CAUSES DE CETTE AFFECTION
Les pertes séminales ont été attribuées à une multitude de causes variées ; il n’est pour ainsi dire pas de
de soQ état en homme de l’art , mais sans savoir à quelle cause il devait l’attribuer :
«Vous m’avez promis, mon cher ami, de recevoir la confidence de toutes mes peines. Je vous la feiai complète, et puisse-t-elle me soulager ! N’attendez pas les infortunes brillantes et dramatiques d’un héros de roman à la mode; je n’ai à vous raconter qu’une misère triste , continue , monotone , accabîante.
« Je ne vous détaillerai pas les souffrances de mon estomac , c’est tout ce que vous avez pu obsei’ver, tout ce que vous avez pu lire, et bien d’autres choses encore ; mais vous ne sauriez croire avec quelle malheureuse facilité les moindres souffrances de mon estomac se propagent à mon cerveau, et dans quel trouble elles viennent jeter toute ma vie de relation. Aussi je souffre moins encore de l’estomac que du cerveau. Après le repos j’éprouve ordinairement, pendant une heure au moins, une pesanteur cérébrale avec congestion sanguine assez semblable à l’ivresse pour avoir fait souvent illusion; ai-je pris des aliments un peu trop toniques, je ressens une irritabilité générale plus ou moins intense, quelquefois excessive, avec démangeaison à la peau, et surtout au cuir chevelu, susceptibilité à la moindre lumière et au moindre bruit, anxiété et agitation continuelle , malheureuse disposition à la lutte et à la vengeance, emportement furieux à la moindre contrariété, cauchemar pour tout sommeil. Ce n’est pas là un tableau tracé à plaisir, c’est un fidèle portrait. Ai-je pris des aliments un peu trop doux, je tombe dans un aSaissement déplorable, grand coi’ps sans âme; et quand survient une de ces faims qui si souvent me tourmentent, c’est une douleur et un anéantissement profond comme si mon être allait se dissoudre, etc., etc. Après des crises si fortes, si fréquentes depuis tant d’années, après ces mauvais régimes si longtemps suivis, après le triste isolement dans lequel j’ai vécu, comment mon cerveau ne serait-il pas brisé, épuisé, engourdi; aussi le chaud, le froid, le sec, l’humide, tout est pour moi secousse et douleur. Vous savez ce roseau de la fable, auquel le
circonstance qui n’ait été mise en avant pour expliquer l’origine de ces accidents; ainsi, on a tour à tour invo-
çhêne disait dédaigneusement « tout vous est aquilon; » je suis ce roseau. Il est des moments où tout m’effarouche. A la moindre gêne , on me voit devenir tout à coup rouge , tremblant, hébété; je ne dis comme je ne fais que des maladresses ; mon intelligence vacille comme mes mouvements -, cet embarras dont j’ai honte, et que je ne puis maîtriser, augmente encore si on l’observe; on me prendrait vraiment alors pour un imbécile et pour un lâche ; on eût cru, dans un autre temps, qu'on aurait jeté sur moi un sort; c'est un spasme qui étreint et paralyse toutes mes facultés; c’est, si vous le voulez, une chorée intermittente, incomplète, mais portant à la fois sur toutes les forces cérébrales , forces physiques , forces intellectuelles , forces morales. Figurez-vous la sensitive se reployant et se resserrant sur elle-même, comme pour se dérober à tous les yeux , ou ce faible oiseau qu’un serpent subjugue de son regard fascinateur, arrêté tout à coup et fixe sur sa branche, immobile, stupide et tremblant. Croyez-moi , c’^st quelque chose de bien triste et de bien humiliant, de sentir ainsi toutes ses facultés, au moment où on en aurait le plus besoin, et malgré ses efforts pour les retenir, s’échapper tout à coup , de se sentir tomber dans un pareil état d’imbécillité , à l’âge de la fermeté et de la vigueur. L’idiot au moins n’a pas la conscience de son idiotie. Qu’est-ce donc, qu esprit, courage; vertu peut-être? U né fibre un peu plus ou un peu moins tendue. Une fibre un peu plus ou un peu moins tendue, c’est là tout l’homme. Quoi qu’il en soit de ces absences courtes mais fréquentes , il ne me paraît pas que mon intelligence se soit affaiblie; je crois même, que pour des éludes difficiles et profondes , elle aurait quelque chose de plus opiniâtre et de plus pénétrant; je l’ai vue même quelquefois , et surtout alors que le physique paraissait plus abîmé, s’élever à une exaltation singu- ' Hère ; il me semblait que j’aurais improvisé, que j’aurais lu dans V avenir ; j’étais comme la pythonisse sur le trépied sacré; c’est un éréthisme intellectuel certainement morbide qu'on pourrait je crois comparer à l'éréthisme musculaire des hystériques. Que de points de contact ces grands troubles cérébraux rî offrent-ils pas avec ï ivresse, le narcotisme, la démence, les tremblements morbides ; et ces grands troubles cérébraux tiennent à une simple gastralgie pendant des années, latente, puis portée à l’état aigu, et longtemps
que la blennorrhagie, Tulcération des canaux éjaculatoires, le rétrécissement de l’urètre, le séjour de la ma-
exaspérée par de mauvais régimes. Tout ce que les physiologistes de l’école de Montpellier ont avancé sur le grand l’ôle du centre épigastrique, ce cerveau de la vie organique, sur ses intimes et importantes sympathies avec le cerveau de la vie de relation, à chaque instant ma triste maladie le démontre. Après Barras, il y a encore un beau travail à faire sur les gastralgies, principalement sur les gastralgies latentes. Vous le voyez, j’étudie avec curiosité et par dévouement pour l’art le mal qui me dévore, comme le grand peintre de marines, Yeimet, pendant une tempête, attaché au sommet du grand mât, et tranquille, peignait encore et avec amour ces vagues furieuses qui le -menaçaient,
« Si mes souffrances passent avec rapidité de mon estomac à mon cerveau, elles passent avec non moins de rapidité de mon cerveau sur mon visage- Le visage n! est-il pas le miroir dans lequel se ré^- Jléchit le système nerveux cérébral? Tout ce qui bouleverse mon estomac et mon cerveau bouleverse aussi mon visage. Par exemple, me suis-je exposé quelque temps à un froid vif, mes traits sont tendus, crispés, engourdis, et toute ma figure semble une vaste engelure. Par les fortes chaleurs, quand l’air est surchargé d’électricité, surtout après quelque grande fatigue, il y a dans tous mes traits un désordre,' un bouleversement, une agitation avec congestion sanguine, un air de tempête, si je puis ainsi dire, horrible à voip. Par les temps humides , c’est une pâleur et un affaissement misérables. Pendant ces boulimies si cruelles, c’est une douleur et une terreur profondes comme, quand le centre de la vie est menacé, etc. , etc. Je ne finirais pas , si je voulais tout dire. Il y a tout un cours de physionomie morbide à faire sur cette figure si souvent tourmentée. En un mot, chaque souffi’ance a son masque; changeant tour à tour de souffrance, je change tour à tour de masque, vrai protée. Telle la muqueuse de mon estomac, telle la peau de mon visage. Dans les courts intervalles que me laissent mes crises, et comme physionomie habituelle, c’est quelque chose de fané, de flétri, avec un air de timidité, d! étonnement , de nigauderie ridicule. Et quoi de plus conforme à toutes les lois de la physiologie? Il ne faut pas s’étonner qu’il en soit ainsi, il faudrait s^ étonner s’il rien était pas ainsi. Cette expression de visage suit ma maladie comme l’ombre suit le corps. Elle a paru et s’est déve
tière sébacée du prépuce, l’exercice du cheval, les ascarides, la constipation, te phimosis, l’hypospadias, l’état
loppée avec elle, elle ne~diminuera et ne finira qiiavec elle. Jjou~ tez à cela un corps d’une longueur et dune gracilité ridicules, ployé sous tant de souffrances , se soutenant et se traînant avec peine, tout déhanché, tout décontenancé, tout gauche. Il ny a pas dans ce grand corps assez de force pour l’animer. Comment aurait-il aplomb et grâce? T insiste sur cette malheureuse élongation, qui a continué ces dernières années, si elle ne continue pas encore aujourd’hui , parce quelle rend la misère de mon individu plus prononcée et plus évidente. Voilà, mon cher ami, ce qui frappe tous les yeux, excepté peut-être les yeux d’un ami; voilà ce qui fait de moi, j’hésite à écrire le mot, une caricature, un objet de dérision et de dédain. Partout où je me présente, on me rit au nez ; on me montre au doigt ; j’entends circuler autour de moi des moqueries indirectes; en un mot, il me faut dévorer sans cesse mille mai’ques de mépris , assez évidentes pour que je ne puisse point ne pas m’en apercevoir, pas assez évidentes pour que je puisse m’en venger. Et comment d’ailleurs se venger de tout le monde? Dans des moments d’irritation, j’ai quelquefois désiré, comme Néron, que la mauvaise partie de l’humanité n’eût qu’une tête , non pour la trancher, mais pour lui cracher au visage. N’essayez pas de me persuader que ce que je viens d’écrire n’a rien de réel, n’est qu’hallucination, illusion de mon imagination frappée, je suis de ceux qui croient beaucoup plus ce qu’ils voient que ce qu’on leur dit. Et que de fois ai-je vu, et vu de manière à ne pouvoir conserver le plus léger doute. Il est tellement vrai que ces moqueries comme ce désordre physique tiennent à ma maladie, que j’ai toujours vu ces trois faits , maladie, désordre physique, moqueries , se montrer constamment dans le même rappoi't, suivre constamment les mêmes variations. Il faut que cet air de misère et de nigauderie soit bien frappant, pour que tant de gens en reçoivent une si forte impression , et qu’ils manifestent cette impression tout aussitôt, spontanément, et comme s’ils s’étaient donné le mot par les mêmes marques de dédain. Au lieu de tendre la main à l’homme qui est à terre, on le foule aux pieds. Que voulez-vous? c’est là le monde. Malheur aux faibles! Si l’on connaissait mieux mon état, peut-être serais-je plaint. Et qui mériterait mieux de l’être? Ce grand désordre physique n’est-il pas le résultat comme
(les testicules, l’incontinence d’urine, et enfin la masturbation ; mais ces suppositions sont plutôt le ré-
la marque de mes longues et profondes souffrances? Toutes ces moqueries , vous le concevrez, me rendent toujours et plus ébranlable et plus ridicule. Croyez-moi , mon cher ami , se voir ainsi moqué, honni, repoussé comme un rebut de l’humanité, est un supplice aussi humiliant que douloureux ; supplice moins affligeant par son intensité, si je puis dire, que par sa continuité; supplice de coups d'épingles. C’est là un de ces maux auxquels raison, courage, habitude, ne peuvent jamais rendre insensible. Il y a là de quoi faire ployer à la longue le courage le plus ferme. Le lion luimême n’est-il pas vaincu à la longue par le moucheron qui le harcèle et l’épuise en le harcelant? Que de fois n’ai-je pas envié le sort du boiteux, du bossu, qui, eux au moins traversent tranquillement la foule plutôt plaints que méprisés. Concevez-vous l’ien de plus irritant pour un homme irritable ; et dans l’état d’irritabilité excessive où je me trouvais, il y a quelques années , combien n’ai-je pas dû souffrir quand chaque moquerie était pour moi un coup de poignard, et que j’en recevais à chaque pas. Cette situation déplorable dont je gémis tant, mais dont je ne rougis pas , peut-être essaierai-je un jour de la peindre. Mais il me hâte aujourd’hui de terminer cette pénible confidence. Vous connaissez maintenant, mon cher ami , le poids qui m’accable , le ver qui me ronge ; vous avez la clef de ma conduite. Vous concevez maintenant ce qui empoisonne pour moi toutes ces distractions de la société dont j’aurais d’ailleurs tant besoin, pourquoi j’ai été me retirer, je devrais dire me cacher dans mes montagnes, pourquoi à mon âge, avec un système nerveux naturellement énergique, qui devrait de luimême, par sa seule élasticité, revenir a ï état normal, pourquoi, dis-je, mon rétablissement est si lent, comment je suis entretenu dans cet état d’abattement , de découragement et de spasme qui paralyse toutes mes facultés.
« Tout se tourne contre les malheureux jusqu’aux quelques bonnes qualités qu’ils peuvent avoir. Avec un peu d’activité d’esprit et de cœur, avec cet enthousiasme que vous me connaissez pour tout ce qui est bien, depuis la musique j usqu’à l’algèbre inclusivement, avec ces besoins intellectuels et moraux que donne l’éducation , comment vivre heureux dans un pays où on ne trouve aucun de ces esprits cultivés avec qui je puisse échanger une idée ou un
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sultat du raisonnement, que de la pratique et de l’observation des faits; poiir înoij je n’ai encore aucune
séntiirierit (pas d’atni, partant pas de joie) j 6ù tout plaisir de so^ eiété est dé se gôrgei’ de viii et dë viande , àti niilièü d’une épaisse et lourde fumée de mauvais tàbac ? Âved un peu de feémeté, et l’espérâhcê de la quitter bientôt , ubé pareille vie est encore quelque temps supportable ; mais si cette viè doit me rester comme unique pèrspéctive, que deviendrai-je? j’étoufferài. Jè h’en ai jamais voulu convenir; mais que de fois le triste isolement où m’a réduit la maladie ni’à paru pésant ; qüé dé cet isôlemènt toutes lès jouissances dé la société paraissent attrayantes. C’est la liberté vue à travers les barreaux d’une prison. Èt cëtte envie, j’ai lê droit de dite, cette passion de bien faire , qui me travaille depuis que je me connais, il a fallu la laisser inactive et stérile, il a fallu abandonner cette noble carrière dans laquelle j’avais b’oüvé des amis si distingués. Quand dans ma solitude me parvenait l’annonce de quelque concours, où moi aussi j’aurais voulu paraître, que de régi-ets! J’ai plusieurs fois senti alors üné larme généreuse s’allonger Sur chacune de mes joùes, comme ces braves soldats auxquels leur général, pour les durement punir, disait : Nous monterons demâin à l’assaut sans vous. Hors de la vie de Paris , hors d’une viè partagée entre des occupations actives et les plaisirs de l’intelligehcé et de la société, il n’y aui’a jamais poUr moi ni bonheur ni santé. Là maladie amène l’isolement , l’isolement amène la maladie. Je me trouve enfermé dans un cercle vicieux de causés et d’pfieîs ; comment en sortir ?
« Vôüs ne m’adressez pas, je l’espèrè, le reproche de laisser aller, de manque de courage, reproche dont tout hypocondriaque doit si souvent se défendre. Yous savez bien, vous, qü’il n’est donné à personne de maîtriser et de diriger à son gré son système nerveux. A ce moment même, en vous écrivant, je me sens entraîné malgré moi à une exagération parfois ridicule dans mes sensations, et par conséquent dans mes expressions. Je lutte de toutes mes forces contre mon mal, mais jè nè puis lutter qu’avec^lés forces qu’il m’a laissées, quelquefois abattu, mais bientôt relevé. Des souffrances interminables âtiaquarit la vie dans son centre, des humiliations continuelles, et aivec une âme active, tous les maux de l’isolement, c’est là trop pour un seul hommes
« Quant an traitement, la distraction est lé principal peut-être ,
opinion arrêtée , et je n’attache pas plus d’importance à l’une de ces causes qu’a l’autre , pas même aux excès de masturbation. J’ai vu des malades qui bien certainement n’ont pas craint dë me faire les aveux les plus complets^ et il n’en est encore résulte poür moi rien de positif sur l’étiologie de cette maladie ; il est probable que les causés sont très-variées suivant les individus.
On a de même accusé telle ou telle substance, comme par exemple le café, de jouer un grand rôle dans cét état; mes observations ne confirment nullement cette opinion.
mêmé Panique remède. Avec le régime seul , et beaucoup de temps, je me rétablirai sans doute , mais la distraction pourrait seule imprimer à mon rétablissement un mouvement plus rapide. Dans quelque état d’ affaissement que je me sois trouvé, jamais une belle musique où une conversation, élevée lïa manqué de me réveiller; avec quel plaisir je sentais mon énergie reparaître, ce feu sacré, à demi éteint sous la cendre, se ranimer, et pour quelques moments flamboyer et pétiller. C’était renaître. J’ai cbercbé, mais toujours en vain, un modificateur qui me détendît les nerfs, doucement, en les caressant, mais sans les amollir. J’ai quelquefois rêvé (passez-moi cette folie qui vous exprimera bien ma pensée , ce n’est d’ailleurs qu’une folie de plus ) ; j’ai quelquefois rêvé comme remède cette vie orîentalé qui a des Voluptés poür tous les sens. Après un bain terminé par de douces frictions et le massage, je me voyais à demi couebé sur des ottomanes, au milieu d’une atmosphère embaumée , fumant quelque tabac aromatique , et buvant dé l’opium , l’esprit agréablement occupé par une mélodieuse musique ou par quelque récit léger et brillant, et je sentais peu à peu se calmer cette irritabilité physique et morale qui me tourmente, et jusqu’à cette rage d’argumenter, guerroyante et opiniâtre , qui vous a livré autrefois tant d’assauts, véritable irritabilité de l’intelligence....
« Yous voyez, mon cher ami, dans quelle triste route je suis depuis longtemps fourvoyé : puisse votre voix amie me rappeler à la bonne foute et au bonheur! »