PARTIE LIQUIDE
Quoique l’observation microscopique s’applique surtout aux substances solides suspendues ou déposées dans l’urine, toutefois cette méthode fournit aussi d’utiles renseignements sur la partie liquide elle-même. Sans doute on ne peut acquérir des notions complètes sur la composition de cette partie qu’au moyen de l’analyse chimique, et l’urine étant un liquide presque aussi complexe que le sang, il n’y a pas trop du talent des plus habiles chimistes pour faire cette étude; mais le microscope étant d’une part un instrument plus accessible aux médecins que le laboratoire du chimiste, et de l’autre, ce mode d’investigation pouvant seul résoudre des questions qui échappent à l’analyse chimique , nous chercherons à en tirer tout le parti possible.
Rappelons d’abord quels sont les caractères de l’urine saine : dans l’état normal, l’urine , au moment de l’émission , est un liquide d’un jaune citron , limpide, transparent , d’une odeur aromatique spéciale , et rougissant assez fortement le papier bleu de tournesol. La réaction acide de l’urine est un fait essentiel , et qui n’a été bien établi que dans ces derniers temps , les anciens observateurs n’ayant pas apporté tout le soin nécessaire à le constater. Il arrivait si souvent autrefois que l’on n’examinait l’urine qu’après l’avoir recueillie dans un vase malpropre , dans un urinai fétide , qu’elle était altérée et ammoniacale au moment ou l’on faisait cet examen ; de là l’opinion que l’urine était fréquemment alcaline, tandis que cette modification est réellement
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rare ; on ne la rencontre même pas le plus souvent dans les maladies où elle a été particulièrement signalée , comme dans la fière typhoïde. Le premier point est donc de recevoir l’iirine dans un vase propre , et de constater sa réaction le plus tôt possible après quelle a été émise , afin d’éviter l’erreur à laquelle peuvent donner lieu des altérations ultérieures. En s’y prenant ainsi on trouve l’urine franchement acide chez la plupart des individus , et ce n’est que dans certains cas assez rares dont nous parlerons plus tard, que ce liquide manifeste une réaction neutre ou alcaline; l’urine des enfants elle-même rougit le papier bleu de tournesol , et ce n’est que dans les premiers temps de la vie , chez l’enfant à la mamelle, que l’urine est naturellement à peu près neutre et sans réaction. 11 n’y a pas longtemps que l’on pensait et qu’il était écrit partout que l’urine des enfants était rarement acide, de même que l’on prétendait que l’urine à cette époque était trouble, ce qui est précisément le contraire de la vérité.
Dans la vieillesse l’urine est rarement claire et transparente, mais alors elle est altérée par son mélange avec des matière morbides , ainsi que nous le verrous plus loin.
Abandonnée à elle-même, l’urine se trouble et se putréfie plus ou moins rapidement suivant sa nature, suivant les matières organiques qu’elle contient, et suivant les circonstances extérieures, la température atmosphérique en particulier.
Sa transparence commence à se troubler, sa surface se recouvre d’une légère couche grise ou irisée, son odeur devient fétide , ammoniacale , des infusoires vé-
ÜKL\E.
gétaux et animaux s’y développent et elle passe successivement par tous les degrés de putréfaction des matières animales.
Certaines urines morbides se corrompent beaucoup plus promptement que les autres ; tandis que, par une température moyenne de Turine saine se conserve à peu près intacte pendant deux jours, quelques urines malades sont fétides et putréfiées en quelques heures, sans que l’on puisse attribuer cet effet à une matière saisissable, à du mucus, à du pus, ou à quelque autre substance suspendue ou précipitée dans le liquide; il est probable que cette propriété tient à quelque matière animale spéciale en dissolution dans l’urine.
On sait que certains principes passent très-facilement dans l’urine, par la voie de l’estomac, tandis que d’autres n’y parviennent que très-difficilement et peut-être pas du tout; les alcalis pris en boisson vont promptement saturer les acides de l’urine, et il suffit bien souvent d’une bouteille d’eau de Vichy pour rendre les urines alcalines; nous verrons quel parti on a tiré de cette remarquable propriété. Les acides, au contraire , semblent être repoussés, et il ne paraît pas possible de faire arriver les acides minéraux jusque dans la vessie ; quant aux acides végétaux , j’ai retrouvé maintes fois l’acide oxalique dans l’urine des malades auxquels j’administrais cette substance comme médicament ; l’acide était alors combiné à la chaux, et chez un malade affecté de.diathèse alcaline, je n’ai jamais réussi à rendre l’urine acide par l’usage de l’acide oxalique à haute dose; l’état alcalin persistait, et l’urine laissait déposer
de nombreux cristaux cî’oxaiate de chaux, mêlés aux cristaux de phosphate ammoniaco-inagnésien.
Quelques principes aromatiques, tels que celui de l’asperge, passent également dans l’urine avec une grande facilité; mais je n’ai pas à m’occuper ici de ce fait, si ce n’est pour faire remarquer que le principe aromatique de l’asperge paraît avoir une propriété excitante assez prononcée sur la vessie; d’où il suit que certains malades doivent s’abstenir de ce légume avec autant de soin que d’autres de l’oseille.
DENSITÉ DE L’üBINE. -> URINE DIABÉTIQUE.
La densité est un point très-important à considérer dans l’urine; à l’état normal, ce liquide refroidi jusqu’à la température moyenne d’environ 1 5°, marque de 2 à 3 degrés à l’aréomètre de Beaumé; ou en poids, l’eau pesant 1000, l’urine ordinaire pèse à peu près 1018; si l’urine est très-colorée et très-chargée de sels, son poids spécifique peut aller jusqu’à io3o ou io4o; une plus grande densité, surtout pour les urines pâles, est généralement déterminée parla présence du sucre; de telle sorte que l’on peut établir d’une manière à peu près certaine, qu’une urine pâle, pesant au delà de 10^0, est une urine diabétique; au-dessous de ce chiffre, et au delà de 1020, si l’urine est très-pâle en couleur, il y aura encore probabilité qu’elle contient du sucre; mais le fait aura besoin d’être vérifié d’une manière directe, comme nous le dirons tout à l’heure.
La densité indique approximativement la proportion de sucre renfermée dans l’iirine; le docteur Henry de
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Manchester ayant faitévaporer à siccité unelivre d’urine diabétique marquant 1 020 à l’aréomètre, a obtenu un résidu sec pesant 382, 4 grains ; et pour chaque unité dont la pesanteur spécifique s’élevait (jusqu’à io5o), le résidu augmentait de 19, 2 grains.
Mais l’appareil de polarisation que M. Biot a si ingénieusement appliqué à la recherche des matières sucrées, donne un résultat beaucoup plus précis sans avoir recours à l’analyse ; nous ne décrirons pas ici cet appareil, qui ne convient guère que dans les établissements publics tels que les hôpitaux; l’aréomètre d’ailleurs suffit parfaitement aux besoins ordinaires des médecins ; cet instrument étant plongé dans l’urine, indique immédiatement ce qu’il importe de savoir, l’accroissement ou la diminution du sucre, par l’élévation ou l’abaissement du chiffre de la densité.
On ne doit jamais néanmoins se borner à constater la densité d’une urine pour affirmer quelle contient du sucre ; il est toujours nécessaire, au moins pour la première fois, de s’assurer de l’existence de ce principe par l’un des moyens suivants ;
On sait que les liquides sucrés fermentent, c’est-àdire qu’ils entrent dans une sorte d’ébullition, qu’ils dégagent des gaz ( de l’acide carbonique ) lorsqu’on les met pendant un certain temps eu contact avec du ferment (levure de bière ) à la température de 20 à 3o degrés. C’est an moyen très-simple et à peu près certain de constater la présence du sucre dans l’urine ; on mêle une petite quantité de levure de bière avec l’urine dans un verre et on l’abandonne pendant une journée dans une chambre chauffée, sur un poêle, si
c’est eu hiver, ou mieux encore dans une étuve; en été la fermentation pour se produire n’exige pas le secours d’une chaleur artificielle.
Si l’urine ne renferme pas de sucre, on ne voit rien se produire, aucun phénomène n’apparaît et le liquide demeure en repos; si au contraire l’urine est sucrée, on ne tarde pas à voir se dégager des bulles de gaz qui soulèvent une sorte d’écume qui s’amasse à la surface du liquide ; il serait plus sûr encore de recueillir le gaz au moyen d’un tube recourbé appliqué à une fiole dans laquelle on aurait placé le. mélange d’urine et de ferment, et de s’assurer que ce gaz est de l’acide carbonique, en le faisant passer à travers de l’eau de chaux.
Les urines diabétiques sont susceptibles de fermenter spontanément; abandonnées tout simplement à elles-mêmes pendant plusieurs jours, surtout par un temps chaud, ces urines se troublent et laissent déposer une certaine matière blanche dont on ignorait encore la nature il y a quelques années; pour reconnaître cette nature, il fallait d’une part que l’intéressante découverte de M. Cagniard-Latour nous eût fait connaître la véritable composition du ferment, et de l’autre, que l’on se fût occupé d’examiner les sédiments des urines au microscope.
On sait aujourd’hui que cette matière blanche est formée par ce qu’on appelle les globules du ferment ; ces globules, découverts par M. Cagniard-Latour, sont de nature végétale et subissent toutes les phases de la végétation; ils se développent, se ramifient et fructifient-pcndant l’acte de la fermentation ; c’est même à
eux que l’on est porté à attribuer maintenant ce phénomène suivant la théorie de M.M. Cagniard-Latour et Turpin, qui ont considéré ces végétaux comme la cause de la fermentation.
Ce n’est pas ici le lieu de discuter, ni même d’examiner en détail cette théorie; nous nous bornerons à donner les principaux caractères des globules de ferment, de manière à ce que l’on puisse les reconnaître et les distinguer de toute autre espèce de matière; beaucoup de ces globules ont à peu de chose près la dimension des globules de sang humain, dont iis rappellent d’ailleurs l’aspect jusqu’à un certain point; il n’est pas rare d’entendre les personnes qui les examinent pour la première fois les comparer à des globules sanguins desséchés sur une lame de verre. Ils présentent en effet des contours et un centre à peu près analogues, un point central obscur ou clair, suivant la distance où on les met de l’objectif, entouré d’un cercle nettement limité; néanmoins des yeux peu exercés peuvent seuls les confondre avec les globules sanguins; ces particules sont moins régulières et moins uniformes entre elles que les globules du sang ; elles paraissent légèrement elliptiques et surtout elles ne sont pas lenticulaires et aplaties, mais sphéroïdales {fig. 43).
Les caractères chimiques sont plus distinctifs encore; les globules de ferment ne sont solubles dans aucun des agents qui dissolvent les globules sanguins, tels que l’eau , l’acide acétique et l’ammoniaque ; ils sont également insolubles dans l’éther; sous aucun rapport il n’est donc possible de les confondre avec les globules sanguins ni avec aucune autre espèce de globules; c’est
surtout dans la levure de bière qu’on peut les étudier
avec soin.
Un moyen plus simple encore, et pour ainsi dire plus certain , de constater la présence du sucre dans l’urine, est de faire évaporer une petite quantité de ce liquide dans un verre de montre, jusqu’en consistance sirupeuse; l’urine ordinaire ne donne pour résidu que des matières salines, taudis que l’urine diabétique produit un véritable sirop, dont la saveur sucrée est trèsprononcée pour peu qu’on en dépose une petite quantité sur la langue au moyen du doigt ; or la saveur sucrée est sans contredit la propriété essentielle du sucre, celle qui caractérise le mieux cette substance, quoiqu’il y ait une espèce de sucre diabétique que l’on appelle non sucrée; mais celle-ci est beaucoup plus rare que la première, et quand elle existe, elle alterne ordinairement avec l’autre chez le même malade, â quelques jours de distance.
Enfin, en soumettant l’urine sucrée à la température de I J O à 1 1 5% dans un tube fermé que l’on plonge dans un bain d’eau salée portée à l’ébullition, ou mieux en faisant simplement bouillir cette lirine à la pression ordinaire avec de l’eau de potasse, on caramélise le sucre , et on communique au liquide une teinte brune plus ou moins foncée , ce qui n’arrive pas avec l’urine non diabétique.
On pensait autrefois que l’urine du diabète ne contenait plus d’urée ; mais c’est une erreur ; il est facile de démontrer la présence de l’urée dans ce liquide par le procédé ordinaire qui nous sert à mettre ce principe en évidence ; on fait évaporer de l’urine dans
un verre de montre , jusqu’à ce qu’elle soit réduite à peu près à un quart de son volume; puis on y verse de l’acide nitrique concentré en excès; après quelques heures de repos, on aperçoit dans le liquide une belle cristallisation de nitrate d’urée; pour examiner les cristaux au microscope on s’y prend d’une autre manière : on dépose une goutte de l’urine rapprochée par l’évaporation , sur une lame de verre , à coté de cette goutte ou en dépose une autre d’acide nitrique ; les deux gouttes ne tardent pas à se rejoindre et à se confondre, et au bout d’un certain temps, naissent les cristaux de nitrate d’urée que l’on peut soumettre à l’observation microscopique ; on peut même assister a leur formation et les voir s’allonger comme des fers de lance sur le porte-objet {fig. 44)*
C’est le même procédé qu’il faut mettre en usage pour constater l’excès d’urée dans l’urine et pour reconnaître l’affection à laquelle on a donné le nom de diabète uréique ; mais alors, au lieu de commencer par faire évaporer en partie l’urine, on la traite telle qu’elle est par l’acide nitrique, en mettant partie égale d’urine et d’acide; lorsque l’urine est très-riche en urée, elle se prend en masse de cristaux de cette manière, surtout s’il fait un peu chaud.
L’excès d’urée ne constitue pas ordinairement une maladie réagissant d’une manière vive et aiguë sur l’économie; les personnes dans ce cas sont souvent des individus forts, pléthoriques, vivant bien, qui ne se plaignent que d’une sorte d’ardeur dans la vessie, d’un sentiment de lassitude, quelquefois de douleurs dans les reins, et d’une odeur forte et fétide des urines qui
les incommode ; l’urine est alors d’une couleur foncée et d’une densité considérable. Un régime sobre, des boissons délayantes, des émissions sanguines générales et locales ( sur la région des reins ) , des bains généraux , sont les moyens qu’il convient d’employer dans ce cas, et sous l’influence desquels on voit les urines devenir plus claires et plus légères. Quant au diabète uréique proprement dit, je n’ai pas eu occasion de l’observer.
Chacun sait aujourd’hui comment on s’assure de la présence de l’albumine dans l’urine, et je ne m’y arrêterai pas ; le microscope n’a rien à faire dans cette altération, si ce n’est pour examiner si l’on veut le précipité obtenu par l’acide nitrique ; ce précipité ne peut il est vrai être confondu avec aucun autre à la simple vue, car -les substances cristallines qui se forment quelquefois dans l’urine, sous l’influence d’une petite quantité d’acide, disparaissent dès que l’on ajoute un peu plus du réactif ou que l’on vient à chauffer, tandis que le précipité albumineux ne se redissout pas.
Avant de passer à l’examen des sédiments, je signalerai quelques particularités relatives à des urines qui mériteraient que l’on en fît une étude approfondie, en appelant à son aide les secours de l’analyse chimique la plus savante; l’observation microscopique est insuffisante pour arriver à la connaissance de tout ce qui nous intéresserait dans ces urines, et cependant elle nous met sur la voie de certaines modifications qui pourraient peut-être éclairer la physiologie de ces maladies.