SIXIÈME LEÇON
ORGANES VIBRATILS.
PtlS.
Nous voyons que le corps présente deux grandes surfaces principales, l'une extérieure, l'autre intérieure, entre lesquelles se trouvent compris les tissus et les organes; ces surfaces sont revêtues d'une membrane qui se continue sans interruption, du dehors où elle forme l'enveloppe extérieure du corps, jusqu'au dedans où elle tapisse le canal digestif dans toute son étendue, ainsii que les conduits aériens des organes respiratoires ; mais ce n'est pas sans se modifier dans sa structure et dans ses fonctions que cette membrane passe d'un point à un autre , de l'extérieur à l'intérieur, et qu'elle pénètre dans les cavités internes. En dehors, elle constitue la peau, avec son épiderme , avec sa sécrétion acide, dans laquelle flottent, sous forme de vésicules molles et aplaties, les débris de la desquamation incessante de la couche superficielle; en dedans elle se transforme en membranes muqueuses de plusieurs espèces , les unes qui conservent les propriétés fondamentales de la peau , et qui n'en sont que des dépendances légèrement modifiées, les autres ayant des caractères nouveaux et opposés aux caractères
ORGANES VIBRATILS. 169 de la peau, tels que d'exhaler une humeur alcaline contenant des globules , véritables produits de sécrétion.
La masse des tissus et des organes est donc comprise entre une surface extérieure acide, et une surface intérieure alcaline dans toute son étendue, sauf quelques points, tels que l'estomac pour le tube digestif. De cette opposition de réaction chimique entre la peau et la surface interne, de même qu'entre les principaux organes, l'estomac et le foie, par exemple, naît-il des phénomènes électriques dont la physiologie puisse invoquer la puissance pour l'accomplissement des combinaisons et des décompositions qui s'opèrent au sein de l'économie? Qu'il seproduise des manifestations électriques lorsqu'on établit un conducteur métallique de l'une à l'autre surface , d'un organe acide à un organe alcalin , le fait n'est pas douteux, et je l'ai démontré par des expériences directes; mais que dans l'état ordinaire il existe des courants, c'est-à-dire une accumulation , une coercition de fluide dans une partie capable de déterminer des actions chimiques, c'est là ce qui n'est pas établi , aucune différence de conductilité n'ayant été saisie entre les différents tissus, entre les divers éléments anatomiques. Il n'y a courant ou phénomène électrique auquel on donne ce nom , qu'au moyen d'un corps conducteur, aboutissant en un point où l'électricité condensée met en jeu les actions chimiques; cette propriété ne semble départie à aucun tissu en particulier, pas même aux cordons nerveux; aussi toute comparaison entre ce que l'on nomme fluide électrique et fluide
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nerveux, est-elle jusqu'ici sans justesse et sans fondement '.
Après cette sorte de digression que j'ai crue nécessaire pour éviter qu'on ne tire de quelques-unes de mes expériences sur ce sujet des conséquences que je désavoue, je reviens aux objets propres de nos études.
DES CILS ViBRATILS.
En exposant, dans la précédente leçon, les caractères des divers ordres de membranes, j'ai dit que les vraies muqueuses (à mucus alcalin) possèdent seules les organes ou les cils vibratils; ces singuliers petits organes ne se rencontrent pas, en effet, sur les membranes acides, analogues à la peau, et que je considère comme des dépendances, comme de simples replis de l'enveloppe cutanée; ce n'est donc ni à la bouche, ni au vagin qu'il faut les chercher dans l'espèce humaine , mais sur la muqueuse nasale , bronchique , etc. Voyons en quoi consistent ces organes , et quels sont les principaux phénomènes qu'ils offrent à observer.
L'épithélium des vraies membranes muqueuses, telles que celles qui tapissent les fosses nasales et les bronches, est constitué par des séries de cônes imbriqués les uns sur les autres; ces cônes sont garnis, à leur extrémité libre, de petits filaments très-courts, très-fins,
■ Une ligature, appliquée sur un nerf, n'empêche pas le fluide électrique de passer, tandis qu'elle arrête le prétendu fluide nerveux. Ce seul fait suffit pour établir une différence profonde entre l'agent vital et l'agent physique.
ORGANES VIBRATÏLS. ITf
qui, par leur nombre, donnent à la surface muqueuse un caractère velouté, ces filaments ayant sur lepithélium une disposition analogue à celle des filaments de soie sur le velours.
C'est à ces filaments, particulièrement étudiés par Purkinje et Valentin, que l'on donne le nom d'organes ou de cils vibratils. El en effet ces petits cils sont dans un mouvement, dans un état de vibration perpétuels qui contribuent probablement au cours des fluides dans les canaux tapissés par des membranes muqueuses, la vibration des cils se faisant toujours dans le même sens. On vérifie parfaitement cette propriété, en observant sous le microscope un fragment de membrane vibratile dans une goutte d'eau , où sont suspendues des particules étrangères , telles que les globules sanguins par exemple; ces particules ne tardent pas à se mettre elles-mêmes en mouvement et à suivre une direction circulaire, l'eau dans laquelle elles nagent tournant sur elle-même sous l'influence des cils qui la frappent dans le même sens {fig- 34).
Pour bien voir les cils vibratils, il faut prendre un fragment de vraie membrane muqueuse, de celle du nez ou de la bouclie chez un mammifère, ou mieux couper le bord de la langue d'une grenouille, et le placer entre deux lames de verre dans un peu d'eau; avec un pouvoir amplifiant de trois cents fois on remarquera facilement au bord libre de ce fragment un mouvement ondulatoire, dont on n'appréciera pas immédiatement la cause, la rapidité du mouvement des cils empêchant qu'on ne les distingue nettement au premier abord; mais peu à peu , à mesure que ce mouvement se ralen-
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tira et que l'œil fixera avec plus d'attention , les cils deviendront apparents, et on finira par les voir distinctement, se détachant au bord du fragment membraneux, à peu près comme les dents d'un peigne qui s'agiteraient dans un certain sens. Les cils s'inclinent tous du même côte, et le mouvement vibratoire se propage rapidement d'un point à un autre ; on conçoit alors très-bien comment le liquide dans lequel ils sont plongés, étant frappé dans une même direction par cette succession répétée de petits chocs, entre lui-môme en mouvement, et entraîne dans un courant, qui devient bientôt circulaire , les particules étrangères qu'il tient en suspension.
Les cils vibratils existent sur toute la surface de la membrane; et si on ne les voit qu'au bord libre, c'est que là seulement ils se détachent sur le champ du microscope, tandis qu'ailleurs ils se confondent avec la masse grise qui les supporte; néanmoins, en considérant attentivement l'objet, on finit par les apercevoir confusément sur tout le fragment soumis à l'observation, et on peut s'assurer que la surface entière est hérissée de myriades de cils vibratils dans un état d'agitation continuelle.
C'est un phénomène très-curieux que ce mouvement de petits organes auxquels on est en droit d'attribuer une action mécanique sur l'écoulement des fluides qui baignent les membranes muqueuses , et même sur ceux qui circulent à l'intérieur de certains canaux; car on a découvert des cils vibratils dans un grand nombre de conduits de l'économie, tels que les trompes de l'utérus, les conduits salivaires, etc. Mais ce qui nous
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reste à considérer de la nature de ces organes et de certaines propriétés de l'épilhélium vibratil, n'est pas moins remarquable. Nous passons de suite à l'étude de ces nouveaux phénomènes sans nous arrêter à décrire les cils vibratils dans tous les points où on peut les rencontrer, les variétés qu'ils présentent dans les divers animaux, etc. L'huître, et surtout la moule, en offrent de magnifiques et de très-apparents par leur grosseur ; mais c'est toujours sur la grenouille qu'ils sont le plus faciles à étudier. On peut prendre également la muqueuse bronchique d'un lapin , ou la membrane du nez de l'homme, si on a l'occasion d'extirper un polype muqueux des fosses nasales.
Le mouvement vibratil continue longtemps après la mort de l'animal, et même sur le fragment de membrane séparé du corps; il a encore une grande activité plusieurs heures après avoir été préparé sous le microscope, pourvu que l'on ait soin d'entretenir l'eau qui humecte le petit fragment de membrane ; il se passe alors des phénomènes singuliers, curieux et propres à faire réfléchir sur l'association des éléments dont l'ensemble continue l'organisme.
Les tissus de la grenouille ont trop peu de consistance pour se prêter favorablement à l'observation des faits que nous allons exposer; mais si on prend un fragment de muqueuse bronchique d'un plus grand animal, d'un lapin, d'un chien ou mieux encore de la muqueuse nasale de l'homme, voici ce qui se passe: pendant plusieurs heures, quelquefois pendant toute une journée et même davantage , il ne se produit aucun changement notable et le mouvement persiste, pourvu que l'on re-
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nouvelle l'eau à mesure qu'elle s'évapore; mais après un certain temps, plus ou moins long, suivant les circonstances, suivant l'espèce et l'état de l'animal, etc., l'épilhélium commence à se séparer de la membrane qu'il recouvre; on le voit se détacher, glisser pour ainsi dire à la surface de la muqueuse, et flotter dans l'eau en fragments plus ou moins larges et entièrement libres. Ces fragments portent toujours leurs cils en mouvement à leur extrémité, mais la désagrégation ne s'arrête pas là.
Un peu plus tard, les fragments se fractionnent encore, mais non pas irrégulièrement et pour ainsi dire au hasard; la division s'arrête à un certain point, et l'on a sous les yeux des particules régulières, à très-peu près de mêmes dimensions, ayant toutes la forme conique, renflées à une extrémité qui est arrondie et se terminant en pointe ou en queue à l'autre bout {fig. 55); ces particules sont les éléments constituants de l'épilhélium; ce sont les cônes qui, rangés symétriquement les uns à côté des autres et imbriqués, forment l'espèce de trame ou de membrane épidermique, comme les tuiles des toits forment la couverture des maisons; la division s'arrête donc en ce point, de même encore, pour continuer notre comparaison, que les tuiles d'un toit que l'on enlèverait d'abord par parties, puis que l'on séparerait les unes des autres, formeraient autant de pièces distinctes et régulières, uniformes, que l'on ne pourrait plus diviser sans les briser.
Mais ce n'est pas tout : les cônes élémentaires de l'épithélium portent toujours leurs cils vibratils qui garnissent l'extrémité renflée ; ces cils continuent à se
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mouvoir, et de plus, chaque cône a pris un mouvement propre, indépendant, qui en fait un individu distinct, un être vivant, doué des propriétés essentielles caractérisant ce que nous appelons la vie; c'est-à-dire que ces particules jouissent d'un mouvement spontané très-prononcé, se portent dans toutes les directions au milieu du liquide dans lequel elles nagent, se contractent et s'allongent pour exécuter leurs diverses évolutions, et vivent ainsi pendant longtemps, pendant plusieurs heures, jusqu'à ce que la cessation de mouvement et la destruction , la mort en un mot, arrivent, soit par les seuls progrès du temps, soit par quelque circonstance accidentelle. Ces animalcules en effet périssent immédiatement sous l'influence des agents physiques et chimiques qui détruisent et anéantissent la vie , tels que la température élevée à un certain degré, les acides et les alcalis, etc. J'ai conservé ces animalcules vivants pendant plus de douze heures, après les avoir vus se séparer et se détacher par le mécanisme que je viens de décrire, d'un fragment de muqueuse nasale humaine, que je n'avais pour ainsi dire pas perdu de vue pendant un jour et une nuit. J'ai montré ces animalcules à plusieurs observateurs habiles qui les ont pris pour des infusoires.
Que doit-on penser de la nature et de l'origine de ces singuliers animalcules? ce ne sont pas des infusoires engendrés de la décomposition putride du tissu animal soumis à l'observation; ces animalcules résultent, je le répète, de la division pour ainsi dire mécanique, et du fractionnement de l'épithélium, dans un temps
donné, assez court, dont on peut constater et suivre les progrès ; on ne peut donc les comparer, sous le rapport de leur origine et de leur mode de formation , qu'aux zoospermes qui s'engendrent par un procédé entièrement semblable. Ces animalcules sont également un produit des conduits séminifères du testicule; ils résultent d'une sorte de desquamation des parois de ces conduits sécréteurs, et à leur origine ils constituent des agglomérations, des masses dans lesquelles il n'existe que des mouvements confus; les individus se séparent de ces agglomérations à peu près comme les cônes vlbratils de l'épithélium, et constituent des êtres doués d'un mouvement libre et spontané que nous étudierons par la suite. Il y a analogie complète entre ces deux espèces d'origine, et rien n'est plus extraordinaire dans un cas que dans l'autre. L'épithélium vibratil est formé de particules organisées, concourant par leur réunion à la vie générale de l'être auquel elles appartiennent , mais susceptibles d'acquérir une vie propre et individuelle, en se séparant et en s'isolant; c'est au reste l'idée que l'on peut se former de la composition de plusieurs de nos organes et de nos tissus, et de la structure générale de beaucoup d'êtres organisés , surtout dans le règne végétal.
Passons à un autre sujet, très-éloigné en apparence de celui-ci, mais qui ne peut, sans inconvénient, être séparé de l'objet de la leçon précédente ; je veux parler du pus qui se rapproche nécessairement du mucus par ses globules, et peut-être encore par d'autres points plus étroitement liés h son origine et à sa constitution intime.
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