distinctement les globules circulant dans l’intérieur des vaisseaux, mais qui comprend une certaine étendue de l’organe dans le champ de la vision.

Sans avoir recours à un pouvoir amplifia'nt plus considérable, on peut encore faire plusieurs remarques intéressantes.

Le système vasculaire se dessine sur un fond gris, semi-transparent, dans lequel on distingue une multitude de fibres se dirigeant en divers sens et formant quelquefois plusieurs plans superposés et entre-croisés; ces fibres appartiennent aux muscles de la langue; on n’y reconnaît pas, il est vrai, le caractère fondamental de la fibre musculaire élémentaire , tel qu’il apparaît dans les muscles en général, dans ceux des membres, par exemple, chez la grenouille; au lieu de ces faisceaux composés de fibres coupées de petites lignes noires transversales, formant des espèces de fines échelles fort élégantes et d’une régularité parfaite, les muscles de la langue de la grenouille n’offrent que des fibres grisâtres légèrement pointillées , mal définies et peu nettes; mais on ne peut se tromper et les méconnaître à leur

propriété essentielle de se contracter, qui se manifeste à chaque instant sous les yeux de l’observateur pendant l’expérience ; et cette contraction elle-même ne s’opère ni en zigzag, ni en spirale, comme on l’a si souvent supposé ; elle s’effectue par un simple raccourcissement de la fibre, comme dans un fil de caoutchouc, sans que l’on aperçoive aucune autre modification de la substance.

L’expérience dont nous parlons n’est donc pas moins propre à faire observer le phénomène de la contraction musculaire, que celui de la circulation ellemême, On met surtout cette contraction dans tout son jour, lorsqu’on dépouille, comme je l’ai fait quelquefois, la surface supérieure delà langue de sa membrane muqueuse dans l’un de ses points ; si on est assez heureux pour ne pas léser de vaisseau important dans cette opération, on obtient alors une partie d’une transparence parfaite, qui ne se compose plus que d’un plan de fibres musculaires , parcouru par des vaisseaux sanguins, et reposant sur la muqueuse de la face inférieure, qui n’offre elle-même aucune opacité. Cette expérience est très-curieuse et mérite d’être répétée; elle pourra être utilement appliquée à des recherches sur le système musculaire observé à l’état vivant.

cmCüiATION DANS L’iNTÉRIECR DES FOLLICÜLES.

La membrane muqueuse qui recouvre la face supérieure de la langue chez la grenouille, offre elle-même des circonstances intéressantes à noter, relativement à la circulation. En considérant attentivement cette sur-

face, même à la loupe , on ne tarde pas à y découvrir des taches grisâtres assez larges, régulièrement circulaires, un peu plus opaques que les parties voisines, et qui parsèment en plus ou moins grand nombre la face de l’organe {fig. 20); ces taches sont véritablement comprises dans l’épaisseur de la muqueuse et lui appartiennent ; car on les entraîne dans tous les sens quand on tire la muqueuse, qui est fort mobile; on les soulève avec elle sur la pointe d’une aiguille , on les enlève, en un mot, quand on détache la membrane par la dissection.

En continuant l’observation, on s’assure que plusieurs de ces taches sont le siège d’une circulation trèsactive, et, en effet, en pénétrant dans leur substance, à l’aide d’un grossissement un peu plus fort, on aperçoit un tourbillonnement qui est dû au mouvement rapide du sang dans leur intérieur ; le fluide sanguin y arrive d’un coté par une petite artère, rai’ement par deux, suit la direction de cette artère, qui se contourne sur elle-même, à peu près en forme d’un 8 , et sort par un point opposé. L’organe dont nous parions ayant une certaine épaisseur, on ne voit pas toujours à la fois l’entrée et la sortie du sang, l’un des points se trouvant dans un plan inférieur ou supérieur au premier; mais dans tous les cas, rien n’est plus curieux et plus intéressant que cette circulation rapide, tourbillonnante , dans un lieu très-circonscrit et au sein d’un oi'gane qui est évidemment un organe de sécrétion. Les taches que je viens de décrire, dans lesquelles la circu* latioirest si active, ne sont autre chose, eu effet, que les follicules muqueux de la langue; ces petites glan-

des sécrètent une humeur visqueuse très-abondante qui enduit la langue de la grenouille , et ce mucus se reproduit incessamment à mesure qu’on l’enlève en essuyant la surface de l’organe.

Voilà donc la circulation du sang suivie et observée jusque dans l’intérieur d’un organe sécréteur, d’une glande, simple il est vrai, mais dont la fonction n’est pas moins de séparer du sang un principe particulier. Encore une fois, le mystère de la sécrétion ne s’en trouve pas éclairci , mais, peut-être, arrivera-t-on, par cette voie, à la découverte de quelques secrets qui nous échappent encore , surtout à l’aide d’expériences que nous indiquerons plus loin , et que nous nous proposons de poursuivre lorsque nous aurons mis fin à nos travaux actuels.

D’autres taches grises, d’un aspect analogue à celles que nous venons de décrire, se remarquent encore sur la langue delà grenouille; mais dans celles-ci il n’existe pas de circulation appréciable et le fluide sanguin rouge n’y pénètre pas ; je les crois formées par des houppes nerveuses, mais je n’ai fait aucune recherche spéciale à ce sujet.

En observant la circulation du sang, dans l’expérience dont il est question, on est frappé des intervalles qui existent entre les vaisseaux sanguins et des espaces considérables dans lesquels le fluide rouge ne pénètre pas; au premier aspect, surtout en se servant d’une loupe faible , il semblerait que l’organe est traversé dans tous les sens par des ramifications vasculaires, et qu’on trouverait avec peine un point où le sang n’arrive pas; mais il n’en est pas ainsi , et à mesure que l’on observe plus

aRCULATION DU SANG. 117

attentivement, avec des objectifs un peu plus forts, on s’aperçoit que le fluide sanguin rouge ne va pas à beaucoup près aussi loin , et que le système vasculaire est beaucoup moins étendu qu’on n’aurait pu le supposer; et comme on ne voit nulle part le sang s’épancher ni sortir de ses canaux, comme les globules suivent les vaisseaux sans jamais se détourner ni s’arrêter en chemin, si ce n’est par suite des lésions mêmes produites par l’expérience, on se demande comment les organes s’entretiennent et se nourrissent , comment le sang contribue à cet entretien, par quelles voies enfin les matériaux de nutritions qu’il apporte vont à leur destination?

Je ne prétends pas discuter ici cette haute question de physiologie ni résoudre ce problème; je me bornerai à répéter ce que j’ai dit dans la leçon précédente, c’est que le fluide réellement organisateur, dépourvu de globules, pénètre sans doute, d’une manière qui nous est inconnue, par des voies qui restent à découvrir, dans un système spécial de vaisseaux ou plutôt dans des espaces, dans des lacunes oîi s’accomplit le mystère de l’assimilation : nous n’apercevons pas ce liquide, faute de particules concrètes, colorées, faute de globules qui indiquent sa présence et son mouvement; tel est du moins l’opinion que se font aujourd’hui beaucoup de physiologistes de ce phénomène ; cette opinion est confirmée par les expériences au moyen d’injections fines et bien faites; le liquide injecté paraît aller beaucoup plus loin que le fluide sanguin rouge et pénétrer dans des espaces où celui-ci n’arrive pas.

En appliquant un pouvoir amplifiant plus considé-

râble à l’observation des faits que nous venons de passer en revue, on saisit des détails qui échappent nécessairement à la loupe simple; on ne peut guère dépasser ici un grossissement de cent fois, mais avec un objectif de cette force, on distingue parfaitement les globules sanguins dans l’intérieur des vaisseaux , on les voit s’étirer et se plier, suivant les passages étroits et les obstacles qu’ils rencontrent; on reconnaît parmi eux les globules blancs que nous avons décrits, on aperçoit même quelquefois passer des animalcules parasites qui circulent avec le sang, chez certaines grenouilles; enfin on peut s’assurer de l’existence de la couche inerte ou douée d’un mouvement lent que l’on a signalée le long des parois des vaisseaux; si on a injecté quelque substance étrangère contenant des particules d’une forme caractéristique, telle que du lait, on les retrouve mêlées aux globules sanguins, et je crois qu’il serait possible, par ce moyen , d’instituer une série d’expériences propres à étudier l’influence de diverses substances sur la circulation , sur la contraction musculaire, et peut-être même sur les sécrétions.

Je n’ai pas besoin de dire que si l’on veut observer par la face inférieure de la langue, il faut coucher l’animal sur le ventre au lieu de le mettre sur le dos.

Du reste, les grenouilles soumises à ce genre d’expérimentation, même pendant plusieurs heures, sont retirées de là parfaitement vivantes; elles peuvent être remises dans l’eau et servir à de nouvelles expériences; seulement, il se fait des épanchements de sang et une sorte de travail inflammatoire , dans les points traversés et déchirés parles épingles,quirendent la langue moins

CIRCDLATION BU SANG, souple, mais qui se résolvent plus tard. On remarquera en passant que lorsque le sang est épanché, ou simplement arrêté pendant un certain temps dans des vaisseaux obstrués, les globules disparaissent et le sang n’ofFre plus qu’un liquide rouge homogène, comme si les globules s’étaient dissous. Je signalerai encore une sorte d’oscillation et de retour du sang en arrière dans les vaisseaux, les artères faisant, pour ainsi dire, momentanément fonction de veines, et réciproquement; il est très-fréquent d’être témoin de ce fait en observant la circulation chez la grenouille.

La circulation du sang est, comme je l’ai dit dans l’introduction, merveilleusement belle à considérer au microscope solaire, et la langue des grenouilles se prête on ne peut mieux à cette belle expérience.

CIRCULATION DANS l’eMBRYON DU BOULET.

Il est peut-être encore plus curieux d’observer la circulation dans l’embryon du poulet que dans l’organe dont nous parlons; mais cette expérience est beaucoup plus délicate à répéter que la première, quoiqu’aU moyen d’un appareil convenable (couveuse artificielle), on se procure facilement des œufs à tous les degrés de développement. Lorsqu’on réussit bien dans la préparation d’un embryon de trente à quarante heures, qu’on parvient à le détacher sous l’eau et à l’étendre sans le léser sur une lame de verre, on a sous les yeux, en le transportant sur la platine du microscope simple, un spectacle d’autant plus curieux, que l’on embrasse à la fois tout l’ensemble de l’arbre vasculaire et du cercle

circulatoire : depuis le coeur, que l’on voit se contracter et chasser le sang dans l’aorte, jusqu’aux extrémités des divisions artérielles, d’oii le sang passe dans les radicules veineuses, et depuis ces radicules jusqu’aux veines de plus en plus considérables par oîi il retourne au cœur; c’est encore avec un faible grossissement qu’il faut faire cette observation lorsqu’on veut saisir le phénomène dans son ensemble; un pouvoir amplifiant plus considérable, de cent fois par exemple, ne convient que pour examiner les détails.

Pour mol, voici comment je fais cette expérience: Je prends des œufs de poule fécondés et je les place dans une couveuse artificielle, dans laquelle j’entretiens une température de 3^“ centigrades; cette couveuse, que je dois à la complaisance de M. Guillot, est trèssimple; elle se compose d’un vase en ferblanc ayant à peu près la disposition de ces veilleuses qui servent à entretenir de l’eau chaude en même temps qu’à éclairer pendant la nuit; la partie inférieure, comme dans les veilleuses, reçoit un grand godet plein d’huile où l’on peut allumer deux mèches de veilleuse; au-dessus du godet, et dans le centre de la couveuse, se trouve un réservoir en cuivre que l’on emplit d’eau; c’est dans un espace libre, situé au-dessus du réservoir d’eau, que sont placés les œufs , entourés de coton cardé , avec un thermomètre dont la tige sort de l’appareil à travers un trou pratiqué dans le couvercle. Les œufs sont déposés de douze heures en douze heures , par ordre et numérotés, dans la couveuse, afin d’en avoir une série à différents degrés de développement ; le printemps convient mieux que l’hiver pour cette opération ; un assez bon

CIRCDLATION DU SANG. 121

nombre d’œufs avortent pendant les grandes chaleurs de l’été et pendant les froids rigoureux \

A l’époque ou l’on veut examiner les embryons, on retire un œuf de la couveuse, on le casse, on sépare le blanc et on reçoit le jaune dans une capsule de porcelaine de la grandeur à peu près d’un verre de montre; cette capsule est plongée, avec ce qu’elle contient, dans un vase plein d’eau tiède , et si l’œuf est bon, si le germe s’est développé , ce que l’on reconnaît à l’étendue et à l’opacité de la cicatricule , on coupe circulairement la membrane autour de la cicatricule, à l’aide de ciseaux fins, dont on a enfoncé une des lames dans le jaune en piquant la membrane.

On détache alors la cicatricule en la soulevant avec précaution; en la tiraillant délicatement au moyen d’une aiguille montée; bientôt elle flotte dans l’eau, et après avoir retiré la petite capsule avec le jaune pour se débarrasser d’une partie embarrassante et qui troublerait la transparence de l’eau, il devient assez facile de recevoil^ la cicatricule flottante et membraneuse sur une lame de verre ronde plongée dans l’eau; il ne reste plus qu’à essuyer la surface inférieure de la lame de verre et à la porter sur la platine du microscope simple; si l’embryon n’est pas blessé, s’il est bien vivant (il suffit souvent du souffle de l’haleine pour le ranimer), on aura le plaisir de contempler à son aise, quelquefois pendant plus d’une heure, lés contractions du cœur, le mouvement circulatoire du fluide sanguin,

’ Il est encore plus sûr d’employer une couveuse naturelle , et particulièrement une dinde, pour couver les œufs que l’on veut observer.

12â COURS DE MICROSCOPIE,

et l’embryon lui-même, couché dans l’aire transparente, encore incomplet, réduit presque à la colonne vertébrale, dont les vertèbres se dessinent déjà de la manière la plus nette.

Certes, on ne peut rien voir de plus intéressant que cette expérience, et elle vaut bien la peine que l’on prend pour la réaliser; les œufs ne réussissent pas toujours, mais sur une douzaine, il est rare que l’on n’en ait pas quelques-uns à point.

On a beaucoup étudié les différentes phases du développement de l’embryon dans l’œuf de poule, et on a suivi avec une grande exactitude l’ordre dans lequel apparaissent les différents organes; c’est là tm genre d’observations bien important sans doute; mais il serait encore plus intéressant de chercher à suivre les transformations successives que subit la matière en passant du jaune, où elle est déposée comme substance alimentaire, à l’état organisé pour faire partie du jeune animal et constituer ses organes. Ce merveilleux travail se produit probablement dans ce qu’on nomme l’aire transparente, cette partie centrale de la cicatricüle où repose et où se développe l’embryon, cette espèce de sanctuaire où la matière grossière du jaune ne pénètre que préparée, atténuée, réduite en fines molécules pour recevoir la vie et être appliquée à la structure de l’être vivant; c’est là un bien beau et bien curieux problème, auquel on voudrait entreprendre de consacrer tous ses instants , chaque fois que l’on se met à contempler les phénomènes de la vie à leur origine et à leur début dans l’embryon; il semble qu’à l’aide de longues et persévérantes recherches on parviendrait à

CîRCDtATION DU SANG. 123

découvrir c]t?s faits nouveaux sur les procédés de la nature, sur l’élaboration des matériaux quelle emploie, et sur la manière dont elle les applique à la construction de l’édifice vivant.

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